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REVUE
DJi^
DEUX MONDES.
.:
REVUE
LES
DEUX MOIN
.UG3IEÏYTÉE
D'ARTICLES CHOISIS DANS LES MEILLEURS REVUES ET RECUEILS
PÉRIODIQUES.
TOME DEUXIÈME. - 1840.
Jjruxclltd,
SOCIETE TYPOGRAPHIQUE BELGE,
ADOLPHE VAHLBN ET C'«i
1840
L'IRLANDE
SOCIALE, POLITIQUE ET RELIGIEUSE.
PAR M. GUSTAVE DE BEAUMONT.
M. Gustave de Bedumont, dans la préface de son excellent livre , remarque ,
avec beaucoup de raison , qu'aucun pays plus que l'Irlande ne mérite l'atten-
tion du moraliste et de l'homme politique. Il n'est aucun pays, en effet , qui .
pendant une durée non interrompue de sept siècles, ait, tantôt sous une
forme, tantôt sous l'autre, subi une si constante, une si dure oppression. Il
n'est aucun pays où la tyrannie ait produit des effets plus visibles, et, par une
juste expiation, créé pour les tyrans plus d'embarras et de périls. Jusqu'ici
pourtant la situation de l'Irlande n'avait point été complètement décrite, et la
raison en est simple. L'Irlande , depuis le milieu du xvn° siècle , est liée à
l'Angleterre par ses institutions et ses lois , tandis qu'elle en est séparée par
ses sentiments et ses mœurs. Pour se former une opinion saine et complète,
il faut donc connaître à la fois les institutions et les lois de l'Angleterre , les
mœurs et les sentiments de l'Irlande. Puis , il faut rapprocher les deux termes
du problème, les comparer, et examiner si de celte comparaison ne sortirait
pas l'explication toute naturelle de faits étranges dont , au premier abord ,
l'esprit ne peut se rendre compte. C'est là un travail très-compliqué, très-
difficile, et que bien peu d'écrivains, dans le temps où nous vivons, auraient
eu le courage d'entreprendre et la patience d'achever. On doit donc une véri-
table reconnaissante aux hommes qui, comme M. de Beaumont , savent, pen-
dant plusieurs années de leur vie, s'affraiichii' de nos vagues préoccupai ion-' .
tome m. 1
G i/lRLANDE SOCIALE,
et concentrer sur un point déterminé toutes les forces de leur esprit. Pour dé-
couvrir la vérité, M. de Beaumont , d'ailleurs, n'a rien négligé ; il a fait deux
voyages en Irlande et visité les recoins les plus obscurs et les plus ignorés
de ce malheureux pays. Il a lu tous les documents anciens ou modernes
qui pouvaient l'éclairer, et, ce qui vaut mieux encore, il a interrogé les
hommes notables de tous les partis. Puis, recueillant ses souvenirs, il a écrit
un livre où l'on peut sans doute signaler quelques défauts et quelques la-
cunes, mais qui n'en est pas moins un des ouvrages les plus remarquables de
l'époque.
Ce qui a frappé d'abord M. de Beaumont , et ce qui frappe tous ceux qui
visitent l'Irlande pour la première fois , ce sont les contrastes qu'elle présente.
L'Irlande n'est certainement pas le seul pays où il y ait en haut un luxe inso-
lent, en bas une révoltante pauvreté,- mais il existe d'ordinaire une série de
situations intermédiaires qui forment transition , et qui atténuent la dissonance.
En Irlande, dans les campagnes du moins , ces situations intermédiaires man-
quent, et l'œil n'aperçoit que des châteaux magnifiques ou des huttes miséra-
bles, que des riches qui ne se refusent aucune de leurs fantaisies , ou des pau-
vres qui meurent de faim. En Irlande , en un mot , la classe moyenne ne fait
que de naître, et sur une population de huit millions d'hommes , on ne compte
guère moins de trois millions d'indigents. C'est là un état de choses dont
l'humanité gémit et dont la politique s'inquiète. C'est un état de choses qui ne
saurait durer sans menacer sérieusement le repos et la puissance des trois
royaumes unis. Aussi, l'Irlande est-elle devenue, en Angleterre et en Ecosse,
l'objet principal de la préoccupation publique. Quelle est la cause des malheurs
de l'Irlande? Et, cette cause connue, comment peut-on en détruire les effets?
Telle est la double question que se posent les hommes d'État de tous les
partis, et qu'aucun d'eux n'a su résoudre jusqu'ici. Plus impartial et plus
libre. M. de Beaumont l'a-t-il complètement résolue? Je n'oserais le dire. Je
crois pourtant qu'il a vu plus loin que ses devanciers et pénétré plus avant.
Et d'abord M. de Beaumont a parfaitement compris que c'est surtout à
l'Irlande des siècles passés qu'il faut demander l'explication de l'Irlande ac-
tuelle. 11 a donc fait précéder la partie critique de son livre d'une introduction
qui résume rapidement les principales phases d'une histoire trop peu connue.
Comme ce morceau est, en quelque sorte , la base de tout l'édifice, il importe
d'en donner une idée avant de loucher au fond même de la question.
C'est en 1109, sous Henri II, que les Anglo-Normands mirent pour la pre-
mière fois le pied en Irlande, sur celte terre où ils devaient apporter tous les
inconvénients de la conquête, sans aucun de ses avantages. Ailleurs en effet ,
par la fusion qu'elle opéra entre des races jusqu'alors étrangères l'une à Pau-
lie , la conquête , en définitive , renouvela les institutions , fortifia les mœurs,
épura les croyances , et prépara ainsi les progrès de la civilisation,- mais en
Irlande , où cette fusion ne put avoir lieu , la conquête n'eut d'autre effet que
de pervertir a la fois les vainqueurs et les vaincus , et de les condamner à une
lutte étemelle. M. de Beaumont explique très-bien comment les causes mêmes
qui rendirent la conquête facile l'empêchèrent ensuite de s'étendre et de se
consolider. La première de ces causes, c'est le fractionnement de l'Irlande,
POLITIQUE ET RELIGIEUSE. 7
subdivisée en une foule de principautés trop isolées el trop faibles pour résister
à l'invasion , mais trop nombreuses et trop indépendantes pour qu'on put les
soumettre toutes à la fois. La seconde , ce sont les liens étroits qui continuè-
rent à subsister entre les conquérants et la mère-patrie. Établis sur quelques
points de la côte, les Anglo-Normands regardaient leurs possessions irlandaises
comme une ferme ou comme un comptoir, et dès 1295, sous Edouard 1er,
l'absence habituelle des principaux propriétaires passait, aux yeux d'une por-
tion de l'Irlande , pour une calamité nationale. Ainsi au dedans du territoire
conquis (le pale) les Anglo-Normands avec leurs idées, leurs mœurs el leurs
institutions, telles qu'ils les avaient apportées d'Angleterre; au dehors les
Irlandais avec leurs lois, leurs coutumes, leurs croyances , telles qu'ils les
avaient reçues de leurs pères; puis , entre ces deux populations si différentes,
une guerre tantôt sourde, tantôt ouverte, mais qui ne permettait aucune es-
pèce de fusion : tel fut l'état de l'Irlande pendant un siècle et demi.
Une circonstance pourtant existait, qui devait mettre fin à cette déplorable
situation et préparer entre les Anglais établis en Irlande et les Irlandais une
assimilation salutaire. Les Anglais trouvaient très-bon de conserver sur le sol
conquis l'organisation féodale de l'Angleterre et de s'en servir pour opprimer
les Irlandais ; mais ils trouvaient très-mauvais qu'au nom même el en vertu de
cette organisation féodale, le roi d'Angleterre prétendit leur dicler des lois et
les asservir. Dès le xme siècle, il s'établit entre le roi d'Angleterre et les
Anglais établis en Irlande une lutte persévérante et qui ne pouvait manquer
de rapprocher, dans un intérêt commun , tous ceux qui habitaient le même
sol. Aussi voit-on dans les vieux historiens que , dès le milieu du xiv° siècle,
les Anglo-Normands avaient adopté les mœurs, la langue et les lois du peuple
vaincu. Bien plus que le peuple vaincu , ils repoussaient d'ailleurs la domina-
lion anglaise, ce qui les faisait accuser d'être plus Irlandais que les Irlandais
eux-mêmes , Hibernis hiberniores. S'ils se fussent alors saisis de l'indépen-
dance qu'ils revendiquaient , tout prouve que les (races de la conquête se
seraient promplement effacées; mais l'Angleterre n'était pas à celle époque
inoins ennemie qu'aujourd'hui de l'indépendance irlandaise, et moins déter-
minée à rester maîtresse à tout prix. En 13GG , sous Edouard III , elle eut donc,
pour la première fois , recours à un moyen souvent employé depuis et qui, en
rajeunissant la conquête, devait en maintenir toutes les violences et toutes les
rigueurs. Ce moyen , on le sait , fut de substituer aux anciens conquérants des
conquérants nouveaux, purs de tout contact avec le peuple vaincu. Les Anglais
nés en Irlande furent déclarés incapables d'être propriétaires , et d'autres
Anglais vinrent se mettre à leur place. En outre, pour empêcher que ceux-ci
ne finissent, comme leurs prédécesseurs, par oublier leur origine , le fameux
statut de Kilkenny interdit, sous peine de mort, de contracter mariage avec
les Irlandais et de vivre selon leurs lois et leurs mœurs. Ce fut alors un crime
de prendre le costume des naturels du pays, de laisser, à leur imitation .
pousser sa barbe sur la lèvre supérieure, et de parler leur langue. Ce fut un
crime aussi d'entretenir avec eux les plus simples relations de bon voisinage ,
par exemple , d'accorder si ri- des terres anglaises le droit de pâture à leurs
troupeaux.
8 L'IRLANDE SOCIALE,
Ainsi, à dater du statut de Kilkenny, il resta bien établi en droit qu'il devait
y avoir en Irlande non-seulement deux peuples , mais deux races entre les-
quelles la loi plaçait à toujours une barrière insurmontable. Il resta bien établi
que l'une de ces deux races était la maîtresse de l'autre, et que celle-ci n'avait
que le cboix entre la servitude ou la guerre. Est-il étonnant que la guerre, une
guerre terrible, acharnée , ait été pendant deux siècles entiers la conséquence
d'une telle législation ?
Si la conquête se fût étendue sur l'île entière, le statut de Kilkenny, malgré
les injonctions de l'Angleterre , n'aurait pourtant pu subsister longtemps dans
toute sa rigueur. Il est possible de maintenir la séparation de deux races
juxtaposées , et la sujétion de l'une à l'autre, quand elles diffèrent profon-
dément , comme la race noire et la race blanche ; mais , entre la race anglaise
et la race irlandaise , la différence était trop petite pour que, réunies sur le
même sol , elles n'arrivassent pas à se rapprocher et à se fondre. Ce qui les tint
séparées, c'est que jusqu'à latin du xvi° siècle la conquête ne dépassa point
une limite très-rapprochée de la mer. Ainsi , sous Henri VIII , 400 ans après la
première invasion , le territoire de la colonie (le pale) se réduisait à un rayon
de sept lieues. Henri VIII, au faite de la puissance, entreprit alors de soumettre
le pays tout entier, et soit qu'il réussît, soit qu'il échouât, il y avait pour l'Ir-
lande dans cette entreprise les germes d'un meilleur avenir. Mais au moment
où la distinction des races allait, sinon disparaître, du moins s'affaiblir, une
autre distinction apparut bien plus durable , bien plus vivace, celle des reli-
gions. L'Angleterre venait de se faire protestante, et voulait que l'Irlande le
fût comme elle. Henri VIII demandait donc à l'Irlande non-seulement de recon-
naître la suprématie politique de l'Angleterre , mais de se soumettre à sa su-
prématie religieuse, non-seulement d'accepter les lois, mais d'adopter ses
croyances. C'était une tyrannie pire que toutes les autres, et à laquelle l'Irlande
catholique eut l'honneur d'opposer une invincible résistance.
On sortirait des bornes d'un article, si l'on voulait suivre ici dans toutes
ses phases la lutte terrible qui commença sous Henri VIII et finit sous Guil-
a u me 111 , un siècle et demi plus tard. Pendant cette longue et sanglante pé-
riode , tous les moyens, depuis la confiscation en masse des propriétés jusqu'à
la déportation des habitants, furent employés à plusieurs reprises. A cet égard,
Elisabeth , et Jacques 1er, Charles I« et Cromwell , Charles II et Guillaume III
n'eurent qu'un esprit et qu'une politique. A la lin du xvne siècle , les catholi-
ques d'Irlande, dépouillés de leurs biens et de leurs droits, persécutés , déci-
més, écrasés, étaient encore pourtant aux protestans dans la proportion de qua-
tre à un. Il est vrai que sur onze millions d'acres de terre , ils n'en possédaient
plus qu'un , et que ce million même était concentré dans cinq à six grandes fa-
milles anglaises. Ainsi la conquête était complète, et le sol tout enlier avait
cessé d'appartenir aux anciens habitants du pays.
Il faut remarquer que ce n'est plus à titre. d'Irlandais qu'ils se trouvaient
dépossédés . mais à titre de catholiques. S il y avait deux lois pour les deux
religions, il n'y en avait plus qu'une pour les deux races, et un Irlandais pro-
lettnnl < ùi compté parmi les vainqueurs, de même qu'un anglais catholique
parmi les vaincus. < omme malgré les persécutions et les tentations, les Irlan-
POLITIQUE ET RELIGIEUSE. 9
dais étaient restés tous fidèles à leur culte , il n'en résultait pourtant dans
leur situation aucun changement réel. Seulement le sentiment religieux venait
fortifier le sentiment national, et un nouveau sujet de colère et de haine se
joignait aux anciens.
On sait qu'à cette époque commença pour l'Irlande un nouveau genre d'op-
pression , l'oppression légale et systématique. Pendant la lutte, l'Angleterre
avait agi contre l'Irlande catholique violemment, arbitrairement, selon les
passions et les besoins du moment. La lutte finie, elle crut devoir régulariser
la persécution; de là sous Guillaume et sous la reine Anne , le code pénal , ce
code qu'un siècle plus tard Burke flétrissait comme le plus puissant et le plus '
habile instrument d'oppression qui ait jamais été inventé par le génie pervers
de l'homme. On ne défendit plus alors aux catholiques de rester fidèles à leur
culte ; mais l'exercice de ce culte fut entouré de tant de restrictions et de
pièges , qu'il devint à peu près impossible. Déchus d'ailleurs du droit d'élire et
d'être élus, exclus de tous les emplois de l'armée , de la marine, de la magis-
trature et même du barreau, déclarés incapables d'acquérir des propriétés
immobilières, et de faire de longs baux; forcés, s'ils voulaient exercer le com-
merce ou l'industrie, de se soumettre aux taxes et aux vexations dont les ac-
cablaient des corporations exclusivement protestantes, ils furent frappés à la
fois dans leur vie politique et dans leur vie civile. On ne respecta même pas
leur vie domestique , et des lois intervinrent d'une part pour enlever au père
catholique la tutelle de ses enfants, de l'autre pour le dépouiller de sa fortune
au profil de celui de ses fils qui se ferait protestant.
Je ne puis ici qu'indiquer brièvement les dispositions principales du code
pénal. 11 en est pourtant de plus humiliantes encore, celle par exemple qui
autorisait tout protestant à prendre au prix de 5 liv. st. tout cheval apparte-
nant à un catholique, et celle qui interdisait aux catholiques d'avoir des ar-
mes, même pour leur défense personnelle. Au reste, j'en ai dit assez pour
qu'on comprenne la situation des catholiques irlandais au commencement du
xviip siècle. Il faut ajouter que loin d'user modérément de leur supériorité
légale, les protestants en abusaient scandaleusement, et ne se piquaient, lors-
qu'il s'agissait des papisles, ni de justice ni d'humanité.
Mais si l'Irlande catholique souffrait, l'Irlande protestante était-elle du
moins libre et heureuse? Point du tout, et ici apparaît dans tout son jour le
pacte honteux dont avec une grande sagacité M. de Beaumont a trouvé les
germes dès les premiers jours de la conquête. En vertu de ce pacte , tacitement
convenu , l'Irlande protestante acceptait le joug de l'Angleterre, pourvu que
l'Angleterre, en échange, l'aidât à opprimer l'Irlande catholique. Ainsi depuis
Henri VII une loi existait, la loi Poyning , qui subordonnait complètement le
parlement irlandais au parlement anglais , et donnait à celui-ci le droit de
régir l'Irlande sans elle et malgré elle; mais toujours jusqu'aux lois pénales
le parlement irlandais avait protesté contre cette loi. A dater de cette époque,
les protestations cessèrent, et le parlement irlandais souscrivit à sa propre dé-
gradation. Ainsi encore, il existait en Irlande des fabriques d'étoffes de laine
très-nombreuses, très-riches, et qui entretenaient dans plusieurs comtes beau-
coup d'aisance et d'activité. Ces fabriques, parce qu'elles portaient ombrage
10 L'IRLANDE SOCIALE,
à l'Angleterre, furent annéanlies presque sans réclamation delà part des pré-
tendus représentants du pays.
En présence d'une telle politique, toutes réflexions seraient inutiles , et si
l'on s'étonne, c'est qu'une nation de plusieurs millions d'hommes ait pu la
supporter si longtemps. Ce n'est pourtant qu'en 1760 qu'éclatèrent les pre-
mières insurrections populaires. Encore ces insurrections n'eurent- elle alors
aucun caractère politique ou religieux. Aux exaclions des propriétaires et du
clergé prolestant, les petits fermiers répondirent par l'assassinat et par l'in-
cendie; mais rien n'annonçait encore qu'un grand mouvement, un mouvement
national, se préparât. Il en fut autrement dix-huit ans après au moment de la
guerre d'Amérique. Alors le sentiment du droit se réveilla, l'exemple des Amé-
ricains agita les esprits , et l'Angleterre, effrayée et affaiblie, 'crut devoir con-
jurer l'orage en adoucissant les lois pénales. Peu de temps après , la guerre
d'Amérique se prolongeant , la grande association des volontaires se forma
dans le but apparent de résister à l'invasion étrangère, et cette association,
espèce de parlement militaire qui choisissait ses chefs, discutait publiquement
votait des résolutions, et présentait des pétitions à la pointe des baïonnettes,
commença, bien que composéepresque exclusivement de protestants , à élever
une voix hardie en faveur des principes éternels de la justice et du droit. On
sait que le résultat de l'intervention des volontaires fut d'une part de nou-
velles concessions aux catholiques, de l'autre l'abolition de la loi Poyning, et
la reconnaissance formelle par l'Angleterre de l'indépendance du parlement
irlandais.
Jusque-là la lutte n'était pas sortie du cercle des vieilles institutions an-
glaises, et des droits que ces institutions consacraient. Comme le remarque
d'ailleurs très-judicieusement M. de Beaumonl, quelques-uns de ces droits ont
toujours paru si sacrés en Angleterre, qu'au temps même de la plus dure op-
pression, les Irlandais catholiques n'en étaient pas entièrement privés. Ainsi,
quand les lois pénales leur enlevaient le droit de faire partie même des assemblées
locales, et d'être propriétaires ou avocats , elles leur laissaient la faculté de
s'assembler et de publier leur pensée. Obtenir à l'aide de ces libertés toutes
cilles dont jouissait l'Angleterre, tel était, en 1782, le dernier but des pa-
triotes les plus ardents ; encore beaucoup d'entre eux répugnaient-ils , au fond
de l'âme, à affranchir les catholiques. Mais, sous l'influence de la révolution
française , il naquit un parti bien plus hardi, bien plus radical, et qui, non
plus au nom des institutions anglaises, mais au nom des droits de l'homme,
réclama nettement l'égalité entre les catholiques et les protestants. Ce parti,
en 1702, enfanta l'association des Irlandais-unis qui succéda à celle des volon-
taires, et qui obtint de l'Angleterre une troisième émancipation. On peut sup-
poser que Si les Irlandais-unis s'étaient tenus dans une juste mesure, les lois
pénales eussent à celte époque reçu le dernier coup. Malheureusement, tandis
que les uns -e laissaient entraîner à l'idée d'en finir avec le passé, et d'établir
une république indépendante, les autres reculaient devant de tels projets, et
cherchaient a les déjouer en se rapprochant du gouvernement. A la tête de
ceux-ci se placèrent non-seulement les plus illustrés des réformateurs protes-
tants l'iule ii Gratlan . mais le clergé catholique lui-même. De là une réac-
POLITIQUE ET RELIGIEUSE. 41
lion dont le gouvernement profila pour dissoudre les volontaires, et reprendre
son pouvoir. De là aussi la sanglante insurrection de 1798, si effroyablement
réprimée, et le bill d'union acheté d'un parlement corrompu et imposé à un
peuple mutilé.
Ce qui s'est passé depuis est trop connu pour qu'il soit nécessaire de le rap-
porter. Je me contente de remarquer que la quatrième émancipation, celle de
1829, fut, comme celles de 1778, de 1782 et de 1795, arrachée à l'Angleterre
par la nécessité. « J'ai accordé l'émancipation, disait il y a peu de jours sir
Kobert Peel à la chambre des communes , parce qu'elle était inévitable. »
Et sir Robert Peel ajoutait que « s'il était impossible de refuser l'émancipation
en 1829, il serait bien plus impossible encore de la reprendre aujourd'hui. »
Si aujourd'hui l'Irlande catholique conserve les libertés qu'elle a conquises, ce
n'est donc point à la justice de sa cause qu'elle en est redevable, mais à l'effroi
qu'elle inspire. C'est là un fait très-important et dont il est aisé de pressentir
toutes les conséquences.
L'introduction historique d'où j'ai extrait tous ces faits est un morceau ex-
cellent , et auquel j'adresse un seul reproche, celui d'être trop court. Il est fa-
cile de voir que M. de Beaumont en sait plus qu'il n'en dit, et que pour ne pas
dépasser les limites qu'il s'était imposées, il a abrégé plusieurs parties de son
récit. Je citerai le passage où il indique , sans l'expliquer suffisamment, l'es-
pèce de fusion qui, de 11C9 à 1360 , s'était opérée entre les Irlandais et les
Anglo-Normands. Je citerai aussi tout ce qui se rapporte à l'invasion et aux
progrès de la réforme en Angleterre et en Irlande. 11 y a là un côté important
de la question auquel M. de Beaumont ne me paraît pas s'être assez arrêté. Je
né saurais donc trop l'engager, quand viendra la deuxième édition de son
livre, à prendre ses coudées franches et à élargir son cadre. Il lui suffit pour
cela, j'en suis certain, de puiser dans les notes qu'il a déjà recueillies, peut-
être même d'imprimer des fragments qu'il a déjà composés.
Quand on a lu l'histoire de l'Irlande, on doit comprendre, cerne semble ,
toutes les souffrances et tous les ressentiments de ce malheureux pays. Aujour-
d'hui cependant que l'acte de 1829 a complété l'émancipation , et détruit, ou
peu s'en faut, les derniers vestiges des lois pénales, pourquoi ces souffrances
subsistent-elles? Pourquoi ces ressentiments ne se calment-ils pas? Grâce à
l'administration juste et bienveillante du ministère vvhig, et à la salutaire in-
fluence d'O'Connell , l'Irlande , en ce moment , est paisible ; mais , quand on y
regarde de près , il est aisé de voir que le calme n'est qu'à la surface , et qu'en
dessous fermentent et s'agitent toutes les anciennes passions. D'un autre côté,
il a été constaté par la dernière enquête (pue la condition matérielle de la popu-
lation irlandaise est plus fâcheuse, plus misérable aujourd'hui qu'il y a soixante
ans. Encore une fois , d'où vient cela ? et comment expliquer cette apparente
anomalie?
Il y a une première explication, c'est que l'œuvre de plusieurs siècles ne se
détruit pas en un instant. Voilà une population «pie .pendant six cents ans, vous
avez opprimée, appauvrie, écrasée; voilà une population que vous avez con-
damnée à l'esclavage, à la misère, à l'avilissement, et parce qu'un jour il vous
plaît de retirer la main de fer qui pesait sur ce pays, parce qu'il vous convient
42 L'IRLANDE SOCIALE,
d'appeler cette population à une vie meilleure , vous vous étonnez de ne trouver
ni les ressources, ni les sentiments que si soigneusement et si longtemps vous
aviez cherché vous-même à élouffer. — Il n'y a rien, dites-vous , à faire avec
un pays où les capitaux manquent, où l'industrie existe à peine, où l'agricul-
ture languit. 11 n'y a rien à faire avec une population sans activité, sans mo-
ralité, sans prévoyance de l'avenir. — En supposant qu'il en soit ainsi, n'est-ce
pas vous qui l'avez voulu, vous qui l'avez fait? Ne reprochez donc point à
l'Irlande des torts qui sont les vôtres: et que la gravité des maux qu'elle vous
doit ne vous serve point de prétexte pour lui retirer l'assistance dont elle a
besoin.
Mais est-ce tout? et est-il bien vrai que l'état actuel de l'Irlande tienne uni-
quement à ses anciennes souffrances , et que la cause en ait entièrement dis-
paru ? Est-il vrai, en un mot, que depuis l'acte de 1829, les catholiques irlandais
n'aient plus rien à demander, rien à désirer? Est-il vrai du moins que, pour
achever une guérison déjà fort avancée , il suffise de détruire ce qui peut rester
encore du code de la conquête , et d'assimiler de tout point la législation de
l'Irlande à celle de l'Angleterre ? M. de Beaumont n'est point de cet avis , et je
ne vois rien à répondre aux motifs graves qu'il fait valoir en faveur de son opi-
nion. Comme c'est ici le point le plus important de la question , je dois m'y
arrêter un moment.
Un grand fait a frappé M. de Beaumont. Entre les institutions de l'Irlande et
celles de l'Angleterre, il n'existe aujourd'hui que de légères différences. Ce-
pendant, d'un côté du détroit , ces institutions sont , jusqu'à un certain point ,
salutaires et populaires , de l'autre , odieuses et funestes. Il faut donc que l'es-
prit soit différent si la lettre est la même. Or la différence, quelle est-elle? La
voici, selon M. de Beaumont. En Irlande comme en Angleterre, l'aristocratie
gouverne; mais en Angleterre , l'aristocratie, sortie de la fusion des deux élé-
ments normand et saxon , a été , pendant une longue suite de siècles, l'expres-
sion la plus haute des idées, des sentiments , des besoins nationaux. Qu'il y
eût à. fonder et à défendre les libertés du pays, à étendre sa puissance, à Jé-
vclopper sa richesse , toujours l'aristocratie prenait le premier rang, toujours
on la voyait réclamer la plus forte part des fatigues et des dangers. De là,
malgré les vices inhérents à toute aristocratie , le respect qu'on lui porte et la
confiance qu'elle inspire. De là aussi, dans l'État qui lui est soumis, beaucoup
de liberté et de force. En Irlande, au contraire, étrangère par la race d'abord,
puis parla religion, l'aristocratie ne s'est jamais mêlée à la masse de la nation
que pour l'opprimer, pour l'insulter, pour la dépouiller. De là la haine héré-
ditaire dont elle est justement l'objet. De là aussi la misère et la servitude du
pays sur lequel elle a pesé si longtemps.
Ainsi la source des maux de L'Irlande, c'est une mauvaise aristocratie. Tel
est le point de départ de M. de Beaumont, tel est le fait duquel, par une analyse
rigoureuse, il déduit successivement tous les autres. Peut-être ici M. de Beau-
mont ;i-l-il trop cédé au désir de trouver une formule générale qui résumai
ions les griefs de l'Irlande el qui expliquât toutes ses souffrances. Quand les
soldai i île Cromwell dépouillaient les catholiques de leurs propriétés et les re-
foulaient dans le Connaughl ; quand , pour en finir plus vite, ils enlevaient en
POLITIQUE ET RELIGIEUSE. 15
un jour initie jeunes filles qu'ils vendaient comme esclaves à la Jamaïque ;
quand enfin, maîtres du sol , ils le partageaient entre eux pour ne rien laisser
à ses anciens possesseurs, il est difficile de voir dans cet effroyable abus de
la force l'œuvre de l'aristocratie. Et cependant, de toutes les tyrannies qu'a su-
bies l'Irlande, la tyrannie de Cromwell est celle qui a laissé dans le pays les
traces les plus profondes et les plus amers souvenirs. Mais , celte réserve faite,
il n'en est pas moins incontestable que l'aristocratie irlandaise mérite tous les
reproches qui lui sont adressés. Il n'en est pas moins incontestable aussi que
la situation de l'Irlande donnée , il n'en pouvait être autrement. C'est ce que
M. de Beaumont a parfaitement démontré dans quelques chapitres qui, par la
sagacité des vues, par la vigueur du raisonnement, par la fermelé du style,
rappellent tout à fait le beau livre de M. de Tocqueville. Pour rendre justice à
ces chapitres , il faudrait les citer tout entiers ; mais je dois me borner à en in-
diquer brièvement les principaux résultats.
Avant les réformes qui, depuis dix ans, ont commencé à ruiner l'aristocratie
et à lui ravir une de ses attributions , l'organisation civile , politique et reli-
gieuse de l'Angleterre était quelque chose de logique et de complet. Maîtresse,
par son droit, de la chambre héréditaire, et, par son influence, de la chambre
élective, l'aristocratie, grâce à l'instruction des juges de paix, étendait sa
main puissante sur la police , sur une portion notable de la justice et sur toute
l'administration provinciale. La vénalité des emplois dans l'armée, et l'impos-
sibilité pour les sous-officiers de s'élever au grade d'officier, lui assuraient en
outre le monopole glorieux de la défense du pays. Ce n'est pas tout encore. En
Angleterre, on le sait, l'Église est entièrement liée à l'État, et fait partie en
quelque sorte du gouvernement. Or l'aristocratie , par les bénéfices qu'elle
possédait à titre de propriétaire, aussi bien que par ceux dont la couronne con-
servait la libre disposition, s'était cantonnée dans l'Église comme partout ail-
leurs, et se trouvait investie de la direction religieuse et morale du pays.
L'enseignement public faisait ainsi partie de son domaine, et les professions
libérales, celles dont l'exercice est subordonné à de certaines épreuves, rele-
vaient d'elle en quelque sorte et devaient obtenir sa bienveillance et son assen-
timent.
A côté de ces institutions, il est vrai, il en existait d'autres qui procédaient
d'un principe différent, par exemple, l'organisation de la paroisse, ce vieil
asile de la liberté saxonne , et les corporations municipales ; mais les attribu-
tions de la paroisse étaient singulièrement restreintes et ne formaient qu'un
bien faible contre-poids. Quant aux corporations municipales, une aristocratie
de second ordre les avait presque partout envahies, de sorte qu'elles étaient
devenues le réceptacle des abus les plus criants et les plus scandaleux.
Le gouvernement, la justice, l'armée, l'Église, renseignement, c'est-à-dire
tout ce qui constitue la vie politique, civile et intellectuelle d'un pays , se trou-
vait donc en Angleterre réuni et concentré dans un petit nombre de familles.
Transportez maintenant de telles institutions dans un pays où entre l'aristo-
cratie et le peuple il n'y ait rien de commun, et suivez-les dans tous leurs
développements; n'est-il pas évident que vous aurez constitué le plus intolé-
rable des despolismes . un despotisme qui n'aura de limite et de frein que dans
14 LTR LANDE SOCIALE,
les représailles sanglantes auxquelles de temps à autre le désespoir poussera
les populations opprimées? N'est-il pas évident aussi que, tant qu'il restera la
plus petite parcelle de ce despotisme, ou ne pourra espérer ni prospérité ni
repos? Or telle a été, telle est encore jusqu'à un certain point, la condition
de l'Irlande.
Il y a donc là un mal qu'il faut extirper radicalement, si l'on veut relever
l'Irlande de sa dégradation. Maintenant, pour obtenir ce résultat, deux voies
sont ouvertes , changer les hommes tout en maintenant les institutions , modi-
fier profondément les institutions sans loucher aux hommes. En d'autres termes,
on peut s'efforcer de substituer une aristocratie nationale à une aristocratie
qui ne l'est pas, ou détruire l'aristocratie elle-même, en la frappant dans ses
pouvoirs et dans ses privilèges. C'est à ce dernier parti que s'arrête M. de
Beaumont.
Ce parti est-il le meilleur? Quelques bons esprits le nient et reprochent à
M. de Beaumont de s'être mépris sur les véritables sentiments et sur les inté-
rêts bien entendus de l'Irlande. Je crois que c'est faute d'y avoir suffisamment
réfléchi. Il est aisé de dire que si l'Irlande possédait une aristocratie telle que
l'aristocratie anglaise, l'Irlande serait de tout point semblable à l'Angleterre.
Mais en supposant même que ce raisonnement fût juste , il resterait à décou-
vrir en Irlande, hors du parti anglo-protestant, les éléments de celte aristo-
cratie. Or ces éléments où sont-ils? Dans les grands propriétaires catholiques?
Ils sont un contre dix. Dans les commerçants et les industriels? C'est à peine
s'ils sont assez nombreux et assez riches pour donner à la classe moyenne nais-
sante quelque force et quelque ascendant. Dans les hommes qui exercent les
professions libérales? Toutes leurs habitudes et tous leurs instincts les portent
vers les idées démocratiques. Si l'on voulait constituer en Irlande une aristo-
cratie catholique, il faudrait donc commencer par confisquer les terres des pro-
lestants , non pour les diviser, mais pour les donner telles qu'elles existent aux
descendants des vieilles familles irlandaises autrefois dépouillées. Est-ce là ce
qu'on propose? et exisle-t-il au xix<* siècle un homme d'État assez insensé pour
rêver un pareil projet? En supposant que l'œuvre fût possible, on ne ferait
d'ailleurs que déplacer la tyrannie et remplacer l'oppression delà majorité par
celle de la minorité. J'ajoute qu'après avoir justement maudit l'aristocratie pen-
dant sept siècles , le peuple irlandais ne peut guère séparer le principe de ses
résultats, et se contenter d'un changement de garnison, le jour où il se sent
maître d'abattre la forteresse.
Sous tous les rapports, M. de Beaumont a donc parfaitement raison de re-
garder comme une chimère la substitution d'une aristocratie catholique à
l'aristocratie protestante. Il a raison, par conséquent, de chercher dans la ré-
forme des institutions le moyen de soustraire définitivement l'Irlande à la ty-
rannie qu'elle subit depuis si longtemps. En quoi cette réforme doit-elle con-
li i i et jusqu'où convient -il de la pousser? Telle est la question qui reste à
examiner. Je commence par la loi civile.
Au temps des lois pénales , la propriété catholique et la propriété protestante
étaient régies en Irlande par des lois différentes. Aujourd'hui toute propriété
l'une seule loi . la loi anglaise . qui. on le sait , a pour but avoué d'ein-
POLITIQUE ET RELIGIEUSE. î»
pécher autant que possible la terre de se diviser et de changer de mains. Mais
si en Angleterre la propriété immobilière est l'apanage d'un petit nombre de
familles, à côté de cette propriété, il en est une autre que l'industrie crée, que
l'épargne augmente, et qui , plus puissante chaque jour, marche déjà de pair
avec son orgueilleuse rivale. Ainsi , en Angleterre, sur plus de seize millions
d'habitants , il y en a cinq millions seulement voués à l'agriculture, de sorte
que plus des deux tiers de la population échappent à la dépendance des maîtres
du sol. En Irlande, au contraire, sur huit millions d'habitants, un million et
demi tout au plus demandent leurs salaires à l'industrie et au commerce. Six
millions el demi sont donc attachés au sol ou privés de tous moyens d'exis-
tence. Appliquez maintenant la loi anglaise à un tel état de choses, et voyez
quels en doivent èlre les résultats. D'une part, une population misérable, dé-
gradée, que ne soutient ni n'excite l'espoir de devenir à son tour propriétaire
ou d'améliorer sou sort par son intelligence et son activité; de l'autre, une
race de propriétaires dure, égoïste, insensible à des maux trop nombreux et
trop invétérés pour qu'elle puisse les soulager, ne songeant qu'à tirer du sol le
plus gros revenu possible avec la plus petite mise de fonds : c'est en effet la
situation de l'Irlande. Comme après tout, dans ce malheureux pays, la terre
est la seule ressource et qu'il faut en occuper un fragment ou mourir, tout le
monde se jette sur la terre avec frénésie, avec désespoir, et s'en dispute les
lambeaux. De là, par un contraste étrange , des fermages qui augmentent à
mesure que la misère s'accroît. Ajoutez qu'entre le propriétaire et le cultiva-
teur véritable il y a souvent trois ou quatre intermédiaires dont chacun a ses
profits à faire, et qui pèsent tous à la fois sur le pauvre paysan. Ajoutez aussi
qu'en définitive la terre, dans ce système , produit moitié moins qu'en Angle-
terre et en Ecosse, et que les abus de la grande propriété et les inconvénients
de la petite culture se trouvent ainsi réunis.
Ceux qui voudraient se faire une idée exacte des diverses manières d'exploiter
la propriété en Irlande , et de toutes les souffrances auxquelles la population
est condamnée, doivent lire le livre de M. de Beaumont. Je ne puis ici que con-
stater le mal et indiquer le remède. Ce remède, c'est selon M. de Beaumont et
selon presque tous les écrivains qui ont étudié la question, de faire en sorte
que le peuple puisse devenir propriétaire. Mais il reste à savoir comment on
peut obtenir cet heureux résultat. Un publicisle allemand dont l'ouvrage a eu
beaucoup de succès , M. Van Raumer, va droit au but et demande tout simple-
ment que les fermiers soient déclarés propriétaires. M. de Sismondi , sans tran-
cher aussi brusquement la question, désire que le droit des propriétaires soit
converti en une renie foncière dont un acte législatif déterminerait la quotité.
M. de Beaumont répudie de tels moyens comme injustes et violents. Il veut,
quant à lui , non qu'on dépouille ceux qui possèdent aujourd'hui, mais qu'on
rende la propriété accessible à ceux qui ne possèdent pas. Pour cela il propose
d'une part d'abolir les substitutions et le droit d'aînesse , de l'autre de délivrer
la propriété de toutes les entraves légales qui l'enchaînent aujourd'hui. Ainsi,
une des principales difficultés que rencontrent en Irlande comme en Angleterre
la vente et le morcellement des héritages, c'est l'obscurité dont , par l'absence
de tous actes publics , la propriété est enveloppée; c'est aussi le prix énorme
iO L IRLANDE SOCIALE,
qu'il en cuùie pour faire examiner par des hommes de loi dus titres imparfaits.
II est clair qu'il y a là, sans injustice et sans violence, d'utiles réformes à in-
troduire et une lacune à combler,
M. de Beaumont remarque d'ailleurs que ces réformes seraient faciles en
Irlande. Eu Angleterre , où la propriété féodale est restée populaire , on s'oc-
cupe plus de l'héritage que de l'héritier. C'est donc avec une certaine douleur
mie l'on verrait disparaître ces terres si belles et si admirablement cultivées ,
où le parc et les fermes se réunissent pour former un ensemble parfait. Mais
en Irlande il n'y a rien de semblable, et hors des limites du parc, la propriété
la plus étendue n'offre plus que le triste spectacle d'un morcellement poussé
jusqu'à ses dernières limites. L'œuvre devant laquelle recule l'Angleterre est
donc accomplie, et il ne s'agit plus que de savoir s'il vaut mieux que chaque
demi-acre de terre soit cultivé par un propriétaire ou par un fermier, par un
homme libre ou par un serf. Ainsi posée, la question ne saurait être douteuse.
Dans l'ordre politique, il semble , si l'on s'en tient aux apparences , que l'Ir-
lande n'ait presque plus rien à désirer. Comme l'Angleterre, l'Irlande est maî-
tresse des droits essentiels sur lesquels repose la liberté politique et civile , le
jugement par jury, l'indépendance des juges, la responsabilité des fonction-
naires, le droit de pétition et d'association , la liberté individuelle , la liberté
d'enseignement. De plus, l'odieuse distinction qui existait entre les habitants
d'un même pays a cessé, elles catholiques, électeurs et éligibles au même titre
que les prolestants, ne voient plus devant eux aucune carrière fermée. En re-
prenant quelques-unes des attributions jusqu'alors dévolues à l'aristocratie, et
en se réservant sur quelques autres un droit de surveillance et de contrôle, le
gouvernement central , d'ailleurs , a trouvé le moyen d'empêcher que le droit
ne fût détruit par le fait. Reste, à la vérité , la question des corporations
municipales sur laquelle la chambre des lords et la chambre des communes
u ont pu encore parvenir à s'entendre, mais qui ne peut manquer de finir bientôt
par une transaction. Une fois cette transaction conclue , l'organisation politi-
que de l'Irlande sera à peu de chose près semblable à celle de l'Angleterre , et
cens qui se bornent à demander l'égalité entre les deux pays paraîtront avoir
gain de cause.
Malheureusement cette égalité restera purement nominale , el il suffit , pour
s'en convaincre, de regarder au fond des choses. Aujourd'hui, sans doute, le
gouvernement anglais, en pesant de tout son poids sur l'aristocratie irlan-
daise , contient ses mauvais penchants , et l'empêche d'abuser des instruments
que la loi met entre ses mains. Ainsi , vers la fin du dernier siècle, l'aristocra-
tie irlandaise, incapable de porter sa tâche, avait , à titre de soulagement,
sollicitée et obtenu une loi qui permettait au pouvoir exécutif, d'une part, de
placer des magistrats salariés et révocables dans toutes les localités où les
jugis de paix ne suffiraient pas au service journalier de la justice; de l'autre,
île faire présider les réunions trimestrielles des juges de paix par un membre
éclairé du barreau. Celte loi , le gouvernement s'en sert aujourd'hui contre
l'aristocratie qui l'a faite , et pour assurer au pays une justice plus impartiale
el une administration plus équitable. En même temps , en choisissant comme
lieutenants , comme shériffs . comme juges . des hommes éclairés et libé-
POLITIQUE ET RELIGIEUSE. 17
raux , il remédie , autant qu'il le peut, au vice fondamental des institutions.
Mais ces institutions n'en subsistent pas moins, et le jour où reviendrait au
pouvoir un ministère complice de l'aristocratie, l'Irlande retomberait sous une
oppression d'autant plus dure que ses tyrans auraient une revanche à prendre
et des injures à venger. Ce sont alors , comme par le passé , les protestants les
plus fanatiques qui jugeraient, qui administreraient, qui taxeraient une popu-
lation catholique ; ce sont les protestants les plus fanatiques aussi qui useraient
de la force publique au gré de leurs passions et de leurs intérêts.
Et qu'on ne dise pas que la situation serait la même si le pouvoir, au lieu
d'appartenir à l'aristocratie, était centralisé. Entre faire le mal et le laisser
faire, la différence est grande, surtout quand, après tout, la loi, sinon le
droit, est du côté des oppresseurs. Pour parler clairement , un cabinet même
ultra tory, s'il devait prendre sous sa responsabilité le gouvernement de l'Ir-
lande , hésiterait à violer les grands principes de justice et d'équité qui , dans
un pays comme l'Angleterre, ont toujours tant de puissance et de retentisse-
ment; mais d'un autre côté un cabinet même tory modéré aurait difficilement
le courage de résister à l'aristocratie irlandaise réclamant le libre usage de ses
antiques privilèges, et s'emparant, au nom de la loi, de l'administration
du pays.
Si cela est vrai , il est clair que l'unique moyen de soustraire l'avenir de
l'Irlande à l'oppression, c'est d'arracher définitivement le pouvoir aux mains
qui en ont tant abusé. On conçoit, d'ailleurs , facilement que, dans l'état ac-
tuel du pays, ce pouvoir ne puisse être réuni à la démocratie sans qu'elle eu
abuse à son tour. Le gouvernement doit donc en hériter, momentanément du
moins , et jusqu'à ce que le pays soit capable de le prendre. Déjà quelques pas
ont été faits dans cette voie , malgré l'opposition de la chambre des lords, et
avec la pleine approbation du parti irlandais. Telles sont les lois qui obligent
les juges de paix et les grands jurys à faire publiquement tous les actes de
leurs fonctions, qui transportent au gouvernement central le choix et le con-
trôle de plusieurs agents salariés, qui créent enfin trois administrations cen-
trales, l'une pour les travaux publics , l'autre pour l'instruction primaire, la
troisième pour les pauvres. Telle est surtout la loi du 20 mai 1836 qui enlève
à l'aristocratie la disposition de la gendarmerie, et qui la place exclusivement
entre les mains du vice-roi. Mais de ces mesures partielles à une mesure géné-
rale et radicale la différence est grande, et pourtant sans une mesure générale
et radicale, il n'y aura rien de fait.
Je n'examine pas si, pour opérer cette réforme, il faudrait, ainsi que le
pense M. de Beaumont, supprimer la vice-royauté, .l'incline pourtant à penser
le contraire. Dans le système qui tend à assimiler en tout l'Irlande a l'Angle-
terre, rien sans doute ne serait plus logique et plus utile que celle suppres-
sion. Cependant , si l'on veut briser une unité factice , et gouverner l'Irlande
d'après d'autres principes et d'autres règles, peut-être la vice royauté est-elle
nécessaire, ne fût-ce que pour marquer bien nettement la séparation adminis-
trative des deux pays. C'est, au reste, un point secondaire, et sur lequel il
est difficile de se former d'avance une opinion, .le passe donc .à la question re
ligieuse, la plus grave de (ouïes celles que traite M. de Beaumont.
!S L'IRLANDE SOCIALE,
II faut d'abord reconnaître les utiles et sages réformes qui, depuis dix ans,
ont modifié en Irlande la situation de l'Église anglicane. Ainsi le nombre des
évèques a été réduit, et leur revenu diminué ; on a enlevé aux protestants le
droit exorbitant de taxer les catholiques pour la réparation de leur église; les
dîmes enfin, de transformation en transformation , sont devenues une rente
foncière payable par le propriétaire , et que l'État perçoit pour la rendre en-
suite au clergé. Ce sont là des améliorations réelles . et que l'Irlande a bien
accueillies. Comment se fait-il donc que ces améliorations, en définitive, n'aient
produit aucun effet durable , et que l'Église anglicane rencontre aujourd'hui
les mêmes antipathies qu'il y a dix ans? C'est que le mal était bien moins dans
les abus de celle Église que dans son établissement. Voyez, en effet, quelle
singulière anomalie : sur huit millions à peu près d'habitants , il y a six mil-
lions et demi de catholiques , et six cent mille dissidents. La population angli-
cane n'arrive donc pas à un million sur huit. Néanmoins , tandis que les catho-
liques et les dissidents font eux-mêmes les frais de leur culte et payent leur
clergé, l'Église anglicane vit et prospère aux dépens de tous, de sorte que sur
huit personnes qui contribuent à son entretien, il en est sept à qui elle est
étrangère, si ce n'est ennemie. Que les dissidents , prolestants comme les an-
glicans, et aisés pour la plupart, acceptent une telle loi sans trop se plaindre,
cela se comprend. Mais qu'on se mette à la place des pauvres catholiques, et
qu'on dise s'il n'y a pas là pour eux un sujet inépuisable de mécontentement
et de colère. A la vérité on se met, pour les apaiser, en frais des raisonne-
ments les plus savants et les plus ingénieux. On leur prouve, de par Ricardo,
que ce qu'ils payent sous forme de dîme, ils le payeraient, si la dîme était
supprimée, sous forme de fermage. Puis on leur présente le tableau séduisant
du bien que ne peuvent manquer de leur faire deux mille gentlemen éclairés,
aisés, et qui veulent bien résider au milieu d'eux. Malheureusement ces deux
mille gentlemen passent leur vie à les maudire, et il ne faut pas un grand
effort d'esprit pour comprendre que sans faire cadeau aux propriétaires du
produit de la dîme, il serait aisé de l'employer en Irlande utilement pour le
pays tout entier. En dépit des explications et des commentaires, le fait reste
dune dans loute sa simplicité. Or le fait, c'est que, malgré sa profonde mi-
l< re , le pauvre catholique a deux prêtres à payer : le sien, au moyen d'une
contribution volontaire ; celui d un culte qu'il abhorre, au moyen de l'impôt;
l'un pour le secourir et le consoler dans ses souffrances, l'autre pour le mé-
priser et pour le persécuter.
Si de l'ensemble on descend aux détails, c'est bien autre chose encore. On a
souvent cité l'exemple d'une certaine paroisse où il n'y avait que trois proles-
tants : le ministre , le sacristain et le sonneur. Cet exemple est loin d'être uni-
que, el M. de lîeaumont, d'après la grande enquête, cite 42 bénéfices et 198
paroisses qui sont ou qui étaient alors précisément dans le même cas II existe
même un diocèse, le diocèse d'Emly, qui , sur 9G.000 habitants, compte 1200
anglicans seulement. Pour ces 1200 anglicans, il y a 15 églises, 17 bénéfices
H 51 ministres salariés. Le nombre; total des ministres de l'Eglise anglicane est
de 1*455, i|uj louchent ensemble Un revenu de $2 à 25 millions. Sur cette
tomme, a millions sont absorbés par i«' haul clergé, kjottlez que toutes ces
POLITIQUE ET RELIGIEUSE. 19
richesses appartenaient jadis à l'Église catholique , qui . dans les guerres reli-
gieuses, en a été violemment dépouillée au profit de sa rivale.
Il n'est donc point vrai que les réformes opérées depuis dix ans aient fait
droit aux griefs légitimes de l'Irlande, et que l'égalité religieuse existe désor-
mais en ce pays. En Angleterre, j'en conviens, elle n'existe pas davantage ;
mais, en Angleterre, l'Église dominante est celle de l'immense majorité, tandis
qu'en Irlande c'est tout le contraire. En Irlande, il ne s'agit donc point,
comme en Angleterre , d'examiner, du point de vue de la philosophie et de la
politique, si une Église dominante est en soi une Donne institution, et si le
culte de la majorité doit être ou non investi de certaines prérogatives et de
certaines privilèges ; il s'agit de secouer le joug d'une Église dont les privilè-
ges et les prérogatives sont une insulte pour la majorité , et la blessent pro-
fondément dans ses sentiments les plus élevés , dans ses croyances les plus
intimes; il s'agit aussi d'affranchir une population misérable d'un impôt dou-
blement odieux, puisqu'il pèse à la fois sur l'âme et sur le corps.
Maintenant, comment, sans réaction et sans violence, est-il possible de
détruire en Irlande l'établissement anglican ? Il n'y a que deux moyens : laisser
chaque congrégation religieuse payer elle-même ses prêtres, ainsi que le font
aujourd'hui la congrégation catholique et les congrégations dissidentes ; sala-
rier les ministres de toutes les communions. De ces moyens , le premier paraît
le plus simple; mais, en y réfléchissant, on voit qu'il pourrait avoir de graves
inconvénients. Pour l'Église anglicane , établie sur tous les points du pays et
habituée à une vie facile , ce serait d'abord une épreuve bien dure, et à la-
quelle il est douteux qu'elle résistât. Or on ne doit pas oublier que les huit,
cent mille Irlandais qui professent la religion anglicane sont une des portions
les plus éclairées , les plus riches , les plus industrieuses du pays, et que l'Élal
leur doit, à plusieurs titres, aide et protection. D'un autre côté, une fois l'éga-
lité religieuse proclamée et réalisée, n'est-il pas à craindre que l'indépendance
absolue du clergé catholique ne devienne un danger public ? Aujourd'hui .
placé en face du fanatisme anglican et des violences orangisles , le clergé
catholique professe, en matière de tolérance et de liberté, les idées les plus
libérales; mais l'expérience des autres pays prouve que la pente naturelle du
clergé catholique n'est pas de ce côté. Il est donc bon que le salaire soit entre
l'Étal et lui un lien qui le contienne et le modère. Il est bon aussi qu il soit un
peu moins dans la dépendance du peuple, et qu'il n'ait pas besoin , pour vivre,
de ménager ses passions et de flatter ses préjugés.
Telle était , en 1800 , à l'époque de l'union, la pensée de Pitt, et le clergé
catholique alors y consentait tout entier. L'étroit bigolismede Georges III em-
pêcha ce grand projet de se réaliser, et aujourd'hui si l'on y revenait, c'est an
sein du clergé catholique lui-même que se rencontrerait la plus vive résistance.
Cependant il y a beaucoup de raisons de croire que celte résistance ne serait
rien moins qu'invincible. Il n'est pas besoin de dire que dans ce système, Ions
les biens de l'Église, c'est-à-dire six cent soixante-dix mille acres de bonnes
terres, feraient retour à l'État, qui , en les vendant par parcelles, pourrait
commencer à constituer en Irlande la petite propriété. Quant aux dîmes, elles
deviendraient un impôt foncier qui se confondrait avec les autres. Ministres
20 L'IRLANDE SOCIALE,
protestants et prêtres catholiques , tous seraient dans la même situation et re-
cevraient du trésor public une égale allocation.
Ainsi, dans l'ordre civil, partage égal des successions; dans l'ordre politi-
que, abolition au profit du gouvernement central des privilèges aristocrati-
ques; dans l'ordre religieux, retour à l'État des propriétés ecclésiastiques de
toute nature, et payement égal des ministres de tous les cultes, telles sont les
iéformes que propose M. deBeaumont, réformes excellentes et que j'approuve
toutes : mais ces réformes suffiraient-elles , et l'Irlande, une fois qu'elle les
aurait obtenues, marcherait-elle d'un pas rapide vers une ère toute nouvelle
de puissance et de prospérité? M. de Beaumont paraît le croire, et je désirerais
èire ici encore de son avis. Malheureusement, il est une question à laquelle il
attache peu d'importance, et qui, dans l'état actuel de l'Irlande, me paraît la
première de toutes ; cette question , je n'ai pas besoin de le dire, est la question
économique, surtout en ce qui louche la population. Comme c'est entre M. de
Beaumont et moi le seul désaccord sérieux, je suis forcé, pour bien fixer le
point en litige, de rappeler quelques principes et d'entrer dans quelques détails.
Parmi les vérités que l'économie politique moderne a mises en lumière, il
en est une plus incontestable que toutes les autres et que nulle objection n'a
pu ébranler jusqu'ici : c'est que la population, si elle n'était pas limitée par
les moyens de subsistance , doublerait au moins tous les vingt ans. Quand les
économistes anciens signalaient entre la population et la richesse d'un pays un
rapport intime et nécessaire, ils avaient donc raison ; mais ils avaient tort
(;iiand ils en tiraient celte conséquence, qu'on favorisait les progrès de la
richesse en donnant des encouragements directs à la population. C'était là
prendre l'effet pour la cause , et intervertir la relation véritable des deux faits,
la richesse n'augmente pas parce que la population s'accroît; mais la popula-
tion s'accroît parce que la richesse augmente, ce qui est bien différent. Sur
ce point , tous ceux qui ont étudié la question sont aujourd'hui d'accord , et il
n'y aurait pas assez de sifflets pour le législateur qui , dans une société comme
li nôtre, viendrait, à l'exemple des anciens , proposer de donner des primes
aux mariages précoces. En un mot , la population n'est point absolument trop
grande OU trop petite, et vingt millions d'hommes, si la richesse s'est accrue
dans une proportion suffisante , peuvent vivre dans l'aisance là où cinq millions
seulement végétaient misérablement ; mais cinq millions d'hommes en revan-
che, si la richesse a suivi une progression contraire, peuvent mourir de faim
f ur le sol qui en nourrissait j ;» d i s vingt millions.
Maintenant supposez un pays où la richesse restante peu près slationnaire,
la masse à partager entre les habitants n'ait subi aucune altération sensible
depuis duiix ou trois siècles; supposez que dans ce pays, néanmoins, par une
d iplorable imprévoyance, les mariages soient , plus que partout ailleurs, pré-
( -lires et féconds; supposez en un mot que, sous l'influence de causes diverses
el compliquées, l'accroissement de la population tende sans cesse à dépasser
de beaucoup l'accroissement des moyens de subsistance; qu'arrivera-l-il.' H
arrivera nécessairement, ou que la mortalité, résultat de la misère, viendra
rétablir un douloureux équilibre, ou que, pour vivre tous , les habitants de-
vronl ■' contenter chacun d'une plus petite part. <>n les verra donc d'abord
POLITIQUE ET RELIGIEUSE. 21
renoncer à toui ce qui, dans un pauvre ménage , peut passer pour superflu,
puis supprimer une portion du nécessaire et descendre graduellement l'échelle
de la civilisation. Mais enfin viendra le jour où sur le logement, sur le vête-
ment, sur la nourriture , il n'y aura plus rien ù retrancher sans tarir les
sources de la vie. La population alors cessera de croître, et Ton se trouvera en
face d'uu pays deux fois plus peuplé et deux fois plus pauvre qu'auparavant.
Ce que je viens de présenter sous forme d'hypothèse est tout simplement
l'histoire de l'Irlande depuis soixante ans. En 1776, lors duvoyageque fitdans
ce pays le célèhre Arthur Young, la population était à peu près de deux mil-
lions six cent mille hahilanls. Elle est aujourd'hui de huit millions, c'est-à-
dire trois fois plus nombreuse. Mais bien que, pendant cet intervalle, il ait
élé successivement dégagé de presque toutes les chaînes légales qui garrot-
taient son activité, le peuple irlanda;s n'en est pas moins bien plus misérable
qu'alors. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer le récit d'Arthur Young
à la dernière enquête. Ainsi, en 1776, le cottier ( petit fermier ou simple ou-
vrier agricole) faisait entrer dans son régime alimentaire, outre les pommes de
terre qui en étaient déjà la base, du lait, du pain d'avoine, et même un peu de
poisson et de viande. Aujourd'hui, il se nourrit de pommes de terre seulement ;
encore ces pommes de terre ne sont-elles pas de l'espèce qui contient le plus
de substance nutritive, mais d'une espèce commune , malsaine, et qui n'a
d'autre avantage que son excessive abondance. Ce n'est pas tout, et il y a
quelque chose de bien plus significatif encore. En 1770 , si la nourriture était
grossière, du moins ne manquait-elle jamais. Dans les plus pauvres habita-
lions , il y avait toujours pour tout le mondedes pommes de terreàdiscrétion,
et l'étranger, quel qu'il fût, partageait , sans faire tort à personne , le. repas
de la famille. Aujourd'hui il est rare que la provision de pommes de terre suf-
fise pour toute l'année , et beaucoup de familles doivent , pour ne pas mourir
de faim, se réduire pendant plusieurs mois à un seul repas par jour. Si telle
est la situation de la population irlandaise dans les temps ordinaires , qu'on
juge de ce qu'elle doit être quand la récolle est mauvaise! Comme la nourri-
ture habituelle de plusieurs millions d'hommes est la moins coûteuse qu'il y
ait , il ne leur reste d'autre ressource, cette nourriture manquant, que d'a-
paiser leur faim , aussi longtemps que possible, avec des racines et des herbes
sauvages. Alors apparaissent dans le pays désolé la fièvre et la famine, ces
deux fléaux presque inconnus il y a soixante ans, et qui ravagent en peu de
jours des paroisses tout entières.
Veut-on passer de la nourriture au logement et au vêtement , il faut encore
arriver à la même conclusion. En 1776, toujours selon Arthur Young. les pau-
vres Irlandais étaient passablement velus et logés. Aujourd'hui, ils habitent
des tanières infectes et ne se couvrent que de haillons; encore ces haillons
sont-ils quelquefois une propriété commune et compte-t-on bon nombre de fa-
milles qui ne possèdent qu'un seul habillemeiil pour deux individus. En résumé,
la dépense totale d'un cottier qui. en 1776, était évaluée à 11 livres sterling .
ne l'est plus aujourd'hui qu'à 6 ou 7 livres tout au plus. On peut estimer par
là fout ce qu'il a perdu.
Ainsi , qu'on le remarque bien , <-n même temps qu'en Irlande les lois deve-
22 L'IRLANDE SOCIALE,
naienl plus humaines et plus jusles, la condition matérielle de la population
empirait au lieu de s'améliorer ; en même temps que tombait, morceau par
morceau . le code oppresseur qui pendant tant d'années avait paralysé toutes
les facultés du pays, la misère publique augmentait. Comment expliquer cette
monstrueuse anomalie si ce n'est par l'accroissement démesuré de la popula-
tion ? En Angleterre, pendant cette même période, la population aussi s'est ac-
crue, bien que moins rapidement; mais comme la richesse croissait dans une
proportion au moins égale, il n'en est résulté pour le pays que plus de puis-
sance et de force. D'un côté du détroit, l'accroissement de la population a
donc été un bien, parce qu'il n a fait (|ue suivre les progrès de la richesse; de
l'autre, il a été un mal, parce qu'il les a devancés.
M. de Beaumont ne paraît pourtant pas croire qu'en Irlande la population
soit trop forte, et voici les principaux arguments qu'il apporte à l'appui de son
opinion. L'Irlande, dit-il, est une contrée d'une rare fertilité, et qui, bien
cultivée, pourrait nourrir vingt-cinq millions d'habitants. Si huit millions}
vivent misérablement, c'est qu'avant de demander au sol ce qu'il leur faut
pour exister, les Irlandais ont d'abord à y prendre ce qu'il leur faut pour
payer des fermages exorbitants. La population diminuant , il y aurait bien
dans le premier moment quelque amélioration ; mais dès que les propriétaires
s'en apercevraient, ils augmenteraient proportionnellement leurs fermages.
Donc, au bout de peu de temps, les pauvres Irlandais retomberaient précisé-
ment dans la même situation.
Je vais prendre ces objections une à une, et tâcher de prouver à M. de
Beaumont lui-même qu'elles ne sont pas fondées.
Qu'il me permette d'abord de mettre en doute cette excessive fertilité de
l'Irlande qui lui permettrait de nourrir vingt-cinq millions d'habitants. Il y
a en Irlande , je le sais, quatre à cinq millions d'acres de terre qui n'ont point
encore été mis en culture , et qui . moyennant de grands travaux d'assainisse-
ment et de défrichement , pourraient finir peut-être par donner de belles ré-
coltes. Mais outre que ce résultat devrait être chèrement acheté, il est une cir-
constance qu'il ne faut pas oublier : c'est que, selon M. de Beaumont lui-
même, la même étendue de terrain peut nourrir en pâturage une personne,
en blé cinq ou six, et vingt en pommes de terre. Tout le terrain qui est au-
jourd'hui cultivé en pommes de terre ne nourrirait donc qu'une population
inoindre, si cette population, ainsi que M. de Beaumont le désire, mangeait un
peu de pain et de viande. Il est vrai que l'Irlande exporte du blé, et que ce blé,
dans ce cas, seraitconsommé dans le pays. En supposant même qu'il ne sortît
plus d'Irlande un grain de blé, ce ne sont pas cinq cent mille quarlers de fro-
ment environ et quinze cent mille quarlers d'avoine qui ajouteraient sensible-
ment aux ressources alimentaires du pays. J'incline donc a penser que M. de
Beaumont exagère la fertilité de l'Irlande ; j'ajoute qu'il pourrait avoir raison
sur ce point sans que la question fil un pas. Il y a, on le sait , quelques terres
qui produisent presque d'elles-mêmes; mais quand celle première fécondité
• si épuisée, il faut , on le sait aussi . employer beaucoup de travail et de ca-
pital pour Obtenir un nouveau produit. Peu importe donc ce que la terre d'Ir-
lande ou de loul autre paya nourrit d'habitants si un capital double, triple ou
POLITIQUE ET RELIGIEUSE. 23
quadruple était appliqué à celle terre. Tant que ce capital manque, c'est pré-
cisément comme si la terre était moins étendue et moins féconde ; car en dé-
finitive le produit résulte de la combinaison de deux éléments, la fécondité de
la terre et le capital qui vient aider cette fécondité. Or. dans l'état actuel de la
terre en Irlande, huit millions d'habitants ne peuvent parvenir à vivre qu'en
substituant la pomme de terre au pain. II y a là un fait contre lequel toutes
les théories viennent se briser.
Mais, dit M. de Beaumont , s'il en est ainsi, c'est la faute du fermage. Que
les propriétaires soient moins avides, el tout ira bien. A mon sens c'est là mé-
connaître la loi qui délermine la hausse el la baisse du fermage en Irlande
comme partout. M. de Beaumont pense-t-il qu'un propriétaire soit maître de
hausser son fermage comme il lui plaît, et uniquement parce qu'il a le désir
d'augmenter son revenu ? Non , certes ; et M. de Beaumont sait aussi bien que
moi qu'entre le propriétaire etlefermier, comme entre le vendeur et l'ache-
teur, il se fail un marché où l'un cherche à obtenir plus el l'autre à donner
moins. De ce libre débat sort en général la fixation du prix véritable, de celui
qui représente réellement la valeur de l'objet loué et vendu. En Irlande pour-
tant, il est vrai que la balance penche toujours du côté du propriétaire, et
que l'équilibre est détruit. Pourquoi cela? Par la raison fort simple que pour
iliaque lambeau de terre il y a vingt concurrents qui surenchérissent les uns
sur les autres, et finissent par offrir au propriétaire un prix qu'ils sont hors
d'état de payer. Diminuez le nombre des concurrents, el les fermages baisseront
nécessairement.
Cette vérité est si évidente , que M. de Beaumont lui-même ne peul s'empê
cher de la reconnaître quelque part. « La concurrence des cultivateurs qui se
disputent la terre , dit-il , élève encore plus le laux des fermages que l'avidité
du propriétaire et du viiddleman ( fermier général ). » Or, je le répète, celte
concurrence excessive tient uniquement à un excès de population. Il est inu-
tile, d'après cela, d'examiner si la question des fermages a toute l'importance
<|iie lui donne M. de Beaumont, et si l'abandon, par les propriétaires, de la
moitié des fermages actuels , c'est-à-dire de 5 millions sterling (75 millions )
suffirait pour ramener l'aisance en Irlande. Je crois que le taux énorme des
fermages est un grand mal ; mais je crois en même temps que ce mal est le
résultat nécessaire delà disproportion qui existe entre la population et les
moyens généraux d'existence. Je crois que si on veut le guérir, c'est à celle
disproportion qu'il faut remédier.
Ce que je viens de dire du fermage, je dois le dire aussi des salaires qui,
pour le simple journalier, varient de G pence à 2 pence par jour (de 12 sous à
\ sous). Dans ce pays dénué d'industrie et chargé de bras inoccupés , le travail
est peu demandé el beaucoup offert. La raison qui élève les fermages abaisse
ainsi les salaires, et le pauvre Irlandais, pressé entre ces deux effets d'une
même cause, s'enfonce chaque jour davantage dans sa misère el dans son im-
prévoyance. « Que voulez-vous? finit-il par répondre aux sages conseils qu'on
lui donne, nous ne pouvons être plus mal ; « et sous l'influence de celle pensée
désolante il se marie dès qu'il est nubile , il mel au momie des enfants qui, s'il
(êl possible . seront encore plus malheureux que lui.
24 i/lRLANDE SOCIALE,
C'est donc, j'en suis profondément convaincu, une affreuse calamité pour
l'Irlande que d'avoir triplé sa population en soixante ans, tandis que sa richesse
restait presque stalionnaire . ou du moins ne croissait que dans une bien plus
faible proportion. Mais le mal est fait, et il faut songer aux moyens de le
guérir. Le premier qui se présente à l'esprit , c'est l'émigration. On voit d'une
part des populations qui meurent de faim sur un sol insuffisant à les nourir ;
on voit de l'autre, au delà des mers, des terres fertiles et mal peuplées. Quoi
de plus simple que de déplacer ces populations, et de rétablir ainsi un équilibre
désirable? Malheureusement, dans ces beaux calculs, on oublie plusieurs
choses assez importantes , le sentiment si naturel et si vif qui nous attache à la
patrie, les dépenses énormes du déplacement, les chances auxquelles est ex-
posée une famille jetée ainsi sur un sol qu'elle ne connaît pas, dans un climat
qui lui est étranger, au milieu de populations qui la traitent en ennemie.
Ajoutez que , pour que les effets de l'émigration se fissent sentir en Irlande, ce
sont quatre millions d'hommes qui devraient chercher une nouvelle patrie. Or
cela est tout simplement impossible. Sur ce point, je partage donc entièrement
l'avis de M. de Beaumont, et je ne vois rien à répondre au dilemme qu'il pose
a peu près en ces termes : ou Ton veut que l'émigration ne s'applique qu'à
deux ou trois cent mille individus , ou l'on entend qu'elle enlève une portion
notable de la population. Dans le premier cas l'émigration est inutile, dans le
second impraticable.
Deux vérités me paraissent également établies, l'une que la population en
Irlande est trop nombreuse , l'autre qu'il n'existe aucune mesure à l'aide delà-
quelle on puisse brusquement la réduire. Faut-il donc se résigner et attendre
en silence que, par un des moyens qu'elle lient en réserve, la Providence vienne
remédier au mal? Non , certes, et ici comme toujours, il y a des devoirs à
remplir et des efforts à faire. Le problème, on ne doit pas l'oublier, a deux
lermes, d'une part le chiffre de la population, de l'autre la somme des moyens
de subsistance. Qu'on diminue le premier, ou qu'on augmente le second ,on ne
tend pas moins à rétablir l'équilibre. Ce sont deux chemins fort différents en
apparence , mais qui conduisent précisément au même but. Et, qu'on y fasse
attention , il s'agit de toute autre chose que de prendre aux uns pour donner
aux autres, de dépouiller, par exemple, les propriétaires pour enrichir les fer-
miers. Sans parler de l'injustice de tels moyens, ils seraient parfaitement im-
puissants. Lu Irlande, l'enquête le constate, les petits cultivateurs ont une part
proportionnelle du produit brut de la terre aussi forte qu'en Angleterre ; mais,
en Irlande les petits cultivateurs sont beaucoup plus nombreux, et le produit
est beaucour plus faible. Il en résulte que , la part relative étant la même, la
part absolue est moindre. Il en résulte aussi que vouloir augmenter sensible-
ment la part absolue des petits cultivateurs sans réduire leur nombre ou sans
augmenter le produit de la terre, c'est vouloir l'impossible.
Voici donc comment le problème doit être posé. La population irlandaise
restant ce qu'elle est aujourd'hui , comment faut-il faire pour accroître en Ir-
lande la masse des moyens de subsistance? Comment faut-il faire notamment
pour que moins de bras cultivent la terre el pour qu'elle produise davantage.'
i a i ommission d'enquête formée en I8S5, el qui comptait à la tête «le ses mem-
POLITIQUE ET RELIGIEUSE. i>5
l>res l'archevêque prolestant et l'archevêque catholique de Dublin, proposait à
cet égard divers moyens. D'une par!, elle voulait que le gouvernement instituât
un bureau d'amélioration nationale qui eût les pouvoirs nécessaires, l°pour
faire mettre en culture les terres non cultivées , et dessécher les terres maré-
cageuses, même malgré le propriétaire, et en fixant la rente qui lui serait
payée; 2° pour contraindre les propriétaires à détruire les huttes malsaines
bâties sur leur propriété, et pour les faire rebâtir tant à leurs frais qu'aux frais
du district. De l'autre, elle demandait que des encouragements puissants fus-
sent donnés à l'industrie, afin d'offrir à la population agricole un débouché
nouveau, et en quelque sorte un moyen d'émigration à l'intérieur. Mais outre
que quelques-uns de ces projets soulevaient de très-graves objections , ils sup-
posaient tous l'emploi d'un capital considérable. Or ce capital , on le sait,
n'existe point en Irlande, et c'est à l'y attirer que consiste la difficulté.
Beaucoup d'écrivains pensent que pour que les capitaux affluent en Irlande,
il suffit de lui accorder sur-le-champ toutes les réformes politiques, civiles et
religieuses auxquelles elle a droit. L'Irlande, disent ces écrivains , a un sol fer-
tile, une population intelligente, des ports magnifiques, de voies de commu-
nication nombreuses et perfectionnées. De plus, les salaires y sont à très-bas
prix, et promettent sur la main-d'œuvre une notable économie. Que lui man-
que-t-il donc pour que les capitaux anglais viennent s'y fixer? Un peu de repos
et de sécurité. Or le jour où l'Irlande n'aura plus de plaintes à faire , ce repos
et cette sécurité renaîtront.
Tous ceux qui prennent intérêt au sort de l'Irlande voudraient que cette opi-
nion fût fondée; mais il est deux circonstances importantes dont on ne lient
pas compte. D'abord , les mauvaises habitudes et les vices qu'ont engendrés
plusieurs siècles d'oppression ; ensuite et surtout la misère qui résulte de
l'excès de la population et les désordres qui en sont la conséquence. Pour que
les capitaux prennent confiance et viennent rétablir l'équilibre entre la popu-
lation et les moyens de subsistance, il faut, tout le monde le sent et le dit, de
la sécurité ; mais pour que la sécurité se rétablisse , il faut que les moyens de
.subsistance ne soient plus, comme ils le sont aujourd'hui , insuffisants pour
la population. II y a là un cercle vicieux dans lequel on peut tourner bien
longtemps.
Pour ma part, je ne crois pas que l'Angleterre puisse en être quitte à si bon
marché. Cette Irlande si pauvre et si turbulente, c'est l'Angleterre qui l'a faite.
N'est-il pas juste que l'Angleterre vienne aujourd'hui à son aide, et contribue,
autrement que par des vœux stériles et de bons conseils, à relever un peuple
qui lui doit tousses maux? N'est-il pas juste, en un mot, que si les capitaux
libres reculent devant l'état incertain et agité de l'Irlande , l'Angleterre y sup-
plée à l'aide de capitaux puisés dans le trésor public? El qu'on ne dise pas que
faire intervenir le trésor public dans des opérations agricoles et industrielles .
c'est violer toutes les lois de l'économie politique. La réponse est excellente en
Angleterre, où , à la faveur de lois bienfaisantes , une population industrieuse
et libre travaille depuis plusieurs siècles à accroître la richesse nationale. Elle
est détestable en Irlande , où les lois , jusqu'à ces dernières années, n'ont eu
d'autre but que d'étouffer toute activité et toute prospérité. Il y a peu d'années
26 L'IRLANDE SOCIALE,
l'Angleterre s'imposait la somme énorme de 500 millions pour racheter ses
esclaves et se mettre en mesure de reconstituer sans injustice la société colo-
niale. Croit-on qu'elle n'ait pas autant à réparer envers l'Irlande qu'envers les
colonies? et huit millions d'Irlandais pèseraient-ils moins dans la halance que
quelques cent milles esclaves et colons ?
Je ne fais qu'indiquer celte idée ; mais plus j'y pense , plus je reste convaincu
que, sans un sacrifice considérable de la part de l'Angleterre, l'Irlande ne se
relèvera pas. A l'aide de ce sacrifice, de vastes terres pourraient être divisées
par parcelles et vendues à bas prix , de manière à créer en peu de temps l'es-
prit et les habitudes de la propriété , là où cet esprit et ces habiludes manquent
si complètement. Les terrains incultes en même temps seraient mis en culture,
et les marais desséchés. De grands ateliers enfin s'ouvriraient et détourneraient
de l'agriculture une partie de sa population. — Si l'on attend tout cela du cours
naturel des choses, on attendra vainement.
Il est bien évident , d'ailleurs , que si , à mesure que des capitaux étrangers
viennent créer en Irlande de nouveaux moyens de subsistance, la population
continue à s'accroître dans une proporlion égale ou supérieure, il n'y aura
rien de changé. Il faut donc que les Irlandais apprennent que leur sort est
entre leurs mains, et qu'ils sont mailres. par leur imprévoyance, de rendre
impuissantes toutes les mesures qu'on prendrait en leur faveur. Aujourd'hui,
dans beaucoup de comlés. l'âge moyen du mariage est de quinze à seize ans
pour les femmes, de dix-huit à vingt ans pour les hommes , et ces tristes unions
se contractent sans souci du lendemain , sans pitié pour les enfans auxquels on
donnera la vie. C'est ainsi qu'en dix ans, de 1821 à 1831, la population du
Connaught a augmenté de vingt-deux pour cent. C'est presque la proportion
des États-Unis américains où. pour si longtemps encore, ce seront, à l'inverse
de nos vieilles sociétés, les hommes qui manqueront à la terre. A une telle pro-
gression, si elle devait durer, il n'y aurait rien à opposer, et l'Irlande serait
fatalement condamnée à la souffrance et à la pauvreté. Mais l'exemple de l'Ir-
lande elle-même est là pour prouver que l'extrême imprévoyance suit l'extrême
misère. De tous les témoignages recueillis dans l'enquête , il résulte clairement
que les mariages précoces ont pour cause principale le manque d'emploi et la
paresse. Ceux qui ont quelque chose craignent de perdre leur aisance, et sont
plus disposés à attendre. Aussi, par une déplorable anomalie, la population
croît-elle bien plus rapidement dans les comtés pauvres que dans les comles
riches, dans le Connaught que dans ITlster. Ne doit-on pas en conclure que
si les pauvres Irlandais pouvaient concevoir l'espérance iVunn condition meil-
leure, celte espérance les élèverait aux idées de prudence qui leur sont si com-
plètement étrangères aujourd'hui ? Quoi qu'il en soit . c'est là un des côtés
importants de la question , un de ceux qui appellent le plus l'altenlion des mo-
ralistes et des hommes d'État.
Ce que je viens de dire suffit , je crois, pour faire connaître mon opinion
sur la loi des pauvres, que le gouvernement anglais vient de donner à l'Ir-
lande. Le résultat avoué de cette loi est la construction d'une centaine de
maisons qui , sous de certaines comblions, offriront un asile à cent mille in-
digents. M. de Ikaumonl démontre à merveille que c'est là un pitoyable expé-
POLITIQUE ET RELIGIEUSE. 27
dient, et qu'il n'en peut résulter aucun soulagement réel dans un pays où trois
à quatre millions de créatures humaines éprouvent chaque année les angoisses
de la faim. Si , dans les maisons dont il s'agit , la vie est douce et commode ,
tout le monde y voudra être admis, et le choix deviendra impossible. Si la vie
y est dure et pénible , ce seront des prisons où se réfugieront les plus paresseux
et les plus corrompus. Il est impossible qu'un gouvernement sensé comme le
gouvernement anglais n*ail pas senti lui même toute l'impuissance et tous les
dangers d'une pareille mesure. Mais on voulait faire quelque chose pour l'Ir-
lande , et l'on a fait la loi des pauvres , faute de mieux.
Voici donc, en définitive, quelle est mon opinion sur la question économi-
que la plus difficile et la plus compliquée de toutes. Je crois la population
irlandaise deux fois trop forte, non pas absolument, mais relativement à la
masse de salaires en argent ou en nature qu'elle doit separlager. Si donc il
était possible , par l'émigration, de réduire de moitié la population irlandaise,
j'y verrais un moyen à peu près certain de lui faire remonter quelques degrés
de l'échelle qu'elle a si déplorablement descendue depuis soixante ans. Mais
l'émigration, appliquée à quatre millions d'hommes, est une pure chimère.
Dès lors il ne reste qu'à agir sur l'autre terme du problème, et qu'à s'efforcer,
tout en maintenant la population stationnaire , d'augmenter la richesse natio-
nale, et par conséquent la masse des salaires. Mais dans l'état actuel de l'Ir-
lande, et même en supposant que justice complète lui ait été faite, on ne peut
guère espérer que les capitaux anglais ou étrangers viennent affronter les
chances d'une nouvelle guerre sociale. Il y a donc pour l'Angleterre devoir et
nécessité d'infervenir plus activement, plus efficacement, et de réparer, au-
tant que possible, les maux qu'elle a causés. Je suis, d'ailleurs, bien loin de
penser que la réforme économique doive faire ajourner d'un seul jour les ré-
formes civiles, politiques et religieuses, dont M. de Beaumont a si bien dé-
montré la nécessité. Quelle que soit la diversité apparente de ces réformes ,
elles se tiennent toutes par un lien secret, et concourent au même but. Toutes
doivent donc marcher du même pas , sous peine de ne rien faire que d'incom-
plet et de mesquin.
Maintenant y a-l-il lieu d'espérer que l'Angleterre entre franchement dans
cette voie? La crainte d'ébranler ses propres institutions en touchant à celles
de l'Irlande ne la retiendra-t-elle pas au contraire dans le cercle assez étroit
où tournent péniblement ses hommes d'Etat de toute couleur depuis l'émanci-
pation? Telle est la dernière question. H faut d'abord remarquer que l'Irlande
ne peut rien attendre ni des tories qui sont depuis de longues années ses en-
nemis acharnés, ni des radicaux qui, malgré le bruit qu'ils font, ne forment
encore dans le parlement et dans le pays qu'une faible majorité. Les radicaux,
zélés prolestants pour la plupart, ont d'ailleurs peu d'entrailles pour l'Irlande
catholique. Si l'Irlande a quelque chose à espérer, c'est donc des whigs, aux-
quels elle doit depuis six ans ce qu'elle n'avait jamais obtenu jusqu'ici, un
gouvernement juste et modéré. Cependant les whigs, il faut le dire, n'ont
guère moins que les tories de respect et d'affection pour les vieilles institutions
du pays. Forcés de se défendre en Irlande contre une aristocratie et un clergé
fanatiques , peut-être seraient-ils disposés à enlever à celte aristocratie et à ce
28 L'IRLANDE SOCIALE,
clergé une notable portion de leurs privilèges politiques el religieux; mais la
réforme des lois civiles ne les trouverait certes pas si complaisants. Sur ce
point, ils ont précisément les mêmes idées, les mêmes préjugés que les tories,
et le maintien des grandes propriétés au moyen du droit d'aînesse et des sub-
stitutions leur parait l'arche sainte. Il est donc difficile de supposer qu'ils prê-
tassent volontairement la main à une réforme funeste selon eux, et qui met-
trait le comble à la misère de l'Irlande au lieu de la diminuer. Bien plutôt les
verra-l-on encourager les propriétaires irlandais à réunir les parcelles aujour-
d'hui louées et sous louées de leurs propriétés , pour revenir ainsi à la grande
culture et augmenter le produit net.
Je suppose pourtant que les whigs, éclairés par l'expérience , finissent par
reconnaître que des lois bonnes , jusqu'à un certain point , en Angleterre, peu-
vent être détestables en Irlande , et que ces lois, pour faire le bien du pays,
doivent subir des réformes profondes : pourront-ils obtenir du parlement qu'il
s'associe à une telle œuvre, et ne rencontreront-ils pas, dès les premiers pas,
des obstacles insurmontables? J'en suis profondément convaincu. Voilà qua-
rante ans que l'Angleterre et l'Irlande sont légalement unies et n'ont plus
qu'un parlement; voilà plus de dix ans que sont tombés sous la main du duc
de Wellington et de sir Robert Peel les derniers débris des lois pénales. L'An-
gleterre protestante n'a pu pourtant encore s'habituer à regarder les Irlandais
comme des compatriotes, et les catholiques comme des frères. A ses yeux,
l'Irlande est toujours une terre conquise, l'Irlandais un vaincu, le catholique
un esclave. « Que parle-t-on d'égalité entre les Anglais et les Irlandais ? s'écrie
superbement dans la chambre des lords lord Lyndhurst, chancelier du minis-
tère tory. Les Irlandais ne nous sont-ils pas étrangers par la race, parla
langue et par la religion ? « « Je le répète après mûres réflexions, dit à Can-
torbéry M. Bradshaw, membre de la chambre des communes, les Irlandais,
prêtres et laïques, pairs et paysans, sont les ennemis nés de l'Angleterre,
bigots sauvages, moins civilisés que les indigènes de la Nouvelle-Zélande. »
Et ces audacieuses paroles , après avoir excité des applaudissements frénéti-
ques, trouvent un écho bruyant dans toutes les parties du pays !
On peut prétendre à la vérité que de tels sentiments sont ceux d'une mino-
rité impuissante. Il n'en est point ainsi néanmoins. Ce qui le prouve, c'est
qu'aux dernières élections encore, la lutte s'est partout , en Angleterre, enga-
gée sur ce terrain, et qu'en définitive l'opinion de lord Lyndhurst et de
M. Bradshaw a obtenu la majorité. On adressait bien au ministère, en passant,
quelques reproches sur sa conduite au dehors et au dedans , indépendamment
de la question irlandaise; mais, dès que celte question apparaissait, elle ab-
sorbait toutes les autres. N'est-ce pas encore la question irlandaise qui, pen-
dant le dernier intervalle des sessions, a défrayé tous les journaux, tous les
meetings, tous les dîners politiques ? N'est-ce pas cette question qui a soulevé
contre le ministère , et même contre la reine, des colères si véhémentes? En
appelant à de hautes fonctions trois catholiques , parmi lesquels M. Shiel , le
ministère et la reine avaient commis un nouveau crime, un crime indigne de
pardon. Aussi toutes les tribunes et toutes les chaires s'en sont-elles émues,
- 1 n'onl ell< s ces ■• p< ndanl irois mois , de vomir l'invective el de lancer l'ana-
POLITIQUE ET RELIGIEUSE. 29
thème. Lord Melbourne est ainsi devenu un Judas, et la reine une Jésabel.
Enfin la société de la réforme protestante, présidée par lord Wharncliffe , a
prescrit un jeûne universel, en expiation d'un si funeste événement.
Telles sont les fureurs que suscite la politique des whigs, quand cette poli-
tique se borne à assimiler , autant que possible , l'Irlande à l'Angleterre, et à
traiter les catholiques comme les protestants. Qu'on juge Je celles qui naî-
traient si les whigs voulaient s'en prendre à la fois à l'aristocratie et au clergé !
Je ne crains pas de prédire qu'il y aurait en Angleterre un soulèvement pres-
que général contre une si audacieuse tentative. Tout ce que l'Irlande peut de-
mander aux whigs, c'est donc de continuer à la gouverner, comme ils l'ont
fait jusqu'ici, avec prudence et impartialité 5 c'est aussi de se servir des
forces du gouvernement pour contenir l'aristocratie , au lieu de lui prêter
appui.
II est douloureux de le dire, la seule chance qu'il y ail pour l'Irlande d'ob-
tenir des réformes plus radicales , c'est l'avènement des tories. Tous les tories
sans doute sont loin de ressembler à lord Lyndhurst ou à M. Bradshaw, etsir
Robert Peel , premier ministre, voudrait aussi se montrer juste et bienveillant
envers l'Irlande; mais cela lui serait impossible , et voici pourquoi. II n'y a
point en Irlande de partis intermédiaires et d'opinions moyennes : d'une part,
l'aristocratie protestante avec ses passions furieuses ; de l'autre , la démo-
cratie catholique avec ses souvenirs et ses haines. Or il faut inévitablement
que le gouvernement s'appuie sur l'une ou sur l'autre. L'ardente inimitié de
l'aristocratie protestante pour le ministère whig ne lui laissait pas le choix ,
et c'est au sein de la démocratie catholique qu'il a dû chercher son point d'ap-
pui. Sir Robert Peel ne serait pas plus libre, et la force des choses lui donne-
rait, le jour même de son avènement , la démocratie catholique pour ennemie,
l'aristocratie protestante pour alliée. Alors cesserait l'espèce de trêve qui,
depuis cinq ans, enchaîne les passions de l'Irlande, et fait taire ses souffrances.
L'Irlande est aujourd'hui aussi misérable, plus misérable peut-êlre qu'il y a
dix ans, et ses justes griefs sont loin d'avoir obtenu tous satisfaction; mais le
gouvernement est en guerre avec ses oppresseurs, et , tout étonnée d'avoir le
gouvernement pourami , elle supporte ses maux et modère ses ressentiments.
Le jour où le pouvoir reviendrait à ses oppresseurs, la réaction serait terrible.
On peut prévoir alors entre l'Angleterre et l'Irlande celle guerre sanglante
que les lories les plus ardents appellent de tous leurs vœux , et qui remettra
en présence les deux races et les deux religions. Ce que sera le résultat d'une
telle guerre, personne ne le sait ; mais il est difficile de croire que l'aristo-
cratie et l'Église en sortent victorieuses.
Tout le monde comprend d'ailleurs ce qu'il y aurait d'effroyable dans celle
dernière lutte, et il n'est pas en Irlande un bon citoyen qui voulût en hAter le
moment. C'est pourquoi l'Irlande, sans attendre du cabinet whig la guérison
de tous ses maux , soutient ce cabinet avec constance, et s'émeut chaque fois
que sa chute paraît imminente.
Abandonnée a elle-même , il est pourtant douteux que l'Irlande , avec ses
trois millions d'indigents, pût persister longtemps dans sa modération ; mais
l'Irlande, depuis vingt ans , a pris l'habitude d'être agitée ou paisible selon
iome II. ~>
30 LiHLANDE SOCIALE,
qu'il plaît à l'homme exlraordinaire qui règne sur elle par son génie. Cet
homme, c'est O'Connell, le plus rare exemple que je connaisse de la persévé-
rance unie à la passion, et de la force aidée par la prudence. Dans un voyage
que je fis à Dublin , en 1826, j'eus l'honneur de voir de. près O'Connell , et j'a-
voue que je fus loin de l'apprécier à sa juste valeur. Dès cette époque, j'ad-
mirais sincèrement en lui l'orateur puissant qui prêtait aux misères de son
pays une voix si éloquente, et dont la parole retentissait dans le cœur de six
millions d'hommes ; j'admirais aussi le légiste consommé qui , se jouant , avec
une souplesse merveilleuse, de toutes les prescriptions légales, savait, à
l'aide de transformations successives , maintenir la grande association dont
il était l'inventeur et le chef : toutefois , à côté de l'avocat habile et du tribun
véhément, je n'avais pas deviné l'homme politique patient et mesuré. Je n'a-
vais pas supposé surtout que des caractères si divers pussent exister à la fois,
et qu'un homme étranger jusqu'à plus de cinquante ans aux habitudes par-
lementaires de l'Angleterre, dût acquérir tout à coup autant d'ascendant et de
puissance dans la chambre des communes que sur la place publique, ou dans
les cours de justice. Je prévoyais donc que le jour du triomphe d'O'Connell
serait celui de sa chute , et qu'en passant le seuil de la chapelle Sainl-
Étienne , il laisserait derrière lui la meilleure portion de son influence et de
son talent,
On sait qu'il n'en a point été ainsi , et que , tout en conservant ses ancien-
nes qualités , O'Connell a, depuis l'émancipation, déployé celles dont il parais-
sait dépourvu. On sait que sans cesser d'être l'homme de l'Irlande, il est de-
venu un des membres les plus importants du parlement anglais. Il semble
d'ailleurs que ses facultés se soient multipliées à mesure que s'élargissait le
cercle de leur action. Que la chambre des communes soit assemblée ou non ,
il remplit les journaux , et l'on est tout étonné de le trouver dans la même se-
maine injuriant l'Angleterre à Cork ou à Dublin, et la flattant à Liverpool ou
à Manchester ; attaquant le ministère à Birmingham et le défendant à Lon-
dres; aujourd'hui véhément et amer, demain calme et bienveillant. Et qu'on
ne voie pas là l'effet d'une activité désordonnée et d'une mobilité capricieuse.
Sous l'apparence du laisser aller et de l'incohérence, il n'est pas d'homme
peut-être dont la vie continue une unité plus ferme et plus profonde. O'Connell
n'est ni vvhig , ni tory , ni radical. Il est Irlandais, et, pour arracher L'Irlande
à l'oppression, tous les partis comme tous les langages lui semblent bons. L'in-
térêt de l'Irlande, voilà sa pensée dominante, ou plutôt sa pensée unique; tou-
jours raisonnable d'ailleurs dans sa conduite, quand il ne l'est pas dans ses
paroles ; toujours prêt à faire, quand il le faut , le sacrifice momentané de ses
affections, de son amour-propre, et même de sa popularité.
On peut dire beaucoup de mal d'O'Connell, et quelquefois il y prête ; mais,
tout balancé, sa destinée sera , dans l'histoire, une des plus singulières et des
plus glorieuses qu'il y ait. On a vu de grands guerriers changer la face du
monde, et de grands rois ou de grands ministres exercer sur les institutions
et les mœurs d'un peuple une puissante influence ; ce qu'on n'a guère vu ,
c'est un homme qui . sans disposer de la puissance militaire ou civile, parvient,
par la seule force de la raison cl du (aient, à affranchir pacifiquement son
POLITIQUE ET RELIGIEUSE. 51
pays, et à dominer en quelque sorte le gouvernement de qui, peu de temps
auparavant, son pays dépendait. Voilà ce qu'a fait O'ConnelI , et ce qu'il fait
encore aujourd'hui. C'est lui qui a conquis l'émancipation , lui qui contient et
modère l'Irlande en obtenant pour elle justice et bienveillance, lui qui main-
tient au pouvoir le cabinet whig à l'exclusion des tories. Et pour qu'il ne
manque rien à cette haute situation, chaque année l'Irlande paye volontaire-
ment à O'ConnelI un tribu de 15 à 20, 000 livres sterling, récompense bien
légitime et bien acquise ; espèce de liste civile populaire qui honore à la fois
ceux qui la donnent et celui qui la reçoit.
Que les injures dont chaque jour il est abreuvé ne découragent donc point
l'illustre patriote qui soutient avec tant de persévérance et de courage une si
bonne cause. En Angleterre, il a et doit avoir des ennemis acharnés , mais
hors de l'Angleterre il n'est pas une âme généreuse qui ne sympathise avec
lui , pas un esprit élevé qui ne le comprenne et ne l'admire.
Je reviensau livre de M. de Beaumont , et jelermine comme j'ai commencé.
Le sujet de ce livre est un des plus intéressants qu'il y ait , et l'auteur s'est
montré digne du sujet. Quant à l'étendue et à la variété des connaissances
qu'un tel livre suppose, je laisse parler le Dublin Magazine, qui appartient
au parti orangiste. « M. de Beaumont, dit à peu près textuellement ce Maga-
zine, analyse et explique si bien les institutions de l'Angleterre et de l'Irlande
qu'il nous parait impossible que cette partie de l'ouvrage soit composée par
un étranger. Kous sommes donc convaincus qu'elle lui a été fournie toute faite
par un radical de Dublin. » lin tel éloge de la part d'un adversaire vaut mieux
que tous les miens.
P. DUTERGIER DE HAURANKK.
LES
MISSISSIPIENS.
a^sa^^ysasasasaa
PERSONNAGES.
lK Marqvise. Lucette , fille du jardinier, sœur de lait de
Le Duc. Louise.
_jlTHK> Le Duc de La F...
Samuel Boursbt, devenu comte de Puy- Le Comte de Horn.
monfort. Le Duc de M...
Louise , fille de Samuel et de Julie. Le Comte de ***
George Frebman , voyageur américain. Le Marquis ***
Plusieurs autres Personnages db qualité.
ACTE PREMIER.
La maison de campagne de Samuel Bourset, à quelques lieues de Paris. — Dans le*
jardins, une tente décorée pour la fête. )
SCÈNE PREMIÈRE.
LA MARQUISE, LE DUC.
LA MARQUISE.
II. ! voyez, mon cher duc, comme ceci est galant ! quelle riclie décoration!
narlOUl le chiffre de Julie enlacé par tles fleurs à celui de mon gendre, des
LES MISSISSIPIENS. oo
guirlandes, des écussons, des draperies! Sur ces gradins en amphithéâtre se
placera l'orchestre. Ma fille et son mari seront sur cette belle estrade. C'est ici
qu'ils couronneront la rosière. Et; avec cela, un temps magnifique. Oh! toute
la cour y sera ! Je parierais gros que le régent lui-même,... ou tout au moins
une des princesses ses filles, y viendra.
LE DUC.
Eh ! pourquoi pas? Votre gendre est fort bien en cour à l'heure qu'il est, et
pour cause !... Pour qui ce fauteuil de velours à crépines d'or?
LA. MARQUISE.
Et pour quel autre que le bienfaiteur, le sauveur, le prestidigitateur écossais
Law? C'est aujourd'hui l'homme de la France. Et quelle fête un peu belle pour-
rait se passer de sa présence?
LE DUC.
Quelle fortune un peu solide pourrait se passer de son appui?
LA MARQUISE,
Cela, nous l'avons.
LE DUC.
En êtes-vous bien sûre ?
LA MARQUISE.
C'est a charge de revanche, car certainement Law n'a pas moins besoin de
nos fonds que nous de son crédit.
LE DIC.
L'un me paraît plus certain que l'autre... Enfin ! ça commence magnifique-
ment, et je souhaite que ça finisse de même... Eh bien ! marquise, qui nous eût
prédit, le 15 octobre 1703, que nous célébrerions aussi gaiement et avec autant
d'éclat, en l'an de grâce 1710, l'anniversaire du mariage de Julie? Ce ma-
riage ne s'annonçait pourtant pas sous d'heureux auspices; tout était larmes
et désespoir , gémissements et syncopes , quand nous conduisions la victime
à l'autel. Le soleil même ne brillait pas comme aujourd'hui; ce qui n'em-
pêchait pas que mes jambes ne me fissent moins mal... Ah! j'étais encore
jeune alors.
LA MARQLISE.
Vous le serez toujours.
LE DUC
C'est pour que je vous en dise autant, railleuse?
LA MARQUISE.
Non-seulement cela, mais je prétends ne jamais mourir.
LE DUC.
Je crois bien! qui est-ce qui meurt?
LA MARQUISE.
Ah! ce pauvre chevalier pourtant!... Savez-vous que depuis cinq ans je n'ai
pas passé un seul anniversaire de ce singulier mariage sans pensera lui .'
04 LES MISSISSIPIENS.
LE DUC.
Femme sensible ! vous avez pensé à lui à tout le moins une fois l'an t
LA MARQUISE.
Et je n'ai jamais passé un anniversaire du jour où j'ai appris sa morl sans
faire dire une messe pour le repos de son âme.
LE DUC.
Bonne tante ! cela fait cinq messes ! Et Julie , combien de pensées a-l-elle
eues pour lui? combien de messes a-l-elle fait dire?
LA MARQUISE.
Julie?... Elle a donné le jour à cinq enfants.
LE DUC.
C'est beaucoup trop ! {Prenant du tabac. ) Heureusement il y en a quatre
de morts !
LA MARQUISE.
Pauvres enfants! Tenez, duc, Julie est un modèle d'amour conjugal; mais
il semble que cela l'ait empêchée de bien connaître l'amour maternel. Moi , je
pleure encore mon neveu...
LE DUC.
Quand vous y pensez?
LA MARQUISE , babillant toujours sans faire attention aux sarcasmes du duc.
El elle , il semble qu'elle ait oublié les siens comme s'ils n'avaient jamais
existé. Vraiment elle n'aime au monde que M. Bourset.
LE DUC, ironiquement.
A h ! c'est bien naturel !
LA MARQUISE.
N'en riez pas, c'est incroyable comme cet homme-là s'est décrassé depuis son
mariage.
LE DUC.
Je crois bien , il a usé beaucoup de savon !
LA MARQUISE.
De savonnette à vilain, vous voulez dire? carie voilà comte décidément. Samuel
Bourset, comte de Puymonfort! Quel drôle de temps que celui-ci! Enfin c'est
un homme qui a du savoir-faire que mon gendre, n'en dites pas de mal !
le duc ,
Je n'en dis pas de mal, chère marquise ; c'est un homme habile et probe en
même temps. Sa réputation est bien établie, et votre fille a fait sagement de
l'épouser, quoiqu'il ne soit pas aimable.
LA MARQUISE.
Oh ! c'est que Julie est sage, trop sage peut-être !
le in c.
Plus s-ige que vous nr- l'étiez à son âge, mon cœur!
LES MISSÏSSIPIENS. 35
la marquise, Ironiquement.
El plus que vous ne souhaiteriez.
LE DUC.
Vous plaît-il de vous faire comprendre?
LA MARQUISE.
Ah ! vous comprenez de reste, perfide ! (Riant.) Vieux enfant, je sais de vos
folies ! Julie m'a tout conté.
LE DUC.
Eh bien ! ça n'a pas dû lui coûter beaucoup de peine.
LA MARQUISE.
Elle en riait aux larmes et moi aussi. Ah çà! vous files donc devenu tout à
fait fou, de vouloir en conter à ma fille?
LE DUC
Votre fille est une coquette.
LA MARQUISE.
Et vous un fat.
(Elle rit.)
LE DUC.
Ah ! vous voilà jalouse? Il est temps de vous y prendre.
LA MARQUISE.
Vous savez bien que je ne l'ai jamais été, j'aurais eu trop à faire avec vous !
LE DUC.
Cela vous eût donné la peine d'aimer !
LA MARQUISE.
Ah ! c'est joli ce que vous dites là ! Mais ce n'est pas vrai. Rappelez-vous que
quand je fus ruinée par les sottises de mon mari , jeune encore et faite pou;
briller, je me retirai du monde sans dépit et sans trislesse, el que j'allai passer
les longues années du veuvage dans mon pelit hôlel du Marais, bien pauvre,
bien oubliée, excepté de vous, mon bon! et toujours aussi gaie, aussi heureuse
qu'au temps de ma splendeur. Pourtant Julie s'ennuyait là bien mortellement,
enviait toutes les jeunes filles qui faisaient de grands mariages, et , tout en se
croyant éprise de son cousin, s'inquiétait souvent de son peu de fortune. Enfin.
la meilleure preuve qu'elle est plus calculatrice que moi, c'est qu'au lieu de se
trouver malheureuse avec ce Samuel, dont la seule vue m'eût fait mourir de
dégoût il y a quarante ans, elle fait bon ménage avec lui, s'attife du matin an
soir, embellit au lieu de vieillir, et n'a point d'amants !
LE DUC.
Le fait est que, pour ma part, je l'ai trouvée d'une rigueur!...
LA MARQUISE.
Ah ! si c'était la seule preuve !
le nue.
Eli ! vous n'eussiez pas dit cela . il y a quarante ans !
36 LES MISSISSIPIENS*
LA. MARQUISE.
Oh! c'est qu'alors vous étiez charmant!
LE DUC, lui baisant la main.
Et vous adorable ! (lui offrant du tabac) il y a quarante ans !
LA MARQUISE, prenant du tabac avec beaucoup de grâce et de propreté,
Tâchez de ne pas séduire ma fille, entendez-vous, vieux libertin?
LE DUC.
Je lâcherai, au contraire! Pourtant je crains d'avoir aujourd'hui un rival
redoutable dans la personne du philosophe.
LA MARQUISE.
Quel philosophe?
LE DUC
Vous savez bien que c'est aujourd'hui que le fameux George Freeraan fait
son entrée ici.
LA MARQUISE.
Qu'est-ce donc que ce fameux George Freeman? Est-ce encore un de ces
grands hommes du jour dont personne n'a jamais entendu parler? Je ne suis
pas initiée à sa célébrité.
LE DUC
Eh bien ! vous ne serez pas fâchée de l'être. Ce n'est pas un charlatan comme
lotis vos Mississipiens.
LA MARQUISE.
Qu'appelez-vous Mississipiens? J'entends parler de cela depuis quelques
jours sans y rien comprendre.
LE DUC
Ah ça ! vous ne savez donc rien au monde? Vous savez au moins que votre
gendre est un des principaux agents de la grande affaire du Mississipi?
LA MARQUISE.
Je sais fort bien qu'il est dans la nouvelle société en commandite qui se
charge de fouiller dans le Mississipi, et d'en retirer de l'or en barres; mais je
n'avais jamais ouï dire auparavant que l'or se trouvât de la sorte, et qu'il n'y
eût qu'à se baisser pour en prendre.
LE DUC
11 paraît cependant que nous allons en avoir à jeter par les fenêtres. II y a,
dit-on, des mines d'or à la Louisiane. On ne lésa pas encore trouvées, mais
I.aw assure qu'on les trouvera; et, en attendant, on en met le produit en
actions, et on spécule sur les profils de l'affaire pour payer les dépenses.
LA MARQUISE.
Et si on ne trouve rien ?
LE duc
Les actionnaires soronl ruinés, et on tâchera d'inventer quelque autre chose
pour le consoler.
LES MISSISSIPIENS. 57
LA MARQUISE.
Mais Bourset ne donne pas dans ces folies?
LE DUC.
Il y donne si bien, qu'il a pris pour un million d'actions.
LA MARQUISE.
En ce cas, l'affaire n'est pas si mauvaise que vous croyez. Law est-il vrai-
ment là-dedans?
LE DUC
C'est lui qui a imaginé cela pour faciliter l'émission de son papier-monnaie,
LA MARQUISE.
Mais, mon Dieu ! il nous ruinera avec de pareilles bourdes !
LE DUC
Voilà les femmes ! Il y a un instant, vous étiez aussi sûre de lui que de votre
propre existence ; et au premier mot que je vous dis en l'air, moi qui ne connais
goutte à ces sortes d'entreprises (qui diable y comprendrait?), vous voilà épou-
vantée et prête à accuser Law lui-même de mauvaise foi.
LA MARQUISE.
Mais que dites-vous donc ?
LE DUC.
Je dis que, s'il n'y a pas de mines, peu importe, car Law trouvera la pierre
philosophale. N'est-ce pas un magicien, un prestidigitateur, un dieu? Je ne
raille pas; c'est un habile homme, qui a fait des miracles et qui en fera encore.
LA MARQUISE.
Et ce George Free... Free... Comment l'appelez-vous ?
LE DUC
Freeman ; ce qui veut dire homme libre.
LA MVRQUISE.
Eh bien ! qu'est-ce que c'est que ça ?
LE DUC
Un homme libre ? ah ! c'est un animal bien étrange, et tel qu'il ne s'en est
jamais vu dans ce pays-ci. L'individu en question est une sorte de quaker ha-
billé de brun à l'américaine, allant à pied, parlant peu et bien, ne disant et ne
faisant jamais rien d'inutile, si ce n'est de prêcher la réforme à des fous et la
probité à des fripons. Homme distingué d'ailleurs , doué d'un langage élevé,
d'un grand sens à beaucoup d'égards, et , je le crois, un galant homme en tous
points ; mais fort original, rêvant et publiant sur la liberté les choses du monde
les plus extraordinaires. Et puis, le bon d'Aguesseau l'a pris en grande consi-
dération, parce qu'il est fortement opposé au système de Law. Mais cela ne
choque personne; d'Argenson le tolère, Law le réfute, le régent s'en amuse.
Enfin, il plaît à tout le monde, et vous le verrez aujourd'hui.
LA MARQUISE.
Ail ! j'en suis fort curieuse maintenant, .l'aurais été fâchée de mourir sans
38 LES MISSISSIPIENS.
avoir vu un homme sérieux dans ma vie. Et, dites-moi, est-il jeune, est-il
beau?
LE DUC.
Il ne montre guère plus d'une trentaine d'années, peut-être en a-t-il trente-
cinq ; mais il est fort bien, et Julie , qui est diablement curieuse de le voir, a
envoyé coucher sa fille, sous prétexte de rhume, quoique la petite ne tousse
pas plus que moi.
LA MARQUISE.
Que dites-vous là? Vous êtes un méchant!
LE DUC.
Que voulez-vous? On a beau être jeune et belle , on n'aime pas à voir une
fille de quinze ans à ses côtés !...
LA MARQUISE.
Allons ! vous avez du dépit contre Julie, ce n'est pas bien !
(Ils sortent en causant.)
SCÈNE II.
(iEORGE FREEMAN. Costume philosophique, cheveux noirs séparés sur le
front et peignés naturellement , habit brun uni sans broderie , épée à
poignée d'acier ; une simplicité dans les manières qui contraste avec le
ton du jour ; figure pâle et mélancolique.
C'est donc ici !... Partout de l'ostentation et de la prodigalité , jusque dans
< elle décoration d'un jour! c'est ici que je la reverrai! me reconnaîtra-t-e!Ie?...
Et moi, moi! la reconnaîtrai-je? Mon cœur est accablé de tristesse, mais il
ii'est pas agile. Il me semble que l'être que j'ai aimé n'existe plus, de même
que l'être que j'ai été s'est effacé comme un rêve dans le passé !
(Il s'assied sur les gradins de l'orchestre.)
SCÈNE III.
LOUISE, LUCETTE. Louise est habillée en villageoise comme Lncette, elles
entrent sans voir George.
LUCETTE.
Comme vous trottez vite dans ces habillements-là! Convenez, mamselle ,
qu'on est bien mieux à l'aise que dans vos belles robes de damas, et qu'on se
sent toute délayée pour courir. Mais , comme vous êtes brave là-dessous ! ça
vous va comme des plumes à un oiseau • on dirait que vous n'avez jamais été
autrement !
i 01 ISE.
N'est-ce pas qu'il est impossible de me reconnaître?
LES MISSISSIPIENS. 39
LUCETTE.
Je ne vous reconnais pas moi-même. Qui êtes-vous donc, jeunesse? Je ne
vous connais point; vous n'êtes donc pas d'ici ?
LOUISE , l'imitant.
J'suis d'ia Bourgogne, dame! j'm'appelle... attendez! j'm'appelle... Jac-
queline.
LUCETTE.
Oh ! comme vous dites bien ça ! Vrai , d'honneur! votre maman vous parle-
rait qu'elle ne vous reconnaîtrait point.
LOUISE, tressaillant.
Maman! ah! ne m'en parle pas! Quand j'y pense, la peur me prend, et
toute m'a gaieté s'en va.
GEORGE , a part.
C'est singulier ! quelle est donc cette jeune fille ?
( Il l'examine avec attention.)
LUCETTE.
N'ayez point peur, mamselle; elle vous croit bien enfermée dans votre
chambre. Est-ce qu'elle pourrait s'imaginer que j'ai été quérir l'échelle avec
quoi que mon père taille ses espaliers ? Et puis , y aura tant de monde ! dame !
nous n'irons pas nous mettre au premier rang. Nous nous cacherons comme
ça dans la foule du monde; ou bien , tenez, nous monterons là-haut , tout en
haut des échafauds, derrière la musique. C'est là que j'étais l'an dernier. C'est
la meilleure place, et personne ne vous ira chercher parla. Tenez, venez voir
comme on y est bien perché !
( Louise veut suivre Lucette qui grimpe sur les échafauds , mais elles se trouvent face ;\
face avec George, et s'arrêtent.)
LDCETTE.
Ah ! mon Dieu ! mamselle , v'ià un homme qui nous regarde drôlement.
LOUISE.
Voyons s'il nous connaît. Bonjour, mon brave homme , que demandez-
vous ?
GEORGE.
Vous ne m'offensez pas en me prenant pour un*artisan, j'en ai presque
l'habit; mais moi, je vous offenserais sans doute en vous prenant pour une
villageoise ?
LOUISE.
Oh! mon Dieu, pas du tout. Je voudrais bien l'être toujours. Mais, puisque
vous voyez que je suis déguisée , ne me trahissez pas, je vous en prie.
GEORGE.
11 me serait bien difficile de vous trahir, puisque je ne vous connais pas.
Il CETTE.
Ah! monsieur, c'est égal. Vous pourriez quelque jour voir MMo Louise de
Puymonfort, la fille à M. le comte Bourset, el duc comme ça , devant madame
40 LES MISSISSIPIENS.
ou devant monsieur : « Tiens ! voilà celte petite paysanne que j'ai vue à la
fêle !... » 11 ne faudra rien dire , entendez-vous, monsieur? Ça nous ferait de
fâcheuses affaires , dà.
GEORGE , regardant Ionise fixement.
Ainsi, vous êtes leur fille?
LOUISE , bas à Lucette.
Comme il me regarde !
LUCETTE.
Dame ! c'est bien le cas de dire : Il vous regarde comme queuque-z'un qui
ne vous a jamais vue.
GEORGE , a part.
Comment faire connaissance avec elle? La gronder, c'est un moyen... avec
les enfants. [Haut à Lucette.) Si c'est vous qui avez conseillé à M1|c de Puy-
inonfort de désobéir à sa mère, et de se mêler à la foule qui va venir ici , sans
autre Mentor que vous, vous avez commis une grande faute, et vous mérite-
riez bien que je vous fisse renvoyer pour ce fait-là , comme une petite sou-
brette de mauvaise tête et de mauvais conseil que vous êtes.
LUCETTE, toute fâchée.
Eh ! voyez-vous comme me traite ce monsieur-là? Vrai, que je ne le con-
nais ni d'Eve , ni d'Adam , et qu'il n'est jamais venu au château. On voit ben
que vous n'êtes point fréquenlier de la maison, car vous sauriez que je ne suis
point fille de chambre, mais que je suis Lucette , la fille au jardinier, la pe-
lile-fille au vieux Deschamps , à qui M. le duc fait une pension , et la sœur de
mamselle Louise, qui pis est; et si vous dites du mal de moi, on ne vous
croira point.
LOUISE, souriant.
Mais si tu prends soin de l'informer de tout ce qui nous concerne, il n'aura
pis grand'peine à nous trahir. Allons , tais-toi ! {A George.) Monsieur, excu-
.scz-Ia, et quoi qu'il arrive , que vous connaissiez ou non mes parents, ne la
faites pas gronder : c'est moi qui mérite tout le blâme, et je vous remercie de
In leçon que vous venez de me donner.
GEORGE , lui prenant la main.
Ah! croyez, mademoiselle, que j'ai quelque droit à vous avertir et à vous
protéger... {se contenant) car mes intentions sont bonnes , et vous m'inspirez
autant d'intérêt que de respect.
LOUISE , tristement.
C'est donc la première fois de ma vie que j'inspire ces sentiments-là!... Je
vous en remercie.
GEORGE, ('uni.
Que dites-vous.'... N'avez-vous pas une mère ?
(Louise baisse la tète.)
I I ( KTTE.
Oli ' si celle-là aime ses enfants, j'irai le dire à nome. Elle aime son mari,
LES MISSISSIPIEINS. 41
voilà tout ce qu'elle aime ; et elle a raison , car c'est un brave et digue homme
qui veut le bien à tout le monde. Mais elle a tort de haïr sa fille... car enfin ,
mamselle Louise est bonne... y n'y a rien de bon au monde comme marnselle
Louise ! Vous voyez bien, monsieur? vous lui faites des remontrances, et elle
vous remercie. Quand on prend les gens par la douceur , à la bonne heure î
mais quand on les déteste sans qu'ils sachent seulement pourquoi...
LOUISE, qui a essayé en vain plusieurs fois de faire taire Lucette, l'interrompt enfin en
lui mettant la main sur la bouche.
Taisez-vous , Lucette. Oh ! fi ! ce que vous dites là est affreux.
GEORGE, a Louise d'un, ton affectueux.
Vous avez raison; ne laissez jamais parler ainsi devant vous de votre mère ,
cela doit vous faire bien du mal ?
LOLISE.
Vous n'avez rien entendu , monsieur ; d'ailleurs elle a menti,
GEORGE.
Ne craignez rien de moi; mais craignez que votre présence à la fête sous ce
déguisement n'inspire à tout le monde les mêmes idées qu'à cette jeune folle .
car espérer qu'on ne vous reconnaîtra pas est un rêve d'enfant: il suffira d'une
seule personne...
LOUISE.
Eh bien ! vous avez raison ; je n'avais songé , en écoutant le conseil de Lu-
cette, qu'au danger d'être grondée, punie, et celui-là je le bravais ; mais celui
•le faire penser mal de maman, vous m'y faites songer, et je m'en vais... Adieu,
monsieur!
LUCETTE, avec un gros soupir.
Adieu , monsieur!
GEORGE.
Vous teniez donc bien toutes les deux à voir cette fête? ne devez-vous pas
être rassassiées de ces sortes de spectacles, au milieu du luxe qui règne autour
de vous?
LUCETTE.
Oh bien oui! nous n'en jouissons guère! Dès qu'on s'amuse , on nous ren-
voie ; dès que nous avons envie de nous amuser, on nous enferme.
LOUISE.
N'écoulez pas ce qu'elle dit , et ne croyez pas que j'aie aucun regret à ces
plaisirs. J'en suis dégoûtée sans les avoir connus, car je sais ce qu'ils coûtent
de fatigues à ceux qui les préparent; mais j'avais une idée, aujourd'hui, une
idée sérieuse , je vous assure, en venant ici.
GEORGE.
Dites-la-moi ?
LUCETTE, à part.
Oh ! qu'il est sans façons ! il fait comme ça le vertueux, mais je suis sûre
que c'est un Tartufle, ça m'a tout l'air d'un prêtre déguisé!
42 LES MISSISSIPIENS.
LOUISE, après avoir hésité un instant.
Je veux bien vous la dire , pourquoi pas ? je voulais voir une personne !...
GEORGE, souriant.
Ah ! c'est différent. (// part.) Je commence à comprendre.
LUCETTE.
Bah ! ça n'est pas du tout comme vous vous imaginez ; nous voulions voir...
comment s'appelîe-t-il donc , mamselle, celui que nous voulions voir?
LOUISE, à George.
Peut-être le connaissez-vous : le philosophe , l'Américain, ... celui qui a fait
du bien à la Louisiane, et qui a publié des écrits contre l'esclavage?... Moi ,
j'en ai lu un de ces écrits, et c'est la seule fois que j'aie lu quelque chose de sé-
rieux. Pourtant je l'ai compris; du moins , il me semble, car j'ai pensé, pour
la première fois, qu'il y avait bien des misères dans ce monde, des infortunes
dignes de pitié, et des richesses dignes de mépris. Je ne savais pas ces choses-
là ; et bien! c'est le livre de George Freeman qui me les a apprises.
GEORGE.
George Freeman?
LOtilSE.
Ah ! vous le connaissez ? que vous êtes heureux!
LTJCETTE.
Vous lui direz bien des choses de not' part. Moi aussi, j'en ai lu, de son li-
vre, car je sais lire; c'est mamselle Louise qui m'a enseignée, et j'ai compris
deux ou trois lignes, par ci , par là , qui sont , ma fine , bien tapées.
GEORGE, à Louise.
Eh bien ! puisque vous ressentez quelque sympathie pour ce George Frec
man , si vous voulez bien le permettre , je vous le présenterai quelque joui
devant vos parents.
LOUISE.
Il n'y faut pas songer : maman ne veut pas qu'on me voie, encore moins lui
qu'un autre.
GEORGE.
Et pourquoi donc ?
LOUISE, ingénument.
Ah ? je ne sais pas !
LUCETTE , passant Ue l'autre coté de George , et lui parlant bas.
Parce qu'on dit comme ça qu'il est bel homme , et que madame a peur qu'il
ne s'amourache de sa fille , au lieu de s'amouracher d'elle.
LOUISE.
Allons! n'y pensons plus! vous lui direz seulement qu'il y a une petite fille
qui... Non! ne lui dites rien , que lui importe?
GSOBOI , ému
Dites toujours . je ne lui redirai pas.
LES MISSISSIPIENS. 45
LOUSE.
Eh Lieu! je voulais dire qu'il y a une petite fille qui peut-être ira passer le
reste de ses jours dans un couvent, car tous les autres hommes lui paraissent
fous ou méchants! Adieu, monsieur!
GEORGE, ému.
Un mot encore ! un instant! personne ne vient!
LU CETTE.
Si fait, voilà justement M. le comte dans la grande allée avec du monde ! tii
vite ! mamselle Louise, par ici!...
LOUISE.
Par ici? Il en vient encore!
Ll CETTE.
En ce cas , par là ! sous l'estrade ! Tenez , c'est creux sous ce rideau !
LOUISE, revenant sur ses pas.
O mon Dieu ! maman ! Ah ! je suis perdue si elle me voit !
Elle se cache sous l'estrade avec Lucetlc.
GEORGE.
Comme elle la craint ! Oh ! la peur règne donc toujours ici !... Que vois-je ':'...
(Il hésite un instant, puis fait un effort et se décide à passer auprès de Julie
qui ne fait pas attention à lui. Il disparaît parmi les arbres.)
SCÈNE IV.
JULIE , toujours belle et parée, suivies de plusieurs dames.
DUE DAME.
Voyez, madame la comtesse! il ne tiendrait qu'à vous! Si vous aviez la
honte de dire seulement quelques mots pour moi à M. dePuymonfort...
JULIE.
Pardon, madame la marquise ; mais en vérité vous auriez en moi un faible
avocat. Mon mari ne me permet pas de lui parler d'affaires.
UNE AUTRE DAME.
Madame de Puymonfort plaisante. On sait que son mari est à ses pieds; el
le moyen d'en douter, quand on la voit!
i NE AUTRE.
Ah ! duchesse ! nous ne savons que trop qu'il l'adore, car il est invulnérable
à toutes nos attaques; et si , nous autres femmes , nous venons solliciter ma-
dame, ce qui n'est pas dans Tordre, à coup sûr, c'est en désespoir de cause.
N'est-ce pas , madame la présidente?
LA PRÉSIDENTE.
Aussi madame abuse du sa supériorité et nous traite en vaincues.
Aï LES MISSISSIPlEiNS.
JULIE.
Oh ! mesdames, vous m'accablez de vos épigrammes. Mais que puis-je faire ?
Mon mari m'avait fait cadeau de quelques-unes de ces actions pour ma toi-
lette, je vous les ai sacrifiées ; à présent je n'ai plus rien , adressez-vous à lui.
Tenez , le voici !
( Samuel Bourset s'approche , suivi du duc et de plusieurs gentilshommes.)
TOUTES LES DAMES , s'élançant vers lui.
Ah! M. de Puymonfort !...
( Elles lui parlent toutes à la fois.)
BOURSET.
Pardon ! raille pardons , mesdames ! Je suis désolé , mais je ne puis pas vous
entendre toutes à la fois. (Jux autres personnages.) Je ne puis absolument
plus rien pour vous , messieurs. J'ai renoncé à tous mes bénéfices dans celle
affaire pour vous être agréable. Si vous voulez vous adresser à M. Law, peut-
être sera-l-il plus heureux. Je viens de voir passer sa voilure.
TOUS ENSEMBLE.
Ah! M. Law!
JULIE.
Je vais le recevoir.
(Elle s'éloigne, tout le monde la suit, excepté le duc et Samuel Bourset.)
LE DUC.
Vous n'allez pas au-devant du contrôleur général ?
BOURSET.
Il n'arrivera que dans deux heures; c'est moi qui ai imaginé cet expédient
pour me délivrer de leurs importunités.
LE DUC.
Ah! quelle rage les possède ! Savez-vous , mon cher comte...
BOURSET.
Ah! monsieur le duc, de grâce, appelez-moi Bourset dans l'intimité. Si j'ai
acquis un titre , c'est, vous le savez, par amour pour Julie, afin qu'elle n'eût
pas à rougir de notre union; mais, au fond, moi, je ne rougis pas de mon
nom , je l'ai porté quarante ans avec honneur.
LE DUC
Aussi vous a-t-il porté bonheur de son côté , mon cher Bourset!
BOURSET.
Et j'espère qu'il m'en portera encore plus par la suite. Cette affaire de la
Louisiane s'annonce sous des auspices magnifiques.
LE DUC.
Ètes-vous bien sûr de celle-là?
BOURSET.
J'y ai mis tout ce que je possède.
LE DUC.
En vérité .'
LUS MISSISSII'IENS. Al)
BOURSET.
Et j'y aurais mis la Fiance tout entière , si elle m'eût appartenu.
LE DUC.
Peste ! mais on dit que le régent la jette en effet dans ce gouffre ?
BOURSET.
Dites plutôt, monsieur le duc, que la France s'y jette d'elle-même el y eu-
traîne le régent.
LE DUC.
Et en voire àme et conscience, Boursel, vous ne pensez pas que la France
et le régent fassent de compagnie la plus grande sottise du monde ?
BOURSET.
Pourquoi essayerai-je de vous démontrer le contraire, mon cher duc? Vous
me paraissez incrédule; mais c'est le propre des grandes vérités, de pouvoir
être repoussées sans périr et de triompher malgré tout.
LE DCC
Je ne suis pas incrédule, mon cher , je suis curieux , incertain...
BOURSET.
Mais vous n'êtes pas séduit! Vous êtes sans ambition, vous, monsieur le
duc ? Vous avez une moquerie spirituelle el philosophique pour celle soif de
l'or dont les autres grands seigneurs se laissent voir indécemment dévorés!...
LE DUC
Si vous parlez vous-même en philosophe, Boursel, dites-moi donc pour-
quoi vous £tes dans les affaires?
BOURSET.
J'y suis pour le salut et l'honneur de la France , monsieur le duc. Le régent
est un grand prince, qui veut préserver la nation d'une ruine imminente , et
l'Etat de la tache ineffaçable d'une banqueroute. Il y parviendra, n'en douiez
pas , car il a confié le sort de la France à la science d'hommes habiles , à Law .
à d'Argenson , et ceux-ci ont appelé à leur aide les ressources et le dévouement
des hommes riches, Samuel Bernard , Samuel Bourset et d'autres encore.
LE DUC
C'est un beau mouvement de votre part; il est peut-être plus généreux que
sage.... et ceux que vous entraînez dans celte affaire, plus cupides que gé-
néreux, seront sans doute forl dégrisés s'ils en retirent de l'honneur au lieu
d'argent.
BOURSET.
lis onl une garantie, monsieur le duc , c'est l'honneur et l'argent de ces
mêmes banquiers qui font appel à leur confiance.
LE DUC
Mais enfin , mon ami, si vous êtes ruinés vous-mêmes ?...
BOURSET.
si nous y perdons la fortune el l'honneur . monsieur le duc, il ne nous res-
tera que la vie, et le peuple en fureur nous la prendra , en revanche de sfs
iome ir. -i
40 LES MISSISSIPIENS.
déceptions. Quant à moi , je suis prêt, et je vous l'ai dit déjà souvent, un
semblable martyre vaut bien tous ceux qu'on a affrontés et subis jusqu'ici pour
des querelles de religion.
LE DUC, ému.
C'est beau , c'est très-beau , ce que vous dites là , mon pauvre Bourset , et
j'ai parfois envie de me risquer aussi, le diable m'emporte !
BOURSET.
Vous , monsieur le duc? je ne vous le conseille pas.
LE DUC
Et pourquoi ?
BOURSET.
A votre âge on a besoin de repos , on a suffisamment rempli sa lâche en ce
monde.
LE DUC.
Eh! vous me faites bien vieux ! je ne me sens pas encore cacochyme.
BOURSET.
Oh! je le sais, mais je veux dire que vous avez servi l'État d'une manière
assez brillante dans les guerres du feu roi , pour avoir droit à une vieillesse
tranquille. Vous irez loin si vous vous conservez calme et dispos, mais crai-
gnez les émotions du grand jeu des spéculations ; elles vous vieilliraient plus
que les années.
LE DUC
Vous raillez ; je suis de force à supporter toutes sortes d'émotions. Vous
croyez l'affaire sûre ?
BOURSET.
Bah ! il vaut mieux de petites affaires sans soucis que de grandes avec des
craintes. Tenez-vous tranquille.
LE DUC
Plus vous voulez me décourager , plus j'ai envie de tenter le sort.
BOURSET , à part.
Hem ! je le sais bien. {Haut.) Mais quel besoin avez-vous de cela ? vous êtes
riche ?
LE DUC
Eh bien! non, je vous le confie, Bourset, je suis ruiné. J'ai fait quelques
folies , j'ai été tantôt dupe de mes mauvaises passions , tantôt de mon bon cœur ;
bref, il ne me reste pas plus de deux millions à l'heure qu'il est, et j'ai envie
de vous en confier un pour voir si je le doublerai.
BOURSET.
Ah ! pas avant six mois , je vous le déclare.
LE DUC
Pas avant six mois! mais si ce n'était même que dans un an, ce serait
magnifique.
LES MISSISSIPIENS. 47
BOURSET.
Oh! dans un an, ce serait misérable. Si vous vous donnez la peine d'atten-
dre tout ce temps, il vous faudra tripler tout au moins.
LE DUC.
Comme il y va !... Voyons, Bourset, vous êtes mon ami avant tout , n'est-ce
pas ? Que me conseillez-vous ?
BOURSET.
De vivre de peu et avec économie ; c'est encore le plus sûr moyen d'être
heureux.
LE DUC.
Allons, je vois que vous n'avez pas envie de m'obliger. Vous n'avez plus
d'actions pour moi ?
BOURSET.
Il est vrai , j'en ai réservé pour quinze cent mille francs au duc de la F...
LE DUC
Vous m'en céderez pour un million. Le duc a déjà gagné immensément, et
ce n'est pas juste. Allons , traitez-moi en ami.
BOURSET.
Je ne puis. Jusqu'ici je me suis imposé la loi de ne délivrer d'actions à mes
amis qu'en leur donnant une caution sur ma propre fortune, et je n'ai plus un
coin de propriété au soleil qui soit libre d'hypothèque.
LE DUC
Et le duc vous confie ses fonds sans hypothèque , lui , si âpre au gain , si mé-
fiant au jeu?
BOURSET.
Il connait les affaires , lui , il sait qu'il joue à coup sûr,
LE DUC
Eh bien! laissez-moi faire le coup à sa place.
BOURSET.
Non , ne le faites pas. Si les choses n'allaient pas tout d'abord à votre gré ,
vous me feriez des reproches, et des reproches de votre part me seraient trop
sensibles. Il n'est rien de plus sérieux au monde que de faire des affaires avec
des gens qui ne les comprennent pas , qui pour un rien prennent l'alarme ,
croyant tout perdu , et vous font tout manquer au plus beau moment.
LE DUC
Mais, enfin , je ne suis pas si borné qu'avec un peu d'étude et d'attention je
ne puisse comprendre les affaires aussi , moi! que diable ! Je ne vois pas que
la F... soit un homme si habile. D'où cela lui serait-il venu? Voyons, Bour-
set, cédez-moi son action, ou je vous jure que j'y verrai de votre part une
mauvaise volonté , mortelle à noire amitié.
BOURSET.
Si vous le prenez ainsi , je cède ; mais je voudrais vous donner une hypothè-
que, et en vérité... je ne sais plus...
(Il rcvc. )
48 L-liS :,iiSi>iSSli»lE:>S.
LE une , à pari.
Ah ! je sais bien celle que je lui demanderais si sa femme était moins bé-
gueule !
BOURSET , comme frappée d'une idée subite.
Tenez, monsieur le duc, il me vient une idée qui vous paraîtra singulière au
premier abord, mais qui m'est suggérée par un fait dont vous avez certainement
connaissance. Je veux parler du traité conclu dernièrement entre le marquis
d'Oyse, âgé de trente-trois ans, et la fille d'André, le capitaliste, âgée de trois
ans, à condition que le mariage aurait lieu lorsqu'elle en aurait douze.
LE DUC.
C'est un des traits les plus caractérisques du temps bizarre où nous vivons.
Mais qu'en voulez-vous conclure ?
BOURSET.
Qu'un père qui s'est engagé à vendre sa fille d'avance à un noble pour des
titres, et un noble qui s'est engagé à vendre l'appui de son nom à un traitant
pour de l'argent, font tous deux un assez vulgaire échange. Mais qu'un père
qui , pour caution , offrirait la main de sa fille à un ami , dans un engagement
d'honneur , et un ami qui l'accepterait avec la pensée que le bonheur domes-
tique vaut bien un ou deux millions , feraient une affaire assez neuve , assez
piquante, que les sots railleraient peut-être ; mais que les bons esprits appe-
lleraient chevaleresque. Que vous en semble ?
LE DUC
Parbleu ! l'idée est étrange, ingénieuse, gracieuse au dernier point. (A part.)
Où diable ce Bourset prend-il tout l'esprit qu'il a ? Mais si c'était un piège ? Je
prendrai mes sûretés. [Haut.) Bourset , vous êtes un homme admirable en
expédients , et le vôtre me plaît. Vous aurez mon million, et dans un an j'aurai
fait fortune où j'épouserai votre fille.
BOURSET.
Oui , si je ne puis vous restituer votre million?
LE DUC , à part.
Bien entendu ! Mais je crois que je vais désirer de le perdre. (Haut.) Nous
■ lions stipuler ces conditions et passer un acte en bonne forme.
bourset, le regardant fixement.
Le prenez-vous au sérieux ?
LE DUC.
Foi de gentilhomme !
Bol RSET.
lit moi aussi, foi d'honnête homme! L'acte sera passé ; quand voulez-vous?
La semaine prochaine.
LE DUC.
Ce soir!
BOURSET.
VottS êtes bien pressé. Mais, mon ami , vus fonds ne sont pas en valeur
monnayée '
LES MISSISSiMENSJ 40
LE D,LÇ,
Si fait, pardieu ! en bons el beaux louis d'or et éeus d'argent, chez mon
notaire.
BOURSET, avec affectation.
Tant pis ! Cette vieille monnaie est frappée de discrédit.
LE DUC.
Vous serez bien libre de la convertir en papier, puisque vous aimez mieux
votre papier-monnaie.
BOURSET.
Mais vous y perdrez, je vous en avertis.
LE DUC.
Comment ! je vous donnerai du métal pour du chiffon . et il faudra encore
(pie je donne du retour?
BOURSET.
Très-certainement! Où en serions-nous. si le papier n'avait pas cette énorme
valeur à le fois fictive et réelle?
LE DUC.
C'est merveilleux ! Allons , faites !... Voulez-vous que j'opère l'échange , et
que je vous paye vos actions en papier ?
BOURSET, avec vivacité.
Non pas, vraiment! (Se reprenant.) Vous y perdriez trop; je me charge de
négocier cet échange à moindre préjudice pour vous. Monsieur le duc. nous
reparlerons de celte affaire.
LE DUC.
Elle est décidée , j'espère ?
BOURSET
Je n'ai qu'une parole... Mais nous sommes interrompus.
LE DUC.
J'entends, vous voulez en parler à Julie... Je vous laisse ensemble, el je
vais en parler à la marquise. Elle va être, pardieu! bien étonnée! (A part
en s' 'éloignant .) C'est un homme à spéculer sur ses entrailles, et sa fille , belle
et jeune , doit représenter pour lui une garantie propre à amorcer de plus jeu-
nes que moi. S'il me l'offre . a moi, c'est que l'affaire est lionne.
SCÈNE V.
BOURSET, JULIE.
JULIE.
Je n'ai rien fait de bon ; malgré toute leur avidité, ces femmes sont de fer
quand on en vient à négocier. J'espérais tripler la valeur de nos actions , j'ai h
peine doublé.
50 LES MISSISSIPIENS.
BOURSET.
C'est que vous êtes une sotte. Les femmes ne savent rien faire. Moi, je viens
rie décupler.
JULIE.
Comment cela ?
EOURSET.
Je tiens un actionnaire qui vaut cent pour cent.
JULIE.
El qui donc?
BOURSET.
Ça ne vous regarde pas... Écoutez seulement ce que j'ai à vous dire... Mais
où est votre fille?
JULIE.
Elle est malade.
BOURSET.
Ce n'est pas vrai. Est-elle habillée?
JULIE.
Je vous assure qu'elle est fort enrhumée ; le docteur lui a prescrit de gar-
der la chambre.
BOURSET.
Le docteur est un âne. J'entends qu'à l'instant même Louise soit mise en
liberté , parée de sa plus belle robe, bien coiffée, bien jolie, bien gaie ; qu'elle
voie la fête , et qu'elle soit vue de tous ; qu'elle plaise, qu'elle brille, car il faut
que ce soir vingt hommes , et des plus huppés , soient amoureux d'elle et me
la demandent en mariage.
JULIE, effrayée.
Mais, monsieur, Louise est trop jeune pour que vous songiez à l'établir.
BOURSET.
Vous vous trompez, elle a quinze ans.
JULIE.
Plus vous la produirez, moins elle plaira. Elle est fort niaise, manque abso-
lument d'usage, et jase avec tout le monde sans discernement.
BOURSET.
Si cela est , c'est votre faute, et je veux qu'à partir d'aujourd'hui elle soit
sous la direction de sa grand-mère, qui est une femme d'esprit et saura la
former
JULIE.
Craignez qu'elle n'en sache trop.
BOURSET.
Voilà comme les filles bien nées parlent de leurs mères ; il n'est pas étonnant
qu'elles traitent si mal leurs filles.
JULIE.
Vraiment, monsieur, vous èics avec moi d'une amertume singulière, et vous
LES MISSISSIPIENS. M
reprenez vos anciennes façons bien à propos pour mu faire souvenir de l'hor-
reur avec laquelle j'ai contracté un lien indissoluble avec vous, il y a aujour-
d'hui seize ans.
BOIRSET.
Je vous dis , madame , aujourd'hui comme il y a seize, que je veux être obéi
et que je ne vous conseille pas de résister à mes volontés : voici mon compli-
ment. Maintenant, allez chercher votre fille.
JULIE, à part.
Oh! je me vengerai quelque jour!...
( Elle veut s'éloigner. Une troupe de jeunes filles vêtues de blanc et portant des
bouquets arrivent deux par deux et lui barrent le passage. La plus jeune s'ap-
proche et commence à lui débiter son compliment. )
« Monsieur le comte et madame la comtesse, permettez-nous de vous expri-
mer en cet heureux jour la joie que nous éprouvons de vous voir donner plus
que jamais l'exemple de l'union et des vertus conjugales qui... »
JULIE, prenant le bouquet.
C'est bien , c'est bien, mon enfant , on ne vous en demande pas davantage ;
c'est très-bien, je vous remercie.
LA PETITE FILLE, continuant.
« C'est toujours avec un nouveau plaisir, madame la comtesse et monsieur
le comte, que nous fêlons l'anniversaire du jour trois fois heureux qui a uni
pour la vie vos tendres cœurs; car.... »
EOURSET, avec emportement.
C'est assez ! quand on vous dit que c'est assez ! Gardez cela pour quand il
y aura du monde; vous venez trop tôt.
(Il s'éloigne d'un côté, Julie de l'autre; les petites filles, déconcertées, se retirent
en désordre.)
SCÈNE VI.
LOUISE, LUCETTE.
LOUISE, pâle et tremblante.
Lucette, va un peu voir s'il ne vient personne par la petite allée, afin que
je me sauve parla.
LUCETTE.
J'y vas mamselle. Ah ! Dieu de Dieu ? comme vous allez l'être heureuse d'é-
pouser M. le duc!
(Elle s'éloigne.)
LOUISE.
(George sort des bosquets et la contemple.)
0 mon père ! ô ma mère ! je me plaisais encore à douter de mon isolemenl
en ce monde ; à présent, je ne le puis plus... Haïe, méprisée, livrée comme une
vile marchandise dont on trafique.... Oh ! mieux vaudrait être morte !
(Elle s'assied sur les gradins , ri cache Bon vi«.;igc entre ses mains pour pleurer.
">2 LES MISSISSIPIENS.
GEORGE, à part, la regardant.
0 corruption ! ù àrne dépravée ! femme sans entrailles et sans cœur ! Et loi,
Samuel! Shylock moderne, il ne te reste plus qu'à tuer tes victimes, pour
vendre plus aisément leur chair et leur sang ! ( Regardant Louise. ) Malheu-
reuse, innocente créature !que puis-je faire pour toi ? Ma protection ne pourra
que te nuire. (A Louise, qui se lève arec impétuosité. Il l'arrête.) Ou courez-
vous ainsi? Calmez-vous, votre désespoir va vous trahir.
LOUISE.
Oh ! vous êtes là ! Laissez-moi, ne vous occupez plus de moi. Je n'ai plus
rien à ménager, car bientôt je n'aurai plus rien à craindre : je vais me
tuer.
GEORGE.
Vous tuer ! vous êtes donc sans foi et sans Dieu , vous aussi?
LOUISE.
Dieu m'abandonne, je vois que personne ne m'aime , que je n'ai personne à
qui me fier ! ( A George, qui la retient. ) Laissez-moi , vous dis-je; demain
malin ils me retrouveront dans la pièce d'eau sous leurs fenêtres ; je ne souf-
frirai plus... et alors ils me regretteront peut-être ; ce sera la première fois
qu'ils m'auront aimée!
GEORGE.
0 jeune fille ! ne te laisse pas briser par la perversité d'autrui et par ta pro-
pre douleur. Il est temps encore de te soustraire à l'horrible contagion qui
bientôt peut-être te flétrirait aussi. Il le faut , et je crois qu'ici la main de Dieu
me pousse et me trace mon devoir... J'aurai le courage de le remplir, quelque
soupçon , quelque blâme qu'il en puisse retomber sur moi par la suite... Écou-
tez , Louise, voulez-vous avoir confiance en moi? Voulez-vous suivre mon
conseil?
LOUISE.
Et que feriez-vous à ma place ?
GEORGE.
Je fuie, ais cette maison à l'instant même , et j'irais me cacher dans un eou-
v. ni.
LOUISE.
.Ma foi religieuse ? oh! j'y ai souvent songé, j'y songe tous les jours.
GEORGE.
Non pas vous engager par des vœux téméraires , insensés ; mais vous pla-
i . r. pour quelques années du moins, sous l'égide de personnes sages el vous
dérober à d'odieuses persécutions à l'abri d'un asile inviolable.
LOUISE, vivement.
Je le veux ! Mais m'accueillera-t-on? Voudra-t-on me proléger? A quel litre
linplorerai-je- l'appui des amitiés étrangères?
GEORGE.
Fiez-vous à moi. Consentez à passer pour ma sœur ou pour ma fille, et ne
vous inquiétez pas du reste. Je vous verrai souvent : je veillerai sur vous.
LES MISSISSIPIEXS. hi
LOI ISE.
Vous !... Mais je ne vous connais pas !
GEORGE.
Vous me connaissez , et vous devez croire en moi :,je suis George Freeman.
LOUISE.
George Freeman !ô mon sauveur! prolégez-raoi.
( Elle va pour s'élancer dans ses bras , puis s'arrête tout à coup.)
GEORGE.
Hâtons-nous , mon enfant; si vous voulez fuir, il n'y a pas un instant à
perdre.
LOUISE, passant son bras sous le bras de George.
Partons. 0 ma mère ! pourquoi ne m'aimez-vous pas ?
GEORGE, à part.
0 Julie! Julie!...
(Ils fuient.)
LICETTE , rentrant tout essoufflée.
Mamselle! mamselle !... vous pouvez venir , il n'y a personne ; ils sont tous
;i la messe... Tiens... où est-elle donc passée?... et ce monsieur!... Ah! voilà
une jolie affaire ! ils sont allés à la messe sans moi. Oh! je les rattrapperai
bien.
Klle se met à courir dans la direction contraire à celle qu'ont prise George et Louise.)
(Un cortège rustique, la musique en tête, traverse le jardin et se dirige vers
le château. Des jeunes filles vêtues de blanc et voilées, postulantes rosières,
marchent en tête avec leurs mères. Des paysans portant des bouquets ferment
la marche en criant :
Vive M. le comte ! vive Mme la comtesse !
ACTE II.
Un riche appartement a Paris, à l'hôtel Rourset. — Un salon donnant sur un jardin
de plain-pied.
SCÈNE PREMIÈRE.
LA MARQUISE , JULIE , en grande toilette de bal lotîtes deur.
LA MARQUISE.
Ah ! ma fille, vous voilà mise comme un ange et belle à ravir.
JULIE.
Croyez-vous , maman ? Il fallait bien faire un peu de toilette. Le bal de noire
vieux ami sera, dit-on, d'un grand luxe.
34 LES MISSISSIPIENS.
LA MARQUISE.
Ce pauvre duc, il a fait des folies pour vous, ma chère! Savez-vous
que ce n'est pas bien de tourner la tête à un homme de cet âge-là? Il peut en
mourir.
JULIE.
Allons donc, maman, vous raillez ; vous savez bien que ce n'est pas de moi
qu'il est amoureux.
LA MARQUISE.
De moi , peut-être? Il y a longtemps que je ne fais plus de passions, mon
enfant , pas même celle-là. Mais puisque tu me persifles, je veux te tourmenter
un peu à mon tour. Depuis quelque temps tu vas si souvent dans certaines
maisons, et si rarement dans les autres, qu'il y a, ce me semble, quelque
chose là-dessous. George Freeman ne vous est pas indifférent , Julie !
JULIE.
Cet homme-là ? quel original !
LA MARQUISE.
C'est ce que disent toutes les femmes, et toutes en raffolent.
JULIE.
Vous croyez?
LA MARQUISE.
Oh! je m'y connais.
JULIE.
11 est certain qu'on lui fait mille agaceries. Qu'a donc cet Américain de si
séduisant?
LA MARQUISE.
De beaux yeux, de belles paroles, des façons étranges , et, par-dessus tout,
la réputation d'être invulnérable aux traits de l'amour.
JULIE.
Quelle prétention! je ne crois guère à cette vertu-là.
LA MARQUISE.
Il me semble, en effet , qu'il ne vous serait pas difficile de la faire broncher.
JULIE.
Je ne m'en mêle pas.
LA MARQUISE.
Coquette, vous vous laissez adorer! Je l'ai bien observé, moi. II ne s'ap-
proche de vous qu'avec une émotion..., et vous ne faites pas un mouvement
qu'il ne vous suive des yeux. Au reste, toute le monde l'a remarqué aussi bien
que moi.
JULIE.
Oui, plusieurs personnes me l'ont dit; mais c'est une plaisanterie. Et puis,
•1 ailleurs, que m'importe?
I \ MAHOI'ISE.
Cela fait toujours plaisir. Vn homme devant qui on( échoué les coquetteries
LES MISSISSIPIENS. 55
de toutes les femmes à la mode, devant qui les plus orgueilleuses se font mi-
gnonnes, attentives et raisonnables, et que les gens les plus sérieux et les plus
haut placés écoutent avec intérêt, avec respect même, un homme sans nais-
sance, sans fortune, oh ! un tel homme est une conquête difficile, glorieuse, et
vous n'y êtes pas indifférente , Julie.
JULIE.
Ah! je vous assure que je le suis parfaitement.
LA MARQUISE.
Point ! Orgueil ou sympathie, vous êtes émue aussi lorsque vous le voyez.
JULIE.
Il est vrai , quelquefois ; mais vous en savez bien la raison.
LA MARQUISE.
Sa ressemblance avec feu le chevalier ? Il est certain qu'elle me frappe main-
tenant plus qu'elle n'avait fait d'abord; mais que vous importe? Entre nous,
Julie, tu ne l'as guère regretté, ton pauvre cousin , et s'il n'était mort à propos
pour se rendre intéressant...
JULIE.
Brisons là , ma mère; quoi que vous en disiez , ce sujet m'est pénible.
LA MARQUISE.
Eh bien! parlons d'autre chose. As-tu des nouvelles de Louise?
JULIE.
Ce sujet m'est plus pénible encore que l'autre.
LA MARQUISE.
Oui, mais il y a cette différence que tu as bien fait dans un sens d'oublier le
chevalier, et que tu ferais mal de toutes les façons d'oublier ta fille.
JULIE.
Ma fille ! qui peut croire que je l'oublie? Elle m'a écrit ce matin encore.
LA MARQUISE.
Ah ! Et te dit-elle enfin où elle est?
JULIE.
Pas plus qu'à l'ordinaire. Elle se dit toujours retirée dans un couvent. Elle
me recommande de ne pas être inquiète à son sujet; mais elle déclare, avec
celte petite obstination fâcheuse que vous lui connaissez , qu'elle ne veut ni
sortir de sa retraite, ni me la faire connaître.
LA MARQUISE.
Pauvre Louise ! Tout cela est bien étrange ! Qui peut donc lui avoir suggéré
une pareille détermination? Depuis plus d'un an , elle est perdue pour nous,
et rien n'a pu nous mettre sur ses traces. Elle se trouvait donc bien malheu-
reuse ici !....
56 LES MISSISSIPIENS.
Je ne sais pourquoi vous insistez sur ce sujet si cruellement, ma mère ; pen-
sez-vous donc que mon cœur n'en soit pas déchiré?
(Elle se jette sur un fauteuil avec une sorte d'irritation nerveuse ; et au bout
d'un instant , elle rajuste sa coiffure en se penchant vers une glace. La mar-
quise l'observe et soupire. )
SCÈNE IL
Les précédentes, BOURSET.
JULIE.
Eh bien ! monsieur, nous sommes prèles, vous le voyez, et il est dix heures.
Partons-nous?
BOURSET.
Pas encore ; j'attends quelqu'un pour compléter Péclat de notre entrée chez
le duc.
LA MARQUISE.
Oui donc ?
BOURSET.
Devinez !
LA MARQUISE.
George Freeman , peut-être?
BOURSET, haussant les épaules.
Celui-là, je ne m'en occupe guère.
JULIE, à sa mère , et regardant son mari.
Il a un sourire étrange.
I. \ MARQUISE , bas à Julie.
Bon Dieu! lui serait-il apparu? Nous en parlions tout à l'heure, et on dit
que, quand on parle des morts oubliés, cela les fait revenir.
JULIE, bas.
Oh ! maman , quelle triste gaieté vous avez ce soir!
BOURSET.
Je vois bien que vous ne devineriez jamais. Mais , tenez... une voiture s'ar-
icle dans la cour : c'est notre revenant... Eh bien ! vous palissez toute deux?
LA MARQUISE.
Mon Dieu ! qu'as-tu donc?
JULIE , à part, regardant Boursct, qui se frotte les mallM.
C'est quelque chose de fâcheux pour moi . il es! trop gni.
LES RHSSI8SHPIEHS. 57
SCÈNE III.
Les précédents , LOUISE , en costume de novice bénédictine.
JULIE.
Ma fille !
LA. MARQUISE , s'éïançant vers Louise, et l'embrassant avec transport.
Ah ! quelle charmante surprise ! ma pauvre enfant !
LOUISE , tombant aux pieds de sa mère.
Ah! maman, vous n'êtes donc pas malade? Dieu soit héni! on m'avait
trompée.
JULIE.
Il a donc fallu vous tromper pour vous ramener vers moi, Louise ?
BOURSET.
Tu me le pardonnes, ma Louison. Tu n'es pas fâchée de voir que la mère se
porte bien ?
LOUISE , embrassant son père.
Oh ! mon papa , vous voyez que j'en suis bien heureuse. Maman, embrassez -
nioi aussi.
JULIE.
Vous m'avez fait bien du mal , ma fille!
BOURSET.
Point de reproches , s'il vous piail ; ce jour est un jour de bonheur. Louise
a eu tort de nous quitter. J'ai fini par découvrir sa retraite, et, grâce à une
ruse innocente , je vous la ramène. Elle doit être pardonnée le jour où elle
rentre sous le toit paternel.
LA MARQUISE.
Mon Dieu ! que je suis heureuse de la revoir, cette méchante enfant ! Ah ! tu
ne nous quitteras plus, j'espère!... Vilaine, est-ce que nous pouvons vivre
sans loi?
LOUISE.
Chère bonne maman !... Il faudra pourtant que je rentre ce soir. La règle
de mon couvent le prescrit.
LA MARQUISE.
Comment ! la règle de ton couvent ? Est-ce que tu t'es faite religieuse, petite
mauvaise tête? Heureusement je vois que tu as un voile blanc... Voyez comme
elle est jolie en novice! Tout lui sied, c'est juste comme moi quand j'avais
son âge.
LOUISE.
Je ne suis encore que postulante, bonne maman.
1 \ MARQUISE.
Qu'est-ce que c'est «pie cela? postulante au noviciat.' Mais lu es donc folle .
58 LES MISSISSIPIENS.
jolie comme tu l'es, de songer à prendre le voile:' Nous ne le souffrirons jamais.
BOURSET.
Nous causerons de tout cela plus tard, s'il vous plaît, mesdames. Ce n'est
pas le cornent ; il faut maintenant aller au bal , Louise ; j'exige que vous y
veniez avec nous, mon enfant.
LOUISE.
Moi, mon père ! Oh ! mais c'est impossible!...
JULIE.
Au bal dans ce costume ? mais cela aurait l'air d'une mascarade !
EOURSET.
Aussi je lui ai fait préparer depuis ce matin , par la meilleure tailleuse de la
cour, la plus jolie parure de bal qui se puisse imaginer. Allez dans votre
chambre, Louise, et faites-vous arranger. Hâtez-vous , nous vous attendrons.
LOUISE.
Mon père , je vous en supplie , n'exigez pas que j'aille au bal ; je n'ai jamais
vu le monde et je n'ai pas envie de le voir... J'y serais si gauche... si con-
trainte... Maman, priez mon papa de me laisser vous attendre. Je veillerai
dans votre chambre, afin de vous embrasser quand vous rentrerez, et au jour
je retournerai au couvent pour l'heure de la prière.
JULIE, à Bourset.
En effet, pourquoi contrarier ses idées religieuses? Coramencerez-vous, pour
la réconcilier avec la maison paternelle, par la contrarier mortellement?
BOURSET lui jette un regard sévère et se tourne vers sa fille.
Louise, je vous ai promis de vous écouter et de faire droit à toute demande
raisonnable de votre part; mais il me semble que vous devez commencer par
condescendre aux désirs de votre père, surtout quand il exige de vous une
chose de peu d'importance. Allez, mon enfant ; si vous voulez me trouver in-
dulgent, soyez soumise.
LOUISE, abattue.
J'obéis , mon père !
(Bourset l'embrasse au front.)
LA MARQUISE.
Je vais l'aider à sa toilette , et je suis sûre qu'en se voyant bien belle, elle
prendra son parti devant le miroir.
(Elles sortent.)
JULIE, 5 Bourset.
Je crois que vous prenez un mauvais moyen...
BOURSET, sèchement.
Je sais ce que je fais , madame , et ne veux point ici de résistance à ma vo-
lonté. — Allons! ne boudez pas; voici le collier de diamants que vous désiriez
tant! {Il tire un petit écrin de sa poche et le lui présente.) Mistress Law
n'en aura pas un plus beau ce soir... Mais ne le vendez pas , entendez-vous;
l'argent devient rare et dangereux. Les diamants sont des valeurs qu'aucun
arrêt de confiscation ne peut atteindre.
LES MISSISSIPIENS. 59
JtLIt.
Que vous êtes aimable d'avoir pensé à ce collier ! Mais que parlez-vous d'arrêt ?
BOURSET.
D'un arrêt qui sera publié demain matin et qui fera mordre les doigts à bien
des gens. Le régent eld'Argenson ont imaginé, pour discréditer entièrement
les valeurs monnayées et pour brusquer l'émission du papier-monnaie, dont
on commence à se dégoûter d'une manière effrayante, de faire défense à qui
que ce soit de garder entre ses mains une somme d'or ou d'argent excédant
cinq cents livres, sous peine de la Bastille.
JULIE.
Cela est bon à savoir. Que ferez-vous des quatre-vingt mille livres que vous
avez reçues tantôt?
EOtJRSET.
Je les ai déjà échangées contre du papier.
JULIE.
Vous avez fait là une grande sottise. Comment, avec votre habileté, ne
voyez-vous pas que ce papier est une grande friponnerie , et va nous ruiner
tous? personne n'en veut déjà plus, l'ignorez-vous?
BOIRSET.
Julie ! vous vous êtes embarquée sur une mer orageuse le jour où vous avez
épousé Samuel et sa fortune. Si c'est une bonne affaire que vous avez faite , il
faut en profiter; si c'est une sottise , il faut la boire.
(Il sort.)
SCÈNE IV.
JULIE, seule.
Oh ! je l'ai bu tous les jours de ma vie , ce calice amer ! et ce bonheur que
par une odieuse ironie le monde feint de m'envier, est un poison qui me dé-
vore ! 0 tortures de l'orgueil brisé! 0 soif de vengeance qu'une lâche terreur
enchaîne ! je finirai par l'assouvir! C'est trop souffrir, c'est trop sacrifier à la
fausse gloire d'un semblant de bonheur et de vertu ! Je veux une fois dans ma
vie connaître l'ivresse des passions, et me venger, dans l'ombre et le mystère,
des outrages que je reçois dans le secret de ma vie domestique. George ! lu
m'aimes , je n'en puis douter ! Par une intention bizarre de la destinée, lu
ressembles au premier, au seul homme que j'aie osé aimer! C'est toi qui ven-
geras le chevalier ! Puisque c'est la seule représaille que la femme puisse exercer
contre la tyrannie de l'homme, j'en goûterai le plaisir terrible! George Free-
man , je veux t'aimer ! et il me semble que je t'aime déjà.
UH DOMESTIQUE, annonçant.
M. George Freeman.
JULIE, à part.
Ah ! Dieu le veut.
60 LES MISSISSHMIiïNS.
SCÈNE V.
JULIE , GEORGE. Ils se saluent avec cérémonie.
JULIE.
Vous êtes bien rare depuis quelque temps, monsieur, mais il serait peu gra-
cieux de vous faire des reproches, quand vous nous revenez. Il faut vous savoir
gré du peu que vous faites pour vos amis.
GEORGE.
Vous me parlez aujourd'hui avec beaucoup de bonté, madame.
JULIE.
Croyez qu'il m'en coûte pour être aussi bonne , car, franchement, vous ne
le méritez guère. Vous avez partout la réputation d'un ingrat.
GEORGE.
Je ne sais comment je l'ai méritée ; mais , puisque vous me dites des choses
si obligeantes , je vous dirai avec ma franchise accoutumée que je craignais
d'être importun.
JULIE.
Mon apparence est donc bien trompeuse? Moi aussi pourtant, j'ai la réputa-
tion d'être franche.
GEORGE.
Votre réputation est trop bien établie à tous égards pour que j'ose vous con-
tredire ; mais, enfin, ne m'est-il pas permis de croire qu'avec des opinions aussi
différentes des vôtres sur bien des points, pour ne pas dire sur tous... je suis
accueilli chez vous avec plus de politesse que de bienveillance?
JULIE.
M. de Puymonfort peut être fort poli ; quant à moi, je ne pensais pas mériter
ce reproche.
GEORGE.
Vous ne sauriez croire, madame, combien je suis heureux de vous trouver
dans ces sentiments. Je désirais précisément avoir l'occasion de détruire les
préventions que je vous supposais contre moi.
JULIE.
Des préventions ! je vois que votre réputation de franchise est usurpée \ vous
savez trop que toutes les préventions sont en votre faveur.
GEORGE, a part.
Quel changement!... {Haut.) Je vous assure, madame, que je vous supposais
quelque éloignement pour moi. 11 m'a toujours semblé que ma présence vous
causait une impression désagréable.
Jl LIE.
Désagréable ! oh ! non... mais îi Isle, je l'avoue,.. Une ressemblance inouïe...
avec une personne qui n'est pliii.
LES MISSISS1PIENS. 61
GEORGE.
Je le sais, madame.
JULIE.
Comment! vous le savez ? quelqu'un vous l'a dit ?
GEORGE.
D'autres personnes que vous ont remarqué cette ressemblance. Et d'ailleurs
j'ai des raisons plus particulières pour savoir combien elle est fidèle.
JULIE.
0 mon Dieu ! auriez-vous connu?... Oui, en Amérique! cela est possible 5
vous avez pu rencontrer une personne... qui portait le même nom que moi.
GEORGE.
Le même nom que porte aujourd'hui M. Bourset.
JULIE , a part , le regardant.
II est des instants où je crois que c'est lui-même qui me parle ! {Haut.) Ainsi
vous l'avez connu ?
GEORGE.
Intimement, madame.
JULIE.
Et vous ne m'avez jamais parlé de lui !
GEORGE.
Je pensais que cela vous serait pénible !
JULIE.Î
Non ! au contraire ! j'éprouve une curiosité
GEORGE.
Une curiosité ?
JULIE , à part.
Comme c'est là son regard ! {Haut.) Oui, une émotion profonde... Dites-moi ,
je vous en prie, il a dû se plaindre de moi avec amertume ?
GEORGE.
II ne s'est jamais plaint, madame , même à son meilleur ami.
JULIE , le regardant avec attention et commençant à douter.
Mais alors, comment pouvez-vous savoir...
GEORGE.
Je sais seulement qu'il a horriblement souffert.
JULIE , a part.
Mon Dieu! comme il dit cela! si c'était lui \...{Haut, avec une émotion
jouée.) Pauvre chevalier !
GEORGE , ironiquement.
Ah! vous l'avez beaucoup aimé, madame?...
JULIE , a part.
Quel ton étrange! Ce ne peut pas être lui. (Haut , essayant de sourire.)
Est-ce donc lui qui vous l'a confié ?
tome 11. 5
62 LES MISSISSIPIENS.
GEORGE.
Il ne s'est jamais vanté, pas plus qu'il ne s'est plaint.
JULIE.
Oh ! c'était un honnête homme ! ,
GEORGE.
Oui, madame.
JULIE.
Et une belle âme ! aussi belle que son visage , qui ressemblait tant au vôtre.
GEORGE.
Le mien doit vous sembler une bien pâle et bien déplaisante copie, madame.
JIJLÎE , à part.
Il en est jaloux ! ce n'est pas lui. {Haut.) Le vôtre est cent fois plus mâle ,
plus noble et plus expressif.
GEORGE.
Vous me raillez ! Il est impossible qu'un premier amour soit effacé à ce
point; quiconque aurait la prétention de vous le faire oublier serait bien pré-
somptueux ?
JULIE , avec coquetterie.
Vous croyez?..
GEORGE.
Et quiconque en aurait le désir serait bien malheureux?
JULIE , encore plus coquette.
En êtes-vous bien sûr ?
GEORGE , ému malgré lui, et avec une amertume qu'il ne peut contenir.
Le chevalier a pu l'être autrefois, mais ce fut une assurance bien ridicule de
sa part, n'est-ce pas, madame?
JULIE , à part et bouleversée.
Du dépit? Ah! grand Dieu! c'est bien lui ! (Haut et se remettant tout de
suite.) Je vois que vous méprisez beaucoup les femmes, M. Freeman !
GEORGE , se reprenant.
Si j'avais eu quelque raison pour le faire, vous m'eussiez converti, madame.
JULIE , à part.
Ah! lu crains de te trahir, à présent! C'est déjà fait, va!
GEORGE.
Vous aurais-je offensée ? J'ai eu tort de vous parler du chevalier; je m'étais
promis de ne jamais le faire.
JULIE.
Pourquoi donc? C'est un bomme dont le souvenir me sera toujours cher,
monsieur. Si je lui ai fait du mal en épousant M. Bourset, j'ai expié cet acte de
soumission envers mes parents par de longs regrets et des larmes bien a mères.
Si je me suis attachée à mon mari, c'est par devoir, non par inclination ; mais
je suis restée fidèle à la mémoire du chevalier, car je n'ai point eu d'amants.
Le monde le sait !
LES MISSISSIPIENS. 65
GEORGE , à part.
Le monde le dit!
JtLIE, à part.
Lui inspirer du respect, c'est le plus sûr à présent.
GEORGE , à part.
Après tout, elle dit peut-être la vérité. {Haut.) Si le chevalier revenait à la
vie, il serait touché de vous entendre parler ainsi, madame.
JULIE.
Si le chevalier revenait à la vie , monsieur, je ne pourrais plus prétendre à
son amour, et je ne le voudrais pas, car le devoir a pour les âmes élevées
d'austères consolations ; mais je me flatte que le chevalier m'estimerait et serait
mon meilleur ami.
GEORGE , ému.
Je crois aussi que cela serait si vous le vouliez, madame.
JULIE.
Puisque le sort a tranché le fil de sa vie, je désire du moins que son ami
reporte sur moi un peu de cette honnête affection que j'eusse voulu lui faire
connaître.
GEORGE.
Oh ! madame , je vous prends au mot avec reconnaissance.
(11 lui baise la main, puis se promène avec quelque agitation.)
JULIE, à part.
Oh ! je te tiens maintenant , et tu m'aimeras toujours ; mais comme par le
passé, en pure perte , car un tel lien serait dangereux désormais. La colère et
la jalousie se déchaîneraient à la moindre familiarité.
GEORGE , a part, se promenant dans le salon.
Oui, je crois qu'elle a conservé des sentiments élevés et que je puis lui parler.
Le moment est venu, {lise rapproche.) Madame, puisque vous me traitez avec
une si généreuse confiance, j'oserai m'enhardir jusqu'à remettre en vos mains
un secret où ma conscience est intéressée et mon honneur engagé.
JULIE.
Parlez, monsieur George, parlez-moi comme à une sœur. {A part.) Où
veut-il en venir à présent ?
GEORGE.
Je veux vous parler de votre fille. Elle n'est point auprès de vous. Le bruit
court dans le monde qu'elle s'est retirée au couvent par vocation religieuse.
Vous-même vous le croyez peut-être?...
JULIE, palissant.
A cet égard, monsieur George, je n'ai de comptes à rendre qu'à Dieu, ce
me semble !
GEORGE.
Aussi Dieu vous demandera un compte sévère ! permelleï ;i un frère de vous
le rappeler.
(il LLb MlSSiSSIPIt;>.>.
JULIE, à part.
Peut-on rien voir de plus pédant? {Haut.) Mon cher monsieur Freemau ,
j'espère que Dieu trouvera mon cœur pur. Voyons, que vouliez-vous dire ?
GEOKGE.
Si vous vous blessez au premier mot !...
JUUIE.
Non, je sais que vous êtes philosophe, et que vous n'agissez comme per-
sonne. Dites toujours.
GEORGE.
Vous ignorez où est votre filie... et je présume que vous désirez vivement le
savoir.
JULIE, vivement.
Le savez-vous donc, vous?
GEORGE.
Oui, et je vous l'apprendrai, quand vous m'aurez promis de veiller sur elle
avec un peu plus de sollicitude et d'énergie que vous n'avez fait jusqu'ici.
JULIE.
C'est elle qui s'est plainte de moi à vous ?
GEORGE.
Non , c'est moi qui ai observé.
JULIE.
Mais cela est fort singulier ! Il y a précisément un an que ma fille est au
couvent, et je ne crois pas que vous l'ayez jamais vue auparavant.
GEORGE.
Je l'ai vue il y a un an précisément... un jour que jevenais pour me présen-
ter dans votre maison.
JUUIE.
Le jour où elle a disparu, peut-être !... C'est vous qui l'avez enlevée?... Oh î
elle avait la tête montée pour vous avant de vous avoir vu , je le sais ! Avouez
donc tout , vous l'avez séduite , dites , monsieur, dites !
GEORGE.
Séduite ! oh ! madame! vous ne m'en croyez pas capable... Mais le hasard...
Si vous daignez m'accorder un peu d'attention . je vous conterai tout ce qui
s'est passé.
JULIE.
Ah! vous l'avez revue depuis! {A part.) Une intrigue où je suis affreuse-
ment jouée !...
GEORGE.
Vous êtes trop irritée contre moi dans ce moment...
JULIE, d'un Ion forcé.
Nullement, monsieur, nullement!... Mais il me semble si étrange que, me
connaissanl i peine, vous soyez l'ami et le confident de ma fille!... Je suis sa
mi (oui , ci. quelqiu légère que je si mble, quelque philosophe que vous
LES MISSISSIPIENS. (5j
paraissiez, j'ai le droit de trouver fort suspecte une intimité mystérieuse entre
ma fille et vous !
GEORGE.
Vous auriez grand tort de suspecter son innocence et ma loyauté.
JULIE.
Ah! de grands mois, je connais cela. Mais il n'en est pas moins vrai, mon-
sieur, que vous faites à mon insu la cour à ma fille. Vous plaira-t-il de me dire
où vous l'avez cachée ?
GEORGE.
Je venais exprès pour vous l'apprendre; mais, si vous me parlez ainsi, je ne
vous dirai rien. Il me semblait que voire premier mouvement serait la joie et
l'impatience de la revoir; je ne trouve en vous que froideur pour elle et mé-
fiance envers moi. Je me retire ; je vous trouverai peut-être mieux disposée un
autre jour.
JULIE.
J'attendrai donc, pour vous écouler, que vous soyez mieux disposé vous-
même. Peut-être senlirez-vous que le rôle que vous jouez en ce moment est
indigne d'un homme aussi grave et aussi vertueux que vous avez la réputation
de l'être. J'espère qu'à notre prochaine entrevue vous me déclarerez nettement
vos intentions à l'égard de ma fille.... afin que je voie le parti que j'ai à
prendre....
(George la salue.)
JULIE , à part , lui rendant son salut.
Ah ! ceci ne peut se supporter. II feignait de ra'aimer ! Je me vengerai de cet
outrage ! J'ai été jouée indignement!
(Elle se retire dans ses appartements. George, au moment de passer dans le jardin,
voit entrer Louise et s'arrête. Louise est en toilette de bal.)
GEORGE.
Est-ce un rêve ? Vous ici , Louise , et ainsi parée , quand je vous ai laissée
sous le voile et derrière la grille du couvent ?
LOUISE.
Oh! vous êtes bien étonné , n'est ce pas, mon ami? Je le suis encore plus
que vous , peut-être ; moi aussi , je crois rêver. Mais vous venez au bal , a ce
que j'ai ouï dire ; nous pourrons peut-être nous parler.
GEORGE.
Au bal ! au bal chez le duc?
LOUISE.
C'est chez le duc ? Je ne le savais pas. Oh ciel ! je ne veux plus y aller ; on
ne m'y traînera pas de force. Ah! si vous saviez comme on m'a trompée pour
m'amener ici ! On m'a dit que ma mère élait mourante.
GEORGE , à part.
Ils ont quelque méchant projet. (Haut.) Allez au bal . Louise, je vous y sui-
vrai; je ne vous perdrai pas de vue . soyez tranquille.
66 LES MISSISSIPIENS.
LOUISE.
Vous êtes agile , monsieur Freeman ! que se passe-t-il donc ?
GEORGE.
Je ne sais, mais je crains quelque trahison.
LOUISE.
Oh! moi, je ne crains rien, vous êtes près de moi.
GEORGE.
Fiez-vous à moi, mon enfant ; mais ne vous fiez pas trop à vous-même.
Vous allez au bal, ne craignez-vous pas que l'enivrement de ce premier triom-
phe que vous allez remporter ne vous réconcilie avec les projets de votre
père ?
LOUISE.
0 mon ami, vous ne le croyez pas! Et d'ailleurs... si vous le craignez...
voyez, je puis m'échapper encore , retourner au couvent , et n'en plus jamais
sortir.
GEORGE.
Non, Louise; vous savez bien que je vous détourne autant que je le puis
de ces idées. Il est temps que vous voyiez le monde , que vous sachiez quels
sont ses avantages et ses séductions, et ce que vous devez choisir d'une vie
modeste et pure ou d'une ivresse d'ambition et de vanité.
LOUISE.
Oh ! mon choix sera bientôt fait. Tenez , George, ce n'est pas bien ; vous
êles toujours porté à croire que les femmes sont vaines et coquettes; vous me
soupçonnez moi-même, comme si vous ne me connaissiez pas, depuis un an
que je vous dis toutes mes pensées. Il faut que vous ayez été bien trompé dans
vos amitiés pour être si méfiant , même envers moi.
GEORGE.
Chère, excellente enfant ! [A part , avec tristesse.) Pourquoi suis-je né
quinze ans trop tôt !
LOUISE.
0 ciel , mon père ! George, ayez l'air de ne me pas connaître.
( Ils s'éloignent l'un de l'autre précipitamment. Bourset entre et les observe. )
BOURSET, a part.
Julie ne m'a pas trompé, ils s'entendent à merveille. (Haut.) Ma fille, votre
mère vous demande ; allez la trouver.
(Louise va pour sortir, un domestique se présente avec un bouquet.)
noi USET.
Qu'est-ce que cela ?
LE DOMESTIOI g.
Avec la permission de monsieur le comte, c'est un bouquet pour mademoi-
selle.
BOl R81 i
Dr quelle part?
LES MISSISSIPIENS. G7
LE DOMESTIOtE.
De la part de 31. le duc de Montguay.
BOURSET, lui donnant de l'argent.
Tenez, mon ami. (A Louise.) Prenez ce bouquet , ma fille.
LOUISE.
Oh ! mon papa , je n'aime pas les fleurs.
BOURSET.
Vous les aimez , au contraire. Prenez , vous dis-je.
(Louise obéit , regarde George, et laisse tomber le bou quet. )
BOURSET.
Ramassez votre bouquet , ma fille.
LOUISE.
Mais, mon papa , l'odeur des fleurs me fait mal.
BOURSET.
Elle vous fera du bien aujourd'hui. Ramassez votre bouquet.
LOUISE, ramasse le bouquet.
Oh ! il est si lourd , c'est fort incommode au bal ! Que peut-on faire de ce
gros vilain bouquet ?
BOURSET.
Emportez-le , et allez trouver votre mère.
(Louise sort en effeuillant le bouquet. )
SCÈNE VI.
BOURSET , GEORGE.
BOURSET.
Votre serviteur , monsieur Freeman ; j'ai deux mots à vous dire , ni plus ni
moins. Vous voulez épouser ma fille, cela ne se peut pas.
GEORGE.
Je ne me suis pas expliqué à cet égard, monsieur; mais si telle était mon in-
tention, je crois que vous ne me la refuseriez pas.
BOURSET.
Vous vous trompez. Ma parole est irrévocable. Ma fille est promise.
GEORGE.
Je le sais , monsieur; mais, comme vous aurez toujours un million a rendre
à M. le duc de Montguay, quand le moment sera venu , vous ne serez pas
obligé de lui livrer votre fille.
BOl KSET , A part.
Est-il sorcier , ou le vieux duc tombe-t-il en enfance jusqu'à raconter ainsi
nos affaires ? (Haut.) El d'où étes-vous si bien informé , monsieur .'
68 LES MISSISSIPIENS.
GEORGE.
Peu importe ! Il me suffit que ce soit la vérité. Ainsi ce ne serait pas là le
prétexte plausible de votre refus.
BOURSET, à part.
Ce diable d'homme me déplaît. {Haut.) Serais-jedonc obligé de motiver mon
refus ?
GEORGE.
Vous ne voudriez pas me faire d'insulte.
BOURSET.
Eh bien ! s'il vous fallait une raison , il y en aurait une bien simple : c'est
que vous n'avez pas le sou.
GEORGE, à part.
A la bonne heure! voici le Samuel d'autrefois ! {Haut.) Mais , monsieur,
lorsque vous donnerez votre fille à M. le duc de Montguay, vous n'aurez pas
le sou vous-même, comme il vous plaît de dire ; autrement vous rembourse-
riez le million, et ne donneriez pas votre fille , je le suppose , par goût , à un
octogénaire. Ainsi ce n'est pas encore là la raison.
EOtRSET.
Eh bien ! monsieur , il y en a une autre , c'est que vous n'avez pas de nom,
GEORGE.
On peut toujours en acheter un !
BOURSET.
Comme j'ai fait, vous voulez dire? Mais il faut avoir de l'argent pour cela .
ça coûte cher!
GEORGE.
Et cela ne sert à rien.
BOURSET.
Si fait , cela sert à tout ; avec un nom on a du crédit et de la faveur; ma
fille sans dot sera duchesse, et bientôt , veuve d'un octogénaire , comme vous
dites , elle pourra épouser un prince.
GEORGE.
Et pour peu qu'il ait quatre-vingt-dix ou cent ans, elle pourra en troisièmes
noces épouser le roi.
BOURSET.
Vous avez de l'esprit!
GEORGE.
Et vous aussi. Mais allons au fait : vous faites un calcul que vous croyez bon,
et je vais vous prouver qu'il ne vaut rien. Vous croyez que la roture s'élève
en s'accrochant à la noblesse, vous vous trompez : c'est la noblesse qui s'a-
baisse en se rattrapant à la roture.
BOURSET.
Ah ! je snis bien que la noblesse dégringole; mais avant qu'elle soit par
terre , nous serons tous morts.
LES M1SSISSIPIENS. G9
GEORGE.
Il est possible qu'elle se soutienne jusque-là dans l'opinion; mais , en fait
d'argent et de pouvoir, elle est déjà morte. La manie qu'ont les traitants de
s'anoblir n'est qu'une sotte vanité qu'ils tâchent de se dissimuler à eux-mêmes
en se persuadant qu'elle aide à leur fortune. Us se trompent , on se moque
d'eux, et voilà tout.
BOURSET, à part.
Voilà un original bien osé , de me parler ainsi en face!
GEORGE.
Et puis , comme la noblesse est incontestablement ruinée...
EOrjRSET.
Elle ne l'est pas encore , c'est moi qui vous le dis.
GEORGE.
Elle le sera dans six mois , dans six jours peut-être , grâce à vous et à vos
confrères, vous le savez bien. Que pourra-t-elle vous donner quand vous lui
aurez tout pris? Ses titres , ses armoiries? Qu'en ferez-vous alors ? Vous voyez
bien qu'il n'y a là que mensonge et fumée.
BOURSET.
Vous raisonnez serré, maître Freeman, et votre conclusion est que vous devez
épouser ma fille par la raison que vous n'avez ni argent ni blason ! Il n'en
sera pourtant rien, je vous jure.
GEORGE.
J'aurai un blason quand je voudrai , et de l'argent , à coup sûr, j'en aurai.
BOURSET.
Ouais? seriez-vous un homme adroit?
GEORGE.
Non , mais je suis aussi laborieux que vous et beaucoup plus intelligent.
BOURSET.
Ah oui ! vous êtes philosophe ! ça vous mènera loin.
GEORGE.
Je suis cultivateur , monsieur , et négociant , et je suis en train de faire for-
tune.
BOURSET.
Eh bien ! quand ce sera fait , vous reviendrez , et on verra.
GEORGE.
Je serai riche le jour où vous serez ruiné. Prenez garde qu'alors je ne vous
en dise autant.
BOURSET, à part.
Quel diable d'original! c'est peut-être un habile compère. {Haut.) Expli-
quez-moi ça.
GEORGE.
Vous savez bien qu'il y a de belles et bonnes terre à la Louisiane, et vous
savez bien aussi qu'il n'y a pas de mines d'or? Vous savez bien que Crouzat a
cédé sou privilège pour rien ?
70 LES MISSISSIPIENS.
BOURSET , effrayé.
Monsieur, doucement , doucement ! ne criez pas si haut des choses que vous
ne savez pas.
GEORGE.
Oh! mon Dieu , j'étais présent à la signature de l'acte.
BOURSET, à part.
Aïe!
GEORGE.
Et j'ai travaillé dix ans avec Crouzat à la recherche des mines .
BOURSET , baissant la voix et ouvrant les yeux.
Eh bien ! ces mines ?
GEORGE.
Il n'y en a pas , vous le savez de reste...
BOURSET, hébété.
Qu'y a-t-il donc ?
GEORGE.
Des forêts, des troupeaux, des pâturages; il ne manque que des bras, et
c'est absolument la fable du trésor caché dans le champ du laboureur. En le
cherchant , on remue la terre, on la fertilise, et c'est ainsi , et non pas au-
trement, qu'on s'enrichit en Amérique.
BOURSET, tâchant de reprendre de l'assurance et d'un ton brutal.
Vous ne savez pas ce que vous dites !
GEORGE.
Oh ! j'en fournirai la preuve à qui me la demandera.
BOURSET , à part.
Que la peste étouffe le philosophe! Heureusement , je le tiens par son côté
faible. (Haut.) Vous êtes donc amoureux de ma fille ?
GEORGE.
Pourquoi me faites-vous cette question, puisque vous ne voulez pas me la
donner en mariage?
BOURSET.
C'est que vous ne me paraissez pas dépourvu de sens , et on pourrait peut-
ê(re s'entendre avec vous par la suite.
GEORGE.
Ce ne sera pas long , car dans quelques jours le duc aura gagné les douze
millions que vous lui promettez, ou perdra celui qu'il vous a confié.
BOURSET.
H est certain que s'il y a beaucoup de gens comme vous , qui vont décrier
nos affaires et nous ùter la confiance publique...
GEORGE.
Il y aura toujours des gens pour dire la vérité et des gens pour l'entendre.
Ainsi , jouissez vile de voire reste, vous touchez au dénoùineut.
LES MISSISSIP1ENS. 71
BOl RSET, à part.
II me donne froid, ce sauvage! {Haut.) Et si je suis ruiné, puis-je refuser
ma fille au duc de Montguay ?
GEORGE.
Oui.
BOURSET.
Touchez-là ! Mais qui remboursera le million?
GEORGE.
Vous et moi.
BOURSET.
Avec quoi ?
GEORGE.
Avec notre travail et notre probité.
BOURSET.
Hum !... Allons , faites la cour à ma fille sous les yeux de sa mère , bien en-
tendu ; mais pas un mot de ceci, et pas une démarche qui me discrédite au-
près du duc.
GEORGE.
Je ne m'engage à rien de semblable.
BOURSET, à part.
Eh bien! ni moi non plus, car je ne suis pas encore ruiné (Haut.) Nous
reparlerons de cette affaire, et, en attendant, partons pour le bal j il est
temps.
GEORGE.
Avec ces dames?
BOURSET.
Vous irez dans ma voiture , elles iront dans la leur; nous froisserions leurs
atours. Venez-vous?
GEORGE.
Soit ! (A part.) Je m: te lâcherai pas.
BOURSET , de même.
Je saurai bien te tenir ?
(Ils sortent. )
SCÈNE VII.
JULIE , LOUISE, regardant à la fenêtre.
LOUISE.
Parlons-nous , maman ? voilà la voiture dt* papa qui s'en va , la nôtre at-
tend.
JULIE.
Un instant , ma fille , j'ai quelques mois à vous dire.
72 LES MISSISSIPIENS.
LOUISE.
Oh ! j'écoute, maman.
JULIE.
Parlez-moi avec franchise, mon enfant, ouvrez-moi votre cœur comme h
votre meilleure amie.
LOUISE, avec effusion.
Oh oui ! ma chère maman.
JULIE.
Vous connaissez George Freeman?
LOUISE.
Un peu.... maman...
JULIE.
Dites toute la vérité; voire mère veut votre bonheur, mon enfant. George
m'a demandé votre main (Louise tressaille) , et j'ai promis de la lui accorder,
si je puis m'assurer que son affection pour vous est sincère.
LOUISE , émue.
Oh ! s'il vous l'a dit, maman , j'en suis bien sûre.
JULIE.
Louise , vous me trompez ; vous ne m'aimez donc pas?
LOUISE.
Oh! ma bonne mère, aimez-moi, car je ne demande qu'à vous chérir do
toute mon âme.
JULIE , la caressant.
Eh bien! ma fille, il t'a parlé d'amour?
LOUISE.
Eh bien ! maman , je vous le jure , il ne m'en a jamais dit un mot.
JULIE.
Mais il t'a parlé de mariage , au moins?
LOUISE.
Pas davantage. Il me disait toujours qu'il avait borreur du mariage , au con-
traire , et qu'il ne connaissait pas de lien plus avili par l'ambition et la cupidité.
JULIE , à part.
Ceci est pour moi. (Haut.) Et lorsqu'il t'a enlevée, où t'a-t-il conduite?
LOUISE.
Oh ! il ne m'a pas enlevée ; c'est moi qui voulais me tuer.
JULIE.
Par amour pour lui?
I 01 ISE.
Je ne le connaissais seulement pas ! Mais c'est que je m'imaginais!... oh!
pardonnez-moi, maman , j'avais bien tort; car vous ("les si bonne pour moi!...
je m'imaginais que vous ne m'aimiez pa
LES 3I1SSISSIPÏENS. 73
JULIE.
Et lui , il t'a persuadé qu'il t'aimait ?
LOUISE.
Oh ! maman ! si vous ne me disiez pas qu'il vous a demandé ma main , je ne
le croirais pas , car il m'a toujours traitée comme un enfant. Au couvent , il
passait pour mon oncle , et il venait me voir seulement une fois par semaine à
la grille du parloir. Et puis , peu à peu , je ne sais comment , il est venu plus
souvent, et il restait plus longtemps, mais toujours en présence delà tou-
rière, et il me parlait avec une bonté , mais aussi avec une sévérité qui me te-
nait dans la crainte , de sorte que je ne sais pas encore s'il m'aime , ou s'il a
eu pitié de moi.
JULIE.
Et si tu le crains , lu ne l'aimes pas , toi ?
LOUISE.
Oh ! je l'aime plus que je ne le crains , maman !
JULIE.
Et lu consentirais a l'épouser ?
LOUISE.
Oh ! oui , si vous y consentiez !
JULIE.
Et l'a-t-il écrit quelquefois ?
LOUISE.
Oui , maman , quelquefois. Tenez, j'ai encore là une lettre que j'ai reçue
hier, il ne croyait pas me voir aujourd'hui. Voulez-vous que je vous la
montre ?
JULIE.
Sans doute.
LOUISE.
La voici.
JULIE , parcourant la lettre.
Il vous appelle sa fille ? il vous tutoie ?... II me semble que c'est le langage
de la passion , si ce n'est celui de la folie.
LOUISE.
Mon Dieu! maman , vous me faites trembler ! Qu'y a-t-il donc dans celle
lettre ? Est-ce que je ne l'aurais pas comprise?
JULIE.
La lettre esl fort tendre , à coup sûr ; mais , si je t'en montrais une de celle
même écriture et de ce même style , plus tendre encore , adressée à une autre
femme que toi ?
louise , pâlissant.
Oh ! mon Dieu! jo dirais que je me suis trompée , qu'il ne m'aime pas.
74 LES MISSISSIPIENS.
JULIE.
Cependant il le demande en mariage! Comment expliquer ceci? Tiens...
regarde !
( Elle tire une lettre de sa poche. )
LOUISE , toute tremblante , ouvre la lettre convulsivement , et lit :
« Votre indifférence me tuera... Vous ne m'aimez pas. Vous croyez que j'en
aime une autre... «
( Sa voix est étouffée. )
JULIE , prend la lettre et la continue.
« Mais c'est vous seule , c'est vous pour qui je veux vivre et mourir... »
LOUISE , tombant dans un fauteuil.
Assez !... maman , assez!...
JULIE , à part , remettant la lettre dans sa poche.
Tu ne te doutais pas , pauvre chevalier, en m'écrivant ce billet dans toute
la candeur de tes dix-sept ans , qu'elle me servirait dix-sept ans plus tard à
déjouer tes perfidies... Allons, le coup est porté ! {À Louise.) Eh bien! Louise,
avez-vous donc si peu de dignité que vous pleuriez un homme qui vous
trompe ? Allons , remets-toi , oublie-le , et allons au bal.
LOUISE.
Au bal? Le revoir! oh jamais! je mourrais de honte!.... Partons, maman,
partons !
JULIE.
Où veux -lu donc aller?
LOUISE.
Au couvent , au couvent pour jamais!
JULIE.
Pour qu'il aille encore l'égarer par de nouveaux artifices!
LOUISE.
Dans un autre couvent , où il ne pourra ni me découvrir, ni m'approcher.
JULIE.
Ce serait peut-être là le meilleur parti à prendre, si tu l'en sentais le courage.
LOUISE.
Oh ! oui , maman , j'aurai du courage, je vous en réponds ! Ah! mon voile ,
ma robe de novice ! Rendez-moi tout cela , maman, afin que je m'en aille bien
vite !
JULIE.
Je vais te les chercher. La voiture nous attend, nous pouvons aller à Chelles.
LOUISE.
Où vous voudrez, maman, pourvu que ce soit bien loin de lui.
(Julie sort.)
LOUISE , seule , arrachant les fleurs de ses cheveux.
Oh ! celle parure maudite que je porlaisdéja avec orgueil, en songeant qu'elle
m'embellira il à ses yeux!... Il ne l'avait pas seulement remarquée... Il était
mécontent, inquiet de me voir aller au bal ; sans doute celle qu'il aime doit
LES MISSISSIPIENS. 75
s'y trouver, et ma présence les eût gênés... Mais après tout , il ne m'a jamais
rien promis. {Se laissant tomber sur un fauteuil, les cheveux épars et ses
parures gisant par terre.) Quel rêve ai-je donc fait ! Insensée que je suis !
Ah ! je l'aimais , moi , et j'aurais su me faire religieuse , et vivre à jamais re-
tirée du monde , cloîtrée , oubliée de tous , pourvu qu'une heure , un instant ,
qu'une fois dans l'année, il fût venu me dire, au travers de la grille: «Mon
enfant , je veille sur vous. » Mais à présent, je ne peux pas, je ne veux pas
le revoir... Et mes jours se consumeront dans l'ennui mortel de la solitude,
dans l'horreur de l'abandon... car personne ne m'aime, moi! personne ne
m'a jamais aimée. Que cette idée fait de mal... elle donne la mort... Oui , je
me sens mourir!.. Maman !... J'étouffe ! Ah!..
( Elle veut se lever, chancelle et retombe évanouie sur le fauteuil.)
JULIE , rentre avec le voile et la robe de novice.
Allons , Louise , du courage... Eh bien !.. Elle ne répond pas... Louise...
vous souffrez donc beaucoup?... Comme elle est froide !... Oh ! je lui ai fait
bien du mal... Oui , cela fait bien du mal , un premier amour brisé!... On en
lit , on dit que ce sont des larmes d'enfant... On croit que le luxe , la parure,
l'enivrement de l'orgueil, vous consoleront en un jour... Onlc croit soi-même...
Et cela n'est pas vrai, on souffre longtemps... On souffre toujours !... On
n'aime plus , mais on a honte de soi-même , et à chaque déception , à chaque
douleur qu'on rencontre dans la vie, on se dit : C'est ma faute, j'aurais pu être
heureuse... Je ne l'ai pas voulu. ..J'ai manqué de courage... J'ai eu peur de la
misère .'..Louise... Louise !...ma fille, ah !.. je l'ai tuée... J'ai tué ma fille !...
( Elle la saisit dans ses bras et tâche de la ranimer. Louise revient à elle-même , la re-
garde d'abord sans la reconnaître , puis se jette dans ses bras et fond en larmes.)
JULIE , pleurant.
Ma fille , vous êtes bien mal.
LOUISE.
Parlons , maman.
JULIE.
Non, mon enfant, vous ne le pouvez pas... Je serais trop inquiète de me
séparer ainsi de vous; venez , vous allez vous reposer sur mon lit.
LOUISE.
Eh bien, maman, comme vous voudrez. Allez au bal, j'attendrai votre
retour.
JULIE.
Non , je ne vous quitterai pas. Jamais, jamais, je ne te quitterai plus...
LOUISE.
Oh ! que vous êtes honne pour moi , maman ! vous m'aimez , vous ?
(Elle se jette à son cou. )
JULIE.
Et si je vous aime , Louise , vous vous consolerez, n'est-ce pas ?
LOUISE.
Oh ! maman , je l'aurais haï, mais je l'aimerai pour m'avoir rapprochée de
76 LES MISSISSIPIENS.
vous aujourd'hui ! Ah! j'étais bien ingrate de douler de volrc cœur! il sera
mon refuge dans l'avenir !
JULIE, à part.
Et le lien sera mon refuge aussi contre le passé. (Haut.) Viens dans ma
chambre ; tu dormiras , je veillerai près de toi. (A part et soutenant sa fille
dans ses bras.) Mon Dieu ! voici pourtant une idée de bonheur ; pourquoi ne
l'avais-je pas encore comprise?
ACTE III.
( A l'hôtel Bourset. — L'appartement de Samuel Bourset.)
SCÈNE PREMIÈRE.
LE DUC , BOURSET.
BOURSET.
Levé avant midi , monsieur le duc? Après la fatigue de votre bal ? Vraiment ,
vous êtes de fer. Vous rajeunissez tous les jours !
IE DUC.
Le duc de La F... est venu m'éveiller ce matin avec une nouvelle qui m'a
ôté l'envie de me rendormir, je vous assure.
BOURSET.
Parbleu ! la belle fête que vous nous avez donnée cette nuit ! Je suis sûr qu'il
ne sera bruit d'autre chose ce soir à la cour et à la ville.
LE DUC.
Il s'agit bien de mon bal! Parlez-moi donc de ce qui occupe tout le monde
et de ce qui m'inquiète en particulier. Que dites-vous de l'arrêt?
BOURSET.
Celui de ce matin? C'est un arrêt comme tant d'autres.
LE DUC.
C'est un arrêt comme il ne s'en est jamais vu ! un arrêt à nous ruiner tous !
une exaction , une infamie !
BOURSET.
Bah ! voilà comme vous êtes tous, avec vos méfiances et volrc ignorance des
affaires! Est-ce qu'il est exécutable, cet arrêt? Et d'ailleurs, est-ce qu'il con-
cerne les partisans du système?
LE M ( .
Partisans ou récalcitrants , il frappe (ont le momie. On parle déjà d'arresta-
tions, de visites domiciliaires . de Bastille, de procès, de potence, «inc sais-
LES MISSISSIPIENS. 77
je? Pour nous faire donner notre argent plus vite, et Dieu sait que pourtant
nous allons assez vite comme cela , voilà qu'on imagine de nous le prendre de
force ! Merci Dieu ! défense à quiconque veut avoir des valeurs monnayées , de
garder chez soi plus de cinq cents livres ! et le reste de notre fortune , on nous
le restitue en papier.
BOURSET.
Eh bien ! que vous faut-il donc? Le papier vaut dix fois l'argent, et vous
n'êtes pas content !
LE DUC.
Voilà un joli arrangement ! L'État déclare que le papier décuple mes rentes,
et mon tapissier, mon maître d'hôtel , mon cordonnier, mon valet de chambre,
me déclarent qu'ils ne recevront plus aucun payement effectué dans cette belle
monnaie. Nous habillera-l-on avec du papier maintenant? Nous chaussera-t-on
avec, ou nous en fera-t-on manger? Qu'est-ce qu'une valeur fictive qu'on nous
force à recevoir, et qu'on ne nous permet pas d'échanger? Si ce papier est
meilleur que l'argent , qu'on nous le reprenne quand nous n'en voulons plus ,
et qu'on nous rende ce vil métal dont nous voulons bien nous contenter. Que
diable! ceci est une plaisanterie de fort mauvais goût, monsieur Bourset!
jamais on n'a imaginé de dépouiller les gens pour les empêcher de se ruiner.
BOURSET.
Vous m'affligez , monsieur le duc , vrai! vous me faites de la peine.
LE DUC.
Pardieu ! j'en suis fort marri. Mais votre système m'en fait bien davantage,
à moi.
EOtRSET.
Est-il possible qu'un homme de votre sens et de votre rang écoute et répète
les propos de la populace iguorante et couarde !
LE DUC
II s'agit bien de propos ! Le papier-monnaie tombe-i-il en discrédit , oui ou
non? Le système de Law a-t-il perdu la confiance publique ? dites. Les actions
sur toutes vos belles entreprises , après avoir follement décuplé , sont-elles déjà
retombées au-dessous de leur valeur première ? Osez le nier ! Et où s'arrêtera
la baisse ?
BOURSET.
Si la coufiance publique est ébranlée , n'est-ce pas la faute des ambitieux
et des intrigants qui excitent, à force de mensonges, de puériles frayeurs?
N'est-ce pas celle des gens timides qui les écoutent ? Ah ! j'en étais bien sûr,
que vous arriveriez à me faire des reproches. Je vous le disais bien, l'an der-
nier, quand vous voulûtes absolument prendre ces actions ! Vous êtes tous
les mêmes. Au moment de gagner la partie, on la perd , parce que chacun,
frappé de panique, retire son enjeu , et paralyse l'homme habile qui tient les
cartes !
1 s DOSESTIQ1 i
M. le duc de La F... demande à parler à monsieur le comte.
tome ir. 0
7.S LES MISSISSIPIENS.
BOURSET.
Failes-le entrer dans mon cabinet , mais pas par ici ; par le grand salon. Je
suis à ses ordres dans un instant.
( Le domestique sort. )
LE DUC.
Pardieu ! il est inquiet lui-même , votre duc de La F..., qui s'entend si bien
aux affaires ! Tout le monde Test. Paris est consterné , et le peuple s'agite.
BOTJRSET.
Le peuple ! le peuple! Si on écoutait le peuple, personne ne ferait fortune ,
et pour empêcher l'État de s'acquitter envers les hautes classes , il pillerait à
son profit le trésor public ! Belle autorité, ma foi, que le peuple !
LE DUC.
Le peuple a des instincts de sagesse et d'honnêteté, tout aussi bien que
nous , et nous, nous avons des accès d'avidité et de démence pires que les siens.
LE DOMESTIQUE.
La voiture de M. le duc de M... entre dans la cour. Faut-il faire entrer M. le
duc dans le cabinet de monsieur le comte ?
EOURSET.
Faites. J'y suis dans l'instant.
( Le domestique sort. )
LE DUC
Voilà M... aussi qui prend l'alarme. Mon cher Samuel , vous en aurez gros
sur les bras aujourd'hui ; chacun est mécontent.
BOURSET.
Est-ce donc ma faute si l'on a rendu cet arrêt? C'est une imagination de
M. le ministre des finances ; mais le parlement y fera opposition, et dans peu
de jours il sera révoqué.
LE DUC.
Il faut bien l'espérer. La peste soit du d'Argenson avec ses coups d'État!
LE DOMESTIQUE.
M. le comte de Horn , M. le comte de ... et M. le marquis de ...
BOURSET.
Toujours dans mon cabinet. Introduisez lu tous ceux qui viendront.
( Le domestique sort. )
LE DUC , voulant sortir.
Allons, venez ! voyons ce qu'ils disent , et ce que vous allez leur répondre.
BOURSET.
Un instant, monsieur le duc; je vois bien que tous mes actionnaires vont
venir me chanter un chœur de lamentations. Laissez l'assemblée se compléter,
et vous verrez comme je répondrai.
LE DUC.
Ils vont tous vous redemander leur argent. El qu'est-il devenu?
1MU KSET.
Ce que vous avez voulu qu'il devint, du papier !
LES MISSISSIPIENS. 79
LE DUC.
Belle denrée! Je voudrais qu'on en servit aux soupers du régenl.
BOURSET.
Et si je ne l'avais converti suivant vos désirs , où en seriez-vous aujourd'hui ?
LE DUC.
Ma foi , nous le cacherions dans nos caves , et vous auriez dû le cacher dans
les vôtres, afin de pouvoir nous le restituer en cas d'alarme.
BOURSET.
Oui , pour qu'il fût saisi chez moi et confisqué sans retour. Oh ! les choses
vont mieux comme elles vont ! Dans un mois, la confiance renaîtra, les actions
remonteront, et vous rirez bien de ce que vous me dites aujourd'hui. Allons
donc ! monsieur le duc ; il faut se conduire ici comme un général à la veille
d'une bataille.
(Le domestique, puis George.)
LE DOMESTIQUE.
Plus de vingt personnes demandent monsieur le comte et attendent dans son
cabinet.
BOUitSET, apercevant George.
C'est bien, j'y vais.
( Il veut sortir. )
geokge , l'arrêtant.
Permettez , monsieur de Puymonforl ; j'ai deux mots à vous dire.
BOURSET.
Pardon , monsieur Freeman , je n'ai pas le temps.
GEORGE.
J'insiste, monsieur. Ce que j'ai à vous dire vous intéresse plus que moi , et
monsieur le duc ne sera pas fâché de l'entendre.
LE DUC
Est-ce relatif à l'arrêt ? Je ne m'intéresse pas à autre chose aujourd'hui.
BOURSET, au duc.
Cet homme est un intrigant ou un fou. Ne l'écoutez pas.
LE DUC.
Ce n'est ni l'un ni l'autre; je l'écouterai , moi. Parlez , monsieur Freeman.
GEORGE.
Ce que je vous avais dit , monsieur de Puymonforl , j'en étais trop bien in-
struit pour l'avancer à la légère. Aujourd'hui le fait est avéré, et le grand
leurre est anéanti. Il n'y a pas de mines d'or à la Louisiane ; il n'y en a jamais
eu , il n'y en aura jamais.
LE DUC
J'en étais sûr !
bourset, a George.
Monsieur, on sait de quelle coterie vous êtes l'agent. Vous allez souvent à
Sceaux, et vous êtes l'ami des frères Paris. Mais je vous avertis que personne
ici ne conspire contre le régenl , et que vous ne ferez point de dupes.
SO LES MISSlSSIl'lIvNS.
GEORGE.
Jo ue conspire contre personne ; je ne conspire pas surtout contre la fortune
publique.
LE DUC.
Comment ! monsieur Freeinan , vous croyez que M. Bourset...
GEORGE.
Je n'accuse personne , et il me siérait fort mal de me venger des imputations
de M. Bourset. J'admets sa bonne foi, et je vous déclare qu'il peut être dans
une voie d'erreur et d'enivrement dont il sera victime lui-même.
LE DUC.
Ëcoutez-le, monsieur Bourset , M. Freeman parle en galant homme.
BOURSET.
Écoutez-moi un moment , monsieur le duc , deux mots éclaireront la ques-
tion. Monsieur fait la cour à ma fille ; je l'ai soustraite à ses poursuites , je lui
ai refusé sa main, et, par vengeance, il veut flétrir mon honneur et ruiner
mon crédit. Expliquez-vous avec lui maintenant, vous, monsieur le duc, à qui
ma fille est promise.
LE DUC
Ah ! pardieu ! ce serait trop fort qu'on voulût m'enlever à la fois la main de
Louise et mon million , s'il est vrai qu'il repose sur la confiance que votre nom
inspire. Optez, monsieur Freeman, laissez-moi l'un ou l'autre, s'il vous plaît.
GEORGE, à Bourset, avec indignation.
Vous venez de dire une parole bien imprudente , monsieur Bourset. C'est in-
sensé ce que vous venez de faire! Bien n'enchaînera plus mon indignation.
Venez, monsieur le duc , venez entendre la vérité; je la dirai devant tous.
(Il veut sortir, le duc le suit.)
BOURSET, se plaçant devant eux.
C'est à vous d'opter, monsieur le duc. Cet homme, avec de faux renseigne-
ments et des preuves absurdes, que, dans le premier mouvement de frayeur,
chacun acceptera sans examen , va ruiner mon crédit et vous faire perdre, par
conséquent, les fonds que vous avez mis dans l'entreprise. Voyez si vous voulez
lui céder la main de ma fille; j'y consens, moi, car ma ruine va entraîner celle
de bien des honnêtes gens, et je saurai sacrifier mes sympathies à leurs inté-
rêts. Voyez : s'il parle et si on l'écoute, je ne réponds plus de rien.
LE DUC
Monsieur Bourset , me croyez-vous lâche ou me savez-vous homme d'hon-
neur? Si la vérité n'intéressait que moi, je pourrais refuser de l'entendre; mais
je ne suis pas seul en cause ici , et, si monsieur doit faire quelque révélation
qui soit utile aux autres, j'aime mieux perdre mon argent que ma propre
estime. (À Freeman.) Venez, monsieur !
BOURSE!, bas à Freeman.
Mi bien ' vous, monsieur, songez que vous allez décider de voire sort. Gardez
le ulencc, et vous pourrez prétendre à ma fille.
LES MISSISSIPIENS. 81
FREEMAîï, le regarde avec mépris, et se retournant vers le »ln«* :
Allons , monsieur !
(Ils entrent tous trois dans le cabinet
SCÈNE II.
.1UL1E et LOUISE, en habits du matin.
iOL'ISE.
Mon Dieu ! maman , que se passe-t-il donc? Que de voitures sont entrées dans
la cour aujourd'hui ! Je n'ai pu réussir à approcher de mon père pour lui dite,
bonjour.
JULIE.
Ton père a une existence bien malheureuse, mon enfant! Il travaille à
l'œuvre funeste de la richesse.
LOUISE.
N'est-ce pas , maman, que vous regrettez souvent le temps où, comme moi,
vous ne souhaitiez qu'un sort modeste et l'affection de ceux qui vous étaient
chers?
julie.
0 ma fille !
LOUISE , regardant à une fenêtre.
Comme le peuple est agité aujourd'hui ! Voyez donc, maman , tous les tra-
vaux semblent interrompus; on se groupe, on se parle avec inquiétude... Le
peuple est bien à plaindre , n'est-ce pas , maman?
JULIE.
Qu'en sais-tu? mon enfant.
LOUISE.
Oh ! j'y pense souvent , et je prie Dieu tous les jours pour que cela change et
qu'il n'y ait plus de pauvres.
SCÈNE III.
Les précédents, BOURSET.
BOURSET, fort ému, sur le seuil de son cabinet, et parlant a ceux qui y sont.
Écoutez-le donc , messieurs, je lui cède la place ; il me siérait mal de disputer
avec l'ignorance et la mauvaise foi. Il me répugnerait d'avoir à défendre mon
honneur contre la calomnie et la vengeance. Je laisse à vos consciences le soin
de me justifier et à la sienne la lâche de le punir.
( Il laisse retomber les battants de la porte et revient paie et tremblant tomber sur une
chaise, sans voir sa femme et sa fille.)
82 LES MISSISSIPIENS.
LOUISE , courant vers lui.
Qu'est-ce donc? Mon papa semble prêt à s'évanouir. Oh! mon Dieu ! maman,
voyez comme il est pâle ! Mon père, répondez-moi!... Vous souffrez?...
JULIE , s'approchant de Bourset plus lentement.
Quel malheur vient donc de vous frapper, monsieur?
BOURSET, éperdu.
Laissez-moi!... Ah!... c'est vous !... Julie. ..Louise... donnez-moi de l'eau!...
Là!... là!...
( Il montre une table. )
( Louise lui apporte précipitamment un verre d'eau.)
BOURSET, après avoir bu.
Oui... je suis mieux... c'est cela... Écoute, Louise... Non ! écoutez, vous...
Julie... Freemanest là-dedans... il parle!...
JULIE.
Eh bien ! que dit-il donc ?
BOURSET.
Il nous perd , il nous ruine , il nous déshonore !...
LOUISE.
Lui ! Oh ! c'est impossible, mon père , vous ne le connaissez pas.
BOURSET, avec flereté.
Il t'aime, ou plutôt il veut t'épouser parce que tu es riche et parce qu'il est
ambitieux, et parce qu'il est pauvre; et moi, je lui ai résisté, parce que je
veux ton bonheur et ta considération... Et maintenant, il se venge, il me traîne
a terre, il me calomnie...
LOUISE.
Oh! maman!... dites à mon père qu'il se trompe... Cela n'est pas !...
JCI.IE.
Oh! Léonce pousserait-il la haine et la vengeance à ce point?
BOURSET.
Léonce? Qui est Léonce?...
JULIE.
Rien!... un souvenir... une distraction! Mais ne peut-on enchaîner sa lan-
gue? Rentrez, défendez-vous. Pourquoi abandonnez-vous la lutte? Allons, ne
faiblissez pas... parlez à votre tour...
BOURSET.
Non... La colère... l'indignation me suffoquent... Julie, appelez-le, arra-
chez-le comme vous pourrez à cet auditoire imbécile qu'il captive. Louise...
sur un prétexte quelconque, entrez-là... montrez-vous! D'un mot, d'un re-
gard, vous pourrez l'enchaîner, vous!... Allez! l'honneur de votre père est
en péril !... Ayez un peu de courage... Vous êtes deux femmes, vous pouvez
beaucoup...
il lie, arrêtant Louise qui obéit Instinctivement et toute tremblante.
Restez là, ma tille! et vous, monsieur, rougissez de vouloir exposer T»lre
enfanl à la malignité des hommes pour sauver de vils intérêts,
LES MISSISSIPIENS. 85
DOIRSET.
Oh ! maudites soyez-vous ! femmes sans cœur qui savez vous enorgueillir et
vous parer de nos triomphes , et qui ne savez pas nous aider et nous plaindre
dans nos revers !. .. ( 77 se lève et va avec agitation écouter à la porte du ca-
binet) 11 ne m'accuse pas encore... non !... Mais il dévoilele secret de l'affaire!...
Oh ! qui peut l'avoir si bien informé?... On l'interrompt !... C'est le comte de
Horn... Celui-là me défend ! Oh ! ils ne perdront pas dans un instant l'estime
que depuis vingt ans de travail et de persévérance j'ai su leur inspirer .'... Ah !
maintenant ! des preuves!... oui, des preuves!... Est-ce qu'il en a?... S'il en
avait!... des preuves fabriquées!... des pièces apocryphes!... Ah ! comme ils
lui répondent mal... que ce comte de Horn est borné!... qu'ils sont tous lâches
et crédules !... Oui, l'acte de vente du privilège de Bourset pour cinq cents
écus... pas davantage ! Je le sais bien!... qu'est-ce que cela prouve?... Ils veu-
lent le voir... ils le commentent... Que disent-ils? des injures... contre moi...
Mais on me défend... on me défend avec chaleur!... Oui donc me défend si
bien?...
LOUISE , écoutant aussi.
C'est la voix de George Freeman, mon père !... Oh ! c'est bien lui qui vous
défend ! — II dit que vous avez été le premier trompé... que vous serez la pre-
mière victime de vos bonnes intentions !...
BOURSET.
Ah ! il dit toujours qu'il le suppose !... il ne dit pas qu'il en est sûr !
LOUISE.
On l'écoute, mon père ! ... Personne ne le contredit... Ah ! on vous connaît
bien, allez!... et j'étais bien sûre que George ferait triompher la vérité. Oh !
c'est un noble cœur !
LE DUC rentre.
Eh bien ! mon pauvre Bourset ! nous voilà ruinés et vous comme les autres !
Nous avons fait là une grande équipée , et vous avez été diablement fou ; nous
aussi!... Allons, je ne vous fais pas de reproches; vous ne le vouliez pas, je
m'en souviens. C'est moi qui me suis jeté là-dedans tète baissée !
BOURSET , reprenant son arrogance.
Ainsi donc, monsieur le duc, vous croyez aux hâbleries de cet homme-là?
LE DUC
Cet homme-là, Bourset? C'est un homme que je respecte, et que vous de-
vriez remercier à genoux, car un autre à sa place vous eût peut-être fort mal
arrangé, et si vous n'aviez pas affaire à des gens d'honneur, vous auriez un
mauvais parti à L'heure qu'il est. Savez-vous bien qu'on ne perd pas des rail-
lions de capitaux et des milliards d'espérances sans un peu d'humeur? Moi-
même j'ai été ému tantôt ; mais, puisque c'est fait, j'en prends mon parti ; j'ai
un si doux sujet de consolation devant les yeux ! (Il regarde Louise, qui fait
un mouvement d'effroi. — A George qui rentre , lui montrant Louise.)
Merci, monsieur, vous m'avez fait plus riche que je ne l'ai été de ma vie.
GEORGE.
Oh ! ce n'est pas encore décidé , ne vous réjouisse/ pas trop vite , monsieur
84 LES MISSISSIPIENS.
le duc • je connais vos conventions avec monsieur Boursct. Il a bien un million
à vous rendre , même avec les intérêts.
LE DUC
Je ne le désire plus pour moi , et ne l'espère pas pour !ui3 pauvre Bourset!
BOURSET, à Freeman.
Vous m'avez ruiné, monsieur, ne me raillez pas.
GEORGE.
Je ne vous ai pas déshonoré , monsieur, et vous ne me remerciez pas.
BOURSET.
N'est-ce pas le déshonneur que la banqueroute? et comment puis-je l'éviter
à présent?
GEORGE.
Je vous en évite une plus grande et plus funeste à vos actionnaires.
BOURSET.
Que ce soit plus ou moins , la tache est la même sur ma famille.
GEORGE.
Mais vous ne pensez qu'à vous , monsieur ; vous comptez donc pour rien
ceux qui avaient remis leur sort entre vos mains? Sans moi, vous alliez les
amener à de nouveaux sacrifices, espérant par là conjurer un naufrage qui
n'eût été que plus prompt et plus terrible ?
BOURSET, à part.
Oh ! scélérat d'honnête homme!
LE DUC.
Allons , Bourset, consolez-vous, mon ami. On sait que vous êtes pur dans
cette affaire, et vous ne recevrez guère de reproches. Les gens comme il faut
ont cela d'agréable qu'ils savent se ruiner au jeu sans jurer comme des Suisses
au corps de garde. Quant à moi, je n'aurai que des bénédictions à vous adres-
ser, puisque je gagne à tout ceci mille fois plus que je n'ai perdu.
( 11 regarde Louise. )
GEORGE, brusquement.
Vous ne perdez rien , et vous ne gagnez rien ; votre situation n'a pas changé,
voire million va vous être rendu.
BOURSET, avec une tristesse impudente.
Et où le prendrai-je?
GEORGE, lui montrant un panneau de boiserie.
Ici.
BOURSET, effarC en bégayant.
Que... que voulez-vous dire?
GEORGE.
La vérité... c'est mon entreprise à moi !... Vous avez des valeurs considéra-
bles en or el en argent cachées dans l'épaisseur de ce mur.
LE DUC
Ah »
LES MISSISSIPIENS. 85
JULIE, ù pari, regardant Bourse!,
Oh ! le misérable ! {A sa fille.) Venez, Louise... Ce sont la des affaires que
vous ne comprendriez pas.
( Elle l'emmène.)
EOURSET, essayant île se remettre.
C'est une infâme imposture , quelque propos de valet... Si cela était, com~
ment le sauriez-vous?
GEORGE.
Voulez-vous que je vous le dise? (Il remmène à l'écart et lui parle à voi.r
basse.) Cette nuit, comptant retrouver votre femme et votre fille au bal, j'y
étais allé avec vous; mais, ne les voyant point arriver, et ne vous en voyant
point inquiet, j'ai craint quelque attentat à l'indépendance et à la dignité de celle
que j'ai prise sous ma protection envers et contre vous ! Je suis revenu ici sans
être aperçu. Oui, monsieur, j'y suis revenu, je m'y suis introduit en même
temps que vous, comme vous rentriez un peu avant le jour. Je me suis glissé
dans l'ombre sur yos pas , je me suis assuré de la présence de Louise dans la
maison, et comme je traversais celte pièce pour me retirer, je vous ai vu , là ,
comptant et recomptant des sommes qui suffiront bien, et au delà, pour vous
acquitter envers les actionnaires qui sont ici réunis; car vous saviez l'arrêt
d'avance, comme vous saviez, il y a un an, le discrédit où tomberait le papier
aujourd'hui. Or vous n'aviez pas été assez fou pour vous dessaisir des espèces
qu'on vous a confiées , et vous ne vous en êtes rapporté qu'à vous-même du
soin de les tenir cachées. Pourtant on fait des imprudences malgré tous les
calculs ! Vous croyiez cette porte fermée , et elle ne Tétait pas ; vous aviez re-
gardé autour de la chambre , et vous aviez oublié de soulever ce rideau der-
rière lequel je me tenais... Allons! exécutez-vous de bonne grâce... ou bien
moi-même je vais faire jouer le ressort caché dans cette boiserie , et déployer à
tous les regards l'aspect splendidede vos coffres-forts !
BOURSET, pâle et consterné.
Je... je payerai ce que je dois au duc, soyez tranquille. Mais si... si je vous
donne ma fille... vous ne... direz pas aux autres que... que j'ai... de l'argent...
caché?...
GEORGE.
Je ne pense pas que mon devoir m'entraîne à cette rigueur. J'ai dû empêcher
le nouveau mal que vous alliez commettre , mais il ne m'appartient pas de
réparer celui qui est fait. Je ne suis ni magistrat, ni recors. C'est aux parties
intéressées de se faire rendre justice , si elles le veulent, et à la police de vous
y contraindre si elle le peut. Moi, je n'ai plus qu'à me taire , ma tâche est
remplie.
EOCRSET.
C'est bien... Monsieur, vous... vous en serez récompensé. (Au duc, qui exa-
mine la boiserie.) M. Freeman avait été induit en erreur, monsieur le duc. Je
viens de lui prouver que je n'ai point d'argent caché.
GEORGE.
Non, sans doute ; celui que vous avez, vous ne le cachez pas. Allez le cher-
cher (bas à Rourset), car vous en avez ailleurs encore.
86 LES MISSISSIPIENS.
BOURSET, terrasse-.
J'y vais !
(H sort.)
LE DUC.
Vous me rendez là un méchant service, monsieur le justicier, monsieur le
philosophe ! Je ne veux point de restitution ; je préfère la main de Louise.
GEORGE.
Vous n'êtes pas libre d'opter, monsieur le duc ; vous êtes forcé d'accepter la
restitution. Ce sont les termes de l'acte que vous avez passé. Quant au service
que je vous rends, il est très-grand. Je vous fais restituer une aisance dont,
à votre âge, il eût été impossible de vous passer, et je vous préserve de la haine
d'une épouse qu'à votre âge vous ne pouviez pas espérer de charmer.
LE DUC.
Vous êtes rude en paroles , monsieur le citoyen de l'Amérique ; mais vous
avez peut-être fort raison, car vous avez su conduire votre propre barque.
GEORGE.
Attendez la fin pour en juger, monsieur le duc.
BOURSET, rentre avec un papier.
Tenez, monsieur, voici une hypothèque de payement sur ma terre de Lagny ;
c'est une première et unique hypothèque, vous le voyez, et la terre vaut deux
millions. Avant une heure, si vous voulez, elle sera légalisée.
LE DUC , prenant le billet.
Allons, me voilà remboursé malgré moi! Je vous rends les armes, maître
Freeman.
BOURSET.
Maintenant, monsieur, vous avez ma parole. Je vous donne la main de ma
fille.
GEORGE.
Je ne vous l'ai pas demandée , monsieur.
BOURSET.
Comment?... Est-ce que...
( Julie rentre. George la salue, s'approche d'elle et lui prend la main. )
GEORGE.
Ma cousine, veuillez aider M. Rourset à reconnaître le chevalier Léonce de
Puymonfort, qui lui a fait rembourser depuis longtemps une petite dette de
quatre cent vingt-cinq louis, et qui par conséquent ne craint plus de sa part
l'effet d'une lettre de cachet.
BOURSET, de plus en plus effrayé.
Vous êtes un revenant !
LE DUC.
Palsambleu ! mon pauvre chevalier, je ne m'attendais pas à te rencontrer un
jour sur mon chemin en fait de mariage, lorsque, il y a dix-sept ans, je fis
manquer le tien... Au diable la rivalité ! Je l'ai toujours aimé , je t'ai regretté
LES MISSISSIPIENS. 87
absent, je t'ai pleuré morl, et je te revois avec une vraie joie. Il faut que je
t'embrasse !
( Il l'embrasse. )
BOURSET.
Permettez, monsieur mon cousin , qu'oubliant le passé et me confiant dans
l'avenir, je vous embrasse aussi.
( George, qui a reçu assez froidement l'accolade du duc , recule devant celle de
Bourset. )
BOURSET.
Ma femme, embrasse aussi ton cousin. A présent , il n'y a plus de rancune
possible.
JULIE , tendant la main à George.
Tout cela n'est pas nécessaire, monsieur; il y a longtemps que j'avais re-
connu Léonce.
BOURSET , inquiet.
Et maintenant, monsieur le chevalier, vous voulez être son gendre... Mais
la chose n'est pas impossible... Quoique proches parents... on peut obtenir des
dispenses, et le nom de Puymonforl se perpétuera dans la famille. {Regardant
Julie avec intention.) A moins que ma femme ne s'y oppose...
JULIE.
Vous l'espérez en vain, monsieur, vous ne l'obtiendrez pas. Je consens à ce
mariage de toute mon âme.
LE CHEVALIER.
Vous, Julie !
JULIE.
Oui, moi, qui priais hier soir M. Bourset de vous repousser, et qui au-
jourd'hui me repens de ce que j'ai fait hier. Votre peu de fortune me semblait
un obstacle ; mais, depuis hier, j'ai fait bien des réflexions sur l'horreur des
sacrifices qu'on fait à la vanité. J'ai songé ù ce que souffrirait une jeune per-
sonne livrée par un contrat sordide à un homme qu'elle ne pourrait aimer.
{Avec intention.) J'ai connu des femmes assez malheureuses pour avoir un»'
peur insensée de la misère, et pour renoncer à une existence noble et sereine,
par ambition, par faiblesse ou par lâcheté. Je ne veux pas que ma fille dévore
les larmes et les affronts que j'ai vu dévorer à de telles femmes ! Je veux qu'elle
regarde son époux avec un doux orgueil tous les jours de sa vie, et qu'elle
puisse lui dire : Mon cœur l'a choisi, et ma raison approuve le choix de mon
cœur. 0 ma pauvre Louise, je veux que lu n'aies point à rougir un jour du
père de tes enfans !
bourset, à part, la regardant.
Voici une homélie que tu me revaudras ! [Haut.) Ainsi, vous consentez à ce
qu'ils s'épousent?
LE DUC.
11 faut bien que nous y consentions tous.
88 LES MISSISSIPIENS.
GEORGE.
Je n'y consens pas, moi. Nous sommes ici en présence quatre personnes qui
nous sommes vues d'assez près autrefois pour n'avoir rien à nous dissimuler
aujourd'hui. J'ai aimé Julie, je l'ai aimée passionnément, et quoique j'aie été
pour elle un frère et rien de plus (je puis l'attester devant Dieu!), je sens
qu'il me serait aussi impossible d'avoir de l'amour pour sa fille que pour elle
désormais. Il est des sentiments qui meurent à jamais en nous quand on les
brise violemment. Il est aussi des incestes du cœur, et ceux-là ne sont pas les
moins criminels peut-être. Ma pensée les a toujours repousses sans indulgence,
et le jour où, voyant Louise sacrifiée , je l'ai prise sous ma protection, c'est en
faisant le serment devant Dieu de l'aimer comme si elle était ma fille, jamais
autrement ! Je l'ai préservée d'un mariage qui eût fait son désespoir et le vôtre ;
je l'ai réconciliée avec sa mère, je le vois ; j'ai veillé sur elle pendant un an ,
et maintenant je la laisse heureuse, aimée, protégée, n'est-ce pas, Julie?
JULIE , lui presse la main avec force.
Oh oui ! Léonce , vous m'avez rendu le cœur de ma fille, et vous avez relevé
le mien du désespoir et de l'abjection.
BOIIRSET.
Eh bien ! maintenant, que voulez-vous donc?
GEORGE, à Julie.
Rien que lui dire adieu !
La voici !
JULIE.
SCÈNE V.
Les précédents , LOUISE, LA MARQUISE.
GEORGE, s'approchant de Louise.
Louise , vous prierez pour moi, je retourne en Amérique. Il y a longtemps
que je me croyais et que je m'étais fait mort pour la France, lorsqu'une curio-
sité sérieuse m'y poussa de nouveau. Je m'imaginais que la société devait valoir
mieux qu'au temps où je l'avais quittée; mais je n'ai pas trouvé ce que j'espé-
rais, et je vais revoir mes forêts tranquilles et mes patients laboureurs. Un
ange m'est apparu pourtant sur cette terre ingrate. Son souvenir me suivra
partout. Que le mien ne soit pas effacé en vous, mon enfant ; qu'il soit pur et
serein comme ma tendresse pour vous.
(Il l'embrasse au front et se retourne vers Julie, qui se jette dans ses bras en pleurant.)
LA MARQUISE , a qui le duc a parle; bas.
Oui , grand Dieu ! je m'en étais souvent doutée. Ah ! mon enfant, ne nous
quitte pas au moment où nous te retrouvons.
GEORGE, a la marquise.
Ma tante, vous avez ii bien cruellement à mon premier départ.
LES MISSISSIPIENS. 81)
LA MARQUISE.
Tu ne Tas pas oublié !
GEORGE.
Je ne m'en suis souvenu qu'ici. De loin , je l'oublierai encore.
( La marquise l'embrasse. Il salue Bourset et le duc , et sort en jetant à Julie et
à Louise un dernier regard. Louise, qui s'est contenue tant qu'il a été pré-
sent, se jette dès qu'il est sorti dans le sein de sa mère. La marquise l'emmène.)
SCÈNE Vî.
LEDUC, BOURSET, JULIE.
EOTJRSET, à part.
Amen ! (Haut.) Madame Bourset , vous gâterez vos beaux yeux à pleurer
ainsi.
JULIE.
Monsieur, je n'ai pas voulu que ma fille entendît révéler vos secrets. Mais
moi, cachée ici près , j'ai tout entendu. J'ai appris des choses que je n'avais
jamais soupçonnées. Je vous ai aidé jusqu'ici dans vos projets de fortune; j'ai
partagé vos richesses et votre enivrement. J'ai même été vaine, ambitieuse, et
j'en rougis ; mais vous aviez ennobli ce vice à mes yeux en me faisant croire
que nous accomplissions une grande œuvre, que votre luxe faisait prospérer
la France , et que nous étions au nombre de ses bienfaiteurs. Si je restais voire
dupe un jour de plus , je serais forcée de me regarder comme votre complice,
car je sais que nous ne sommes plus que des spoliateurs. Souffrez que , sans
manquer à mes devoirs et sans rompre le lien qui m'attache à vous , je sépare
mes intérêts, mes vœux et mes habitudes des vôtres. Je serais un prétexte à
voire faste et à votre ambition , et je ne veux pas l'être. Je me retire dans une
petite maison de campagne avec ma fille ; nous y vivrons de peu, nous y serons
heureuses l'une par l'autre. Vous reprendrez tous les diamants que vous m'avez
donnés ; je ne veux plus rien qui me rappelle que ces misérables jouets ont
ruiné plus de cent familles. Adieu, monsieur, lâchez de vous acquitter ! N'ayant
pas assez d'inflence sur vous pour vous y amener, je n'y serai du moins pas
un obstacle, et je ne rougirai devant personne.
BOURSET, avec une rage concentrée.
Allez , et que le ciel vous conduise ! Voilà qui porfe a mon honneur un der-
nier coup!
le me.
Entre nous soit dit, vous l'avez un peu mérilé, Boursel, mon ami. (A Julie.)
Vous êtes fort émue , madame; permettez -moi de vous conduire jusqu'à votre
appartement.
( Il sort avec Julie. )
90 LES MISSISSIPIENS.
SCÈNE VII.
BOURSET, seul.
Mérité! mérité! cela est facile à dire ! Que faire? Le grand coup de théâtre?
Le moment est-il déjà venu et la crise décisive ?.... Oui , il faut risquer le tout
pour le tout!... Allons , le sort en est jeté. C'est à présent, Bourset, qu'il faut
montrer si tu es un grand spéculateur ou un parfait imbécile. {Au duc, qui
rentre.) Monsieur le duc, sommes-nous enfin seuls? Veuillez fermer les portes
derrière vous.
LE DUC.
Et pourquoi diable !
BOURSET, fermant les portes.
Il est temps que vous me connaissiez. Vous saurez tout à l'heure jusqu'où
peut aller le stoïcisme d'un homme qui se laisse accabler dans le sein même
de sa famille, plutôt que de trahir les intérêts qui lui sont confiés. Tous ces
messieurs sont-ils encore dans mon cabinet?
LE DUC.
Je le présume. Après ?
( Bourset va vers le cabinet d'un air tragique et ouvre la porte à deux battants. )
LE DUC
Que diable va-t-il faire? Se brûler la cervelle devant la compagnie?
( Il veut l'arrêter. )
BOl'RSET, d'une voix forte.
Messieurs!... messieurs!... ayez la bonté de me suivre ici.
( Entrent le duc de La F., le duc de M., le comte de Horn , le marquis de S., et plu-
sieurs autres. )
BOURSET.
Tout n'est pas perdu , comme vous le croyez. Je n'ai pu m'expliquer devant
un étranger ; ma justification entraînait la révélation d'un secret qu'il eût
divulgué, et qui ne doit être connu que de vous. {On ferme les portes et les
fenêtres avec soin.) Je me suis laissé accabler, je porte tout le fardeau de
l'accusation et toute l'amertume de vos doutes. J'ai dû attendre que l'ennemi
lui sorti de ma maison Ce que j'ai souffert durant celte heure de tortures,
vous l'apprécierez quand vous saurez quel homme vous avez laissé traduire
devant vous comme un criminel devant un tribunal.
LE DUC.
Où diantre va-t-il en venir? Il méfait peur! {Bas à Bourset.) Bourset ,
mon ami, calmez-vous. Que diable! tout n'est pas perdu!
BOURSET.
Toul < .1 sauvé . au contraire, monsieur le due. Messieurs! étant déjà chargé
de fonds immenses au moment où vous m'avez supplié el presque forcé d'ac-
LES MISSISSIPIENS. 91
cepter les vôtres, je me suis réservé de les faire valoir en temps et lieu , et
jusque-là je les ai regardés comme un dépôt qui m'était confié, et que je devais
garder dans mes mains, sauf à tirer les intérêts légaux de ma poche , si je ne
trouvais pas un placement sûr et avantageux pour vous. Plus tard , initié au
projet de loi qui vous frappe aujourd'hui d'inquiétude et de déplaisir après
avoir vainement combattu cet arrêt , j'ai résolu de vous en préserver, et, loin
d'échanger les valeurs que vous m'aviez remises , je les ai intégralement con-
servées , afin de vous les restituer le jour où la baisse apparente et nécessaire
de nos actions vous ferait croire l'argent plus précieux que le papier. Ce n'est
pas mon opinion, à moi, car j'ai converti tout mon or en papier. J'ai acheté
des terres en or, et je les ai revendues en papier. J'ai foi au papier, messieurs,
c'est ma conviction ! c'est le résultat des plus consciencieuses études et du plus
sévère examen. Mais de ce que je préfère le papier, il ne résulte pas que vous
ne soyez pas les maîtres de vos fonds. L'exécution de l'arrêt qui frappe d'in-
terdiction la possession d'une certaine somme monnayée peut d'ailleurs m'at-
teindre aussi bien que vous , quoiqu'il y ait plus de chances contre vous que
contre moi. Je vous prie donc de reprendre chacun ce qui vous appartient, et
de renoncer aux bénéfices de l'affaire. J'y aurai regret pour vous ; mais je
serai heureux de me débarrasser d'une aussi grande responsabilité dans un
moment de crise aussi fâcheux. Un homme tel que moi ne peut se soumettre
deux fois dans sa vie à l'injure du soupçon, et je sens que je n'aurais pas la
force de supporter une seconde scène comme celle d'aujourd'hui.
LE DUC DE LA F....
Mais où prendriez-vous l'argent pour le rendre?
BOURSET.
Tenez, messieurs, voyez....
( Il ouvre les panneaux de boiserie, et leur montre plusieurs rangées de coffres-
forts sur des compartiments. )
LE DUC.
En voici bien d'une autre !
BOURSET.
Allons, messieurs, parlez, j'attends votre décision. Faut-il appeler mon cais-
sier et faire comptera chacun de vous la somme qui lui revient? 11 faudra bien
que vous renonciez aux bénéfices; car, vu l'état des choses . je ne puis rem-
bourser que les intérêts du capital.
LE C03ITE DE IIORN.
Et pourquoi donc y renoncerions-nous? qui donc a besoin de son capital
ici? Sommes-nous des gens de rien pour ne pouvoir risquer chacun une baga-
telle de cinquante, cent, deux cent mille livres? 11 y a là une affaire magnifi-
que. Moi , je ne veux pas y renoncer. Les fonds sont en sûreté (liez M. Boursel
de Puymonfort. Appuyé comme il l'est par le régent, et ami intime de Law, il
fera révoquer l'arrêt avant qu'on ait songé à examiner sa caisse. Oui l'oserait
d'ailleurs? Nous , nous ne passerions pas vingt-quatre heures avec tics fonds
sans être inquiétés. Ainsi , mon avis est que nous donnions à l'honnête et res-
pectable M. Boursel une preuve de noire confiance en réparation de l'outrage
92 LES MISSISSIPIENS.
que nous n'avons pu empêcher aujourd'hui. Qu'il garde nos fonds et qu'il les
fasse valoir. Nous avons été trompés par de faux renseignements, l'affaire est
meilleure que jamais. Il faudrait être lâche pour renoncer à l'avenir que l'ha-
bileté, la probité et l'immense solvabilité de M. Bourset ouvrent devant nous.
LE DUC DE LA F....
C'est mon avis.
LE MARQUIS DE....
Et le mien.
PLUSIEURS VOIX.
Eh oui! eh oui ! c'est le notre à tous.
BOURSET.
Je vous remercie, messieurs, de cette preuve d'estime, et quelque pénible,
quelque dangereuse que soit la tâche que vous m'imposez , je saurai m'en
rendre digne. J'en parlerai au régent dès que l'arrêt sera révoqué, et il sera
tellement flatté de votre confiance au système, que vous obtiendrez de lui , je
n'en doute pas , les faveurs et monopoles que vous sollicitez depuis si long-
temps; vous, monsieur le duc, les sucres et cafés; vous, monsieur le comte
le monopole des cuirs; vous, monsieur le marquis , celui des graisses, savons
et chandelles (1); vous, monsieur le duc, que demandez-vous ?
LE DUC.
Est-ce que vous ne pourriez pas me trouver quelque chose d'un peu moins
malpropre? {A demi-voix.) Moi, mon cher Bourset, je suis très-content d'être
remboursé et très-dégoûté des affaires. A mon âge , vous l'avez dit , il faut du
repos.
LE COMTE DE HORiY , bas à Bourset.
Je vous ai donné un bon coup d'épaule; vous payerez, je l'espère , ma petite
dette de jeu...
BOURSET, avec intention.
Fùt-elle de cinq mille livres, monsieur le comte...
LE COMTE DE IIORN.
Elle n'est que de dix mille.
BOURSET.
Soit. (À part.) Mendiant! puisses-tu être roué vif (2).
LE DUC, à part, pendant que Bourscl reçoit les poignées île main, accolades cl félicitations
«le (ous.
Ali ça! ce Bourset est-il le plus rusé coquin ou le plus honnête homme que
j'aie jamais connu ?
(1) Historique.
(2) On sait que le comte de Ilorn a clé roue vif pour avoir assassine , dans la rue
Quinqùampoix , un agioteur chargé de valeurs considérables,
LES MISSISSIPIENS. 93
BOURSET, traversant le salon pour donner des poignées de main de tous côtés.
ofn ïr'r\Che™Vier ^ d°mié ,à' $ans s'en doute,,> »Iie Creuse idée !
yu 11 aille en Amérique à présent et qu'il en revienne encore , je le défie !
( Tous l'embrassent. )
George Sand.
TOMI. II.
SALON
DE IS40.
Chaque année le jury du Louvre soulève des plaintes nombreuses ; sans
admettre que tous les ouvrages refusés par le jury aient des droits à l'estime
publique, nous sommes forcé cependant de croire qu'il se trouve parmi ces
ouvrages plus d'un morceau recommandable. Il est arrivé, en effet, à des
artistes éminents, qui ne partagent pas les convictions du jury, de se voir
exclus des galeries du Louvre. Il y aurait un moyen bien simple d'imposer
silence à toutes les plaintes, ce serait d'admettre indistinctement tous les
ouvrages présentés ; et pour circonscrire l'exposition dans des bornes raison-
nables, on ne permettrait pas aux peintres et aux statuaires de présenter plus
de deux ouvrages. Tant qu'on n'adoptera pas le système que nous indiquons,
les artistes seront exposés à d'inévitables injustices. Il est impossible en effet
que M. Blondel approuve la peinture de M. Delacroix, et pourtant, malgré ses
défauts, M. Delacroix est un peintre éminent, tandis que M. Blondel est un
peintre absolument nul. bien qu'il siège dans la quatrième classe de l'Institut.
M. Bidauld ne peut approuver les paysages de M. Huel ou de M. Rousseau, et
pourtant MM. Huet et Rousseau ont une valeur incontestable , tandis que
M. Bidauld ne signifie rien dans l'histoire de son art, quoiqu'il siège dans la
quatrième classe de l'Institut. Le système que nous indiquons est donc le seul
que la raison avoue, le seul qui puisse contenter tout le monde, et qui soit
sans danger pour le développement de l'art.
Quant à l'indifférence dont se plaignent les artistes contemporains, ils ne
doivent chercher qu'en eux-mêmes la cause de celle factieuse disposition du
public ; si la foule accueille sans empressement l'ouverture du salon , ce n'est
pas parce que nous avons un salon tous les ans , mais bien parce que les
SALON DE 1840. 95
peintres et les statuaires subissent les salons annuels, au lieu d'en profiter. Les
salons annuelsontcelad'excellent, qu'ils permettent à chacun de montrer son
œuvre presque aussitôt qu'il l'a terminée; malheureusement les sculpteurs et
les peintres se croient obligés d'exposer chaque année une œuvre nouvelle; ils
se hâtent de produire , et n'envoient trop souvent au Louvre que des œuvres
insignifiantes. Il ne tient donc qu'à eux de changer les dispositions du public ;
qu'ils produisent lentement , qu'ils prennent tout le temps nécessaire à l'exé-
cution de leurs projets , et l'indifférence fera place à l'attention. Celte année,
les ouvrages importants sont en petit nombre : aussi quelques pages nous suf-
firont-elles pour l'analyse et la critique du salon.
Les portraits de M. Hornung , de Genève, étaient annoncés depuis longtemps
comme des merveilles destinées à faire une véritable révolution ; Titien , Ru-
bens et Van Dyck n'avaient jamais produit rien de pareil. Nous avons étudié
les portraits de M. Hornung , et nous sommes convaincu en effet que les écoles
de Venise et d'Anvers n'ont rien de commun avec les portraits admirés à Ge-
nève. Il n'y a pas une des toiles envoyées par M. Hornung qui puisse être
comparée aux têtes de Titien , de Rubens et de Van Dyck ; nous adoptons plei-
nement l'opinion émise parles admirateurs de M. Hornung. Les écoles de Ve-
nise et d'Anvers se recommandent par la franchise, par la vérité de la couleur,
et ne négligent jamais ce qui peut donner au visage humain de l'élégance et de la
grandeur ; or on ne trouve rien de pareil dans les portraits de M. Hornung. J'ac-
corderai , si l'on veut , qu'il a fallu , pour achever ces portraits , une patience
miraculeuse , une adresse remarquable; mais il m'est absolument impossible
d'y découvrir quelque chose qui appartienne à l'art de la peinture, tel que l'ont
compris les maîtres illustres dont l'histoire a gardé le nom. Toutes les chairs
peintes par M. Hornung rappellent uniformément le Ion de l'ivoire enfumé;
les cheveux et la barbe ressemblent tanlôt à des fils d'acier, tantôt à des fils de
verre. Il n'y a là rien qui relève de la réalité. Lors même que M. Hornung eût
réussi à transcrire littéralement les modèles qui ont posé devant lui , ses por-
traits seraient encore bien loin de défier la critique; car personne n'ignore
que Titien, Rubens et Van Dyck ne se sont jamais contentés de copier les
modèles qu'ils avaient sous les yeux. Tous les artistes éminents ont compris
la nécessité d'interpréter la nature pour lutter avec elle. M. Hornung est bien
loin d'avoir transcrit la réalité; les modèles de ses portraits n'existent cer-
tainement nulle pari ; on ne trouve en aucun pays des visages d'ivoire et des
cheveux d'acier. Pour donnera ses portraits un accent de vérité, M. Hornung
a cru devoir étudier à la loupe les détails les plus mesquins du visage; il a
dressé procès-verbal de toutes les taches qui se rencontraient sur la peau de
ses modèles, et sans doute il a trouvé parmi ses amis de nombreux approba-
teurs. Mais il n'y a rien de commun entre la lâche du peintre et l'office du
greffier. Les gerçures des lèvres, les rides et les verrues ne sont pas et ne se-
ront jamais la partie importante de la peinture. Or il y a tel portrait de
M. Hornung dont les lèvres rappellent le Ion d'une muraille moisie, tel autre
dont les tempes sont ornées d'une foule de caps et de promontoires. Il est pos-
sible que la famille et les amis du modèle pleurent de joie et d'admiration en
regardant ces portraits ; pour nous qui n'avons à juger dans ces œuvres que
96 SALON DE 1810-
le mérite de la peinture, nous sommes forcé de déclarer que ics éloges prodi-
gués à M. Hornung sont fort exagérés. La patience et l'adresse sont assuré-
ment deux qualités très-recommandables, mais ne sauraient suffire pour faire
un bon portrait. Si M. Hornung veut garder la réputation dont il jouit dans
sa patrie, je lui conseille de ne plus rien envoyer au Louvre.
Les dix portraits envoyés par M. Champmartin ne valent pas ceux qui ont
fondé la juste célébrité de l'auteur. Parmi ces dix têtes , il n'y en a pas une
qui puisse être comparée aux portraits de M. Portai, de M. Desfontaines ou
de M. le duc de Fitz-James. Les troits portraits dont nous parlons ne se distin-
guaient pas seulement par une rare habileté, et révélaient une étude patiente,
le désir ardent de lutter avec la nature. A l'époque où M. Champmartin pei-
gnait ces ouvrages si légitimement admirés, il variait ses procédés selon le
caractère spécial de ses modèles; l'étude de chaque tête lui suggérait des
moyens nouveaux et inattendus. Quoiqu'il fût déjà depuis longtemps sur de sa
main , quoique le pinceau obéît à sa volonté, il se contentait difficilement, et
le public s'en trouvait bien. Aujourd'hui, nous le disons avec regret, M. Champ-
martin n'est pas assez sévère pour lui-même, et néglige trop souvent d'étudier
le caractèrespécial des tètes qui posent devant lui. Quand il rencontre un mo-
dèle dont le caractère s'accorde avec les habitudes de son pinceau, il réussit
à peu près à le copier; mais lorsqu'il a devant lui une tète d'une construction
et d'une physionomie originale, il ne prend pas la peine d'en saisir la vraie
signification, et il en supprime tous les traits caractéristiques avant de la trans-
porter sur la toile. Ce que je dis est facile à vérifier sur le cadre queM. Champ-
martin a envoyé cette année, car la plupart des modèles qui figurent dans ce
cadre sont connus d'une grande partie du public. Sur dix têtes, il en est cinq
dont je peux discuter la ressemblance : MM. Henriquel Dupont, Emile Des-
ciiamps, Ricourt, Jules Janin , Eugène Delacroix. Or, entre ces cinq têtes ,
ikux seulement, celles de MM. Ricourt et Janin, sont assez fidèlement repro-
duites. Assurément la ressemblance, prise dans le sens littéral du mot , sera
toujours une question très-secondaire; il n'y a guère que la famille et les amis
du modèle qui puissent s'en inquiéter sérieusement. Mais la ressemblanceprise
dans le sens le plus élevé intéresse directement la peinture, car il faut à cha-
que tête un caractère individuel; il faut que chaque tête ait une physionomie
spéciale. Eh bien! MM. Henriquel Dupont, Emile Deschamps et Eugène Dela-
croix ont une physionomie queM. Champmartin n'a pas saisie. Dans le masque
de M. Eugène Delacroix, la charpente osseuse est beaucoup plus vivement ac-
cusée; le visage de M. Henriquel Dupont n'a ni l'embonpoint ni l'indolence
que l'auteur lui a donnés ; M. Emile Deschamps offre un mélange de politesse
et d'ironie que nous ne relrouvons pas dans son portrait. MM. Janin et Ri-
court sont assez fidèlement copiés ; cela lient évidemment à ce que MM. Ricourt
et Janin ont une physionomie plus facile à saisir que celles de MM. Dupont ,
Deschamps et Delacroix. Si M. Champmartin se fût attaché à étudier avec per-
sévérance chacun des modèles qui posaient devant lui, ses portraits ne se-
raient pas seulement d'une plus grande ressemblance, ils seraient meilleurs
sous le rapport même de la peinture, car ils auraient l'individualité qui leur
manque ella v ; iélé des lignes • ùi amené la variété des ions. Tel qu'il esl, le
SALON DE 1810. 97
cadre envoyé par M. Champmartin révèle une incontestable habileté, mais
n'offre qu'une réunion d'œuvres incomplètes.
M. Amaury-Duval , aveuglé par les louanges de ses amis , s'éloigne de plus
en plus de la vérité. Les portraits de M. Alexandre Duval , de M. Barre et de
Mme Menessier-Nodier, méritent tous à peu près le même reproche. Chacun de
ces portraits est conçu dans le même système , et entaché des mêmes défauts.
Je ne parle pas de la couleur grise et terne de ces trois ouvrages, car M. Amau-
ry-Duval , élève de M. Ingres, considère l'éclat de la couleur comme contraire
à l'élévation, à la pureté du style ; mais les ombres portées sont ridiculement
exagérées, et le dessein de ces trois portraits ne peut résister à l'analyse. La
main gauche de Mme Menessier équivaut tout au plus aux deux tiers de sa main
droite , et l'avanl-bras droit tout entier est d'une forme absolument inaccep-
table. Les paupières supérieures ont une épaisseur fabuleuse, et l'ombre des
narines ressemble à une tache d'encre. C'est un portrait sans charme, sans
jeunesse et sans élégance. Le portrait de M. Alexandre Duval est d'une incor-
rection non moins choquante ; la cuisse gauche a tout au plus la moitié de la
longueur qu'elle devrait avoir ; il est évident que si le modèle se levait et vou-
lait marcher, il serait obligé d'avoir recours à une béquille. Le portrait de
M. Barre, supérieur aux deux toiles dont nous venons de parler, reproduit
très-infidèlement le caractère de l'original. La tèle de M. Barre est fine, atten-
tive, intelligente, mais elle n'est ni sèche ni cernée comme la tête peinte par
M. Amaury-Duval. L'œil du modèle est vif, l'œil du portrait est immobile et
terne. L'ombre de la voûte de l'orbite sur la paupière supérieure , et l'ombre
du nez sur les lèvres, sont découpées avec une dureté dont la nature n'offre
certainement aucun exemple. La main droite ne semble pas appartenir
au bras; on dirait qu'elle est accrochée à la muraille. Non-seulement l'avant-
bras n'est pas visible, mais le mouvement général de la main indique l'absence
de la vie.
Le portrait de Mm° Oudiné, par M. Hippolyte Flandrin,est très-supérieur
aux portraits de M. Amaury-Duval. La couleur manque de charme, mais le
masque est généralement modelé avec une grande fermeté. L'attitude du mo-
dèle, disgracieuse et maniérée, offrait malheureusement à M. Flandrln un
écueil qu'il n'a pas su éviter. La position de la main gauche l'obligeait à mar-
quer avec une grande précision la saillie inférieure des os de l'avant-bras :
or cette saillie dans le portrait de Mmc Oudiné est marquée environ un demi-
pouce trop haut; la dislance qui sépare le poignet de la naissance des pha-
langes acquiert ainsi une dimension démesurée. Malgré ces défauts, ce por-
trait se recommande par un mérite incontestable.
M. Cornu a traité avec une remarquable habileté les portraits de M. et de
Mmn Aguado; ces deux toiles se distinguent par une grande sagesse de dessin.
Toutefois, le bras droit du premier de ces portraits pourrait être posé plus
heureusement et gagnerait beaucoup à se rapprocher du corps, .l'adresserai
au portrait de Mm° Aguado un reproche en sens inverse ; dans celte toile, le
coude du bras droit se confond avec le corps el donne une ligne peu agréable.
Je voudrais que la robe fût un peu moins longue et laissai mieux voiries pieds ;
ainsi dégagée, la figure deviendrai! plus élégante. Le portrait de M"« Rachel .
98 SALON DE 1840,
par M. Charpentier, rappelle assez infidèlement la couleur et l'expression du
visage de la jeune tragédienne. M. Charpentier n'a pas voulu copier littérale-
ment la réalité qu'il avait sous les yeux ; nous sommes loin de blâmer celte
résolution, mais une fois décidé à interpréter le visage qu'il voulait peindre,
il devait s'attacher à en saisir le sens intime, afin d'exagérer logiquement les
traits caractéristiques de son modèle. Or c'est ce qu'il n'a pas fait; nous ne
retrouvons dans le portrait de MUe Rachel ni le dédain ni l'ironie qui consti-
tuent l'originalité de cette jeune fille : la tête peinte par M. Charpentier n'ex-
prime guère que l'ennui. Les lignes du visage sont plus pures, plus correctes
que dans le modèle; mais l'accent a disparu. Le portrait de M. Guyon mérite à
peu près les mêmes reproches ; le modèle exprime plutôt l'énergie que la rêve-
rie. Or, dans le portrait peint par M. Charpentier, la tête réfléchit et ne veutpas.
Si l'auteur veut obtenir dans la peinture de portrait des succès durables, il faut
qu'il se tienne en garde contre ses habitudes d'amoindrissement, car les
portraits de Mlle Rachel et de M. Guyon auraient beaucoup plus de valeur, si
M.Charpenliereûtacceptéfranchementl'expression habituelle de ces deuxlètes.
Les portraits de M. Dubufe surpassent en laideur et en gaucherie tout ce
que nous avons vu jusqu'ici. Il est impossible d'imaginer un dessin plus ridi-
culement ignorant , une couleur plus honteusement fausse. Il n'y a pas une des
femmes peintes par M. Dubufe qui puisse marcher ou lever le bras. Le succès
des portraits de M. Dubufe prouve malheureusement que le goût de la peinture
n'est pas aussi répandu en France qu'on se plaît à le dire, car il n'y a rien de
commun entre la peinture et M. Dubufe. Il trouve moyen d'enlaidir les plus
beaux visages , de donner aux bouches les plus fines, aux regards les plus in-
telligents, une expression triviale. Disons-le franchement, la popularité de
M. Dubufe , trop évidente pour être contestée , est un véritable scandale. II n'y
a pas une auberge de village dont l'enseigne ne vaille , pour la couleur et le
dessin , les portraits de M. Dubufe. Tant que M. Dubufe ne se lassera pas de
peindre , la critique ne devra pas se lasser de répéter que les portraits de
M. Dubufe sont hideux et difformes ; elle ne devra pas se lasser de dire aux
gens du monde , pour qui la peinture n'est qu'un délassement et n'a jamais été
une étude, que M. Dubufe ne sait dessiner ni une tête ni une main, que les
yeux de ses portraits ne regardent pas, que leurs mains n'ont pas de pha-
langes, que leurs bouches ne pourraient parler; enfin, qu'il a mis au monde
toute une génération de monstres sans nom , qui n'ont rien à démêler avec la
race humaine.
La Justice de Trajan , de M. Eugène Delacroix, est le plus beau tableau
du salon de celte année. 11 est facile de relever dans cet ouvrage plusieurs fautes
de dessin ; mais ces fautes sont amplement rachetées par une multitude de qua-
lités du premier ordre. Le second et le troisième plan de la Justice de Trajan
rappellent les toiles les plus éclatantes de l'école vénitienne. L'architecture est
conçue et rendue avec une largeur, une simplicité, une harmonie, qui réveil-
lent dans tous les esprits le souvenir des Noces de Cana. S'il est vrai, comme
on lasstire , que la Justice de Trajan ait soulevé dans le jury du Louvre une
rive résistance, s'il est vrai que cette toile admirable, refusée d'abord, n'ait
.lé reçue qu'à la majorité d'une voix, on ne saurait trop déplorer l'aveugle-
SALON DE 1840. 99
ment de la quatrième classe de l'Institut ; car, parmi les peintres qui siègent à
l'Institut , il n'y en a certainement pas un seul capable d'exécuter, encore
moins de concevoir la Justice de Trajan. Il ne faut pas un grand savoir pour
signaler les fautes de dessin qui se rencontrent dans le premier plan de cet ou-
vrage, il ne faut pas une grande sagacité pour voir en quoi pèche le cheval de
Trajan ; mais pour assembler toutes les parties dont se compose ce tableau
pour créer cette foule qui regarde et qui écoute , il faut être doué de facultés
bien rares, il faut avoir reçu du ciel ce que l'école n'enseignera jamais le
sentiment de la grandeur et de l'énergie. Il n'y a qu'un peintre vraiment digne
de ce nom qui puisse concevoir la Justice de Trajan ; c'est pourquoi la criti-
que la plus sévère , tout en faisant ses réserves contre les taches qu'elle dé-
couvre sans peine dans le premier plan de ce tableau , doit le signaler haute-
ment à l'admiration de la foule. Les défauts sont constants, mais les beautés
sont innombrables et de l'ordre le plus élevé. II n'y a dans cette toile aucun
effet puéril, aucune combinaison mesquine; c'est de la peinture franche et
hardie qu'il faut admirer, parce qu'elle est belle et que les œuvres de celte va-
leur ne se comptent pas aujourd'hui par centaines.
L'Ouverture des états généraux en 1789, de M. Couder, offre plusieurs
morceaux d'une exécution recommandable; plusieurs groupes de cette toile se
distinguent par la précision et la réalité ; on reconnaît surtout dans le tiers
état une grande habileté de pinceau. Mais l'ensemble de cette composition est
loin d'être satisfaisant; le mélange malheureux du blanc et du violet donne a
toute la toile un aspect singulier; on croit voir un effet de neige. Ajoutons que
les figures sont distribuées d'une manière que la peinture ne saurait avouer •
il y a dans cette toile des trous qui s'opposent invinciblement à toute espèce
d'harmonie linéaire. Si le programme donné à M. Couder lui a prescrit de faire
ce que nous voyons, le programme a eu tort. Il est possible que ce tableau
soit conforme au procès-verbal de la séance, mais il n'est certainement pas
conforme aux lois de la peinture. Il fallait laisser au peintre la liberté de traiter
la donnée historique selon les convenances et les besoins de son art.
Le 18 brumaire de M. Bouchot, inférieur aux États généraux de M. Cou-
der, donne lieu aux mêmes observations. Je ne peux pas croire que l'auteur
justement applaudi des Funérailles de Marceau ait agi librement en étalant
sur sa toile cette multitude de manteaux rouges. La tête de Bonaparte n'est pas
bonne ; mais il y a dans cet ouvrage assez de preuves de talent pour qu'il soil
permis de penser que M. Bouchot, livré à lui-même, eût produit un tableau
très-supérieur à celui que nous voyons.
La Mort du président Brisson , de M. Alexandre Hesse , est complètement
dépourvue de style; si le livret n'était là pour nous expliquer le sujet du ta-
bleau , il serait impossible de deviner à quelle classe appartiennent les person-
nages. Toutes les têtes sont conçues et rendues avec la même trivialité.
Si les Belges admirent, comme on le dit, le talent de M. Kcyser, il faut qu'ils
aient cessé de comprendre le mérite de Rubens , car la Bataille de IVœringen
n'est qu'un assemblage de lieux communs parfaitement insignifiants et très-
incorreclemcnt dessinés. La toile est garnie et n'est pas pleine; le regard ne
sait où se poser et ne rencontre pas une seule figure qui le séduise par la har-
100 SALON DE 4840.
diesse des contours ou le charme de la couleur 5 il y a tels papiers peints que
je préfère à la Bataille de JVœringen.
Le Colloque de Poissy, de M. Robert Fleury, offre une réunion de tètes
attentives et finement modelées ; la scène est bien comprise et traitée de ma-
nière à intéresser le spectateur. Ce tableau est, à notre avis, très-supérieur
aux précédents ouvrages de l'auteur. On peut reprocher à M. Robert Fleury
d'avoir placé toutes ses figures sur le même plan, ou à peu près; on peut lui
dire que la salle où ses personnages sont réunis manque de profondeur : mais
il faut louer les expressions variées qu'il a su donner à ses têtes , sans distraire
l'attention du spectateur par aucun épisode puéril. On reconnaît dans ce ta-
bleau le désir de bien faire et de caractériser nettement l'action dans laquelle
sont engagés les personnages ; on voit que M. Robert Fleury s'est contenté len-
tement et difficilement. La couleur de celte toile n'a rien de séduisant, mais
les tons sont, heureusement assortis et composent un ensemble d'une harmonie
très-suffisante. M. Robert Fleury n'avait pas encore traité de sujet aussi im-
portant que le Colloque de Poissy ; le succès de ce tableau doit l'engager à
persévérer dans la voie où il vient d'entrer.
Le Saint Jean de M. Gleyre obtient un succès légitime ; la tête , les mains
et la draperie sont étudiées avec soin et rendues avec une grande habileté. La
couleur est vigoureuse , le dessin pur, le mouvement naturel. La tête, éclairée
en plein, exprime très-bien l'extase dans laquelle est plongé saint Jean; en-
visagé sous le rapport de la réalité , le masque entier ne mérite que des éloges,
mais on peut lui reprocher de n'être pas assez idéalisé. L'expression du visage
est ce qu'elle doit être ; les lignes n'ont pas la grandeur et la simplicité qu'elles
devraient avoir. Telle qu'elle est cependant , cette figure mérite d'être signalée
à l'attention publique , car elle révèle chez l'auteur un remarquable talent
d'exécution , une largeur de pinceau qui demanderait à être appliquée sur une
grande échelle. Malgré l'absence d'idéal que nous reprochons à la tête de saint
Jean, il est évident que M. Gleyre traiterait avec bonheur les sujets religieux ;
il y a dans l'attitude et dans les draperies du Saint Jean l'élévation de style
qui convient aux compositions bibliques.
Entre les trois paysages de M. Corot, il en est un dont la composition ne
laisse rien a désirer, celui qu'il a nommé Soleil couchant ; les terrains, les
arbres , le ciel et le pâtre forment un ensemble harmonieux qui charme les
juges les plus sévères. C'est un paysage sur lequel on aimerait à reposer sou-
vent ses yeux. Jamais M. Corot n'a réussi à exprimer si bien sa pensée; mal-
heureusement , l'exécution des diverses parties de ce tableau est loin de répon-
dre à la composition. Les arbres, dont les masses sont bonnes, ne peuvent
être vus de près , tant il y a de gaucherie et de mollesse dans le tronc, les
branches et le feuillage ; la figure du pâtre admirablement placée est d'un
dessin très-insuffisant. Toutefois, ce paysage est d'un aspect délicieux, et
cause le même plaisir que la lecture d'une belle idylle antique. Cette année en-
core , les toiles de M. Matilhat sont fort au-dessous des premiers ouvrages de
railleur. Pour éviter la crudité de tons qu'on lui reprochait ù l'époque de ses
débuts , il s'est jeté dans je ne sais quelle peinture qui n'appartient précisément
à aucune école, qui ne vise ni à la ligne , ni à la couleur; il semble fuir l'ori-
SALON DE 1840. 101
ginalilé comme un piège ; il fouille dans ses cations el il transcrit ses souvenirs
d'Orient sans se donner la peine de composer un tableau. Si M. Marilhat ne
se hâte de prendre sa revanche, il réussira bientôt à faire oublier l'éclat de
ses débuts. La vue du Château d'Arqués de M. Paul Huet offre plusieurs par-
ties recommandables : je crois pouvoir louer en toute assurance la couleur de
la colline , le fond et le ciel ; mais je ne saurais approuver le ton des arbres
placés sur le devant du tableau, toute cette partie de la toile est d'une crudité
qui fait tache. Tout en respectant le contraste que M. Huet a voulu établir
entre le second et le troisième plan de son tableau, il conviendrait , je crois,
d'adoucir le ton des arbres et de leur donner un peu plus de légèreté. Les
paysages de M. Cabat n'offrent pas toutes les qualités de ses précédents ou-
vrages , et les défauts de l'auteur deviennent plus sensibles à mesure qu'il
agrandit le cercle de ses compositions. Égaré par l'amour de la précision, il
se croit obligé d'amener au même degré d'exécution tous les plans de ses ta-
bleaux ; ainsi , dans la vue du Lac de Nemi, les fonds sont aussi faits que les
devants, ce qui nuit singulièrement à l'effet. Cet amour exagéré de la préci-
sion choque plus vivement encore dans la toile que M. Cabat nomme le Sama-
ritain; la route placée à droite du tahleau offre d'un bouta l'autre la même
solidité, de telle sorte que l'extrémité supérieure paraît être aussi voisine de
l'œil que l'extrémité inférieure. Toute la partie gauche du tableau est traitée
avec une rare habileté; mais, quel que soit le mérite de cette composition,
nous croyons que l'importance du paysage ne s'accorde pas avec l'étendue de
la toile : réduit aux deux tiers de son étendue , le paysage de M. Cabat aurait
certainement plus de valeur. Quant à la parabole chrétienne que M. Cabat
croit avoir encadrée dans son paysage, je dois dire qu'elle ne me semble pas
faire partie de la composition. Lorsque Poussin conçoit un paysage historique,
il a toujours soin de placer ses personnages de façon à les rendre nécessaires ;
s'ils disparaissaient, le paysage serait incomplet. Or, dans le Samaritain de
M. Cabat, les personnages, loin d'être nécessaires, ne sont pas même utiles;
qu'ils soient absents ou présents, le paysage a le même sens et la même va-
leur. M. Cabat a donc maintenant deux choses à étudier, le côté optique et le
côlé poétique du paysage ; il faut qu'il tienne compte de réloignement dans
l'exécution des différents morceaux, et qu'il apprenne l'art si difficile de relier
étroitement les figures et le paysage.
La Vue de Constant inople , de M. Gudin , est un lazzi pareil aux précé-
dentes improvisations de l'auteur. Dans celle toile dont la couleur ne saurait
êlre définie , il est impossible de saisir la forme d'aucun objet. M. Gudin a
traité Constanlinople comme il avait traité si souvent l'Italie; le tableau qu'il
a exposé celle année, n'apprendra rien aux ignorants et ne rappellera rien à
ceux qui ont vu , car le ton beurré qu'il a étalé sur sa toile n'appartient à aucun
climat; c'est une composition exécutée avec une déplorable facilité. L' Entrée
du port de Marseille de M. Eugène Isabey comptera certainement parmi les
meilleurs ouvrages de l'auteur; le ton des eaux est d'une vérité parfaite; les
navires sont exécutés avec une adresse miraculeuse. 11 est fâcheux que la
forme de la toile nuise à l'effet, de celte composition, il y aurait de l'avantage
à supprimer le tiers supérieur de ce tableau.
102 SALON DE 1840.
Le Strafford de M. Paul Delaroche, gravé par M. Henriquel Dupont, est un
chef-d'œuvre de précision et de pureté ; toutes les parties de cette planche sont
traitées avec un soin scrupuleux et une habileté rare. Les têtes , les vêtements,
la pierre, sont rendus avec une patience et une finesse qu'il est, je crois, im-
possible de .surpasser. Nous n'avons que des éloges à donner à M. Dupont ;
mais nous croyons que chacun , en étudiant celte planche , comprendra toute
l'insuffisance, toute la vacuité de la composition de M. Paul Delaroche. La
gravure est une épreuve décisive , une épreuve que les œuvres secondaires
n'affrontent jamais impunément. Le Strafford est un des tableaux où M. Dela-
roche a montré le plus de talent et de savoir dans l'exécution des morceaux ;
malheureusement celle toile est vide, et ce défaut, que la couleur dissimulait
à grand'peine, est tout à fait choquant dans la gravure. M. Dupont a fait tout
ce qu'il pouvait faire; il a eu beau varier le travail de son burin , il ne lui était
pas donné de garnir le vide laissé sur la toile par M. Paul Delaroche.
Le poitrail de M. Guizot , gravé par M. Calamatta , n'est pas indigne de l'ar-
tiste habile qui a si clignement traduit le f'ceu de Louis XIII. Le masque et
les mains sont rendus avec une souplesse , une vérité qui ne laisse rien à dé-
sirer. La taille adoptée pour le vêtement est d'un bon effet sous le rapport de
la couleur; toutefois je ne conseillerais pas à M. Calamatta de prendre ce
parti à l'avenir, car dans le portrait qui nous occupe, la couleur est obtenue
aux dépens de la forme. 11 est nécessaire de varier le travail de la gravure selon
la nalure des objets qu'il s'agit de représenter, mais le burin ne doit jamais ou-
blier la forme pour la couleur. Malgré le défaut que je signale , le portrait de
M. Guizot est une œuvre qui ferait honneur aux plus habiles. La peinture de
M. Paul Delaroche offrait au graveur de grandes difficultés , car la tête se dé-
tache sur un fond de marbre blanc. Cette donnée absurde et manifestement
contraire aux conditions de la peinture ne pouvait êlre traduite que par un
artiste du premier ordre. La manière dont la tête se présente n'est pas choisie
plus beureusemenl que le fond du portrait ; le nez est séparé de la bouche par
un intervalle beaucoup trop grand : or, si la tête eût élé vue de face, unepartie
de cet intervalle eût élé dissimulé par l'ombre du nez. M. Calamatta a traduit
celte seconde faute, comme la première, avec une fidélité victorieuse.
La Transfiguration , gravée par M. Desnoyers, est une œuvre conscien-
cieuse qui mérite d'être étudiée attentivement. L'auteur a trailé avec soin le
contour et l'expression de chaque tête, et sous ce rapport la gravure de M. Des-
noyers me paraît Irès-supérieure à celle de Raphaël Morghen. Dans cette der-
nière plancbe, en effet, le ciel, les terrains, les vêtements et les têtes sont
rendus à l'aide d'un procédé uniforme; la planche entière ressemble à un ré-
seau d'acier. M. Desnoyers a varié son travail selon la nalure des objets qu'il
avait à rendre : aussi sa gravure se dislingue-t-elle par une admirable clarté.
Je reprocherai aux vêtements un peu de lourdeur. Pour juger d'une façon
décisive la fidélité de celle traduction, il faudraitavoir vu l'œuvre de Raphaël.
Toutefois j'incline à penser que la toile placée au Vatican offre une harmonie
de couleur qui ne se trouve pas dans la gravure de M. Desnoyers.
Celle année . les ouvrages de sculpture sont en petit nombre. Il nous est iiu-
P<issii>;<' di' contrôler la conduite du jury, car nous n'avons pas sous les yeux
SALON DE 1840. 103
les ouvragesqu'il a refusés. Toutefois il nous est difficile d'admettre que les ou-
vrages refusés soienttrès-inférieurs aux sept huitièmesdeceuxque nous voyons.
S'il fallait s'en rapporter aux on dit, le jury aurait prononcé à peu près au
hasard sur l'admission et l'exclusion des ouvrages envoyés au Louvre. Résolu
d'avance à ne recevoir qu'un petit nombre de morceaux , il aurait consulté son
caprice plus souvent que la raison. Cette hypothèse, qui pourra paraître im-
pertinente, n'est cependant pas dépourvue de vraisemblance; car le public
n'a pas oublié que le jury du Louvre a refusé, il y a quatre ans, tous les grou-
pes envoyés par M. Barye. Or ces groupes, qui sont aujourd'hui chez M. le
duc d'Orléans, ont été pendant plusieurs jours exposés chez M. Aimé Chena-
vard, et chacun a pu se convaincre de l'injustice du jury. Quels que soient les
motifs de la décision prise, il y a quatre ans, par la quatrième classe de l'In-
stitut à l'égard de M. Barye , il est certain que cette décision est absurde, et
qu'aucun raisonnement ne saurait la justifier. Il n'est pas moins certain que
pas un de MM. les membres de la quatrième classe n'est capable de faire un
groupe d'animaux comparable aux groupes dont nous parlons, pour l'énergie
des attitudes, la science anatomique, et la finesse de l'exécution. Quoique les
sculpteurs d'un mérite aussi éminent ne soient pas nombreux, il n'est donc
pas impossible qu'il y ait parmi les ouvrages refusés des morceaux égaux, si-
non supérieurs , à la plupart de ceux que nous voyons au Louvre.
M. Cortot, l'un des membres du jury , a exposé un groupe de deux figures,
Jésus-Christ sur les genoux de la Vierge. Ce groupe, exécuté en bronze
doré pour l'église de Notre-Dame-de-Lorette , se distingue par une vulgarité
générale. Les lignes sont loin d'être heureuses, les têtes ont une expression
difficile à déterminer, et les draperies sont ajustées avec une gaucherie, une
lourdeur dont la sculpture offre bien peu d'exemples. Si, laissant de côté toute
la partie poétique de la statuaire à laquelle M. Cortot paraît n'avoir pas songé,
nous étudions ce groupe sous le rapport de la réalité, nous ne serons guère
plus satisfait. La tête de la Vierge est modelée avec une sécheresse, une du-
reté qu'on a peine à concevoir. Puisque M. Cortot renonçait à consulter la
tradition, et ne voulait reproduire aucun des types de la Vierge-mère créés
par la peinture et la statuaire pendant le xiv°, le xve et le xvi° siècle, il de-
vait naturellement consulter la nature vivante. Or la nature vivante ne four-
nit pas les éléments dont M. Cortot a composé la tète de la Vierge : ni le front,
ni les yeux, ni les lèvres n'appartiennent à la réalité; les mains se composent
de phalanges courtes, et sont absolument dépourvues d'élégance. Quant au
Christ, il mérite des reproches encore plus sévères. Non-seulement la lète n'a
rien de divin, rien même d'élevé, non-seulement les plans musculaires du
torse et des membres sont modelés avec une rondeur et une mon otonie dés-
espérantes; mais les jambes ne pendent pas. Le groupe de M. Cortot ne re-
lève, ni de l'art antique, ni de l'art chrétien, ni de la réalité; l'auteur n'a con-
sulté ni la tradition ni la nature: aussi ne faut-il pas s'étonner s'il a produit
une œuvre dépourvue de vieaussi bien que de beauté. Le Solda/ do Marathon,
placé aux Tuileries, dont l'attitude est si ridicule, et présente des lignes si
malheureuses, est certainement très-supérieur par l'exécution au groupe dont
nous parlons; car s'il manque de hardiesse et de grandeur, il offre du moins
104 SALON DE 1840.
plusieurs parties étudiées et rendues avec soin. Le groupe exposé au Louvre,
nul sous le rapport poétique , n'est qu'une imitation très-infidèle de la réalité.
La Flora de M. Bosio est fort inférieure à la Salmacis du même auteur. En
effet, quoique la Salmacis soit très-loin de mériter les éloges dont on l'a com-
blée, elle révèle chez M. Bosio un désir sincère de lutter avec la nature. Cet
ouvrage est d'une réalité mesquine , d'un caractère grêle et chétif ; mais il a
fallu , pour obtenir ce résultat , sinon un grand talent , du moins une rare pa-
tience, une attention soutenue : il est évident que M. Bosio a donné dans ce
morceau la mesure complète de ses facultés. La Flora est modelée avec une
rondeur, une mollesse qui ne se trouvent pas dans la Salmacis. 3e ne parle
pas de la tête, dont l'insignifiance ne peut être dépassée, car dans ses meilleurs
ouvrages M. Bosio n'a jamais paru accorder au masque humain une grande
importance ; mais il n'y a pas une seule face de la figure de Flora qui offre des
lignes heureuses. Les hanches sont à peine accusées et manquent de jeunesse ;
le cou et les épaules se composent de plans confus , et n'offrent pas une seule
partie qui rappelle la nature. Quant à la poitrine, qui a l'intention évidente
de lutter avec la réalité, elle n'offre qu'un ensemble de détails mesquins que
la sculpture doit s'interdire sévèrement. M. Bosio, dans la poitrine de sa Flora,
s'est efforcé de transcrire tous les plis delà peau qui frissonne, et il n'a réussi
qu'à produire une masse maigre et informe. La ceinture , le ventre et les cuis-
ses quoique empreints d'une mesquinerie moins blessante, ne sont cependant
pas plus dignes d'éloges ; les deux avant-bras choqueront les yeux les moins
clairvoyants par leur singulière brièveté ; la draperie jetée sur les cuisses n'est
qu'un haillon mouillé. Les pieds de la Flora ont une forme que la statuaire
ne saurait avouer. Je ne dis pas que celte forme ne se rencontre jamais dans
la nature; mais tout ce qui est n'est pas bon à imiter, et copiés ou non , les
pieds de cette figure sont d'une laideur repoussante. L'espace compris entre la
partie inférieure de la jambe et la naissance des phalanges est modelé d'une
façon absurde; je dois dire la même chose de l'espace compris entre le talon
et l'origine du gros orteil. Il y a sans doute des pieds pareils aux pieds de la
Flora ; mais un pied ainsi fait ne peut exécuter régulièrement les mouvements
nécessaires à la progression. Si la figure de M. Bosio se levait, elle marche-
rait sans élégance et sans rapidité; car pour que la marche soit élégante et
rapide, il est absolument indispensable que le talon soit séparé du gros orteil
par une arcade élevée, et celte arcade ne peut exister sans que le dos du pied
présente une courbure qui ne se trouve pas dans les pieds de la Flora. Dans le
cas particulier qui nous occupe, comme dans toutes les questions qui concer-
nent la forme du corps humain, la beauté peut se déduire de l'utilité et réci-
proquement. La Flora de M. Bosio, construite et modelée d'une façon con-
traire à l'exécution régulière des mouvements, est complètement dépourvue
de beauté. Cependant il est probable que celle figure sera louée ; il se trouvera
des yeux assez peu exercés pour confondre la rondeur avec l'élégance. La
contradiction que nous prévoyons n'a rien qui doive élonner, car la statuaire
est plus difficile à juger que la peinture. Pour connaître les lois de la beauté
cl pour les appliquer à la forme dépouillée de la couleur, il faut une attention
patiente qui n'est pas du goût de tout le monde. Mais ceux qui ont comparé
SALON DE 1840. 105
maintes fois les monuments de l'art grec et les types les plus beaux Je la na-
ture vivante , sont amenés nécessairement à déclarer que la Flora de M. Bosio
n'est ni réelle ni belle, et ne relève ni delà tradition ni de l'imitation littérale
de la nature.
Le vase funéraire de M. Pradier se recommande par une grande habileté
d'exécution. Les bas-reliefs sculptés sur la panse offrent une foule de détails
très-fins, et sont traités avec une rare délicatesse. Le quadrige rappelle heu-
reusement les chevaux des Panathénées , l'imitation est évidente , mais , pour
copier les monuments de l'art grec , il faut plus que de la patience et de l'at-
tention , il faut allier au sentiment de l'élégance et de la simplicité une prati-
que savante. Quelle que soit ma prédilection pour l'originalité, je suis donc
loin de reprocher à M. Pradier d'avoir consulté les Panathénées pour composer
son vase funéraire, car l'imitation que je signale n'a rien de littéral ni de ser-
vile, je crois d'ailleurs que le type emprunté à Phidias est mieux placé que le
type réel dans une composition allégorique. Lors même que M. Pradier eût été
familiarisé par ses études personnelles avec les formes du cheval , il eût encore
bien fait de s'adresser à l'art grec et de demander conseil au Parthénon. Il n'y
a pas en effet , parmi les débris de l'antiquité , un seul ouvrage dont la contem-
plation soit plus profitable; il n'y en a pas un qui enseigne plus clairement la
simplification et l'agrandissement de la réalité. J'accorderai , si l'on veut, que
les chevaux de Géricault sont plus près de la nature que les chevaux de Phi-
dias; mais je crois que M. Pradier eût commis une maladresse en s'efforçant
de reproduire le type des chevaux de Géricault : il y a dans la panse de ce vase
une souplesse de modèle à laquelle nous devons applaudir. L'auteur, on le
sait, ne se contente pas de modeler en glaise ce qui doit être traduit en mar-
bre ; il n'abandonne pas au praticien le soin de reproduire littéralement d'un
bout à l'autre ce qu'il a fait avec son ébauchoir. Habitué dès longtemps à tail-
ler le marbre, il participe personnellement au travail du praticien ; celte ha-
bitude constante lui donne une grande supériorité sur la plupart des sculp-
teurs d'aujourd'hui. Quelle que soit la précision des moyens employés par le
praticien pour la reproduction des modèles , il est probable que la panse de
ce vase funéraire n'offrirait pas la souplesse que nous admirons, si M. Pradier
ne maniait pas le ciseau aussi facilement que l'ébauchoir; les ornements bien
choisis ont l'avantage de ne pas distraire l'atlenfion. Quant aux deux figures
agenouillées qui forment les anses du vase , je ne saurais les approuver , car
elles ne sont pas traitées dans le même style que les bas-reliefs de la panse. Le
motif de ces deux anses est plein de grâce et de simplicité ; mais, pour s'ac-
corder avec les bas-reliefs, il aurait dû être traité dans le style de la renais-
sance : or la draperie de ces deux anges se rattache évidemment à l'art go-
thique. Le style des deux anses contredit donc formellement le style des
bas-reliefs; comment M. Pradier est-il arrivé à commettre une faute si facile
à découvrir? Comment n'a-t-il pas compris qu'il devait choisir dans l'art
chrétien le moment qui se rattache à l'art païen par l'élégance des formes et
la souplesse des draperies ? Je pose la question et ne me charge pas de la ré-
soudre. Traités dans le style de la renaissance , les deux anges se fussent par-
failemcnt accordés avec les deux bas-reiicfs ; tels qu'ils soni . ils semblent
106 SALOiN DE 1840.
roides el à peine ébauchés. Il est fâcheux qu'un artiste aussi habile que
M. Pradier se préoccupe à peu près exclusivement de l'exécution , et combine
avec tant de légèreté les diverses parties de ses ouvrages, car celte inconce-
vable étourderie, sans diminuer le talent incontestable de l'auteur, nuit sin-
gulièrement à l'effet de ses œuvres. Le mérite du vase dont nous parlons ne
peut être mis en question; l'élégance générale de la forme, le mouvement des
figures, le choix des ornements, le motif ingénieux des anses, tout se réunit
pour charmer les yeux et plaire à la pensée; mais la différence des styles frap-
pera ceux mêmes qui ne sont pas familiarisés avec l'histoire de la statuaire.
Sans connaître la raison de leur déplaisir, les personnes étrangères aux trans-
formations des arts du dessin seront choquées de la contradiction qui existe
entre les anses et les bas-reliefs. Puisque M. Pradier fait du marbre tout ce
qu'il veut , qu'il prenne donc le temps de vouloir avant d'agir, qu'il délibère
avant de composer. Sûr de sa main, qu'il ne recule pas devant les ratures
lorsqu'il s'est trompé. Convaincu de l'importance et de l'utilité de la tradition,
qu'il lui demande conseil , qu'il imite librement les plus belles œuvres de l'art
antique et moderne, mais qu'il ne néglige jamais de comparer les styles des
modèles qu'il choisit avant de les associer dans une œuvre nouvelle. Sans ce
travail préliminaire, ses conceptions les plus heureuses seront toujours dé-
pourvues d'unité.
Le modèle en marbre d'un monument consacré à la mémoire de M. Nicolas
de Démidoff ne justifie pas la réputation dont jouit M. Bartolini à Florence el
dans toute l'Italie. Il y a quelques années , nous avons vu à Paris un buste de
Rossini du même auteur, qui ne se distinguait ni par l'élégance ni par la vé-
rité; le monument que nous avons sous les yeux est une composition assez in-
cohérente, dont l'exécution ne mérite pas de grands éloges. Le groupe prin-
cipal représente M. Nicolas de Démidoff assis et s'appuyant sur l'Amour filial.
A ses pieds , la Reconnaissance agenouillée lui présente une couronne. Aux
quatre coins du piédestal sont assises quatre statues allégoriques : la Sibérie,
la Charité, Terpsichore et la déesse des festins. Je ne me charge pas d'expli-
quer pourquoi ces quatre figures se trouvent réunies autour d'un tombeau ;
je ne devine pas comment Terpsichore et la déesse des festins se raltachenl
à la Charité , ni comment la Charité elle-même se rattache à la Sibérie. Que le
statuaire ait voulu rappeler la bienfaisance et la générosité de M. Nicolas de
I>émidoff,je leconçoissanspeinejmaisa moinsqu'il n'ait protégé d'une façon
toute spéciale l'art chorégraphique et l'art culinaire, je ne vois pas pourquoi Ter-
psichore el la déesse des festins se trouvent placées près de la Charité. Quant à
la Sibérie, je suppose qu'elle n'est pas seulement destinée à indiquer la patrie de
M. de Démidoff, et qu'elle exprime en même lemps l'origine de sa fortune. Quels
que soient les motifs qui justifient la présence de chacune de ces figures prise
on particulier, il me semble impossible, poétiquement parlant, de concevoir la
réunion de ces quatre figures autour d'un tombeau. Si de la composition gé-
nérale du monument nous passons à la composition individuelle du groupe
principal et des quatre figures allégoriques , nous n'avons pas lieu d'être beau-
coup plus satisfait. M. Nicolas de Démidoff est bien assis cl ne manque pas de
gravité ; l'Amour filial n'est qu'insignifiant; quanl à la Reconnaissance, elle a
SALON DE 1840. 107
le tort de ne pas regarder l'homme qu'elle veut couronner. Elle est affaissée
sur elle-même et détourne la tète. Si M. Bartolini a voulu réunir dans cette
figure l'expression de la reconnaissance à l'expression de la douleur, à mon
avis il s'est trompé, car la statuaire s'accommode difficilement d'une telle
complication. La Charité a le front ceint d'un diadème ; pourquoi? je n'en
sais rien. L'enfant qu'elle lient sur ses genonx est de la taille d'un adolescenl ;
l'enfant qui se tient debout, à la droite de la Charité, touche du bout de la
main gauche un des pieds de l'enfant malade que la Charité tient sur ses ge-
noux ; c'est-à-dire que sur trois figures il y en a une complètement détachée
des deux autres. La Sibérie est chargée d'une draperie disgracieuse, et entoure
de son bras droit un enfant dont la forme est à peine ébauchée. La déesse des
festins tient un vase dans sa main droite et appuie son bras gauche sur une
lyre; la tête de cette figure est grêle et inanimée. Terpsichore est assise
comme une femme qui sort du bain et parait vouloir s'envelopper. Le corps
entier est nu et traité avec une sorte d'élégance vulgaire. Dans cette figure
comme dans les trois autres , la longueur du torse et des membres est exagé-
rée sans avantage. La poitrine et les cuisses sont modelées avec une évidente
facilité , mais ne se recommandent ni par la pureté ni par la précision. Quant
à la tête de Terpsichore , elle ne vaut ni plus ni moins que la tête de la Charité,
de la Sibérie ou delà déesse des festins ; c'est un masque insignifiant , qui se
trouve au boutdel'ébauchoir, sans que la pensée du statuaire ait besoin d'in-
tervenir , une espèce de lieu commun dont les doigts se souviennent et qui
échappe à la discussion. Incohérente sous le rapport poétique, l'œuvre de
M. Bartolini n'a donc qu'un mérite très-secondaire sous le rapport plastique.
Est-ce à dire que nous devions révoquer en doute la légitimité de la renommée
dont M. Bartolini jouit dans sa patrie ? A Dieu ne plaise que nous nous hâtions
de prononcer! les pièces nous manquent, et nous ne pouvons juger en pleine
connaissance de cause la valeur absolue de M. Bartolini. Il a sans doute pro-
duit des œuvres très-supérieures au monument (pie nous avons sous les yeux j
il est probable cependant qu'il se dislingue plutôt par l'habileté de la main
que par l'élévation de la pensée. Un statuaire habitué à la réflexion n'eût ja-
mais songé à réunir autour d'un tombeau les quatre figures que nous venons
d'analyser , ou si , par un caprice inexcusable, il se fût décidé à les réunir, il
n'aurait pas négligé de les caractériser nettement et de donner a chacune de
ces figures une expression individuelle. Si M. Bartolini n'a pas satisfait à cette
dernière condition, c'est qu'il n'en a pas compris la nécessité , et celle faute
suffit pour démonlrer qu'il n'a pas droit au premier rang.
Le Christ expirant sur la croix , de M. Waindron , esl , à noire avis , très-
supérieur à la Vcllkda du même auteur : le mouvement général de celle fi-
gure est heureusement conçu ; la poitrine et les bras sont étudiés avec soin et
rendus avec habileté. Toutefois, je pense qu'il eût mieux valu donner une di-
rection uniforme aux doigls de chaque main. Il est probable que M. Maindron
a voulu , en donnant à chaque doigt une direction particulière , exprimer les
symplômes delà souffrance ; mais je pense (pie les lois de son ait lui conseil-
laient plus de simplicité. La tèle offre tous les caractères de l'agonie ; les yeux,
la bouche et les joues disent clairement que le supplicié va mourir; mallicu-
108 SALON DE 1840.
reusement, M. Maindron, uniquement préoccupé de l'expression de la douleur,
a négligé d'inscrire !a divinité sur le front du Christ. Il a modelé la lêle d'un
homme expirant; il a oublié qu'il avait à modeler la tête d'un dieu revêtu de
la forme humaine. Le visage de son Christ, bien que traité avec une vérité re-
marquable , ne satisfait pas la pensée du spectateur, car il est dépourvu d'é-
lévation. La chevelure et la couronne d'épines sont disposées de telle sorte que
la tête parait un peu trop grosse. Les détails musculaires des deux aisselles
sont indiqués avec franchise, et révèlent chez M. Maindron le désir sincère de
copier la nature qu'il a sous les yeux. Peut-être ce désir est-il chez lui poussé
trop loin ; peut-être eùt-il mieux valu ne pas transcrire avec l'ébauchoir tout
ce que l'œil aperçoit dans le modèle vivant. L'omission volontaire de plusieurs
détails eût donné à la partie supérieure de celte figure plus d'élégance et de
majesté. Je n'approuve pas le mouvement donné par M. Maindron à la cuisse
gauche de son Christ; le sujet prescrivait impérieusement de placer les deux
cuisses sur le même plan. J'ajouterai que les muscles de la cuisse gauche sont
traduits mollement ; la forme des pieds est pauvre et vulgaire. Nous devons
regretter que M. Maindron n'ait pas apporté plus de soin dans cette partie de
son travail. Je crois volontiers qu'il a copié la forme qu'il avait sous les yeux ;
mais si M. Maindron avait devant lui un modèle vulgaire, il devait le rectifier,
ou s'il se défiait de son savoir , il devait s'efforcer de trouver un modèle plus
élégant et plus riche. Quoique les autres parties de la figure aient une forme
plus heureusement choisie, l'ensemble de cet ouvrage n'est pas traité dans le
style que réclamait le sujet. M. Maindron parait plein de zèle; il poursuit ses
études avec persévérance, et si chacun de ses ouvrages n'est pas un progrès,
s'il se rencontre, dans la série de ses travaux, des aberrations fâcheuses, telles
que la Velléda de l'année dernière , sou talent est cependant supérieur à ce
qu'il était il y a cinq ans. Mais il est évident pour nous que M. Maindron se
préoccupe à peu près exclusivement du côté réel de son art, et en néglige
presque toujours le côté poétique. Il consacre ses journées à lutter avec la na-
ture vivante; et il oublie de consulter les monuments de l'art antique. Il ra-
mène la statuaire à son point de départ et contemple trop rarement les mar-
bres grecs, qui lui enseigneraient l'art d'agrandir la réalité en l'interprétant.
Toutefois, le Christ de M. Maindron doit être compté parmi les meilleurs ou-
vrages du salon de cette année. Il ne faut pas oublier, en effet, que le sujet
traité par M. Maindron est tout simplement un des problèmes les plus difficiles
que la statuaire puisse se proposer. Un Christ, pour ne rien laisser à désirer,
doit offrir l'union de la science et de l'inspiration. Il ne faut pas seulement
que la tête souffre, il faut qu'elle soit divine, c'est-à-dire qu'elle présente à
l'œil du spectateur la plus haute expression de la résignation et de la gran-
deur. Si M. Maindron avait triomphé de toutes les difficultés que renferme
une telle donnée, il serait dès aujourd'hui un artiste consommé; l'art antique
n'auraitplus de conseils à lui offrir. En jugeant le Christ de M. Maindron, n'ou-
blions donc pas le nombre des difficultés qu'il avait à vaincre, et tenons-lui
compte du savoir et de la patience qu'il a déployés. Jusqu'à présent , il ne pa-
raît pas avoir compris toute l'importance de la beauté linéaire; il a presque
toujours subordonné la forme à l'expression, ;i l'accenl ; son devoir est main-
SALON DE 1840. 109
teuaiit d'étudier sans relâche l'art de concilier l'énergie et la forme , l'expres-
sion et la beauté. Il devra se résigner à de nouvelles études; mais il adonné
Jrop de preuves de persévérance pour que nous désespérions de le voir bientôt
toucher le but que nous lui désignons.
VOreste de M. Simart est sans contredit la meilleure statue du salon. Le
mouvement général de la figure est plein de naturel et de vérité; les muscles
de la poitrine sont rendus avec une habileté qui ne laisse rien à désirer. Le
dos et les membres, sans offrir la même richesse , la même élégance d'exécu-
tion, sont traités cependant avec une remarquable finesse. L'expression de la
tète est bien celle qui convient au sujet , mais les yeux manquent de beauté ,
et les joues sont trop simples pour le front. Après avoir longtemps considéré
la tète de celte figure, je me suis demandé pourquoi la chevelure d'Oreste
paraît si pesante , et je crois que cela tient à ce qu'elle recouvre entièrement
les oreilles. Je suis convaincu que si les oreilles étaient à moitié dégagées, les
cheveux gagneraient beaucoup en légèreté , et que la tète entière deviendrait
plus élégante. Élève de MM. Ingres et Pradier, M. Simart a dignement profité
de leurs leçons. La figure dont nous parlons est assurément un des ouvrages
les plus recommandables que nous devions à Lécole de Rome. Quelles que
soient pourtant les qualités qui distinguent cette figure , M. Simart est loin
encore de satisfaire à toutes les conditions de la statuaire. Le mouvement de
son Oreste est naturel et vrai, mais il convient plutôt au bas-relief qu'à la
ronde bosse; envisagée sous ses différentes faces, cette figure offre un ensem-
ble de lignes qui , sans être disgracieux, ne réussit pourtant pas à contenter
le regard. Chacune de ces lignes s'explique facilement et concourt d'une façon
claire à l'expression de l'épuisement; mais la sculpture ronde bosse a d'au-
tres exigences que le bas-relief. 11 faut qu'une figure isolée intéresse à peu
près également le spectateur sous quelque face qu'elle se présente. Or la sta-
tue de M. Simart , quoique traitée avec le même soin dans toutes ses parties ,
n'offre cependant qu'une face intéressante. Les autres côtés de la figure don-
nent à penser que VOreste faisait partie d'une composition dont nous ne pos-
sédons qu'un fragment. Il me reste à présenter sur cette statue une observa-
tion qui pourrait malheureusement s'appliquer aux meilleurs ouvrages de la
statuaire contemporaine. J'ai dit que les plans musculaires de la poitrine d'O-
reste se recommandent par l'élégance et la vérité : ce mérite est assez évident
pour n'avoir pas besoin d'être signalé ; mais le style de ce morceau n'a rien
d'idéal, rien d'héroïque. En prenant le sujet de son œuvre dans Eschyle.
M. Simart se mettait dans l'obligation de s'élever au-dessus de la réalité que
nous avons chaque jour sous les yeux ; or je ne trouve pas dans VOreste An
M. Simart la grandeur que réclame un tel personnage. Sans copier servilement
les monuments de l'art antique, l'auteur devait imiter les belles divisions mus-
culaires de l'Ilissus et du Thésée. En contemplant ces deux admirables figu-
res, chacun devine qu'il n'a pas devant les yeux des personnages ordinaires,
et cette impression ne dépend pas seulement de l'habileté du statuaire, elle
S'explique aussi par les belles divisions dont je parlais tout à l'heure. La poi-
trine du Thésée offre des plans (pie la nature vivante ne contredit pas. mais
qui sont d'une largeur, d'une hardiesse idéale. Ce que je reproche à VOreste
tome il. 8
i 10 SALON DE 1840.
de M. Simart, c'est de rappeler trop fidèlement la réalité. En étudiant celte
figure , nous prenons plaisir à retrouver dans le torse et les membres tous les
détails du modèle humain ; mais cette figure est traitée avec une vérité si litté-
rale, elle reproduit si scrupuleusement toutes les parties de la réalité, qu'elle
nous empêche d'ajouter foi à la création de l'auteur. Au lieu d'Oreste, nous ne
voulons voir qu'un jeune homme épuisé, haletant; au lieu d'un personnage
tragique, nous n'avons qu'une figure d'étude.
Ces considérations résument assez nettement toute notre pensée sur le salon
de cette anrîée. Ce qui manque en effet à la plupart des ouvrages de statuaire
et de peinture, souvent même à ceux qui se recommandent d'ailleurs par des
qualités solides, c'est une grandeur , une harmonie que les artistes cherche-
raient vainement dans l'imitation littérale de la nature, et qui ne relève que
de la pensée. Si les statuaires et les peintres de nos jours veulent obtenir une
gloire durable, il faut qu'ils se pénètrent profondément d'une vérité qui
semble aujourd'hui méconnue. Le modèle humain le plus riche, le paysage
le plus séduisant ne peut être imité heureusement qu'à condition d'être inter-
prété par l'intelligence du peintre ou du statuaire; la reproduction littérale de
la réalité ne pourra jamais enfanter que des ouvrages incomplets.
Gustave Planche.
DE L'ART DRAMATIQUE
DU THEATRE ACTUEL
EN ANGLETERRE.
Ecole Sentimentale. — Ecole Métaphysique. — Ecole Archaïque.
SHERIDAN KHOWLES. — ROBERT BROWMNG. — HENRI HORNE. — LEIGH HCWT.
— EDOUARD LYTTON BULWER.
Il se fait aujourd'hui, en Angleterre, un mouvement vers l'art dramatique.
Le théâtre essaye de secouer son linceul et de retrouver sa vie perdue. L'ex-
cellent acteur Macready, homme d'esprit et de goût, s'est placé, avec Lytton
Bulwer, à la tête de cette réforme. Les impuretés des foyers et des coulisses se
sont corrigées sous leur influence combinée, et plusieurs drames diversement
remarquables, qui ont paru sur la scène ou chez les libraires, ont conquis ou
mérité leur succès.
Déjà, depuis le commencement du siècle, quelques efforts tentés vers le
même but avaient éveillé l'attention : retour au drame naïf du xvi° siècle ;
essai d'observation et d'analyse métaphysique ; imitation du drame grec dans
sa simplicité passionnée. Byroo et Talfourd ont produit de fort beaux ouvra-
ges dans ce dernier genre. Le calque de la vieille école anglaise n'a inspiré
142 LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE.
qu'une ou deux ébauches assez puissantes à Milman et à Larab. Coleridge et
l'Écossaise Joamia Baillie ont tout à fait échoué dans leur prétention de sub-
stituer l'analyse des idées au mouvement des caractères.
Drame, c'est action. Une longue recherche étymologique ou une profonde
investigation ne sont point nécessaires pour prouver que l'origine du mot drame
commande et domine encore toute la théorie de l'art qu'il résume. Il s'agit
pour le drame, non des hommes qui pleurent ou qui rêvent, mais des hommes
qui agissent. L'ode chante son enthousiasme, la philosophie médite. Brutale
même et violente, toute action est drame; trois peuples d'action, les Grecs,
les Espagnols et les Français , l'ont bien compris. Mêlée de l'élément lyrique ,
revêtue de ces paroles d'or et de feu qui sont la poésie, imprégnée de passion,
corroborée par l'étude des caractères humains , l'action dramatique s'élève à
des créations miraculeuses. Réduite à sa forme la plus sèche et la plus élémen-
laire, elle Irouve moyen de se suffire : elle se passe d'éloquence, de style, de
vérité. La plus misérable œuvre de nos boulevards est encore un squelette dra-
matique, telle tragédie allemande et anglaise, élégie ou dithyrambe , échappe
nux vraies conditions du drame. Je ne prétends pas qu'il soit bon de le trans-
former en œuvre de curiosité pure , ainsi que la France s'y est habituée ré-
cemment : énigme pour l'esprit et illusion pour les yeux, c'est une décadence;
mais ce genre n'a point répudié l'essence même et le fond de sa nature ,
faction. Il est pauvre sans doute et artificiel; il laissera peu de traces dans
Ihistoire de l'esprit humain; des qualités plus hautes lui sont nécessaires. Du
moins pourra-t-on le juger comme drame et le compter pour tel.
De toutes les formes littéraires de la pensée, il n'y en a pas de plus frap-
pante et de plus populaire : quoi de plus intéressant pour nous hommes que
/'action humaine? Parvenu à un certain degré de naïveté curieuse et de dé-
veloppement moral , un peuple est nécessairement créateur de son drame. Il
le fait alors selon la vue propre de son instinct. Il choisit ce qui lui convient
dans le jeu de ce monde, composé de destinée et de liberté, d'événements et
de volonté, de variété dans les caractères et de similitude dans les passions.
Ou lutte contre le destin et on le subit , on cède au penchant et on le combat ;
on est grand , ignoble, lâche . vénal , incertain, timide , vain, superbe. Dans
cette trame infinie , une nation ne prend point au hasard. La passion et le sort
< onstituent le drame grec ; l'aventure et l'enthousiasme font le drame castil-
lan ; le drame français accepte l'une et l'autre forme , dont il opère le mélange
avec plus d'adresse que de hardiesse. Une philosophie expérimentale, s'exer-
çant sur les variétés du caractère humain, détermine le drame anglais, résumé
dans un seul homme, qui est Shakspeare. Une fois la première et grande cu-
riosité du peuple satisfaite, on languit, on imite, on cherche des effets; le
drame meurt lentement. L,a Grèce dramatique après Euripide, l'Anglelerrc
après Shakspeare , l'Espagne après Calderon , s'éteignent au milieu d'efforts
ei de tentatives multipliées et inutiles. Le théâtre reste; le drame
plus.
Il faut soigneusemenl distinguer le drame du théâtre. Tanl que les hommes
: • i oui amoureux de speclacles, ils nom si placer sur les gradins d'un am-
philhéatn ou dans li obscurités d'une loi;e. avides d'entendre 'et de voir les
LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE. 113
fantômes passagers d'une toile colorée, les cris d'une lutte mortelle, le sauf,
d'un taureau qu'on égorge , les évolutions d'une armée ou d'une navire. C'est
la partie enfantine de l'art; elle survit à l'art lui-même. Elle l'étouffé en le
remplaçant. Les gens vraiment émus des plaintes d'Oreste et des fureur»
d'Othello, des hymnes du prince Constant et des gémissements de Phèdre,
s'inquiètent assez peu de savoir si les décorations sont bien peintes , et si l'on
a dépensé beaucoup d'argent en machines et en costumes. Tous les chefs-
d'œuvre ont été créés pour des théâtres imparfaits , et les théâtres perfection-
nés n'ont point créé de chefs-d'œuvre. Dans la belle époque de l'art dramati-
que , c'est l'homme que l'on veut voir sur la scène ; quant vient la décadence
(et elle vient vite) , on veut des plumes , des épées , des lances , des tables , des
paysages et des vêtements. La curiosité s'est déplacée. Elle a passé de l'intérêt
inspiré par l'homme à un intérêt accessoire. Toute littérature subit cette
transformation, sans laquelle le drame mourrait entièrement. On s'ingénie à
représenter Clytemnestre telle qu'elle était, et à imiter le péplum et la toge.
Achille et Agamemnon portent le vrai costume des sculptures helléniques; on
croit alors, par ces diverses améliorations, toucher le but véritable de l'art;
on s'en est éloigné. On a sacrifié le fonds à l'accessoire, le but au moyen.
Tout le monde sait que les sublimes tragédies de Corneille, livrées à des
acteurs mal costumés , étaient représentées entre une double haie de gentils-
hommes insolents qui s'asseyaient sur la scène et riaient des acteurs. La repré-
sentation des œuvres de Calderon ou de Shakspeare était plus misérable en-
core. Deux grosses bougies de cire , placées aux deux coins du théâtre ,
éclairaient la scène espagnole dans les grandes circonstances. Ordinairement,
on choisissait une cour, on y dressait un échafaudage , les fenêtres armées de
barreaux servaient de loges grillées, les balcons jouaient le rôle de nos avant-
scènes, et l'on donnait la pièce entre midi et quatre heures. Les gamins mon-
taient sur les toits. En Angleterre , la partie matérielle du théâtre sous Shak-
speare , ne valait guère mieux : on voyait les gens comme il faut s'étendre sur
les tapis de la scène , et se battre avec le parterre à coups de pommes et de
noisettes; les décorations employées dans Macbeth et dans Henri FUI se
composaient d'une galerie avec un balcon et un rideau, laquelle , pratiquée
au fond du théâtre , servait , selon l'occasion et la nécessité , de montagne, de
clocher, de tour, de fenêtre ; puis d'une machine à trois pans, formant triangle
équilatéral, montée sur un axe mobile, et présentant au spectateur, selon
les évolutions de l'axe, un arbre peint, une porte de maison et un lambris
d'appartement : le public se tenait pour averti. Dans ce berceau pauvreleux
sont nées toutes les œuvres de Shakspeare, toutes celles de Calderon et de
Corneille; et ce que j'ai dit de l'influence pernicieuse des accessoires sur l'art
dramatique est si profondément vrai , tellement incontestable, qu'à la même
époque ou à peu près, la Mirante du cardinal de Richelieu, et les Orbecchi ,
abominable tragédie italienne, étaient représentées avec un luxe extraordi-
naire. A mesure que la pompe théâtrale envahit la scène, l'art dramatique
recule. Les tragédies de Campistron se parenl de mille ornements dont le Cid
n'a pas eu le privilège. Les pièces de Dryden ont besoin d'un matériel magnifi-
que que Shakspeare n'avait pas connu. Cette transition de l'art dramatique
J 14 LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE.
réel à l'art théâtral se révèle très-ingénument sous Charles II, en Angleterre,
et sous ia régence du duc d'Orléans, en France. Les amateurs du théâtre ima-
ginent avoir gagné infiniment, parce qu'ils ont corrigé un anachronisme et
conquis une vraisemblance de costume. Samuel Pepys , cet excellent journa-
liste des mœurs anglaises, ne tarit pas en expressions de mépris pour la bar-
barie ancienne du théâtre shakspearien , comparée à la beauté , à l'élégance ,
à la vérité, à l'illusion de la scène contemporaine. « Nous avons maintenant
des musiciens, dit-il , nous avons des danseuses, nous avons des toiles de
fond , nous avons de beaux costumes. »
Hélas ! oui ; mais vous n'avez plus de drame.
Le drame est dans le public bien plus que sur la scène. Il s'éteint lors-
qu'un peuple perd cette curiosité ingénue que satisfait le jeu puissant des
caractères et des passions. Il tourne alors au sentimental , c'est-à-dire à
l'élégie, comme chez Rowe et Otway, ou à l'emphase comme chez Dryden
et Young, ou à la simple curiosité d'un événement qui se débrouille,
et d'une énigme qui se résout. Nous trouvons ces différents caractères par-
faitement marqués dans l'histoire littéraire de la Grèce. Eschyle s'empare
du mythe , qu'il transforme en action ; Sophocle crée ensuite le drame
épique; Euripide penche vers l'élégie et affaiblit toutes les nuances. C'est là
ce que blâme Aristophane, lorsque ce grand critique montre Euripide traînant
des haillons, poussant des soupirs, et récitant des maximes. Après Euripide,
un théâtre matériel , artificiel et factice apparaît un moment pour s'évanouir.
En Angleterre, le même phénomène et le même développement ont lieu à tra-
vers les révolutions et les guerres civiles, quoique l'organisation d'une société
demi -puritaine contrarie sans cesse la marche naturelle du drame. Sous
Jacques Ier, la sévérité religieuse commence à frapper le théâtre. Il meurt
sous Cromwell , pour renaître sous Charles II , tout chargé de licence , de pré-
lentions et de puérilités ; à travers le xvnr- siècle, il s'étiole et se corrompt,
tour à tour bourgeois et larmoyant , burlesque et libertin , augmentant ses
ressources scéniques et perdant sa force intime , jusqu'au moment où les pâles
esquisses de Richard Cumberland et les comédies sans vigueur d'Arthur Murphy
envahissent les trois théâtres de Hay-Market , de Covent-Garden et de Drury-
Lane. Deux hommes remarquables , Goldsmith et Sheridan, combattent à force
de gaieté et d'observation l'influence philosophique et sentimentale, qui s'est
emparée de l'art tout entier. Leur exemple n'est pas suivi; et lorsque le
xix° siècle, s'annonce par les chefs-d'œuvre de Godwin , de Byron et de Walter
Scott , le théâtre anglais continue à déchoir.
Alors se fait la triple tentative dont nous avons parlé plus haut; on veut
renouveler la scène par l'archaïsme, ou l'imitation de Massinger et de Web-
ster, par l'analyse philosophique des mobiles humains, par l'imitation de
Sophocle et d'Eschyle. Lord Byron, poêle passionné et méditatif , se révolte
contre le drame accidenté de Shakspeare et sa libre observation des caractères.
H produit des tragédies admirables, qui ne seront jamais des drames complets;
l'égolsme éloquent du poêle y occupe tout l'espace. Sardanapale, o'esl Byron
monarque d'Orient ; Foscarf, c'est Byron encore ; et le doge, et Manfred , Byron
encore. Malgré la monotone énergie du ion ci de la couleur, ces œuvres dra-
LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE. 115
matiques l'emportent sur les nombreux pastiches du drame ancien , auxquels
l'admiration de Dekker, Marlowe et Marston a donné naissance depuis 1800.
Elles s'élèvent au-dessus des nombreux drames métaphysiques produits par
l'école de Wordsworth et de Coleridge ; œuvres bizarres, parmi lesquelles nous
distinguerons spécialement le Paracelse de Robert Browning.
Paracelse (Paracelsus , a drama) est d'autant plus digne de remarque,
que son mérite a passé à peu près inaperçu en Angleterre. Rarement un poëte
a perdu plus de pensée, d'éclat , de pathétique et de profondeur dans une créa-
tion sans avenir, mais non sans puissance. Comme essai dramatique, c'est le
néant même. A peine éclos, vite oublié, noyé dans les dissertations d'une esthé-
tique nuageuse et dans les périphrases d'un style prolixe, ce livre doit être
signalé cependant comme une très-belle analyse psychologique et morale.
L'auteur a voulu mettre en scène un révolutionnaire de la science et inté-
resser le lecteur aux vicissitudes de sa pensée. Le personnage de Paracelse
était bien choisi ; il représente tout un mouvement de civilisation. Fils du
xixe siècle, nous sommes étonnés de celui qui s'opère sous nos yeux; au com-
mencement du xvie siècle, il s'en fil un bien plus étrange dont le nôtre n'est
que le développement, et dont nous suivons encore l'impulsion. Alors parais-
sent en même temps Cardan , rédacteur de magnifiques formules géométri-
ques ; Copernic, qui dit au soleil comme Josué : Arrête-toi! Corneille Agrippa,
qui soutenait en 1510 la même thèse que Jean-Jacques en 1750; Luther, Calvin
et Melancthon. Par eux , toute la vieille autorité est ébranlée. Les évolutions
du monde nouveau vont s'opérer sur un nouvel axe. Je ne pardonne pas à
Voltaire de s'être moqué de Cardan et d'avoir abaissé Luther. Qu'était-il, Vol-
taire, qui cultivait le doute ; qu'était-il, auprès de ceux qui en avaient hardi-
ment jeté le premier germe dans le sol de l'Europe? Le plus original de ces
personnages étranges fut , sans aucun doute , Paracelse . qui renouvela la mé-
decine et créa la chimie moderne , nécromanl , sorcier, alchimiste , charlatan ;
Paracelse; qui se vanta d'avoir trouvé la pierre philosophale et la quadrature
du cercle , et qui enfermait le démon dans le pommeau de son épée. L'ardeur
de la science, la fièvre de connaître, le besoin de la gloire, précipitèrent ;^
travers toutes les folies, tous les voyages, tous les ridicules, cette intelligence
enflammée. C'est Faust réduit à la réalité, n'écoutant d'autre Méphistophélès
que ses passions et son amour-propre , entouré d'ennemis, d'envieux et d'ad-
mirateurs , plein de mépris pour l'espèce humaine , qui est si facile à tromper,
irrité jusqu'au délire de notre impuissance à pénétrer les secrets de la vie ; aux
yeux des uns, ange de lumière; aux yeux des autres, fils de l'enfer; à ses
propres yeux , être incomplet et impuissant ; pour l'histoire et l'avenir, énigme.
La beauté et la difficulté de cette analyse ont séduit l'imagination de Robert
Browning. Le drame intérieur, qui se joue chez tous les hommes célèbres et
grands, et qui prend un caractère de frénétique beauté chez un personnage
tel que Paracelse , moilié sublime et moitié fou, a exercé sur le jeune poêle ,
dont l'intelligence est évidemment subtile et profonde, une fascination irré-
sistible; il a tenté d'en taire l'œuvre précisément la plus opposée à la nature
même de ses pensées et de son sujet , une pièce de théâtre. Il n'y a pas de plus
étrange petit livre que le sien. Descendant en ligne directe de Wordsworth
HO LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE.
pour la dissection métaphysique des idées , de Goethe pour la poésie plastique
et extérieure , et de Byron pour le scepticisme , l'auteur a cru que ces éléments,
précieux d'ailleurs, feraient un drame. En effet, ce sont des scènes, et il n'y
manque, pour que l'œuvre soit dramatique, qu'une toute petite chose, le drame.
Au premier acte, Paracelse déclare à ses amis qu'il veut chercher, au péril de
son bonheur, la science et la gloire. Au second acte, ayant beaucoup voyagé,
il découvre que la science n'est pas tout, qu'elle tue l'amour, et que sans l'union
des deux facultés , amour et intelligence , l'âme humaine languit et meurt. Au
troisième acte, il revient en Europe, professe la médecine à Bàle, atteint la
gloire , augmente son crédit en mystifiant les hommes , et retombant sur lui-
même avec plus de douleur que jamais, reconnaît la misère de ces trois ruines
dont il est possesseur, science incomplète, amour impuissant, gloire menteuse.
Au quatrième acte, il redescend de ses sublimes inspirations, demande à la
volupté terrestre l'oubli de son ennui et de ses peines , retrouve quelque paix
et quelque espérance dans la foi vulgaire et dans l'abnégation de l'orgueil ,
et finit par mourir à l'hôpital de Salzburg. Tout cela se passe entre quatre per-
sonnes , ou plutôt ce n'est qu'un monologue en deux mille vers , interrompu
par quelques questions incidentes. Feslus, l'homme simple et l'ami dévoué ;
Michal , sa femme; Aprile,, jeune homme beau comme Apollon, symbole de la
poésie et des arts , ne prennent la parole de temps en temps que pour donner
à Paracelse l'occasion de plonger le scalpel dans sa propre pensée, d'interro-
ger l'immensité de ses désirs, le désespoir de ses efforts et le dédain que lui
inspirent son succès et l'admiration du genre humain. Voilà tout. Jamais drame
n'osa se présenter avec de tels éléments. Nul mouvement, nulle péripétie, nulle
catastrophe; rien qu'une élégie éloquente, suivant dans son cours tortueux la
vie de Paracelse, comme le soleil et les nuages marquent d'ombre et de lu-
mière le Rhin tombant en nappes bouillonnantes, disparaissant sous les ro-
chers, ou se développant comme un large miroir qui étincelle. Par un renver-
sement singulier de l'art dramatique , vous n'apercevez plus dans cette œuvre
aucune action visible. Le phénomène extérieur des passions et des caractères
humains s'évanouit. Il fait place au phénomène intérieur d'une pensée qui
s'étudie et d'une âme qui se creuse.
Nous signalons ce résultat bizarre comme le dernier terme de l'abus méta-
physique si naturel à la muse du Nord. Le drame d'escamotage habile que les
Français ont adopté récemment, le drame d'incidents et de passion que les
Espagnols ont porté si haut vers le commencement du xvn» siècle, occupent
l'extrémité opposée du diamètre. Shakspeare penche, mais sans excès, vers
l'observation métaphysique du Nord; Calderon . sacrifiant au contraire la
pensée à l'action et à la couleur, gravite aussi d'un autre côté vers le point
central et vers la perfection de l'art. Quant à l'auteur nouveau dont nous par-
lons, philosophe et poète remarquable, il faut le nier comme dramaturge.
Prenons-le donc pour ce qu'il est, non pour ce qu'il croit être. Comme œuvre
d'analyse philosophique, son prétendu drame est rempli de talent. La poésie
des images y est jetée à pleines mains sur la subtilité des pensées. Manfredel
Faust ne renferment pas de plus beaux passages que certains fragments de ce
Paracelse. obscurci par tant de divagations inutiles et construit sur un plan
LE THEATRE EN ANGLETERRE. 417
insoutenable. Nous donnerons pour exemple la rencontre et le dialogue de
Paracelse et d'Aprile, symboles, l'un de la science , l'autre de l'amour, du
besoin de connaître qui veut pénétrer tous les secrets du monde visible et invi-
sible , de l'amour s'assimilant à tous les genres de beauté, et produisant la
poésie, la musique et les arts.
— Qui es-tu (demande Àprile à Paracelse) , homme profond et inconnu?
Paracelse. — Je suis le mortel qui aspire à connaître. — Et toi?
Aprile. — Je voudrais aimer infiniment et être aimé.
Paracelse. — Esclave! je suis ton roi.
Aprile. — Ah ! Dieu t'a bien partagé. L'idéal que je poursuis me fuit sans cesse.
Mon désir est immense, et le feu qui me brûle me consume sans me satisfaire. Toi,
génie attentif et palieut, tu acquiers toujours, tu amasses sans cesse. Ah! malheu-
reux ! malheureux que je suis !
Paracelse. — Calme-toi, je te l'ordonne au nom de la puissance que j'ai sur toi.
Je veux le connaître, je veux savoir ce que tu désires.
Aprile. — Ne te l'ai-je pas dit ? Je n'ai qu'un but , qu'un désir : aimer ! Toutes les
belles formes du monde, je voudrais les reproduire dans le marbre, dans la pierre et
dans le bronze. Ah ! si je pouvais ! si je pouvais ! rien n'échapperait à ma sympathie ;
la nymphe, âme secrète des chênes séculaires, le majestueux vieillard à longue barbe,
le jeune homme dans sa première beauté , l'athlète aux muscles nerveux , la femme
plus souple, plus moelleuse et plus blanche que le cygne; toutes les passions, tous
les désirs , toutes les idées ; la laideur même et sa beauté , qui est l'énergie , voilà ce
que je voudrais saisir et créer d'un mot. 0 Dieu! permets-moi de les reproduire, ces
beautés que poursuit mon inutile amour, forêts, vallées, miroir de l'Océan, lacs
élincelanls sous le soleil qui naît , et vous, labyrinthes de bronze, pyramides de
pierre, villes peuplées d'hommes, et vous, agitations, passions, cruautés, ambitions,
dont le cœur se nourrit et dont il meurt! Qui me donnera des couleurs pour tout
exprimer, et des paroles pour tout reproduire, et des notes musicales pour imiter
les mouvements mystérieux de l'âme et les inconnus balancements des planètes ! qui
me permettra d'épuiser tout ce que le monde et la vie offrent à l'admiration et ;'i
l'amour, jusqu'à ce que Dieu me reprenne à lui, lui l'éternel amour!
( Paracelse soupire. )
Aprile. — Tu soupires? Tu n'es donc pas mon roi ! Tu n'as point passé par mes
épreuves ; tu n'as pas souffert de mes souffrances.
Paracelse. — Continue.
Aprile. — Tu n'as pas, comme moi, arrêté ton regard sur le soleil idéal jusqu'à
devenir aveugle. Tu as cherché la cause de tout, et non la sympathie et l'amour des
choses divines. On prétend qu'il y a partout des squelettes, dans les fleurs, dans les
arbres, dans les étoiles même qui resplendissent là-haut. Ces squelettes, tu les a
cherchés. En es-tu plus heureux?
Paracelse. — Non.
Aprile. — Tu t'occupes à démcublcr la nature, moi je la meuble. Celte société de>
hommes avec leurs lois et leurs coutumes est pour moi une île déserte. J'y bâtis mon
palais comme je puis. La réalité est vulgaire, je la transforme. Les coquillages amas-
sés au bord de la mer sont mes diamants , les branches des arbres sont les arcades de
mon palais, le jonc tressé remplace le tapis de pourpre, l'imagination est ma ser-
vante, et l'opulente fée obéit à toutes mes volontés. Amour universel, sympathie
sans bornes! Dans le cour du paysan et du berger, ]<• découvre une pensée qui est
118 LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE.
l'essence de la poé-ie ; el ce qu'il y a de plus vulgaire au monde, la branche desséchée
qui tombe dans les cavernes de ma poésie, en sort parée de cristaux qui brillent au
soleil. 0 maître orgueilleux, as-tu ce pouvoir? IVas-tu jamais senti cette ivresse?
N'as-tu jamais été conduit au désespoir par l'aspiration vers la beauté, et des milliers
de fantômes n'ont-ils pas flotté devant toi pour te mener au précipice? N'as-lu pas
compris l'impuissance des sons pour reproduire les accents de l*âme, celle des cou-
leurs et des formes, celle des rhythmes et des mots ? iVas-tu pas vu que plus la pensée
grandit et s'élève, plus la parole devient faible %t débile? Dis-moi cela, mon
seigDeur?
Paracelse. — Le désir de connaître a son impuissance; l'homme n'est que faible
poussière !
Apkile. — Tu pleures ! toi , des larmes ! toi , le maître ! toi , le roi !
Paracelse. — Nous sommes misérables tous deux. Apprends à cokxaitre , et que
Dieu m'apprenne à aimer. Qu'il nous pardonne à tous deux , êtres ambitieux et im-
puissants ! Nous avons rêvé, Aprile , et nous nous éveillons. Nous sommes deux voya-
geurs transportés dans un monde de féerie et qui se retrouvent tout à coup auprès de
leur foyer. Nous portons les cicatrices du voyage , mais nous avons aussi les bracelets
d'or et les colliers de perles dont nos bras ont été parés. J'ai cherché la science ,
comme lu as cherché V amour; aveugle comme toi! L'amour n'est rien sans la
science, ni la science sans l'amour. Cependant nos conquêtes nous restent; j'ai la puis-
sance; tu as la beauté. Hélas ! nous nous éveillous cependant, et l'expiation nous
attend l'un et l'autre.
Aprile. — Je le vois, Dieu est la poésie complète.
Paracelse. — Dieu est la science parfaite. Les deux moitiés de l'idéal se réunissent
en lui seul. Faibles et fous que nous sommes ! mortels débiles ! nous avons voulu les
atteindre en les isolant. Nous sommes trop punis!
Ce qu'il y a d'élévation et de profondeur dans ces pages n'a pas besoin de
commentaire. Paracelse, représentant l'ardeur de connaître au commencement
du xvie siècle, c'est-à-dire à une époque de renouvellement total où la pensée
humaine changeait de peau comme le serpent, offre au philosophe un spectacle
d'un intérêt immense. C'est, je l'ai dit, un révolutionnaire de la pensée; il ne
voit que l'avenir, il n'a foi qu'aux nouvelles espérances qui animent le genre
humain. Il veut savoir, non ie passé qu'il rejette, mais ce qui est et ce qui
sera. Il veut connaître, non les livres, non l'érudition proprement dite , mais
le présent, mais l'avenir, mais l'essence des êtres. Il rompt à jamais avec les
connaissances acquises par les autres nations et les autres temps, avec les
maximes et les conquêtes des sages d'autrefois.
« La vérité n'esl-elle pas en nous-mêmes? (dit-il dans le poëme). Il y a en nous
tous une point central ou l'intime vérité réside dans sa plénitude. Autour d'elle, s'é-
lèvent des remparts qui l'environnent et l'obstruent ; la chair et les sens dérobent la
flamme de la vérité à nos propres yeux. Connaître } c'est délivrer la vérité captive;
c'est ouvrir une issue au rayon secret et caché qui est en nous. »
Paracelse n'admettra donc rien de ce qui est convenu; plein de courage et
de foi eu lui-même, chevalier d'aventure , rejetant tons les anciens naturalistes
et tous les vieux philosophes, il se met a courir le inonde pour dégager, au
LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE. 119
moyen de l'expérience active, cette vérité cachée. Plus il avance, plus cette
soif de savoir s'augmente et s'irrite ; à mesure qu'elle s'abreuve, elle devient
plus ardente. Paracelse rit des hommes qui l'admirent, il rit de les voir redou-
bler d'enthousiasme quand il les trompe; il prend en pitié sa gloire et son
école -.
« Vous avec vu ce matin , dit-il à Festus son ami, la foule qui se pressait autour de
ma chaire ! Parbleu ! ce n'est pas merveille d'exciter leurs bravos et de faire battre
leurs cœurs. Mes principes sont simples ; je détruis et je nie. Toutes les fois qu'on nie
ce que la foule et les âges ont accepté, la foule est là béante, sans haleine, l'œil
hagard , les cheveux hérissés , attendant le tonnerre qui va frapper ses idoles. Comp-
tons un peu mes admirateurs : voyons ! D'abord ceux qu'attirent la curiosité , l'éton-
nement , la nouveauté , rien de plus ; puis la race nombreuse des sots qui veulent des
miracles ; je leur en donne. Ensuite vient le nombreux bataillon de ceux qui baissent
les institutions établies et les écoles adoptées , toujours prêts à seconder l'homme qui
attaque, jusqu'à ce que, victorieux à son tour, ayant planté le chapeau de sa doc-
trine, il les voie se retourner contre lui. Jetez sur cette cohue une infusion considé-
rable d'indifférents qui profitent de la circonstance; esprits madrés, trop habiles
pour s'opposer au courant des opinions , flatteurs adroits qui caresseront et protége-
ront mon système, charmés de lui donner un développement absurde qui le tuera!
» Pourquoi grossir la liste ? Tous ces gens ont leur intérêt à servir, et la vérité leur
importe peu. Restent peut-être douze ou quinze pauvres hères qui aiment sincère-
ment la science, qui ont foi au pouvoir de la vériié; ceux-là méritent ma sympathie
et mes efforts : ce n'est pas la peine d'en parler! »
Voilà comment le réformateur apprécie ceux qui l'admirent. Ainsi se juge
lui-même, au milieu de sa gloire, ce révolutionnaire et ce novateur. Ii n'a pas
touché le but qu'il voulait atteindre ; il n'a pas découvert le grand mystère de
la vie et du monde. La couronne qu'il a obtenue , c'est la réputation , et il ia
méprise. L'ombre de sa gloire lui fait peur et pitié :
« Je le sais bien , dit-il , je suis en avant de mon siècle. Je suis un de ces flots pré-
curseurs qui viennent battre le rivage, longtemps avant que la multitude des vagues
Je suive et recouvre la côte. Je sais bien quelle sera ma destinée. On usera de ma
pensée en la niant, on montera sur mon cadavre en le déshonorant. Orgueil ou va-
nité, je n'ai rien voulu devoir à mes ancêtres; on ne voudra rien me devoir. J'ai
détruit , on me détruira; c'est juste. J'ai élevé un échafaudage sur lequel on montera
pour découvrir de nouvelles régions de la science. Que m'importe après tout? J'aurai
accompli mon destin , Dieu fera le reste ! »
Convaincu de la vanité de la science et de celle de la gloire. Paracelse
cherche enfin le plaisir; il se plonge dans les délices sensuelles et trouve en
échange de sa dernière tentative le mépris des hommes qui se vengent ainsi
de ses dédains. Lorsque, malade et mourant sur son grabat de l'hôpital, à
Salzburg, Paracelse retrouve auprès de lui Festus, le cordial et simple ami
qui ne l'a jamais abandonné, l'auteur louche tout à coup à l'effet dramatique,
et l'atteint naïvement par une invention Irès-simple ci très-belle.
420 LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE.
Paracelse, sur son lit de mort— Parle-moi! Que j'entende la voix! Chante
quelque vieille ballade. Je ne veux point songer au passé, je ne veux point rêver!....
Parle-moi.
Festcs , chantant. — « Le Mein est un fleuve charmant dont les flots coulent dou-
cement, à travers les vallons, à travers les prairies; et ses petits flots qui bruissent
font la musique la plus douce. Il coule, il coule paresseux sous le soleil qui brille,
au milieu des gazons , au milieu des joncs et des charmantes primevères ; et de temps
à autre l'abeille rase ses vagues en bourdonnant, et le marlin-pécheur qui plane .
avec son plumage de feu, y baigne le bout de son aile quand midi sonne au clocher
des hameaux... »
Paracelse. — Mon cœur, mon cœur s'éveille et se desserre lorsque j'entends cette
chanson de la jeunesse ; les ténèbres passent , le serpent noir qui me pressait l'âoit'
se déroule enfin et me quitte. Ah ! Festus, je respire ! c'est toi , c'est toi !
Après cet admirable mouvement, Festus console son ami, dont l'agonie
s'éclaire d'un rayon d'espoir sublime :
u Esprit souverain ( lui dit son ami ) , maître, créateur, inventeur, ceux qui raillent
les convulsions de ta vie se moqueront de l'Etna dont les profondeurs bouillonnent,
.le t'ai connu, moi ! je te comprends, je le suis fidèle. Je t'ai vu surgir et lutter. Jp
te vois mourir. 0 Dieu puissant , que je sois traité comme il le sera. Si tu m'avais créé
fort comme lui , j'aurais failli comme lui ; advienne que pourra , je suis avec lui, je
suis pour lui!... Dieu! nous nous présentons ensemble devant toi : punis-nous, ou
récompense-nous ensemble ! «
Paracelse, œuvre qui porte, comme on le voit, toutes les traces d'un
esprit supérieur, mais que déparent la diffusion, l'incohérence , le vague des
détails et le défaut de concentration dans la forme, ne se rapproche du drame
que par son litre. L'élément dramatique apparaît d'une manière un peu plus
prononcée dans deux ouvrages de Robert-Henri Horne, intitulés : La Mort de
Christophe Marlowe, et Corne de Mèdicis. La réflexion y domine encore
l'action, et le défaut capital de la poésie du Nord se fait sentir assez vivement
dans ces deux ouvrages pour y étouffer la réalité de l'intérêt dramatique. Ici la
vie effrénée d'un poète demandant aux voluptés les plus vulgaires la compen-
sation de ses douleurs et de son humiliation sociale; la, un père et un prince
cherchant l'équité la plus sévère, et ne rencontrant que l'injustice : telles sont
les deux bases de ces ouvrages, dont l'un estélégiaque et l'autre épique. L'effet
de scène manque à l'un et à l'autre. Il se trouve encore moins dans la pièce
intitulée : Nina Sforza, par Richard Zouch Troughton. 11 n'est pas étranger
aux trois dernières œuvres de Sheridan Knowles : l'Amour, — l'Epouse —
et la Fille. Knowles dramatise et dialogue habilement des contes qui ne man-
quent pas d'intérêt. Mais que faire de ces caractères effacés? quelle valeur
attribuer ù ces romans invraisemblables ? et comment excuser surtout la teinte
uniformément sentimentale, qui , répandue sur tous les personnages comme
un glacis factice sur certains tableaux, ne reproduit ni la vérité de la nature.
ni celle des passions et des pensées? Malgré ces défauts, Sheridan Knowles.
auteur ri acteur, esl !•• plus brillant représentant de cette école sentimentale
LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE. 121
qui a longtemps régné sur la scène anglaise auprès de la comédie licencieuse.
Sheridan Knowles conçoit le drame dans des proportions bourgeoises, comme
ce pauvre Olway, homme curieux à étudier, ivrogne dans sa vie, pathétique
daus ses créations , qui n'avait qu'un genre de talent, et n'a produit qu'une
seule œuvre remarquable ; il est vrai que la supériorité de cette œuvre {Venise
preserved) est incontestable.
A prendre la vie humaine dans sa vérité , dans sa largeur, elle comporte
autre chose que des larmes. L'écrivain ment à l'œuvre divine, quand, pour la
reproduire, il la dépouille de ses joies, de son calme, de ses énergiques mouve-
ments, de tout ce qui n'est pas gémissement et langueur. 11 peut chercher dans
ce monde le bon sens des actes ou leur folie, le relief des caractères comiques
et la pratique de la société : ainsi fit Molière, la sympathie secrète des âmes et
des idées, la sublimité et la finesse des sentiments tendres, offrent une vaste
carrière : c'est celle de Racine. Tous les autres maîtres ont choisi leur domaine
spécial. La sphère des larmes pures est restée le partage d'Otway, de Kolzebue
et de La Chaussée ; les hommes d'un génie supérieur l'avaient dédaignée. Quoi
de plus énervant et de moins viril ? Ne sont-ce pas de misérables héros, que
ceux qui ne savent que gémir sous le destin ? Corneille, en créant ses hommes
de bronze ou de granit, dont les paroles frappent au cœur comme des lames
l'acier poli, honorait du moins la nature humaine. Le Cidel Po/yeucte exal-
tent la race qu'ils idéalisent. On se sent fier d'être de leur famille, on est hou-
leux d'avoir pour frères un Meinau qui se lamente incessamment, un Jaffier
qui pleure en tuant, et tous ces autres mortels infortunés et coupables , pro-
fondément ennuyeux et chétifs, dont le poète se sert comme d'urnes lacryma-
loires. Vous ne trouvez rien de cette faiblesse et de celte misère chez les plus
grands hommes, Sophocle, Shakspeare, Aristophane, Molière, Racine. Elle com-
mence à se laisser entrevoir chez les écrivains placés sur le bord de la déca-
dence, chez Euripide, chez Voltaire, chez Flelcher et Beaumont; elle déborde
aussitôt que l'art dramatique commence à déchoir ; enfin un fleuve de larmes
coule avec les vers de noire La Chaussée, de Sheridan Knowles, de Fenouillol
de Falbaire , avec la prose de Kolzebue et même celle de Diderot. Je reproche
moins à Voltaire les maximes philosophiques semées dans ses tragédies, que
la teinte faussement sentimentale iVAlzire, à" 'Adélaïde Duguesclin, et même
de Tancrède. C'était là précisément ce que l'on admirait le plus du vivant de
Voltaire ; la détestable Mêlante de M. de La Harpe n'a pas d'autre mérite que
ce défaut.
Etudions en Angleterre le progrès de cet énervement dramatique. De Shak-
speare à Sheridan Knowles, il est facile à suivre. Les vigoureux dramaturges
contemporains de Shakspeare ne sont point atteints de la contagion sentimen-
tale; ils ont leurs défauls propres ; celui-là n'est pas encore né. Shakspeare
joue sur les mots, Lilly est pédant, Ben Jonson minutieux, Webster effréné ,
Marlowe brutal, Marslon cynique, Dekker diffus, Massingcr paradoxal. Avant
Flelcher et Beaumont, les héros dramatiques pleurent, mais modérément.
Flelcher et Beaumont les premiers ouvrent celte veine de l'art dramatique. Ils
prennent dans une situation, non plus tout ce qu'elle a de fort, de profond et
de délicat, mais ce qu'elle renferme de douloureux . de mélancolique, d'élé-
1±2 LE THÉATKE EN ANGLETERRE.
giaque, d'attendrissant et de pénible. Au lieu d'affermir et de tremper puissam-
ment l'âme humaine, ils l'affaiblissent el l'amollissent. Voluptueux et pathé-
tiques , ils ont plus d'éloquence et font couler plus de larmes que Shakspeare ;
en revanche, ils sont moins variés, moins philosophes et moins vrais. Le coup
d'œil sévère que Shakspeare jette sur les choses de la vie leur manque absolu-
ment. Us ont de la fécondité , de l'invention, de la grâce, de la souplesse, une
vive et fluide faconde et un coloris de slyle admirable. C'est par la pensée et le
fond qu'ils pèchent. Ils ressemblent à la nation qui les admire.
Lorsque Charles II remonta sur son trône , un peuple fatigué de guerres
civiles , l'âme tout affadie et abattue en même temps que corrompue et en-
fiévrée , préféra les drames de ces auteurs aux œuvres de Shakspeare. Roi et
non-roi, la Fille Reine (1), étaient joués tous les jours au milieu des applau-
dissements universels, tandis que Macbeth et Othello, remaniés par des auteurs
de troisième ordre, se faisaient à peine supporter. Écoutez là-dessus le même
Pepys, dont nous avons déjà parlé : «Je connais peu de pièces plus médiocres
que Macbeth, dit-il ; il n'y a pas dans cette pièce trois vers qui valent ceux de
la Fille Reine , par Fletcher. » — Situations invraisemblables, nées de crimes
odieux, et donnant naissance à des douleurs sans limites, en dehors de toutes
les conditions ordinaires de l'humanité, telle est la trame générale des œuvres
de Fletcher et de son ami. Dryden y ajoute l'excès de l'emphase et le style pré-
cieux qu'il emprunte à Scudéry et La Calprenède. Immédiatement après les
triomphes de Dryden, la scène politique venant à changer sous Guillaume III,
les vertus bourgeoises reprennent honneur dans le monde anglais; il se fait
alors une évolution singulière du drame, qui, gardant ses défauts comme la
société , se contente de leur donner, à l'instar de cette dernière, une teinte mo-
deste et morale. Le puritanisme bourgeois du nouveau régime fait irruption
sur le théâtre ; il s'allie au pathétique forcé el à l'inspiration lacrymatoire de
Fletcher et Beaumont.
Une tragédie naît alors de ce mariage ; genre singulier, qui n'a pas d'autre
mérite que de faire pleurer à torrents, non plus sur des pavés de marbre el
dans des coupes d'or, comme celle de Fletcher, mais sur la terre nue et sur le
grabat des mansardes. Lillo, Southerne, Otway, Rowe et Congrève exploitent
ce genre malheureux, qui a produit un chef-d'œuvre, Denise sauvée. La
description d'une vente publique de meubles, très-habilement jetée dans le
dialogue, est un des passages les plus pathétiques de ce dernier drame, dont
nous blâmons l'inspiration et non l'exécution, la tendance générale et non les
détails. Le pathétique, élément nécessaire et constitutif de la scène tragique ,
ue doit pas, selon nous, l'envahir dans tous ses replis, comme si l'homme
n'avait ni caractère, ni passion, ni vigueur, ni esprit, ni ressources, ni action, ui
enthousiasme, ni rêverie ardente, mais seulement des larmes et de la langueur.
Ces héros qui prient, qui pleurent, qui s'agenouillent, qui se battent la poitrine,
qui hurlent la douleur d'un bout de la pièce à l'autre, ont le désavantage im-
mense d'user le ressort dramatique longtemps avant la fin du quatrième acte.
Leur influence morale est d'ailleurs mauvaise. Les sources de la douleur étant
i King and Vo-King , tke Maiden-Queen , drames de Beaumont et Fletcher.
LE THEATRE EN ANGLETERRE. 123
assez restreintes dans leur nombre, on invente pour cultiver ce genre et varier
les motifs des pièces des forfaits extraordinaires et des situations inouïes qui
achèventde flétrir l'art et de le perdre. Tel est le sujet d'une absurde et effrayante
tragédie d'Otway, qui repose sur un double inceste et qui se termine par cinq
meurtres.
Sheridan Knowles a recueilli récemment l'héritage de cette école. Homme
de talent, égaré par un premier succès, des exemples séduisants et des éloges
prématurés, il a trop réussi à son début. Ce triomphe l'a engagé aveuglément
dans le sillon qui lui avait valu les applaudissements de l'Europe. On avait
admiré dans les remarquables tragédies de Virginius et iV Appuis les scènes
d'intérieur, le pathétique naturel, la peinture heureuse delà vie bourgeoise
chez les Romains, qu'Addisson avait présentés comme des héros imperturbables
et des colosses stoïques; faire d'eux des hommes tout simplement, c'était chose
téméraire, œuvre piquante, nouveauté, bonheur, antithèse, presque une épi-
gramme. Les souvenirs classiques, à la fois caressés el ébranlés, s'éveillèrent;
VirgirHus produisit de l'effet en Angleterre, el plus encore en France. Sheridan
Knowles , encouragé, créa d'autres œuvres d'après la même inspiration ; privé
de ces personnages romains qui l'avaient si bien servi par le contraste, il
n'obtint malheureusement plus les mêmes résultats. On s'aperçut que l'étude
de la vie, l'analyse des caractères, la variété des observations, la vraisemblance
des plans manquaient à son génie. L'éloquence élégiaque et le pathétique bour-
geois lui restaient sans doute; mais on commençait à se lasser de cette poésie
maladive, affaiblissement pour l'esprit el danger pour l'âme. Ce sont encore là
les caractères, le mérite et le défaut de ses derniers ouvrages, — l'Amour, —
la Fille — et V Épouse.
La Fille (the Daughter) relève essentiellement de l'école d'Otway, embellie
de quelque fleurs empruntées aux ossuaires de Maturin. C'est l'horreur dans
le vulgaire et le sentimental dans l'atroce. L'épouse (the JFife (1)) a le mé-
rite de l'harmonie dans la conception. Si le plan est romanesque, les détails
le sont aussi ; on peut le trouver faux dans son ensemble, mais la couleur est
d'accord avec le dessin. Si la Fille révolte par une sorte de férocité gracieuse
le sentiment intime el les premières lois de l'art, l'autre drame a du moins le
mérite d'un conte intéressant.
Tout est improbable dans ce drame; l'auteur commence par une avalanche
suisse , el continue par une révolution qui s'opère le plus doucement du
monde; il expose ensuite à des attaques calomnieuses el impossibles la vertu
et la vie d'une princesse, qu'il lire du danger au moyen d'une catastrophe
non inoins chimérique. Suivez-le , lancez-vous en pleine féerie : son conte
marche bien; ses situations ont de l'intérêt; son style est poétique; et d'invrai-
semblance en invraisemblance , vous traversez avec un plaisir d'enfant tous
les événements incroyables qu'il entasse. Faites surtout (aire votre raison : les
(1) Ce mot ivif'c (femme mariée ) comporte un sens beaucoup plus simple que le mot
épouse ( spouse), et plus saint, plus digne, plus noble, plus sacré que celui de femme,
terme générique en français. C'est une de ces nuances de mots cl de mœurs qui tiennent
à des différences profondes et qui passrnt inobservées.
124 LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE.
plaintes de Mariaua, les perfidies du traître Ferrardo , la confiance aveugle du
mari ne pourront manquer de vous toucher, comme un curieux récit du Lasca
ou de Boccace. Je préfère the JFife aux autres pièces de Sheridan Knowles,
à cause de celte harmonie d'invraisemblance dont l'ensemble est net , et à la-
quelle tous les détails concourent merveilleusement. Si l'enchaînement et l'in-
vention des faits ne supportent pas la critique , le style fleuri, moelleux, ca-
dencé , sentimental du dialogue manque également de réalité. Une fois la
chose convenue , on perd toute idée de drame véritable , de vie passionnée ,
active et réelle. C'est un tableau de Boucher, auquel vous ne reprochez pas
ses arbres d'azur : ils s'accordent si bien avec les chaumières violettes. Le
peintre possède des qualités spéciales dont vous lui tenez compte, et vous avez
raison.
Il s'agit d'une époque indéterminée ou de certains princes inconnus ré-
gnaient à Manloue, et s'en allaient chercher sur le bord des lacs suisses des
épouses et des amantes. L'un d'eux, se promenant rêveur dans je ne sais quelle
vallée, est écrasé par une avalanche. On n'en revient pas communément 5
mais notre prince, recueilli et soigné par Mariana, doit la vie à cette jeune
tille. Éprise d'amour pour celui qu'elle a sauvé, elle lui cache sa passion et
su contente de suivre , silencieuse, l'homme qui lui a inspiré un sentiment in-
domptable et profond. Leduc, de retour, trouve sa place envahie par un
frère reprend sans coup férir sa petite couronne , reconnaît Mariana et l'é-
pouse au moment même où le frère perfide a conçu pour elle une passion qui
va bientôt se changer en fureur. Devenue duchesse, Mariana est exposée à
lontes les embûches, à toutes les intrigues de Ferrardo : ainsi se nomme le
mauvais frère. Pendant une absence du prince , Ferrardo déchaîne contre Ma-
riana un de ses courtisans, misérable et vicieux, qui se charge, non de la sé-
duire , mais de la compromettre. Heureusement ce dernier, humilié par
l'homme dont il est l'instrument et contre lequel il nourrit un grand désir de
vengeance, saisit l'occasion de le satisfaire, dénonce Ferrardo et sauve la du-
chesse. Toute cette absurde invention se déroule avec une sorte de mélancolie
agréable qui ne manque pas de charme; c'est une fiction brodée sur la soie et
assez heureusement nuancée. Les traîtres parlent comme des romans; le duc
est une ode, et la paysanne suisse une élégie. Quand Sheridan Knowles peut
faire valoir la nature spéciale de son talent , qui tient de l'idylle et du conte
sentimental, il n'y manque pas. et le lecteur y gagne de jolis vers, à défaut de
drame. Ainsi, Mariana , interrogée sur le progrès de son amour , répond par
une tirade charmante :
0 Comment voire passion s'est-elle développée?
Mariana. — Comme moi-même , comme je grandissais, sans que je m'en aper-
çusse. Je le veillais malade, et je croyais qu'il allait mourir. Longtemps la mort et la
vie se combattirent en lui ; on l'ut incertain longtemps. Il priait le ciel pour son salut ,
je priais avec lui. Ainsi nos deux âmes se mêlèrent.
Lobehzo. — Kl vous l'aimâtes?
Mariana. — Oh ! oui , je l'aimai! La fleur dont le vent a effeuillé la corolle, et que
la pluie ;i couchée sur le sol humide, est celle que nous aimons le plus lorsque nos
LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE. J25
mains patientes la relèvent. N'était-il pas tout pour moi , celui que j'avais fait revi-
vre? Je l'avais vu languissant et pâle, à demi couvert du linceul ; enfin, d'espérance
en espérance, après bien des jours de veille et des nuits d'angoisses, il m'apparut
presque vivant ; la première aurore de la santé renaissait sur sa joue pâle ; puis , plus
brillant, plus fort, plus joyeux, la plénitude de la vie brilla sur son front; lumière !
chaleur ! existence !
Lorenzo. — Et il vous quitta?
Mariaxa. — Hélas , il le voulut ! Le jour une fois fixé , il prétexta des délais , et de
nouveaux délais encore. Enfin il partit.
Lorenzo. — Vous le suivîtes à Mantoue?
Mariana. — Que pouvais-je faire? 11 emportait tout avec lui : souvenirs, plaisir,
bonheur, l'azur des lacs , la beauté du ciel , la fraîcheur des montagnes. Je le suivis à
Mantoue pour respirer l'air qu'il respirait , pour marcher sur la terre qui le portait ,
pour voir les choses qu'il voyait , le voir peut-être , peut-être l'entendre , peut-être le
toucher... l'aimer toujours et rester inconnue ! »
Celte grâce élégiaque, supplément insuffisant de la vérité et de la force dra-
matiques, se répand jusque sur les portions tragiques delà pièce. Elle enva-
hit même une vigoureuse scène, d'une invention forte et heureuse, dans la-
quelle Saint-Pierre, le traître subalterne , seul avec Ferrardo, son maître,
écrit sous sa dictée, ou plutôt fait semblant d'écrire une lettre qui compro-
mettra la duchesse. Saint-Pierre est sans armes ; Ferrardo a un bon poignard.
Au lieu de rédiger la lettre qu'on lui demande, Saint-Pierre transcrit mot pour
mot la conversation de Ferrardo; puis, s'emparant du poignard par un tour
d'adresse , il contraint l'homme dont il veut se venger à signer ce document
contre lui-même. Nous dépouillerons cette scène de quelques déclamations
sentimentales, très-ridicules dans la bouche de pareils coquins; ainsi réduite,
elle mérite d'être citée :
Saint-Pierre , écrivant. — Avez-vous fini de dicter?
Ferrardo. — Oui.
Saint-Pierre. — Parbleu, et moi d'écrire!... Bien commencé, bien continué ; la
fin surtout est excellente. Votre altesse jugera mon style... Diable! un mot pour un
autre! Avez-vous un grattoir, un canif, quelque instrument tranchant ?
Ferrardo. —Non.
Saint-Pierre. — Ce poignard , si la lame en est bonne?
Ferrardo. — Prenez-le.
Saint-Pierue, regardant le poignard. —Excellente! Maintenant, seigneur duc,
lisez et signez.
Ferrardo, lisant. — Qu'avez-vous écrit là ? C'est ma confession !
Saint-Pierre. — Vous le dites.
Ferrardo. — J'y retrouve mot pour mot notre conversation de tout à l'heure.
Saint-Pierre. — Pas une syllabe de plus ni de moins. Je ferais un assez bon se-
crétaire comme vous voyez; cependant votre altesse n'est pas satisfaite, à ce qu'il
semble; je ne l'avais pas espéré. Satisfait ou non, duc, il faut signer !
Ferrardo. — Pourquoi ?
Saint-Pierre. — Parce que je le veux!... Ah ! lu me tiens à la merci depuis dix
tome ii. y
126 LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE.
ans ! Duc , à mon tour je te tiens en mon pouvoir ! Altesse , je suis franc avec vous ,
maintenant !
Ferrardo. — Est-ce bien vous , Saint-Pierre, qui me traitez ainsi?
Saint-Pierre. — Non, c'est vous! vous qui, dans une heure mauvaise, il y a quinze
années , m'avez trouvé dans ma vallée natale , pauvre paysan , enfant innocent et qui
m'avez perdu! vous qui, lisant dans mon regard à peine ouvert une activité ardente
et un désir fatal, vous en êtes servi pour vos desseins et pour ma ruine!... Oh! ne
bougez pas ; vous me connaissez.
Ferrardo. — Eh bien ! j'obéis. Souvenez-vous , Saint-Pierre , que je vous ai fait
élever comme un gentilhomme ?
Saint-Pierre. — Sans doute. Des maîtres? Vous m'en avez donné; j'ai profité de
leurs leçons; je suis devenu ce que je suis : hardi, élégant, dépravé! votre instru-
ment de vice... que vous avez brisé. Encore une fois, restez là et signez.
Ferrardo. — Vous voyez que je reste. Revenez donc à la raison , Saint-Pierre ;
les dix mille ducats sont à vous.
Saint-Pierre. — Altesse , dix mille ducats !... Rendez-moi ma jeunesse , mon cœ;ir
honnête, mon corps souple et robuste, ma vie flétrie à votre service... Duc! j'ai fait
ton ouvrage ; fais le mien. Signe ce papier, signe-le , car je suis ton maître !
Ferrardo. — Parles-tu sérieusement ?
Sainte-Pierre. — Regarde mes yeux.
Ferrardo. — Peut-être ne l'ai-je pas assez offert ?
Saint-Pierre. — Signe !
Ferrardo. — Veux-tu le double ?
Saint-Pierre. — Je veux que tu signes.
Ferrardo. — Si je te proposais quarante mille ducats ?
Saint-Pierre. — Regarde ce cadran. Quand l'aiguille se posera sur midi, il ne
sera plus temps, altesse ; tu n'as qu'une demi-minute; pour moi, je ne parle plus
qu'avec ce poignard, qui est près de ton cœur.
Ferrardo. — Un mot encore , Saint-Pierre, un mot.
Saint-Pierre. — Est-ce signé?
Ferrardo. — Oui.
Saint-Pierre. — Je remercie votre altesse.
Croirait-on que dans une telle scène , l'auteur a su introduire des roses , le
tombeau d'un père, un fantôme et une page de rhétorique? Sous une main
plus forte et plus nerveuse, la vengeance de Saint-Pierre aurait produit un
effet puissant; mais ce caractère, remarquablement inventé, s'amollit el se
détrempe par l'exécution déclamatoire de l'écrivain.
Imaginez cette poésie douce et rêveuse de Sheridan Knowles, cette recher-
che un peu affectée de la pureté morale , cette grâce pâle et factice s'appli-
quant au sujet le plus féroce, le plus lugubre , le plus odieux qui se puisse
trouver: vous aurez une détestable pièce, comme the Damjhter. Sur les côtes
nord du comté de Cornouailles, côtes âpres et désolées, dont le sable et les ro-
chers sauvages recueillent chaque année mille débris de vaisseaux naufragés
et de cadavres en lambeaux, habile une race d'hommes de proie, qui n'a pas
d'autre moyen d'existence que de ramasser ces débris, d'épier la tempête,
d'errer sur les promontoires , de tuer les mourants, et de dépouiller les misé-
rables jelés a la côle. Ils se nomment les wrechers, du mol wreck (naufrage).
LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE. 127
On ne peut exercer sur eux aucune surveillance ; ils vivent loin des villes , sor-
tent toujours armés , et leurs crimes mêmes , atteignant des êtres sans défense
et presque sans vie, échappent à la rigueur des magistrats , comme à l'obser-
vation de leurs concitoyens. Un poëte anglais du xvne siècle a fait jouer à ces
ivreckers un rôle puissant dans un des drames bourgeois, brutaux et violents,
sans éloquence, sans grandeur, mais non sans force, qui sortaient de sa
plume. Sheridan Knowles, reprenant en sous-œuvre le même sujet, a cru
l'embellir en créant une héroïne romanesque, fille d'un de ces tvreckers , qui
s'exprime comme une demoiselle de pensionnat, et jette au vent sauvage de la
côte et aux raffales de l'Océan les plaintes sentimentales les plus ridiculement
verbeuses. Rien de la force intime de Shakspeare, rien de la vérité saisissante
et fine de ses portraits; pas même la brutalité grossière de Soulherne et de
Lillo; beaucoup de crimes, et de crimes révoltants; puis, auprès de ces cri-
mes, une fille élégiaque et parfumée , un vernis rose sur des cadavres. Qui-
conque a le sentiment de l'art et de son harmonie se sent révolté.
Nous venons de voir l'art dramatique faussé , en Angleterre , par deux in-
fluences diverses : l'analyse métaphysique et l'affectation sentimentale. Voyons
ce qu'il est devenu, soumis à une autre action, celle de l'emphase épique.
Paracelse émane deWordsworth. The Daughter relève d'Otway. Le Côme de
Médicis , dont nous avons parlé plus haut, est inspiré par Milton et Goethe.
La métaphore, l'allégorie, la personnification , trônent dans cette dernière
œuvre, due à un homme de talent peu connu. M. Horne. L'idée première est
une antithèse ; deux caractères en contraste : le père et le fils, le principe et la
passion, la volonté et l'instinct, la force et la mobilité. M. Horne abuse de la
rhétorique ; il montre le désespoir taillé dans la glace, étendu sur lagrande
route de l'existence , — le pied d'airain de la destinée aveugle, marchant
sur des chemins pavés de couronnes, — rhorreur assise dans la chevelure
hérissée de Médicis, — et la tête d'un meurtrier se couronnant d'un cré-
puscule de sang. — Ces imitations de l'éloquence d'Eschyle n'ont aucune con-
venance et aucune excuse dans un drame emprunté aux temps modernes. La
grande beauté du style de Shakspeare consiste dans l'emploi facile et immense
de toutes les teintes, selon le besoin et les variations du drame : personne n'est
plus grandiose, plus élégiaque, plus riant , plus comique , plus vif , plus naïf,
plus gracieux, plus solennel. Vingt claviers résonnent sous la main de cepuis-
sant organiste. Alfieri n'a qu'un ton; Shakspeare possède tous les tons. Quant
à M. Horne , son style, rempli de fausse grandeur et de brillantes images , rap-
pelle, non la souplesse vraiment dramatique de Shakspeare , mais Chapman's
mighty Une, comme on disait au xvie siècle, le vers majestueux de Chapman.
C'est Brébœuf ou même Pindare , l'éternel grondement de la passion ou de la
métaphore; les spectateur s'irrite de ce mensonge emphatique; les sons qui frap-
pent son oreille semblent traverser un porte-voix d'airain. La fusion de tous
les accents et la reproduction harmonieuse de leur variété ifonltrouvé jusqu'à
ce jour qu'un seul artiste assez hardi classez souple pour les embrasser à la fois,
Shakspeare. II faut voir, dans Macbeth par exemple, l'élégie, née d'un vague
pressentiment du malheur à venir, se développer en vers pleins de mélodieuse
simplicité; le monde des sorcières exhaler son dithyrambe infernal, et l'âme
lt>8 LE THÉÂTRE EiN ANGLETERRE.
de la femme transformée en homme par l'ambition tonner comme la foudre
dans un ciel obscur. Il faut voir, dans Roméo, la bavarde nourrice et la naïve
enfant qui commence d'aimer, mêler leurs voix, comique et suave, aux solen-
nelles méditations du moine catholique.
Le plan de Côme de Médicis est fort simple. Jean et Garcia, fils deCôme de
Médicis, épris l'un et l'autre de la même personne, chassent ensemble le san-
glier dans une forêt voisine de Florence. Tous deux prétendent à l'honneur
d'avoir frappé de l'épieu l'animal qui s'est perdu dans les halliers.
Jean. — C'est moi !
Garcia. — C'est moi , vous dis-je !
Jean. — C'est mon épieu qui l'a percé.
Garcia. — Où est-il? il nous échappe.
Jean. — Je le touchais , quand vous vous êtes élancé comme un aveugle frappant
au hasard. Vous nous l'avez fait perdre , dans votre ardeur insensée !
Garcia. — La bêle s'est sauvée par ici. Voici les branches d'arbres que ses défenses
ont brisées , et les traces de son passage ; son écume blanche est encore sur ces feuil-
lages, mais il n'est plus temps.
Jean. — Rien n'est plus désagréable que de se voir ainsi trompé. Je n'aime pas ces
plaisirs sans but; mais, quand je m'y livre , en devenir le jouet, c'est ce que je ne
puis souffrir.
Garcia. — Je pense comme vous... Mais pourquoi se désoler? Continuons noire
chasse.
Jean. — Faites ce que vous voudrez , et laissez-moi en paix , je suis d'humeur à ne
rien supporter!
Garcia. — A votre aise !
Jean. — Est-ce que vous me bravez ?
Garcia. — La forêt est grande, et votre humeur ne me touche en rien. Calmez-vous;
retournez chez votre mère; allez demander à la belle Hippolyte quelques douces
paroles qui vous rendront plus traitable.
Jean. — Hippolyte! que dites-vous? que voulez-vous dire? vous vous servez de son
nom pour me blesser !
Garcia. — C'est un nom qui m'est trop cher, pour que je l'emploie à cet usage !
Jean. — Ah ! ce nom vous est cher, vous l'aimez !
Garcia. — Oui, je l'aime. Et bien! qu'avez-vous donc? vous tremblez , vos lèvres
se contractent, vos mains sont frémissantes !
Jean. — J'aime Hippolyte.
Garcia. — Toi !
Jean. — Moi...; et je l'aime de toute mon âme. J'ai son amour, je suis sûr d'elle;
nous nous aimons !
Garcia. — Oh! maudit que tu es! Tu vas épouser une autre femme, et tu me
l'enlèves, tu m'arraches son premier amour, le seul désir de mon âme! Infamie!
infamie !
Jean. — Enfant! tais-toi. Plus de ces paroles ! tais-loi !
Garcia. — Je ne me tairai point. Je l'aime comme mon âme, plus que la vie, plus
ijiic tout ! infâme !
Je vn. — C'est insoutenable ! Le plat de mon épée te punira !...
(Ils tirent leurs épées. )
LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE. 129
Garcia. — Qu'as-tu fait , Jean?
Jean , blessé — J'ai eu tort , Garcia. Je suis puni, je meurs.
Garcia. — Oh ! tu ne mourras pas ! la blessure n'est pas profonde.
Jean. — Elle est mortelle.
Garcia. — Non , cela n'est pas , cela ne peut être.
Jean. — Je sens ma vie qui s'en va. Le gazon est rouge , une vapeur lourde m'en-
veloppe; un linceul pèse sur les objets.
Garcia. — Ce ne sera rien.
Jean. — Non , rien... que la mort. Ecoute.., écoute mes dernières paroles. ( Garcia
s'agenouille. ) Porte ma bénédiction à Hippolyte; c'est pour toujours ; une bénédic-
tion dans l'éternité!... Promets-le !
Garcia. — Je le promets... 0 mon Dieu!
Cette scène, très-bien faite, est la meilleure de toutle drame, ou plutôt c'est
la seule qui porte le véritable caractère dramatique. Une fois le meurtre ac-
compli, tout le mouvement de la pièce s'arrête ; les déclamations ne tarissent
plus. Côme de Médicis, après avoir puni injustement sonfilsGarcia, qui tombe
sous la main d'un sicaire, reconnaît ensuite l'innocence de la victime, et se
reproche amèrement sa cruellesévérité. Lue messe funèbre chantée sur le cer-
cueil du jeune homme, et à laquelle assiste le père tourmenté par ses remords,
termine ce drame, sur lequel nous ne nous arrêterons pas davantage, et dont
les belles parties, souvent entachées d'emphase , se rapprochent de l'épopée et
de l'ode.
Au milieu de cette décadence de l'art dramatique en Angleterre, décadence qui
date de loin , et dont nous venons de signaler le progrès et de citer des exem-
ples, Edouard Lytton Bulwer a voulu, comme nous l'avons dit , relever la scène
par une tenlative hardie que le succès a couronnée. D'accord avec l'acteur
Macready, il a commencé son œuvre par l'épuration matérielle des théâtres,
livrés depuis longtemps à une corruption scandaleuse, devenus des lieux de
rendez-vous pour le vice ignoble, et nécessairement délaissés par la bonne com-
pagnie et la bourgeoisie honnête. C'était le premier pas à faire vers la résur-
rection scénique. Pour engager ensuite les talents sous son drapeau, et pour
obtenir leur concours actif, il a provoqué des changements graves dans la lé-
gislation relative à la propriété dramatique. D'après les coutumes reçues en
Angleterre, on achetait une pièce à l'auteur, ce qui se nommait le copy-right;
quels que fussent ensuite les bénéfices rapportés par la représentation, ils re-
venaient tous au directeur et au théâtre. De là, manque d'émulation , rien qui
stimulât l'écrivain; des ouvrages misérables ou traduits du français, et qui ne
coûtaient rien; enfin un progrès constant vers la ruine définitive et incurable
du théâtre. Bulwer, membre du parlement et homme de lettres, prit haute-
ment dans les communes la défense des intérêts littéraires ; grâce à lui , la pro-
priété de l'auteur dramatique est aujourd'hui assurée en Angleterre; il par-
tage, comme chez nous, les bénéfices du théâtre, et trouve un intérêt actif à
le faire prospérer.
Bulwer, après avoir préparé ainsi les voies, a mis la main à l'œuvre. Il a
cru pouvoir intéresser le public par des drames littéraires dont la composition
ne serait plus un travail mécanique, mais une œuvre d'art, et il a tenté de sous-
150 LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE.
traire en même temps le théâtre à l'influence du mysticisme métaphysique,
de la déclamation d'école et de la pantomime mêlée de décorations, si aimée
du peuple. L'histoire et le roman ont été tour à tour consultés par lui ; ils lui
ont fourni Richelieu, Mademoiselle de la ValUère, et the Sea Captain (le
Capitaine de vaisseau ).
C'est dans le Capitaine que Bulwer a le mieux réussi à opérer la fusion qu'il
voulait accomplir. Cet ouvrage a aujourd'hui beaucoup de succès à Londres.
Un jeune homme abandonné par sa mère se retrouve en face d'elle sans la
connaître; elle lui donne l'hospitalité dans son château :
Normaîî. — Oui , après notre naufrage nous étions dans un triste état.
Lady Arundel. — Et vous en parlez bien gaiement.
Norman. — Nous autres gens de mer, nous sommes faits ainsi; j'ai mes jours de
tristesse.
Lady Arundel. — 11 y a longtemps , je crois, que vous avez quitté l'Angleterre?
Vos parents seront heureux de vous revoir.
Norman. — Je n'ai pas de famille.
Lady Arundel. — Tristes et calmes paroles! Je voudrais vous servir; fiez-vous
à moi.
Violbt. — Fiez-vous à lady Arundel , Norman. L'histoire de vos jeunes années est
faite pour émouvoir toute âme de femme.
Norman, à lady Arundel. — Madame, voire voix, comme un son magique,
éveille dans mon cœur une corde longtemps muette. Je vous dirai les aventures de
l'exilé, si vous voulez les entendre. Elles ne sont pas longues. Jusqu'à ma quatorzième
année, j'ai vécu sous le toit d'un bon vieux prêtre de ces environs. Rien n'avait trou-
blé mon enfance paisible ; mais alors des pensées inquiètes et étranges m'assaillirent
tout à coup. Quelque chose me manquait dans cette nature si libérale et si belle, et
un soir que les étoiles silencieuses et brillantes surveillaient le grand repos de la terre
et des ondes , un regret profond et vague se soulevant en moi, je demandai au bon
prêtre pourquoi je n'avais pas de mère..
Lady Arundel. — Que répondit-il ?
Norman. — Il pleura et me dit : Ta famille est illustre.
Lady Arundel , à part. — Cet homme m'a trompée.
Norman. — 11 ajoutait que le temps viendrait sans doute où mon passé obscur s'é-
clairerait d'un bel avenir. Alors, en l'écoulant , il me semblait que mon souvenir me
retraçait l'image d'une figure pâle et belle, qui me disait des paroles tendres , de ces
mots qui ne sont murmurés que par les mères.
Lady Arundel. — O mou Dieu , que je souffre !
Norman. — Alors parut dans le village un homme rude et de manières brutales et
franches, un matelot qui racontait mille histoires sur les pays lointains et que j'écou-
lais avidement. A ces récits, mon cœur s'enflamma ; je voulus courir aussi cet Océan
dont les flots baignaient le pied de notre chaumière. Le grand nom de Walter
Raleigh faisait palpiter tous les cœurs ; séduit par cette voix qui m'entraînait, je partis
avec le matelot.
I.ady Arundel. — Et le prêtre ne vous donna pas quelques clartés sur le secret de
votre naissance?
Norman. — Non. Il me laissa partir sans m'opposer d'obstacle, et médit : Va,
fais-toi un nom dont l'orgueil même soit jaloux; ceux qui le délaissent seront fiers
de te retrouver.
LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE. 131
Ladi Arundel. — Je respire !
Norman. — Votre cœur s'intéresse donc à un étranger, madame? Vous avez plu-
sieurs fois pâli.
Lady Arundel. — Votre récit me touche beaucoup ; continuez, je vous prie.
Norman. — Le misérable auquel je m'étais fié monta dans une chaloupe avec moi ,
et quand nous atteignîmes le vaisseau qui lui appartenait, me chargea de chaînes.
C'était un pirate. En pleine mer, il me fit remonter sur le pont, et en présence de ses
hommes : Enfant , me dit-il avec un sourire , ce n'est pas ma faute , tes chaînes ont
été forgées d'or, et cet or est celui de ta mère.
Lady Arundel. — Mensonge! c'est un affreux mensonge!
Norman. — Oui, madame, je m'écriai qu'il en avait menti, et, saisissant le poi-
gnard qu'il lenait à la main, je le frappai au front. Vingt épées brillèrent autour de
moi. Le pirate essuyant le sang que j'avais versé : Ce serait, leur dit-il, une mort
trop douce. Qu'on l'attache à une planche et qu'on le jette à la mer. Leurs voiles se
déployèrent, et je restai à la merci des flots, seul avec Dieu.
Violet, lui prenant la main. — Les larmes qui jaillissent de mon cœur remplis-
sent mes yeux... et Dieu t'a sauvé !
Norman. — Tout un jour, toute une nuit, la fragile barrière entre la vie et la mort
fut ballottée sur les flots. Le ciel apaisa les vents, et lorsque les étoiles se montrè-
rent, tout semblait si doux et si caressant , que , me souvenant des paroles de ce mi-
sérable, je murmurai : Les vents et les vagues sont moins barbares qu'une mère! —
Madame, vous pleurez.
Lady Arundel. — Est-ce que je pleure? Continuez.
Norman. — Le jour parut. Brillante sous le soleil, une voile se montra, puis une
banderole.
Violet. — Enfin!
Norman. — Mais elles passèrent sans me voir. Mais midi vint. Avec lui la soif et la
famine ; les lèvres brûlantes, j'appelais la mort, j'essayaisd'arracher mes membrcset
de les dégager des câbles qui pénétraient dans ma chair, je voulais m'abimer dans
les flots. Alors il me sembla qu'à travers la transparence des eaux, un objet se mou-
vait rapidement, noir, avec des yeux vitreux qui me poursuivaient; le monstre de
l'Océan qui s'attache aux vaisseaux pour trouver sa proie. La vie me redevint chère,
et , avec un regard d'horreur fixe , la chevelure hérissée, je continuai à flotter, pen-
dant que mes sens engourdis tombaient dans un terrible sommeil... Les yeux du
monstre étaient toujours sur moi !
Violet. — Oh ! continuez...
Norman. — Je m'éveillai , et j'entendis la langue de mon pays ; des regards bien-
veillants se fixaient sur moi : étendu sur le pont, j'échappais à la mort; Dieu avait
veillé pendant mon sommeil.
Déjà les hommes de talent qui se sentaient doués du génie dramatique ont
profilé de la révolution opérée par Bulwer. Parmi eux se dislingue Leigh
Hunt , esprit singulier qui n'a jamais eu en Angleterre que des succès équivo-
ques. Une certaine exagération passionnée, qui lui sert d'inspiration , el que
ne corrige pas la force du jugement, s'accorde peu avec le génie national de
l'Angleterre. Sa meilleure œuvre, selon nous, est sa dernière tragédie, intitu-
lée : La Léycnde florentine. Conçue d'après les données de l'école sentimen-
tale dont nous avons parlé plus haul, elle manque assuréntenl de force, de
variété, de péripéties. C'est toujours le style pathétique d'Euripide, moins
132 LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE.
efféminé et plus naturel que celui de Sheridan Knowles; une histoire domesti-
que agréablement mise en scène. La variété de la nature humaine et le grand
spectacle du monde manquent à cette oeuvre, qui cependant mérite par la sim-
plicité et la passion qui y régnent une honorable distinction.
Leigh Hunt ne s'est pas mis en frais pour l'inventer ; c'est tout bonnement
Guido et Ginevra. L'action se passe à Florence, sous le pontificat de Léon X.
Ginevra , jeune fille sans fortune , aimée d'un gentilhomme nommé Antonio ,
dont les sentiments pour elle sont pleins de respect et de pureté , a épousé
Agolanti , gentilhomme d'un âge mûr, d'un caractère soupçonneux, égoïste et
dur. On parle beaucoup dans Florence des ombrages ridicules et des préoccu-
pations jalouses d'Agolanti. Fidèle à ses devoirs, Ginevra, dont le caractère
est tracé avec un charme parfait , renvoie sans les lire les lettres qui lui sont
adressées par Antonio ; la jeunesse et l'amour de ce dernier ont mis dans ses
intérêts caméristes, femmes de chambre , pages et tout ce qui entoure la jeune
épouse. La société efféminée de l'Italie au xvie siècle est réellement vivante
dans le drame, et ce n'est pas un de ses moindres mérites. La dernière lettre
d'Antonio , que Ginevra vient de renvoyer sans l'ouvrir, tombe entre les mains
du mari. Il y trouve la preuve de l'innocence de Ginevra ; mais il se met à
l'observer plus attentivement. La mélancolie de la jeune femme lui déplaît, et
pendant qu'elle cause sur une terrasse avec plusieurs dames de ses amies, il
s'approche d'elle, lui adresse des paroles de colère , s'irrite de sa résignation,
et lui serrant les mains violemment : — Dans vingt minutes, lui dit-il , soyez
dans la chambre rouge. M'entendez-vous, madame? — Tout le monde se re-
lire ; bientôt après , l'entrevue du mari et de la femme a lieu dans cette cham-
bre rouge , petit oratoire italien orné d'une madone.
Agolanti. — Elle me contrarie en tout. Je lui ai dit de faire enlever ce portrait ,
elle ne l'a pas voulu. Elle sait mon respect pour la sainte madone, et que ma colère,
toute juste qu'elle soit, n'éclatera point devant ce portrait. Sa piété même est un
artifice... Maudite! maudite !
( Agolanti ferme les battants de la niche dans laquelle se trouve la madone , présente
un fauteuil à Ginevra et se tient debout à côté d'elle.)
Ginevha , gaiement . — Cette pluie a rafraîchi l'air. Vous étiez sorti ce matin,
j'avais peur qu'elle ne vous eût arrêté , ou que vous ne fussiez malade.
Agolanti. — Peur ! vous l'espériez. Vos craintes sont-elles mes craintes ! vos espé-
rances sont-elles les miennes? Madame , trêve à ces exordes et à cet intérêt prétendu
qui ne servent qu'à vous éloigner de ce que vous redoutez réellement : moi! C'est
demain grande fête à Florence; vous voulez y assister sans doute, vous qui tremblez
quand une porte s'ouvre et quand une épingle tombe? Trompettes et tambours, beaux
remèdes pour des nerfs de femmes ! Un bon coup d'épée dans un tournoi, cela réveille
les pleureuses timides!
Gihevba. — Je n'ai pas exprimé le désir de voir le tournoi, ni les fêtes, ni rien de
de ce que vous trouverez peu convenable.
Uolarti. — Assurément on ne demande rien, on ne désire rien; on attend ce que
le mari jugera convenable , pour avoir le plaisir de n'en rien faire.
Gihevba. — Je vous jure que je n'irai pas, et cela sans peine; regardez la ebose
c< rame convenue.
LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE. 155
Agolanti. — Je compte y aller, moi ; par conséquent vous resterez ici sa?is peine,
et vous y recevrez tout à votre aise les lettres d'Antonio !
Ginevra. — Je les ai renvoyées sans les ouvrir, monsieur.
Agolanti. — Combien?
Ginevra. — Trois.
Agolanti. — Trois que vous n'avez pas ouvertes... vous êtes exacte ; et celles que
vous avez lues?. ..Vous vous obstinez à vous taire, et ce signe de tête, que veut-il dire?
Ginevra. — Mon Dieu ! que puis-je dire ou ne pas dire? Je serai toujours grondée.
Vous ne devriez pas me traiter ainsi! Quelque résignée que vous me supposiez, je
n'en ai pas la force. J'ai été très-malade récemment, et suis encore faible.
Agolanti. — Je vous ai vue plus faible, mais toujours prête à lutter et à me haïr.
Ginevra. — Je ne prétends pas être un ange , je ne suis qu'une femme.
Agolanti. — A la bonne heure , vous l'avouez. Vous voyez bien que ce ne sont pas
des crimes que les paroles d'indignation arrachées par votre éternel dédain !
Ginevra. — J'ai pu avoir tort, je m'en repens ; mais ce n'est pas comparable à des
années de douleur infligées sans remords et sans provocation.
Agolanti. — Oh ! sans provocation ! quelle douce voix ! quel ton angélique! quel
mensonge d'un être trop faible pour qu'on l'écrase , trop insensible pour qu'on l'ir-
rite ! Vous ne m'avez jamais aimé, madame ; jamais , pas même devant l'autel , lors-
que avec une bassesse froide , une résignation lâche , le mensonge sur les lèvres, vous
m'avez pris pour mari , espérant avoir l'indépendance, une maison, la fortune, et
pleine de dédain pour celui qui les donnait.
Ginevra. — Je ne vous ai point méprisé. Je ne savais ce que c'était que le dédain ;
j'étais une enfant toute confiante et tout ingénue. Oh! si vous pouviez!... Mais pourquoi
vous redire ce que je dis tous les jours en vain?... (Elle se lève et marche dans la
chambre.) Vous faites monter à mon cerveau le sang avec colère ! Vous exigez trop
de moi. Qu'ai-je fait, mon Dieu ! pour être ainsi à la merci d'un despotisme qui de-
mande à sa victime toutes les vertus et n'en apporte pas une?
Agolanti. —Je vous remercie, madame, très-humblement. Vous êtes franche
à la fin.
Ginevra. — Pardon , pardon ! la colère est excessive , et ne sait ce qu'elle dit.
Agolanti. — Ah, madame, vous ne répondez jamais, vous êtes douce, patiente?
Ginevra. — Continuez, vous avez raison. Moi qui disais tant de mal de la colère,
je me suis mise en colère. Vous pourriez me pardonner au surplus, et avoir pitié de
moi , puisque votre faute a été la mienne.
Agolanti. — Quelle condescendance! quelle douce ironie!
Ginevra. — Non, sur mon âme, j'ai parlé du fond du cœur d'une faiblesse qui
nous est commune. Soyez charitable envers moi, je serai reconnaissante...
Antonio, assez imprudemment, s'avise d'appeler en duel le mari , cl lui de-
mande compte des mauvais traitements qu'il fait subir à sa femme, et dont
toute la ville est instruite. Au milieu des invectives furieuses de l'amant et des
ironies de son adversaire , lequel , il faut bien l'avouer, se trouve ici dans son
droit, on vient avertir Agolanti que sa femme vient de mourir, succombant
sans doute à l'excès de la souffrance morale. L'effet dramatique que cette nou-
velle produit sur l'amant et sur le mari est très-remarquable. Les épées tom-
bent des mains des combattants; la clochette des morts retentit dans la rue;
Antonio se découvre , le mari reste muet sans se découvrir. « Découvre-toi ,
infime! » lui dit Antonio.
154 LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE.
Cependant, comme on le devine , Ginevra n'est pas morte. Placée selon la
coutume italienne sur le lit de parade , elle s'est éveillée de sa léthargie , et ,
couverte du linceul , elle est allée frapper à la porte de son mari qui , dans sa
terreur superstitieuse , l'a refermée violemment et est tombé à genoux. Ainsi
repoussée , elle se dirige vers la demeure d'Antonio qu'elle trouve seul , la
nuit, la tête appuyée sur un des pilastres qui soutiennent le portique de sa
maison.
Antonio. — 0 la plus belle et la plus aimable ! ma vie est un veuvage, et elle n'a
pas été à moi !...
( Ginevra s'arrête à quelque distance de lui.)
Ginevra. — Antonio !
Antonio. — 0 ciel et terre ! qui es-tu ?
Ginevra. — Ne crains pas de me regarder, Antonio ; je suis Ginevra ensevelie, mais
\i vante; je suis sortie, et personne ne me veut laisser entrer; ma mère elle-même est
effrayée de ma voix, et je viens, errante et sans asile, frapper à ta porte. Prends
pitié de moi, bon Antonio; délivre-moi de celte terreur des rues désertes pendant
la nuit.
Antonio. — Oh ! de toutes les choses terribles et belles , qui es-tu? N'es-tu pas un
ange qui descend du ciel pour m'annoncer des épreuves à subir et des combats à
livrer? ou bien es-tu vivante encore , et cette main peut-elle toucher la mienne?
Ginevra. — Prends ma main, et conduis-moi vers ta porte, car la peur, l'étonne-
ment et une longue défaillance ont fait de moi une terreur pour moi-même, et je ne
sais comment je puis me soutenir.
; Vntonio s'avance lentement , timidement , touche sa main et la presse sur son cœur.)
Antonio. — C'est Ginevra elle-même !... et dans mes bras!... elle tombe!... ô mon
amie!... cette joue dont les larmes se mêlent aux miennes!,.. Elle mourra, elle
mourra , et je l'aurai tuée !
( Ginevra , glissant de ses bras , tombe à genoux. )
Ginevra. — La force va me revenir du sein même de la faiblesse. O Seigneur ! ô
bon Antonio ! sois tout ce que je pense de toi , et ne pense pas mal de moi. Que je
puisse passer le seuil de ta porte sans craindre une flétrissure pour un malheur sans
tache.
Antonio. — Oh ! lève-toi ! quand je croirai que tu peux te soutenir, je me tiendrai
à distance... tu resteras loin de ce cœur qui t'aime , mais qui le respecte. J'étais fou,
je le suis encore de te retrouver vivante et si près de moi : mais, ô créature bien
aimée! ange d'Antonio! Dis un mot seulement, parle, et je t'aime tant, qu'après
t'avoir fait goûter le pain et le vin qui répareront tes forces, je te rendrai moi-même
à ta maison , à ton mari, je rendrai le ciel à cet homme qui se repentira sans doute.
Ginevra. — Jamais ! le tombeau est entre nous ; la main du ciel nous a séparés;
lui-même l'a reconnu quand sa porte s'est fermée sur moi et m'a chassée. Ta porte
seule et celle d'un couvent se rouvriront pour moi dans ce monde : bientôt lu m'y
conduiras. Donne-moi un abri jusqu'au matin ; tu as une mère?
Antonio. — Une bonne mère, Dieu merci, ferme, pieuse et charitable. Elle sera
la vôtre, madame, tant que mon humble demeure vous possédera. Elle va se lever,
vous conduire à votre chambre, et vous traitera comme sa fille.
i.im.vra. — Le ciel soit loué!... Voyez comme je marche bien.
t
LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE. J35
Ginevra passe cinq jouis entiers chez Antonio, dont le monologue suivant
mérite bien d'être cité :
Antonio. — Cinq jours de bonheur, et pas une âme qui sache le trésor que cette
maison renferme. Tout le monde l'aime ici. Elle a pris la main de ma mère , et elle
aime ses yeux. Hier, elle a deux fois prononcé mon nom au lieu d'un autre qu'elle
voulait dire. Aussi , je suis fier, puissant : quel bonheur c'est que l'amour, avec le
plus faible soupçon d'être aimé ! Je ne sais comment ma situation pourrait changer
pour devenir meilleure, plus délicieuse et plus sainte! Je ne touche plus terre, et je
ne vois rien , comme si cet unique secret me faisait vivre. 11 n'y a plus au monde que
deux êtres , elle , que je contemple, et moi, qui la vois toujours.
Le mari vient réclamer sa femme et l'emmène chez lui. Les amis d'Antonio,
jeunes gentilshommes, narguent Agolanti dans son salon même. Il frappe l'un
d'entre eux de son poignard, est frappé à son tour, meurt, et Ginevra devient
la femme d'Antonio.
Telles sont les diverses tentatives qui, dans ces dernières années , ont com-
mencé la réhabilitation du drame britannique. Je n'ai point parlé d'une tra-
gédie classique, œuvre de l'avocat Talfourd, et qui a fait grand bruit parmi
les littérateurs et les gens du monde. Elle est intitulée Ion , et se distingue
par une imitation très-exacte des formes grecques, une versification élégante,
un coloris pur, une certaine grâce calme heureusement empruntée à la muse
de Sophocle. Le succès théâtral ne peut couronner ce genre de supériorité
toute littéraire. Les pièces de Buhver, surtout le Capitaine de Vaisseau, réu-
nissent dans des proportions heureuses l'intérêt populaire et la poésie. Mais,
réussira-t-on à régénérer la scène anglaise? On peut en douter. Nous nous
sommes souvent expliqué sur la phase unique du drame dans la vie des peu-
ples ; l'Europe entière, emportée par des mouvements inconnus, s'éloigne tous
les jours de ce temps de l'adolescence ingénue où le drame est pour les na-
tions une puissance, un besoin et une gloire.
PllILARÈTE CUASLES.
REVUE LITTÉRAIRE
DE L'ALLEMAGNE.
KUR-MAINZ {ELECTORAT DE MAYEKCE EN 1672) ,
PAR G.-L. GUHRAIER.
En 1805 , un écrivain anonyme, vraisemblablement soldé par le ministère
anglais, publia a Londres une espèce de pamphlet qui produisit une assez vive
sensation. Il venait de découvrir le projet d'une expédition en Egypte pré-
senté à Louis XIV par Leibnitz. et, en dévoilant ainsi les combinaisons du phi-
losophe allemand, en faisant ressortir la justesse de ses aperçus, l'auteur du
pamphlet arrivait tout naturellement à démontrer que Napoléon n'avait pas
conçu lui-même le plan de son expédition en Egypte , qu'il l'avait pris comme
un écolier dans les manuscrits de Leibnitz (1). Là-dessus on vit s'élever d'ar-
dentes contestations littéraires. Les partisans de Napoléon, s'imaginant que
sa gloire était sérieusement compromise si l'on pouvait prouver qu'il avait em-
prunté à qui que ce fût l'idée de son expédition, repoussèrent avec violence
les arguments du pamphlétaire anglais. Par la même raison, ses ennemiss'em-
; rês8èrent de les accueillir. Dans ce conflit de deux opinions opposées, quel-
ques hommes sages essayaient, mais en vain , de faire voir qu'en admettant la
thèse de l'écrivain anglais, le génie de Napoléon n'en serait pas moins grand,
qu'il aurait toujours eu l'honneur d'achever une entreprise que Louis XIV n'a-
vait pas même pu comprendre.
(1) A summctry account of Leibnitz') manoirs addresscd lo Lewis l/ie fburteenth.
REVUE LITTÉRAIRE DE L'ALLEMAGNE. 137
Un écrivain allemand , partant d'un autre point de vue , écrivit en 1806 un
livre (1) dans lequel il cherchait à faire voir que Bonaparte n'avait lui-même
jamais pensé à aller en Egypte ; que cette idée venait de Carnot , qui , pendant
le congrès de Rastadt , découvrit par hasard le projet de Leihuitz, et le fit
adopter par le Directoire pour se délivrer d'un rival dangereux.
Deux historiens illustres ont subi l'influence de toutes ces discussions.
M. Thiers parle des documents importants qui facilitèrent l'entreprise du jeune
général , et M. Michaud déclare positivement que Bonaparte s'est servi du
projet de Leibnitz.
Le livre de M. Guhrauer est en grande partie consacré à l'examen de cette
question. L'auteur l'a éclaircie par de nouveaux documents, et lui a donné une
solution complètement inattendue. Pour nous la faire bien voir sous son véri-
table point de vue, il la reprend dès sa première origine ; il nous montre Leib-
nitz jeune, vivant sous le patronage de Boinebourg, ministre de l'électeur de
Mayence, et poursuivant avec ardeur ses études. L'invasion des Pays-Bas es-
pagnols par l'armée française, le projet d'attaque contre la Hollande, la
crainte de voir un jour l'Allemagne elle-même menacée et subjuguée par
Louis XIV, donnèrent tout à coup à ses études un but spécial. Il lui sembla
qu'il écarterait de son pays toute déclaration de guerre, s'il pouvait diriger
d'un autre côté les vues ambitieuses du roi de France. Il chercha un pays digne
d'attirer l'attention de celui qui venait de se rendre si redoutable , et s'arrêta à
l'Egypte. Boinebourg, préoccupé des mêmes craintes que lui , l'encouragea
dans son idée. Leibnitz était en outre soutenu par un sentiment religieux , par
le désir de voir de nouveau flotter l'étendard du christianisme sur les lieux
consacrés par les croisades du moyen âge et les traditions de l'Évangile.
Il publia d'abord, en allemand , un écrit intitulé : Mémoire sur le main-
tien de la sûreté publique de V Empire. Dans ce mémoire, il commençait à
laisser entrevoir son projet d'expédition en Egypte , qu'il compléta plus tard ,
et qu'il résolut d'aller lui-même présenter au roi. Boinebourg , qui avait été le
premier confident de la pensée de Leibnitz , et qui avait suivi avec un vif inté-
rêt le progrès de ses études et le développement de son œuvre, lui donna une
lettre de recommandation des plus pressantes pour M. de Pomponne. Leibnitz
partit en 1672 , et arriva à Paris vers la fin de mars. On ne sait quel fut son
entretien avec le ministre, ni s'il eut l'honneur d'être présenté au roi. On sait
seulement que son projet fut rejeté.
Cependant Boinebourg, dans la prévision de cet échec, avait fait rédiger par
Leibnitz un mémoire bien plus long et plus explicite que les lettres adressées à
Louis XIV. Il le remit à l'électeur de Mayence , qui le lut avec enthousiasme,
et tenta d'en faire comprendre l'immense portée au cabinet de Versailles ; mais
il ne fut pas plus heureux que Leibnitz. Ce mémoire , connu sous le nom de
Consilium œgyptiacum , est , à vrai dire, le seul qui aurait pu donner a Bo-
naparte quelques notions utiles sur l'Egypte. Or M. Gurhauer démontre qu'il
ne fut jamais envoyé en France et qu'il resta dans les archives de Hanovre
(1) Napoléon Bonaparte und das franzœs'ische l'olk unter i/tm. — Ces deux livres,
cités par M. Gurhauer, sont aujourd'hui forl rares.
138 REVUE LITTÉRAIRE DE L'ALLEMAGNE.
complètement ignoré pendant près d'un demi-siècie. Les premiers biographes
de Leibnitz ne savaient même pas qu'il eût traité cette question , et se trom-
paient complètement sur les motifs de son voyage à Paris. Éberhard est le
premier qui, en 1795, révéla l'habile dissertation du philosophe sur l'Egypte.
Les Anglais , comme nous l'avons vu , la traduisirent en pamphlet. Le général
Mortier fit faire en 1805 une copie du Constituai œgyptiacum , et l'envoya à
Napoléon.
En 1859 , M. Gurhauer adressa sur cette question un mémoire intéressant à
l'Académie des sciences morales et politiques (1). Les deux volumes qu'il vient
de publier complètent son premier travail. Nous ne pouvons que louer le zèle
avec lequel il a recherché tout ce qui avait rapport à l'œuvre de Leibnitz et le
soin qu'il a mis à reproduire les documents qui s'y rattachent. Son introduc-
tion est un exposé fort clair de la tâche d'érudition qu'il s'était proposée, mais
son récit manque d'unité. A voir sa préface, on croirait qu'il va s'occuper uni-
quement de Leibnitz , et l'histoire du ministère de Boinebourg , la politique de
l'électorat de Mayence , l'entraînent tour à tour dans de longues digressions-
Le lecteur ne peut prendre le même intérêt à ces trois questions.
Geschichte von Danemark {Histoire de Danemark) ,
par M. T. L. Dahlmann , première partie.
L'histoire de Danemark a été faite à différentes reprises. Auxne siècle, aune
époque où l'on n'avait encore dans le reste de l'Europe que de sèches et froides
annales, un prêtre deRoeskilde, Saxo le grammairien, écrivit dans un latin
pur, élégant, une longue et poétique chronique de son pays. Une grande partie
de son récit n'est, il est vrai , qu'un habile tissu de fictions populaires. Saxo
avait près de lui un Islandais qui lui racontait les fables héroïques de son
pays, et le naïf historien les enregistrait avec une parfaite bonne foi. Ce fut
ainsi qu'il composa une série non interrompue de rois , de guerres , d'événe-
ments , depuis le fabuleux Dan jusqu'à Gorm, c'est-à-dire jusqu'au IXe siècle.
Mais à partir de cette époque, il écrit d'après des documents exacts, et les sept
derniers livres de son ouvrage ont un caractère d'authenticité très-satisfaisant.
A cette histoire primitive , animée , séduisante comme un roman , succéda
l'histoire érudite et critique du xvne siècle. Hvitfeld publia sous le titre de
Chroniques dix volumes in-4°, qui ne ressemblent guère au récit charmant de
Saxo , mais qui dénotent un travail consciencieux et de longues recherches. A
la même époque, Bartholin publiait son livre sur les antiquités de Danemark.
Ole Worm étudiait les monuments , et Torfesen soumettait à une sévère ana-
lyse les sagas d'Islande. Le xvin0 siècle fut illustré par les travaux de Subm ,
Langebek, Arn Magnussen, Gram, etc. Suhm écrivit en quatorze volumes in-i"
une histoire de Danemark. C'est une œuvre d'une érudition étonnante, mais
diffuse, monotone, dénuée d'art, et à certains égards dépourvue 4e critique.
Holberg en écrivit une autre beaucoup moins savante et plus populaire, lu
peu plus lard parut celle de Mallet , qui a été tout à la fois trop louée et trop
I *l Migm i en a rendu compte dana les Mémoire! <lr l'Académie, (. H, '2
KEVL'E LITTÉRAIRE DE L'ALLEMAGNE. 139
dédaignée. Les éléments d'une bonne histoire s'y trouvent en grande partie.
Seulement il faudrait l'élaguer à certains endroits, la resserrer, la corriger
d'après les nouvelles découvertes de la science , ou plutôt il faudrait la refaire
avec une meilleure méthode.
Le mouvement historique imprimé au Danemark par le xvnie siècle se con-
tinue de nos jours avec éclat. Les hommes du Nord aiment les longues et pa-
tientes études. Ils excellent dans l'analyse, et pratiquent le commentaire
comme des docteurs du moyen âge. Fidèles aux habitudes laborieuses de leurs
prédécesseurs , ils l'emportent sur eux par la portée de leurs idées et la saga-
cité de leurs recherches. Parmi les travaux d'érudition qui, dans les derniers
temps , ont illustré l'historiographie danoise , qu'il nous suffise de citer ceux
du judicieux et savant Érasme Millier, de Rosenvinge , Werlauff, Schlegel ,
et ceux de la société des antiquaires du Nord, dirigée par Finn Magnusen et
Rafn. Beaucoup de textes anciens ont été revus etcollationnés avec soin ; beau-
coup de textes nouveaux ont été publiés. Tout ce qui se rattachait à l'histoire
nationale : jurisprudence, archéologie, tradition, a été tour à tour étudié, dis-
cuté et développé dans de curieuses et habiles dissertations. Cependant une
partie de l'histoire de Danemark est encore très-confuse et très-incertaine.
Stihra divise cette histoire en trois époques : époque obscure, mythique,
historique.
La première s'arrête à l'arrivée d'Odin dans le Nord, c'est-à-dire environ
soixante-dix ans avant Jésus-Christ, et remonte à un temps indéterminé, dont
on ne peut indiquer le commencement. Il n'y a sur toute l'histoire de cette
époque que de vagues hypothèses; incertitude sur les races qui peuplèrent le
Nord, incertitude plus grande encore sur leurs mouvements et leur migration.
La seconde époque commence àParrivée d'Odin, et s'étend jusqu'au vme siè-
cle. C'est le temps des héros et des géants, des luttes violentes , des holocaus-
tes de sang, le temps des traditions populaires , des récits merveilleux qui ca-
chent le fait sous le symbole, l'histoire sous la fable. Ce n'est pas une petite
tâche pour l'annaliste que de chercher à démêler la vérité sous ce tissu de
poésie, à établir dans cette suite de chroniques sans ordres la chronologie des
rois et la succession des événements. Aussi n'a-t-on pu jusqu'à présent ac-
complir qu'une partie de cette œuvre ; le reste attend l'arrêt définitif de la
science.
Enfin au vme siècle commence l'époque historique , non pas très-nette en-
core , ni très-féconde en documents, mais appuyée du moins sur une base cer-
laine.
A prendre l'histoire de Danemark vers la fin du moyen âge, elle n'est pas,
à beaucoup près, aussi animée et aussi dramatique que celle de Suède. Ce pays
n'a point eu , comme la Suède, trois ou quatre de ces rois dont la vie aventu-
reuse et les exploits ont acquis un renom européen. Il n'a pas dans sa famille
d'Oldenbourg un Gustave Wasa, un Gustave-Adolphe, une Christine, un Char-
les XII. 11 n'a pas porté, comme la Suède, ses armes au milieu des nations les
plus aguerries et les plus puissantes. Il n'a pas eu , comme la Suède , la gloire
d'effrayer la Russie et de régenter l'Allemagne. Toutes ses guerres, tous ses
succès et ses revers se passent dans des limites déterminées , entre la Suède, la
140 REVUE LITTÉRAIRE DE L ALLEMAGNE.
Norwége,le duché de Schleswig et les villes anséaliques. Son roi le plus vail-
lant, le plus illustre, fut Chrétien IV, et, à l'époque de la guerre de trente ans,
Chrétien IV , appelé à défendre le protestantisme, entreprit vainement l'œuvre
que Gustave-Adolphe accomplit avec tant de gloire. Ajoutons à ceci qu'à partir
du xvie siècle le Danemark est toujours allé en déclinant. En 1525, il perd la
domination qu'il exerçait sur la Suède depuis le traité d'union de Calmar;
en 1658, il perd les provinces qu'il avait conservées de l'autre côté du Sund;
en 1814, il a perdu la Norwége.
Ce qu'il y a de plus beau et de plus éclatant dans ses annales, c'est l'époque
ancienne, l'époque où il exerçait une telle suprématie dans le Nord, que la
langue Scandinave n'était désignée que sous le nom de langue danoise, l'é-
poque héroïque où Regnar Lodbrok épouvantait l'Ecosse et l'Irlande, où Ha-
rald à la dent bleue s'avançait avec sa flotte jusque dans le port de Cherbourg,
où Canut subjuguait l'Angleterre, où les Valdemar gagnaient l'un après l'autre
sur le champ de bataille le surnom de grand et celui de victorieux.
C'est cette époque que nous aurions voulu voir décrite avec sa rude poésie
dans la nouvelle histoire de Danemark qui vient de paraître en Allemagne.
Nous aurions voulu aussi que l'auteur remît encore une fois en question les
hypothèses des savants sur les temps primitifs de cette histoire, qu'il donnât
son avis sur l'origine de la race danoise, qu'il fît, en un mot, pour le Dane-
mark ce que Geiier a si admirablement fait pour la Suède dans ses Svea rikes
Hœfder. De la part de M. Dahlmann, un tel travail ne pouvait exciter qu'un
vif intérêt, et le public, nous en sommes persuadé , l'aurait accueilli avec re-
connaissance. Enfin , il nous semble que pour compléter un livre destiné à faire
connaître l'histoire du Danemark à beaucoup de gens qui en ignorent jusqu'aux
éléments, l'auteur aurait dû reprendre l'excellente dissertation qu'il publia en
1822 sur Saxo legrammairien, y joindre un examen critique des annalistes des
xvnc et xviii0 siècles, et nous donner ainsi un tableau de l'historiographie da-
noise, de ses essais et de ses erreurs. C'est un genre de travail que beaucoup
d'écrivains emploient aujourd'hui en guise de panégyrique d'eux-mêmes et de
prospectus ; mais M. Dahlmann, avec les qualités que nous lui connaissons,
en aurait fait, nous n'en doutons pas , une œuvre vraiment instructive, sé-
rieuse et indépendante.
Le commencement de cette histoire, annoncée depuis longtemps, ne répond
donc pas à l'attente de ceux qui croyaient y trouver ou une solution définitive,
ou tout au moins une réponse nouvelle à plusieurs questions importantes. L'au-
teur exprime très-brièvement son opinion sur le livre de Saxo et les chroniques
islandaises. Il raconte en quelques pages l'époque païenne , cette époque si
étrange, si riche de faits , et ne commence , à vrai dire, son récit qu'au temps
où des annales certaines remplacent les traditions flottantes. Après le règne de
Magnus, il s'interrompt dans sa narration pour jeler un coup d'œil en arrière
et décrire les mœurs, les institutions de l'ancienne monarchie danoise. Ce cha-
pitre est plein de faits curieux, de documents choisis et d'observations inté-
ressantes. Malheureusement il est trop court. Il y avait tout un livre à écrire
sur ce sujet : l'auteur a réduit le livre à une quarantaine de pages.
Une fois nos réserves faites à l'égard de cet ouvrage , nous ne pouvons (pie
REVUE LITTÉRAIRE DE L'ALLEMAGNE. 141
louer l'habileté avec laquelle l'auteur a suivi le plan qu'il s'était proposé. Son
récit est-vif et rapide, son style clair et animé, ce qui n'est pas un mérite com-
mun en Allemagne, et chacune de ses pages dénote un travail consciencieuxet
une abondante érudition.
La réputatiou de M. Dalhmann est faite depuis longtemps en Allemagne,
comme savant et comme écrivain; il s'en est fait récemment une autre comme
homme politique. C'est lui qui , en 1837 , eut le courage de signer, avec les
deux frères Grimm et quatre de ses collègues, une protestation contre les ar-
rêts despotiques du roi de Hanovre. Privé de son emploi de professeur et hanni
de Gœltingue à la suite de cet acte énergique, il s'est réfugié dans le sanctuaire
de la science. Il emploie aujourd'hui à écrire des livres le temps qu'il consa-
crait naguère à former des disciples. Puissent les sympathies qui s'attachent à
son nom, à ses œuvres, lui servir d'encouragement dans ses travaux et de con-
solation dans son exil!
Geschichte vo:v Port-Royal. ( Histoire de Port-Royal)"1
par le docteur Hermann Beuchlin.
Il ya dans la vie sociale certaines époques de doute et d'agitation où l'homme
sérieux que l'avenir inquiète, que le présent irrite, se réfugie dans le passé et
recherche comme un conseil ou comme une consolation ce que l'histoire rap-
porte d'un autre temps et d'une autre société. Quand on dit qu'un livre arrive
à propos, cela ne signifie pas toujours qu'il est exactement adapté à nos inté-
rêts, à nos passions, qu'il entre comme un plaidoyer dans la cause qui se discute,
ou qu'il flatte comme un pamphlet le mouvement tumultueux de lu foule. Tout
au contraire, le livre qui arrive le plus à propos est souvent celui qui est le plus
en opposition avec nos idées et notre état politique ou moral. II instruit, il cor-
rige, il nous indique une autre voie, il nous montre un autre but. Si c'est une
oeuvre de mérite, le contraste des événements qu'elle retrace ou des pensées
qu'elle exprime avec les événements et les pensées de notre temps, ne sert
qu'à lui donner plus d'éclat, comme les teintes monotones d'un ciel d'automne
augmentent l'effet d'un rayon de soleil. Or, de tous les livres qui s'annoncent,
au milieu de nos productions habituelles, comme des œuvres à part, il en est
peu qui, en retraçant une époque déjà connue et des faits accomplis, présen-
tent dans les circonstances actuelles un aussi grand caractère d'originalité, ou,
pour mieux dire, d'étrangelé que celui-ci. C'est l'histoire de Port-Royal, l'his-
toire d'une association d'hommes réunis par les liens les plus fermes, dans un
temps où nous ne connaissons plus que le lien mobile des coalitions qui se
nouent etse dénouent à chaque changement de ministère, l'histoire d'un sen-
timent de foi lorsqu'il n'y a plus de foi ni en politique ni en littérature, d'un
dévouement généreux quand on n'est plus dévoué qu'à soi-même, d'une renon-
ciation absolue à la faveur du monde et a la fortune, quand on ne rêve que la
conquête d'une parcelle du pouvoir, quand on adore le veau d'or de la vénalité.
L'esprit de Port-Royal ressemble si peu à celui de la société actuelle, que
beaucoup de gens If rangent peut-être comme une idée fictive dans les temps
indéfinis, dans le domaine des vagues traditions, Pin* d'un voyageur, en pas-
TOME il. 1"
142 REVUE LITTÉRAIRE DE L'ALLEMAGNE.
sant au pied des ruines de celte abbaye et en se rappelant les belles pages des
Mémoires de Fontaine , a dû se dire : Quoi donc ! est-ce là lout ce qui reste de
cet édifice religieux qui occupa pendant plusieurs années l'attention de la
France et de l'Europe? Quoi ! n'y a-t-il vraiment pas plus de deux siècles que
la noble Angélique présidait aux destinées de ce cloître; que lesbommes lassés
du monde , les grands seigneurs les plus illustres et les esprits les plus émi-
nents venaient ici, dans l'humilité de leur foi, oublier leur grandeur et leur
ambition; que Robert d'Andilly apportait dans la solitude de cette vallée l'infa-
tigable fertilité de son talent , Le Maître sa verve d'orateur, Sainl-Cyran sa
puissance d'apôlre et son héroïsme de martyr, Pascal ses œuvres de génie?
Non il n'y a pas plus de deux siècles que de tels miracles éclalaient encore
dans le monde, que le christianisme prenait ses anachorètes dans le conseil
des ministres , sur les sièges du parlement, et qu'une nouvelle Thébaïde s'éle-
vait à l'ombre d'un couvent non loin des rumeurs de Paris et des splendeurs
de Versailles. Mais depuis ce temps combien de monuments augustes se sont
écroulés sur leur base, et combien de pensées, de lois, d'institutions ont été en-
sevelies dans le vaste abîme des conceptions humaines !
Tout ce qui se rattache à Port-Royal , et surtout à sa dernière phase , nous
a été conservé en détail dans plusieurs ouvrages. A voir ces longs et curieux
mémoires écrits par les habitants du cloître ou du désert , on dirait que ces
pieux cénobites, pressentant la fin prochaine de leur communauté, se hâ-
taient d'en raconter l'histoire, pour la léguer comme un dernier enseignement
à la postérité. Ainsi , nous avons les Mémoires imprimés à Utrechl en 1742,
et rédigés en grande partie par les religieuses et par Le Maître ; les Mémoires
de Fontaine, de Fosse, de Lancelol, et l'histoire de Racine, que Boileau re-
gardait comme un des meilleurs ouvrages de la langue française. Ajoutons à
cela une quantité de notions éparses et répandues çà et là dans les divers écrits
du temps.
Pour celui qui essaye de refaire cette histoire, la difficulté n'est donc pas de
recueillir des matériaux, mais de les discerner, de les choisir, de les élaguera
propos , d'en tirer la partie vraiment substantielle , soit comme dogme , soit
comme récit, et de faire de plusieurs œuvres intéressantes, mais surchargées
de détails minutieux, de discussions Ihéologiques, une œuvre nette, régulière
et sagement coordonnée.
Deux écrivains ont entrepris presque en même temps ce travail : M. Sainle-
Beuve en France, M. Reuclilin en Allemagne. M. Sainte-Beuve n'a pas encore
achevé le sien; mais tout ce que nous savons des recherches patientes , des
longues et sérieuses études qu'il y a consacrées, nous donne la conviclionque
ce sera une œuvre vraiment digne de lui. C'est le plus bel éloge que nous puis-
sions en faire. M. Reuchlin vient de publier une partie de son ouvrage. Son
premier volume (un véritable volume allemand serré, compact , huit cenls
pages d'impression) montre qu'il a conçu lout ce travail dans de grandes
proportions. L'histoire de Port-Boyal n'est pas pour lui l'histoire d'une com-
munauté temporaire, persécutée par un parti et dissoute par des ordonnances.
C'est celle d'une idée profonde, vivace , qui tient à (oui le mouvemenl intel-
lectuel des siècles derniers. « Aussi longtemps, dit-il, que le jansénisme n'eut
KEVLE LITTÉRAIRE DE l' ALLEMAGNE. 143
pas achevé sa lutte mortelle, l'histoire de Port-Royal fut pour les catholiques
un problème insoluble; mais les protestants de l'Allemagne s'intéressèrent à
ces frères en religion que la France repoussait de son sein comme une marâ-
tre. Le jansénisme, le joug insupportable que l'Église romaine faisait peser
sur la conscience, les convulsions donnèrent immédiatement une ample ma-
tière à une polémique haineuse , à des remarques méchantes. Puis arriva l'é-
poque incrédule de la révolution qui ne songeait guère à s'occuper d'une
telle question. Mais en perdant sous l'effort de la révolution son importance
pratique, le jansénisme a acquis par là sa véritable maturité et son objecli-
vilé. C'est maintenant un sujet déterminé que l'on peut étudier avec le repos
convenable. Aussi longtemps que l'on n'aura pas approfondi l'histoire du
jansénisme et du jésuitisme, il ne faut pas parler d'une histoire ecclésiastique
du xvne et xvme siècle, ni d'une histoire du développement intellectuel en
France à cette même époque (1). « Plus loin il ajoute : « Port-Royal fut poul-
ie jansénisme ce que La Rochelle fut pour l'Église réformée, » et il cite à
l'appui de son large plan de travail ces paroles de M. Royer-Collard : Celui
qui ne connaît pas Port-Royal et son histoire, ne connaît pas l'histoire de
l'humanité.
L'ouvrage de M. Reuehlin commence par une poétique description de l'Au-
vergne , et un tableau chronologique et biographique de la maison Arnauld ,
maison ancienne, considérée, enrichie par de nobles alliances , illustrée par
les emplois qu'elle occupa à différentes reprises dans l'armée , dans la justice,
dans les finances. Le premier membre de cette famille qui abandonna ses
montagnes pour venir se fixer à Paris, fut Antoine Arnauld, auditeur des
comptes. C'était en 1585. Son second fils , qui portait le même prénom que
lui, devint le célèbre avocat. C'était un homme d'une grande énergie et d'une
éloquence entraînante. Ce fut lui qui lança contre les jésuites ce vigoureux
plaidoyer dont ils furent épouvantés. Dans le cours de sa longue carrière , il
acquit une haute considération. « Les grands seigneurs, les princes, dit
M. Reuehlin, lui accordaient toute leur confiance , et le traitaient comme
leur égal. Les gouverneurs des provinces, qui à cette époque élaient encore
des demi-roi*, venaient le voir chaque fois qn'ils arrivaient à Paris, ou chaque
fois qu'ils en parlaient. Il en était de même des favoris de la régente. »
II fut le père de vingt enfants, le père du célèbre Robert d'Andilly, du duc-
leur Antoine Arnauld , de l'évèque d'Angers , de la mère Angélique. Dix de
ses enfants moururent en bas âge; sept autres se consacrèrent à la vie reli-
gieuse.
De celte biographie des premiers Arnauld , M. Reuehlin passe à l'histoire des
jésuites. Il raconte avec une antipathie non équivoque leur arrivée en France,
leurs sublerfuges pour obtenir la permission de s'établir a Paris, leurs lui les
incessantes avec le parlement et l'université, leur accroissement successif, et
enfin leur pouvoir. Chassés en 15U4, après l'attentai de Chaslel , ils demandè-
rent bientôt à revenir, et revinrent plus puissants que jamais. A leur arrivée
en France , ils n'étaient que dix. Moins d'un demi-siècle après , leur nombre
(1) VorwoH, pag. -X.
1 i i REVEE LITTÉRAIRE DE L'ALLEMAGNE.
s'élevait déjà à 10,000. En 1561 , à la réunion de Poissy, ils avaient accepté
toutes les conditions que le parlement leur imposait, même celle de renoncer à
leur nom. Ils le reprirent plus tard avec éclat. Us avaient eu peur des évêques,
du parlement , de l'université; un jour vint où c'étaient eux qui faisaient peur
à tous les grands corps de l'État. Renfermés d'abord dans l'enceinte d'un col-
lège, astreints aux devoirs obscurs de l'éducation secondaire, ils obtinrent peu
à peu de nouveaux privilèges, se répandirent au dehors, et envahirent les éta-
blissements scientifiques, les tribunaux, l'Église, la cour. Ils donnaient des
banquiers aux villes de commerce et des confesseurs aux rois. Richelieu subit
leur influence, et Louis XIV se courba sous leur pouvoir.
Bf. Reuchlin attribue en grande partie à la lutte du parlement avec les jé-
suites l'espèce de servitude morale dans laquelle cette haute magistrature
tomba au temps de Louis XIV. « Le parlement, dit-il , remplit un rôle remar-
quable dans les dissensions de Richelieu avec la famille de Louis XIII, il appa-
rut alors comme un arbitre élu au nom du peuple par les deux parties , mais
choisi surtout par les opprimés. A cette époque , il n'en perdit pas moins son
pouvoir. Les corporations, les états provinciaux avec leurs privilèges, cédaient
à l'absolutisme du ministre. Le parlement avait lui-même frayé la voie à l'ab-
solutisme parla violence de ses persécutions contre les jésuites. Pour les reje-
ter dans les bornes les plus étroites, ils avaient posé en principe que le pou-
voir temporel appartenait sans restriction {unbeschrdnkt)a\.iroi. Oui profita de
ces privilèges? ce furent les jésuites. Quand le parlement commença celte per-
sécution, il avait à craindre l'anarchie. Les choses changèrent, il continua à
poursuivre le fantôme qui l'effrayait et courut lui-même à sa perte. Souvent
ainsi, pendant plusieurs générations, les rois et les peuples s'attachent à com-
battre ce qui n'est plus dangereux, et oublient le péril imminent qui les me-
nace.
« Bref, le parlement perdit sa vieille et haute importance , avant même que
Louis XIV vînt lui dicter, avec le fouet en main, sa souveraine volonté. Il n'a-
vait pas été saisi et abattu par l'orage, mais il était divisé et isolé. L'unité de
ses traditions et son esprit de corps n'existaient plus. Jamais il n'avait eu en
apparence autant de force, jamais il n'avait pu porter ses prétentions si haut
qu'après la mort de Richelieu. Malheureusement ce n'était qu'un état transi-
toire. Dans les troubles de 1 G -3 8 et de 1649, le parlement se perdit lui-même,
en se séparant de la bourgeoisie pour se ranger du côté des classes inférieures.
Toute cette entreprise fut sans force. Les membres du parlement la paraly-
sèrent eux-mêmes par la diversité de leur conduite. Les uns se courbèrent de-
vant l'absolutisme; d'autres cherchèrent un gain méprisable dans les dé-
tours sans fin des procès, et devinrent bientôt l'objet de la risée générale;
d'autres, comme Broussel , fraternisèrent avec la plèbe tumultueuse; d'autres
enfin, comme Barillon, Le Maître de S'iry, Le Noir, et avant tout Arnauld (1),
s;: jetèrent dans une pieuse résignation. Ceux-là se sentaient trop de dignité
pour se mettre au service de la populace ou du despotisme. Ce n'est pas le seul
exemple que l'on ait de sectes religieuses enfantées par le renversement d'un
i Cci noms m ncus semblent pas assez rigoureusement groupés,
REVUE LITTÉRAIRE DE L'ALLEMAGNE. 14">
ordre politique. Il fallait céder; les familles parlementaires le savaient. ïi fal-
lait abandonner les droits que leurs ancêtres avaient si glorieusement défen-
dus. Mais ceux qui se sentaient vraiment hommes ne voulaient pas sacrifier
ainsi le sentiment d'eux-mêmes , leurs privilèges, leur liberté. C'était à Dieu
seul qu'ils les rapportaient , c'était devant lui seul qu'ils croyaient pouvoir
s'humilier sans bornes ; mais cette pieuse résignation , cette solitude en Dieu ,
était un asile. En renonçant au monde, on sortait par là même delà sphère où
l'arbitraire remplissait la loi, où l'esclavage étouffait la liberté. L'absolutisme
toujours croissant, qui s'était senti blessé par l'inflexible doctrine des disciples
de Calvin , devait chercher à rompre les barrières de cet asile où il croyait
entrevoir l'ombre de ses anciens ennemis. L'obéissance conditionnelle devait
nécessairement être attaquée par une volonté qui ne reconnaissait ni lois ni
limites. De là le combat, de là cette opposition loyale, consciencieuse , prête ù
supporter tous les sacrifices pour défendre ses convictions contre les chefs de
l'Église et de l'État (1). »
Une fois ces deux principes posés l'un en face de l'autre, une fois la lutte
indiquée par ces premiers aperçus, M. Reuchlin reprend l'histoire des Arnauid,
qui furent les plus vigoureux, les plus dignes champions de cette sainte oppo-
sition. Il raconte tour à tour, avec une sorte d'enthousiasme philosophique ,
avec le langage du cœur et de l'esprit, la vie éclatante, les soucis parlemen-
taires , l'humilité sublime de Robert d'Andilly, qui . après avoir passé par les
plus hauts emplois, abdique tout à coup ses titres, son pouvoir, et se relire
dans la solitude du Port-Royal, pour traduire les pères de l'Église. Il raconte
la vie de son frère , le pieux évêque d'Angers, et celle de cet ardent et inflexi-
ble Antoine Arnauid, qui après quarante années de combat , proscrit, mais
non vaincu, répondait au tendre Nicole, qui lui témoignait le désir de se re-
poser •. v. Nous reposer! N'avons-nous pas pour nous reposer l'éternité tout
entière. »
Le iv livre de cet ouvrage est tout entier consacré à la biographie d'Angé-
lique. Jusque-là l'auleur n'a fait qu'indiquer çà et là, et comme au dernier
plan , la retraite de Port-Royal-des-Champs. Ici, il retrace son origine, son
développement successif et son étal de délabrement à l'époque où Angélique
y entra avec le titre d'abbesse , toute jeune encore, mais douée de la puissante
énergie et de l'opiniâtre volonté de son père. Ici commence la réforme reli-
gieuse qui s'étendit jusqu'au cloître licencieux de Maubuisson. La jeune ab-
besse elle-même donnait l'exemple des vertus qu'elle prêchait aux religieuses ,
et la description de sa vie ascétique, de ses austérités, n'est pas une des pages
les moins curieuses de ce long et intéressant récit. Au milieu de tous ces dé-
tails de discipline, de règlements , de tentatives pieuses cl d'opposition mon-
daine, l'auteur a jeté , comme un touchant épisode, la vie de Le Maître , qui ,
après avoir remporté, par son éloquence, un éclatant triomphe au parlement,
vint déposer les vanités humaines dans une cellule de Port-Royal.
A celle vie si pieuse et si belle d'Angélique succède celle de Jansénius , qui
donna son nom à la secle fervente persécutée par les jésuites, celle de Saint-
(1) Zweltes Hue h . par*. 129 et 1"0
146 REVI'E LITTÉRAIRE DE L'ALLEMAGNE.
Cyran , ce noble alhlèle qui rappelle, par sa piété, les beaux temps de l'Église
juimitive , et, par sa patience à toute épreuve, l'héroïsme des martyrs. Puis
voici venir le temps des diseussions violentes, le temps où le pape condamne,
comme une pensée de Jansénius, des principes de dogme que les jansénistes
eux-mêmes ne retrouvent point dans les livres de Jansénius , le temps où Pas-
r;il lance contre les jésuites le terrible argument des Lettres provinciales , où
la haine des adversaires de Port-Royal devient sans cesse plus violente et plus
implacable , où Louis XIV enfin , cédant à leurs sollicitations, ordonne l'abo-
lition du jansénisme.
La thébaïde de Chevreuse est proscrite, la sainte communauté dissoute, le
couvent envahi par des hommes d'armes , et quelques-uns des plus vénérables
cénobites enfermés comme des malfaiteurs à la Bastille. Les nobles défenseurs
de Port-Royal, les lumières de l'édifice religieux, disparaissent successivement.
D'abord Saint-Cyran , mort dès 1645 en léguant son cœur à d'Andilly, puis
Le Maître, puis Pascal, « laissant, dit M. A. de Latour, tomber de son chevet
de douleur trois ou quatre pensées dignes de sauver le monde du doute qui
déjà l'envahissait de toutes parts (1) ; » puis enfin Angélique, dont ni l'âge ni
les persécutions n'avaient pu vaincre la constance , et qui mourut comme une
sainte, inébranlable dans sa foi, ranimée au dernier moment par le rayon
d'une espérance céleste. « Nous croyons , dit M. Reuchlin, que des miracles se
sont opérés sur la tombe d'Angélique. Sa vie même et sa mort furent un grand
miracle : le triomphe de la foi sur la faiblesse de la chair . Port-Royal s'efforça,
à son exemple, de rester victorieux devant Dieu, tout en succombant aux yeux
du monde. L'esprit d'Angélique, ou plutôt l'esprit qui se manifesta si puissam-
ment en elle, ne s'éteignit pas sur son tombeau. Il subsista jusqu'à ce que la
communauté de Port-Royal fût anéantie, jusqu'à ce que les murs de celle
sainte retraite fussent renversés. Quant aux racines de sa pensée, aux racines
profondes de la grâce et de la paix céleste , pouvait-on aussi les détruire? Ceux
qui avaient si hautement proclamé la grâce de Dieu dans les souffrances et les
persécutions, pouvaient-ils être abandonnés par la puissance de Dieu (2) ? »
Une ordonnance du roi , une bulle du pape , avaient aboli un couvent , mais
elles ne purent abolir la doctrine à laquelle il avait servi d'asile. Le jansénisme
survécut à ceux qui l'avaient attaqué et qui l'avaient soutenu. Il reprit même
une certaine faveur sous la régence. Il reparut dans les miracles des convul-
sionnaires, dans ceux du diacre Paris, et plus tard dans les Feuilles ecclé-
siastiques de Fontaine (autre que le Fontaine des Mémoires). Aujourd'hui il
subsiste encore dans un grand nombre de familles, non plus dans sa pureté
primitive, dans sa doctrine intelligente, mais dans une sorte d'étroitesse finale.
La paroisse de Saint-Séverin en est toute peuplée. Chaque année, le jour de la
mort du diacre Paris, on voit arriver à l'église de Saint-Médard un grand
nombre de personnes étrangères à celte paroisse , qui , après avoir reçu la com-
munion, vont s'agenouiller autour de la tombe du diacre, et emportent avec
i i vi ur un peu de la terre qui le recouvre.
1 I Indes sur l'histoire de France . pap. 289.
("2; Siebente» Bach, pap. 711
REVUE LITTÉRAIRE DE L'ALLEMAGNE. 147
Si, en expliquant les principales divisions du livre de M. Iîeuclilin , nous ne
nous sommes pas arrêté davantage au détail des farts qu'elles embrassent,
c'est que ces faits sont déjà généralement connus, et qu'ils ne peuvent plus
élre contestés. L'essentiel pour nous était de savoir avec quel soin l'auteur les
avait recueillis , et quel était son point de vue en les retraçant. Sous le rapport
de l'érudition, l'étude de ce premier volume satisferait entièrement, nous le
croyons , le critique le plus difficile et le plus minutieux. M. Reuchlin a puisé
à toutes les sources les éléments de son travail. Non content d'employer les do-
cuments qu'il pouvait trouver dans les bibliothèques d'Allemagne, il est venu
en chercher d'autres dans celles de Paris. Il connaît son xvi° et xvne siècle,
du commencement jusqu'à la fin. Il sait par cœur son Port-Royal, et tout ce
qui l'entoure, et tout ce qui s'y rattache. Dès son entrée en matière, on voit
qu'il est à son aise dans ce vaste champ de discussions théologiques et de dis-
cussions sociales. Il commence son récit, il dépeint, il narre, non point avec la
sécheresse habituelle des érudits allemands , qui ne peuvent faire un pas sans
se mettre à couvert sous un bouclier de citations et une cuirasse de notes, mais
avec l'habileté d'un homme d'esprit qui possède son sujet et le développe har-
diment. Si son livre était écrit pour la France , il ne serait peut-être que trop
érudit. II y a là des minuties et des digressions qui pourraient nous paraître
superflues , à nous qui voulons toujours arriver si vite à notre but; mais il faut
songer qu'il s'adresse à cette laborieuse et patiente Allemagne , qui ne se lasse
jamais de compter les plus pelites fibres du corps qu'elle dissèque , qui , d'ail-
leurs, doit être moins intimement initiée à toutes les ramifications de cette his-
toire que nous ne le sommes, ou que du moins nous ne croyons l'être. Le seul
reproche que je me permettrais d'adresser à M. Reuchlin , c'est d'avoir disposé
ses matériaux sur un plan un peu vague. Son livre a bien une unité , et cepen-
dant il parait disjoint et scindé comme un ouvrage fait avec différentes pensées
et à différentes reprises. C'est d'abord l'histoire d'une partie de la famille
Arnauld , puis celle des jésuites, puis de nouveau celle des Arnauld. On arrive
ainsi à la moitié du premier volume sans deviner que tout cela doit aboutir à
l'histoire de Port Royal. Je sais bien que dans une entreprise comme celle-ci,
il y a trois parties distinctes : la peinture du temps, celle des hommes et celle
de leur idée. Je sais qu'il est difficile de faire marcher de front ces trois parties,
car chacune d'elles exige des éclaircissements particuliers; mais n'aurait-il
pas mieux valu réunir dans une introduction les digressions qui coupent mal
à propos et ralentissent le développement de l'idée que l'auteur avait entrepris
de suivre , ou procéder par une exposition de la doctrine de Port-Royal et de
celle de ses adversaires, et commencer le récit au moment où la lutte com-
mence? De cette sorte, il nous semble que le livre entier serait plus net, et que
la pensée religieuse et sociale qui en fait la base ressortirait mieux de l'amas
de détails qui l'environnent.
Nous arrivons maintenant à la seconde question qui nous préoccupait à l'ap-
parition de cet ouvrage : à savoir quel était le point de vue de l'auteur, en
commençant celle longue et dramatique histoire. Dès les premières pages , la
question est résolue. L'auteur est l'adversaire des jésuites qui , pour lui , repré-
sentent l'absolutisme aveugle en matière politique tomme en matière reli-
148 REVUE LITTÉRAIRE DE L ALLEMAGNE.
gieuse, et le partisan enthousiaste des Arnauld , qui représentenl , à ses yeux,
la liberté.
Ce premier volume , sauf quelques courtes explications sur les traites de
Jansenius et du docteur Arnauld, ne renferme du reste que la partie purement
historique de la secte janséniste. La partie dogmatique sera sans doute exposée
dans le volume suivant. Autant que nous pouvons en juger par quelques pages
de l'introduction, il nous semble que les sympathies de M. Reuchlin pour le
jansénisme pourraient bien dépendre quelque peu des rapports existants , selon
lui , entre cette doctrine et celle du protestantisme.
« La réformation, dit-il , avait éveillé, au sein même de l'Église catholique,
un puissant désir de liberté individuelle. Celle idée semble s'être développée
dans l'esprit de Jansenius, apôtre de saint Augustin ; dans celui de Saint-Cyran,
véritable Français du Sud, zélé partisan de la hiérarchie ecclésiastique, et plus
encore de l'Église dans sa pureté primitive. La doctrine de l'entière soumission
à Dieu et à sa volonté sans bornes avait toute la puissance d'une loi céleste et
intime qui délivre l'homme de la contrainte extérieure et lui donne la véritable
liberté sociale dans l'Église et l'État. La dernière formule de ce principe se
trouve dans le dogme de Jansenius : Servitus Dei rem libertas. Beaucoup
d'hommes enseignent le même dogme, mais à demi seulement, mais sans
croire à toute la puissance de cette vérité , sans oser développer, dans la ser-
vitude en Dieu , le principe delà vraie liberté sociale.
« On voit, par ce dogme, que le jansénisme primitif a des rapports assez
étroits avec le protestantisme positif. Lorsque les Anglais, au commencement
de ce siècle, abordèrent avec des soldats de l'Hindostan sur les bords de la mer
Rouge, les Indiens se prosternèrent devant les vieilles idoles de l'Egypte,
connues si elles avaient été les leurs. Ce seul fait nous démontre mieux la con-
nexion primitive de la mythologie égyptienne et indienne que les recherches
laborieuses des savants. Le parallèle établi par les jésuites nous a montré aussi
comment les dogmes fondamentaux du jansénisme et de l'Église réformée sont
.•illiés ensemble. Une observation particulière est venue augmenter notre con-
viction à cet égard. Il n'y a pas longtemps qu'une honorable famille , qui avait
conservé les pures traditions du jansénisme , visita une église réformée et re-
connut que tout le sermon qu'elle avait entendu était parfaitement conforme
à la doctrine janséniste. Les jésuites , comme nous l'avons déjà dit, ont tou-
jours exprimé cette opinion; mais les habitants de Port-Royal la repoussèrent
énergiquement , et, pour donner une preuve du contraire, attaquèrent avec
violence le dogme réformé. Si on était parvenu à leur démontrer les rapports
de leur doctrine avec le protestantisme, ils auraient été sans doute très-effrayés,
car ils étaient catholiques et voulaient rester catholiques. »
Plus loin , M. Reuchlin revient encore sur celte idée et dit : « La conception
de Jansenius, par rapport a la grâce et à la liberté, est essentiellement la
même que celle des réformés. Il y a pourtant, entre ces deux doctrines, des
différences; il y en a non-seulement dans les formules, mais dans le fond
même de la question. Ces différences sont surtout évidentes dans l'article où
Calvin parle de la grâce temporaire qu'il ne considère pas, ainsi que Janse-
nius, comme une grâce efficace. Mais en prenant les choses en masse, proies-
REVUE LITTÉRAIRE I>E L'ALLEMAGNE. 149
taulisme d'un côlé, catholicisme de l'autre el jansénisme au milieu , toutes ces
difffrences deviennent bien moins apparentes. Les adversaires des jansénistes
comprirent bien vite l'avantage qu'ils pouvaient retirer d'une telle manière
de poser la question , el tâchèrent , avant tout, de prouver que te dogme de
Jansenius était le même que celui des réformés, par conséquent hérétique. Les
jansénistes, au contraire, soutenaient (pie leur doctrine était celle de saint
Augustin. Jusque-là , les uns et les autres avaient raison. Mais les jansénistes,
pour ne pas toucher de trop près aux conciles et à saint Augustin , soutenaient
que la doctrine de Calvin n'était pas celle de saint Augustin, et en cela ils se
trompaient eux-mêmes plus encore qu'ils ne trompaient leurs adversaires. Les
objections présentées par eux à ce sujet tenaient à l'expression plutôt qu'à
l'esprit même de la doctrine. Calvin enseigne la nécessité de la volonté, saint
Augustin se prononce contre la nécessité extérieure , et non pas contre la né-
cessité intime admise par Calvin. La doctrine de Calvin nie la liberté , mais
seulement dans le sens que les scolastiques donnent à ce mot : saint Augustin
emploie dans son système le mol de liberté , mais seulement dans la significa-
tion de spontanéité , et c'est aussi ce qu'enseignait Calvin. A l'époque où la
question du jansénisme allait être décidée à Rome , les jésuites lui nuisirent
beaucoup en envoyant au sainl-siége le nouvel ouvrage d'un théologien ré-
formé qui montrait les nombreux rapports de sa croyance avec celle de Jan-
senius. »
Ce sont ces rapports entre les deux doctrines que M. Reuchlin développera
sans doute dans son second volume, et c'est là-dessus que s'exercera la con-
troverse.
Schiller's Flicht >acii Makkiiejm {Fuite de Schiller à Mannheim).
Je connais peu de livres en littérature plus attrayants el plus instructifs à
certains égards que les biographies de ces hommes dotés des dons de l'esprit
et déshérités par la fortune, qui entrent dans le monde avec l'ambitieuse ar-
deur que leur donne le sentiment de leur intelligence, et se trouvent dès leur
premier pas arrêtés par la servitude à laquelle les condamne le destin. Pas un
romancier n'a imaginé une vie plus animée et plus intéressante que la leur, el
pas un philosophe n'a démontré en théorie les idées de fermeté el de persévé-
rance aussi bien que quelques-uns d'entre eux l'ont fait en pratique. Quel noble
et beau spectacle que cette révolte du génie contre le joug de l'infortune, celte
lutte du désir et delà déception, de l'esprit et de la matière! Quelle admirable
leçon de morale dans celte volonté ferme qui soutient la pensée, dans ce cou-
rage qui franchit les obstacles, dans celle persévérance opiniâtre qui arrive
au but! Si parmi les poêles ou les artistes engagés dans ce rude combat, il en
est qui retournent en arrière , effrayés par l'aspect de l'arène , s*il en est d'au-
tres qui succombent avant d'avoir conquis leur couronne, il en est, el beau-
coup, qui parviennent à secouer peu à peu leurs entraves , et à suivre victo-
rieusement leur route. Le même pays qui a vu Kirke White se consumer dans
sa mélancolie , el Chatterton abréger des jours dont il n'attendait plus rien , a
vu aussi le poète Crabhe s'élever par ses oeuvres de la misère la plus profonde
150 REVUE LITTÉRAIRE DE L'ALLEMAGNE.
à une sorte d'opulence. En Allemagne, Gllnlher est mort dans la pauvreté;
mais KIopstock, qui , dans sa jeunesse , ne savait où trouver un moyen d'exis-
tence, est devenu riche et heureux. La vie de ces hommes qui , dans les cir-
constances les plus difficiles, n'ont désespéré ni de leur force ni de leur avenir,
devrait servir d'exemple à ceux qui les suivent. Il y a telle page de biographie,
telle action courageuse, qui , dans les heures de doute et de lassitude, don-
nerait une douce leçon à ceux qui se trahissent eux-mêmes en abandonnant la
lutte. Beaucoup d'hommes à imagination joignent au malheur de leur position
celui de s'exalter par le souvenir de quelques grandes et nobles infortunes. 11
en est pour qui la souffrance n'est qu'une auréole de plus et qui sourient cruel-
lement à l'idée de languir en prison comme Tasse, ou d'errer sur les mers
comme Camoëns. Si au lieu de chercher dans le passé ces touchants et dan-
gereux exemples dont le prestige les fascine, si au lieu de cueillir avec un em-
pressement fatal ces fleurs qui dans leur beau calice cachent un poison mortel,
ils cherchaient avec la même ardeur d'autres plantes plus salutaires et d'autres
exemples , quelle force n'y puiseraient-ils pas !
Ces idées me reviennent à l'esprit en lisant la biographie de Schiller. Lui
aussi il eut une fortune précaire et chancelante, une jeunesse inquiète et tour-
mentée. Tout à son entrée dans la vie lui présageait une de ces existences hum-
bles et paisibles qui commencent sans éclat et finissent sans orages. Né dans
une condition honnête (1), entouré de soins et de tendresse par toute sa fa-
mille, placé sous la protection immédiate de son souverain , il voyait sa route
ouverte devant lui ; il y entrait avec joie, lorsqu'une circonstance imprévue
vint subitement changer sa destinée. Ses parents voulaient qu'il fût prêtre ;
son âme douce et religieuse était parfaitement d'accord avec celte vocation,
et le résultat de ses premières études indiquait qu'il ne serait pas un prêtre
ordinaire. Le duc de Wurtemberg voulut l'avoir dans l'école qu'il venait de
fonder (2) et lui faire étudier le droit. Les parents de Schiller résistèrent à
celle demande , et Schiller déclara qu'il ne renoncerait pas volontiers à l'é-
lude de la théologie; mais le prince renouvela ses instances, et la famille du
poète obéit à sa volonté. Schiller entra comme étudiant en droit à l'Académie
Carolienne.
In de ses amis vient de raconter plus en détail qu'on ne l'avait fait jusqu'à
présent ce séjour à l'école et les événements qui en furent la suite. Nous em-
pruntons au livre qu'il a récemment publié plusieurs détails curieux qui ne se
trouvent ni dans le biographe anglais Carlyle, ni dans les biographies alle-
mandes de Schiller. Après avoir passé un an à l'étude de la jurisprudence, le
jeune académicien reçut l'ordre de l'abandonner et d'entreprendre celle de la
médecine, parce que le nombre des jurisconsultes devenait trop considérable.
Ce fut pour lui une nouvelle déception, plus cruelle que la première, car il
(1) Son père, après avoir honorablement servi dans l'armée de Wurtemberg, fut
nommé intendant des jardins et du château de Ludwigsboiirg. Sa mère était d'une an-
cienne famille noble.
(2j Cette école portait le titre A"1 Académie militaire et d'académie carolienne. Notre
illustre Cuvier y fit une partie de ses études.
REVUE LITTÉRAIRE DE L'ALLEMAGNE. 451
('■prouvait encore moins de penchant pour la médecine que pour le droit; mais
ni lui ni ses parents n'osèrent s'opposer à la volonté du prince. Schiller chan-
gea de maîtres et de direction. Cette étude qui lui avait été imposée, il la pour-
suivit avec tristesse, avec ennui. Il avait trop de justesse d'esprit cependant
pour ne pas saisir çà et là quelque côté attrayant dans ses nouveaux devoirs;
mais il n'y apportait ni affection ni dévouement. Sa pensée se tournait déjà
d'un autre côté , et il sentait naître en lui le pressentiment d'une science bien
plus séduisante que celle dont on lui développait alors la théorie. Dès qu'il
avait quelques instants de liberté , il laissait là les traités d'hygiène et les ta-
bleaux d'anatomie pour courir aux livres d'histoire, pour reprendre ses chers
poètes, Klopstock, qui l'étonnait par son style majestueux, et Haller, le chan-
tre des Alpes , et Shakespeare, dont il devinait l'immense génie.
Ce fut dans l'effervescence de ses lectures , de ses rêveries, et pour ainsi
dire au premier réveil de son imagination poétique , qu'il écrivit son drame
des Briyands.
Au sortir de l'école, il fut nommé médecin d'un régiment. Celte place lui
donnait environ 45 francs par mois tl'appoinlement. C'était là le prix de dix
ans d'étude. Il comptait sur son drame pour ajouter au moins un supplément
temporaire à son faible revenu; mais les libraires d'Allemagne étaient alors
moins entreprenants qu'ils ne le sont aujourd'hui. Aucun de ceux auxquels il
s'adressa ne voulut publier cette œuvre d'un jeune homme inconnu. Schiller
emprunta 200 florins et la fit imprimer à ses frais.
Une tragédie comme celle-là, après les œuvres dramatiques de tout genre
enfantées en France et en Allemagne depuis un demi-siècle, ne nous causerait
peut-être qu'un médiocre étonnement. Mais qu'on se figure l'effet qu'elle dut
produire dans un temps où la littérature romantique en était encore à ses pre-
miers essais, dans un pays où l'on n'était sérieusement habitué qu'à la poésie
morale, didactique et religieuse, de Gellerl, Rabener, Klopstock, où les balla-
des de Bilrger passaient pour une œuvre étrange, où le drame tout récent de
Goetz de Berlichinyen étonnait les esprits les plus hardis. Au sentiment d'ad-
miration littéraire que devait nécessairement éveiller le style si neuf de l'œu-
vre de Schiller se joignait une sorte de surprise morale inouïe et indéfinis-
sable. La vieille Allemagne se trouvait plus fortement que jamais ébranlée
dans ses théories poétiques. Le drame terrible passait de province en province,
di' ville en ville. Beaucoup de gens le lisaient avec une sorte d'effroi , mais ils
le lisaient. Les récriminations violentes aidaient à son succès autant que les
éloges, et la réputation du poète fut faite en un instant.
De toutes les critiques qui surgirent au nord et au sud, à l'apparition de
cette œuvre si nouvelle et si inattendue, il n'y en eut pas une plus acerbe, plus
dure, plus outrageante, que celle qui parut dans le Répertoire de la littéra-
ture. Les antagonistes les plus fougueux de Schiller s'étonnèrent eux-mêmes
d'une analyse si rigoureuse et si impitoyable d'un drame dans lequel ils re-
connaissaient pourtant des beautés. Or l'auteur anonyme de celle critique
était le poêle lui-même, qui, après avoir rempli son œuvre avec enthousiasme,
en comprenait plus vivement qu'aucun autre tous les défauls.
Le succès de cette première publication, bien loin d'améliorer la situation
îo2 REVUE LITTÉRAIRE DE L'ALLEMAGNE.
matérielle de SehiUcF, lui suscita de graves embarras; le libraire prit pour lui
les bénéfices de l'œuvre; le poiBle resta sous le poids d'une dette d'honneur.
Quelques mois après, un membre d'une corporation allemande, qui crut voir
dans une scène de brigands une allusion injurieuse au respectable corps dont
il faisait partie , écrivit à ce sujet une amère diatribe qui parvint jusqu'au duc
de Wurtemberg. Le prince, qui , à ce qu'il paraît , se souciait fort peu de la
gloire littéraire de ses sujets, rendit un arrêté par lequel il était expressément
défendu à Schiller de faire imprimer d'autres écrits que des écrits de méde-
cine et d'entretenir aucune relation hors du Wurtemberg.
Cependant le théâtre de Mannheim, qui passait alors pour un des meilleurs
théâtres de l'Allemagne, se préparait à jouer les Brigands. Au jour fixé pour
la représentation, on vit arriver dans la capitale du duché de Bade une foule
de curieux. 11 en vint de Francfort, de Spire , et d'autres villes, à pied, à che-
val, en voiture. Dès le matin , les avenues du théâtre étaient pleines d'étran-
gers qui demandaient des billets; un grand nombre d'entre eux ne put en
avoir; la salle était trop petite pour les renfermer tous. Schiller ne put résis-
ter au désir de voir lui-même jouer sa pièce. C'était sa première œuvre, et il
avait vingt-deux ans. Mais comme il pensait bien que son général ne lui don-
nerait pas la permission de faire ce voyage, il partit le soir en secret , arriva
incognito à Mannheim, s'enivra des applaudissements de la foule, et retomba
lourdement à son retour sous le joug de sa vie habituelle. Ce qui le fatiguait
bien plus que l'insuffisance de sa solde cl ses embarras perpétuels d'argent,
c'était l'obligation de consacrer la meilleure partie de son temps à la visite des
hôpitaux, de présenter chaque jour à son chef un rapport sur l'état des ma-
lades et d'assister à la parade en uniforme. C'était surtout ce cruel arrêt du
souverain qui lui interdisait la faculté de suivre ses penchants les plus doux
et les plus nobles. Une autre fois, pour se distraire de ses ennuis journaliers,
il s'en alla encore secrètement voir une nouvelle représentation de sa pièce;
mais le prince le sut , lui adressa une sévère réprimande , et Schiller fut mis
aux arrêts comme un soldat.
Cette dernière rigueur acheva de révolter l'âme patiente du poète. Il réso-
lut de se soustraire définitivement à des devoirs qui lui devenaient de jour en
jour plus pénibles, de quitter un pays où il se trouvait condamné à la plus
dure de toutes les servitudes , la servitude de la pensée. 11 venait de composer
sa tragédie de Fiesco. Il pensa qu'elle pourrait être jouée sur le théâtre de
Mannheim et fournira ses premiers besoins , et pour l'avenir, il comptait sur
d'aulres travaux. Un soir i! partit, pendant que toute la ville de Slullgardt
était occupée d'une fêle royale. Sa mère et sa sœur lui dirent adieu en pleu-
rant. Son père ignorait ses projets. Il partit comme un homme qui a commis
un crime, obligé de prendre un faux nom, de se dérober timidement aux re-
gards , de voyager pendant la nuit. Un de ses amis, l'auteur du livre auquel
nous empruntons ces détails, l'accompagnait dans celle fuite , et pour toute
fortune il emportait GO francs.
Arrivera Mannheim , il essaya encore d< capituler; il adressa a son souve-
liiin une lettre très-soumise et très-respectueuse, dans laquelle il demandait
seulement la permission d'écrire des livres littéraires el de Paire chaque année
REVUE LITTÉRAIRE DE L ALLEMAGMl. 185
un voyage hors du 'Wurtemberg. Ce premier devoir accompli, il convoqua les
;ic(eurs du théâtre pour leur lire son Fiesco. Il fondait de grandes espérances
sur cette pièce, qu'il avait composée avec plus d'art et de soin que les Bri-
gands. Quelle fut sa douleur quand il vit l'effet qu'elle produisait? A la fin du
premier acte , pas une marque d'approbation ; à la fin du second , l'assemblée
se leva en silence et s'éloigna. Schiller rentra chez lui dans une angoisse mor-
telle. Pendant ce temps, son ami subissait un singulier interrogatoire. « Ètes-
vous bien sûr, lui disait le régisseur du théâtre, que Schiller soit l'auteur des
Brigands? — Oui, sans doute, j'en suis sûr. — En vérité, je ne puis le croire.
— Pourquoi donc? — C'est qu'il me semble impossible que l'auteur d'un
drame aussi beau puisse écrire une pièce aussi misérable que celle qui vient
de nous être lue. »
Cependant, après ce doute cruel, le régisseur alla chez Schiller lui deman-
der sa tragédie, et à peine lavait-il lue, qu'il dit au poète : « Votre nouvelle
couvre est admirable; mais, avec votre déclamation emphatique et votre ac-
cent souabe, vous feriez passer un chef-d'œuvre pour une farce absurde. » Si
belle que fût cette pièce, elle ne pouvait pourtant être jouée sans que l'auteur
y eût fait des changements considérables. Le baron de Dalberg , directeur du
théâtre , refusa de lui avancer quelques florins avant que l'œuvre fût complè-
tement achevée. Le général auquel il avait envoyé sa lettre pour le duc de
Wurtemberg ne lui adressa qu'une réponse évasive. Pour comble de malheur,
on lui ditque son souverain allait demander son extradition , et le malheureux
Schiller, surpris par tant de déceptions, tremblant d'être arrêté , s'éloigna
avec douleur de la ville où il croyait trouver, sinon la fortune, au moins le
repos. Il partit à pied , dépourvu d'argent, faible, malade, regrettant son pays
et sa famille aimée. Ce fut ainsi qu'il alla chercher un refuge à Francfort.
Là , ses embarras pécuniaires ne firent (pie s'accroître : son ami avait épuisé
pour lui toutes ses ressources, sa famille n'était pas assez riche pour l'aider,
et le baron de Dalberg refusait de venir à son secours. Pour pouvoir faire re-
présenter plus tôt sa nouvelle tragédie, ii alla s'établir près de Mannheim ; il
vendit sa montre pour vivre, puis emprunta quelques florins; enfin l'auber-
giste chez lequel il demeurait lui fit crédit. Les recettes de Fiesco ne lui don-
nèrent qu'une aisance temporaire; pour ne pas retomber de nouveau dans le
dénûment, il se relira au sein d'une honnête famille qui lui avait offert l'hos-
pitalité. Ce fut là qu'il composa son troisième drame, L'Amour et l'Intrigue.
Enfin, le baron de Dalberg eut besoin de lui. Il voulait faire traduire des
pièces de Shakespeare, et il comprit que personne ne pourrait lui être plus
ulile que Schiller dans cette tâche difficile. Il le rappela donc et lui offrit l'em-
ploi de poète de théâtre avec 500 florins d'appointements (environ 7j0 fr.).
Schiller accepta cette offre avec une joie naïve; jamais il ne s'était vu si riche.
Mais il ne larda pas à reconnaître que ces 500 florins, qui lui semblaient une
somme considérable, ne pouvaient suffire aux exigences de sa nouvelle posi-
tion; il se trouva de nouveau en proie à ces soucis matériels qui pèsent si
lourdement sur la pensée, et ne voyant plus aucun espoir d'obtenir une situa-
tion meilleure dans la petite ville de Mannheim , il résolut d'en choisir une
autre , et se retira à Leipzig. H avait fait dans l'espace de cinq années trois
154 REVUE UTTÉKAME DE h' ALLEMAGNE.
grandes pièces : les Brigands , Fiesco , l'Amour et l'Intrigue ; il avail ob-
tenu d'éclatants succès, et ses succès ne lui avaient pas môme donné le moyen
de subvenir à ses modestes besoins. Peu de temps avant de quitter Mannheim ,
il ne savait encore comment acquitter les 200 florins qu'il avait empruntés
pour faire imprimer sa première pièce. En se rappelant ses courageux efforts
et son abandon, il pouvait bien s'appliquer ces vers , qu'il écrivit dans un beau
mouvement de fierté : « Le siècle d'Auguste n'est pas revenu pour nous; l'âme
généreuse des Médicis n'a pas souri à l'art allemand. Notre poésie a grandi
d'elle-même, et ne s'est pas épanouie au soleil de la faveur. Voilà ce que l'Al-
lemand doit se dire avec joie, voilà pourquoi son cœur peut battre avec or-
gueil , car ce qu'il vaut à présent, il ne le doit qu'à lui. »
Mais , au milieu de ces nobles émotions , il ne comprenait que trop les in-
certitudes pénibles , les souffrances matérielles attachées à la vie de poêle. 11
résolut de tenter une aulre carrière. Il voulait se mettre à l'étude du droit,
prendre le grade de docteur, et lâcher d'obtenir un emploi qui lui permît de
suivre avec moins d'inquiétude ses rêves littéraires. Telle fut la pensée qui le
conduisit à Leipzig; arrivé là , le génie poétique l'emporta encore sur le rai-
sonnement. 11 acheva son Don Carlos, écrivit des odes , des élégies, des bal-
lades, publia, sous le titre de Thalia, un almanach des muses, et termina
cette série d'œuvres poétiques parmi ouvrage en prose, Y Histoire de la Ré-
volution des Pays-Bas. Peu de temps après , il fut nommé professeur d'his-
toire à l'université d'iéna , et ne quitta cette ville que pour aller s'établir à
"Weimar, où il mourut en 1805.
Geschichtliche ubersicht der sLAViscHEN sprache (Aperçu historique de
la langue slave dans ses différents dialectes et de la littérature slave) ,
par M. E. V. 0.
C'est une chose singulière que, dans un temps d'investigations excentriques
comme celui-ci, lorsque les savants cherchent à se signaler par des recherches
nouvelles , ou à se frayer dans l'immense domaine de l'érudition des sentiers
encore peu connus , nous soyons restés si étrangers à l'histoire , aux tradi-
tions , à la littérature des Slaves , cette puissante race d'hommes qui, dans les
premiers siècles du moyen âge, envahit une grande partie de l'Europe, et qui
s'est si bien maintenue sur le sol qu'elle avait conquis. A part quelques tra-
ductions du russe et du polonais, quelques récits de voyage, plus ou moins
complets, à part l'élégante et judicieuse Histoire de Pologne de M. de Sal-
vandy, et le lourd volume de statistique russe que M. Schnitzler ne cesse de
rappeler et de présenter au public qui recule devant cette œuvre franco-ger-
manique, qu'avons nous donc qui puisse nous guider dans l'élude d'une litté-
rature étendue, variée, ancienne? Rien, ou presque rien. La bibliothèque
loyale a élé dotée récemment d'une seconde chaire de chinois. N'aurait-on pu
du même coup créer une chaire de littérature slave? Sans vouloir le moins du
monde déprécier L'enseignement du chinois ancien et moderne que je respecte
comme un de ces parages difficiles qu'abordent peu de navigateurs de bonne
foi , pense-t-ou que nous n'aurions pas vu naître avec autant d'intérêt . parmi
KEVIE LITTÉRAIRE DE L'ALLEMAGNE. 155
nous, l'enseignement d'une langue cl d'une littérature qui nous touchent, à
vrai dire, d'un peu plus près que la Chine, qui occupent encore aujourd'hui
trois Étals assez notables : la Russie, la Pologne, la Bohême et cinquante-six
millions d'hommes, c'esl-à-dire plus d'un quart de la population européenne?
Les Slaves ont eux-mêmes préparé les bases de cet enseignement par de vastes
et importants travaux. Le livre de Surowiecki sur l'Origine des peuples
slaves, Y Histoire de la littérature et des dialectes slaves de Schaffarick, la
Bibliotheca slavica de Durich , le Traité de Dobrowsky sur l'affinité de la
langue grecque avec la langue slave , X Étymologie universelle du même
auteur, les œuvres de Kopitar, Linde, Hanka, Jungmann, et un grand nom-
bre d'autres qu'il serait long de citer, sont autant de recueils précieux, de do-
cuments anciens, de recherches étendues. Quelques-uns de ces livres ont été
traduits, ou du moins analysés et étudiés en Allemagne, mais ils ne sont pas
venus jusqu'à nous.
Différentes causes ont contribué à nous maintenir dans cet état d'ignorance
à l'égard des tribus slaves : Péloignement de quelques-unes d'entre elles, le
peu d'importance des autres, leur développement tardif, et par-dessus tout ,
le dédain superbe avec lequel nous avons si longtemps traité tout ce qui était
en dehors de la France ou du domaine classique des Grecs et des Romains.
Dès le xe siècle, et l'on pourrait dire dès le ixc même , la langue slave avait
déjà pris une sorte de consistance que d'autres n'ont acquise que bien plus tard.
Quelques essais littéraires , vagues et incorrects, indiquaient cependant une
certaine sève d'esprit qui semblait présager un heureux développement; mais
ce mouvement fut paralysé par les événements politiques : en Russie, par
l'invasion et l'oppression des Mongols; en Bohême, par les luttes sanglantes
de la réformation ; en Servie , par les guerres avec les empereurs grecs et la
domination des Turcs; en Pologne, par les divisions intestines et les combats
perpétuels au dehors. L'imprimerie ne fut introduite en Russie qu'en 1564, et,
à cette époque, elle ne servait encore qu'à imprimer des livres en langue grec-
que ou latine. Ce fut Pierre le Grand qui prescrivit l'usage de la langue russe
dans les actes officiels de l'administration el les arrêts des tribunaux; ce l'ut
lui qui lit imprimer les premiers livres russes; ce fut lui enfin qui releva de
sa main puissante une littérature dont une domination étrangère , une domi-
nation hautaine el barbare, paraissait avoir étouffé le premier germe. Elisa-
beth el Catherine continuèrent son œuvre avec une noble fermeté. Elles ou-
vrirent de nouvelles écoles, elles fondèrent des établissements scientifiques,
des bibliothèques et des académies. Des écrivains distingués apparurent sous
leur règne ; la science se mit à l'œuvre , et la poésie prit son essor. Cependant ,
lorsqu'on en vient à compter les productions russes du siècle dernier, el même
celles du siècle actuel, leur petit nombre n'annonce pas un grand mouvement
littéraire. Qui croirait qu'en 1732 il n'y avait pas plus de quatre mille ou-
vrages imprimés en langue russe, ou en vieille langue slave? Qui croirait que,
dans ce vaste empire, le nombre des publications en langue nationale ne s'é-
lève pas, terme moyen , à plus de trois ou quatre cents par an? En 1822, on
complaît, en Russie, trois cent cinquante écrivains vivants , autan! qu'il y en
a dans un des quartiers de Paris, el L'auteur du li\re auquel nous empruntons
ioG REVUE LITTÉRAIRE DE L ALLEMAGNE.
ces faits curieux les cite comme un exemple du développement que la littéra-
ture russe a pris dans les dernières années , et cette conclusion est vraie si ,
comme il le dit , de 1700 à 1800, on n'avait pas vu paraître plus de mille ou-
vrages. La littérature polonaise , quoique plus précoce, n'a pas été beaucoup
plus animée et plus féconde. Mais les dernières productions de ces deux litté-
ratures peuvent faire oublier bien des lacunes. Les noms de Karamsin, Bul-
garin , Puschkin d'une part, de Niemciwilz et Mickiewiz de l'autre, indiquent
une nouvelle ère dont on aime à rechercher les antécédents, dont on désire
voir la suite. D'ailleurs je ne parle ici que de la littérature exacte, admise
dans les traités de rhétorique et encouragée par les académies. A côté de celle-
là, il en est une plus large, plus vivace, plus originale, qui n'a rien emprunté
aux autres et rien imité, qui a vécu de sa propre vie , et s'est perpétuée silen-
cieusement dans la mémoire du peuple , tandis que l'autre ne se développait
qu'avec peine dans les leçons de l'école. C'est cette littérature des traditions
nationales qui nous a été révélée dans quelques poésies admirables des Ser-
viens, dans quelques chants populaires de la Russie , de la Bohême , de la Po-
logne. Enfin, à cet intérêt purement littéraire, ne pourrions-nous pas en ajou-
ter un autre plus puissant encore : l'intérêt qui s'attache à toutes les questions
d'origine, de caractère national et de migrations de cette vieille race des
Slaves, si imposante et si peu connue, si grande et si disséminée?
Le livre de M. E. 0. semble avoir pour but d'éveiller dans l'esprit des lec-
teurs ce double intérêt. C'est un exposé fort lucide des différents dialectes
slaves et de leur développement. On voit que l'auteur a fait une longue étude
de cette histoire littéraire qu'il retrace si rapidement. Il n'a pas appris à con-
naître la langue et la poésie slaves par des traductions, il les a prises à leur
source. Malheureusement, si son ouvrage a les qualités essentielles d'un ré-
sumé , il en a aussi les défauts. Il est trop peu explicite et trop court. Il pro-
mène l'imagination du lecteur dans un large espace, et ne lui montre que la
superficie des hommes et des faits. Quelquefois il résume toute une époque en
quelques pages, et ressemble alors beaucoup plus à un catalogue bibliogra-
phique qu'à une histoire littéraire. On arrive ainsi au bout d'une course préci-
pitée à travers tant de tribus, tant de phases différentes, tant d'indications,
et Ion regrette de n'avoir pas pu faire halte çà et là pour mieux voir et pour
recueillir. Si au lieu d'écrire sur le vaste sujet qu'il avait choisi un mince vo-
lume in-8'>, M. E. 0. en avait écrit trois ou quatre avec la même netteté d'es-
prit cl les mêmes documents , on ne pourrait faire mieux que de les traduire.
Das Buch deu Liejiek (le Livre des Chants), publié par M. L. Stolle.
Nous parlions dernièrement de ia décadence de la poésie allemande. S'il
nous était ruslé quelques scrupules de conscience sur la rigueur de notre juge-
ment, un livre comme celui-ci suffirait pour les dissiper. C'est une anthologie
de chants lyriques toute récente. Je suppose que l'auteur a choisi pour com-
poser ce recueil les noms les plus saillants et les œuvres les plus achevées.
Mais, en vérité, en le parcourant d'uu boula l'autre, j'y vois beaucoup de
pofili i el peu de poésie , une quantité de vers et un excessif déuùmenl d'idées.
REVUE LITTÉRAIRE DE L'ALLEMAGNE. 157
Si j'en excepte quelques chansons , ou si l'on veut quelques lieder de Heine
qui forment comme le portail de ce nouvel édifice poétique , deux ou trois pe-
tites compositions élégiaques d'Anastasius GrUn , de Lenau , et une dizaine de
pièces jetées ça et là, et signées d'un nom plus ou moins connu, les milliers
de strophes contenues dans ce volume de six cents pages pourraient fort bien
être perdues sans laisser le moindre vide dans la littérature. Encore faut-il
dire que les pièces prises dans ce recueil comme des œuvres de choix ne se-
raient pas classées parmi nous à un rang très-éievé. M. deNimplsch, ou, si
l'on aime mieux, M. Lenau , puisqu'il paraît avoir décidément adopté ce pseu-
donyme, M. Lenau donc, que les journalistes de l'Allemagne ont tant loué,
ne serait certainement en France qu'un poète de troisième ordre, car j'établis
encore entre lui et M. H. Heine une certaine distance, et je suis bien littérai-
rement et poétiquement convaincu que l'ode la plus gracieuse ou l'élégie la
plus pénétrante de M. H. Heine ne vaut pas une des pages les plus simples de
M. de Lamartine ou de M. Victor Hugo. Cependant l'éditeur du Livre des
Chants a pour les œuvres qu'il a recueillies et les hommes auxquels il les a
empruntées une profonde admiration d'éditeur. Heine est pour lui le génie an-
nonciateur d'une nouvelle ère. Lenau a dans les déchirements de sa douleur
les merveilleuses mélodies du rossignol. Quant à M. Julien Mosen , c'est encore
mieux : c'est une source d'eau minérale qui s'élance du sommet des monta-
gnes élevées et couvertes de forêts , tantôt se brisant contre les rochers , tan-
tôt jouant avec les petites clochettes bleues qui bordent ses rives. «Ses chan-
sons, dit M. Stolle, sont des pierres d'aimant qu'il faut porter non-seulement
sur la poitrine, mais dans la poitrine, pour pouvoir connaître leur force ma-
gique.» Je ne comprends pas bien, je l'avoue, ce symbolisme des pierres
d'aimant qu'il faut porter dans la poitrine et sur la poitrine; mais nous sup-
posons que c'est très-beau ( avec la jeune Allemagne , il faut souvent faire de
telles suppositions), et nous arrivons à l'œuvre de M. Mosen, qui se trouve
placée au milieu de l'anthologie comme une vraie source minérale destinée à
vivifier tout le reste. Je prends la première pièce, et je traduis littéralement,
afin que les Allemands , si jaloux de l'expression de leurs verbes , de la beauté
de leurs adjectifs et de l'ampleur de leurs phrases, puissent voir un peu par
eux-mêmes l'effet que produit une de leurs pièces de vers rendue mot à mol
dans notre langue.
« Le chevreuil regarde du côté des petits qui ont dormi toute la nuit. Moi
j'ai veillé tout mon sommeil auprès des miens.
» La vigne a levé ses oreilles vers la fenêtre. Elle n'a pas perdu un mot. Elle
commençait à fleurir.
» La lune enfin voulait s'éloigner. Je ne l'ai pas vue. Les fleurs et nous deux
nous avons les yeux pleins d'eau. »
J'oubliais de dire que cette pièce est intitulée : une Nuit de Printemps.
Peut-être le titre ajoute-t-il encore a sa nature de pierre d'aimant.
Du reste, l'anthologie de M. Stolle n'est pas la seule qui puisse nous faire
faire de tristes réflexions sur l'étal actuel de la littérature allemande. Les Alle-
mands ont une quantité de livres semblables; et pour un recueil sérieux, sa-
vant, comme le Deutsches Lesebuch de M. Wackernagel , on en compterai!
TOME II. II
158 REVUE LITTÉRAIRE DE L'ALLEMAGNE.
des centaines d'autres sans critique et sans goût. C'est l'oeuvre de ceux qui, ne
pouvant rien produire par eux-mêmes, taillent avec des ciseaux dans les pro-
ductions des autres, afin de ne pas mourir sans avoir aussi construit la char-
pente d'un volume , sans avoir vu leur nom inscrit dans les annales de la foire
de Leipzig. Dernièrement un de ces collecteurs de compositions littéraires, un
M. Kurz, raagister de je ne sais quelle université, a publié dans un ambi-
tieux format une anthologie poétique dédiée à MM. Saint-Marc Girardin et
Dubois , protecteurs de la littérature allemande. M. Saint-Marc Girardin ,
je le comprends; mais M. Dubois! c'est par anticipation sans doute que
M. Kurz lui donne ce titre. On ne pouvait s'y mieux prendre pour inviter l'ho-
norable député de la Loire-Inférieure à rompre le silence qu'il s'obstine à
garder depuis son voyage au delà du Rhin. L'ingénieuse provocation de
M. Kurz sera-l-elle comprise? Nous l'espérons , et nous acceptons sa dédicace
comme un bon augure.
X. M AU HIER.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
14 avril 1840.
La situation politique n'a pas éprouvé de modifications importantes dans
cette quinzaine. Le ministère a maintenu sa position sans dévier ni à gauche
ni à droite, tendant la main aux hommes sensés de toutes les opinions, n'épou-
sant les passions de personne et cherchant à faire , le plus tôt et le mieux pos-
sible , les affaires du pays, qui sont nos affaires à tous.
Son appel aux hommes calmes et impartiaux de toutes les nuances constitu-
tionnelles a-t-il été entendu par un grand nombre de personnes? Cette majo-
rité, la seule possible , qui devait se former par le rapprochement de tous les
hommes qui reconnaissent l'impérieuse nécessité de reconstituer dans les
chambres une large base au gouvernement du pays, celte majorité, dis-je,
exisle-t-elle réellement? est-elle un fait accompli?
Nous n'osons pas l'affirmer. Qui ne sait les obstacles que les passions poli-
tiques s'efforcent de susciter au ministère ? Elles déploient dans cette guerre
une persévérance , une habileté dignes d'une meilleure cause. Il est d'ailleurs
si facile dans notre pays d'amoindrir les hommes , d'attaquer le pouvoir, de
dénaturer ses intentions , de paralyser ses forces ! c'est un jeu dont les hommes
du centre droit connaissent , par une longue expérience , les funestes résul-
tats. Diront-ils qu'ils appliquent la loi du talion. Soit. Mais sur qui retombe-
raient les conséquences? Sur le pays.
Spectacle bizarre et plein d'enseignement douloureux! La gauche, il est
juste de le reconnaître, a montré jusqu'ici toute la mesure , toute la prudence
qu'on pouvait raisonnablement attendre d'hommes qui, hier encore, étaient
dans les rangs d'une opposition irritée et guerroyante. Voudrait-on que des
hommes qui ont à peine posé les armes n'eussent pas la parole un peu vive et
la figure un peu rouge? Eh bien! leur vivacité, on l'exagère; leur modération,
on la tourne en ridicule; leur sagesse politique, on s'en irrite. Ce qu'on vou-
drait, ce sont les emportements de la gauche, ses colères, ses imprudences,
ses folles prétentions ; en un mol, la gauche de 1832, de 1834. Aussi a-t-ou
soin de ne lui épargner aucun genre de provocation. On lui jette à pleines
mains le dédain , l'ironie ; on lui fait un point d'honneur de tout son passé ;
160 REVUE. — CHKOiNiyUE.
on lui représente les voies de la conciliation , de la transaction, comme si elles
étaient pour elle les Fourches Caudines ; si elle passe sous le joug de la sagesse
politique , elle est déshonorée. La gauche doit être exigeante, violente, abso-
lue. — Oh! si la gauche avait la bonté grande de céder à ces provocations, si
elle voulait bien s'emporter , prouver au monde qu'elle n'est pas un parti gou-
vernemental , qu'elle ne saurait le devenir, que ses promesses sont vaines, que
nul homme sensé ne peut compter sur elle , sur son appui , sur ses résolutions,
c'est alors que ses adversaires grossiraient la voix , qu'ils parleraient des dan-
gers de l'ordre public, qu'ils se glorifieraient de leurs craintes, qu'ils se tar-
gueraient de leurs prévisions; c'est alors qu'ils espéreraient, et avec raison,
de trouver dans les chambres le nombre de voix nécessaire pour renverser le
cabinet. En effet , le jour où la gauche alarmerait les hommes sensés , impar-
tiaux, un peu timides , qui votent aujourd'hui avec elle, ce jour-là l'adminis-
tration du 1er mars tomberait devant une administration nouvelle; ce jour-là
une dissolution de la chambre au profit du centre droit deviendrait une chose
non-seulement possible, mais raisonnable; ce jour-là la gauche aurait abdiqué
pour longtemps toute influence dans les affaires du pays , car, s'il est vrai que
la France aime le progrès sensé, mesuré, il n'est pas moins vrai qu'aujour-
d'hui elle aime avant tout l'ordre , la paix publique et sa prospérité matérielle.
Les luttes politiques la fatiguent; les expériences hasardées l'alarment. Prête
à applaudir à l'honorable transaction que le ministère propose aux partis, elle
garderait longtemps rancune à celui qui , par ses exigences et ses emporte-
ments, aurait paralysé les efforts d'un cabinet habile et conciliateur.
Mais , nous nous plaisons à le répéter, jusqu'ici rien de semblable ne paraît
à craindre. La gauche ne s'est donné ni ce tort ni ce ridicule ; elle a également
échappé aux suggestions de quelques amis imprudents et aux pièges de ses
adversaires.
Au surplus, le ministère est plus maître de la position qu'on ne le pense.
Ou'il la garde avec une fermeté inébranlable , qu'il ait confiance en lui-même
et dans la force des choses , qu'il laisse, sans s'émouvoir le moins du monde,
les esprits incurables de tous les partis, dans les chambres, dans la presse,
s'agiter, se tourmenter, l'attaquer, et toujours en pure perte, sans le faire
avancer d'une ligne ni à gauche ni à droite ; qu'il proclame de plus en plus
qu'immobile sur le terrain de son choix, il y accueillera tous ceux qui voudront
venir à lui, mais qu'il n'ira à personne, et l'avenir politique des membres du
ministère est assuré.
Dans celte situation, on y pensera à deux fois avant de le renverser. Les
passions ardentes auraient besoin , pour réussir, d'un appoint que les hommes
sensés ne mettront pas dans l'urne, au préjudice d'un ministère qui n'aura
pas mérité de reproches sérieux , et qui , dans toutes les occasions , aura su se
défendre.
La ligue des hommes passionnés parviendrait-elle cependant aie renverser?
Tant pis pour le pays , qui serait ainsi jeté dans je ne sais quelle inextricable
confu Joui Quant aux membres <iu cabinet , ils grandiraient au milieu des em-
barras cruels d'une situation qu'ils voulaient prévenir; ils seraient , aux yeux
de la France, Ks vrais représentants de la prudence gouvernementale, de la
REVUE. — CHRONIQUE. ÎG1
sagesse politique. Entraînés; au contraire , par l'une ou l'autre des opinions
exagérées, ils ne seraient plus que les instruments d'un parti, ils n'auraient
pas même l'honneur d'en être les chefs.
Nous avons l'intime conviction que le cahinet du 1er mars ne conserve aucun
doute sur la nécessité de maintenir la position élevée qu'il a choisie. Nous lui
croyons la volonté, la force, le courage de la garder envers et contre tous,
et nous sommes convaincus qu'aujourd'hui même il donnera au pays de nou-
velles preuves de cette ferme résolution dans la discussion qu'il va soutenir a
la chambre des pairs.
Dans son rapport, M. le duc de Broglie a dessiné, avec cette parole ferme
et lumineuse et avec celte loyauté que tout le monde connaît, le terrain inter-
médiaire où le ministère s'est placé. La preuve, c'est que chaque parti a essayé
de retrouver dans ce rapport ses propres idées ; nul n'y a trouvé tout ce qu'il
désirait.
Les principes fondamentaux de notre gouvernement y sont rappelés dans
leur juste mesure, dans leur sincère signification. La chambre des pairs voit
aujourd'hui devant elle un cabinet qui , au nom de ces principes et s'inclinanl
également devant le droit de chacun des grands pouvoirs politiques de l'État ,
vient lui demander un vote de confiance, et par cela même son libre concours :
c'est par une libre manifestation de sa pensée politique, c'est en se reconnais-
sant le droit de faire le contraire, le droit de renverser le ministère, que la
chambre des pairs lui dira aujourd'hui : Restez; le choix de la couronne est
conforme aux intérêts du pays ; en prenant de ces intérêts un soin intelligent,
actif, vous êtes assuré de notre appui.
Qu'on ne vienne donc pas dire à la pairie que le ministère ne tient aucun
compte d'elle , qu'il professe des doctrines incompatibles avec la pondération
des pouvoirs, qu'il ne reconnaît d'autre puissance que celle delà chambre
élective et celle du corps électoral , en cas d'appel au pays. Le ministère , son
exposé des motifs a la main , peut répondre : « Vous l'avez entendu ; veuillez
le relire. Votre adhésion, avons-nous dit, nous est nécessaire pour exercer
l'autorité que le roi nous a confiée. » L'appel au pays ! il court dans le monde
de singulières idées à cet égard. Comme le corps électoral nomme la chambre
desdépulés, on se persuade que tous ceux qui parlent d'un appel au pays
reconnaissent par cela même l'omnipotence de cette chambre , ou du moins sa
prépondérance légale et permanente. 11 n'en est rien.
L'égalité de droit entre les grands pouvoirs de l'État est un principe fonda-
mental. Ce principe aboli . le système s'écroulerait à l'instant même. C'est
ainsi que l'assemblée délibérante de 1791 emporta la monarchie, et qu'ailleurs
la royauté a fait des assemblées délibérantes une vaine l'orme.
Mais en fait, la pondération des pouvoirs n'est jamais un état d'immobilité
absolue. C'est une balance qui oscille toujours un peu, qui penche tantôt
d'un côté, tantôt de l'autre. C'est l;i la vie politique, le fait des gouvernements
de lutte et de discussion. Le parfait équilibre se dérange et se rétablit inces-
samment. Aux faibles oscillations suffisent les ressorts ordinaires du méca-
nisme politique. Aujourd'hui les chambres transigent entre elles, demain elles
transigeront avec la royauté; aujourd'hui la royauté s'appuie de l'une d'elles
162 REVUE. — CHRONIQUE.
pour transiger avec l'autre , demain ce sera dans l'autre chambre qu'elle pren-
dra son point d'appui. Ces faits souvent sont manifestes au vulgaire : quelque-
fois il ne les aperçoit point, parce que les transactions, et c'est là le mieux,
se font tacitement, par voie de prévision. Un pouvoir ne demande à l'autre
que ce qu'il croit pouvoir en obtenir.
Toujours est-il qu'entre des pouvoirs égaux, une lutte opiniâtre, un pro-
fond dissentiment, sont possibles. C'est là le nœud gordien des gouvernements
mixtes. Comment s'y prendre ? Faut-il le couper ou le délier ? Ce serait le cou-
per que d'attribuer la prépondérance de droit à l'un des pouvoirs. Encore une
fois, il absorberait tous les autres. Il fallait donc chercher ailleurs , en de-
hors de ces pouvoirs, un régulateur, un arbitre. On a recours, dans ce cas,
à l'extrémité suprême et décisive d'un appel au pays, à la dernière raison du
système représentatif, comme l'a si spirituellement appelée M. de Broglie,
c'est-à-dire à l'opinion publique légalement manifestée, au corps électoral qui
peut aussi se tromper, mais devant lequel cependant il faut s'arrêter, parce
que, à moins d'arriver à la force brutale, il faut s'arrêter quelque part.
Mais qui ne voit que l'appel au pays peut être provoqué, rendu nécessaire,
indirectement du moins, parla résistance de l'un ou de l'autre des grands
pouvoirs ; qu'il est établi dans l'intérêt de tous ; que tous se présentent dans la
lutte au même titre, au nom du même intérêt, qui est l'intérêt général, l'in-
térêt du pays? La France n'est pas représentée par un seul des grands pou-
voirs de l'État , mais par tous. Tous agissent au nom de l'intérêt général ; c'est
là leur droit, c'est là leur mission. Il n'y a point dans notre système politique
de représentation légale d'un intérêt particulier. Notre royauté n'est pas une
loyauté patrimoniale; la chambre des pairs n'est pas une chambre féodale,
et la chambre des députés n'est pas une chambre des communes, la représen-
tation du tiers état, d'une classe quelconque. La royauté, la chambre des pairs,
la chambre des députés, représentent la France, chacune selon sa forme et
dans les limites de ses pouvoirs. Qu'importe ici que la mission soit hérédi-
taire, viagère ou temporaire? qu'elle ait été conférée d'une manière ou d'une
autre? Ce sont là des questions secondaires sur lesquelles les opinions peuvent
varier. Toujours est-il qu'aucun de ces pouvoirs n'a le droit de se regarder
comme le re|irésentant exclusif du pays , c'est-à-dire de l'intérêt général, car
ils existent et agissent tous au même titre. Aussi l'appel au pays n'est-il pas
une sorte de privilège accordé à la chambre des députés. Loin de là. Elle pa-
raît, comme les autres pouvoirs, devant l'arbitre commun. Si le jugement du
payé lui est favorable , on se confie, pour l'exécution , à la sagesse des autres
pouvoirs et on passe outre. S'il lui est contraire, la chambre des députés peut
èlre complètement renouvelée; le pays peut ne vouloir confier l'accomplisse-
ment de sa pensée qu'à de nouveaux députés, libres de tous engagements.
Il est donc plus que singulier d'entendre reprocher au cabinet du 1er mars
et à ses amis leur langage politique. Ils parlent d'appel au pays et de gouver-
nement parlementaire! Qu'est-ce à dire? La chambre des pairs ne fait donc-
pas partie intégrante du parlement? et la couronne n'est-elle pas aussi, dans
sa qualité de puissance politique et législative , partie intégrante , capitale ,
essentielle du parlement? Il n'est pas en Angleterre un enfant de dix ans qui
REVUE. — CHRONIQUE. 163
l'ignore. Ceux qui reprochaient au gouvernement ce langage tout constitu-
tionnel révoqueraient en doute leur propre droit. Oui, nous vivons sous un
gouvernement parlementaire, sous le gouvernement de la couronne et des
chambres; oui , nous vivons sous un gouvernement représentatif, la France
étant représentée par la royauté et par les deux chambres. L'état ordinaire ,
régulier, c'est la pondération et l'harmonie de ces pouvoirs. Si un dissenti-
ment profond s'élève , c'est précisément pour maintenir celte pondération des
pouvoirs qu'on fait un appel au pays. Si tous les pouvoirs peuvent le provo-
quer, indirectement du moins, par leur résistance et leurs dissentiments, c'est
essentiellement à la couronne, au moins passionné , au plus désintéressé des
trois pouvoirs, qu'il appartient d'en proclamer la nécessité et l'opportunité.
Quand mettrons-nous fin à nos longues discussions de métaphysique poli-
tique, de scolastique constitutionnelle , pour nous vouer entièrement à la dis-
cussion des affaires, au gouvernement du pays? Au lieu d'approfondir nos
questions commerciales , maritimes , coloniales , au lieu de combler les lacunes
de notre législation, d'étudier nos rapports internationaux, la situation de
notre armée et de notre marine , nous aimons mieux discuter subtilement la
question de savoir si notre gouvernement est parlementaire , représentatif ou
constitutionnel , si le roi règne sans gouverner, ou s'il règne et gouverne en
même temps. Et à celte occasion il faut entendre les hommes qui se disent
monarchiques par excellence, rappeler, avec de profonds soupirs et un cer-
tain contentement d'eux-mêmes et de leur érudition politique, la comparaison
fort ignoble qu'on attribue à Napoléon ; il faut entendre, de l'autre côté, les
théoriciens libéraux affirmer, avec ce dédain qui n'admet pas même la possi-
bilité d'une objection, que les ministres étant responsables et le roi ne l'étant
pas , les ministres seuls doivent gouverner, que le roi doit nécessairement
rester étranger à des actes , à des mesures dont, en aucun cas , il ne doit ré-
pondre au pays.
C'est sans doute chose bien vulgaire que de se placer entre deux opinions et
de reproduire toujours ce juste-milieu , désormais si décrié. Mais qu'y faire?
Est-ce notre faute, à nous, si le bon sens paraît chose vulgaire, et si, dans
les affaires de ce monde, un juste tempérament, une conciliation des idées
en apparence les plus contraires , sont chose plus sensée que tout système ex-
clusif?
Les ministres sont responsables. Quelle est la conséquence de ce principe
fondamental ? Que les ministres doivent agir avec libellé et pleine connais-
sance de cause. C'est à eux en effet que le pays aura le droit de s'en prendre
en cas de malheur, c'est à eux qu'il demandera un compte sévère des actes du
gouvernement. Or il serait révoltant, immoral, qu'on pût demander a la
justice sociale la lète d'un homme que la conscience publique proclamerait
n'avoir été qu'un instrument aveugle et passif, également dépourvu d'indé-
pendance et de lumières. Faites une supposition absurde, ridicule : supposez
qu'un roi constitutionnel prit un jour pour ministre un de ses valets de pied.
et qu'une mesure funeste, coupable, fût mise à exécution sous le contre-seing
de cet homme; oserait-on, qu'on nous le dise, le traduire devant un cour de
justice et lui demander compte de son fait politique? Là où il n'a pu y avoir
164 REVUE. — CHRONIQUE.
libre concours de ['intelligence et de !a volonté, il ne peut y avoir de respon-
sabilité. Il n'est pas de fiction possible contre la conscience humaine.'
Mais s'ensuit-il que le roi doive rester étranger au gouvernement du pays,
qu'il ne puisse pas connaître, approfondir les intérêts de la France, les dé-
battre, dire son avis, donner son opinion , et chercher, précisément parce
qu'il la croit bonne, à la faire adopter, à la faire prévaloir? Singulière idée !
Il n'est pas un Français , il n'est pas d'homme qui ne puisse communiquer
ses pensées à un ministre , les soutenir, les débattre avec lui , qui ne puisse
insister, faire tous ses efforts pour les faire prévaloir, pour les faire adopter.
Est-ce à dire que cet homme , que ce Français , quelque habile , quelque con-
sidérable qu'il puisse être , ôterait par ses conseils quelque chose à la respon-
sabilité du ministre? Est-ce à dire que M. le maréchal Soult conseillant M. de
Cubières, et M. de Portalis insistant pour l'adoption d'une mesure auprès de
M. le garde des sceaux, enlèveraient, si leurs conseils n'étaient pas approu-
vés du pays , toute responsabilité aux ministres de la justice et de la guerre?
Nullement.
Et ce que tout homme peut faire, le roi seul ne le ferait pas ! le roi, chef
suprême du pays; le roi, dont les intérêts sont profondément, et plus que
ceux de personne, identifiés avec les intérêts de la France; le roi, qui doit
décider la question de savoir quels sont les hommes les plus propres au ma-
niement des affaires , les hommes qui peuvent former un cabinet en harmonie
avec les intérêts de l'Étal! Il doit donc connaître à fond ces intérêts, le;;
hommes elles choses, les tendances des uns, la marche des autres.
Où est donc la vérité? La voici. S'il n'est guère de particulier vis-à-vis du-
quel un homme aussihaut placé qu'un ministre ne puisse facilement conserver
toute son indépendance et le libre exercice de son intelligence, on conçoit que
cette indépendance puisse disparaître, que la personnalité morale du ministre
puisse s'effacer devant la majesté royale, devant le pouvoir qui a le droit le
plus légitime au respecl le plus profond et au plus sincère dévouement. On
conçoit que le jugement d'un homme médiocre puisse se troubler devant un
monarque éclairé , habile; on peut craindre que l'homme dont le caractère ne
serait pas indépendant et ferme ne devienne un instrument passif dans les
mains de la royauté, un exécuteur aveugle de mesures qu'il n'aurait ni pu
comprendre ni osé discuter. C'est alors, et alors seulement, que la responsa-
bilité serait un mensonge, car la responsabilité morale ne coïnciderait pas
avec la responsabilité légale ; c'est alors que la conscience publique s'indigne-
rail d'une fiction impossible.
Mais placez devant la royauté des hommes éclairés et indépendants; qu'im-
porte alors de savoir d'où leur viennent les pensées qu'ils réalisent, les me-
sures qu'ils prennent? Sont-elles bonnes? J'applaudis. Les doivent-ils , en tout
ou en partie , aux conseils du roi ? .J'en félicite mon pays. Je laisse à d'autres
l,i singulière satisfaction qu'ils éprouveraient s'ils voyaient sur le trône un roi
incapable, un mannequin.
Ces pensées, ces mesures, seraient-elles au contraire funestes, pernicieuses?
Le pays en demandera s,:ns scrupule , sans hésitation, sans remords, un
compte sévère aux ministres. Ici encore, qu'importe de savoir quelle a été la
REVUE. — CHRONIQUE. 165
source première de ces pensées, quel a été le premier auteur de ces mesures?
Des hommes capables , indépendants, les ont adoptées; donc ils les avaient
comprises; donc ils les ont voulues; donc, en les adoptant, ils en ont fait
leur propre ouvrage; donc ils en sont justement, légitimement responsables.
Ils en sont responsables comme de toute mesure qui leur eût été suggérée
par une personne quelconque. Le ministre habile qui l'adopte la fait sienne;
il en répond , et c'est justice , car le mal ne s'accomplit que lorsqu'il appose sa
signature de ministre responsable.
Or, si un ministre quelconque peut conserver son indépendance vis-à-vis
d'un simple particulier, c'est un ministre éclairé, d'un caractère éprouvé,
haut placé par sa position sociale , ou par sa situation politique, ou par ses
talents et sa renommée, qui peut seul conserver sa libre action , ce principe de
toute responsabilité légale et morale, même devant la royauté.
D'où sort nécessairement une formule en apparence paradoxale, mais qui
touche en réalité au fond des choses. A un roi constitutionnel, éclairé, habile,
digne de tous les respects, non-seulement comme roi , mais par ses hautes et
rares qualités personnelles, il faut des ministres éminents. Un roi faible, peu
éclairé, fainéant, pourrait seul s'entourer d'hommes subalternes et médiocres;
les affaires du pays en souffriraient, mais le principe fondamental de la res-
ponsabilité ministérielle n'en recevrait pas d'atteinte. En d'autres termes : au
guerrier de haute taille, il faut un bouclier proportionné à sa stature; tout
bouclier serait bon pour un nain. L'irresponsabilité du roi , c'est la monarchie
tout entière. Il n'est d'hommes éminemment monarchiques que ceux qui ne
veulent rien négliger de tout ce qui peut couvrir la personne inviolable et
sacrée du monarque.
Mais encore une fois, nous espérons (pie ces débats spéculatifs céderont
bientôt la place à la discussion des affaires urgentes et positives du pays.
C'est parla discussion des affaires , par l'habileté et le soin que le ministère
y apporte, que doit se former peu à peu cette majorité si nécessaire aux inté-
rêts de la France. Les passions s'amortiront dans ces débats étrangers à la
politique proprement dite et aux intérêts personnels.
Le ministère a montré une juste sollicitude pour l'industrie des chemins
de fer. Il était en effet déplorable de voir ces grandes entreprises paralysées
en France, tandis qu'elles prennent, dans tous les États qui nous environ-
nent, un essor de plus en plus élevé. Deux systèmes s'offraient au ministère
pour venir en aide aux compagnies, celui d'une garantie d'intérêts et celui
d'une subvention qui ferait participer le gouvernement à l'entreprise elle-
même. M. Jaubert a préféré avec raison le système de la participation à celui
de la garantie d'intérêts. Entre autres motifs, il en est un qui nous paraît
décisif.
Ce qui entrave ces associations industrielles, c'est que les fondateurs ont
compté sur un capital disponible supérieur aux forces réelles du marché. Rien
n'est plus difficile que d'évaluer avec quelque exactitude le montant des capi-
taux qui cherchent un emploi. El lorsqu'un grand mouvement industriel
s'opère sur plusieurs points ;'i la fois, les prévisions sont d'autant plus trom-
peuses , que chaque compagnie concentre son attention sur son entreprise, et
466 REVUE. — CHRONIQUE.
ne tient guère compte de toutes les autres demandes de capital qui retentissent
en même temps sur le marché national et sur les marchés étrangers. Le gou-
vernement, par ses subventions, diminue le capital que l'entreprise est obligée
de demander à ses actionnaires, et bien que la subvention soit puisée dans
l'impôt, et par cela même dans le capital national , l'effet n'est pas le même
que celui d'une demande directe adressée aux actionnaires. La somme fournie
par l'État se compose de quantités minimes fournies par chaque contribuable.
C'est comme si une compagnie, au lieu de demander 1,000 francs à une seule
personne, pouvait demander 20 sous à mille personnes. C'est une manière de
perception et de versement que l'État peut seul effectuer.
La conversion de la rente, la loi des sucres, le privilège delà banque, doi-
vent également occuper les chambres ; nous parlerons plus tard de ces impor-
tants projets.
A l'extérieur, la question d'Orient paraît toujours au même point. La France
demeure fidèle à sa politique, et la prolongation du statu quo en rend le suc-
cès de plus en plus probable. Le temps ne peut que consolider ce qui est ; il
ajoute sa sanction au droit du possesseur; il affaiblit les ressentiments et les
espérances de la partie dépossédée; il suggère des expédients et ouvre des
voies de conciliation qu'on n'aurait pas aperçus au premier abord.
La querelle entre le roi de Naples et le gouvernement anglais , à l'occasion
des soufres delà Sicile, paraît prendre un caractère inattendu de gravité. Le
roi de Naples s'obstine, et l'Angleterre, qui n'entend pas raillerie lorsqu'il est
question de ses intérêts commerciaux , envoie, dit-on , une escadre dans le
golfe de Naples et sur les côtes de la Sicile. Espérons qu'à la vue du pavillon
anglais, des troubles intempestifs n'agiteront pas ces pays, que de trop dou-
loureux souvenirs et de vaines espérances ne pousseront pas les Siciliens à
quelque imprudente tentative. Ces peuples n'oublieront pas la sanglante et
odieuse catastrophe de 1799, le sort de la Sicile en 1815 et celui de Gênes.
Le ministère anglais , sur la question de la Chine , n'a obtenu qu'une majo-
rité de 10 voix. Cette faible majorité ne l'a point ébranlé. C'est que le temps
des grandes majorités est passé, en Angleterre comme en France, par des
raisons trop longues à déduire ici, mais qui n'échapperont pas à ceux qui ont
réfléchi sur l'esprit et les tendances démocratiques de la chambre des com-
munes et de notre chambre des députés.
P. S. La chambre des pairs a été aujourd'hui le théâtre d'une grande et
belle discussion. Le temps nous manque pour en parler avec quelque détail.
Disons seulement que M. le président du conseil y a déployé, avec un rare
bonheur, toutes les ressources de son esprit; le succès a été pour le moins égal
au succès si brillant qu'il avait obtenu à la chambre des députés. La chambre
des pairs , malgré ses habitudes dignes et silencieuses, lui a donné des témoi-
gnages irrécusables d'assentiment et d'approbation.
M. Thiers a confirmé toutes nos prévisions sur la marche que le ministère
se propose de suivre.
Aussi ne voulons-nous rappeler ici qu'un seul point. En parlant des em-
ployés et fonctionnaires publics , M. le président du conseil a noblement dé-
REVUE. — CHRONIQUE. 167
claré que nul n'avait à craindre ni ressentiment , ni destitution , ni vengeance,
pour tous les faits politiques antérieurs à l'avènement du 1er mars. Ceux-là
seulement qui , méconnaissant l'esprit de l'administration actuelle, ne garde-
raient leurs places que pour la contrecarrer et lui refuser leur concours , de-
vraient s'attendre à des mesures qui sont , pour tout gouvernement qui se
respecte , un devoir rigoureux et un droit nécessaire.
LE
THEATRE EN ITALIE.
tes Théâtres Romains. — Meo Patacca et Cassandrïno.
Les Romains ont eu de (ont temps la passion du théâtre. Les Romains d'au-
trefois ne demandaient que deux choses à leurs maîtres : du pain et des spec-
tacles; les Romains d'aujourd'hui leur demandent des spectacles avant tout.
Ce goût pour le théâtre est si prononcé, que le gouvernement , tout bigot qu'il
est, a dû se résigner a le satisfaire ; Rome compte aujourd'hui huit théâtres ,
qui tous ont leur public ; Argentine, Faite et Apollo sont les principaux. Le
théâtre Apollo date seulement de la domination des Français. Les préfets de
ces barbares connaissaient le faible de leurs gouvernés ; pour les séduire , ils
leur donnaient â la fois cette jolie salle de spectacle et la promenade du Pin-
cio. Celte fondation et l'aulorisalion accordée aux comédiens de jouer en
tout temps avaient rendu les Français populaires. Cependant, lorsque 1815
arriva , le peuple , qui aime à changer de maîtres, les vil partir avec plaisir;
mais le pouvoir restauré ayant décidé qu'à l'avenir les spectacles ne seraient
ouverts (pie pendant le carnaval, et qu'en tout autre temps on ne laisserait
jouer que des acteurs de Lois, on les regretta. Celte mesure froissait singu-
(1) Voyez la livraison du 31 mars.
TOME II. 12
170 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
lièrement le goût national ; â la longue elle parut tellement odieuse , qu'il fal-
lut bien la rapporter. On toléra donc les comédiens de chair et d'os , el l'on
permit aux Romains récalcitrants de se damner en temps ordinaire comme en
temps de carnaval. Le carême seul fut excepté. Pendant ce temps, tous les
théâtres chôment, même les théâtres de marionnettes. Il est vrai que, par
compensation , durant ce saint temps, les spectacles d'un autre genre ne man-
quent pas: le peuple , qui trouve les théâtres fermés, remplit les églises.
Les petits théâtres de Rome, où l'on joue le mélodrame et la farce, res-
semblent à ces jeux de paume enfumés de nos villes de province , où de pau-
vres comédiens de passage jouent par occasion. L'aspect des grands théâtres
n'est guère plus séduisant. C'est là cependant que Pergolèse, Cimarosa et Ros-
sini ont débuté tour à tour , jetant , avec la prodigalité du génie , leurs divins
chefs-d'œuvre à la foule passionnée. Au premier coup d'œil , on dirait de pou-
dreux bazars autour desquels seraient appendus des échantillons d'étoffes de
toutes les couleurs. Chacun , en effet , orne sa loge comme bon lui semble ;
les rideaux sont drapés ou forment baldaquin , et sur le devant des loges pen-
dent des tentures de velours , de laine et de soie de toutes les nuances. Si ces
draperies et ces tentures étaient de même époque , cette bigarrure serait peut-
être agréable ; malheureusement il y a là du vieux et du neuf, et même le
vieux domine. Cette variété est donc assez déplaisante , mais chaque proprié-
taire de loge peut se dire chez lui , et la vanité de chacun est satisfaite.
Les gens qui, lors du départ des Français , avaient substitué des comé-
diens de bois aux comédiens vivants , promulguèrent, vers la même époque,
des règlements de police pour les théâtres, qui sont peut-être tombés en dé-
suétude, mais qui n'ont pas été rapportés. L'atroce et le ridicule les ont ren-
dus fameux. Chaque place du théâtre devait être numérotée; cent coup de
bâton étaient immédiatement administrés, sur l'échafaud de la place Navone ,
au spectateur qui prenait la place d'un autre. Cinq ans de galère punissaient
le spectateur qui cherchait querelle au portier du théâtre , chargé de distri-
buer les places , ou aux agents chargés de la police de la salle. Voilà de la
justice tout à fait turque , et c'est à Rome qu'elle était rendue. Les condam-
nations à ces peines correctionnelles devaient être prononcées d'une manière
sommaire par des inquisiteurs établis ad hoc (1).
La perspective de la bastonnade et des galères aurait dégoûté des amateurs
(1) Outre l'échafaud en permanence sur la place Navone, il y avait à la même épo-
que , aux portes des autres théâtres , un cavaletto en permanence , avec un exécuteur
«le faction, attendant les pratiques. Le cavaletto est formé de deux planches en dos
d'Ane portées sur quatre pieds de bois. Le patient enfourche le cavaletto, sur lequel
on le couche à moitié, le nez contre l'angle du dos d'âne. Alors l'exécuteur fait le
B';;ne de la croix , et lui applique sur le dos un nombre déterminé de coups de nerf de
bœuf. L'exécution achevée, il réclame une bonne main du patient, qui s'en va chez
lui , s'il n'est pas trop éreinlé ; autrement , on le rapporte sur un brancard.
I.a peine du cavaletto s'appliquait correctionnellemenl à la foule de petits délits
commis parles marchands, cafetiers, restaurateurs, etc. Ainsi, un cafetier qui ven-
dait une lasse de café un jour de jeûne était passible du cavaletto.
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 171
moins prononcés que les Romains. Ils ne continuèrent pas moins de remplir
les théâtres. Aujourd'hui même, malgré la médiocrité des acteurs et la nullité
des pièces , ils ne les ont pas désertés. Ce goût pour les spectacles tient sans
doute à la facilité qu'ils ont de se faire illusion. Leur imagination est vive
et mobile, elle se plie merveilleusement a toutes les inventions , et obéit à
toutes les volontés du poète. Au bout de quelques moments , le spectateur ro-
main devient le confident et l'ami des personnages en scène, et se fait en quel-
que sorte acteur dans le drame. Cette facilité de sympatbie est poussée à un
tel point, qu'il n'est pas surprenant de voir des spectateurs passionnés inter-
rompre la pièce , pour se porter , comme l'illustre chevalier de la Manche en
pareille occasion, au secours delà vertu malheureuse et de l'innocence oppri-
mée. En France, le spectateur a plus de vanité et semble toujours se tenir en
garde contre l'illusion. Si par hasard il cède et s'y abandonne, c'est d'une
manière toute fugitive. Ce genre de fascination n'a lieu d'ordinaire que dans
certains moments vifs , quand l'action dramatique court et vous entraîne
après elle.
Un soldat de Baltimore était de faction dans l'intérieur d'un théâtre. Au
moment où l'acleur chargé du rôle d'Othello va frapper Desdemona , le soldat
l'ajuste et lui casse un bras. Toute la salle se soulève et crie au meurtre. —
Vous n'êtes tous que des lâches , leur dit le soldat en rechargeant tranquille-
ment son arme; vous laissiez faire ce maudit nègre. II ne sera pas dit que ,
moi de faction, une femme blanche aura été étranglée par un pareil misérable.
Un acte isolé, comme celui de ce soldat, peut se concevoir, surtout de la
part d'hommes simples et tout au premier mouvement. Ces actes sont bien
autrement significatif lorsqu'ils sont le fait d'une assemblée nombreuse. Ils
caractérisent un peuple , sa manière de concevoir et de sentir. N'est-ce pas à
Rome que, vers la fin du dernier siècle , se passa la scène singulière que nous
allons raconter? On jouait une drame tiré de l'histoire du moyen âge , et qui
avait pour litre le Tyran des Abruzzes. Le tyran a découvert l'amour d'un
fils issu d'un premier mariage pour la belle Cornélie , qu'il vient d'épouser
en secondes noces. Il ne doule pas que cet amour ne soit partagé , et il a ré-
solu de se venger d'une manière terrible de l'infidélité de sa nouvelle épouse.
11 appelle son fils, et lui mettant un poignard à la main : — Je viens de sur-
prendre la coupable Cornélie avec un de mes majordomes , lui dit-il ; lu sais
qu'en pareille occasion la loi veut que ce soit le fils qui venge le père , prends
donc ce poignard et va tuer l'infidèle. — Le fils, dans son égarement, prenait
le poignard... Alors tout le parterre se leva comme un seul homme : — Ne le
croyez pas, elle n'est pas coupable ! criaient les uns; — c'est un vieux coquin,
un infâme qui veut le tromper ! disaient les autres ; — pas de poignard , ren-
dez le poignard ! — répétait la foule unanime. Comme le fils hésitait et gardait
le poignard , les plus emportés commençaient â l'injurier, et , les menaces
succédant aux injures , il fallut bien que l'acleur obéît , aux grands applau-
dissements du public. Malheureusement , une fois le poignard rendu . la pièce,
dont l'intrigue était rompue , ne pouvait plus continuer ; le fils du tyran se vit
donc contraint de s'avancer vers la rampe de l'orchestre, et s'adressanl aux
spectateurs du parlent1 d'une voix humble et suppliante : — Je ne crois pas
172 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
un mof de l'histoire que mon père vient de me faire , leur dit-il ; je sais par-
faitement qu'il me trompe et je vous assure que je ne veux nullement tuer Cor-
nélie ; permettez-moi donc de reprendre le poignard... Ce ne fut que lorsqu'il
eut donné sa parole d'honneur au public que, loin de faire aucun mal à Cor-
nélie , il la sauverait , qu'avant dix minutes on aurait la preuve de ses bons
sentiments , et qu'enfin tout s'arrangerait pour le mieux , qu'on lui permit de
reprendre son arme et de continuer.
Même aujourd'hui ces scènes se renouvellent encore sur les théâtres de
Rome , et il est tels rôles odieux dont les acteurs ne se chargent qu'à leur
corps défendant , tant ils craignent les injures et quelquefois même les voies
de fait de la foule. Ces scènes , nous le savons, scandalisent grandement cer-
tains voyageurs collets-montés, et parce que ce peuple se laissait aller volon-
tiers à ses instincts, ils l'ont accusé de barbarie. Ceux qui se piquent d'au-
slérité l'ont condamné avec colère; les plus indulgents l'ont plaint. Ces
emportements sont peu raisonnables , et cette charité pourrait être mieux
entendue. Cette facilité à s'émouvoir et à prendre à partie des ennemis ima-
ginaires et même des fantômes est le propre des natures généreuses et naïves.
II n'y a que les gens blasés et les égoïstes qui restent toujours froids et raison-
nables, qui calculent jusqu'à leurs émotions ,et qui ne se passionnent que lors-
qu'il le faut. D'un autre côté, doit-on réellement plaindre des hommes qui se
rangent si volontiers du parti de leur plaisir , car se laisser aller à l'illusion
du théâtre , c'est se tromper pour son plaisir? C'est, dit-on , de leur part une
sorte de prolongation de l'enfance ; mais où est le mal ? N'est-ce pas là au con-
traire qu'est leur bonheur ? Quelles jouissances sont plus vives que celles du
premier âge? et quels drames, dans l'âge mùr , nous ont jamais causé les
mêmes émotions de surprise et d'intérêt que dans l'enfance les premières scènes
venues d'un théâtre de marionnettes? Plus tard nous analysons nos plaisirs,
nous raisonnons nos jouissances , nous résistons de toutes nos forces à l'illu-
sion, au lieu de nous laisser emporter par elle ; n'étant plus trompés , nous ne
sommes plus émus, et partant nous cessons de jouir.
Les Romains se prêtent donc plus aisément peut-être qu'aucun autre peuple
aux combinaisons plus ou moins vraisemblables de leurs arrangeurs dramati-
ques. Du moment qu'on les intéresse , ils sont satisfaits , et loin qu'il faille les
violenter, ils se livrent spontanément à qui les amuse. Il Paut sans doute at-
tribuer à cette heureuse disposition d'esprit l'inépuisable fonds de gaieté qui
les console de tout, même de leur misère et de leur abaissement actuel. Celte
gaieté est d'autant plus étrange, qu'une énergie sombre et contenue forme
comme la couche la plus profonde , le tuf de leur caractère national. Cette
gaieté surprendrait davantage si elle était plus franche et moins satirique. On
a eu grand tort néanmoins de leur reprocher amèrement cette gaieté et de
n'y voir qu'une sorte d'aveu, ou si l'on aime mieux d'acceptation tacite de
l'état de dégradation où ils sont tombés. Il eût été plus exact d'en conclure
que , sentant trop vivement celle même dégradation et comprenant trop l'im-
possibilité où ils sont de s'en relever, ils se faisaient pitié à eux-mêmes et se
moquaient de leur manière d'être pour n'être pas Obligés d'en rougir. Ce rôle,
s'il est plus philosophique , n'est peut-être pas le plus digne. Au lieu de plai-
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 175
santer de leur avilissement, on aurait voulu qu'ils le sentissent; au lieu de
songer à se distraire de la perte de leur liberté, on aimerait mieux qu'ils s'en
montrassent profondément affectés ; ils eussent, de celte façon , fait preuve
à la fois de la noblesse de leur caractère et de la constancede leurs sentiments.
On s'est en outre indigné de les trouver dans certaines occasions (par exemple
lors du carnaval) l'un des peuples les plus gais et les plus fous de la terre (1) ;
ces saturnales ont paru une sorte de contre-sens et leur ont attiré des repro-
ches trop exagérés pour être tout à fait justes. Dans ces circonstances excep-
tionnelles leur gaieté est en effet fort bruyante et tient presque du délire ;
mais ce genre de gaieté, qui ne se manifeste que par de grands éclats, est
propre surtout aux tempéraments mélancoliques et aux caractères habituelle-
ment graves, et nous le répétons, le peuple romain a dans le caractère un
fonds de gravité triste qu'on découvre même sous toute cette joie.
Celte gaieté bruyante et désordonnée se retrouve également dans ces co-
médies populaires et dans ces farces qui charment le parterre des petits théâ-
tres de Rome. Mais , au milieu de ces charges grotesques , on est surpris de
rencontrer par instants de ces coups de pinceau vigoureux et naïfs, de ces
touches pénétrantes qui démontrent une profonde connaissance du cœur hu-
main , et qui rapprochent le poète comique du moraliste et du philosophe. Les
auteurs de ces farces ne se sont cependant pas attachés, comme Molière et
nos bons comiques , à peindre principalement les vices et les travers du cœur
humain : les ridicules extérieurs les ont frappés davantage; cetle peinture des
ridicules extérieurs, trop souvent exagérée, a dû nécessairement les faire
tomber dans la bouffonnerie. Ils n'ont pas fait le portrait de la vie, ils en ont
saisi la caricature; mais il est certain genre de caricature qui approche plus
de la ressemblance parfaite et qui fait mieux connaître l'original que le por-
trait le plus exact : il est telle habitude de l'homme que le grotesque seul peut
bien exprimer.
A Rome , les principaux théâtres , ceux de musique exceptés, ne sont guère
fréquentés du public et par les mêmes motifs qu'à Florence. Le Burbero be-
ttefico, don Desiderio, le Poêla fanatico , et cinq à six chefs-d'œuvre de
Giraud, Goldoni et autres qui forment le fonds de l'ancien répertoire, ne sont
plus ni joués ni jouables. Les Vestris, les Casaciello , les Pertica , les De'Ma-
rini, ces bouffons pleins de verve qui ont fait les délices de l'Italie pendant le
premier quart de ce siècle, ne sont plus là pour faire valoir ces pièces beau-
coup trop vantées. Ces vieilleries sont donc laissées de côté , et les œuvres mo-
dernes ne sont pas supportables, surtout quand leurs auteurs visent au genre
sérieux et à la comédie de caractère. Les pièces traduites et arrangées sont , à
peu de variantes près , les mêmes qu'à Florence ; le lieu de la scène et quel-
ques détails de mœurs sont seuls changés. Comme il faut , par exemple, qu'à
Rome la bastonnade joue toujours un rôle, on ne manque jamais d'adapter
quelques scènes à coups de bâlon même aux pièces musquées de M. Scribe.
Les pièces franchement bouffonnes, dans lesquelles l'acteur improvise sur un
canevas donné et peut se livrer à sa verve , n'ont guère que le mérite de l'im-
(1) Mme de Staël , De la littérature, toni. I.
TOME II. 13
174 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
l'imprévu. Ces modernes atellanes sont pleines d'événements singuliers , de
jeux de mots , de lazzis , de folies plus ou moins divertissantes; mais on n'y
trouve ni développement de caractères , ni progression d'intérêt , ni vraisem-
blance , ni mœurs; aussi est-il impossible de voir jouer plus d'une fois ces
bouffonneries , même celles qui d'abord nous ont paru les plus amusantes;
l'imprévu seul les rend supportables.
On conçoit cependant que ce genre de comédie ait séduit des gens de goùl
auxquels il paraissait tout nouveau. Desbrosses, ce spirituel voyageur, lors de
son séjour à Rome, en fut en quelque sorte émerveillé. «Cette manière déjouera
l'impromptu, qui rend le style très-faible, dit-il, rend en même temps l'action
très-viveet très-vraie. La nation estvraimentcomédienne ; même parmi les gens
du monde , dans la conversation, il y a un feu qui ne se trouve pas chez nous ,
qui passons pour être si vifs. Le geste et l'inflexion de la voix se marient tou-
jours avec le propos au théâtre; les acteurs vont et viennent, dialoguent et
agissent comme chez eux. Celte action est tout autrement naturelle, a un tout
autre air de vérité, que de voir, comme aux Français, quatre ou cinq acteurs
rangés à la file sur une ligne, comme un bas-relief, au-devant du théàlre,
débitant leur dialogue chacun à son tour(l). »
Aujourd'hui que nous avons l'analogue de ce genre sur nos petits théâtres
de Paris, et que même aux Français des armées d'acteurs qui se démènent avec
plus ou moins de furie, et qui crient plutôt qu'ils ne parlent, ont remplacé
les quatre ou cinq personnages des bas-reliefs d'autrefois , nous ne pouvons
plus être ni si étonnés , ni si amusés.
Le caractère du peuple romain est l'un des plus difficiles à bien étudier, ce
caractère variant selon les quartiers de la ville et manquant d'unité. Les ha-
bitans des quatorze quartiers de Rome sont divisés aujourd'hui en quatre
classes bien distinctes : les Monteggiani , les Romani, les Popolanti et les
Trasteveri. Les Monteggiani habitent les Sept-Collines , les Romani le Corso
et tout l'ancien Champ de Mars, les Popolanti le quartier voisin de la Porte
du Peuple, et enfin les Trasteveri le quartier situé au delà du Tibre. Le carac-
tère des Romani et des Popolanti , c'est-à-dire du peuple de la ville neuve, se
compose d'un fonds d'énergie, de vivacité, et en même temps de douceur et de
politesse qu'il doit sans doute au voisinage et à la fréquentation des étrangers.
Les Monteggiani , ou peuple des monts, sont criards et méchants; le peuple
de Traslevere est féroce. — Passa, o mai piànon passerai ! (passe vite, ou
bientôt lu ne pourras plus jamais passer! ) dira en tirant son couteau l'habi-
tant de Traslevere à l'étranger qui s'arrête un moment devant sa maison pour
admirer la superbe tète de sa femme ou de sa fille ; l'habitant des monts ras-
semblera ses compagnons pour le huer ou le poursuivre à coups de pierres; le
boutiquier du Corso réconduira avec quelque impatience, se permettant tout
au plus une épigramme polie. Les nuances du caractère romain sont égale-
ment tranchées quand on passe d'une classe à une autre. La populace, dans son
ensemble, est grossière, passionnée, énergique, spirituelle. La classe moyenne,
ou secondo cello, qui, à sa tête, a les avocats et les riches marchands, ne
1, Desbrosses, Lettres sur l'Italie , tom. Il . pag. 255.
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 175
manque pas non plus d'énergie; elle unit à beaucoup de naturel et de simpli-
cité un grand savoir-vivre ; son esprit est extrêmement fin , et son bon sens
parfait; il est vrai qu'elle lit Voltaire en cachette, et que, ne voulant pas se
compromettre avec les gens puissants dont elle a besoin, elle doit comprendre
et se faire comprendre à demi-mot. Si elle veut se moquer de ces puissants per-
sonnages dont elle n'ignore aucun des ridicules, sans cependant qu'il y ait là
de petits journaux pour les lui faire connaître, ce 'ne peut être que d'une
façon prudente, modérée, et à l'aide d'allusions détournées. L'esprit de la
bourgeoisie est donc plutôt légèrement satirique que décidément méchant. Ces
bourgeois de Rome, que nous autres Français nous regardons comme si gros-
siers, ne traiteront pas de scélérats ou tout au moins de malhonnêtes gens
ceux qui diffèrent d'opinion politique avec eux. Ils mettent avec raison l'hon-
nêteté et la probité en dehors des opinions politiques, en dehors même des opi-
nions religieuses ; ils connaissent trop la vanité de ce qu'on appelle des opi-
nions. L'exemple des hautes classes de la société n'est pas non plus perdu pour
eux. Pour ma part, je dois l'avouer, j'ai plus d'une fois été surpris de la mo-
dération des personnages les plus influents de ces hautes classes, et de l'indul-
gence de bon goût qu'ils montrent à l'égard de leurs adversaires déclarés. Un
monsignore romain , souvent même un cardinal, serre la main avec effusion à
un homme qu'il connaît parfaitement pour déiste; il ne l'appelle pas athée, et
s'il le damne, c'est tout à fait mentalement. La pape reçoit avec une courtoisie
singulière les protestants qui lui sont présentés.
Cette tolérance est d'autant plus méritoire qu'elle n'est pas un effet de l'in-
différence. Nous ne sommes plus au temps où les grands seigneurs romains ,
laïques ou séculiers , récitaient en riant ces vers de Pulci quand on les inter-
rogeait sur leurs croyances :
A dir tel tosto ,
Io non credo piu al nero che ail' azzuro ,
Ma nel cappone , o lesso , o vuolsi arrosto ;
E credo alcuna volta anco nel burro.
Ma sopra tutto nel buon vino ho fede ,
E credo che sia salvo chi gli crede (1).
Ne dirait-on pas nos marquis du dernier siècle répétant les prologues de la
Pucelle?
Aujourd'hui la haute société romaine a renoncé à ce ton de légèreté philo-
sophique, et si tous ses membres n'ont pas la foi, du moins tous gardent les
apparences, surtout avec les étrangers.
Une autre cause de la modération spirituelle de la bourgeoisie romaine et de
(1) A dire le vrai , je ne crois pas plus au noir qu'au bleu ; mais je crois dans un hou
chapon rôti ou bouilli. Je crois encore quelquefois au beurre frais Mais, par-dessus
tout, j'ai foi dans le bon vin, et je ne doute pas que (ous ceux qui ont cette mémo
croyance ne soient sauvés. (Pulci, Morgantc Maygiorc , c. xvm.)
176 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
son malicieux bon sens , c'est l'état de résignation forcée à laquelle elle est
condamnée. Chacun de ces bourgeois de Rome sait bien que le mal est trop
invétéré pour qu'aucun remède puisse le guérir; ce qui existe ne peut pas ne
pas exister, et quand un malheur est inévitable, à quoi bon s'en indigner? à
quoi bon se mettre en colère et s'armer contre les hommes puissants qui gou-
vernent, si le lendemain de leur mort on court risque de les voir remplacés
par de plus méchants qu'eux? Les Romains, qui, ainsi que nous l'avons vu, se
moquent volontiers d'eux-mêmes, ont donc mieux aimé railler leurs gouver-
nants que guerroyer contre eux ; Pasquin et Marforio ont été leur moyen d'op-
position le plus énergique, car leurs colères et leurs vengeances sont toutes
intellectuelles , et ils ne connaissent qu'une seule arme : l'épigramme.
A Rome, ce genre de vengeance n'atteint guère que les hommes, et ne s'at-
taque presque jamais aux choses. Le commun des voyageurs s'étonne en effet
de voir les Romains, dans leurs contes et leurs facéties , se moquer si volon-
tiers de leurs prêtres, pour lesquels ils montrent en apparence un respect qui
approche de l'adoration. On a dit à ce propos qu'ils jouaient fort habilement
la comédie , on les a même accusés d'hypocrisie, et l'on a été jusqu'à mettre
en doute la sincérité de leurs croyances. On n'a pas voulu voir que c'était du
prêtre qu'ils se moquaient et non de la religion, et qu'ils distinguaient soigneu-
sement le dogme de ses ministres. Ils voient l'homme de trop près , et dans un
trop complet déshabillé, pour ne pas être frappés de ses ridicules ; le dogme
au contraire réside pour eux dans une sphère éclatante et sublime, entourée
des triples voiles de l'adoration et du mystère. Les moqueries dirigées contre
les abbés et les cardinaux romains n'atteignent pas plus la religion que les
épigrammes de nos petits journaux contre les députés et les ministres n'attei-
gnent la constitution. Les gens attaqués peuvent seuls leur donner cette portée,
qu'elles n'ont pas. La moquerie romaine est celle du Lutrin, et non pas la
moquerie philosophiquede Rabelais, encore moins celle de Voltaire. Si parfois,
à travers l'homme, les Romains s'attaquent à quelques abus de la religion,
c'est plutôt pour se divertir à propos de ces abus que pour essayer de les ré-
former. Ils ont vu échouer trop d'attaques de ce genre pour n'en pas com-
prendre l'inutilité. Avant tout, ils veulent rire, et, comme des écoliers
espiègles, ils saisissent l'occasion de se divertir, toutes le fois qu'ils la trou-
vent, sans grand souci du mal qu'ils peuvent faire.
Ces différentes manières d'être du peuple et de la bourgoisie de Rome ,
et ces nuances tranchées de leur caractère , sont résumées sur la scène
populaire par deux types fort distincts, également vrais tous deux : Meo
Patacca et Cassandrino, Meo Patacca le Trasteverin, Cassandrino le bour-
geois aisé.
Meo Patacca est le favori de la populace romaine. Les érudils prétendent
qu'il descend de Maccus , ce paysan osque, héros des atellanes, dont il a la
rustique et spirituelle insolence. Quoi qu'il en soit, Meo Patacca est un brave
de la vieille roche; il ne s'est jamais servi, comme les bravi actuels , d'une
pierre cachée dans la main pour frapper ses adversaires à la tempe, ou d'un
pelil i nui, m de poche pour leur faire au ventre une étroite boutonnière. Il
portail naguèi e un bon poignard à sa ceinture, cl, le poignard étant défendu ,
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 177
il l'a remplacé parunbâton noueux; son visage brun est encadré par d'énormes
favoris noirs , et, sous son grand chapeau ou fungo (champignon), son œil
brille d'un éclat vraiment fulminant.
Meo Patacca n'y va non plus de main morte; il ne peut souffrir la contra-
diction, et il ne connaît qu'un seul moyen de persuasion : c'est d'assommer
ses contradicteurs. Meo Patacca parle, du reste, le dialecte romain dans toute
sa pureté. Il ne prononce pas une phrase sans en répéter le mot le plus éner-
gique; il ne dit pas à ses compagnons qui raisonnent : Faites cela ; — mais :
Je veux que vous fassiez cela, je le veux (1). Il avale toutes les syllabes finales
des infinitifs. Il dit sape pour sapere , et fa pour fare; ou bien il remplace les
dernières syllabes de ces mots par la particule ne qu'il place à tout propos;
alors il dit /âne pour fare , sapene pour sapere, chine pour chi, quine pour
qui. Il se plaît encore à déplacer les / et les r; quand il parle de sa gloire , il
ne dit pas gloria, mais grolia, et jamais vous ne l'entendrez prononcer un</;
aussi dit-il quanno pour quando , anna pour andare.
D'autres fois il vous paraîtra tout à fait incompréhensible. Si par exemple
vous le priez de vous rendre un service , et qu'il soit dans un moment de belle
humeur et d'activité : mo! s'écriera-t-il d'une voix tonnante. Que veut-il dire
par là? Vous avez beau consulter tous les vocabulaires italiens, vous n'en
saurez pas davantage , à moins qu'un des compagnons du bravo ne vous
traduise ce mo par adesso; vous comprenez alors qu'il a voulu dire tout
de suite.
Meo Patacca ignore sans doute qu'il a eu Maccus pour aïeul. Il se prétend
toutefois l'héritier direct des anciens Romains ; il vous parie du forum comnv
s'il y avait vécu, et de Marcus Brutus, de Jules César, et surtout de l'empereur
Néron, comme d'amis qu'il aurait quittés la veille. Ce n'est cependant que
vers la fin du xvii0 siècle, à l'époque du siège de Vienne par les Turcs, que
Meo Patacca a commencé à faire parler de lui. Un poème héroïque en douze
chants nous raconte ses aventures. Meo Patacca, vers ce temps-là, végétait
sous quelque portail d'église des environs de la place Navone, vivant d'herbes
sauvages qu'il allait cueillir dans la campagna, et ne mangeant qu'une fois
l'an une poignée de friture ou une grillade de viande salée. Meo Patacca n'en
était pas moins l'un des citoyens les plus fiers di sta gran Roma (2); comme
disent encore les savetiers de Trastevere.
A la nouvelle du danger qui menace Vienne, ville chrétienne comme Rome ,
l'intrépide Meo Patacca rassemble ses camarades de Trastevere, les harangue
et leur persuade de marcher au secours de cette ville ami du pape. C'est là le
sujet du premier chant.
Au commencement du second chant, tous ces héros sont prêts à partir :
« C'était l'heure où les charcutiers ajustent avec des perches de grandes toiles sur
le devant de leurs boutiques, et où les fruitiers et tous les vendeurs de comestibles en
font autant; l'heure où le soleil, cet ami si complaisant des glaciers, échaude les
(1) Par exemple : la vu, fini, la vd; je veux finir cela, je le vcn\.
(2) Sta pour qnesta.
178 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
marchandises et brûle les marchands, s'ils ne prennent pasleurs précautions ; c'était
midi(l)! »
MeoPatacca, après avoir visité en détail tous ses bons amis qui vendent la
robba magnaticcia (la mangeaille), se dispose à partir. Tout à coup il est en-
touré par une troupe de femmes qui arrivent en poussant des cris de désespoir
et des hurlements; toutes s'arrachent les cheveux et paraissent en proie à la
désolation la plus vive. Ce sont les femmes, plus ou moins légitimes, des héros
<|iie MeoPatacca a enrôlés; elles viennent faire au chef des représentations
éloquentes et refusent de laisser partir ses soldats. Quatre chants sont remplis
de leurs plaintes, de leurs querelles et des répliques de Meo Patacca; car ce
héros galant, ne sachant à laquelle entendre, veut néanmoins répondre à
toutes. Dans cette partie du poème abondent les détails satiriques, les saillies
plaisantes , et une foule de mordantes épigrammes sont envoyées à l'adresse
des personnages importants de l'époque. Enfin, à l'aide de son énergique volonté
ut de ses poumons vigoureux, Meo Patacca sort triomphant de cette lutte qu'il
regarde comme la plus pénible qu'il ait jamais soutenue ; rien ne l'arrête plus,
les tambours battent, les enseignes sont déployées, il va partir, quand arrive
la nouvelle de la délivrance de Vienne par Sobieski.
Meo Patacca est désolé, car il voit d'un même coup s'évanouir son armée et
ses espérances de gloire ; il finit cependant par se consoler de sa mésaventure ;
il fait plus, il se décide à célébrer celte délivrance, qui s'est opérée sans son
concours, par de grandes réjouissances. Il n'est pas bien certain, en effet, de
n'avoir pas été pour quelque chose dans la déconfiture du Turc, qui, en appre-
nant sa prise d'armes , n'aura pas osé l'attendre de pied ferme. A cet effet, il
( (invoque de nouveau ses compagnons d'aventures.
Dans les chants qui suivent, nous assistons aux préparatifs de la grande
fête et à la fête elle-même, et nous retrouvons toujours Meo Patacca jurant,
querellant, goguenardanl, et se débarrassant d'une manière fort expéditive
tantôt d'un rival , tantôt d'un insolent qui ose lui tenir tête. Mais la fêle tire à
sa fin, et Meo Patacca va être obligé de licencier une seconde fois son armée,
quand tout à coup on apprend que la ville de Bude en Hongrie vient d'être em-
portée d'assaut par l'armée des chrétiens ; le bruit court en même temps que
les juifs qui habitaient la ville se sont joints aux Turcs pour repousser l'as-
saut. A cette nouvelle , l'héroïque Meo Patacca se sent transporté d'une sainte
(1) Era quell' hora ch' i Pizzicaroli
Con le perticha agçiustano le tenne.
Innanzi aile lor mostre, e i fruttaroli,
E ognun , chc robba magnaticcia venne.
Perche pé fa servizio à i novaroli,
El caldo insupportabile se renne;
E allora il sol , se non ci son ripari
Scalla le robbe , e scotta i bottegari ;
Questo ero il mezzodi , etc.
Tenne , venne, renne , pour tende , vende , rende, et scalla pour scalda.
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 179
colère ; ses compagnons sont encore réunis , il les harangue. Les juifs sont les
alliés des Ottomans, il faut se venger des juifs; la gloire qu'ils comptaient re-
cueillir à Vienne, c'est dans le Ghetto ( le quartier des juifs) qu'il faut l'aller
chercher. Jamais plus belle occasion ne se présentera de venger le nom chré-
tien , et en même temps de remplir sa bourse. Les compagnons de Meo Patacca
ne se le font pas dire deux fois; ils se précipitent, à la suite de leur chef, vers
le Ghetto, qu'ils attaquent et mettent au pillage pour la plus grande gloire de
Dieu.
C'est par ce bel exploit que se termine le poème de Meo Patacca. Il y avait
bien quelque chose à reprendre dans cette manière leste avec laquelle ce héros
met un quartier de Rome au pillage; mais devait-on y regarder de si près avec
des juifs? Joseph Berneri , l'auteur du poëme, n'a donc pas hésité à le dédier
à l'illustre D. Clément Rospigliosi, depuis Clément XI; aussi ce poème est-il
très-orthodoxe, c'est un des livres favoris du peuple romain, et naguère en-
core Pinelli l'a illustré de ses compositions.
Berneri a chanté le plus glorieux exploit de Meo Patacca. Depuis son héros
a beaucoup déchu. Quand le poignard fut prohibé, Meo Patacca, ayant per-
sisté à en faire usage, se fit une mauvaise affaire avec les sbires , et fut obligé
de gagner la Macchia , et de chercher fortune sur les routes de Piperno et
d'Itri. II n'en veut pas aux pauvres diables ; ce sont les riches seulement qu'il
rançonne. S'ils n'ont pas sur eux d'argent comptant, il les emmène avec lui
dans la montagne, et il adresse à leurs parents et à leurs amis une demande
de fonds fort pressante que le prisonnier apostille. Si les parents et les amis
sont trop longtemps à délier les cordons de la bourse, nouvelle missive à la-
quelle il joint une des oreilles du prisonnier. Si par hasard ceux-ci sont tout à fait
récalcitrants, Meo Palecca envoie l'autre oreille que le nez ne tardera pas à
suivre, car Meo Patacca a une volonté , il tient scrupuleusement sa parole ,
et ce qu'il a juré de faire, il le fait. Meo Patacca n'en est pas moins un excel-
lent catholique. 11 va à la messe et au salut le plus souvent qu'il peut, au
risque même de se laisser prendre parles carabiniers, qui du reste ont pour
lui beaucoup de respect. Il porte sur la poitrine la sainte croix avec ses mys-
tiques inscriptions ; il croit fermement aux miracles , et il raconte en se signant
que son grand-père faisait ferrer sa mule par saint Albo. Qu'était-ce donc que
.saint Albo? Un maréchal ferrant d'une grande piété et qui avait reçu le don des
miracles. Lorsqu'on lui amenait un cheval, il lui Otait tout simplement le pied,
le portait à sa forge, y clouait un fer, et puis le rajustait à la jambe au moyen
d'une prière et d'un signe de croix.
Quelle que soit la vivacité de son esprit et la singularité de son caractère,
Meo Palacca est plutôt un héros épique qu'un héros dramatique. Il a cepen-
dant adopté le théâtre de Fallu corda; c'est là qu'il ligure dans une foule de
petits drames à coups de bâton. On a remarqué néanmoins qu'il n'était plus
si méchant homme qu'autrefois, et que, par instants, et grâce peut-être aux
inspirations de la censure, il avait des retours à la vertu. Il ne fait plus le
mal pour le plaisir de le faire, et s'il assomme encore le prochain , c'est à son
corps défendant. Nous le retrouvons, par exemple, dans l'une des synagogues
du Ghetto, empruntant l'argent des juifs, au lieu de h' prendre de force,
480 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
comme jadis. Il esl vrai que le bravo a changé de costume , de caractère et
d'état. Au lieu àufungo, delà veste et de la culotte de velours à double rang
de boutons argentés , il a revêtu de méchantes guenilles , et lient, par son cos-
tume bigarré, le milieu entre Briguelo et Polichinelle. Il a aussi beaucoup
perdu de son altière prepotenza ; la preuve , c'est qu'au lieu de prendre il
emprunte, et qu'au lieu de commander il supplie. Les juifs qui l'ont reconnu
et qui lui gardent rancune lui prêtent quatre écus à condition qu'il en rendra
douze. Meo Patacca consent à tout, résolu qu'il est à ne rien rendre du tout ;
mais les juifs, qui connaissent leur homme, exigent encore une petite forma-
lité avant de lui compter son capital : c'est qu'il se fasse juif. Meo Patacca,
qui a grand besoin des quatre écus , consent encore; alors les rabbins le sai-
sissent et s'apprêtent à le circoncire. Meo Patacca avait oublié cette cérémonie
préalable. A la vue de la lancette que tient un des opérateurs , il retrouve son
caractère primitif, et c'est alors qu'il se met dans une terrible colère , et
qu'avec son gros gourdin, il les assomme sur la place.
Marco Pepe esl le seul des compagnons de Meo Patacca qui ose lui tenir
tête. Marco Pepe a les dehors encore plus formidables que son ami, et quand
il met le poing sur la hanche, que , se posant en matamore , il roule ses gros
yeux et jure perBacco ou la santissima madonna, on croirait que rien ne
pourra résister à un si terrible champion. Mais si , par hasard , Meo Patacca
se facile , ferme le poing ou lève le bâton , Marco Pepe se fait petit et dispa-
raît si lestement, qu'on dirait que la terre s'est ouverte sous ses pieds. On le
cherche, on l'appelle; où est Marco Pepe? Marco Pepe ne répond pas ; il s'est
évanoui en fumée, ou bien , blotti entre deux bornes , caché dans un sillon,
il attend que la colère de Meo Patacca soit passée. Malgré ses accès de pol-
tronnerie et l'horreur qu'il a pour le bâton, Marco Pepe n'est pas moins l'in-
séparable compagnon de Meo Patacca ; c'est son contradicteur et son compère,
son souffre-douleur et son ami. Il le suit comme son ombre, copie ses gestes,
imite les inflexions de sa voix, convoite le même fiasco d'Orvietto et se pas-
sionne pour la même maîtresse. Il est vrai que Meo Patacca est toujours l'a-
mant préféré, qu'il caresse les belles éminentes à la barbe de son débonnaire
rival , et qu'il ne lui passe la bouteille que lorsqu'elle est tout à fait vide.
Marco Pepe ne diffère de son compagnon que par un point capital, c'est que
Meo Patacca ne craint rien , et que lui , Marco , a peur de tout. Marco Pepe ,
en effet, est le plus turbulent et en même temps le plus pacifique des habitants
de Traslevere. C'est un tapageur timide, un poltron criard ; les Romains qui
ont des prétentions au courage le renient , et disent que Marco Pepe est un
Napolitain naturalisé. Il y a une chose certaine, c'est que Marco Pepe s'était
fait connaître, sous ce même nom, bien antérieurement à la révolution de Na-
zies de 1820. Le caractère de Marco Pepe a beaucoup d'analogie avec celui de
Falstaff. 11 esl jovial, conteur et quelque peu philosophe; les femmes qui le
repoussent ne méritent, à son avis, ni un effort, ni un soupir, el le laurier
n'est pour lui qu'une plante tout à fait vulgaire, qui sert plus encore à cou-
ronner les jambons que les héros.
Les Romains prétendent que ces types de Meo Patacca et de Marco Pepe ont
tout à fait vieilli , et que ces deux personnages ne sont plus en aussi grande
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 181
faveur qu'autrefois auprès du peuple. Ils ont certainement beaucoup à faire
pour lutter contre les susceptibilités de la censure et contre l'inconstance du
public, que séduisent les belles manières et les joyeux et élégants propos de
Cassandrino, son rival lilliputien.
Cassandrino a, en effet, d'énormes avantages sur le mauvais drôle de Tras-
tevere. C'est un homme d'un âge fort mûr, mais jeune de manières; Cassan-
drino, malgré la cinquantaine, est aussi leste qu'un séminariste. Il est tou-
jours bien poudré , bien peigné, coiffé d'un joli tricorne, et, à le voir dans son
bel habit rouge, qu'on croirait taillé dans le manteau écarlate d'un cardinal,
on le prendrait presque pour un porporato. Sa culotte est rouge comme son
habit, ses bas blancs sont bien tirés , ses souliers sont luisants , et son linge est
d'une blancheur irréprochable. Cassandrino , comme tous les bourgeois ro-
mains, a l'usage du monde et une entente parfaite des hommes et des choses;
il sait médire et flatter à propos , fait la sourde oreille quand on lui dit de
dures vérités, et il faut qu'on l'ait cruellement poussé à bout pour qu'il laisse*
échapper un juron ou un mot grossier. Il peut avoir des moments de mécon-
tentement et de mauvaise humeur , mais il est presque sans exemple qu'il se
soit jamais mis en colère. C'est à ces aimables qualités, et surtout à la finesse
d'esprit qu'il cache sous des dehors modestes, que le petit personnage doit la
singulière faveur dont il jouit auprès du peuple romain, auprès de Romani
et des Popolanti surtout, c'est-à-dire des habitants de la nouvelle Rome.
Ceux-ci font fi de Meo Patacca, et l'appellent paltone ou villano.
Nous ne voulons en aucune façon discuter le plus ou moins de mérite dra-
matique des petites comédies qui sont représentées chaque soir au théâtre
du palais Fiano. Nous voulons seulement faire connaître le personnage
qui en est le héros , personnage typique , et dont les habitudes, les faiblesses
et les ridicules nous initient merveilleusement à la connaissance du caractère
romain.
Entrate , ô signori! nous crie le portier du théâtre. Nous payons six
baiocques, et nous entrons. La compagnie est tout autre que pouvait le faire
redouter la modicité du prix. Six baiocques, c'est une somme pour un Romain.
La bourgeoisie seule fait de ces dépenses-là pour son plaisir; la canaille est
donc restée ù la porte.
Ce soir-là , nous avions le Voyage à Civita-Fecehia et une pièce féerique
avec ballet.
Cassandrino , comme tous les vieux garçons, s'est aperçu un beau jour qu'il
s'ennuyait affreusement. Il s'accorde cependant toutes les petites douceurs et
se fait tous les jolis cadeaux qu'un vieux garçon à son aise peut se faire.
L'habit qu'il porte, il en a fait venir le drap de France , c'est le tailleur de Son
Excellence qui l'a confectionné. Un de ses amis qui arrive de Genève lui a
vendu une belle montre à répétition, qui est un bijou pour le travail et l'exac-
titude ; Cassandrino la fait sonner. Enfin , la veille encore, il a changé sa ta-
batière d'écaillé contre une tabatière d'or. Que de raisons pour être heureux!
et cependant le pauvre Cassandrino s'ennuie. Vanitra con oliva qu'on lui
sert pour le régaler lui paraît coriace ; les olives sont rances, et il trouve amer
le vin d'Orvietlo que lui verse sa gouvernante. Sa gouvernante elle-même lui
182 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
déplaît , elle vieillit; Cassandrino la gronde, mais, comme il parle haut, le
son de sa propre voix lui porte sur les nerfs. Enfin , il est si dégoûté et si mé-
content de tout, que, s'il n'était pas bon croyant, il se pendrait. S'il ne peut
se pendre, il va du moins mourir de langueur. Sur ces entrefaites arrive un
de ses amis qui lui parle d'un voyage qu'il vient de faire à Civila-Vecchia. Le
voyage à Civita-Vecchia est pour un Romain ce qu'est le voyage à Dieppe
pour un Parisien. « Per Bacco ! je suis sauvé ! s'écrie Cassandrino ; moi aussi,
je vais voyager.» Il fait sur-le-champ ses préparatifs, met quelques pistoles
dans sa bourse, garnit bien sa tabatière , enfourche Griletto, sont petit âne,
derrière lequel il a attaché sa valise, et le voilà trottant sur la route de
Civita-Vecchia, un parasol ouvert sur sa tète pour se garantir de l'ardeur du
soleil. — Ce personnage , il faut en convenir, est ingénieusement inventé. Il
est bien de ce monde; ses habitudes ne sont pas exceptionnelles, et dans une
ville comme Rome, où il est si difficile de cacher un ridicule ou une faiblesse,
on peut toujours, à l'aide d'une parenthèse adroitement jetée ou d'un détail
brodé sur le canevas de chaque jour et connu de tous, lui donner le mérite
de i'à-propos.
Cette fois, Cassandrino a parfaitement choisi le moyen de se désennuyer,
car son voyage est rempli de mésaventures et d'incidents de toute espèce qui
lui font très-vivement sentir l'existence. A peine a-t-il fait deux ou trois milles
sur la voie Aurélia , qu'il rencontre un voiturin qui vient de Civita-Vecchia et
qui se rend à Rome. Cassandrino se croit obligé de saluer les voyageurs et de
leur faire quelques politesses; ceux-ci , qui sont en goguette , lui jettent des
pelures d'orange et l'appellent Galeolto , parce qu'il porte un habit rouge.
Pour comble de malheur, Griletto, qui a fait un maigre déjeuner, et qui sent
un sac d'avoine que le voiturin a attaché sous un paillasson derrière le car-
rosse, fait volte-face et suit obstinément le malencontreux équipage. Cassan-
drino supplie, menace, et finit par se mettre dans une terrible colère contre
son opiniàlre monture. Bataille entre Cassandrino et l'âne qui gambade , jette
à terre son cavalier, et s'enfuit en emportant la valise et les provisions du
malheureux voyageur.
Nous retrouvons Cassandrino à Yosteria de Mala-Grotta. Il a rattrapé son
âne, mais il a perdu son parasol. Il est tellement couvert de poussière , qu'on
a peine à distinguer la couleur de son habit; il est en outre si cruellement
contusionné, qu'il ne peut s'asseoir, quoiqu'il soit rompu de fatigue, et la
sueur ruisselle si abondamment de tous ses membres, que comme Biblis , il a
peur de se changer en fontaine. Le début est rude pour un homme qui aime
ses aises; aussi est-il déjà quelque peu dégoûté des voyages; cependant il s'en
faut qu'il soit au bout de ses peines.
Cassandrino, en arrivant ù Yosteria de Mala-Grotta, a donné ordre à
l'hôte de lui préparer un bon repas et de lui servir de son meilleur vin. Tan-
dis que le dîner se prépare, Cassandrino, toujours tendre, et qui trouve l'hô-
tesse à son goût, papillonne autour d'elle, et, quand l'hôte tourne le dos,
essaye de lui ravir un baiser. L'hôle s'est aperçu de la manœuvre du Lovelace;
il feint de n'avoir rien vu, mais lorsque Cassandrino se retourne pour em-
brasser sa femme, le rustre lui renverse sur les pieds un chaudron rempli
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 183
d'eau à peu près bouillante. Cassandrino, rappelé de son paradis par cet
avant-goût des peines de l'enfer, pousse des cris terribles. Fort heureusement
pour lui l'eau n'était pas encore en ébullilion, autrement il aurait eu les deux
pieds cuits. Il en est quitte pour quelques échauboulures et pour une cuisson
si douloureuse, qu'il en perd absolument l'appétit. 11 ne faudra pas moins
payer le copieux repas qu'on lui sert et auquel il ne peut toucher. En se le-
vant de table, il met bien un poulet dans sa poche ; mais en se rasseyant il ou-
blie le poulet, et son bel habit rouge est tout taché. Au moment de partir,
l'Iiôte lui présente son compte. Cassandrino cherche vainement sa bourse j
sans doute il l'aura perdue au moment de sa chute. Il est obligé de donner sa
montre de Genève en gage à l'aubergiste, qui ne veut pas le laisser partir sur
sa lionne mine. L'aubergiste consent à lui remettre une dizaine d'écussur ce
gage ; Cassandrino les accepte en se résignant, et le voilà reparti sur son âne,
qui paraît plus raisonnable.
Dans la scène suivante, Cassandrino arrive sur le théâtre poursuivi par des
brigands. Griletlo s'est emporté; Cassandrino, à demi désarçonné, fait de
vains efforts pour le modérer et pour retrouver l'équilibre, il finit par tomber
lourdement au pied d'un grand arbre; mais comme les brigands approchent et
qu'il entend leurs grosses voix , il se relève aussitôt, et la peur lui rendant
toute son agilité, il grimpe au haut de l'arbre, aussi lestement que pourrait le faire
un habitué du mât de cocagne , et se cache dans le feuillage. Les brigands ne
lardent pas à paraître. Barbone les commande. Barbone est., je crois, le der-
nier chef de bande qui ait fait trembler les Romains. Ses soldats sont armés
jusqu'aux dents, et profèrent de terribles menaces contre le misérable qui les
fait courir depuis si longtemps. S'ils l'attrapent, ils se proposent de lui faire
souffrir mille tortures; ils le crucifieront, le feront rôtir à petit feu. Cassan-
drino se fait le plus petit qu'il peut; que n'a-t-il les ailes des oiseaux qui vol-
tigent autour de lui! Il consentirait dans ce moment à troquer sa coquette
enveloppe contre celle d'un corbeau ou d'un hibou ; il consentirait à tout pour
ne plus être Cassandrino.
Les voleurs, après avoir fouillé toutes les ornières, toutes les touffes de
genêts, commencent à croire que le drôle leur a échappé et font mine de vou-
loir se retirer, quand tout à coup le malheureux , qui pour se distraire a eu la
fatale idée de humer une prise de tabac , élernue d'une façon bruyante. Les
voleurs lèvent les yeux et aperçoivent notre homme blotti sur sa branche
comme un écureuil. Vingt carabines sont aussitôt braquées de son côté. 11 faut
voir l'agilité surprenante de Cassandrino grimpant de branche en branche et
entendre ses supplications, ses invocations et ses attendrissantes apostrophes
quand il se trouve le point de mire de ces coquins. Il finit par descendre ou
plutôt par se laisser tomber de l'arbre, car ses forces l'abandonnent. Les bri-
gands l'ont dépouillé en un clin d'oeil. L'un d'eux s'empare de son bel habit
rouge , un autre prend sa tabatière d'or, un autre son foulard anglais, et si on
lui laisse sa culotte et sa chemise, c'est que le théâtre Fiano est astreint à
respecter certaines convenances morales que la parfaite nudité du héros pour-
rail contrarier. La perruque même du voyageur excite la convoitise d'un co-
quin sur le retour; il s'en empare, et la télé de Cassandrino décoiffée brille
484 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
au soleil comme une vessie soufflée; les brigands, que la tabatière a mis en
belle humeur, plaisantent leur captif et l'appellent coccu&zolo, la citrouille;
des Parisiens auraient dit la coloquinte. — Si nous lui coupions les deux
oreilles , la ressemblance serait plus parfaite encore, dit l'un des brigands. —
Un moment, s'écrie Barbone, sachons auparavant si ses oreilles ne peuvent
être bonnes à quelque chose. — Es-tu riche? demande le brigand à Cassan-
drino. — Non , Excellence , je ne suis qu'un pauvre homme. — Mais pour un
pauvre homme tu avais la un bien bel habit rouge? — C'est mon cousin le
cardinal qui me l'a donné, Excellence. — Et cette tabatière d'or? — Excel-
lence, c'est un présent d'un monsignore de mes parents. — A merveille; eh
bien ! prends cette plume et ce papier, et écris sur ce chapeau à ton cousin le
cardinal et à ton parent le monsignore que, s'ils tiennent à te voir encore en
vie, ils t'envoient sur-le-champ mille écus romains pour rançon. Pour leur
prouver que nous ne plaisantons pas , et que ce billet est bien sérieux , nous y
joindrons comme cachet une oreille du coccuzzolo, — ajoute le chef en tirant
son poignard de sa gaîne. Toute la troupe applaudit. Le parterre applaudit
aussi, car l'énergie du brigand lui plaît toujours , et ces bouffonneries sont à
son adresse. Cassandrino se débat et cherche à s'enfuir. On l'entraîne vers le
chef, et malgré ses cris et ses supplications il court grand risque d'avoir les
deux oreilles coupées, quand tout à coup on entend une décharge de mousque-
terie. Plusieurs brigands sont abattus à côté de Cassandrino; les autres s'en-
fuient. Cassandrino , terrifié, se jette à plat ventre; il ne se relève que lors-
qu'il se trouve au milieu des carabiniers qui viennent de surprendre les
brigands. Cependant ses infortunes ne sont pas encore à leur terme. Les cara-
biniers ne croient pas un mot du récit qu'il leur fait; ils le prennent pour
quelque brigand sournois. Ils lui lient donc les poignets, le font monter sur
l'âne qu'ils ont retrouvé , et le ramènent à Rome escorté par les paysans, qui
l'appellent ladrone, malandrino 3 et qui se promettent bien de l'aller voir
pendre. C'est ainsi que finit le voyage à Civita-Vecchia.
On voit déjà par ce récit quelles sont les allures du héros des burattini; on
comprend sur-le-champ que son âge et ses habitudes de vieux garçon d'une
part, et de l'autre sa trop grande tendresse de cœur, le rendront victime d'une
foule de mésaventures comiques, dans lesquelles sa douceur, sa politesse,
son savoir-vivre et ses autres belles qualités doivent tourner contre lui. Ce ne
sont guère là que des intentions comiques sans doute, mais ces intentions
sont heureuses; elles donnent lieu à des développements de caractère parfai-
tement vrais et à d'intéressantes éludes de mœurs. Ce que l'analyse ne peut
exprimer, c'est la vivacité d'action, la prestesse et la vérité pleine d'esprit de
ces bagatelles improvisées la plupart du temps. La gentillesse et l'espièglerie
de ces petits personnages d'un pied de haut ne peuvent non plus se décrire.
Le théâtre Fiano n'est rien autre chose, en effet, qu'un théâtre de marion-
nettes, mais ces marionnettes sont célèbres. Ces petits acteurs de bois luttent
sans trop de désavantage avec les meilleurs comédiens de Rome. Le mécanisme
qui les fait vivre est des plus ingénieux, il faut le dire. La combinaison des
fils qui font mouvoir chacun des membres, en passant dans l'intérieur du
corps, et des plombs dont ils sont lestés , de manière à pouvoir obéir à la
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 185
moindre impulsion donnée , sans perdre jamais leur centre de gravité, permet
d'exprimer jusqu'aux nuances du mouvement ; les yeux aussi sont mobiles et
suivent l'inclinaison de la tête. Les décorations sont excellentes, et la hauteur
des arbres , la grandeur des maisons , de leurs portes et de leurs fenêtres, sont
parfaitement calculées pour des acteurs de douze pouces de haut. Ce qui prête
par-dessus tout à l'illusion, c'est le naturel et la vivacité du dialogue impro-
visé, dialogue toujours gai, toujours spirituel, et qui du moins a le mérite
de I'à-propos, ce qui à Rome est une véritable bonne fortune. Il n'est donc pas
surprenant que les Romains raffolent de Cassandrino , et qu'ils remplissent
chaque soir la petite salle du palais Fiano. Ils y rencontrent un ingénieux
écho de leurs médisances, et trouvent l'occasion de rire malignement, sans
presque rien dépenser, ce qui pour eux n'est pas le moindre des mérites.
Mais quelle est l'âme qui anime ces petits acteurs de bois , et qui leur souffle
si à propos ces quolibets piquants , ces plaisantes reparties, et toutes ces drô-
leries satiriques, qui souvent amusent Rome tout un mois? Ce charmant im-
provisateur, qui réunit à lui seul la verve de Carmontel, la finesse de Théodore
Leclercq, le naturel parfait et la bonhomie comique d'Henry Monnier, c'est
le bon M. Cassandre, joaillier du Corso. Pendant le jour vous le voyez dans
sa boutique, la lime ou les pinces à la main, ajustant une pierre sur sa
monture, ou fermant les anneaux d'une chaîne. Ne croyez pas trop à sa grande
application, et voyez comme le bonhomme, tout absorbé qu'il semble, regarde
sournoisement par-dessus ses lunettes ce qui se passe dans la rue. Un geste
singulier l'a-t-il frappé, le soir même vous le verrez reproduit le plus exac-
tement du monde au théâtre Fiano. Il y a toujours à Rome quelques fats de
passage que leurs ridicules rendent célèbres; quand notre joaillier aperçoit
quelqu'un de ces messieurs dans le rayon de sa boutique, il quitte sa besogne
et se place sur le devant de sa porte pour le bien étudier; quelquefois même
il se hasarde à le suivre, attrapant au vol quelques phrases singulièrement
accentuées qui le soir feront les délices du parterre de Fiano. M. Cassandre,
que le hasard seul a fait l'homonyme de Cassandrino, tout à la fois impré-
sario, maestro et acteur, est donc en même temps un adroit et profond obser-
vateur, et par dessus tout cela il est doué de l'heureuse faculté de pouvoir
reproduire ce qu'il a observé avec une verve infatigable, et en faisant vibrer
fortement la corde comique. M. Cassandre est un Molière au petit pied auquel
il n'a peut-être manqué , pour arriver ù la renommée, qu'un champ plus vaste,
c'est-à-dire un grand théâtre avec de bons acteurs vivants, et un pays où la
censure n'existe pas. Les Romains prétendent que depuis un an ou deux le
bonhomme commence à vieillir, qu'on s'en aperçoit ù un peu de radotage et
à une certaine stérilité d'invention dans les canevas et le dialogue, qu'on ne
l:ii aurait pas reprochés il y a quelques années. Nous n'avons pu juger du plus
ou moins d'exactitude de ces critiques; tout ce que nous savons, c'est que
M. Cassandre nous a fait passer de fort agréables soirées. Mais revenons au
théâtre Fiano.
Cassandrino dilettante c imprésario est l'une de pièces les (dus amusantes
de son répertoire. C'est une suite de scènes folles et singulières, imitées la plu-
part d'une comédie de Sograli. Les mœurs et les ridicules retracés dans celle
186 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
petite composition n'ont pas d'analogues en France, et nous font connaître
tout un coin des mœurs italiennes ; nous l'analyserons donc avec quelque
détail.
Cassandrino s'est trouvé pris tout à coup d'une belle passion pour la mu-
sique, un peu tard, il est vrai; mais comme toutes les passions sur le retour,
la sienne est excessive , et il veut à toute force la satisfaire. Non content d'écou-
ter, il pratique. Un jeune maestro de ses amis, qui le flatte pour en tirer quel-
ques écus , lui persuade qu'il a une voix de soprano magnifique , qu'il excelle
surtout dans le falsetto (la voix de tête), et qu'au besoin il remplacerait Davide
ou Pacchiaroiti. Cassandrino s'essaye donc dans les falsetti, et poursuit de sa
voix aigre et chevrotante tout ceux qui viennent le visiter. Sa passion étant
arrivée au plus haut degré, il avise un moyen merveilleux de la satisfaire. Il
loue la salle de théâtre de Monlefiascone , et le voilà imprésario. II recrute à
grand renfort d'écus le tenore , la prima donna , le basso contante, le basso
buffo ; il se réserve les parties les plus élevées, où brille le falsetto. Puis il
achète à l'un des vingt poètes de Monlefiascone le librello de Crolinda (Clo-
rinde), qui lui coûte six écus, et il charge son jeune ami le maestro de faire
la musique de ce poème , lui recommandant surtout de lui ménager les falsetti
les plus brillants.
Le plus difficile n'est pas de recruter la troupe , d'acheter le poème et d'en
composer la musique ; c'est de mettre tout ce monde d'accord , et d'accord de
toutes les manières. Cassandrino est plein d'ardeur; il connaît les hommes, il
sait ménager leurs passions; son éloquence est insinuante, sa conduite poli-
tique ; quelque difficile que soit cette entreprise, il la mènerait donc à bonne
fin , s'il pouvait triompher de deux grandes faiblesses, de sa passion pour la
musique d'abord , et de l'amour plus positif dont il vient d'être subitement pris
pour la prima donna de son théâtre.
Malheureusement Cassandrino a pour rival le maestro. Le maestro est dans
toute la fleur de la jeunesse. 11 aime le plaisir et la bonne chère; ses cheveux
sont blonds , ses yeux bleus , son esprit est plus séduisant encore que sa per-
sonne , et il porte un bel habit vigogne. On reconnaît sur-le-champ à ce por-
trait Rossini, fameux par les ravages qu'il a faits parmi les reines de théâtre
et les duchesses italiennes , fameux surtout par ce bel habit vigogne qui mit
en gaieté toute la salle A"1 Argentine , le jour de la première représentation du
Barbier, et qui faillit faire tomber la pièce. Le moyen de lutter contre un si
formidable rival ? Cassandrino, après l'avoir longtemps cherché, croit enfin
l'avoir trouvé. Il remplace sa perruque poudrée par une perruque blonde, il
saupoudre de jaune ses sourcils blancs, il quitte le surtout écarlale, il en-
dosse un habit vigogne, et, dans cet accoutrement vainqueur, il se présente
à son adorée. Celle-ci feint malicieusement de ne pas le reconnaîlre ; et comme
il s'est fait annoncer sous le nom d'Ettore Cassandrino : — Vous êtes sans
doute le fils de ce bon M. Cassandrino? lui dit-elle avec une feinte affabilité.
— Nullement, madame. — Vous êtes donc son neveu? — Pas davantage. —
Vous avez tort de vous en défendre; M. Cassandrino est un bien respectable
vieillard. Je suis persuadée qu'il n'a oublié aucun de ses neveux dans son tes-
tament. Le pauvre homme ! il est bien cassé ; encore un an ou deux, et chacun
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 187
de vous aura sa part. — Je le croyais au contraire un homme dans toute la
force de l'âge, sage, rangé , et surtout extrêmement généreux... On le dit aussi
excellent comédien. Peut-être a-t-il voulu rire et mystifier ses nouveaux cama-
rades. — Lui , sage , oh ! non pas ; c'est un vieux débauché , qui se donne les
airs défaire la cour à toutes les jolies filles. — Il n'en adore qu'une seule, et
c'est.... — Ne me parlez pas de sa générosité ; il est si avare, qu'il n'a pas en-
core fait le plus petit présent aux dames de la troupe qu'il a rassemblée. —
C'est qu'il ne veut leur en faire que de magnifiques. — Je n'en crois rien. —
Tenez , par exemple, il m'a chargé de vous offrir celle bague ; c'est un superbe
brillant qu'un juif de Civita-Vecchia lui a vendu.
Cassandrino veut passer au doigt de la prima donna un anneau orné d'une
énorme pierre. — Ce brillant m'a tout l'air d'un morceau de cristal taillé? —
En conscience, c'est un diamant de la plus belle eau. — Oui, d'une aussi belle
eau que celle que contenaient les carafes auxquelles il a pu autrefois servir de
bouchon. — Vous êtes une ingrate !... Eh bien ! pour vous convaincre de l'af-
fection qu'il vous porte, il a encore voulu que je vous misse au cou cette su-
perbissime chaîne. — Non pas, non pas ; je ne porterai jamais ses chaînes,
surtout ses chaînes de cuivre. — Ah ! cruelle!... il porte bien les vôtres, et les
vôtres sont-elles dorées... Croyez-moi, écoutez-le, aimez-le, et, possédât-il
tous les (résors de la terre, il les partagera avec vous ; son palais de Rome,
rempli de magnifiques tableaux, sa belle villa de Montefiascone , deviendront
votre palais et votre villa!...
Ce dialogue ne manque , comme on voit, ni de grâce , ni de finesse; il est
de plus franchement comique, et il exprime d'une manière fort heureuse ce
mélange de passion et de timidité prudente d'un amoureux de soixante ans.
Mais lorsque Cassandrino, qui peu à peu se livre avec plus de confiance à sa
passion, parlant tantôt au nom de son oncle supposé , tantôt en son propre
nom , se met à faire, avec la ridicule vanité d'un vieux garçon , l'inventaire
détaillé de son palais et de sa villa , nommant le tapissier qui les a décorés ,
les marchands à la mode qui lui ont vendu ses meubles , son argenterie, ses
livres, ses tableaux , la scène devient excellente , et il est impossible de ne pas
rire aux larmes en voyant le malheureux suer sang et eau pour faire entrer
dans la tête de la coquette prima donna , et cela sans se donner trop de ridi-
cule, cette proposition si simple : mon rival est jeune et beau, mais moi je
suis riche , bien placé dans le monde , et ma personne ne manque pas non plus
d'agrément.
Celte scène est d'un comique d'autant plus fin que Cassandrino a la con-
science de son âge et de ses imperfections , et que doutant de lui , il s'efforce
de faire pencher la balance en sa faveur, grâce à tous ces petits avantages
qu'il regarde comme lui étant en quelque sorte personnels. Lorsqu'à l'aide de
celte éloquence positive il croit avoir réduit la cruelle, il sort de sa prudente
réserve et se précipite aux pieds de la prima donna 5 celle-ci se penche vers lui.
et lui arrachant sa perruque blonde, elle le regarde fixement «puis poussant
de grands éclats, de rire, elle s'enfuit en s'écrianl : C'est lui ! c'est bien lui !...
Tout autre à la place de Cassandrino serait découragé; lui, au contraire,
sent redoubler sa passion. — Patience passe science, se dit-il , je puis ne pas
188 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
lui plaire aujourd'hui; mais les femmes sont changeantes, et puisqu'elle ne
m'aime pas aujourd'hui , il est probable qu'elle m'aimera demain. Pour se con-
soler, il se rappelle les succès de sa jeunesse. Ce monologue de Cassandrino,
rempli de parenthèses et de digressions, est aussi fort plaisant , surtout quand,
à la suite de ces maximes générales à l'aide desquelles il essaye de se donner
du cœur, il en vient au détail des petites infirmités qui , bien qu'il soit encore
à la fleur de l'âge , lui rendent assez pénible le métier d'amoureux. — D'abord
il dort mal, mais cela tient à l'excès de chaleur de son sang. Il regrette aussi
les six dénis qui lui restaient , et qu'il a remplacées par un râtelier qui le gêne
cruellement , et qu'il craint de voir tomber dans son assiette ou d'avaler toutes
les fois qu'il mange avec appétit. Il se sent en outre fort gêné par son habit
vigogne et par son pantalon , que le tailleur anglais de la rue du Babouin a
fait si juste , qu'une fois à genoux il lui est fort difficile de se relever. Sa com-
plainte ne finirait pas si tout à coup il ne se rappelait qu'on l'attend pour la
première répétition de l'opéra de Crolinda.
Auteurs et acteurs sont réunis dans le ridotto (foyer) du théâtre de Monte-
fiascone, autour d'un méchant piano auquel le maestro est assis. Le ridotto
sert en même temps de salle de répétition et de cuisine pour la troupe, et, tandis
que les virtuoses s'exercent, le tournebroche marque la mesure. Rien de vif et
de plaisant comme les débats de ces pauvres diables de musiciens. L'amour-
propre le plus naïf et le plus exalté, l'ambition la plus folle, tournent la tête
de ces grotesques personnages, et tous étalent à la fois les prétentions les plus
extravagantes. Le ténor est Napolitain, et ne peut prononcer que la moilié des
mots ; le basso, de son côté, veut que chaque morceau à effet qu'il doit chauler
finisse par le mot patria , parce qu'il sait que les provinciaux applaudissent
toujours ce mot avec fureur. La prima donna , qui autrefois a débuté au cirque
de Guerra, et qui excelle dans l'équitation, exige absolument que sa première
entrée ait lieu à cheval, et que ce cheval soit blanc ; il faut , eu outre , que les
mois amore et speranza, sur lesquels elle s'est particulièrement étudiée à
faire des roulades, remplacent tels autres mots du libretto. Ces conditions rem-
plies, la répétition commence.
Le basso est enrhumé et chante du nez comme un rabbin. Le lenor a une
admirable voix; malheureusement il prononce à la napolitaine, et il est im-
possible de comprendre un mot de son rôle. La prima donna est sans doute
excellente écuyère, mais elle ne peut saisir sans fausser le passage de tel ton à
tel autre ton ; enfin les falsetti de Cassandrino égayent toute la troupe, qui ne
cesse de rire que pour se révolter contre le maestro. Le maestro, de son côté,
est furieux contre chacun des acteurs, qui ne comprennent pas sa musique. Aux
mois piquants succèdent les personnalités cruelles. Quels que soient les griefs
de Cassandrino contre le maestro son rival, comme il voit que son opéra va
manquer, il essaye de s'interposer entre ces disputeurs acharnés; ses efforls
sont vains, et il dépense en pure perte toute son éloquence mielleuse. Le poète
s'acharne contre le maestro, qui l'appelle pultone (gueux); les épithètes les
plus brutales sortent à la fois de toutes les bouches; le ténor se fâche en na-
politain, la prima donna crie de la gorge, le basso mugit comme un bœuf,
tous frappent à la fois du poing sur le misérable piano, qui chancelle, tombe
LE THÉÂTRE EM ITALIE. 189
avec fracas, et se brise en mille pièces; les dispuleurs en ramassent les mor-
ceaux et se les jettent à la tête. La prima donna a subitement quitté le champ
de bataille; le maestro, après avoir souffleté le poète , s'est empressé de la
suivre. Peu à peu l'harmonie commence à renaître dans la troupe, tout à l'heure
en si grand désaccord ; c'est alors que l'on s'aperçoit de l'absence du maestro
et de la prima donna ; on court après eux , on les cherche de tous les côtés, et
bientôt on apprend que tous deux roulent en chaise de poste sur la roule de
Florence, emportant, l'une ses appointements, l'autre le prix de son opéra ,
que Cassandrino a payé d'avance. C'en est fait, le malheureux imprésario
voit s'évanouir du même coup ses espérances de gloire, de fortune et d'amour.
Crolinda ne sera pas joué, et il va lui en coûter pour la location du théâtre
et des acteurs deux milliers d'écus. Mais ce n'est pas son argent qu'il regrette ,
c'est l'ingrate qui s'est enfuie !
Outre ces petites comédies de mœurs et ces parades satiriques, le théâtre
Fiano a encore ses mélodrames fantastiques et ses ballets. Ces pièces à grand
spectacle sont le triomphe de la mécanique. Les bons et les mauvais génies,
les géants et les nains, les magiciens et les fées, le diable et toute sa séquelle
sont les personnages ordinaires de ces pièces, dans lesquelles Cassandrino
remplit toujours le rôle le plus important, démolissant les géants, narguant
les magiciens , courtisant les sylphides et les fées, et sablant l'orvietlo à la barbe
du diable, quand le diable ne lui escamote pas subtilement le verre de vin de
six lignes de haut qu'il vient de remplir avec (anl d'adresse.
Dans l'une de ces folies , Cassandrino, protégé par une fée, se rend dans le
château d'un malandrin qui a trois fois sa taille, et dont il aime la fille. « Si le
géant le menace, el que tu veuilles rompre le charme, lui dit la bonne fée,
saute-lui à la barbe, il ne pourra plus te faire aucun mal , et deviendra ton
esclave soumis. » Cassandrino est d'abord parfaitement accueilli par le géant.
« La fée se trompait, se dit- il à part; ce géant-là est le meilleur enfant du
monde. » Le géant prend de l'humeur et se fâche. « La fée pourrait bien avoir
dit vrai; maudit géant! prends garde à la barbe. » Le géanl devient insolent
et menace. « Ah ! malandrin, nous allons te mellre à la raison. » Le géant ap-
pelle ses gardes, et veut le faire décapiter. « Allons, l'instant est venu ! cou-
rage, mon ami ! » Et Cassandrino se pend à la barbe du colosse, qui n'est plus
que son très-humble serviteur. Ces pièces finissent par des divertissements et
des ballets admirables de naturel el de mouvement. Ces petites poupées font
les ronds de jambe les plus étonnants, se donnent des grâces, battent des en-
trechats et pirouettent à qui mieux mieux. Les solos surtout sont merveil-
leux; c]est la parodie la plus amusante des premiers sujets de San -Carlo
ou de la Scala. L'illusion est vraiment singulière. Mais croirait-on jamais
que la pudique censure romaine ait eu la folle idée de faire porter des cale-
çons bleu de ciel à ces ballerines de dix pouces de haut? Pour compléter le
ridicule, il aurait fallu interdire les coulisses du théâtre aux spectateurs,
auxquels les voluptueux ronds de jambe de ces dames auraient pu donner des
idées.
Nous achèverons de faire connaissance avec Cassandrino en le suivant au
milieu des fêles populaires du pays. C'est là surtout qu'il se montre i'ianchc-
tomï u. 14
190 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
ment Romain, et qu'il se dislingue par une activité d'esprit, une fraîcheur de
sentiment et une mobilité d'allure fort singulière à son âge.
Lorsque les moissons et les vendanges sont faites dans la banlieue de Rome,
qui n'est pas tout à fait aussi inculte qu'on l'a bien voulu dire, lorsque les
premières bouffées des vents du nord ont rafraîchi l'atmosphère embrasée et
emporté les fièvres d'été, le peuple romain se repose avec abandon des énor-
mes fatigues que lui ont causées une vingtaine de journées de travail, durant
lesquelles les uns ont rempli leurs caves et leurs greniers , et les autres ont
gagné quelques écus en les aidant. C'est le moment des fêles d'octobre , les
plus animées après celle du carnaval. Le jardin de la villa Borghèse, ce p;irc
sans égal au monde, est le lieu que les Romains choisissent de préférence pour
se livrer à ces divertissements. La villa Borghèse l'emporle même sur le monl
Testaccio, cetle colline de pots cassés. Des orchestres en permanence et <Ls
jeux de toute espèce s'y établissent ; on y boit du vin d'Orvieltoet du vin doux
autant que la bourse et la cervelle le permettent ; on y mange autant que des
Romains peuvent manger; on y gambade, on y danse, on y chaule, on y
hurle. C'est un spectacle de folle licence, de joie effrénée. La villa Borghèse ,
durant ces jours des fêtes d'automne , présente la fidèle image de ce pays de
Cocagne si admirablement décrit par les poêles populaires du pays. De tous
côtés, on y voit des feux de joie , des arcs de triomphe , de la bonne chère;
de tous côtés retentissent les chants et le bruit des instruments , et coulent
des fontaines de bon vin (1); de tous côtés, au lieu des fades odeurs de la
myrrhe et de l'encens , on respire les parfums d'excellents jambons ou de cô-
telettes grillées (2).
Cassandrino , en se mêlant aux fêtes de la villa Borghèse , a fait la rencon-
tre d'une belle eminente, et, selon sa coutume, il est devenu subitement
(1) Da fuochi , ed archi , c di Cuccagna un monte ,
Con suoni , e canti , e di buon vino un fonte.
{Poème des Horaces et des Curiaces.)
(2) Cuccagna respondear gli scoglie ed il mare ;
Cuccagna il cielo , el venti imbalsamati
Di mille odor soavi , e sensa pare
Che spirando veniar di tutti i lali ,
Non d'incenso , di mirra , ovver di costo ,
Ma d' salami, di braggiole arrosto.
« Cocagne, répondaient les rocs et la mer; Cocagne, redisaient le ciel et les vents
embaumés de mille odeurs suaves et sans égales, non pas de celles de la myrrhe et de
l'encens, mais des parfums du jambon et des côtelettes rôties, v
[Le pays de Cocagne, par Rossi.)
Dans ce pays , selon l'auteur, les petits cochons croissent tout rôtis sur les utbres ,
et crient aux passants : Venez me manger. Les côtelettes servent de feuillage el les
jambonneaux de figues, etc. Ce poème rappelle un peu les Fantaisies de Cyrano de
Bergerac et le Voyage à Vile des l'iaisirs de Fénelon,
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 191
amoureux. Disons d'abord que les eminentes de Rome sont les femmes des
marchés, qui , dans ces grandes occasions, ne portent que des robes de soie
des couleurs les plus vives, et qui ne se croient pas décemment vêtues, si elles
ne se couvrent de rubans bigarrés comme les madones. Cassandrino , depuis
qu'il voit folâtrer autour de lui toutes les nymphes de la villa Borghèse, a des
retours de jeunesse extraordinaires; c'est au point qu'il finit par se tromper
lui-même, et qu'il n'est pas bien certain d'avoir passé la cinquantaine. A-l-il
des cheveux blancs? 11 en doute fort; si sa tête est parfaitement blanche, c'est
qu'il la poudre tous les malins. En faisant ces réflexions, il accoste Vemi-
nente .• « Le miel semble couler de vos lèvres avec chacune de vos paroles ,
lui dit-il galamment, et vos dédains ont la douceur de l'huile de Lucques (1). »
A la suite de ces aimables propos , il lui offre pour un paoletlo de friandises.
Veminente n'a garde de refuser. Cassandrino, encouragé par ce premier
succès , hasarde une déclaration plus claire. Veminente est sur le retour; elle
songe dès lors à se faire épouser, et répond au vieux garçon avec une sorte
de timidité encourageante qui lui fait perdre la tète; puis , sans lui laisser le
temps de se reconnaître, elle le présente à son père le corroyeur, à son oncle
le charcutier, à son cousin le fruitier. Cassandrino salue très-profondément
chacun de ces intéressants personnages, et chacun d'eux a grand soin de lui
parler comme à un futur membre de la famille. Cassandrino se trouve en-
gagé; mais comme Veminente lui semble adorable , il en prend fort bien son
parti.
Ce qui fait tout le piquant de cette scène de la présentation , c'est l'air de
politesse parfaite de Cassandrino et le beau langage qif il affecte d'employer
avec chacun de ses futurs parents, tandis qu'au fond il les méprise souverai-
nement , et qu'il laisse même percer au dehors ce mépris par d'insolents à
parte et parla manière aristocratique avec laquelle il estropie leurs noms. On
voit que si la passion l'emporte , il ne se fait pas illusion ; plus tard il se pro-
met bien de remettre chacun de ces drôles à leur place; c'est avec ce mot
plus tard (pie la faiblesse se tire toujours d'affaire. Cassandrino , comme tous
les vieillards passionnés, songe d'abord à se satisfaire, et remet au lendemain
l'examen du fâcheux côté des choses et la solution des embarras. Ce caractère
est donc très-finement tracé , et les situations qui aident à son développement
sont bien choisies , dénotent une véritable connaissance du caractère humain,
et ne seraient pas indignes d'un théâtre plus relevé. Telle est, par exemple,
cette jolie scène dans laquelle Cassandrino reçoit la visite de deux grandes
dames de sa famille. Le bruit du prochain mariage de leur cousin avec Vemi-
nente est venu jusqu'à elles; elles viennent lui faire des remontrances et ren-
gagent ù ne pas se mésallier en épousant une fille des marchés; au lieu de
songer à déshériter ses parents, ne devrait-il pas penser qu'il a des cheveux
blancs, et qu'il est temps de mener une conduite plus exemplaire? Cassan-
drino a écouté avec un sang-froid merveilleux les remontrances de ses paren-
tes. Quand elles ont fini , il leur fait des compliments sur leur bonne mine ,
(1) Avcle ncl parlare il miele in bocca ,
E i voslri tdegni son' oglio di Lucua.
102 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
leur air de jeunesse et l'excellent goût de leurs parures. Celles-ci reviennent
à la charge ; Cassandrino les accable de choses flatteuses, leur parle de leurs
enfants , qui sont de petits prodiges , et il demande à la plus vieille des nou-
velles de son chien Parpaglione (papillon), qui est bien la plus délicieuse pe-
tite créature qu'il ait jamais vue. Les deux daines s'impatientent, l'appellent
vieux débauché et se lèvent pour sortir. Loin de se fâcher, Cassandrino les
reconduit galamment jusqu'à la porte, les saluant jusqu'à terre et les char-
geant d'un million de compliments pour leurs amours d'enfants et pour l'a-
dorable Parpaglione. Cassandrino, comme on voit, serait dans l'occasion un
diplomate consommé.
Plus tard, nous retrouvous Cassandrino sur le chemin de la villa Borghèse.
II vient de se marier et cherche à s'étourdir. Il lient sous le bras la nouvelle
épousée , et, se mettant au niveau de sa compagne , il chante de sa voix de
tête ces jolis complets d'une chansonnette populaire :
Or che ottobrc c retornata
Sposa mia deletta e bella
Vuo , che andiamo in carretella ,
Fuori, e dentrô la città
A Testaccio o Tor di Valle.
La faremmo i maccaroni ,
Con buonissimi bocconi
Lieti noi sarem cola (1).
Veminente , qui, maintenant qu'elle est mariée, n'a plus de ménagements
à garder, lui répond très-lestement :
Se non ho l'abbito nuovo.
Con un altro cappelleto,
Sposo mio, comme ci mello
La campagna a passagiar.
Che diran l'altre paine? etc. (2).
Cassandrino s'exécute d'assez bonne grâce et promet la robe et le bonnet.
— Ce n'est pas assez, lui dit la nouvelle épouse; je trouve ridicule votre
manière de vous habiller; qui est-ce qui porte un habit rouge , un vilain cha-
peau à trois cornes, et des souliers à boucles? Pourquoi n'êtes-vous pas cos-
lumé comme tous ces beaux étrangers que nous rencontrons dans le Corso?
— Cassandrino avoue modestement <pie jusqu'alors il avait cru que ses agré-
ments personnels devaient suffire, mais qu'à l'avenir il se mettra à la dernière
(1) Maintenant qu"oclobre est revenu , ô ma belle et chère épouse ! je veux que nous
allions nous promener en carrosse dans la ville et ses environs, au mont Testaccio ou
ù Tor di Valle ; là nous mangerons des macaroni et toute sorte de bonnes choses ; là
nous nous mettrons en gaieté.
(2) Si \ me donnez pas une robe neuve avec une autre coiffure, puis-je aller
me promener, mou cher mari ' Que diraient de moi les autres filles, etc.'.''
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 193
mode. Ces conditions faites, sa femme lui permet de l'embrasser. Cassandrino
lui serre amoureusement la taille, et tous deux disparaissent dans les bos-
quets de la villa Borghèse.
Cassandrino à sa toilette est excellent. Il endosse un paletot dans lequel il
a peur de se perdre, il chausse des bottes qu'il a été obligé de prendre toutes
faites , et qui serrent son pied osseux comme un étau ; il boutonne un pantalon
anglais qui ne lui permet ni de s'asseoir, ni de se baisser , et à peine de mar-
cher. A chaque pas qu'il fait , il pousse un profond soupir et jette un petit cri;-
mais enfin il faut plaire, c'est maintenant une obligation. Cette pensée sou-
tient son courage et l'aide à supporter son martyre.
Cassandrino consulte toutes ses glaces, et se regarde comme un cavalier
accompli. Quel n'est donc pas son étonnement , lorsque sa femme se met à
éclater de rire en le voyant! L'infortuné a oublié ses cheveux poudrés , et sa
tête, resiée blanche, cause celte gaieté de mauvais augure. Il est trop tard
pour remédier à cette imperfection ; ses nobles parents, qu'il a conviés à un
repas de noces à la villa Borghèse , sont arrivés et l'attendent ; il cache donc le
mieux qu'il peut ses cheveux poudrés à frimas sous son chapeau à la nouvelle
mode, et les voilà partis pour la noce.
La fêle a lieu dans le cirque de la villa Borghèse; on boit, on mange, on
rit, on danse; c'est un bruit de violons, de hautbois, de tambourins et de
castagnettes à devenir sourd. Il faut voir tous ces musiciens, qui n'ont guère
plus d'un pouce de haut (la perspective le veut ainsi), s'escrimer à qui mieux
mieux, l'un avec son archet, l'autre avec les cimbales ou les tempons de la
grosse caisse; il faut voir surtout le chef d'orchestre debout , l'archet à la
main , marquant la mesure, et par moments se démenant comme un possédé
quand il s'agit d'accélérer le mouvement d'une valse ou d'une galopade. Mais
d'où vient qu'au milieu de toute cette joie Cassandrino , cet aimable boute-en-
train, a l'air contraint et rêveur? d'où vient qu'au lieu de rire il fronce le
sourcil, qu'au lieu de danser il reste immobile comme un terme à l'un des
coins du cirque, et qu'il repousse obstinément tous les verres pleins qu'on lui
offre ? Faut-il attribuer celte morne attitude à la gène qu'il éprouve dans son
nouveau costume? ou bien a-t il fait tacitement le calcul de ce que lui coûte-
ront ces folles prodigalités? Nullement. Cassandrino a oublié qu'il avait des
bottes neuves et un pantalon collant; et , quand à l'argent , il s'en soucie dans
ce moment comme des pierres du chemin. Mais alors pourquoi cet air maus-
sade et désespéré ! Hélas ! il faut bien le dire , puisque Cassandrino lui-même,
oubliant cette fois sa philosophie, semble prendre à cœur de le faire savoir à
tous les invités : Cassandrino est jaloux ! Il vient de s'apercevoir qu'il avait
un rival , et que ce rival ne paraissait pas indifférent à la mariée. Cassandrino,
que sa gaieté et son sang-froid ont absolument abandonné, s'approche de sa
femme et lui parle de se retirer; celle-ci s'amuse et veut rester; Cassandrino
insiste , sa femme répond aigrement ; Cassandrino se fâche ; première querelle,
dans laquelle tous les aimables parents de l'emmenée (pie nous connaissons
prennent parti contre le malheureux mari. Il cède donc et se résigne. Marty-
risé par son costume à la mode, ruiné par les folles dépenses de cette journée,
contrarié dans ses amours, le pauvre Cassandrino prend des airs féroces; sa
194 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
mauvaise humeur s'accroît d'instant en instant, et il se promet bien de se
venger dans le tète à tête. Sans s'inquiéter de la colère de Cassandrino , sa
femme danse et valse avec le rival préféré. C'est un jeune peintre français
nouvellement arrivé à Rome et qui paraît très-résolu et très-insolent ; à Rome,
c'est le caractère obligé du Français. Si Cassandrino se permet une observa-
lion , le Français le regarde de haut en bas avec son lorgnon et lui tourne le
dos d'un air si méprisant, que le Romain perdrait patience s'il n'avait pas un
peu peur.
La fêle tire à sa fin ; Cassandrino a réussi à s'emparer du bras de l'épousée,
et l'entraîne avec brusquerie. Le jeune fat la suit de très-près , et , profitant
du moment où le bonhomme a le dos tourné, il se permet avec elle des fami-
liarités qui mettent toute la salle en gaieté. Le petit personnage exécute avec
une précision des plus drôles cette panlomine fort leste, que nous ne décrirons
pas ici. Veminente, loin de paraître offensée de ces libertés , y répond par
une œillade encourageante; le rideau tombe, et l'on peut facilement deviner
quelle dernière infortune attend le pauvre mari.
En effet, dans une autre pièce, reproduction littérale de George Dandin,
ou qui n'est peut-être que l'ancien canevas italien sur lequel Molière a admi-
rablement brodé , Cassandrino, qui ne peut se résigner à sa mésaventure,
soutient avec sa coquette moitié une lutte toujours inégale. Celle-ci se moque
de son vieux mari comme Angélique de George Dandin, et tandis qu'il dort,
elle fait comme elle des escampativos. Mais Cassandrino s'est réveillé à pro-
pos , et quand la coupable veut rentrer , elle trouve la porte fermée; celle-ci
se livre tour à tour au désespoir ou à la colère, supplie ou menace. Cassan-
drino , que son ingratitude a ulcéré , est inexorable. Alors la rusée, au lieu
de feindre de se frapper d'un couteau , menace son mari de se jeter dans un
puits qui est près de la porte. Cassandrino tient bon et se permet même de
mauvaises plaisanteries sur la légèretés des femmes , qui , dit-il . doivent sur-
nager au-dessus de l'eau comme le liège. « Eh bien ! méchant homme, viens
voir si je surnage. » Veminente, en disant cela , ramasse un gros pavé qu'elle
jette dans le puits , ayant soin de se blottir derrière le rebord. Cassandrino en-
li-.nd le bruit que fait la pierre en tombant ; il se désole, car au fond il a meil-
leur cœur que George Dandin. Il descend le plus vite qu'il peut; il va chercher
un crochet et se désespère en tirant du puits des roseaux qu'il prend pour des
rubans , de la filasse qu'il croit être des cheveux, de vieux souliers et des chif-
fons de toute espèce qu'il reconnaît pour avoir appartenu a sa femme ; enfin,
après de longs efforts, il ramène un poids très-lourd : c'est le cadavre d'un
barbet qui s'est noyé la veille. Cassandrino, que sa douleur rend aveugle , va
le presser tendrement dans ses bras, quand tout à coup sa femme parait à la
fenêtre une lanterne à la main el l'apostrophe d'une façon brutale. L'infortuné
croit voir un spectre , et, se niellant à genoux, implore son pardon ; c'est dans
c<; moment qu'arrivent les parents de Veminente que Le mari avait envoyé
chercher. Il faut voir de quelle façon la mère traite le mari confus et repen-
tant ! Elle ne lui dit pas comme M"10 de Solenville à George Dandin : « "Vous
m'engloutissez le cœur , parlez de loin. » Elle lui parle au contraire le plus
pi i s possible , en lui mettant le poing sous le nez et en accusant ce vilain hy-
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 195
pocrite de vouloir déshonorer son enfant. Le père , qui est l'un des plus rudes
paroissiens de Trastevere , engloutirait lui-même le malheureux Cassandrino,
ou tout au moins l'assommerait sur la place , si l'épouse bien vengée n'implo-
rait généreusement son pardon.
Nous voudrions compléter cette analyse du répertoire du théâtre Fiano, en
citant quelques-unes de ces scènes que les Romains appelaient hardies, parce
que sous le voile fort peu transparent dont on l'avait affublé, les spectateurs
pouvaient trouver à Cassandrino des traits de ressemblance avec quelques-uns
des célibataires âgés de la cour oligarchique et religieuse qui gouverne Rome;
mais ces petites pièces dans lesquelles, selon l'expression si juste de l'écrivain
qui nous a le plus spirituellement parlé de l'Italie (1) , les spectateurs coif-
faient ce personnage séculier de la calotte rouge d'un cardinal, ou le chaus-
saient tout au moins des bas violets d'un monsignore, ces pièces, depuis
Léon XII, sont soigneusement interdites. Cassandrino, en vieillissant, est
d'ailleurs devenu d'une timidité plus que prudente sur ces matières réservées.
A peine se permet-il l'allusion , et encore de la façon la plus détournée. Cas-
sandrino maintenant ne craint plus tant de faire un éclat , car il sait fort
bien qu'il ne compromet plus son avenir. Aussi , quand un frère le surprend
aux genoux de sa sœur, lui parlant d'amour, comme dans le petit drame de
Cassandrino élève en peinture , dont l'ingénieux écrivain que nous citions
tout à l'heure nous a laissé l'analyse , il ne peut plus reprocher à la jeune fille
l'imprudence qu'elle a commise de recevoir en tête-à-lèle un homme qui ne
•peut pas l'épouser. Cassandrino est aujourd'hui dégagé de toute ambition ec-
clésiastique, il peut toujours se marier, et la plus grande obligation que la cen-
sure lui ait imposée , c'est qu'on ne puisse jamais le prendre pour un monsi-
gnore ou pour tout autre aspirant au cardinalat. Le jeune peintre qui , sous la
perruque noire et les favoris énormes de ce nouvel élève , reconnaît la tête
poudrée de l'ambitieux et coquet vieillard , ne pourrait donc plus lui dire : —
Vous étiez venu pouY prendre une leçon de peinture; je vais vous la donner;
je commencerai par le coloris. Mes élèves vont vous dépouiller de vos habits,
affres quoi iis vous peindront le corps de la tête aux pieds d'une belle couleur
rouge (allusion à un grand costume); et parvenu ainsi au comble de vos vœux,
ils vous promèneront dans le Corso. — Cassandrino, depuis une dizaine d'an-
nées, a fait un grand sacrifice ; il a renoncé au rouge.
Le prudent personnage ne se permet donc plus que de légères épigrammes
qui ne s'attaquent qu'aux personnes, et qui sonl loin d'avoir le mordant des
dialogues de Pasquin et Mnrforio. La reproduction des ridicules des grands
personnages laïques lui est rigoureusement défendue. A peine lui permet-on de
sè moquer sagement d'un moine bavard ou d'un abbé turbulent; c'est déjà
beaucoup qu'on lui laisse ses coudées franches lorsqu'il s'agit d'attaquer les
ridicules des séculiers. Cassandrino le sait bien , il ne doit la vie qu'à cette
modération de la censure à son égard. Cassandrino censuré perdrait à la fois
sa verve, son à-propos et son savoir-faire comique.
Aujourd'hui le théâtre des Kurattini est le seul , à Rome , où l'on re-
(1) M. Beyle.
196 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
trouve encore la vraie comédie , c'est-à-dire celle qui s'attaque franchement
aux ridicules des hommes , qui les moralise eu les amusant et en leur plaçant
courageusement le miroir sous les yeux. Que l'on brise ce miroir, ou que
seulement on en altère le poli, de sorte qu'au lieu de reproduire l'expression
et le jeu mobile de la physionomie humaine, il n'en puisse plus retracer que
les lignes grossières et les traits généraux , et l'on tombe aussitôt dans la co-
médie de lieu commun ; la comédie vraie et franche , la comédie naturelle
n'existe plus.
Nous doutons fort toutefois qu'il faille attribuer à l'amour de l'art, ou seu-
lement à son intelligence , la modération de la censure romaine à l'égard de
ce petit théâtre ; nous croyons plutôt que le gouvernement romain a trouvé
les malices de Cassandrino trop peu offensives pour s'en inquiéter; nous
croyons aussi qu'on s'est cru obligé de respecter un droit acquis , en quelque
sorte traditionnel , et de faire comme le voisin. Dans ce siècle , qu'à Rome
comme ailleurs on appelle le siècle du progrès , on a craint de paraître rétro-
grade en se montrant trop ombrageux. D'un autre côté, si Meneghino, le
Docteur, Stentarello et autres avaient leur franc parler sur certaines matières,
à quel titre aurait-on pu fermer la bouche à l'aimable et discret Cassandrino?
Cette fois donc on a laissé dire et laissé faire, chose rare en Italie , et si par-
fois le héros des Buraltini s'émancipait un peu trop, l'action de la censure ne
s'est fait sentir que par de paternels avertissements (1).
Félicitons-nous de cette indulgence qui laisse toute liberté au pinceau ,
toute naïveté et toute franchise à la touche. Ce petit tableau de mœurs y a
gagné ; le mouvement des groupes en est plus vrai , le coloris plus local! l'en-
semble de la composition plus saisissant. Au lieu de ces insipides banalités des
grands théâtres qu'on appelle comédies nobles, de ces prétendues peintures
de l'homme où l'homme ne ressemble plus qu'à une froide statue jetée tou-
jours dans le même moule, nous avons eu un portrait de l'individu , portrait
chargé, mais toujours vivant. Là, au lieu de parler un langage uniforme et
apprêté, de s'exprimer en style soutenu (sostenuto) , et d'obéir infailliblement
à certaines données ridicules, chaque personnage conserve le caractère et parle
le langage de sa caste et de sa nation; Stentarello et Cassandrino sont bien
chacun de leur pays : l'un Florentin, l'autre Romain.
Chose singulière et digne de remarque ! l'Italie est peut-être le seul pays de
l'Europe où chaque province ait son type comique, personnification des ridi-
cules populaires et de certaines habitudes morales , et où ce type se soit reli-
gieusement conservé. La vitalité de ces personnifications et la faveur dont
elles jouissent encore sembleraient indiquer que les mœurs et les goûts du
peuple n'ont pas changé. L'élude de ces types n'est donc pas sans intérêt; elle
nous montre le caractère de chaque petite tribu italienne sous des faces im-
(1) On nous assure cependant qu'autrefois , lorsque M. Cassandre était plus hardi ,
la police lui a fait passer quelques vingt-quatre heures en prison. Le lendemain , l'ai-
mable directeur prenait mieux ses précautions ; il enivrait l'espion chargé de le sur-
veiller, et recommençait de plus belle , se moquant de tout , même de cet espion et de
!>(:s geôlière.
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 497
prévues, elle aide à la connaissance de la langue et des habitudes nationales ,
et , en nous mettant à même de comparer ses mœurs d'hier et ses mœurs
d'aujourd'hui , elle complète l'histoire du peuple.
Frédéric Mercey.
LE TEXAS
ET SA REVOLUTION.
SECONDE PARTIE (1).
En proclamant l'abolition immédiate de l'esclavage dans toute l'étendue de
la république mexicaine , le président Guerrero manquait certainement à une
des conditions sous la foi desquelles les colons anglo-américains étaient ve-
nus s'établir dans le Texas. On peut même affirmer que cette condition avait
été essentielle et déterminante à leurs yeux, non-seulement parce qu'ils étaient
pour la plupart originaires d'étals à esclaves , mais parce que . réduits au
travail libre, ils n'auraient pu donner à leurs exploitations un assez grand
développement pour les dédommager de leurs sacrifices et des frais de leur
entreprise. La constitution mexicaine de 1824 déclarait, il est vrai, que per-
sonne désormais ne naîtrait esclave sur le territoire de la république, dispo-
sition que l'on retrouve dans la constitution particulière de l'état de Cohahuila
cl Texas, promulguée en 1827; mais elle maintenait au moins l'esclavage
existant, et cela pouvait suffire pendant quelques années. Le décret du 15 sep-
tembre 182!), au contraire , eût entièrement arrêté l'essor de la colonie, s'il
.ivait été exécuté : il eût ruiné le présent et empêché toute émigration ulté-
rieure des citoyens des États-Unis au delà de la rivière Rouge et de la Sabine,
(1) Voyez la livraison du 15 mars.
LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION. 499
plus efficacement que le décret spécial du 6 avril 1850. Aussi fut-il révoqué ,
en ce qui concernait le Texas , par le gouvernement qui succéda à celui de
Guerrero, et sur les représentations du gouverneur Viesca. Quant au décret
du 6 avril 1850 , qui était, pour ainsi dire, la réponse publique du Mexique
aux secrètes manœuvres des États-Unis , nous avons dit que, loin de recevoir
une exécution rigoureuse, il fut aisément éludé par l'adresse, ou même ou-
vertement violé par la force.
Aucun événement de quelque importance ne signala le cours de l'année
1830; mais, de part et d'autre, la confiance était ébranlée. Malgré son épui-
sement, ses embarras intérieurs et son état de désorganisation permanente, le
gouvernement de Mexico ne put se dissimuler que, pour conserver le Texas, il
aurait bientôt une lutte à soutenir, soit contre les États-Unis , soit contre les
colons anglo-américains , et il s'y prépara. De petits corps de troupes furent
envoyés dans le pays sous différents prétextes , et occupèrent les principaux
posles. Au commencement de 1832, ces forces étaient réparties de la manière
suivante : à Nacogdoches , 500 hommes ; à San-Antonio de Bejar , 250; à Go-
îiad , 118; à Anahuac, 150; à Galveston, 30; à Velasco , 100; au fort de
Teran , -10; à Victoria, 40 ; à Tenochtitlan , 40, en tout 1,268. Avant de se
moquer d'une pareille armée , il faut réfléchir au petit nombre des colons
qu'elle était destinée à surveiller et à tenir en échec, à leur dissémination et à
leur inexpérience militaire. C'était donc, à tout prendre, une fore: assez im-
posante; et si les détachements avaient été bien commandés, si la nouvelle
guerre civile qui allait éclater au Mexique, n'était venue les paralyser, l'in-
surrection du Texas aurait pu ne pas réussir aussi vite. La présence et l'insu-
bordination de ces troupes étrangères irritèrent vivement la population
texienne. Le moindre prétexte devait suffire pour lui faire prendre les armes :
il ne tarda pas à se présenter.
Le Mexique était alors régi par la constitution fédérale de 1824. Chaque
province, sous le nom d'état, possédait sa législature particulière, son gou-
verneur électif, son budget, etc., mais le gouverncmentde Mexico , le congrès
général et le président de la république étaient sans cesse en querelle avec les
états, sur leurs attributions respectives et les limites de leurs pouvoirs En
théorie, les choses avaient été merveilleusement réglées; dans la pratique,
rien ne marchait. Les tiraillements étaient continuels; les étals n'acquittaient
point leurs contributions au trésor de la république; ils formaient entre eux
des confédérations particulières; ils chassaient les troupes du gouvernement
Suprême; ils faisaient des lois contraires à la législation générale et même
aux traités de la république avec, les puissances étrangères. Tout enfin n'était
que confusion et anarchie. On a vu que le décret du 6 avril 1850 avait interdit
aux Anglo-Américains toute émigration ultérieure sur le territoire du Texas,
sauf en ce qui concernait l'exécution des contrats existants. L'année suivante,
le gouvernement de l'état de Gobabuila el Texas nomme un commissaire pour
mettre quelques émigrants en possession de terres qui leur avaient été concé-
dées. Le commandant généra] des provinces orientales de la république croit
devoir s'y opposer et fait jeter le commissaire en prison. Cet officier supérieur
avait peut-être raison, comme fonctionnaire mexicain; mais, dans la forme.
200 LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION.
l'acte était arbitraire, et il excita un grand mécontentement. Ce ne fut pas le
seul. Par suite du même esprit d'opposition entre l'autorité militaire et le gou-
vernement de l'état, la première prononça la dissolution d'un corps munici-
pal légalement élu et installé du consentement de l'autorité rivale, en établit
un autre sans consulter celle-ci , et menaça de recourir à la force pour empê-
cher la population de procéder à des élections régulières. Sur ces entrefaites,
on apprend que le commandant d'Anahuac a fait arrêter plusieurs colons an-
glo-américains. Aussitôt (c'était dans les premiers jours de 1832) leurs conci-
toyens établis dans cette partie de la province , ne prenant conseil que de leurs
ressentiments, se soulèvent , paraissent en armes devant la forteresse et som-
ment l'officier de rendre la liberté à ses prisonniers. Le soulèvement l'avait
pris au dépourvu; il n'osa pas résister ouvertement, promit de relâcher les
détenus , et réclama seulement un ou deux jours de délai , afin , dit-il , de ré-
gler quelques mesures indispensables. Mais il avait demandé du secours au
commandant de Nacogdoches, et méditait une perfidie. Les colons se reti-
raient, confiants dans sa promesse, quand il les fil traîtreusement attaquer.
Ceux-ci retournent sur leurs pas, et tombent au milieu d'un détachement
mexicain sous les ordres de Piedras, commandant de la garnison de Nacog-
doches. Cependant, loin de perdre courage , et malgré la supériorité des forces
ennemies, ils font si bonne contenance, que Piedras s'estime heureux d'éviter
le combat , en promettant de rendre la liberté aux prisonniers d'Anahuac.
Cette fois la promesse fut accomplie, et les insurgés, contents d'avoir atteint
leur but, se dispersèrent sans autre incident.
Tandis que ces événements se passaient dans les districts orientaux du
Texas , un soulèvement bien plus grave menaçait la république d'une nouvelle
révolution , qui devait s'opérer sous les auspices de Santa-Anna. Le 2 janvier
1832, les officiers de la garnison de la Vera-Cruz, réunis chez le colonel Lan-
dero, sur l'invitation du général Ciriaco Vazquez, y signèrent une déclaration
que Santa-Anna transmit, sans se prononcer ouvertement lui-même, au vice-
président Bustamente, pour demander le renvoi d'un ministère que l'opinion
publique accusait de favoriser le centralisme. Ce point de départ est fort
curieux en ce que la révolution , commencée au nom des principes fédéra-
listes, se termina, en 1835, par l'abolition de la constitution fédérale de 1854,
et par l'établissement d'une constitution républicaine unitaire, contre laquelle
une partie de la population et des troupes n'a pas cessé de protester les armes
à la main. Le ministère dont les officiers de la garnison delà Vera-Cruz, se-
crètement poussés par Santa-Anna, exigeaient la destitution, se composait de
MM. Alaman, Espinosa et Facio; mais c'était le premier qui donnait effective-
ment l'impulsion à toute la machine gouvernementale. 11 avait fait exécuter le
président Guerrero, que sa naissance, ses inclinations et sa bravoure avaient
rendu le favori des basses classes de la population mexicaine, et qui avait été
porté au pouvoir par un mouvement démocratique. M. Alaman gouvernait
donc dans le sens de l'aristocratie et ûu clergé ; il cherchait à fortifier l'admi-
nistration . et , à ce litre , il devait désirer , autant que possible , d'établir la
suprématie du gouvernement central sur les intérêts divergents et la capri-
cieuse opposition des étals. Ennemi des étrangers en général, il témoignait ce-
LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION. i2Gl
pendant une plus grande bienveillance aux Anglais , qui l'avaient intéressé
dans leurs exploitations de mines. Quant à Sanla-Anna , dont les moins péné-
trants devinaient la main dans ces nouveaux troubles , son ambition expliquait
sa conduite. Vainqueur des Espagnols à Tampico , et proclamé alors le héros
libérateur du Mexique, idole de l'armée, se croyant à la fois le plus grand
liomme de guerre et le plus grand homme d'État de la république, il s'irritait
de n'y pas jouer le premier rôle et de voir ses talents politiques réduits à
la lâche mesquine d'un gouvernement de province. L'intérêt de la patrie ,
le fédéralisme et la liberté n'étaient pour lui que des mots sonores, un
honorable drapeau, dont il avait besoin, comme tous les ambitieux, pour
couvrir ses vues personnelles. Le parti démocratique ne fut pas deux ans à
voir combien son chef était indifférent aux principes politiques. Vers la fin
de 18-54 . Santa -Anna s'était laissé gagner par l'aristocratie et le clergé; il
préparait l'établissement d'une constitution unitaire; il rêvait la gloire du
premier consul , et peut-être songeait-il à relever pour lui le trône impérial
d'Iturbide.
Je n'ai pas perdu de vue les affaires du Texas en traçant ce tableau. Les évé-
nements de celte province se rattachent , par les liens les plus intimes , et au
pronimciamiento de la Vera-Cruz en janvier 1832, et au changement de la
constitution mexicaine en 1835. On pourrait même dire qu'à partir de 1832,
ils se confondent avec l'histoire personnelle de Santa-Anna. En effet, les colons
lexiens qui avaient attaqué le fort d'Anahuac n'avaient pas encore déposé les
armes, quand ils apprirent le soulèvement des troupes de la Vera-Cruz contre
l'administration de Bustamente, dont ils avaient eux-mêmes à se plaindre, et
dont les délégués avaient provoqué leur ressentiment par des actes arbitraires.
Aussi n'hésitèrent-ils pas à se déclarer immédiatement pour la cause fédéra-
liste, dont Santa-Anna relevait le drapeau. Leur intérêt non moins que leurs
passions leur en faisait une loi. Le gouvernement de Mexico, en quelques
mains qu'il fût placé, se défiait d'eux , les surveillait avec une jalouse inquié-
tude, les empêchait de se fortifier en arrêtant l'essor de l'émigration anglo-
américaine , et menaçait l'esclavage , dont ils regardaient le maintien comme
nécessaire à leur prospérité. S'il parvenait à resserrer son action et a étendre
son pouvoir, il aurait plus de moyens encore pour leur imposer ses lois et leur
faire sentir de mille manières le poids de sa défiance. Quel parti devaient-ils
donc prendre en présence d'un pareil danger? Pouvaient-ils négliger l'occa-
sion de lui susciter de nouveaux embarras? Devaient-ils se faire un scrupule
de concourir a son affaiblissement en exagérant le principe de division et d'é-
parpillement de la force publique qui se trouvait déposé dans la constitution
fédérale de 1824? Non , certes, et ils le reconnurent du premier coup. L'in-
stinct du self-govemment , qui est un des caractères essentiels de la race
anglo-américaine , les y portait avec une force irrésistible. Déjà ils se plai-
gnaient de l'éloignement de la capitale de l'État, circonstance qui retardait
l'expédition des affaires et avait de grands inconvénients pour L'administra-
tion de la justice. Déjà ils désiraient se faire reconnaître, dans le sein de la
confédération mexicaine, une existence politique à part, dont ils se promettaient
beaucoup d'avantages, non moins pour le commerce extérieur que pour les
202 LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION.
améliorations locales. Mais rétablissement redouté du centralisme n'aurait-il
pas aggravé les inconvénients dont ils souffraient et rendu impossible le re-
mède qu'ils voulaient y apporter?
Le maintien des institutions fédérales était tellement conforme aux intérêts
du Texas, que le mouvement de la population en faveur delà cause épousée
par Santa-Anna fut général et unanime. Les colons du Brazos , à la première
nouvelle du soulèvement de leurs concitoyens du Rio Trinidad , prirent aussi-
tôt les armes pour marcher à leur secours, et se déclarèrent en même temps
contre l'administration de M. Alaman. Mais , pour rejoindre promptement les
insurgés devant Anahuac , il fallait qu'ils désarmassent ou attirassent à leur
parti le commandant du fort de Velasco. Ils l'engagèrent donc à embrasser la
cause des fédéralistes contre le gouvernement, et poussèrent la hardiesse jus-
qu'à lui demander un canon dont la place était munie , pour aller attaquer le
commandant d'Analuiac , de l'autre côté de la baie de Galveston. Ugartechea ,
c'était le nom du commandant de Velasco, leur répondit en homme d'honneur
qu'il obéirait aux ordres de ses chefs , et qu'il s'opposerait à l'exécution de
leurs desseins. Les colons du Brazos n en persistèrent pas moins, et au nom-
bre de cent dix-sept, sous la conduite de John Austin , altaquèrent Velasco, le
26 juin avant le jour. Comme ils n'avaient que des carabines, et que les
Mexicains, outre leurs fusils, avaient sur un des bastions leur canon monté à
pivot , les audacieux assaillants souffrirent d'abord beaucoup; mais aussitôt
que le jour fut venu, ils prirent leur revanche. Tous les soldats qui se mon-
traient sur le rempart étaient abattus, et ceux qui servaient la pièce de canon
avaient les mains enlevées par ces fameux tireurs de l'Ouest qui ne manquent
jamais leur coup , si bien qu'à la fin Ugartechea , ne pouvant plus décider ses
hommes à charger et pointer le canon , eut le courage héroïque de se mettre
lui-même à la besogne. Les Texiens, saisis d'admiralion , cessèrent le feu par
générosité, dit l'historien de ces événements, car le dernier d'entre eux était
assez sûr de son arme pour lui mettre une balle dans l'œil. Ayant affaire à des
gens si résolus, Ugartechea vit bien qu'il fallait capituler, et rendit la place.
Les assiégés n'avaient perdu qu'un homme, et dix-sept autres avaient eu les
mains coupées en faisant le service du canon. La perle des Texiens était beau-
coup plus considérable ; elle s'élevait à onze hommes tués et cinquante-deux
blessés, dont douze à mort. Après cet exploit, la troupe d'Austin, si cruelle-
ment décimée, fut dispensée de son expédilion sur Anahuac par la soumission
du commandant.
Il parait que ces événements amenèrent la retraite ou la dispersion des
troupes mexicaines qui occupaient le Texas. D'ailleurs, au milieu de la guerre
civile qui continuai! à déchirer le Mexique, Ions les pouvoirs, ordinairement
si faibles, étaient trop désorganisés pour se faire respecter d'une population
enhardie par ses dernières victoires. Aussi, dès que les troupes se furent reti-
rées, toules les douanes furent-elles abolies. On ne tint plus aucun compte des
conditions imposées parla Législation mexicaine pour la colonisation du terri-
toire, pour le commerce avec les Indiens, pour l'esclavage, etc. ; les Texiens ,
sans aspirer encore à une complète indépendance, prirent au moins la résolu-
lion de ne plus souffrir de soldats étrangers parmi eux, et «le dérober h; plus
LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION. 205
possible le maniement de leurs affaires à toute autorité qui n'émanerait pas de
leur libre choix.
C'était, comme on l'a vu, au nom du principe fédéraliste et contre l'admi-
nistration de Bustamenlequeles colons anglo-américains avaient pris les armes;
ils avaient adhéré sans hésitation au plan de la Vera-Cruz, et s'étaient rangés
sous le drapeau de Santa-Anna, au moment même où l'un de ses adversaires ,
le général Teran, annonçait qu'il allait combattre l'insurrection du Texas.
Santa-Anna néanmoins, soupçonnant les secrets mobiles qui faisaient agir les
Texiens, et loin de s'en fier à des apparences qui lui étaient si favorables, crut
devoir essayer de rétablir dans cette province l'autorité légitime de la répu-
blique, et y envoya une petite expédition de quatre cents hommes, sous les
ordres du colonel Mexia. Peut-être aussi les événements du Texas n'étaienl-ils
pas bien connus à la Vera-Cruz. Quoi qu'il en soit, Mexia partit de Matamoras
avec cinq navires, le 14 juillet 1832, et arriva le 16 à l'embouchure du Brazos.
Il était accompagné du général Slephen Austin, représentant du Texas au con-
grès de Cohahuila. La flottille ayant jeté l'ancre, Mexia se mit en communica-
tion avec un des alcades de cette partie du pays, John Austin, pour lui faire
connaître les motifs de sa venue. La réponse ne se fit pas attendre. On y expo-
sait ce qui s'était passé dans la province depuis quelque temps, et les causes
du dernier soulèvement. Le général mexicain crut alors pouvoir débarquer,
et se rendit à Brazoria, où il fut bien accueilli par la population. On chercha,
par toute sorte de moyens, a le rassurer sur les dispositions des colons anglo-
américains, et une assemblée générale, convoquée à San-Felipe de Austin, par
l'alcade de cette ville naissante, y adopta le 27 juillet une déclaration qui avait
pour but de désavouer toute intention hostile à la république mexicaine. Ce
document contient quelques détails sur les actes arbitraires du colonel Davis
Bradburn, commandant de la place d'Anahuac, du commandant de Nacogdoches,
José de Las Piedras, et de leur chef, le général Teran, qui les avait approuvés
malgré l'opposition et les remontrances du gouvernement de l'état. Mais ce
qu'on doit y remarquer le plus , c'est l'affectation avec laquelle les colons rat-
tachent la récente prise d'armes à l'entreprise de Santa-Anna lui-même. Ainsi
ce n'est pas à eux que le fort de Velasco s'est rendu, c'est aux forces de Santa-
Anna. Ils savent combien leur origine étrangère a fait accumuler contre eux
de calomnies, et quels desseins on leur attribue, pour ranimer les vieux prejug.es
espagnols. Ils prolestent contre de pareilles accusations, et identifient leur
cause à celle de l'héroïque cité de Vera-Cruz. Mexia se contenta de ces assu-
rances, et repartit bientôt avec ses soldats, emmenant la garnison de la cita-
delle démantelée de Velasco. Peu de temps après, les colons des environs de
Nacogdoches, adoptant à leur tour le rôle de zélés partisans de Santa-Anna,
que leurs compatriotes du Brazos avaient joué avec tant de succès, attaquè-
rent Piedras, sous prétexte qu'il avait refusé de se joindre à L'armée libératrice,
comme l'y invitait Mexia, et le forcèrent à évacuer la place. La petite bataille
qu'il fallut livrer à ce sujet ne coûta aux Texiens que trois hommes tués et gi pi
blessés, tandis (pie les Mexicains eurent dix-huil morts et vingt-deux blés
de sorte qu'à la fin de l'été de 1832 , il n'y avait plus un seul soldat mexicain
dans la partie du Texas où se trouvaient situées les colonies anglo américaines.
204 LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION.
Je suis assurément bien loin de penser que tout ait été irréprochable dans
ces manières d'agir. On trouvera peut-être dans ces déclarations faites au
général Mexia, et transmises par lui à Santa-Anna, plus d'adresse que de vé-
ritable dignité, et une habileté plus heureuse qu'elle ne serait honorable. Mais
je ne juge pas , je raconte. Le flot des révolutions n'est pas toujours très-pur.
Je ne revendiquerai donc pas pour la révolution du Texas une moralité de dé-
tails que présentent trop rarement les grands événements de l'histoire.
Pourquoi les Texieus, une fois leur territoire délivré de la présence des
troupes mexicaines, n'onl-ils pas dès lors proclamé leur indépendance ? Je crois
que cette modération s'explique par un fait très-simple . c'est qu'ils ne se sen-
taient pas assez forts pour braver sans nécessité la puissance et les ressenti-
ments du Mexique. Je dis sans nécessité, car s'ils avaient obtenu l'avantage
auquel se bornaient en ce moment leurs prétentions, de former un État séparé,
ils auraient atteint la plupart des résultats qu'ils pouvaient se promettre de l'in-
dépendance, et ne se seraient pas exposés aux dangers d'une lutte dont l'issue
pouvait leur paraître douteuse. Quelques esprits sages et patients auraient
même voulu s'en tenir aux avantages réels que le dernier soulèvement avait
procurés, et ne pas agiter de sitôt une question qui devait raviver les inquié-
tudes et les défiances de la nation mexicaine; mais l'impatience du grand
nombre l'emporta sur la prudence du petit, et une convention de tout le peuple
texien se réunit à San-Felipe dans les derniers mois de 1852, sans convocation
légale et par un mouvement spontané des colons. Les travaux de cette assem-
blée, dont l'existence irrégulière était par elle-même un fait assez grave, du-
rèrent plusieurs mois, quand il aurait suffi de quelques jours. Elle rédigea une
constitution pour l'état du Texas, et consigna dans une pétition au gouverne-
ment de Mexico les motifs qui portaient la population texienne à désirer sa sé-
paration d'avec l'état de Cohahuila. De ces motifs, les uns étaient sérieux et
justes, les autres étaient empreints d'une grande exagération, pour ne rien dire
de plus. Je les ai déjà indiqués. Mais, si l'on veut aller au fond des choses, et,
qu'on me passe le terme, si l'on regarde le dessous des cartes , il faut recon-
naître que les Texiens, se défiant des intentions du Mexique à leur égard, vou-
laient lotit simplement se donner le droit de faire leurs affaires eux-mêmes. Ils
n'étaient pas du même sang, ils ne parlaient pas la même langue que les
Mexicains. Malgré les règlements sur la colonisation , il est plus que probable
que la plupart d'entre eux ne professaient pas la religion catholique. Perdus
sur quelques points d'un immense pays , ils voulaient pouvoir y attirer leurs
compatriotes de l'Union du Nord par des garanties politiques et civiles dont la
législation mexicaine se montrait fort avare; leur amour-propre national était
blessé, leurs intérêts souffraient quelquefois de ne former qu'une minorité im-
perceptible dans le congrès provincial de Monclova. Que faut-il de plus, je ne
dirai pas pour justifier, mais pour expliquer et pour rendre humainement iné-
vitable leur désir de scission? Les abolitionisles des État-Unis, gens estimables,
mais qui joignent des vues étroites à un fanatisme ardent, n'ont voulu y voir
d'autre intérêt, d'autre passion, d'autre principe que le maintien de l'esclavage
mener par l'esprit des lois mexicaines. C'est une manière' trop exclusive dé
juger la question. Les planteurs anglo-américains du Texas désiraient sans
LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION. 205
doute maintenir l'esclavage à leur profit ; mais ce n'était pas leur seul besoin :
politiquement et socialement, ils différaient trop, par leur génie intime et par
leur caractère propre, du peuple dont ils partageaieut les destinées, sans avoir
sur elles assez d'influence pour ne pas éprouver une tendance irrésistible à ne
mettre que le moins possible de leur existence en commun avec lui. Les caprices
du despotisme militaire, qui sous les apparences de la liberté constitution-
nelle domine si souvent les républiques d'origine espagnole, auraient seuls suffi
pour décider une population de race anglaise à se séparer du Mexique.
La convention de San-Felipe (1852-33) s'étant donc prononcée pour que le
Texas reçut une organisation distincte de l'état de Cobahuila, le général
Stephen Austin fut chargé de négocier ce changement avec le gouvernement
de Mexico, et accepta cette mission par déférence pour le vœu de ses conci-
toyens, car il était un de ceux qui avaient combattu le projet de scission.
Arrivé à Mexico dans le cours de l'année 1833, Austin y travailla inutilement,
auprès de Sanla-Anna et du vice-président Gomez Farias , à faire reconnaître
la prétendue constitution du Texas. Il représenta en termes très-vifs et presque
menaçants que, si l'on ne voulait pas s'occuper des affaires de celle province
et remédier aux abus dont elle se plaignait, la population se chargerait elle-
même de ce soin. Le gouvernement de Mexico ne fit aucune attention à ses
demandes. Retiré à sa ferme de Manga de Clavo, Sauta-Anna contrariait
toutes les mesures de Gomez Farias, qui était resté sincèrement attaché au
parti démocratique, tandis que le parti contraire, flattant l'orgueil de Sanla-
Anna, concevait l'espérance d'attirer à lui cet esprit mobile et faible. Il ne ré-
sultait d'une pareille situation que lenteur et embarras dans la marche des
affaires, et rien ne ressemblait moins que cette complication de basses intri-
gues à un gouvernement régulier. Ce fut alors que le commissaire lexien
adressa à la municipalité de San-Antonio de Bejar une lettre dans laquelle il
annonçait le peu de succès de ses démarches , et conseillait à la population
d'organiser pacifiquement dans la province une administration locale. La ma-
jorité de Yayuntamiento de Bejar, ancienne ville espagnole, était opposée aux
vues des colons anglo-américains, et la lettre d'Austin fut renvoyée aux au-
torités de la république. Celui-ci avait déjà quitté Mexico et n'était pas
loin du Texas quand il se vit arrêté, reconduit dans la capitale, et jeté en
prison comme séditieux. Le plus singulier de l'histoire, c'est qu'au fond
il ne partageait que très-faiblement l'opinion et surtout l'impatience de ses
concitoyens. On serait porté à croire qu'il ne leur donnait ce conseil (pie pour
leur faire plaisir, et parce qu'il désespérait de les ramener à une opinion dif-
férente. Dans une lettre à Vayuntamiento de San-Felipe, datée de Monterey
le 27 janvier 1854, il engage les colons à se tenir tranquilles, à respecter les
lois, à procéder par les voies légales; il trouve tout simple que le gouverne-
ment l'ail f.iit arrêter; il se porte garant de ses bonnes intentions à l'égard du
Texas , et en fail valoir comme une preuve convaincante l' abrogation de la loi
du G avril 1830 (1). En acceptant la mission qu'il vient d'accomplir, il n'a pas
(1) Je ne sais comment concilier celle assertion de Stephen Vii^lin avec le passage
suivant du livre de M. Chcster-Newell , historien de la révolution du Texas: » Les
TOME II. 15
200 LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION.
suivi son impulsion personnelle , mais il a obéi au vœu de ses concitoyens et
n'a agi que d'après leurs instructions. Son seul désir a toujours été, depuis le
commencement des troubles de 1832, dont il ne fait un crime à personne,
d'éviter au Texas une révolution violente. On retrouve les mêmes sentiments
et le même langage dans une lettre d'Auslin à un habitant de la Nouvelle-
Orléans, où il se plaint doucement du bon peuple de la colonie, dont la fié-
vreuse ardeur l'a précipité dans cet embarras. Le commissaire texien était eu
prison quand il écrivait ces lettres , je le sais; mais je n'en hésiterais pas moins
à l'accuser d'hypocrisie ou de lâcheté. C'était, je suppose, un caractère assez
timide, ennemi du désordre et de l'agitation révolutionnaire, un de ces hommes
qui suivent les grands mouvements politiques et ne les commencent, ni les
arrêtent, ni les dirigent. Le gouvernement mexicain, qui est d'ailleurs assez
débonnaire, ne le jugea point dangereux et lui rendit bientôt la liberté. Quant
au bon peuple du Texas, une fois son parti pris d'être indépendant, il ne mit
point Stephen Austin à sa tête et l'envoya aux États-Unis pour obtenir des
secours de la sympathie des populations.
Tandis que le gouvernement de Mexico résistait au désir de séparation ma-
nifesté par le Texas, l'anarchie qui régnait au centre de la république se pro-
pageait dans l'état de Gohahuila. Sanla-Anna ayant dissous le congrès général
le 15 mai 1854 , cette mesure violente et d'une légalité fort contestable devint
le signal de nouvelles divisions dans plusieurs provinces. A Monclova, qui était
le siège du gouvernement de l'état de Cohahuila et Texas, il se forma en fa-
veur du président un parti militaire, qui élut un nouveau gouverneur de la
province, et, appuyé par la soldatesque, établit à Saltillo une espèce d'admi-
nistration rivale de l'autorité légitime. Les colons anglo-américains étaient
complètement étrangers à cette révolution. Devaient-ils en profiter pour con-
sommer leur scission, et organiser enfin chez eux leur propre gouvernement,
malgré les conseils de Stephen Austin? Les plus ardents le voulaient; mais iis
se trouvèrent en minorité. Le grand nombre hésitait encore à prendre une ré-
solution aussi grave , et les conseils de la modération remportèrent sur ceux
de la violence. 11 est vrai que le Texas venait d'obtenir de la législature de
l'étal l'institution du jury et une cour de justice spéciale. La tranquillité pu-
blique parut donc momentanément rétablie.
Cependant il se préparait au Mexique une révolution fondamentale dans le
système du gouvernement. Santa-Anna , le héros du fédéralisme, dissimulait
à peine son désir de renverser la constitution de 1824. Des pétitions en faveur
du centralisme circulaient impunément , et il cherchait par tous les moyens à
populariser dans la nation et dans l'armée le changement constitutionnel qu'il
méditait. C'était pour en faciliter l'accomplissement qu'il avait expulsé le der-
nier congrès , et on n'ignorait plus ses desseins quand la nouvelle législature
de Cohahuila se réunit en 1835. Malheureusement un des premiers actes de
celle assemblée la mit aussitôt en collision avec le gouvernement suprême,
qui était bien plus porté à étendre son propre pouvoir qu'à le laisser mécon-
effets »lc la lui du 6 avril 1830 ont été suspendus; mais la loi elle-même n'a jamais
4(4 abrogée. »
LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION. 207
naître par les états. La province ayant besoin d'argent, le gouverneur proposa
une loi pour la vente de quatre cent onze lieues de terre dans le Texas. Les
spéculateurs qui devaient conclure l'affaire se trouvaient à Monclova; ils étaient
tous Texiens, et par cela seul assez suspects. Aussi, dès que la chose fut con-
nue à Mexico , le gouvernement et le congrès résolurent-ils de s'opposer à la
conclusion du marché. Ils contestèrent à l'état de Cohahuila le droit d'aliéner
le domaine public, en se fondant sur ce qu'il devait au trésor de Mexico un
arriéré considérable ; et le congrès autorisa le pouvoir exécutif à se faire céder
les terrains en question, pour en déduire la valeur sur le montant de la délie
de Cohahuila. Il est évident que le gouvernement de Mexico, toujours en dé-
fiance des Texiens, combattait celte opération dans la seule crainte d'une
émigration nouvelle de colons anglo-américains , sur les terrains acquis par
des spéculateurs qui devaient immédiatement les revendre en détail à New-
York ou ailleurs ; mais la proposition du congrès ne faisait pas le compte de
l'état de Cohahuila, qui voulait de l'argent pour son administration intérieure,
et se souciait peu de payer ses dettes à la république. Aussi se mit-il en devoir
de résister ; sur quoi le général Cas , commandant supérieur des provinces
orientales du Mexique, reçut de Santa-Anna l'ordre démarcher avec ses troupes
sur la capitale de l'état, et d'expulser la législature rebelle. Le gouverneur et
plusieurs memhres de l'assemblée furent jetés en prison. Les spéculateurs
texiens, dont la conduite n'était pas irréprochable dans toute cette affaire, se
hâtèrent de retourner chez eux , et proclamèrent aussitôt la guerre, la sépara-
tion et l'indépendance.
Ce fut dans les plaines de San-Jacinto que le parti de la guerre, fortifié par
les derniers événements , leva son étendard le 16 août 1855. Huit mois après ,
la cause du Texas devait y remporter sa victoire définitive. De là , le premier
effort des insurgés se porta sur Anahuac, où ils abolirent je ne sais quels rè-
glements dédouanes odieux à la population. Cependant il n'y avait pas unani-
mité parmi les habitants pour engager la lutte. Le parti de la paix, qui était
assez nombreux, essaya de calmer l'irritation. Santa-Anna, disait-on, était
personnellement favorable aux vœux du Texas : il fallait attendre qu'il se lût
prononcé, et ne prendre les armes qu'à la dernière extrémité. Mais le temps
était passé où ces conseils , d'une modération timide, auraient pu arrêter l'élan
des esprits, et la révolution commencée suivit son cours. Le capitaine Thomp-
son , de la marine mexicaine, que le général Cos avait envoyé prendre con-
naissance de l'état des choses à Anahuac, ayant capturé dans la baie de Gal-
veslon un bâtiment qui faisait le commerce du Texas, cet acte qui menaçait
des intérêts inexorables contribua encore à précipiter le soulèvement.
Slephen Austin reparut alors au milieu de ses concitoyens, et, dans une
assemblée populaire tenue à Brazoria le 8 septembre , il recommanda la réu-
nion immédiate d'une convention générale de toute la province. Le principal
motif qu'il en donna fut l'imminence du renversement de la constitution fédé-
rale au Mexique. « La nouvelle forme du gouvernement, dil-il , .iura-t-elle
pour effet d'annuler tous les droits du Texas et de le soumettre à un pouvoir
sans limites? S'il en doit être ainsi, le peuple du Texas peut-il adhérer au
changement qui se prépare et abdiquer tout ou partie de ses prérogatives cou-
208 LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION.
slilutionnelles ? Voilà des questions d'une importance vitale , et sur lesquelles
je pense qu'il est nécessaire de consulter les citoyens. 11 est vrai que Sanla-
Anna et d'autres personnages influents de Mexico m'ont déclaré qu'ils étaient
les amis du peuple texien , qu'ils désiraient son bonheur et y travailleraient de
toutes leurs forces; que dans la nouvelle constitution de la république ils em-
ploieraient leur influence à procurer au Texas une organisation particulière
en harmonie avec ses habitudes et conforme à ses besoins. Mais c'est une rai-
son de plus pour que les délégués du peuple se réunissent afin de déterminer
les principes de celte organisation. Nous touchons au moment décisif : tout le
inonde comprend qu'il y a quelque chose à faire. »
Ce langage était encore modéré. Il ressemblait à celui qu'on tient toujours
ou commencement des révolutions, et que l'on regarderait volontiers comme
une hypocrisie consacrée, s'il n'était pas naturel que les mêmes hésitations se
reproduisissent constamment chez les peuples en face des mêmes dangers. Le
conseil de réunir une convention ne préjugeait pas la question d'indépendance.
Mais une convention , c'était un centre et une base possible d'autorité , dont
l'influence ne devait pas tarder à se faire sentir, en donnant une direction com-
mune aux efforts isolés. Sur ces entrefaites , le général Cos , qui était à Bejar,
transmit au colonel Ugarlechea l'ordre de se saisir, à tout prix , de la personne
de Zavala, ancien ministre mexicain , poursuivi par la haine de Santa-Anna ,
dont il avait refusé de servir la politique nouvelle. Zavala possédait de grandes
concessions de terres au Texas, et avait formé le projet de s'y établir. Plusieurs
autres personnes étaient poursuivies avec lui , et en même temps le général
Cos fit sommer Brazoria , Columbia et Velasco de remettre leurs armes entre
les mains des autorités mexicaines , double outrage qui excita la plus vive in-
dignation.
Ainsi se multipliaient et se répondaient coup pour coup , quelquefois même
sans intention de part ni d'autre , mais par une conséquence inévitable de la
situation , les actes les plus hostiles , les résolutions les plus compromettantes.
Il s'établit à San-Felipe , où résidait Slephen Austin , un comité de sûreté pu-
blique qui prit aussitôt, par la force des choses, l'attitude d'un comité cen-
tral. Informé des mouvements du général Cos, il les fit connaître au peuple
par une circulaire , dans laquelle il déclarait que les dispositions de cet officier
supérieur n'étaient rien moins que conciliantes, que la ruine du Texas était
décidée , et qu'il ne restait aux habitants d'autre ressource que la guerre. Bien-
lôt un premier détachement de troupes mexicaines s'avança de Bejar sur Gon-
zalès, dont la population demanda du secours au comité de San-Felipe.
Celui-ci dirigea aussitôt sur Gonzalôs un petit nombre de volontaires, qui
suffirent pour arrêter les Mexicains. Deux cents hommes du côté de ces der-
niers, et cent soixante du côté des colons, en vinrent aux mains le 2 octobre,
et les Texiens manœuvrèrent si bien leur unique canon , que le détachement
mexicain fui forcé de se replier sur Bejar, avec une perle de quelques hommes.
Ce fut le premier engagement dans celle partie du Texas. Le lendemain , le
comité de San-Felipe publia une leltre officielle adressée à la municipalité de
Gonzalès par le minisire de l'intérieur de la république. Ou y demandai! l'ad-
hésion du Texas aux réformes que le congrès général , prenant en considéra-
LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION. 209
lion les vœux du pays tout entier, allait accomplir dans la constitution ; on
ajoutait que les besoins du Texas ne seraient pas perdus de vue par le gouver-
nement, qu'il comptait sur le bon esprit des citoyens, et qu'il était décidé à
soutenir l'œuvre de la majorité nationale , à protéger les amis de l'ordre et à
punir les promoteurs de séditions. En publiant cette lettre, le comité y joignit
un commentaire très-peu pacifique : « Quelles sont, disait-il, les réformes dont
parle le ministre? Est-ce la réduction de la milice des états à un bomme par
cinq cents habitants , et le désarmement des autres? Est-ce le renversement de
la constitution de 1824 , et l'établissement du despotisme ecclésiastico-mili-
taire? Celte majorité qu'on invoque, est-ce autre chose que le pouvoir militaire
qui a étouffé la voix de la nation ? Le gouvernement de Mexico proteste de ses
bonnes intentions envers le Texas ; mais alors pourquoi ces préparatifs d'inva-
sion? pourquoi le général Cos s'est-il avancé de Matamoras sur Bejar, a la tête
de toutes les troupes disponibles? Ce langage n'est-il pas un leurre? ces pré-
tendues garanties qu'on nous promet ne cachent-elles pas un piège?» Et le
comité tei minait sa proclamation en exhortant les citoyens armés à voler au
quartier général de l'armée du peuple , à Gonzalès.
Le mouvement qui éclatait dans l'Ouest eut bientôt embrassé toute l'étendue
du Texas, jusqu'aux frontières des États-Unis. Des comités s'organisèrent de
tous côtés. Ceux de Nacogdoches et de San-Augustine levèrent des troupes et
en confièrent le commandement à Samuel Houston, que les hasards d'une car-
rière orageuse avaient jeté depuis quelques années dans ce pays.
Destiné à vaincre Sanla-Anna dans les plaines de San-Jacinlo , et à conso-
lider par cette victoire l'établissement de la république texienne, dontil devait
être le premier président , Houston avait eu le pressentiment de la mission que
lui réservait le sort et qui convenait à son caractère aventureux. En annonçant
que ce personnage , très-connu alors dans l'Union américaine, se rendait au
Texas, vers la fin de 1829 ou en 1830, un journal de la Louisiane disait que
c'était pour révolutionner le pays , et ajoutait : « On peut donc s'attendre à
lui voir bientôt lever le drapeau de l'insurrection. » Ceci prouve , au reste ,
pour le dire en passant, combien les éléments révolutionnaires avaient profon-
dément pénétré dans les entrailles du Texas , et combien leur explosion était
inévitable. L'instinct national du Mexique ne s'y était pas trompé. En même
temps qu'Houston recevait dans l'Ouest la direction des opérations militaires ,
M. Lorenzo de Zavala succédait au général Auslin dans la présidence du co-
mité de sûreté, c'est-à-dire dans la direction des opérations politiques , et
Austin allait prendre à Gonzalès le commandement du noyau d'armée qui s'y
rassemblait.
Aussitôt qu'on eut appris à la Nouvelle-Orléans que les Mexicains se dispo-
saient à envahir le Texas, et que la population organisait ses moyens de ré-
sistance, les habitants de cette ville manifestèrent d'une fiçon éclatante leur
sympathie pour la cause de leurs voisins. C'était la conséquence naturelle des
rapports établis depuis quelques années entre les deux populations. Le meeting
de la Nouvelle Orléans s'engagea à secourir les Texiens de la manière la plus
efficace cl la plus compatible avec ses obligations envers le gouvernement des
Liais Unis; il nomma un comité pour correspondre avec le gouvernement pro-
210 LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION.
visoire du Texas, recevoir des souscriptions et enrôler des volontaires.
7.000 dollars (56,000 francs) de souscription, et deux compagnies de volon-
taires armées et équipées , ne tardèrent pas à prouver l'activité du zèle de la
Louisiane.
Les Mexicains virent bientôt qu'ils avaient affaire à une race d'hommes au-
trement décidée qu'eux , et qui était bien résolue à ne pas perdre le temps en
vaines paroles. A peine quelques détachements, de l'organisation la plus im-
parfaite, eurent-ils formé sur le Guadalupe un semblant d'armée, dont le
chiffre seul prêterait à rire, que leurs chefs prirent l'offensive avec une audace
vraiment incroyable. Le 8 octobre, Collinsworlh s'empara du fort de Goliad,
où il trouva de quoi armer (rois cents hommes et des provisions pour une va-
leur de 10,000 dollars. Le 28, Fannin et Bowie eurent un engagement très-
hcureux avec un parti d'ennemis , auxquels ils tuèrent et blessèrent trente-
deux hommes et enlevèrent un canon. Le 3 et le 8 novembre, les Mexicains
furent encore battus , et le général Cos fut assiégé dans la place de San-Anto-
nio de Bejar.
Cependant la consultation générale du Texas; composée des délégués de
toutes les municipalités de la province, s'était réunie à San-Felipe de Auslin
e( constituée le 5 novembre. Elle élut pour président M. Archer, et adopta le 7
une déclaration solennelle des raisons qui avaient engagé le peuple texien à
prendre les armes. Ce n'était pas encore une déclaration absolue d'indépen-
dance; on s'en tenait à la constitution mexicaine de 1824, que Sanla-Anna
venait de renverser, au nom de laquelle on lui faisait la guerre ; on offrait aux
Mexicains l'appui du Texas pour reconquérir leurs droits et libertés; on pro-
mettait des terres et le titre de citoyen à tous les étrangers qui serviraient la
cause du Texas dans la présente lutte. L'assemblée adopta ensuite un plan de
gouvernement provisoire, composé d'un gouverneur, un lieutenant gouver-
neur et un conseil. Quand il s'agit de nommer le gouverneur, un des membres
proposa le général Stephen Austin, et un autre M. Henri Smilh; mais, sur
cinquante-trois volans, Austin ne réunit que vingt-deux suffrages, et son
concurrent fut élu à la majorité de neuf voix. Samuel Houston fut nommé
major général de l'armée , et enfin MM. Wharton, Archer et Stephen Auslin
reçurent la mission de se rendre aux États-Unis; après quoi l'assemblée se sé-
para le 14 novembre, en s'ajournant au 1er mars 18Ô6. Le dernier jour de la
session, un membre avait proposé la levée du siège de Bejar , mais il n'avait
pu faire prendre son avis en considération, et, loin de là , le gouvernement
promit 20 dollars par mois à tous les volontaires qui resteraient sous les dra-
peaux jusqu'après la prise de la ville.
L'armée avait besoin d'un pareil encouragement , et même, sans un hasard
heureux et l'énergie d'un homme, le siège eût été abandonné Les volontaires
s'étaient rendus à l'armée comme à une partie de plaisir ou de chasse qui ne dure-
rait que très-peu de jours, sans provisions suffisantes et sans vêtements d'hiver.
Le terme de leur engagement étant très-court , ils songèrent à retourner chez
eux des qu'ils virent arriver la saison des pluies, et, malgré tous les efforts des
officiers pour les retenir, un grand nombre se reliraient journellement. On
leur promit l'assaut pour le 2 décembre; mais le nouveau chef, le colonel
LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION. 211
Burleson , jugea probablement cette résolution trop hasardeuse, et annonça
la retraite sur Gonzalès pour le 4 au soir. Tout se préparait donc pour la
levée du siège, quand un déserteur arriva au camp des Texiens. Cet homme
dit aux officiers que les soldats mexicains qui défendaient la place étaient
pour la plupart ennemis de la dernière révolution , et fort peu disposés à se
battre en faveur de Santa-Anna ; que la prise de la ville n'offrirait pas de dif-
ficultés si on voulait la tenter. Les plus braves parmi les Texiens étaient au
désespoir de lever le siège ; ils résolurent de courir les chances d'un dernier
effort, et choisirent pour leur chef un des héros de cette guerre, l'intrépide
Milam. Milam , dont mainte aventure brillante avait popularisé le nom dans
le Texas, était en prison à Mexico, quand la lutte avait commencé. Aussitôt il
avait brisé ses fers , et à travers mille dangers il avait rejoint ses compatriotes
devant Goliad. Sa valeur et son habileté inspiraient à ses compagnons une
confiance sans bornes. Cette fois encore il la justifia , et ce fut au prix de sa
vie. Le 5 décembre, au point du jour, Milam , ayant réussi à distraire l'atten-
tion de l'ennemi par une feinte attaque sur la citadelle, pénètre dans la ville
avec ses braves volontaires; mais alors les difficultés commencent, et les pé-
rils de l'entreprise se manifestent à chaque pas. Le général Cos avait profité de
la disposition des lieux et de quelques grands bâtiments en pierre, pour se
retrancher fortement à l'intérieur. Toutes les avenues de la place étaient bar-
ricadées, coupées de fossés, garnies de canons. Il avait mis une pièce d'artil-
lerie sur la plate-foi me d'une vieille église, qui commandait toute la ville, et
le feu de la citadelle pouvait appuyer la résistance de la ville elle-même.
Cependant les volontaires de Milam n'en furent point découragés. Pour ré-
pondre au feu de l'ennemi et pour le neutraliser, ils avaient ces incomparables
carabines dont les Mexicains ne connaissaient que trop bien la portée et l'effet.
Ce fut leur grande ressource. Une fois entrés dans la ville , on ne put les dé-
loger, même après la perte de leur intrépide commandant, qui fut tué le 7
d'une balle dans la tète. Ce siège intérieur dura cinq jours. Les Texiens ne se
rendirent entièrement maîtres de la place que le 9 dans la nuit, par une sur-
prise. Le lendemain , la citadelle elle-même capitula. Le général Cos et ses
officiers donnèrent leur parole d'honneur de ne point s'opposer au rétablisse-
ment de la constitution fédérale, et obtinrent à celte condition la faculté de
retourner chez eux , avec une partie des troupes seulement. L'argent et les
munitions de guerre qui se trouvaient dans Bejar furent remis aux vainqueurs.
Ainsi , dès le commencement de décembre 18ôi> , trois mois et demi après l'ou-
verture de la campagne, il n'y avait plus un seul soldat mexicain sur le terri-
toire du Texas.
Ces rapides succès de l'insurrection firent naître aussitôt dans le pays tout
entier un désir général d'indépendance, auquel le mouvement des Étals-Unis
en faveur de la cause texienne donnait en même temps une direction diffé-
rente. On savait que le nouveau gouvernement de la république mexicaine
avait triomphé partout des soulèvements du parti fédéraliste , et le Texas sen-
tait bien que désormais, entre le Mexique et lui , ce n'était plus une guerre
politique , mais une guerre nationale. N'était-ce pas un mensonge ridicule que
celle prétention de défendre le fédéralisme, quand le resle de la république se
212 LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION.
taisait et se soumettait sans résistance? Le gouvernement provisoire du Texas,
qui existait en vertu de la constitution fédérale de 1824 , avait donc besoin de
retremper ses pouvoirs à une autre source, et de renouveler le principe même
de son existence. Ce fut le général Austin , qui , dès la fin de novembre, donna
cette impulsion à l'opinion publique, et demanda la convocation d'une nou-
velle assemblée nationale; car il ne croyait pas que le gouvernement provi-
soire eût le droit de proclamer l'indépendance, et de briser les derniers fils
par lesquels le Texas tenait encore au Mexique. II partit ensuite pour les États-
Unis avec ses deux collègues. Mais déjà l'enthousiasme populaire avait de-
vancé leurs efforts. Les gris de la Nouvelle-Orléans (New-Orleatis greys)
avaient figuré à la prise de Bejar. Le Tennessee , l'Alabama et la Géorgie en-
voyèrent aussi leurs volontaires et leur argent aux Texiens , et ce fut pendant
la tenue de la consultation générale que M. B. Lamar, citoyen de la Géorgie
alors , aujourd'hui président du Texas , offrit ses services aux insurgés.
Néanmoins le parti qui voulait maintenir l'union avec le Mexique était en-
core assez nombreux, et il fut assez influent pour arrêter quelque peu le
mouvement d'indépendance. Il poussa même à une tentative malheureuse d'ex-
I édition au deià du Rio-Grande, qui avait pour but de réveiller dans les pro-
\ inces voisines l'esprit de fédéralisme, et d'y provoquer une contre-révolution.
Les deux faibles détachements qui avaient tenté cette hasardeuse entreprise
furent exterminés par les troupes de Santa-Anna. Tandis que cela se passait
du côté de Matamoras , les politiques du Texas continuaient à discuter sur
l'indépendance, dont les partisans invoquaient tour à tour l'histoire, la mo-
rale et l'intérêt, pour faire prévaloir leurs opinions sur des conseils plus
timides. D'après ces hésitations, il est à présumer que si alors les étals mexi-
cains limitrophes du Texas s'étaient soulevés pour la constitution fédérale, la
déclaration d'indépendance eût été ajournée, et l'alliance du Texas avec les
provinces septentrionales du Mexique contre le centralisme aurait donné aux
événements une direction (ouïe différente. Maison apprit qu'au Mexique tous
les partis s'étaient ralliés dans une pensée commune de vengeance nationale,
el ce qui mil fin à loule irrésolution , ce fut le rapport des agents envoyés aux
États-Unis sur le résultat de leur mission. Ils annonçaient qu'ils avaient con-
clu, à la Nouvelle-Orléans, un emprunt de 200,000 dollars, que le zèle des
Anglo-Américains en faveur du Texas se refroidirait aussitôt, s'ils le voyaient
balancer à proclamer son indépendance ; ils conseillaient donc à leurs compa-
triotes de prendre cette mesure décisive sans plus de délai. Le conseil fut suivi,
cl une nouvelle convention se réunit a Washington, sur le haut Brazos, le
1" mars 183G.
J'ai maiuienant à retracer le tableau de la courte, mais décisive campagne
dont les résultais ont consacré l'indépendance du Texas. Cette campagne s'ou-
vrit au moment où le peuple texien , surmontant ses dernières hésitations, se
préparait a soutenir la lutte pour lui seul, et revendiquait hautement les
droit de sa nationalité. Elle ne dura que deux mois. L'armée mexicaine parut
h; 21 février 18ÔG devant San-Antonio de Bejar. Le 2 avril , le général Houston
el Santa-Anna se livraient dans les plaines de San-Jacinlo la bataille qui ter-
mina la guerre. Trois événements la signalent : l'héroïque défense de l'Alamo
LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION. 215
(citadelle de Bejar) par cent quarante soldats lexiens sous les ordres de l'im-
mortel Travis ; la défaite du colonel Fannin à Goliad, et l'horrible massacre
de ses troupes après une convention signée sur le champ de bataille , action
infâme ordonnée par Sanla-Anna, dont elle a déshonoré le nom par toujours,
et qui l'aurait payée de son sang, si la modération et la loyauté des chefs
texiens ne l'avaient défendu contre l'exaspération de leurs compatriotes; enfin
la victoire d'Houston à San-Jacinto, couronnée par la prise de Santa-Anna,
président de la république et général en chef de l'armée mexicaine. Dans
tout le cours de cette campagne , les forces du Mexique ont été supérieures
à celles du Texas sous le rapport du nombre et de l'organisation militaire.
Comme soldats, les Mexicains valaient beaucoup mieux que leurs ennemis;
comme hommes, ils étaient bien au-dessous. Leurs premiers succès à Bejar et
à Goliad, souillés d'ailleurs par des cruautés inutiles, ne leur font pas le
moindre honneur. Pour les Texiens, au contraire , les revers sont aussi glo-
rieux que les triomphes.
L'armée d'invasion était divisée en trois corps : les généraux Sesraa, Filisola
et Cos appartenaient au premier , qui devait commencer ses opérations parle
siège de Béjar ; Urrea et Garay commandaient le second , dirigé contre Goliad ;
le troisième était sous les ordres de Santa-Anna , et destiné a agir selon les
circonstances. Bejar et Goliad étant des villes espagnoles , il y avait un grand
avantage à les prendre pour hase des mouvements ultérieurs de l'armée. De
l'une et de l'autre partaient des routes qui aboutissaient ù un centre commun,
à San-Felipe de Austin , c'est-à-dire au cœur des établissements anglo-améri-
cains. La garnison de Béjar, commandée par le colonel Travis, était très-fai-
ble ; celle de Goliad , sous les ordres du colonel Fannin, de la Géorgie , était
plus nombreuse; mais toutes deux étaient insuffisantes. A la première appari-
tion des troupes mexicaines, Travis et ses braves se retirèrent dans l'Alamo ,
jugeant inutile de disputer une ville ouverte à un ennemi trop supérieur en
nombre et bien pourvu d'artillerie. Maîtres de la ville , les Mexicains commen-
cèrent aussitôt à bombarder la citadelle, que Travis avait fortifiée de son
mieux. Entouré de tous côtés et sans espoir d'être secouru, Travis résista pen-
dant quinze jours, tua beaucoup de monde aux assiégeants, repoussa plusieurs
attaques, et perdit à peine quelques hommes. Les leitres qu'il a écrites durant
le cours du siège sont admirables de résolution et de sang-froid. On lit dans
celle du 3 mars : « Il est possible que je succombe ; mais la victoire coûtera
si cher à l'ennemi, que mieux vaudrait pour lui une défaite. Dieu et le
Texas! la victoire ou la mort! » Il écrivait le même jour à un ami : « Que la
convention marche et fasse une déclaration d'indépendance, nous sommes
prêts à exposer notre vie cent fois par jour, et à défier le monstre qui nous at-
taque avec un pavillon couleur de sang, qui menace de massacrer tous les
prisonniers, et de faire du Texas un vaste désert. J'aurai à combattre l'en-
nemi quand et comme il voudra ; mais je l'attends de pied ferme , et , si mes
compatriotes ne viennent pas à mon secours, je suis décidé à périr en défen-
dant la place , ei mes ossements accuseront hautement l'indifférence de mon
pays »
Le malheureux Travis ne fut pas secouru. Le seul renfort qu'il reçut fut
214 LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION.
un détachement de trente-deux hommes venu de Gonzalès et qui réussit à se
glisser dans l'Alamo. L'armée assiégeante, au contraire, s'était accrue du
douhle depuis le commencement du siège. Sanla-Anna y avait amené sa divi-
sion, et il ne fallait rien moins que des forces aussi écrasantes pour emporter
la place. Le 6, dans la nuit, Santa-Ànna , décidé à vaincre à tout prix, donna
l'ordre de monter à l'assaut. On a su plus tard , par un nègre qui le ser-
vait, qu'il avait passé la nuit avec son aide de camp Almonte dans une
extrême agitation. « Cela nous coûtera cher, lui avait dit Alinonte quel-
ques instants avant l'assaut. — Peu importe, avait répondu Santa-Anna, il le
faut. »
Travis et les siens tinrent parole. L'Alamo fut pris, mais la perte des Mexi-
cains fut énorme. « Encore une victoire pareille, dit Sanla-Anna au retour de
l'assaut , et c'est fait de nous. » Travis mourut sur la brèche, en tuant l'offi-
cier mexicain qui l'avait frappé à mort. Tous ses compagnons périrent de
même , les armes à la main. Un seul demanda quartier et fut égorgé. James
Bowie fut tué dans son lit, où le retenait une blessure. David Crockett, du
Tennessee , l'intrépide chasseur de l'Ouest, était au nombre des défenseurs de
l'Alamo , et y périt avec les autres. Santa-Anna courut dans cette affaire un
grand danger. Le major Evans, commandant de l'artillerie du fort, allait
mettre le feu au magasin a poudre , quand il reçut une balle qui le tua , et
l'on raconte que, dans sa colère, Santa-Anna perça de deux coups de poignard
le cadavre de l'homme qui aurait pu l'ensevelir avec lui-même sous les ruines
de la citadelle.
Pendant que Santa-Anna payait si cher la prise de Bejar, Urrea marchait
sur Goliad et occupait cette place, que le colonel Fannin avait eu l'ordre d'é-
vacuer. Le lendemain, Fannin, qui n'avait pas plus de cinq cents hommes
avec lui , fut attaqué dans la prairie par une division de dix-neuf cents hom-
mes, dont il soutint le choc toute une journée. Mais quoique les Mexicains
eussent perdu beaucoup de monde, ils étaient encore trois fois plus nombreux
que les Texiens , qui manquaient de vivres et d'artillerie. Fannin , voyant
qu'il n'avait aucune chance de salut, accueillit donc les propositions d'Urrea
et mit bas les armes aux conditions suivantes : — Lui et ses soldats seraient
traités en prisonniers de guerre et dirigé sur Goliad , où ils resteraient pen-
dant neuf jours. A l'expiration de ce terme , les volontaires des Etals-Unis se-
raient embarqués pour la Nouvelle-Orléans aux frais du gouvernements mexi-
cain ; les Texiens et Fannin resteraient prisonniers jusqu'à leur échange ou
jusqu'à la fin de la guerre. — Ces conditions fuient violées avec une abomi-
nable perfidie. Sanla-Anna , qui se trouvait encore à Bejar, ordonna le massa-
cre des prisonniers, et le 17 mars au matin, dimanche des Bameaux , ils fu-
rent lous , au nombre de près de quatre cents , égorgés non loin de Goliad,
entre cette ville et la mer. C'était le président lui-même qui avait voulu cet
horrible assassinat ; plusieurs de ses généraux s'y étaient opposés dans lecon-
siil tenu à Bejar ; mais il avait étouffé leur voix, signé la sentence de mort ,
cacheté et remis la dépêche de sa propre main au courrier Qui devait en être
porteur. Tout . l'odieuxde ce grand crime pèse donc sur la tête de Santa Anna.
Il manqua d'ailleurs son but. AU lieu de frapper les esprits de terreur , il les
LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION. 215
remplit d'une juste indignation, et fit naître dans tous les cœurs une soif de
vengeance qui doubla le courage des insurgés texiens.
La campagne s'ouvrait, comme on le voit, sous les plus tristes auspices
pour le Texas. Rien ne semblait prêt pour une résistance efficace. L'organisa-
lion de l'armée régulière était fort peu avancée. Le commandant en chef,
Houston , n'arriva lui-même au quartier général, sur le Guadalupe, que deux
ou trois jours avant la chute de l'Alamo , et n'y trouva que trois cents hommes.
Aussi, en apprenant ce désastre, ordonna-t-il sagement de se replier sur ie
Colorado, afin d'y rallier les renforts qui se préparaient sur ses derrières. Le
général mexicain Sezma ayant atteint le Colorado le 22 mars , Houston pour-
suivit son mouvement de retraite jusqu'au Brazos , et continua ainsi jusqu'au
milieu d'avril à reculer dans la direction de l'est. Les habitants de San-Felipe,
que cette retraite laissait à découvert, évacuèrent la ville après y avoir mis
le feu. C'est à tort que l'on a reproché au général Houston de n'avoir pas plus
tôt tenu tète à l'ennemi. Sur le Colorado et même sur le Brazos , il n'avait
pas encore une seule pièce de canon. A mesure qu'il se repliait en arrière , il
concentrait davantage toutes ses forces disponibles, tandis que Santa-Anna
1 lissait toujours en chemin un peu des siennes; et on a lieu de croire qu'en
se rapprochant de la frontière des États-Unis , il comptait sur quelques se-
cours, au moins indirects, du général Gaines, qui s'était avancé de son côté
jusqu'à Nacogdoches, sur le territoire lexien, par ordre de Jackson.
Enfin , le 21 avril . fut livrée , sur les bords du San-Jacinto, la bataille qui
décida du sort du Texas. L'armée de Santa-Anna s'élevait à quinze cents
hommes effectifs, celle d'Houston à sept cent quatre-vingt-trois, dont
soixante-un seulement de cavalerie. La veille, Houston avait fait rompre tous
les ponts par lesquels l'ennemi aurait pu se retirer vers le Brazos. Son instinct
ne l'avait pas (rompe. L'engagement ne fut pas long; les Texiens marchèrent
en avant au cri de : Souvenez-vous de l'Alamo, et bientôt Travis et ses braves
furent vengés. On tua aux Mexicains six cent trente hommes, dont un officier
général et quatre colonels; deux cent quatre-vingts furent blessés, et sept
cent (rente faits prisonniers. La destruction de ce corps d'armée était donc
complète. Cette victoire ne coula aux Texiens que deux hommes tués et vingt-
trois blessés, dont six mortellement. Le colonel M. B. Lamar, aujourd'hui
président de la république, commandait la cavalerie, et justifia par sa bra-
voure la confiance des soldais qui l'avaient choisi pour chef.
Santa-Anna ne fut pris que le lendemain par un détachement envoyé à la
poursuite du peu de Mexicains qui avaient échappé. On le trouva caché dans
de hautes herbes et fort effrayé. Il baisa la main du premier soldat lexien qui
se présenta , et offrit à ceux qui l'entouraient une fort belle montre, des bijoux
et de l'argent; mais ce fut en vain qu'il (enta de les corrompre. Alors il se prit
à pleurer. On le rassura et on le conduisit auprès d'Houston , qui dormait au
pied d'un arbre , la tête appuyée sur sa selle. Ce fut seulement alors que Santa-
Anna se fit connaître. Il lui dit en espagnol : a .le suis Antonio Lopez de
Santa-Anna , président de la république mexicaine et général en chef de l'armée
d'opérations. » Puis il demanda de l'opium, dont il prit une grande quantité,
et, paraissant se remettre île son trouble, il dit encore au général Houston :
216 LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION.
« Vous n'êtes pas né pour les choses ordinaires ; vous avez vaincu le Napo-
léon de l'Ouest. » Après celle bouffée d'orgueil, si ridicule dans un pareil mo-
ment , il demanda ce qu'il ferait de lui. Houston , éludant la question , lui ré-
pondit que d'abord il eût à faire évacuer le Texas par ses troupes, et lui re-
procha sa cruauté envers les Texiens. Quant à l'affaire de l'Alamo, Santa-
Anna se défendit en invoquant le droit de la guerre. «Soit, reprit Houston;
mais le massacre de Fannin et de ses gens? — Il n'y avait pas de capitula-
tion, répliqua le prisonnier, et d'ailleurs je n'ai fait qu'exécuter les ordres du
gouvernement mexicain. — Mais c'est vous qui êtes ce gouvernement, lui dit
Houston. « L'entretien continua encore quelque temps , et Santa-Anna réus-
sit à se concilier la bienveillance d'Houston, qui le protégea contre l'exaspé-
ration des Texiens, et ne voulut point souiller sa victoire par un meurtre
inutile.
Cependant la convention nationale, convoquée à Washington pour le
Ie1' mars, avait promulgué le 2 la déclaration d'indépendance du Texas, rédigé
une constitution , voté quelques lois d'urgence , et organisé un pouvoir exécu-
tif par intérim , dont M. David Burnet était président, et Lorenzo de Zavala
vice-président, avec quatre ministres, un procureur général et un directeur
général des postes. Nous ne ferons point l'analyse de la constitutiondu Texas ;
il suffira de dire que, modelée sur celles de la plupart des états de l'Union
anglo-américaine, elle est purement démocratique. Un président élu par les
citoyens pour deux ans d'abord, et ensuite pour trois ans, non immédiate-
ment rééligible, avec un droit de veto suspensif, le moins de pouvoir possi-
ble , et dix mille dollars d'indemnité annuelle ; un vice-président ; une cham-
bre des représentants renouvelée tous les ans ; un sénat renouvelé tous les
trois ans; la plupart des places à la nomination du congrès; le jury, et l'es-
clavage à perpétuité , toutefois avec l'interdiction de la traite et sous la con-
dition que les esclaves ne seront importés que des États-Unis: tels sont les
traits essentiels de cette constitution fort simple et aussi peu savante que
neuve. Mais dans l'Amérique du Nord l'espace tient encore lieu de tout.
Le gouvernement provisoire du Texas avait suivi le mouvement de retraite
du général Houston devant l'armée de Santa-Anna. Cet fut dans l'île déserte
et nuedeGalveslon qu'il reçut le 25 avril la nouvelle de la victoire de San-
■lacinto, et, quand le président Burnet arriva le 1er maj au quartier général,
Houston avait déjà conclu avec Santa-Anna une convention par laquelle ce
dernier s'engageait à faire évacuer le Texas par ses troupes. On lui garantis-
sait la vie sauve. Le minisire de la guerre, qui suivait l'armée, avait donné
.son assentiment à celte convention , que Santa-Anna s'était empressé d'exé-
cuter en adressant aux généraux Filisola , Gaona et Urrea , l'ordre de se re-
jdier sur Bejar et sur Victoria. Houston avait pris son parti en homme d'État.
Le président Burnet et les membres de son cabinet l'approuvèrent, et deux
traités réguliers , l'un patent, l'autre secret, furent conclus à Velasco, le
14 mai, avec Santa-Anna. L'évacuation du Texas par les troupes mexicaines,
la restitution de toutes les propriétés , des esclaves et des bêles de somme
dont les Mexicains s'étaient emparés , l'échange des prisonniers et la mise en
liberté de Santa-Anna, étaient stipulés par le traité patent; par le traité secret,
LE TEXAS ET SA ttÉVOLUTlON. 217
Sauta-Anna prenait engagement de ne pas reparaître à la tête des troupes
Mexicaines contre le Texas pendant la présente guerre , et à ne rien négliger
pour que le gouvernement de Mexico reconnût l'indépendance du Texas.
Cesdeux traités furent très-impopulaires: l'armée, qui brillait beaucoup plus
par le courage que par la discipline , continuait à demander la mort de Santa-
Anna , en représailles du massacre de Goliad. Partout on se défiait de la sin-
cérité et des intentions du président mexicain ; on ne voulait pas voir que celte
malheureuse campagne l'avait perdu pour longtemps dans l'opinion de ses
compatriotes, et qu'une fois de retour à Mexico, il ne serait pas tenté de re-
commencer la guerre. Quoi qu'il en soit, il fallut renoncera l'embarquer pour
Vera-Cruz ; au jour fixé pour son départ , une émeute de soldats éclata à Ve-
lasco, et le pouvoir exécutif , hors d'état de maîtriser l'effervescence générale,
se décida , le 4 juin , à différer sa libération. Peu après , l'armée manquant de
tout et se croyant négligée par le gouvernement, entreprit de lui forcer la
main; elle envoya un de ses officiers à Velasco, pour exiger l'adoption de
certaines mesures , et cet officier , mécontent de l'accueil qu'on lui fit , essaya
d'arrêter le président , qui fut heureusement défendu , dans celte crise, par
les citoyens de Velasco. De pareils faits sont, dans toutes les révolutions, le
revers delà médaille; l'enfantement et l'indépendance des États-Unis en a
présenté un grand nombre. La révolution du Texas ne pouvait pas en être
exempte. Le caractère turbulent de la population , la composition de l'armée,
le désordre des finances du nouvel État, l'inévitable confusion de tous les élé-
ments administratifs , ne permettaient pas d'espérer que la république nais-
sante échappât entièrement à ces perturbations passagères. Sanla-Anna crut
devoir protester contre sa captivité. Le président lui répondit que les circon-
stances avaient nécessité la mesure prise à son égard; que , du côté des Mexi-
cains, il y avait eu bien des infractions au traité; (pie d'ailleurs il se plai-
gnait à tort des privations qu'il endurait ; ([d'elles étaient partagées par les
premiers personnages de la république. «J'ai sacrifié à votre bien-être celui
de ma famille malade , ajoutait M. Burnet. Si nous manquons de coin fort ,
c'est à voire visite chez nous que Votre Excellence doit s'en prendre , et il
nous paraît tout simple qu'elle souffre un peu de nos maux. »
Les choses demeurèrent en cet état jusqu'à la réunion du premier congrès
constitutionnel de la république, qui s'ouvrit le 5 octobre, à Columbia sur le
lîrazos (1); mais déjà les citoyens avaient procédé a l'élection du président,
(1) La ville d'Houston ne devint qu'en 1837 le siège du congrès et du gouvernement.
Llle fui ballottée dans le congrès contre plusieurs autres localités , et ne passa qu'au
qnalrièmc tour de scrutin , à vingt et une voix. On peut juger de ce qu'était alors le
(!apitolc, ou palais de la représentation nationale, par la résolution suivante , qui fut
adoptée à l'unanimité, et que j'ai relevée sur le journal de la chambre des représen-
tants: « Résolu qu'il sera prescrit au concierge de faire enlever le plafond de la salle,
comme mal exécuté et fort peu sur. » ( liesolved lhal the door keeper bc instrucled to
liavc the plasler'mg over head , in the hall, ail lakcn off, believing il to be bad work,
and unsafe lo sit umlcr. )
Celte même assemblée prit uuu autre résolution pour autoriser le gouvernement à
218 LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION.
et s'étaient prononcés en même temps sur la grande question de l'incorpora-
tion du Texas aux États-Unis. Les deux concurrents pour la présidence furent
Stephen Austin et Samuel Houston. Le nom du fondateur de la nationalité
texienne semblait avoir perdu tout son prestige, et le vainqueur deSan-Jacinlo
fut appelé à la présidence par trois mille cinq cents quatre-vingt-cinq suffrages,
tandis que Stephen Austin ne lui en opposa que cinq cent cinquante et un ; trois
mille voles à peu près se portèrent sur Mirabeau Lamar pour la vice-présidence.
L'incorporation du Texas aux Étal-Unis fut sollicitée par le chiffre bien signi-
ficatif de trois mille deux cent soixante-dix-sept. En prenant possession de la
présidence au sein du congrès, Houston, dont le caractère ne manque pas
d'une certaine grandeur, eut un beau moment quand il déposa son épée. L'émo-
tion l'empêcha de continuer son discours, et l'assemblée tout entière partagea
le sentiment qui l'oppressait.
Samuel Houston était alors le héros du Texas, la personnification glorieuse
de sa lutte contre le Mexique; bientôt cette popularité s'évanouit. Ses diffé-
rends avec le congrès pour la disposition des terres nationales et pour l'orga-
nisation de la milice, son peu de goût et son peu d'aptitude pour les affaires,
ses habitudes de soldat, ses mœurs sans dignité, firent oublier ses anciens ser-
vices. Le congrès avait manifesté dans un rapport remarquable (1) la plus vive
opposition à ce que Santa-Anna fût mis en liberté ; Houston crut que l'honneur
lui faisait un devoir de relâcher son prisonnier, el le fil conduire aux États-
Unis. Enfin , il persista dans le désir de rattacher le Texas à la confédération
anglo-américaine, quand déjà lesTexiens, mécontents d'avoir été repoussés
par le cabinet de Washington , mettaient leur orgueil à former une république
séparée, dont la grandeur et la prospérité fissent un jour envie à leurs puis-
sants voisins. Cette opinion d'Houston mit le comble à son discrédit, comme
l'opinion contraire attira les suffrages sur Mirabeau Lamar, aux élections pré-
sidentielles de 1858.
En effet, le Texas n'avait pu faire admettre son étoile dans la grande con-
stellation vers laquelle il s'était senti attiré par une communauté d'origine,
d'institutions et d'intérêts. Au risque d'une guerre avec le Mexique, les Étals-
Unis avaient reconnu l'indépendance du Texas, dès que le gouvernement de
ce pays eut reçu son organisation définitive; mais de puissants motifs empê-
chèrent le cabinet de Washington de proposer au congrès l'incorporation du
nouvel Élat. L'audacieux Jackson eût peut-être bravé les dangers de cet agran-
dissement; le prudent Van-Buren ne voulut point ajouter cet embarras de plus
à lous ceux que lui léguait son prédécesseur. La nécessité de maintenir l'équi-
libre, pour maintenir l'Union elle-même, enlre les états à esclaves el les états
qui ont proscrit l'esclavage, entre les étals agricoles du Sud et les états indus-
faire l'acquisition d'une collection des lois de l'étal de Coliahuila et Texas , qui appar-
tenait à un sieur Oaravahal.
(1) Les dernières pages de ce rapport contiennent, sur le caractère, la vie politique
et la moralité de Santa-Anna , des observations très-sévères, et malheureusement
tics justes. Jamais peut-être le chef légal d'un gouvernement étranger n'a été l'objet
d'une pareille critique, dans un document public , émané d'un autre gouvernement.
LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION. 219
triels du Nord, entre la vallée du Mississipi et les étals primitifs , prévalut sur
les conseils de l'ambition. L'opinion abolitionisle attaqua les Texiens sans
ménagement et se prononça contre l'admission du Texas dans l'Union avec
une extrême vivacité. M. Adams, du Massachussels, fit de cette question, dans
la chambre des représentants , l'objet d'un discours très-passionné, mais plein
de force, qui retentit au sein du parlement anglais et ne fut pas sans influence
sur la résolution du cabinet de Washington. L'Angleterre elle-même, on n'en
saurait douter, agit auprès du gouvernement des Élats-Unis pour le déterminer
à repousser les offres du Texas, dont elle n'a pas encore reconnu l'indépen-
dance, tant la création et le caractère de cette république lui paraissent de
nature à affecter la balance des forces politiques dans le nouveau monde. Bien-
tôt d'ailleurs quelques-uns des états qu'on aurait pu croire le plus favorables à
l'incorporation du Texas se refroidirent à cet égard pour des causes diverses,
parmi lesquelles les intérêts matériels tenaient aussi leur place. Le Texas a
donc solennellement retiré sa demande. 11 ne perdra rien à demeurer indépen-
dant. Ses ressources sont immenses, et son ascendant sur toute la partie sep-
tentrionale de la république mexicaine est bien plus assuré par l'état actuel des
choses qu'il ne pourrait l'être par un mode différent d'existence politique.
Je ne pousserai pas plus loin ce récit des événements qui ont amené la ré-
volution du Texas et qui ont affermi son indépendance. L'histoire des trois
dernières années se réduit d'ailleurs , pour l'Europe, à quelques vues d'ensem-
ble, qu'il serait facile de résumer en peu de mots. Ce qu'elle présente de plus
saillant dans les rapports extérieurs du nouvel État, c'est sa reconnaissance
par le gouverment français; dans ses rapports intérieurs, c'est le progrès
non interrompu dans sa population, surtout depuis la nomination du général
Lainar à la présidence de la république. Après un voyage de quelques mois
dans l'intérieur du pays, je ne reconnaissais plus les villes que j'avais vues les
premières, tant les constructions publiques et privées s'y multipliaient rapi-
dement. Le Texas, qui ne comptait pas plus de soixante-dix mille âmes à la
fin de 185G, en a aujourd'hui plus de deux cent cinquante mille. L'agriculture,
lu commerce, l'organisation delà force publique, ont marché du même pas.
Il s'est formé une marine , l'année est nombreuse, mais toujours plus ardente
que bien disciplinée , le produit des douanes, et principalement de la douane
deGalveslon, accuse tous les trois mois un accroissement considérable dans
le mouvement du commerce maritime. Pour la production du coton, le Texas
est sans rival. Le coton y est à la fois plus beau et plus abondant sur la même
étendue de terrain que dans les états les plus favorisés de l'Union américaine ;
et, sous ce rapport, le Texas n'a qu'un danger a craindre, c'est l'excès de
production.
Les terres qui s'étendent au-dessous de la rivière Rouge jusqu'à 70 ou 80
milles du golfe du Mexique , peuvent donner, année moyenne , (l'une l> ille à
une balle et demi par acre (l'acre représente ù peu près la moitié d'un hectare
de France); celles qui appartiennent à la zone du littoral, de la Sabine au
Rio-Grande , donnent communément de deux à trois balles par acre, et plus
encore dans certaines localités. Chaque balle de coton représente un poids de
500 livres au moins; un hectare au Texas peut donc donner , chaque année ,
220 Lli TEXAS ET SA RÉVOLUTION.
de deux à trois mille livres de colon brut : fertilité merveilleuse si on la com-
pare avec la production de quelques localités de l'Union. Dans l'Alabama, le
colon ne recolle le plus souvent que six cents livres par acre , c'est-à-dire un
peu plus d'une balle, et certaines portions de la Géorgie ne produisent fré-
quemment que trois cents livres ou à peu près le cinquième de ce que donne la
même étendue de terrain au Texas. J'ai vu sur la route de Mont-Gomery à
Charleslon , dans l'Alabama et la Géorgie, des champs immenses où le coton-
nier n'arrivait pas à trois pieds de haut; la même plante s'élève à cinq et six
pieds sur les bords du Mississipi , et à sept et huit au Texas.
La partie cultivée du Texas est comprise entre le 96meet le 100me degré de
longitude occidentale du méridien de Paris; elle s'étend depuis le bord de la
mer jusque vers le 52me degré de latitude, et même plus loin vers le nord,
l'espace compris entre le 52mo parallèle et la rivière Rouge se peuplant de jour
en jour.
Un auteur américain a calculé que le Texas renferme de quatre à cinq cenls
milles carrés, que 25,000,000 d'acres peuvent être mis en culture; que 5 à
6,000,000 donneront au moins une balle de coton par acre, et la plupart deux
ou plus. Le moindre produit annuel serait donc de 5,000,000 balles, ce qui,
à 40 dollars la balle, ferait une somme d'un milliard de francs. Quand même
ces calculs seraient empreints d'une certaine exagération , la culture du coton
n'en serait pas moins pour le Texas une source éventuelle de richesses vrai-
ment prodigieuses.
Voici quelques chiffres plus modestes. En 1833, le Texas exportait4,000 balles
de colon, 10.000 en 1834. Les travaux furent suspendus pendant les an-
nées 1855 et 1830; mais ils furent repris vigoureusement en 1837, et l'expor-
tation de 1838 approchait de 100,000 balles; ce chiffre doit avoir été dépassé
depuis. C'est au mois de mars de l'année dernière que le Texas est , pour la
première fois , entré directement en relations commerciales avec l'Europe. Le
trois-mâls anglais V Ambassador est arrivé de Liverpool à Galveslon avec
une riche cargaison , et a pris 1,100 balles de coton pour cargaison de retour.
Ce navire, qui calait douze pieds et demi d'eau , est entré à Galveslon sans
difficulté.
Les Texiejis commencent aussi à cultiver la canne, et, suivant la voie ou-
verte par les colons de la Louisiane , ils ont donné la préférence à la variété
d'Otaïti. Cetle variété , qui est glauque , marquée de longues bandelettes vio-
lettes, fournil sa substance sucrée dans le cours d'une végétation de cinq à
six mois , tandis qu'il faut ù la canne des Antilles quinze et dix-huit mois pour
arriver au même point. La canne d'Olaïli n'atteint pas un aussi grand déve-
loppement que cetle dernière, il est vrai , mais elle donne deux récolles, tan-
dis que l'autre n'en donne qu'une. Cultivée d'abord au Brésil, elle passa en-
suite à h Havane, et de là à la Louisiane, où quelques colons français eurent
le bon esprit de la répandre. Maintenant , tous les bords du Mississipi, au-
dessous de la Nouvelle-Orléans, sont couverts d'immenses champs de cannes
dont le produit déjà Fort élevé s'accroît chaque jour. J'ai vu, du côlé de Bra-
zoria des cannes qui atteignaient de dix à douze pieds, et dont les anneaux
étaient déjà mûrs , au mois d'aoùl , jusqu'à la hauteur de sept.
LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION. 221
Le maïs réussit parfaitement au Texas; quant au blé, une expérience faite
dans les environs deSan-Anlonio de Bejar, il y a quelques années, a constaté
que les prairies élevées qui entourent cette ville sont très-propres à celte pré-
cieuse culture.
Je dirai enfin , pour terminer cet aperçu des richesses végétales du Texas,
que la culture du mûrier et du tabae , que la production de la cochenille et de
l'indigo ont été essayées avec succès , et peuvent être poursuivies sur une
grande échelle avec la plus complète certitude d'en tirer un profit considé-
rable.
La constitution géologique du Texas offre au colon d'admirables facilités
pour l'éducation du bétail; ses prairies sont, pendant dix mois, couvertes
d'une herbe verdoyante, et, pendant les deux autres mois, celle qui s'est
desséchée à l'époque de la saison froide est encore un fourrage excellent qu'on
pourrait économiser si l'on en sentait le besoin ; mais tous les bois sont tapis-
sés d'un épais gazon qui reste toujours vert , et qui fournit au bétail la meil-
leure nourriture.
Cette heureuse réunion de circonstances est, pour le Texas, une source
toujours sûre de richesses. Il n'est pas rare d'y rencontrer déjà des colons qui
possèdent jusqu'à 1,500 et 2,000 tètes de bétail , pour l'éducation desquels ils
n'ont pas pris la moindre peine. Tous ces animaux sont en liberté; chacun
marque à son chiffre ceux qui lui appartiennent et ne s'en occupe plus; l'été,
ils paissent dans la prairie ; l'hiver , ils savent bien trouver d'eux-mêmes
l'herbe fraîche et succulente des bottoms (1).
Ce que je viens de dire du bétail s'applique nécessairement aux chevaux. Les
Texiens apprécient tous les avantages que leur offre la prairie sous ce rap-
port, et, désireux d'en profiter, ils instituent des courses de tous les côtés.
Outre les courses entre particuliers, que la moindre réunion de planteurs
amène toujours, il y a des courses instituées parle gouvernement pour chaque
localité suffisamment peuplée. Les enjeux s'élèvent quelquefois à des sommes
considérables; ils ont monté jusqu'à ô et 4,000 dollars pour un seul pari.
La race de chevaux du Texas est la même que celle des États-Unis; elle sera
sans doute améliorée par les colons, bien qu'elle l'emporte de beaucoup déjà
sur les mustangs des prairies . qui appartiennent à la race arabe ; les chevaux
lexiens sont au moins aussi vifs que ceux-ci et bien plus vigoureux.
Aux richesses végétales, le Texas en joint d'autres qui sont, pour les na-
tions modernes , plus précieuses que l'or du Pérou : le fer et le charbon , ces
deux instruments si énergiques de la civilisation et du travail.
Au nord de la rivière Sabine , et toul le long des hauteurs qui commencent
au nord-ouest et à peu de distance de Nacogdoches et vont se joindre aux
monts Ozarks , on rencontre des mines de fer très-abondantes. On dit que ,
semblables à certains gîtes de minerai de fer dans l'état du Missouri, elles
contiennent 50 pour 100 de métal. Ces formations font partie du système des
monts Ozarks. Un minéralogiste anglais , qui les parcourt aux frais de l'état
(1) On désigne ainsi les lieux boises qui longent les cours d'eau cl où l'herbe reste
verte pendant toute Tannée.
tome ir. 1<>
222 LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION.
d'Arkansas, écrivait, en 1838, que cette chaîne renferme les raines de fer les
plus riches qu'on ait probablement jamais vues à la surface du globe. Le lit du
Brazos est extrêmement riche en fer (grès ferrugineux), el, dans la plaine qui
s'étend entre le Brazos et le Colorado, tous les ravins sont remplis de fer hé-
matite en grains.
Quant au charbon, l'indication donnée par la formation de grès rouge (jue
l'on rencontre sur la rive gauche du Brazos , entre ce fleuve et le Rio-Nava-
soto, n'est point trompeuse. On assure également que le charbon abonde dans
le haut Brazos et dans la partie supérieure du Colorado. J'ai entendu dire à des
trappers qui avaient parcouru le Nouveau-Mexique et les déserts de la Nou-
velle-Californie , que, du côté du lac Salina, au nord de la Sierra de Sa:i-
Saba , et dans les plaines de la Californie , non loin des lacs Teguayo et Tim-
panogos, la houille et le sel marin étaient abondants. Plusieurs voyageurs
parlent dans le même sens. 11 paraît à peu près certain maintenant que le
charbon est très-commun à la base des Rocky-Mountains, et qu'on l'aperçoit
souvent à nu le long des cours d'eau qui traversent les plaines, et surtout en
plusieurs points le long du Missouri-River , du Yellow-Stone, du Kansas ,
de la Rivière desOsages, etc. Tous ces dépôts de houille, sans appartenir
entièrement au Texas, sont du moins à sa portée, ainsi que les amas gigan-
tesques de cette matière dont la nature a si libéralement doté le territoire des
États-Unis (1). Enfin , le sel abonde au Texas : on y a découvert récemment
aussi une mine de cuivre ; sur les bords de la rivière Rouge, el le long du R o-
Medina, différents symptômes annoncent l'existence du plomb.
On conçoit tout l'attrait qu'un pays ainsi favorisé par la nature, un sol aussi
fertile et aussi bien arrosé, un climat aussi sain (car la fièvre jaune est in-
connue au Texas), présentent à l'émigration. Les colons y arrivent en effet de
toutes parts, et c'est à leur activité de nouveaux venus, à leurs capitaux, à
(1) Aux ttats-Unis , le charbon de terre se trouve partout , des bords de l'Atlantique
au pied des Montagnes Rocheuses. La Pensylvanie, la Virginie, l'état d'Ohio, l'In-
diana , l'illinois, en sont remplis. Les chaînes et les bassins parallèles des monts Alle-
ghanys sont autant de bassins houillers qu'une exploitation de plusieurs siècles ne
saurait épuiser. Aux richesses accumulées déjà viennent s'ajouter chaque jour des
richesses nouvelles, et comme si la nature, en privilégiant ces terres fortunées, n'eût
rien voulu faire à demi , elle a placé la plupart de ces dépots de combustible dans le
voisinage de grands cours d'eau tous navigables. Les bords de l' Alleghany-River et du
Monongahela offrent à chaque pas des exploitations de houille; il en est de même de
l'Ohio et du plus grand nombre de ses affluents. De nouvelles mines de charbon sem-
blent surgir à chaque instant des prairies de l'Indiana , et tout récemment on vient de
découvrir sur les bords de la rivière de l'illinois un dépôt de houille de la plus grande
richesse. Ce fleuve coule à travers une prairie le plus souvent dépourvue d'arbres ; on
pouvait croire que la navigation à la vapeur eu souffrirait, mais voilà qu'aussitôt la
difficulté et levée. Plus à l'ouest , sur les hords du Missouri et de ses innombrables af-
fluents jusqu'aux Rocky-Mounta'tns , toujours même accumulation de combustible
fossile, richesses inépuisables pour l'avenir, et cent fois préférables à celles des mines
d'argent, d'or cl de diamants que la nature a prodiguées à l'Amérique du Sud.
LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION. 223
leurs bras vigoureux, que le Texas esl redevable du mouvement, singulier qui
m'a frappé d'admiration.
Le progrès qui se manifesta dans les districts du centre et de l'Est a gagné
aussi l'ancienne ville mexicaine de Bejar, qui entretient des relations avanta-
geuses avec le Nouveau-Mexique. Tout enfin atteste, dans cette république par-
venue à la cinquième année de son existence, une force de vitalité qui sera
peut-être bientôt assez puissante pour l'agrandir aux dépens de ses voisins , et
qui au moins n'a rien à redouter de leurs ressentiments ou de leur jalousie.
Lord Durham a remarqué avec raison, dans son admirable rapport sur les
affaires du Canada, que, dans toute l'Amérique du Nord, la création des roules,
le creusement des canaux, la construction des ponts, tenaient une place im-
mense parmi les plus importants travaux des gouvernements et des législatures.
Ce besoin iViniprovement, qui distingue si honorablement la race anglo-amé-
ricaine et lui a fait accomplir de si grandes choses, les émigrants des Étais-
Unis l'ont introduit au Texas. Depuis 1856, le congrès texien a autorisé, dans
chaque session , la formation de plusieurs compagnies pour la construction de
chemins de fer entre les principaux foyers de production et de commerce. Le
pays s'y prête merveilleusement : le terrain ne coûte rien , la main-d'œuvre
seule est dispendieuse ; mais comme on n'a pas, en Amérique, la manie de faire
du monumental, les lignes projetées se termineront vite et s'étendront bientôt
de la frontière des Étals Unis à celle du Mexique. Le congrès vient de voter un
emprunt considérable que le général Hamilton, de la Caroline du Sud (1), sera
probablement chargé de négocier en Europe. Une partie de cel emprunt est
destinée a seconder, par voie de subside et d'association, l'accomplissement
des travaux publics de l'État, suivant le système appliqué avec tant de succès
dans l'Ohio, la Pensylvanie et l'état de New-York. En même temps le congrès
s'occupe d'activer et de faciliter les communications avec le Nouveau-Mexique,
pays immense , aussi négligé par l'ancien gouvernement espagnol que par la
moderne république mexicaine, et dont le Texas doublera les richesses en lui
offrant le débouché de ses ports.
Le gouvernement de Mexico n'a pas encore reconnu l'indépendance du
Texas, et parait quelquefois espérer qu'il lui sera possible de reconquérir une
province qu'il n'a pas su défendre. C'est une ridicule illusion de la vanité na-
tionale. Le Mexique, épuisé, n'a pas trois mille hommes à mettre en campagne
sur le Rio-Bravo-del-Norle, qui restera la limite occidentale du Texas, à moins
toutefois que de nouveaux succès ne portent le drapeau texien jusqu'à Mala-
moras (2). Toutes ces provinces sont d'ailleurs mécontentes, et toujours prèles
(1) Le général Hamilton , de la Caroline du Sud, esl un des plus anciens et des plus
chauds partisans (|iic la cause du Texas ait trouvé aux États-Unis. MM. Clay, Calhoun,
Benton , Chittenden , membres du congrès de Washington , ont des fils , îles neveux cl
des gendres parmi les citoyens du Texas. Les habitants les plus distingués de la répu-
blique sont pour la plupart venus des deux Carolincs, de la Géorgie et de la Floride,
comme le président Lamar, le juge Burnet (tous deux de familles françaises émigiécs
à l'époque de la révocation de l'édil de Nantes), le colonel liée, ex-secrétaire d'Étal ,
son successeur, M. Webb, etc.
(2) (je n'est i>as une armée texienne proprement dite , comme nous l'avons imprimé
224 LE TEXAS ET SA RÉVOLUTION.
à se soulever contre le gouvernement central, qui les néglige , les opprime et
les appauvrit. Il n'est plus permis de douter que dans Chihuahna, Durango,
Cohahuila, San-Luis, le Nouveau-Léon, une grande partie de la population ne
soit disposée à se séparer du reste du Mexique et à former avec le Texas , ou
sous sa protection, une république fédérative, qui atteindrait bientôt le golfe
de Californie. Si le général Sanla-Anna, pendant sa présidence intérimaire, avait
voulu accueillir les propositions du colonel Bee, envoyé texien, il aurait éloigné
la réalisation de ces projets de démembrement. Mais il ne l'a pas osé, et, violant
le traité auquel il devait la liberté et la vie, il a même demandé au congrès les
moyens de poursuivre la guerre. La guerre, se poursuit donc, et l'avenir reste
ouvert avec toutes ses chances. On voit que, dans cette question du Texas, les
républicains du Mexique sont, pour l'aveuglement , l'obstination et l'extrava-
gance, tout à fait au niveau de Ferdinand VII dans la question des colonies
espagnoles. Malheureusement, ce n'est pas la seule ressemblance que présente
l'étal social et politique du Mexique avec toutes les misères de son ancienne
métropole. Je me hâte d'ajouter, pour l'honneur de l'Espagne, que chez elle au
moins le mal n'est pas, comme au Mexique, sans dignité, sans compensation et
presque sans espoir.
11 n'en sera pas ainsi du Texas. La population de celte nouvelle république
donnera, je l'espère, un éclatant démenti à ses détracteurs. Le travail, qui est
pour les nations comme pour les individus un puissant principe de moralité,
fait déjà sentir au peuple texien son heureuse influence; plusieurs lois récentes
attestent que le gouvernement et le congrès ne négligent rien pour réprimer
la licence, propager l'instruction et favoriser les habitudes religieuses. C'est
surtout depuis l'avènement du général Latnar à la présidence, que les pouvoirs
publics ont embrassé celte noble tâche avec une plus vive sollicitude, et bien-
tôt, sans doute, l'étal social du Texas, amélioré par leurs communs efforts,
aura fait oublier que sa population s'était recrutée parmi les plus turbulents
caractères et les plus aventureux enfants de la démocratie anglo-américaine.
Frédéric Leclerc.
par mégarde dans notre premier article, qui s'est emparée de la petite ville mexicaine
de Mier, sur la rive droite du Rio-del-ISorte , mais un détachement de volontaires du
Texas qui s'est joint à une troupe d'insurgés fédéralistes. Il parait même que le prési-
dent Lamar a désapprouvé celle expédition. Néanmoins l'état de guerre existe toujours
c;itre le Mexique et le Texas , bien que le gouvernement de cette dernière république
.lit pu vouloir rester sur la défensive et cousacrer à l'exploitation intérieure tous ses
bras et tous ses capitaux disponibles.
DE
LA. MISE EN SCENE
CHEZ LES ANCIENS.
LH& A(BfOTl§ (0-
Nous avons étudié précédemment la situation du pol'le dramatique dans ses
divers contacts avec l'autorité civile et politique; il nous faut, à présent, pé-
nétrer dans l'intérieur du théâtre , et découvrir, s'il est possible , quelle sorte
de rapports liait dans l'antiquité le poêle et les comédiens.
Lors de la naissance de l'art dramatique en Grèce , la tâche des auteurs
s'étendait, sans exception, à toutes les parties de l'exécution théâtrale. D'abord
le poeie jouait à lui seul tout le drame; un peu après, nous le voyons se charger
des premiers rôles; et ce n'était pas lotit : il devait encore dessiner les danses
et composer la musique des chœurs, créer les costumes et les masques, pour-
voir à la décoration, et même à la construction des théâtres, d'abord de bois
et temporaires. S'il ne pouvait dire, comme l'Intimé dans les Plaideurs :
« Moi , je suis l'assemblée, » il était incontestablement (oui le reste. Qui disait
tragédodidascale, disait à la fois acteur, maître de ballet, musicien, costumier,
décorateur, et même architecte. C'était, sans parler de la poésie, cinq ou six
arts dans lesquels on lui demandait d'exceller; et, chose admirable, plusieurs
(1) Voyeï la première partie dans la livraionn du IK septembre 18"9.
22G DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS.
des créateurs du théâtre en Grèce purent suffire glorieusement à toutes ces
lâches. On sait la terreur profonde que produisit le chœur des Euménides, une
des plus terribles productions du génie pittoresque d'Eschyle (1). Dans le genre
bouffon, les formes si spirituellement grotesques sous lesquelles la puissante
imagination d'Aristophane se plut à présenter les Athéniens, travestis en
guêpes, en oiseaux, en grenouilles, ont placé ce poète au nombre des plus
hardis et des plus ingénieux caricaturistes.
Quant à la danse, Eschyle, comme Thespis, Pratinas et Phrynichus, com-
posait sans secours étrangers les figures de ses chœurs (2). Sophocle adolescent
obtint d'éclatants succès dans cet art. Plus âgé, il en cultiva la théorie au
point d'apporter quelques perfectionnements à la chaussure des danseurs (3).
Il en fut de même de la musique. Les premiers poètes tragiques, comme
leurs prédécesseurs, les cycliodidascales et les dilhyrambodidascales, compo-
saient les chants des chœurs et les enseignaient eux-mêmes aux choreutes (4).
Les vieux airs de Phrynichus n'étaient pas oubliés du temps d'Aristophane (5).
Timachidas nous apprend qu'Eschyle affectionnait dans ses chœurs le nôme
orlhien (G). Plutarque, à qui nous devons tant de précieux détails sur la mu-
sique théâtrale, rapporte que Phrynichus et Eschyle rejetèrent le genre chro-
matique, qui fut, par cette exclusion, banni pour toujours de la tragédie (7).
Sophocle, suivant Aristoxène, introduisit sur le théâtre la mélopée phrygienne (8).
On est même tenté de croire que, dans l'origine, les poètes à Rome étaient
aussi peintres et musiciens. Cicéron vante la grâce sévère des airs de Livius
Amlronicus et de Nœvius (9), et Pline signale le talent pittoresque de Pa-
cuvius (10).
Cependant, par suite du progrès des arts , les poètes durent peu à peu re-
noncer à celte universalité d'attributions. Lorsqu'au grand déplaisir des auteurs
scéniques (11), les spectateurs exigèrent au théâtre une musique plus raffinée,
il fallut bien qu'un musicien de profession vint en aide au poète , et composât
Cl) Poil., lib. IV, 2 110. Voyez pour le costume des Euménides un vase du cabinet
d'iinmilton (d'Hancarville, tom. IV, pi. 126 ), représentant une scène tragique ou
mystique , dans laquelle figurent deux furies masquées.
|2) Athen., lib. I , pag. 21, E , seq.
(3) Kit. SophocL, pag. 2 et 5 , éd. Sinner.
(4) De là vient que chez les anciens les mots musique etpoésie restèrent presque tou-
jours synonymes.
(5) Aristoph., Vesp., v. 219.
(6) Scbol., in Aristoph., Ban., v. 1308. Pour le nûmc orthien , voy. Plutarque De
musicâ commenté par ISurctle, Acad. des Inscript., tom. X.
7 ] l'lutarch., De mus., pag. 1137, E. F.
(8; ni. Sopkocl.,f&g. G.
(9) Cicer., de Lecjib., lib. II , cap. xv, % 39.
(10) Plin., Hist. nat., lib. XXXV, cap. vu.
fil) Pratinas de Phlionte protesta le premier en beaux vers contre la corruption ou
les progrès de la musique scéniqne (Athen., lib. XIV, pag. 617, C, scq.). Plutarque
(hc musicâ . pag. 1141 , C.) nous a conservé une remarquable invective de Phérécyde
sur ce sujet. — Voyez aussi Aristoph., Nui., v. 955-966.
DE LA. MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS. 227
les airs des chœurs et de la pièce , ce qui s'appela mût p.tK*s (1), el chez les
Romains, vwdos facere. Cet artiste dirigeait toute l'exécution musicale au son
de la flûte, et finit par être couronné à part. Il fallut aussi, pour dessiner et
diriger les danses, recourir à un artiste spécial qui prit le nom d'opxi^rpo^^â-
axa.xiti (2), qu'avait porté le poète. Quand, après l'écroulement de plusieurs,
échafauds scéniques (3), on eut élevé dans les principales villes de la Grèce des
théâtres de pierre et de marbre, les poêles furent dispensés de vaquer à la
construction de leurs tréteaux. Les masques de théâtre , pour ne pas choquer
des yeux habitués aux statues de Phidias, durent être exécutés par des sculp-
teurs exercés, Tr^trunticout (4). Il en fut de même des décorations. Eschyle ne put
balancer l'habileté de Sophocle en ce genre (5), qu'en employant les pinceaux
d'Agatharcus, qui fut suivi dans cette carrière par Apaturius d'Alabanda (6),
Métrodore (7), Philomusus (8) et quelques autres. Enfin, nous voyons dans
une comédie d'Aristophane le théâtre d'Athènes pourvu, comme notre Opéra,
d'un machiniste attitré (9).
D'ailleurs, dans les beaux temps du théâtre, ces divers auxiliaires du poète
étaient soumis à sa direction et travaillaient sous sa responsabilité (10). Aristo-
phane s'en prend aux poêles, ses contemporains, de la pauvreté d'imagination
ou des écarts de goût qui déparaient, à son avis, l'exécution pittoresque ou
musicale de leurs ouvrages. Il rend Euripide justiciable des haillons dont il se
complaisait à affubler ses héros (11). Ce n'est que plus lard, et vers le temps de
Démoslhène, que les poêles nous apparaissent complètement renfermés, comme
aujourd'hui , dans le domaine de ia poésie. Alors seulement Aristote put parler
de l'art du metteur en scène , comme d'une profession distincte el indépen-
dante de celle du poêle (12).
De toutes ces diverses fonctions, la plus importante, sans contredit, et la
plus constamment remplie par le poète, fut celle de didascale (13) ou d'insti-
tuteur des choreutes et des comédiens. C'est elle que nous allons étudier, en
(1) Lucian., Harmon., cap. i.
(2) Athen., lib. I , pag. 21, F.
(3) Suid., voc, yEschyl. et Pratin.
(4) Poil., lib. IV, 3 115 ; et lib. IX, % 47. — Aristophane {Equit., v. 233) emploie
dans le sens de sculpteur de masques le mot 2xti/o7ro<sî , qui paraît avoir eu dans la
suite une action beaucoup plus générale.
(5) Aristot., Poet., cap. iv, § 16 , éd. Ilerm.
(6) Vitruv., Prcefat. in lib. VIII , pag. 258.
(7) Diog. Laert., lib. II , § 125.
(8) Corn. Philomusus est nommé dans une inscription pictor scenarius. Murator.,
Jnscript., 948, 4.
(9) Aristoph., Fac, v. 172.
(10) Peut-être même ces artistes travaillaient-ils pour le compte du poète. Aristoph.,
Fac, v. 7G4.
(11) Id. ,Jcharn., v. 422. — Id., Ran., v. 866 , seqq. et plurib. locis.
(12) Aristot., Poetic, cap. vi, g 28.
(13) Aristoph., Plut., v. 797. — Av., v. 915.
228 DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS.
lâchant de faire bien connaître en quoi consistait ce double enseignement île
la pièce et des chœurs.
INSTRUCTION DES CHOEURS.
Si je distingue l'enseignement donné aux choreutes de celui que recevaient
les comédiens, c'est qu'en effet, pendant les beaux temps du théâtre, ces deux
sortes d'instruction furent absolument séparées. La réunion ne s'opéra qu'a-
près les désastres de la guerre du Péloponèse, quand les fonctions de cho-
reute, abandonnées par les citoyens qui les avaient remplies jusque-là , pas-
sèrent à des acteurs de profession. Je n'ai pas besoin d'ajouter que celte
distinction fut constamment inconnue à Rome , où jamais les citoyens ne pri-
rent part aux chœurs scéniques.
C'était , pour l'ordinaire , dans sa propre maison que le poète enseignait les
choreutes. Une scène des Thesmophories d'Aristophane nous montre le jeune
poète tragique Agalhon exerçant chez lui, au son de la lyre, un chœur de
jaunes filles qui devait figurer dans une de ses pièces. Plus tard, nous voyons
le chorége, au défaut du poète . disposer dans sa maison, pour l'instruction
des chœurs, une salle qu'on appelait S-iS-xs-xa^ûm (1). Quel que fût, d'ailleurs,
le lieu où l'on commençât ces exercices, on les terminait au théâtre, dans une
pièce des parascenia ou du postscenium appelée x»p«>«« (2).
L'usage et les lois défendaient expressément à toute personne étrangère au
chœur d'entrer dans ces lieux de préparation et d'études (3). La violation de
cette règle de bienséance fut l'occasion du proverbe : Mettre le pied dans la
danse d'autriii(4), pour exprimer la plus haute indiscrétion qu'il fût possible
de commettre. Une autre loi, rendue dans l'intérêt de la discipline et des
mœurs , ordonnait de ne réunir les choreutes ni avant le lever ni après le cou-
rtier du soleil (5). Des règles d'hygiène , dont Aristote a essayé de rendre rai-
son (6) , avaient fait établir les exercices de chant le matin , avant le repas ,
lant pour les comédiens que pour les choreutes.
Pendant tout le temps que durait l'apprentissage des chœurs , le chorége ,
qui devait avoir atteint l'âge de quarante ans (7), nourrissait les <rvyx.tp «w« ,
c'est-à-dire les membres d'un même chœur, de la manière la plus délicate et
en même temps la plus propre à fortifier la voix (8). On leur faisait
prendre même à cet effet des breuvages qui n'étaient pas toujours sans dan-
ger (9).
(1) Antiph., Oral., XVI, paç. 768, Reisk.
(2) Epicharn., ap. Poil., lib. IX , § 42.
(3) F.schin., in Timarch., paç. 37, seq. Reisk.
(4) Wularch, Sympos., lib. V, quœst. i, pag. 673 , I).
(5) JLschin., in Timarch., loc. cit.
(G) Aristot., ProbL, sec. X, § 22.
(7) Cette règle n'était pas sans exception. Voy. Plutarch., Dcmosth., cap. xu.
(8) Id., de Glor. Alhen., cap. vi , pag. 319, A.
(9) Antiph., Oral., XVI , pag. 771.
DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS. 229
Si les clioreules quo les tribus fournissaient aux didascales eussent été tout
à fait étrangers à la musique et a la danse, il eût fallu bien du temps et des
peines souvent perdues , pour les rendre capables de paraître convenable-
ment sur l'orchestre. Mais grâce à l'éducation que recevaient les jeunes Grecs,
tous étaient plus ou moins initiés, dés l'enfance , à la danse et à la musique.
La plupart, suivant Aristoxène, s'exerçaient de bonne heure à la gymnopédie,
à la pyrrhique et à la chironomie, ce qui assouplissait leurs membres et les
rendait propres à l'orcheslrique (1). Quant au chaut, voici en quels termes la
Justice, personnifiée dans les Nuées d'Aristophane, décrit l'éducation musi-
cale que recevait la jeunesse d'Athènes :
« Je vais dire quelle était l'ancienne éducation d'Athènes aux jours florissants où
mes leçons étaient écoutées, et où la modestie rég nait dans les mœurs. D'abord il n'eût
pas fallu qu'on entendît un enfant causer avec ses voisins. Les jeunes gens d'un même
quartier allaient en silence chez le joueur de cithare, traversant les rues, nus et en
bon ordre, la neige tombàt-ellc comme la farine d'un tamis. Là, ils s'asseyaient sans se
toucher, et on leur apprenait ou l'hymne : « Redoutable Pallas, » ou « Cri terrible. »
Ils conservaient la grave harmonie des airs que nous ont transmis nos aïeux. Si l'un
d'entre eux s'avisait de chanter d'une manière bouffonne , ou avec les inflexions molles
et recherchées introduites par Phrynis , il était frappé et châtié comme ennemi des
muses (2). »
Piaule et Térence , dont les comédies reproduisent , comme on sait , les
mœurs grecques , nous montrent à Athènes et à Cyrène de jeunes filles se ren-
dant aux écoles de chant. Cet usage s'établit à Rome, même pour les ingénues,
comme nous l'apprennent les éloquentes invectives de Scipion Émilien, con-
servées par Macrobe (5), et la tragique aventure de Virginie (4).
Les chœurs que reçurent Thespis, Phrynichus et Eschyle lui-même, étaient,
comme les chœurs cycliques (5) , composés de cinquante membres. Mais l'ef-
froi causé par l'entrée des Euménides dans la tragédie de ce nom (6) , fit ré-
duire ù quinze (7), d'autres disent à quatorze (8), ou d'abord même à douze (9),
le nombre des choreutes de la tragédie. Ces faits, qui ont soulevé de nom-
breuses discussions, présentent en effet de sérieuses difficultés. D'abord ,
Jilomfield, dans la préface qu'il a mise à la lèle de son édition des Perses ,
(1) Alhen.,lib. XIV, pag. 631, C.
(2) Trad. de M. Artaud.
(3) Macrob., Saturn., lib. Il, cap. x.
(4)Tit. Liv., lib. III, cap. xuv.
(5) Simonid., epUjrain. 58 , ap. Brunck., Analect., tom. I , pag. 137. — Les chœurs
cycliques étaient quelquefois plus nombreux. Les habitants de Chios envoyèrent à Del-
phes un chœur de cent jeunes garçons (Hérodot., lib. VI , cap. xxvn.).
(6) Poil., lib. IV, 5 10.
(7) Scliol.. in Aritloph. Equit., V, 593. — Id., in Av., V, 300.
(8) Fit. JEscItyl., png. 12. — Cf. Bocckh., in Supplie. Euripid., pag. 75, seqq.
(9) Fit. Sophocl., pag. 2. — Suid., voc. 2/^oxM.ç. — Ottfr. Mueller, Eumenid.,
pag. 71, seqq.
230 DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS.
avance, sans preuves suffisantes, que jusqu'à Sophocle le nombre des choreules
tragiques variait suivant les besoins du drame. Il va même jusqu'à soutenir
que le chœur des Euménides n'était composé que de trois personnes, parce
que les croyances religieuses d'Athènes n'admettaient que trois furies (1). Une
difficulté plus grave résulte de la conlradilion des deux textes qui nous ap-
prennent la cause et la date de la réduction des chœurs. Pollux prétend que
la tragédie des Euménides offrit le dernier exemple d'un chœur de cinquante
membres, et le scholiaste d'Aristophane affirme que c'est de la tragédie à'Aga-
memnon que date la diminution des chœurs. Or cette tragédie fut jouée le
même jour que les Euménides , puisqu'elle forme la première partie de VO-
restèe (2), tétralogie qui se composait tfAgamemnon, des Chuèphores , des
Euménides et du drame salyrique Protée. Hermann (-3) et Boeckh (4) se
sont efforcés d'expliquer cette contradiction. Leurs systèmes; quelque ingé-
nieux qu'ils soient, ne m'ont pas complètement satisfait. Je crois plutôt que
celte révolution dans les chœurs tragiques fut moins une réduction qu'une
nouvelle répartition des choreules. En effet, l'usage ayant alors prévalu de
présenter au concours , non , comme autrefois , de simples tragédies, mais des
lé'.ralogies, il devint trop faligant pour les cinquante citoyens choisis comme
clioreutes, d'apprendre et de jouer quatre pièces. Eschyle qui fit , comme je le
crois, dans YOrestèe le premier ou un des premiers essais des télralogies, put
n'employer dans les deux premières parties, c'est-à-dire dans VAgamemnon et
les Choéphores, que douze ou quinze choreules, tandis que, pour porter dans
la troisième partie la lerreur à son comble, il avait pu réclamer la présence de
tous les choreules. L'effroi causé par l'apparilion des Euménides, et, plus pro-
bablement, les justes réclamations des citoyens qui se plaignaient qu'on qua-
druplât leur tâche, firent décider que dorénavant on n'emploierait que douze
clioreutes dans chaque pièce, ce qui pour une tétralogie faisait quaranle-huit
clioreutes, nombre bien rapproché de celui dont se composaient les anciens
chœurs (5). Quant aux poètes comiques, à qui les magistrats n'accordèrent
des chœurs que beaucoup plus tard, et qui n'admirent jamais l'usage des tétra-
logies, ils recevaient la moitié moins de choreules, c'est-à-dire vingt-quatre.
Cela nous est prouvé par le scholiaste d'Aristophane d'une manière à la fois
piquante et péremploire : il fait remarquer que le poète a introduit dans le
chœur de la comédie des Oiseaux vingt-quatre espèces d'oiseaux diverses,
nombre précisément égal à celui dont se composait un chœur comique (G).
M. Boeckh a été plus loin ; il a relevé les vingt-quatre noms d'oiseaux et les a
(1) Blomfield a été réfute par Hermann , de Clwr. Eumcnid. Mschyl,, inter Opusc.,
tom. IF, pag. 124, seqq.
(2) Schol., in Aristoph. Ran., v. 1148.
(3 Hermann., de Composilione Tetralog. trayicarum , inter Opusc, tom. II,
pag. 306, seqq. — Je cherche pourquoi l'illustre auteur a ajouté ici le mot tragica-
riaii ; il n'existe , si je ne me trompe , aucun exemple de télralogies comigues.
(îj Boeckh., Grœc. trageed . ]>rinvip ., pag. 35, seqq.
(5) Cette opinion est à peu près celle d'Ottfr. Mueller. Eumcnid.
(6) Schol., in Aristoph. Av., V, 300. — Id., in Acharn., V, 210.
DE LA MISE EN SCÈNE CHLZ LES ANCIENS. 251
tinsses par mâles et femelles (1). Le résultai de ce travail confirme une asser-
tion importante du scholiaste, à savoir, que, quand un chœur comique se com-
posait à la fois d'hommes et de femmes, il y avait treize hommes et seulement
onze femmes (2).
J'ai dit ailleurs les raisons qui me portent à croire que, comme il y avait
sur le théâtre d'Athènes des chœurs d'hommes et des chœurs d'enfants, il yen
eut aussi où figuraient des femmes (5). Au passage de Sénèque que j'ai cité
pour prouver la nécessité des voix de femme dans les chœurs , je dois joindre
les mots suivants du Pseudo-Aristote De mundo : « Dès que dans un chœur
le coryphée a commencé, tout le chœur des hommes, et aussi celui des femmes,
se joignent à lui, et toutes ces différentes voix, composées de grave et d'aigu,
m.' forment en se mêlant qu'une seule harmonie. » A ceux qui objecteraient
qu'il ne s'agit là que de chœurs cycliques , je répondrais que plusieurs monu-
menls (4) nous montrent des poêles enseignant des femmes, dont le masque est
relevé (5) , et qui ne peuvent èlre que des mitnœ ou des femmes faisant parlie
de chœurs scéniques . Winckelmann , qui reconnaît que les femmes grecques
dansaient et chaulaient sur le théâtre dans les chœurs (G) , a publié un bas-
nlief représentant un poêle assis et tenant de sa main gauche un masque de
femme. Devant lui sont posés sur une table deux aulres masques, l'un tragique
< ( l'autre salyrique. Plus loin, une femme debout, et sans aucun attribut allé-
gorique, semble chanter ou réciter un rôle. La noblesse de sa pose ne permet
pas de supposer que ce soit une femme mime. 11 serait donc possible que ce
fût une <rvyxepti>Tfut , c'est-à dire une femme appelée à tenir sa place dans un
chœur scénique, ou peut-être une rpocyaiôs >«»», sorte d'actrice chantante,
dont nous parlerons ailleurs. Quoi qu'il en soit, c'est une chose bien remar-
quable que de rencontrer dans l'antiquité des mots relatifs aux choreules em-
ployés au féminin. Sans parler du mot ^oplr/j, qui peut-être n'a pas été pris
dans le sens théâtral (7), ni du mot x'P'1"'"5"'4 , que nous offre une ancienne
inscription (8), nous trouvons dans Pollux, comme tirés d'Aristophane,
vvywfivTpia. et rpiTtïTccTis (7). Si nous n'insistons pas davantage sur cet argu-
ment, c'est que ces expressions, qui appartiennent â des comédies perdues,
pouvaient avoir dans la place qu'elles occupaient un sens différent de celui
qu'elles présentent.
Au reste , le mot nxrocrranî, qui se rapporte à la hiérarchie établie entre les
choreutes, indique assez que ceux-ci ne remplissaient pas tous sur l'orchestre
(1) Boeckli., Grœc. Iragœd. princip., pag. 70, seq.
(2) Schol., in Aristoph. Equit., V, 593.
(S) Origines du théâtre moderne , tom. I, pag. 125 et suiv.
(4) Raape , Tassic's descriptive catalogue , n. 3564, 35C5.
(5) Beaucoup « I « - piei rea gravées offrent des lêlcs de femme portant ainsi le masque
relevé. M., ibid., n. 4057-4060.
(6) Winckelm., Monum. antich. ined., tom. Il , pag. 252, lav. 192.
(7) Callim., Hymn. m Vian., v. 15, el in Del,, v. 306.
(8) Murator., Inscript,, tom. Il , pag. 661.
(9) Poll.,lib. IV, S 106.
232 DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS.
des fonctions égales. Le chef du chœur s'appelait coryphée. Celait lui qui
donnait le ton des airs et qui servait d'organe au chœur, quand celui-ci pre-
nait part au dialogue. D'ailleurs, le coryphée ne présidait le chœur que pour
la déclamation et le chant (1). Quant aux marches et aux danses , un autre
choreute servait de guide. On le nommait x*?°*T"T*s (2). Venait ensuite le
■xa.pa.TT ami (•*»), et en troisième ligne le rpiroo-ràruf, Il y avait, de plus, le
chef de l'aile droite, ^fjoaràrns , et le chef de l'aile gauche, àfarsporrârnî ;
ceux qu'on mettait dans le milieu et qui étaient les moins habites , s'appelaient
A.ai/poTrarai (4).
Quoique les chants, les danses et les évolutions des chœurs fussent princi-
palement réglés par un joueur de flûte (5) , qu'on appelait choraule (6) et que
dirigeait originairement le didascale (7), celui-ci, cependant , enseignait les
choreutes au son de la lyre. Nous venons de voir Agalhon se servir de cet in-
strument pour exercer un chœur tragique. Il y avait plusieurs raisons de cet
usage. La première, c'est qu'on avait coutume d'accompagner de la lyre les
vers iambiques , c'est-à-dire la portion du drame qui se déclamait (8), et il se
rencontrait quelques morceaux de ce genre dans les chœurs. La seconde, c'est
que la lyre était particulièrement commode aux didascales, qui, pour ensei-
gner, avaient besoin de conserver le libre usage de la parole. Aussi, outre le
mol x°p!»"tap"'™y, qn'on trouve dans quelques inscriptions , et qui fut d'abord
un des noms du poêle , plusieurs monuments nous montrent-ils des auteurs
dramatiques assis et jouant de la lyre devant des choreutes ou des comé-
diens (9).
INSTRUCTION DES ACTEURS. — ORGANISATION DES TROUPES SCÉNIQUES.
Les soins que les poètes de l'antiquité donnaient à l'instruction des comé-
diens se rapportaient , comme aujourd'hui , à deux objets, la distribution des
rôles et les répétitions. Avant de passer à l'examen de ces deux importantes
parties de la mise à l'étude, il faut établir quelle était l'organisation d'une
troupe scénique à Athènes et à Rome.
J'ai dit que les premiers poètes étaient les acteurs uniques de leurs drames.
Thespis et ses émules montaient seuls sur le Ihymélé pour mêler quelques
lécits ou épisodes aux chants du chœur, et disputer le prix offert à la tragédie.
De là le nom â.'kyutiffrxi que portaient ces premiers poètes-comédiens (10).
(1) Lucian., De merecd. conduct., cap. xxyiii.
(2) Julian. Cœs., Epis loi. ad Jamblic, pag. 421, A.
(S) Aristot., Polilic, lib. III, cap. if, tom. I , pag. 226, éd. Barthélémy Saint-Hilaire.
(4) Poil., lib. IV, S 106. - Phot., pag. 210.
(5) Schol., in Arisloph. Fesp., v. 602.
(6j lioeckh., Inscript., n. 2758.
(7) Xenoph., Mentor., lib. III , cap. v, 3 18.
(8) Plutareh., De music, tom. Il, pag. 1141, \.
'.) . l'iaspc, Tassie's descriptive catalogue, etc., n. 3570, 3615. — Denys le tyran
schela à un très-haut prix la lyre d'Euripide. Fit. ï'.urip. in rod. Havniens.
riO) Poli., lib. m, s 141.
DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LE» ANCIENS. i253
Un peu après, Phrynichus el Eschyle se firent assister par un second, et
bientôt par un troisième acteur (1). Ils prirent dès lors le nom de rfurny»-
uTrai (2). ou comme disent les Romains, d'actores primai util partium. Ces
premiers poètes étaient donc à la fois acteurs et chefs de troupe, comme l'ont
éîé, chez les modernes, Shakespeare , Molière , Iffland et quelques autres. Les
deux auxiliaires du poète s'appelaient ii\jTt^a.ya>vi^ra.i et rfiricyano-rxi (5) Ces
trois acteurs formaient à eux seuls une troupe complète, ou , comme on disait
plus poétiquement , un thiase (4) , c'est-à-dire un chœur permanent de comé-
diens. In Grœco dramate très personnœ solœ agunt, a dit le grammairien
Diomède. Ce n'est pas que les drames grecs n'exigeassent, la plupart du
temps, un nombre plus considérable d'acteurs. Eschyle emploie jusqu'à six
personnages, Sophocle huit, et Euripide plus encore. Mais on comptait à peu
près pour rien ces rôles de figurants, de messagers , de g.udes , de nourrices,
d'esclaves, dout quelques-uns même étaient muets, xu<pa. itfiauiva. (5), et que
remplissaient ordinairement de simples choreutes. Aussi ni les inscriptions
choragiques, ni les didascalies ne mentionnent-elles plus de trois acteurs (6).
Comœdi très sunt , a dit Martial ; c'était le chiffre officiel , et il faut remar-
quer le rapport singulier de ce nombre avec celui des minisires de l'initiation
dans les mystères de Bacchus (7). Il n'en fut pas de même de la comédie ;
Aristole signale la foule d'acleurs, » nx^n tuv vTrtxpiT&r (8), qu'employait le
genre comique, admis postérieurement dans les concours, et qui s'écarta plus
que la tragédie des traditions religieuses. Les Romains, par la même cause,
dévièrent quelque peu de l'usage antique. Donal mentionne un quatrième ac-
teur dans Térence : Quartœ parles sunt Parmenonis (9). Evanthius tient
même compte des acteurs chargés des cinquièmes rôles, ce qui confirme l'opi-
nion d'Acron , qui porte à cinq le nombre des acteurs à Rome : Non loquantur
in fabula pluies quinque personis (10). Horace répétait sans doute une règle
de la tragédie grecque , quand il écrivait le fameux axiome : Nec quarta
toqui persona laboret. Les critiques anciens n'étaient déjà pas d'accord sur
le sens de ce conseil. Diomède y voyait la défense de réunir plus de trois per-
sonnages parlants dans la même scène : Persona quarta semper muta (11) ,
(1) Aristot., Poet., cap. iv, § 16. — / il. Sophocl., pag. 2.
(2) Poil., lib. IV, g 124.
(3) Une des comédies perdues d'Aristophane était intitulée le Trilagonislc. Athen.,
iib. XIV, pag. 4Gô , D. — Cf. Boeltig., de Actoribus primai-., secundar. et ter t. par-
tium, el Groddeck , Sophocl. Philoclet. , cum prolusionc de scena Grœcorum et im-
pr'imis de tritagonista.
(4) Vit, Sophocl., pag. 3.
(5) Phil., in Place, pag. 968. — Lucian., De hislor. conscrit)., cap. iv, Schnl,, ibid.
(6) On ne décernait point de prix aux autres acteurs.
{7) Origines du théâtre mod., lom. I, pag. 92.
(8) Aristot., Poctic, cap. v, g i.
(9) Pra/'at. in Tcrent. Hccgr..
(10) Aero, lu llorat. epist. ad Piton., V. 189.
il Diomed., lib. III , pag. 188. — Ce grammairien se contredit un peu lui-même en
ajoutant (pag 189) Personnœ diverbioru.ni au.tdu.ee nul 1res, raro autan quatuor
234 DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS.
dit -il. Acron me semble plus clans le vrai quand il soutient que ce n'est qu'un
conseil donné au quatrième interlocuteur d'être ménager de ses paroles. Horace,
suivant lui, ne dit pas taceat , mais non laboret loquendo. Cette explication
s'accorde avec ce que Pollux nous apprend de l'introduction facultative d'un
quatrième interlocuteur, qu'on choisissait, le cas échéant, parmi les choreules
et qu'on appelait frapa^opn}»^* (1).
Quelques modernes , prenant , comme Lambin , trop à la lettre l'opinion de
Diomède dramata très perso nœ solœ agunt , ont soutenu que trois personnes
suffisaient en Grèce à la représentation de tous les drames (2). Il est bien vrai
que, s'il n'y avait jamais eu à la fois plus de trois personnages en scène, il
eût suffi , à la rigueur, pour remplir tous les rôles, de trois acteurs qui eussent
changé rapidement de costume et de masque. Je crois , pour mon compte , que
si on employa jamais cet expédient, ce ne fut que dans de rares occasions.
Par exemple, les personnages pratiques , ou en dehors du drame (ô), et qui,
comme dans presque toutes les pièces d'Euripide, ne paraissaient que pour
faire l'exposition ou amener le dénouaient, pouvaient , sans inconvénient et à
la faveur du masque, s'acquitter de plusieurs rôles. Dans les autres cas, je
pense avec Visconli (4) qu'aux trois acteurs officiels et titulaires on joignait ,
suivant le besoin, quelques choreutes ou comédiens supplémentaires, per-
sonœ adjunctœ , comme dit Donal, lesquels ne possédaient ni rang ni nom
dans la troupe, vrais acteurs postiches, qui, comme le dit un ancien, n'a-
vaient de comédiens, que l'apparence.
Nous connaissons , au moins de nom, quelques-uns des auxiliaires d'Es-
chyle; d'abord, Téleste qui obtint, par l'énergie de sa pantomime, un suc-
cès éclatant dans Les sept chefs devant Thèbes (5) , puis Cléandre et Mio-
nisque (6).
Sophocle fut le premier poète qui , par suite de la faiblesse de sa voix , se
dispensa des fonctions de comédien (7). Encore se montra-t-il dans plusieurs
rôles, noiamment dans celui de l'aveugle Thamyris, où il paraissait une lire à
la main , et dans celui de Nausicaa 8). Tous les écrivains dramatiques ne sui-
virent pas immédiatement son exemple. Agalhon monta , pour son début , sur
la scène d'Athènes , et joua le principal rôle d'une tragédie qui fut couron-
née (9). Les poêles comiques conservèrent plus longtemps que les tragiques
esse debent ; ultra augere numerum non licet. On voit qu'il est ici dans la pure doctrine
grecque.
(1) Poil., lib. IV, S 110.
(2) Groddeck réfute cette opinion, qu'il prête à tort à Lcssinjj. V. Prolus. de scena
Grœcor., pag. 63.
(5) Extra argumentum. Donat., in Hecyr.
(4) Recueil de pièces intéressantes publiées par Janscn , 1796, tom. III , pajj. 289
et suiv.
(5) Athen., lib. I, naç. 22, A.
(6) Fit. JEschyl., pas. 11.
{l)Fit.Soph., pag. 2.
(8) Athen., ibid., pag. 20, F.
(9) Plat., Sympos., pag. 194 , I!.
DE LA iMISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS. 235
l'usage de représenter eux-mêmes leurs pièces. Aristophane joua le personnage
de Cléon dans les Chevaliers , et prononça peut-être plusieurs de ses para-
bases. Une inscription, expliquée par M. Boeckh , semble établir que, du
temps de Démosthène , quelques poêles de la comédie nouvelle jouaient encore
dans leurs propres ouvrages (1). On trouve même plus lard des traces de cet
usage, qui n'a jamais entièrement cessé, mais qui devint, comme il l'est au-
jourd'hui , bien moins la règle que l'exception.
Au reste, quoique ayant renoncé, pour la plupart, aux fonctions de comé-
diens, les poètes grecs demeurèrent longtemps encore chefs de troupe. Quand
arriva de Pella à Athènes la nouvelle de la mort d'Euripide , Sophocle, qui de-
vait bientôt le suivre , prit le deuil et voulut que ses comédiens (Jn-oxp/ràç ainh)
parussent sur la scène sans couronne (2). Son biographe ajoute qu'il consul-
tait dans la composition de ses ouvrages les diverses aptitudes de ses acteurs (3),
c'est-à-dire de Callipide, de Clidémide (4), de Tlépolème (5), et peut-être
d'OEagre (6). Euripide aussi fut directeur de troupe. Son plus habile interprète
était Céphisophon (7). Hégésiloque, qui, dans la tragédie à'Oreste, prononça
si maladroitement le mot yaK^va , le calme , et en fit ya.y»r , un chat (8) , était
au nombre de ses comédiens , ainsi que Molon , que raille Aristophane. On peut
croire que le second fils d'Euripide, Mnésiloque, qui fut acteur (9), eut son
père pour didascale. On connaît les deux principaux organes d'Aristophane.
Non-seulement Philonide et Callistrale furent les éditeurs responsables de ses
premières comédies ; les didascalies nous apprennent encore qu'ils jouèrent
dans presque toutes ses pièces. Callistrale remplit le premier rôle dans les
Acharniens , les Oiseaux et Lysistrata ; Philonide dans les Grenouilles , les
Guêpes et Amphiaraiis (10), circonstance, pour le dire en passant, qui se
concilie assez mal avec ce qu'on lit dans la vie d'Aristophane que Philonide
jouait plus ordinairement dans les pièces politiques, U^ti** <?pà,u*r*, et Cal-
lislrate dans celles où l'on n'attaquait que des ridicules privés, iharixa hk-
/ictra. (11).
Nous ne savons pas précisément quel fut le poêle qui renonça le premier
aux fondions de chef de troupe; seulement nous voyons Platon composer des
tragédies dans sa jeunesse et les donner à des acteurs (12) qui certainement lui
(1) Boeckh., Inscript., tom. I , pag. 354.
(2) Thom. Mag., Eurip. vit.
(3) Sophocl. vit., pag. 3.
(4) Schol., JnAristoph. Ran., v. 804.
(5) Id., In Aristoph. JNub., v. 1254.
(6) OEagre était célèbre dans le rôle de Niobé ; mais il est difficile de savoir s'il faisait
partie de la troupe d'Eschyle ou de celle de Sophocle , ces deux poètes ayant composé
chacun une Niobé.
(7) Schol., In Aristoph. Ran., v. 971 et 1445.
(8) Id., ibid., v. 305, seq.
(9) Thom. Mag. ,ibid.
(10) Voy. les anciens arguments de ces pièces.
(11) Aristoph. vit., pag. 14 , Kust.
(12) /Elian., F"ar, iiisl., lib. II,cap.xxx.
256 DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS.
étaient étrangers. Celle révolution scénique paraît avoir eu lieu après la mal-
heureuse issue de la guerre du Péloponèse. Alors , aux causes politiques qui
altérèrent la choragie se joignirent des causes de décadence non moins puis-
santes , quoique purement littéraires. Ce furent: 1° l'épuisement du génie poé-
tique après la production de tant de chefs-d'œuvre ; 2° l'admiration croissante
et exclusive de toute la Grèce pour les trois grands tragiques d'Athènes. Tou-
jours on avait permis aux fils des poètes de se présenter aux concours avec
des pièces posthumes de leur père. Un des fils d'Eschyle, Euphorion, fit repré-
senter plusieurs tragédies inédites de son père, et remporta ainsi quatre vic-
toires (1). Peut-être même fut-ce avec une de ces pièces qu'il vainquit dans un
même concours Sophocle et Euripide (2). On voudrait se persuader que Philo-
clès , neveu d'Eschyle , qui eut le malheur de remporter le prix contre Sophocle
et YOEiiipe-Roi (ô) , s'appuyait sur un ouvrage de son oncle, lophon , fils de
Sophocle, qui fut poète tragique, semble avoir obtenu quelques-unes de ses
couronnes par droit successif (4). Un petit-fils du même poète fil, après la mort
de son aïeul, représenter la tragédie iïOEdipe à Coloneljô). Enfin, nous lisons
dans la biographie d'Euripide que ce poète, qui ne fut couronné que quatre
fois pendant sa vie, le fut une cinquième après sa mort (6). En effet, un fils
d'Euripide (7) concourut, à Athènes, avec VIphiyénie en Aulide, VAlcmœon
et les Bacchantes de son père , et vainquit en son nom. Mais on ne se contenta
bientôt plus des pièces inédites des grands maîtres. L'admiration produite par
les incomparables beautés d'Eschyle, el le désir de revoir incessamment ses
chefs-d'œuvre , engagèrent les Athéniens à convier chaque année Eschyle
aux dionysies (8) , c'est-à-dire à permettre par un décret , non-seulement à
ses héritiers el à son ancienne troupe, o< 7r:pi Aîa-x^^ (9) , mais à lous les di-
dascales ou protagonistes , de demander un chœur pour rejouer ses pièces et
se présenter avec elles au concours (10). Eschyle, plaidant aux enfers contre
Euripide dans la comédie des Grenouilles , s'écrie : « Ma poésie à moi n'esl
pas morte, tandis que la sienne ne lui a pas survécu. » Celle assertion cessa
bientôt d'être vraie. la Grèce ne tarda pas à faire pour Euripide et Sophocle
ce qu'elle avait fait pour Eschyle; on autorisa la reprise de leurs pièces. On
disait ràj Traxaiàî Tfccycf>iia.t afaxa^Caviii- (11), pour indiquer ce genre de repré-
sentation que l'on préférait souvent, et avec raison , aux pièces nouvelles (12).
(1) Suit., VOC. ilùqcpiav.
(2) Aristoph. {jramm., in Mcdemd Euripid. argum.
(3) Argum. in OEdip. Ujrann.
(4) Schol., in Aristoph. Jïan., v. 75 et 78.
(5) Argum. in OEdip. Colon.
(G) Moschopul., Eurip. vit.
(7) Schol., in Arisloph. Ban., v. G7.
(8) Phil., Fil. Apollon.. VII , pag. 245 , Olear.
(9) Diog. Laerl., Iil>. Il, S 43.
(10) Schol., in Arisloph. Acharn., v. 10.
Il; Pscudo IMularcl)., / '/• S o al., /Eschin., pag. *41, F.
'12 Arisloph., Acharn., v. 10, seq,
DE LA MISE EN SCÈNE CUEZ LES ANCIENS. 237
De cel usage peu favorable à ce que nous appelons la propriété littéraire,
il résulta une fonction nouvelle, celle d'éditeur ou de melleur en scène pour le
compte d'aulrui , ce qu'on appela proprement vTn>hS-*i-x.a.kK (1) , et quelquefois
tout simplement £i$-arx.a,\t<; (2). Jusqu'alors on n'avait couronné que le chorège
et le poète , ce dernier quelquefois comme poète et en même temps comme
acteur. On se trouva conduit à couronner, non plus le poêle, mort depuis long-
temps , ni son ouvrage , dont le rang était invariablement fixé , mais le tenant
lieu du poète, l'hypodidascale, c'est-à-dire l'acteur principal que l'on jugeait
seul, indépendamment de l'ouvrage, et qu'on couronnait spécialement pour
son jeu. Alors , le nombre des acteurs illustres se multipliant , et les poètes de
mérite devenant de plus en plus rares, il arriva que les concours scéniques
eurent lieu le plus ordinairement entre acteurs, et non plus , comme autre-
fois, entre poètes. Un grand nombre de tragédiens et de comédiens érainents,
Moîon, Archélaus, Polus, Aristodème, Salyrus , Athénodore, Thessalus, de
simples protagonistes qu'ils étaient, devinrent directeurs de troupe, comme
l'avaient été Escbyle , Sophocle , Euripide , Aristophane. Et non-seulement ces
protagonistes-directeurs allaient, aux fêtes solennelles, concourir avec les
drames d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, dans les villes et les petits
royaumes où l'on n'aurait pu que difficilement se procurer, à toutes les dio-
nysiaques, des tragédies et des comédies nouvelles; mais ces concours de co-
médiens obtinrent même à Athènes une vogue immense , quoique souvent les
anciens chefs-d'œuvre (5), repris uniquement pour faire briller les avantages
personnels des protagonistes, fussent interpolés, abrégés ou étendus (4), et
qui pis est, corrigés (5) et rajeunis (6) par ces nouveaux diacevasles ou rhap-
sodes dramatiques (7). La profanation en ce genre alla même si loin que la lé-
gislation dut intervenir. L'orateur Lycurgue fil passer un décret qui ordonnait
que les tragédies d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide fussent transcrites aux
frais de l'État ; que le secrétaire de la ville les lirait aux acteurs , et qu'il ne
(i)Poll., lib. IV, §106.
(2) De là beaucoup d'équivoques. Je pense que le Sannion , i ttis Tfctyixois x*P*it
i.lù.<r>.a> , dont il esl parlé dans le discours de Démosthènc contre Midias (pag. 553,
10, Reisk.), était un de ces metteurs en scène pour le compte d'aulrui.
(3) Oulre les ouvrages des trois grands tragiques, on rejouait aussi les chefs-d'œuvre
de la comédie moyenne, entre autres, le Démètrius d'Alexis. Athen.,lib. XIV, p.6G3. C.
(4) Schol., inJEuripid. Orest,, v. 1372. — Lycon, jouant une comédie devant Alexan-
dre , intercala un vers dans son rôle pour solliciter la libéralité de ce prince et réussit.
Plularch., Alex., cap. xxix.
(5) Quinlill., lib. X, cap. i.
(6) A Sicyone, du temps d'Alexandre, Néophron remit à la scène la Mèdcc d'Euri-
pide, et l'inséra corrigée et rajeunie dans ses propres œuvres. Argum. in Mcd. —
Diog. Laert., lib. Il, ^ 134.
(7) Athen., lib. XIV, ibid. — Le bon abbé de Saint-Pierre, dans un mémoire où il
cherche les moyens de rendre les spectacles plus utiles à l'État, propose de créer les
c/iar'/cs de premier poule tragique cl de premier poète comi/ptr. Ces fonctionnaires au-
raient eu mi îsion i!c rajeunir, lous les cinquante ans, et surtout de retoucher dans l'in-
térêt des mœurs !<s anciens chefs-d'œuvre dramatiques.
TO.UE II. 17
238 DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS.
serait pas permis à ceux-ci, en les représentant, de s'écarter de cette coi>ic (1).
Ce décret , dont malheureusement l'autorité ne pouvait pas s'étendre au delà
du territoire de l'Altique, eut au moins l'avantage de faire établir un texte
authentique des oeuvres des trois grands tragiques, précieux exemplaire qui ,
au rapport de Gallien , passa , par un stratagème de bibliophile peu délicat ,
des archives d'Athènes dans la bibliothèque des Ptolémées à Alexandrie (2).
Nous voyons encore que , pour encourager les concours entre comédiens, le
même Lycurgue fit décréter que les droits de citoyen d'Athènes seraient con-
férés à tout acteur étranger qui obtiendrait le prix à la fête des Cliysles (ôj.
Cette ère nouvelle du théâtre grec est, à proprement parler, l'ère des acteurs,
comme la précédente avait été l'ère des poètes.
Par suite de cette substitution des protagonistes-directeurs aux droits et aux
fonctions d'abord exercés par le poète , il s'établit des rapports tout à fait non -
veaux entre les chorèges et les acteurs. Jusque-là les comédiens n'avaient eu
rien à demander aux chorèges. Mais se trouvant , dans les reprises d'anciennes
pièces, substitués aux lieu et place du poète, ils durent recevoir comme lui du
chorège un chœur muni de tous ses accessoires. Cette remarque peut servir à
éclaircir un passage fort controversé de Plutarque (4). Cet écrivain raconte
dans la Fie de Phocion qu'un acteur tragique, jouant un rôle de reine, ré-
clama vivement d'un chorège récalcitrant une escorte de suivantes pour son
entrée en scène. 11 faut supposer ou que le tragédien était lui-même l'auteur de
l'ouvrage , ce qui est peu probable, ou qu'il concourait dans la reprise d'une
pièce ancienne , ce que je crois. Plutarque , il est vrai , place cette anecdote au
jour où l'on jouait à Athènes les tragédies nouvelles ; mais il n'a probable-
ment voulu, par celte expression consacrée, que désigner l'époque où se don-
naient ordinairement à Athènes les représentations scéniques.
Cette révolution dans les rapports des poètes et des comédiens imposa
de nouveaux devoirs aux archontes. Ce ne fut plus assez pour ces magistrats
de veiller à ce que les tribus fissent choix d'un poète et d'un chorège; ils du-
rent, pour assurer la célébration des fêtes qui exigeaient des représentations
dramatiques, passer à l'avance des traités avec un nombre suffisant de prota-
gonistes-directeurs. Ceux-ci, même quand ils étaient citoyens d'Athènes, pou-
vaient aller avec leur troupe donner des représentations dans d'autres villes (o),
y compris les villes ennemies (G); mais une fois engagés , ils devaient, sous
(1) Pseudo Plutareli., VU. Xorat., Lycurg., pag. 8 îl, F. — J'adopte la correction
de Grysar.
(2j Galen., Comment, in III Epidémie. Hippocrat., pag. 411, Basil., ann. 1538.
(3) Pseudo Plutarch., Vil. X oral., Lycurg., ibid.
(4) Grysar s'autorise à tort de ce passage pour soutenir que les chorèjjes fournis-
saient à la dépense des comédiens. De Irageed, cire. temp. Demoslhcn.
(5) Quelquefois même de pauvres Iritagonistes ou deutéragonistes, tels qu'lscliander,
Socrate et Simylus , dont se raille DémOfthène , devenaient chefs de comédiens encore
plus misérables qu'eus el parcouraient ensemble les villages (Demoslh., De jais. Ugat,,
pag. 34i, Rcisk.). Eschiae joua ainsi dans les bourgs de l'Alliquc. Demoslh., J'ro co-
ron., p.-ig. 314.
i > undum argum. in Dcm islli., Défais, Ugat.. pag, 33J > liti^k.
DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS. 239
peine d'amende, être de retour pour les fêles panalhénaïques et dionysiaques.
Le tragédien Alhénodore ayant été retenu à la cour d'Alexandre, apprit qu'il
avait été condamné à une forte amende que le monarque paya généreusement
de ses deniers (1).
Dans les autres villes on prenait des précautions semblables pour ne pas
manquer de comédiens. Démosthène, ayant fait comprendre Aristodème dans
une ambassade envoyée à Philippe, fit, en même temps, expédier dans les
villes où cet acteur devait jouer, des députés chargés de le faire relever des
amendes qu'il aurait encourues par son absence (2).
Cependant les troupes d'acteurs qui suivaient un protagoniste et qui por-
taient son nom , oî ■mfi Oi<r<nrhlv , oî mfi A8n»sJ'a>pn' , ne jouaient pas seulement
des pièces de l'ancien répertoire. Malgré l'affaiblissement du génie poétique ,
qui suivit à Athènes la perte de la liberté, on représentait encore de temps à
autre des tragédies et des comédies nouvelles. Alors le poêle recevait de l'ar-
chonte une troupe de comédiens. Mais, comme ces divers protagonistes
n'étaient pas tous, eux et leurs aides, égaux en mérite, l'archonte , pour
éviter tout soupçon de partialité, lirait au sort l'ordre dans lequel les tribus et
les poêles rivaux pouvaient choisir leurs comédiens. Ce tirage au sort s'appe-
lait vép.yi<rtç ù7roxp/rwr. Le poêle couronné avait, l'année suivante, le droit de
choisir le premier ses trois principaux acteurs (ô).
Jusqu'ici nous n'avons encore rien vu qui ressemblât exactement à ce que
les Anglais appellent un manager, les Italiens un imprésario , et nous un di-
recteur ou entrepreneur de speclacle, c'est-à-dire un spéculateur qui, n'étant
lui-même ni poète ni acteur, prend à ferme une troupe de comédiens, et les
fait jouer à ses risques et périls. Cette sorte , je ne dirai pas d'organisation ,
mais d'exploitation théâtrale, la seule à peu près que nous ayons aujourd'hui
sous les yeux, fut la dernière et la plus triste phase du théâtre antique.
Les comédiens de tout genre et de tout ordre s'appelaient , oî mpi ri» A/oWoi'
rtx'ircti , les artisans de Bacchus. Toutes les personnes consacrées au culte
de Bacchus, tragédiens, comédiens , mimes, pantomimes, chanteurs, cilha-
rèdes, aulètes, etc., prenaient indistinctement ce titre honorifique, et for-
maient une vaste corporation ou confrérie, sans préjudice des sociétés par-
ticulières de tragédiens, de comédiens, de mimes, etc., qui se rangeaient sous
la direction d'un protagoniste , et quelquefois , comme nous le verrons , sous
les ordres d'un simple entrepreneur, appelé en Grèce lp>oxâ£oî (4), et chez les
(1) lMutarch., Alcxand., cap. xxrx.
(2) /Escliin., De fais, légat., pag. 202.
(3) Hesych. et Suid. — Boettiger {De Actor. prim. , secundar. et tert. partium,
pag. 515, not.) soutient à tort, suivant moi, que ce n'était pas le poule vainqueur qui
avait, l'année suivante, le droit de choisir ses comédien» , mais les comédiens cou-
ronnés qui pouvaient choisir leur poète. Cf. Hcmsterh., ad Lucian., pag. 1G7, C. — Je
ne crois pas que Grysar {de Trayasd. circa lempora Dcmosth.), niGroddeck {J'rolus
descend Grœcor., pag. 82 , scq.) soient mieux fondés à soutenir que le poète une foi>
vainqueur pouvait toujours choisir les acteurs à sa volonté.
(1) Athcn., lib. VIII, pag. 350, L.
210 DE LA -MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS.
Romains locator scenicorum (1). Ces artisans dionysiaques se tenaient réunis
dans de certaines villes, à Athènes (2) et à Thèbes (3), par exemple, où ils
avaient une habitation commune qui les recevait au retour de leurs tournées.
Ces confrères de Bacchus , quel que fût le lieu de leur résidence, formaient
une corporation unique , toujours disposée à prêter à chacun de ses membres
aide et secours. « Dans le temps de la puissance d'Athènes, dit un ancien, les
habitants des îles devaient faire juger leurs procès dans cette ville. Hégémon
de Thasos, comédien et cébbre auteur de parodies, ayant été l'objet d'une ac-
cusation, fut obligé de se rendre à Athènes. Suivi du corps des artisans de
Bacchus, il alla demander la protection d'Alcibiade. Celui-ci dit à celte troupe
de le suivre, puis se rendit à l'Éleusinium, où il raya du rôle l'accusation
dirigée contre Hégémon, malgré les remontrances du greffier et la résistance
même de l'archonte (4). » On voit par cet acte de violence combien la confrérie
des artisans dionysiaques était alors nombreuse et puissante. Nous la trouvons
telle encore du temps de Milhridale : « Lorsque le sophiste Alhénion , qui était
fort avant dans les bonnes grâces et les secrets du roi de Pont, vint à Athènes,
le peuple , qui espérait de grands avantages de la protection de Milhridate ,
reçut son favori au milieu d'acclamations universelles. Les artisans dionysia-
ques allèrent à sa rencontre, et le prièrent, comme un envoyé d'un nouveau
Bacchus, de visiter leur foyer commun , et d'y assister aux prières et aux so-
lennités accoutumées. On fit sur le terrain et dans le bois sacré des sacrifices
et des libations qui furent annoncés par un héraut (o). »
L'Asie-Mineure, si dévouée au culte de Bacchus, eut aussi ses confréries
d'acteurs. On lit dans Strabon •■ « Lébédos , située à cent vingt stades de Colo-
phon , est la résidence et le synode de tous les artisans dionysiaques de l'Ionie.
Ils tiennent là tous les ans une assemblée solennelle, et il y a des concours en
l'honneur de Bacchus. Ils habitaient autrefois Téos , ville ionienne du voisi-
nage. Mais une sédition les força de se retirer à Éphèse ; et comme Altale (6)
les établit à Myonnèse , entre Téos et Lébédos , les Téiens prièrent les Romains
d'empêcher que Monnèse, place fortifiée, ne menaçât par cet accroissement de
puissance la sûreté de leur ville. C'est ainsi que les artisans dionysiaques pas-
sèrent chez les Lébédiens , qui les reçurent d'autant plus volontiers que leur
population était fort affaiblie (7). » Antoine, un siècle après, assigna pour
nouvelle résidence à ces comédiens la ville de Priène (8).
Certains lieux même furent plus spécialement affectés à certains genres.
Nous devons à un écrivain peu connu, et que l'on croit du iv° siècle, un cu-
ti) Grut., Inscript., 1024 , 5 ; Orelli , n. 2629.
(2) Boeckli., Inscript., n. 549.
(3) Lcake, Trav. in North. Greecc , tom. II , pag. 225.
(4) Atl.cn., lib. IX, pag. 407.
(5) Position. Apam., ap. Athen., lib. IV, pag. 212.
(6) Probablement le dernier prince de ce nom. — Sur les acteurs Atlalislcs, voyez
/ Origines du //icâtrr, tom. I, pag. 209.
(7) S; rab., lib. XIV, S 19, pag. G43 , C.-D.
(tf) Plularch., Anton., cap. i.mi.
DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS. 241
rieux document de géographie dramatique : <■ Laodicée, dlt-i! , envoie aux au-
tres cités d'excellents conducteurs de chars, Tyr et Béryle des mimes , Césarée
des pantomimes, Héliopolis des choreutes , Gaza des pancratiastes , Ascalon
des athlètes et des lutteurs, Castahala des pugiles (1).... »
A Rome, les histrions appelés d'Ëlrurie pour augmenter l'éclat du culte
puhlic continuèrent de se recruter dans la classe des étrangers, des esclaves
et des affranchis , tous gens qui ne pouvaient faire partie des tribus. Les ci-
toyens qui embrassaient la carrière scénique étaient notés d'infamie (2), et par
cela même exclus de la plupart des droits civiques. Il n'y eut d'exception que
pour les acteurs d'atellanes , et cela seulement sous la république (3). Aussi,
les poëtes tragiques et comiques, qui, dans les premiers temps , jouaient ,
selon la coutume grecque , leurs propres ouvrages , étaient-ils tous d'origine
servile ou étrangère. A celle première phase succéda en Italie, comme en
Grèce, l'ère des protagonistes-directeurs, tels qu'Ambivius Turpio, Rupilius,
Roscius, iîsopus, qui se firent, par leur mérite personnel , estimer des
hommes les plus éminents , mais dont la probité, la gloire et les richesses ne
purent réhabiliter la profession.
Les compagnies d'acteurs, appelées grèges ou catervœ , étaient à Rome
composées en partie d'affranchis et même d'esclaves, que leurs maîtres (4) ou
leurs maîtresses (5) faisaient instruire dans les arlsdu théâtre pour tirer profit
de leurs talents. Dans les provinces, les troupes scéniques étaient le plus or-
dinairement formées d'artistes grecs et surtout asiatiques. Ces corporations
affectèrent de conserver sous l'empire et particulièrement depuis Hadrien , leur
organisation grecque et leur nom de synode (5), même dans les villes latines.
On a comparé avec quelque raison les bandes de comédiens asiatiques répan-
dues en Occident, aux troupes de chanteurs italiens établies aujourd'hui dans
toutes les capitales de l'Europe. Une inscription découverte près de Vienne,
sur le chemin de Lyon (7), prouve qu'il y avait en ce lieu une compagnie ou
synode de comédiens asiatiques (8), qui s'étaient fait préparer une sépulture.
Tous ces collèges étaient, comme les seholœ gladiatoriœ , placés sous la pro-
tection d'une divinité païenne, presque toujours Apollon , Vénus ou Racchus.
Nous avons vu qu'à Athènes la confrérie des artisans de Racchus possédait,
outre une habitation commune , *o«rèr, un terrain et un bois sacrés, où, en
certains jours, on faisait des sacrifices, des libations, des repas et des prières.
(1) Junior philosophus, Tolius mund't descript., % 19, ap. An gel. Mai., Class. aut. e
J'atic. eod. edit., tom. III , pag. 385-415. — Cf. ms. Reg., no 7418.
(2) Corn. Nepos, Prœf'at. in vit. illustr. imperal.,§ 5. — Digcst., lib. III, lit, u,
!)*■ /lis qui notanlur inj'am.
(3) Le privilège des atcllanes était une institution démocratique qui ne dut pas sur-
vivre à l'état républicain.
', <. icer. , Pro Iioscio comœdo.
(5) Témoin la troupe de pantomimes de Quadratilla. rlin., lib. VII, épis t. 24.
(6) Grut , Inscripl., 315, 9 , cl 3tG, 1. — Boeckh., Inscript., n<>« 5i9 et 2953.
(7) Acadùm. des inscript., tom. XIV, hist., pag. 109.
(8) Sccnici Asiatïciani. Millin croit qu'il s'agit de la troupe d'AsîaticanUS. J'oy. dans
te midi de la France, tom. II, pag. 21 et sniv.
"24% DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS.
De là les tilres de Upsùs, œp^iEptùs o-vrthv, que recevaient par élection quelques-
uns des membres de ces collèges (1), et la qualification qui se rencontre si
fréquemment sur les monuments (2), et dans les écrivains des premiers siè-
cles, de Jovis , Phœbi ou Jpollinis parasitus et sacerdos. Martial termine
ainsi l'élégante épitaphe du célèbre mime Latinus :
Vos me laurigeri parasitum dicite Phœbi ,
Roma sui famulum ilùm sciât esse Jovis.
On lit dans une petite pièce de l'Anthologie romaine :
Adlectus scense , parasitas Apollinis idem (3).
Les mots adlectus scenœ prouvent qu'on inscrivait à Rome sur un re-
gistre, tnalbo(4), les noms de tous les membres de la confrérie dionysiaque.
On peut voir sur quelques monuments la liste des adlecti scenicorum qui
se trouvaient réunis dans une même ville (5). De cette organisation semi-
hiératique, toute naturelle en Grèce, il résulta, dans les contrées sou-
mises aux lois et aux mœurs romaines , une contradiction frappante que n'ont
pas manqué de signaler les adversaires de la société païenne. Saint Augustin
et tous les pères de l'Église s'étonnent sans cesse que pendant que les lois de
Rome notent d'infamie quiconque monte sur la scène , les acteurs de tout
ordre, réunis en congrégation, aient droit de se parer des plus hauts litres de
la. hiérarchie religieuse.
De plus, les collèges scéniques et gymniques avaient des archives et même
des sceaux, sur lesquels était gravée l'effigie des princes leurs bienfaiteurs (G).
Ces communautés élisaient pour l'expédition de leurs affaires , des espèces de
magistrats qui prenaient le tilre d'archontes (7). Elles rendaient même des
décrets soit pour témoigner leur gratitude à leurs protecteurs, soit pour ho-
norer ceux de leurs membres qui s'illustraient par leurs talents. MM. de Roze
et de la Baslie ont signalé parmi les fragments d'inscriptions trouvés à Nîmes
les textes d'un de ces décrets; du moins lit-on le mot -^içio-pa. sur une de ces
pierres.
Quelques critiques , ayant remarqué sur les monuments élevés à certains
acteurs renonciation de diverses dignités , et notamment les honneurs du dé-
CUrionat , en ont conclu que la loi romaine s'était quelquefois relâchée de sa
(1) Crut., Inscript., pag. 313 , 8 , et 1089 , 6. — Cf. Wesseling., in Diod., tom. I ,
paff. 251.
(2) Grut., Inscript., pag. 330, 2, 3. — Ficoron., Le maschere sceniche , pag. 74.—
Murator., Inscript., tom. II, pag. 659, 1.
(3) Burmann., Antliol. Rom., tom. II, pajj. 26.
(4) Sueton., Ner., cap. xxi.
(5) Grut., Inscript., pa(j. 330 et 1089 , 9.
(6) On voit gravée sur le sceau d'une confrérie scénique la ttitc de Gordien pie.
Aaad. des inscr., tom. I , hisl., pag. 216 et suiv.
(7) Iliiil.. (om. XIV, paç. 104el suiv, Cf. Boeckh., Inscript., no 9i9.
DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS. 243
dureté contre les scéniques, et s'était particulièrement adoucie en faveur des
pantomimes. C'est une erreur. Sauf quelques histrions, promus aux charges
publiques par des empereurs extravagants et habitués à fouler aux pieds toutes
les lois , tels qu'Héliogabale (1), on ne voit pas que la condition légale des ac-
teurs ait jamais changé à Rome. Quant aux honneurs du décurionat et à quel-
ques autres, qui leur ont été plusieurs fois conférés, il faut remarquer que ces
distinctions municipales s'accordaient par courtoisie , dans les provinces , a
toute sorte de personnes, sans préjudice de Védit du préteur, qui n'en con-
tinuait pas moins d'être en vigueur à Rome. J'ajouterai que, dans plusieurs
cas, les dignités dont nous voyons les comédiens revêtus pourraient bien n'a-
voir été que de vaines qualifications données aux acteurs par leurs confrères ,
à peu près comme les titres que certaines corporations décernaient, au moyen
âge à quelques-uns de leurs chefs, et qui n'avaient de valeur que dans leur
sein et parmi leurs membres : le roi de l'épinette , le roi des jongleurs , le
roi des ribauds , etc.
Les édiles de Rome et des principales villes de l'empire passaient, comme
les archontes d'Athènes , des marchés avec les chefs de troupe, soit que ceux-
ci fussent à la fois acteurs et poêles , comme Livius Audi onicus. Nœvius ,
Piaule, etc., soit qu'ils ne fussent que protagonisles-direcleurs, comme Am-
bivius Turpio. Rupilius, /Esopus, Roscius (2), soil même qu'ils ne fussent que
simples entrepreneurs, locatores scenicorum , ou, comme on disait plus poé-
tiquement, imperatores histrici (•") , propriétaires d'un personnel scénique
qu'ils louaient aux éditeurs de jeux. Les édiles menaient ces directeurs et leur
troupe à la disposition des poêles, dont ils avaient agréé la pièce. C'est ainsi
que furent jouées les comédies de Cécilius (4) et celles de Térence. I! arriva
même, et ce fut une des causes de la décadence rapide de l'art dramatique
dans l'empire romain , que les magistrats et les éditeurs de jeux traitaient
quelquefois avec les chefs de troupe pour un spectacle dont ils laissaient la
composition à leur choix , de sorte que les poêles , au lieu de porter directe-
ment leurs pièces aux édiles, les vendaient à ces entrepreneurs dramatiques.
redemplores scenici (5). Je crois , par exemple . que V Uccyre de Térence .
vendue la première fois par l'auteur aux édiles, la seconde fois aux héritiers
de Paul Emile, fut achetée la troisième fois par le protagoniste-directeur Am-
hivitis Turpio et jouée à ses risques el périls , sorte de marché qu'il lui arri-
vait souvent de conclure , comme il nous l'apprend lui-même , npretio emptas
meo (G). »
(1) Lamprid., Jlclior/., cap. xu.
(2) Ces grands artistes, outre des pièces nouvelles, jouaient à Rome, comme on
l'avait fait en Grèce, d'anciennes pièces retouchées et rajeunies. Aul. Gell. Iil>. III.
cap. m.
(3) Plant., Pœ?itd., prolog. , v. 4.
(4) Terent., fJrci/r., prol., ait., V. G.
(5) Murator., Inscript., 948, 4.
(G) Terent., ibid.. v. 49. — Mm" Dacier donne a ce pns^n^e un *rm que je ne crois
pa<- le véritable.
244 DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS.
A présent que nous savons de quelle manière étaient organisées les troupes
de comédiens, voyons quels soin leur instruction exigeait des poètes et des
didascales.
DISTRIBUTION DES KÔLES.
Et d'abord , au milieu des divers régimes que nous venons d'exposer et qui
ont plusieurs fois modifié les rapports des comédiens et des auteurs, ceux-ci
ont-ils toujours conservé le droit de distribuer les rôles?
Dans les premiers temps, lorsque les poètes étaient ù la fois acteurs et chefs
de troupe , ils réglaient incontestablement eux-mêmes cette partie de la mise
en scène. Plusieurs textes prouvent qu'ils continuèrent d'agir ainsi avec les
comédiens que leur fournissaient les magistrats et dont ils n'étaient pas direc-
teurs. Le tirage au sort des acteurs, qui fut quelque temps en usage à Athènes,
et qu'on ne paraît pas avoir pratiqué à Rome, ne gênait en rien les poêles
dans l'exercice de ce droit. Seulement ils étaient forcés de renfermer leur sou-
veraineté dramatique dans le sein de la troupe qui leur était échue. A Rome,
les poètes portaient leurs ouvrages à la compagnie de comédiens qui leur
agréait; le protagoniste Ambivius dit dans le prologue de VHêautontimo-
rcumenos : a Si la pièce est pénible à jouer, on vient à moi ; si elle est facile,
on la porte à une autre troupe. » On ne peut douter non plus que les auteurs
ne distribuassent eux-mêmes les rôles, y compris celui du prologue :
.Ne cui sit vostrum mirurn , cur partes seni
Poêla dederit, quœ sunt aJoIescentium (1).
Il ne faut pas opposer à cette déclaration formelle le passage suivant des
Offices de Cicéron, et en inférer que les acteurs s'attribuaient les rôles qui
leur convenaient : Scenici non oplimas-, sed sibi accominodatissimas fa-
bulas , etc.. c'est-à-dire : « Les comédiens ne choisissent pas les meilleures
pièces, mais celles qui peuvent faire briller le plus leur talent. L'acteur qui a
la voix sonore joue les Êpigones et Médus, celui qui excelle dans le geste,
Ménalippe et Clytemnestre. Je me souviens de Rupilius; il paraissait toujours
dans Antiope ; Ésope se montrait rarement dans Jjax, Quoi ! un histrion
sur le théâtre .saura ce qu'il peut jouer, et le sage sur la scène de la vie igno-
rera le rôle qui lui convient (2) ! » Remarquons d'abord que Cicéron ne dit
pas que les acteurs choisissaient les rôles qui leur convenaient , partes sibi
arconuiiodatissinias , mais les pièces, fabulas. 11 est, suivant moi, ques-
tion ici des protagonistes-directeurs qui remettaient au théâtre des ouvrages
d'auteurs morts. En choisissant leurs rôles dans ces pièces, ils n'agissaient pas
comme acteurs , mais comme protagonistes et hypodidascales. D'ailleurs , le
droit que le poète et ses tenants-lieu avaient de distribuer les rôles, subsista
juque dans les bas siècles. Simplicius dit, dans son Commentaire sur le Ma-
I) Terent., llcaulont, proloft., v.l, scq.
-' < .iccr., flr ofJÎC., lil). I, <\ip. xxxr.
DE LA MISE EN SCÈNE CI1EZ LES ANCIENS, 245
miel d'Épictèle , que le privilège du didascale est d'assigner à chacun dos ac-
teurs le personnage qui lui convient (1).
Cependant , ce droit n'était pas absolu. Il existait entre les trois principaux
acteurs une sorte de hiérarchie que la volonté du poète aurait pu difficilement
intervertir. Quelques critiques ont abusé du passage suivant de Lucien: «Vous
avez vu souvent, dit-il, des acteurs tragiques jouer, selon le besoin des pièces
qui leur sont confiée , tantôt le rôle de Craon , tantôt celui de Priam ou d'Aga-
raemnon. Le comédien que tout à l'heure vous avez vu sous les traits de Cé-
crops ou d'Érechlée, se montre tout à coup dans un rôle d'esclave, si telle
est la volonté du poète, ûs-à roû tto/htou xtx.t\tvffy.ïrt>s (2).» Ces derniers mots ne
signifient pas , comme l'avance Boelliger (5) , que le bon plaisir du poëte pût
forcer un premier acteur à se charger d'un second ou d'un troisième rôle ; ils
signifient seulement que le même tragédien pouvait représenter dans une
pièce un roi , sorte de personnage abandonné aux tritagonisles (4) , puis , dans
une autre pièce , un esclave , suivant les conceptions diverses du poeïc. D'ail-
leurs , en passant d'un rôle de roi à un rôle d'esclave , le tritagoniste ne sortait
point de son emploi, comme M. Boelliger l'a judicieusement remarqué dans un
autre endroit (5). Lucien ne veut pas dire non plus , ainsi qu'on l*a cru à tort,
que les acteurs grecs jouaient tour à tour dans la tragédie et dans la comédie.
C'était une chose fort rare chez les anciens que le passage d'un genre a un au-
tre. On ne cile pas , que je sache , de poêle tragique grec qui ait été en même
temps poêle comique (G). Il en fut de même des acteurs , au moins dans les
beaux temps du théâtre (7). Si quelques-uns s'essayèrent dans les deux
genres (8) , ils n'excellèrent pas à la fois dans l'un et dans l'autre. Plusieurs
tragédiens , par exemple , purent profiler de la beauté de leur voix et de la
majesté de leur geste pour jouer les rôles de dieux ou de héros dans quelques
comédies, telles que les Grenouilles ou Amphitryon. C'est ainsi , je crois ,
qu'il faut entendre un passage dans lequel Lucien dit que Polus et Aristodème
se montraient dans Agamemnon , Créonet Hercule (9) , personnages abandon-
Ci) Simplic, Ad Epict. enchir., cap. xxut ,pag. 127, cd. Salm.
(2j Lucian., Menipp. sive Nccyom., cap. xvi.
(3) Bocttig., Deador.prim., secund. et lert.partium., pag. 315, seq.,cd. Sillig.
(4) Témoins les rôles de Créon,de Cresphonte (Demoslh., De coron., pag. 288,
P.cisk.) et de Thyeste (ld., De fais, légat., pag. 44!). — Groddcck {Sphocl. PhUoet,
eu m prolusione, etc., pag. 8j, pense contre l'autorité de Démosthène que les rôles de
rois étaient plutôt des seconds que des troisièmes rôles.
(5) Boettig., ibid., p. 324.
(C) Tout poëte tragique était poète satyrique , mais non pas comique. Il est vrai que
Platon a dit : « Le poète tragique, qui l'est avec art, est à la fois poète comique
(Sywpos., pag. 223 , D.) ; » mais ce n'est là qu'un paradoxe que iMaton prête à SocratO
et qu'il contredit ailleurs (De rcpubl., lib. 111 , pag. 3t)5 , A.).
(7) Plat., De rcpubl., ibid. — A l'époque de la décadence, quand vint la confusion
de tous les genres , on donna aux pantomimes les titres réunis de comédiens et de tra-
gédiens. Grut., Intcr., pag. 1089, C.
(8) Ulpian., Ad Demos th. in Mid., pag. 653, E., Francf.
{9) Lucian., Apolog. pro merc, conduct., cap. v.
246 DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS.
nés dans les tragédies aux deutéragonisles et même aux trilagonistes (1), cl
qu'auraient certainement dédaignés les premiers acteurs, tandis qu'ils pou-
vaient les jouer sans conséquence et à titre d'utilités ou de singularité dans
des comédies. Les comédiens se risquaient encore plus rarement dans les tra-
gédies. Aussi , quand Lucien avance que le grand comique Satyrus représen-
lait quelquefois Agamemnon , Créon ou Priam (2) , il faut entendre , à mon
avis, que Satyrus remplissait ces personnages dans quelques comédies ou pa-
rodies. Il n'en était pas des choreutes comme des acteurs : « Souvent , dit Aris-
lofe, les mêmes personnes figurent successivement dans un choîur tragique et
dans un chœur comique (2) ; » ce qui eut lieu surtout quand les choreutes ces-
sèrent d'être choisis parmi les citoyens libres , et ne furent plus , comme du
temps d'Aristote , que des acteurs subalternes. Si donc le poète ou son tenant-
lieu , l'hypodidascale, ne pouvait pas forcer un protagoniste à jouer un se-
cond rôle, ni un deutéragoniste à en accepter un troisième, il avait en re-
vanche , le droit incontestable de déterminer quel était , dans son intention ,
!e premier , le second et le troisième rôle , désignation très-délicate, quelque-
fois fort arbitraire, comme on peut en juger par quelques pièces d'Euripide (4),
et qui , dans tous les cas , donnait en réalité au poète un plein pouvoir sur la
distribution des rôles.
An reste, quand je me sers de ces mots ; distribuer les rôles, j'emploie
sciemment une expression trop moderne, et par là même un peu fautive. Lors-
que , du temps de Solon , les chœurs dithyrambiques commencèrent à se trans-
former en chœurs tragiques, la science de l'écriture, alors nouvelle, était
encore peu répandue. On n'avait l'usage ni de copier, ni , par conséquent, de
distribuer les rôles. Ce que le didascale distribuait aux acteurs, c'étaient les
masques qu'il leur destinait. Une pierre gravée , publiée par Ficoroni (o) , re-
présente un poêle appuyé d'une main sur le bàlon comique (6) , et tenant de
l'autre un masque de femme , qu'il semble se disposer à présenter à un acteur.
Sur un vase peint du cabinet d'Hamillon on voit un jeune homme, peut-être un
poêle , offrant un masque de paysan à un comédien vêtu en esclave (7). Enfin,
une pierre gravée du cabinet de Stosch représente une distribution de rôles
(1) Demosth., De fais, légat., pag. 418, Reisk. — L'abbé Barthélémy a concilia tort
«le ce passage l'importance des rôles de rois dans les tragédies (Anachars., tom. IV,
pag. 71). Plularquc dit seulement que, pour conserver la vraisemblance, les protago-
nistes témoignaient sur la scène du respect aux tritagonistes qui remplissaient les rôles
de rois.
(2; Lucian., Menipp. sive Neeyom., cap. xvi. — Quelques critiques distinguent Sa-
lyrus dont parle ici Lucien du comédien dont il est question dans Démoslhène.
(3) Aristot., Politic, lib. III , cap. i, § 14, éd. Barth. Saint-Hilaire.
(ï) Il est difficile de déterminer quel était le premier rôle dans Hècube, Les sup-
pliantes, Hercule furieux et quelques autres pièces d'Euripide. — Ou voit dans Douai
(Ad Prolog. Terent. Adelph.) que les grammairiens anciens ne s'accordaient par sur
l'ordre des rôles dans les Adelphes.
(5) Ficoron., Le mascher. scen., tav. 76.
(G) Poil., lib. IV, S 120.
(7) Tygchlx in , /'uses du cabinet d'Hamill.. (om. I . pi. 40.
DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS. 247
plus détaillée et vraiment complète. Un poëte est couché sur un clinéoù sont
posés trois masques. Devant et à coté l'on voit deux acteurs debout , et qui
semblent attendre la détermination que va prendre le didascale (1).
Quand , après la guerre du Péloponèse, les compagnies de comédiens eu-
rent un copiste attitré, •jpa.y^ara? (0), et même un sous-copiste (3), chargés de
la transcription des rôles, non-seulement les poêles continuèrent de distribuer
les masques , mais ils remettaient en outre aux comédiens des tablettes ou
triptyques renfermant la figure du personnage qu'ils leur donnaient à repré-
senter (4). Plusieurs peintures antiques nous introduisent dans le cabinet d'é-
tude et de toilette, ou, si l'on veut, dans la loge des acteurs grecs et romains.
Là nous les voyons soit méditant profondément devant leur masque (5), soit
(enant à la main un livre ouvert ou un rouleau , qu'on peut supposer être leur
rôle (6), soit occupés de leur parure et prenant soin de composer leur costume
sur le petit modèle dont nous venons déparier, modèle qui fixait et éternisait,
pour ainsi dire, la pensée du poète, plus sûrement que ne font chez nous les
vagues souvenirs d'avant-scène et de coulisses appelés la tradition.
Après la distribution des rôles venaient, comme de nos jours, la mise à l'é-
tude et les répétitions.
RÉPÉTITIONS.
Dans les premiers temps , l'absence des rôles écrits força les poètes drama-
tiques à continuer l'usage établi par les cycliodidascales , d'enseigner de vive
voix les choreutes. On appliqua, pour la même cause, ce mode d'enseignement
aux comédiens. Voici comment les choses se passaient. Le poète, entouré de
ses acteurs, récitait ou lisait la pièce. Chaque comédien , à son tour, répétait
ce qui appartenait à son rôle, en imitant les inflexions qu'y avait mises le di-
dascale. Cet exercice se continuait jusqu'à ce que le maître (doctor) fût par-
faitement satisfait. Cela s'appelait en Grèce hïânui ra. tyi/**r«, et chez les
Romains doeere fabulas. A cette expression relative au poêle répondait celle
dediscere ou condiscere, relative aux acteurs. La pièce, ainsi apprise en com-
mun, était dite condocta, et les comédiens condocti (7). La scrupuleuse exac-
titude avec laquelle les acteurs chargés des seconds et des troisièmes rôles
conformaient leur diction à celle du didascale, était presque passée en pro-
verbe (8). Aussi Démoslhène appelle-t-il l'orateur Eschine, qui avait été quel-
(1) Winkclm., Pierres ijravèes du baron de Stosch , n. 1309.
(2) Boeckh., Inscript., tom. II, fascic. 2, n. 27. ÎS.
(3) Pseudo Ptntarch., Vit. Xoralor., Eschin., paç. 840, A.
(4) Le Pitlur. an tic h. d'Ercol., tom. IV, lav. kxzix.
(5) Raspe , Tassie's calai., n. 3541-3556. — Le J'ittur. anticli. d'Ercol., iùid.
lav. xr..
(G) I icoron., Le masch. scen., tav. i.xxv.— Cf. Winkclm., Monument, antic/ii ined.
lav. cxcii.
(7) Plaut.,iV>m</., act. III, se. m , v. 4.
(8) Plutarch., Dr Republ. gerend. preecept., pag. 816.
248 DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS.
que temps tritagonisle dans la troupe d'Arislodème , un vrai singe de tragé-
die, a.vT0Tpa.-yiy.t,7rî()r,y.tç (1).
L'usage d'enseigner les comédiens de vive voix ne disparut même pas lors-
que l'écriture et les manuscrits furent plus communs. Sophocle mourut, dit-
on, d'un vaisseau qu'il se brisa dans la poitrine pour avoir forcé sa voix en
lisant aux acteurs sa tragédie (TAntigone (2). A Rome, les poètes tragiques et
comiques, et même les mimographes, suivirent cet exemple, bien que toutes
les troupes scéniques fussent pourvues de copistes, scribœ, qui transcrivaient
les rôles. C'est, je crois, à l'espèce d'écho produit par le mime ou l'acteur se-
condaire, répétant les paroles et les intonations du maître, qu'Horace a fait
allusion dans ces vers :
Sic itérât voces...
Ut puerum crcdas sœvo dictata magistro
Reddere, au t partes mimum tractare secundas.
Plusieurs monuments nous représentent les poètes occupés à remplir cette
fonction de lecteurs enseignants. Je citerai, d'abord , un beau camée d'agate,
publié par Caylus (5), où l'on voit un poète assis, tenant à la main son poème
qu'il lit à deux comédiens, dont le masque est rejeté derrière la tète (4), et qui
récoulent avec recueillement. Une autre pierre gravée du cabinet de sir
Charles Townley représente, dit Raspe, dix acteurs et actrices (apparemment
des mimi et des mimai) qui ont le masque relevé (5), et prennent leçon d'un
poëte ou didascale (6).
Un beau manuscrit de Térence, de la fin du xive siècle (7), et dont les nom-
breuses miniatures nous offrent Dave, Phœdria, Pampbile, etc., sous les cos-
tumes du temps de Charles V , représente , dans la belle peinture qui lui sert
de frontispice, une image un peu altérée de celte instruction orale donnée par
les poètes anciens aux acteurs , et qui s'est continuée pendant presque tout le
moyen âge (8). Au centre d'un théâtre circulaire , où cinq ou six spectateurs
debout représentent le peuple romain, on voit le célèbre éditeur de Térence,
Calliopius (9), assis comme hypodidascale , dans un petit pavillon â jour ,
qu'une inscription désigne comme la scène, tenant dans ses mains un manus-
(1) Demosth., Pro coron., pag. 307, cd.Reisk.
(2) Soph. vit., pag. 4.
ô) Cay!., Recueil d'antiq., tom. I , pi. lit.
(4) Plusieurs peintures et pierres gravées antiques nous montrent des comédiens
avec le masque relevé.
(5) Le masque que portent ces figures ne s'oppose point à ce que ce soit des mimes.
Ces acteurs jouaient, suivant l'occurrence, avec ou sans masque.
(6) Raspe, Tassie's calai., n. ôSGi.
(7) Ms. Rcg., Tillerianus , n. 7907, A.
(8) Yoy. Hacsslinus, Von den Mcistersaengcr. in libro Grutcri , ap. riragur., v. III,
pag. 17-109.
(9) On lit après clinque pièce dans le Térence du ixo siècle de la bibliothèque royale,
■ lui du Vatican et dans presque tous ceux qui ont suivi : Calliopius recensuit.
DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS. 249
crit ouvert et lisant une des pièces du poète latin, que quatre jongleurs (gesti-
cu/atores), habillés et masqués à la moderne (1), semblent jouer sous sa
dictée avec force gambades et gestes grotesques.
Enfin, le plus complet et le plus intéressant monument de ce genre est la
belle mosaïque qui décore la maison dite du poëte tragique à Pompéi (2).
Dans une salle d'un postscenium, au fond de laquelle s'élève un élégaut por-
tique, nous voyons un didascale assis el faisant répéter deux acteurs demi-nus,
dont un a le masque relevé sur le front. Plus loin on aperçoit deux autres ac-
teurs déjà revêtus de leur longue tunique , et un autre personnage que son
bonnet fait reconnaître pour un esclave. Entre le poeie et les deux acteurs qui
répètent, se tient debout un tibicène qui, paré de la longue robe appelle stola
et le front ceint d'une couronne, joue de la double flûte.
Je dois répéter au sujet des acteurs une observation que j'ai faite plus haut
à l'occasion des chorcutes. Le poète se chargeait d'enseigner leurs rôles aux
comédiens; mais, de leur côté, ceux-ci devaient être préparés et exercés de
longue main à tous les talents qu'exige l'art scénique. Aussi y avait-il en
Grèce, et plus fard à Rome , des écoles de déclamation et des maîtres de
chant, phonasci {ô). Plusieurs orateurs d'Athènes, et notamment Démoslhène,
réformèrent les défauts de leur débit en suivant les leçons de divers comé-
diens (4). Il y avait môme, si je ne me trompe, dans certaines villes et particu-
lièrement à Athènes , quelque chose d'assez semblable à notre Conservatoire
de musique. Nous connaissons plusieurs des procédés qu'on employait dans
ces écoles pour fortifier la voix et corriger les vices de la prononciation.
« Tragœdi Giseci, dit Cicéron, annos complures sedentes déclamitanl el quo-
» lidie antequam pronunciant, vocem cubantes sensim excitant, etc. (5).» Le
vaste édifice qui servait à Athènes de lieu d'exercice aux tragédiens s'appelait
Mikiriar &ÏX0Î (G), ou /*«x«rurHp<or. A Rome , les maisons des grands acteurs,
tels que Roscius, par exemple, qui donnait lui-même tant de soin à sa diction
el à ses gestes (7), étaient des espèces d'académies où se formaient les bons
comédiens (8). Il est possible même qu'une partie du temple d'Apollon ou des
Muses eût une destination analogue à celle du MfX.«rnr»pm d'Athènes.
Outre les répétitions particulières el partielles, qui se faisaient soit dans la
maison du poêle, soit au théâtre dans une des salles des parascenia ou du
postscenium, il y avait, quand les rôles étaient bien sus, et que musiciens,
chorcutes et comédiens étaient prêts à marcher d'accord, il y avait, dis-je, une
répétition générale sur le théâtre même, ou, quand les villes en étaient pour-
(1) C'est-à-dire avec des masques qui ne couvrent que le visage.
(2) Voy. M. Raoul Rochelle, Pompei, première partie , Maison du poëte tragique,
pi. xix, pag. 28.
(3) Grut., Inscript., pag. 1089, 9 (Orclli , n. 2635.). — Cf. Sueton., Ner., cap. xxv.
(4) l'Iutarch , Demosth., cap. vu.
(5) Cicer., De oral., 1 i 1 > . I , cap. ux.
(fi) Hesych. et Photius.
(7) Val. Max., Iil>. \ lit , cap. vu, — Cicer., J'ro Archiapoela, cap. vni.
(8) Id.. Devrai., lil>. 1, cap. xxvm. — Kl., J'ro Rose.
250 DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS.
vues, sur une scène couverte et plus petite , appelée ordinairement odéon. Ce
nom nous prouve que ce fut surtout en vue de l'exécution musicale que ces
édifices furent élevés. C'est, en effet, lorsqu'une musique plus savante s'intro-
duisit sur le théâtre d'Athènes, que Périclès fit bâtir auprès de l'Hiéron de Bac-
chus (1) un petit théâtre, qu'on appela l'Odéon de Périclès (2). Cet édifice,
qui contenait beaucoup de sièges et beaucoup de colonnes , 7roxuf<fyoi> xut
TTtKvo-Tvxvr , fut couvert avec les mâts et les antennes des navires pris sur les
Perses. Plularque, de qui nous tenons ces détails, compare le toit de l'Odéon à
la tente de Xerxès. Ayant été brûlé par ordre du sophiste Alhénion, qui défen-
dit l'Acropole assiégée par Sylla durant la guerre milhridatique (5), l'Odéon
fut rétabli sur le plan primitif par le roi d'Arménie, AriobarzanePhilopator (A).
Plus tard, Slrabon et Pausanias (5) le signalent comme un des ornements
d'Athènes. Ce monument servit de type à toutes les constructions de ce genre
élevées en Grèce avant la domination romaine. Si nous étudions les ruines des
odéons d'Herculanum, de Pompéi, de Capoue, de Catane, d'Acrœ, et les autres
monuments semblables qui se rencontrent dans l'Asie-Mineure, nous verrons
qu'ils sont presque tous construits sur le modèle de l'Odéon de Périclès, c'est-
à-dire couverts, voisins des grands théâtres (6), et souvent liés à ces derniers
par une galerie, ainsi qu'on peut le voir à Calane. En cas de pluie, ce passage
permettait aux spectateurs de se réfugier dans l'odéon , où l'on continuait
peut-être la pièce devant un moins nombreux auditoire. Ce qui me porte à
émettre cette conjecture, c'est la répugnance que les anciens éprouvaient à
laisser inachevées des solennités faisant, comme celles-ci, partie du culte
public. ,
Quelques antiquaires ont pensé, d'après Plularque, que Périclès bâtit
son odéon pour la musique seule; mais les mots de //.oua-zx-jr Uyâv qu'il em-
ploie, ont un sens plus général et peuvent s'appliquer aux tragédies, aux co-
médies et aux drames satyriques, ainsi qu'à toutes les compositions où la mu-
sique et la poésie étaient unies. De plus . suivant le scholiaste d'Aristophane ,
on ne faisait pas seulement dans l'odéon l'essai de la musique , mais aussi
celui des vers (7). Ce ne fut que plus tard, et surtout chez les Romains, que
les odéons servirent exclusivement de salles de concert (8). Alors on bâtit ces
(1) Vitruve (lib. V, cap. ix) attribue ce monument à Thérnistocle. — Andoc. , De
mijster., pag. 19, Reisk.
(2) Le poète comique Cratinus railla spirituellement Périclès à ce sujet. Plutarcb..
Perict., cap. xm.
(3) Appian., De bello Milhrid., cap. xxxvm.
(4) Vitruv., ibid. — Voyez l'explication d'une inscription relative au rétablissement
île 1 Odéon de Périclès. Acadèm. des inscript., tom. XXIII, hist., pajj. 189, seqq.
{T», Strab., lib. IX, paC. Ô96, l). — Pausan., lib. I , cap. xx, § 3.
(6) On lit dans Slace (Silv., lib. III, V, 91 ) .- « lit geminam molcm midi lec tique
tlieatri. »
(7) Schol., in Arisloph. /esp., V, 1104.
(8) Il est remarquable qu'on ait donné aux jubés de quelques-unes de nos vieilles
calbcdralcs lu nom d 'odéon.
DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS. 251
édifices isolés et indépendants des théâtres, tels que celui d'Hérode à Athènes,
de Domitien et de Trajan à Rome, d'Hadrien à la villa Tihurtina , etc. Il est
remarquable, d'ailleurs, que dans les Gaules, où des théâtres pourvus de toits
semblaient mieux convenir au climat que des théâtres abrités seulement par
des toiles , l'on trouve des ruines nombreuses de théâtres découverts, d'am-
phithéâtres, de cirque, et presque aucune trace certaine de petits théâtres
couverts, ou d'odéons.
Dans les répétitions , le poète ou l'hypodidascale n'avait plus seulement à
former la diction de chacun des acteurs en particulier; il devait régler le jeu
de tous à l'égard les uns des autres, et veiller au bon effet de l'ensemble; il
devait s'assurer de l'état des décorations et des machines; enfin il devait in-
struire un fonctionnaire spécial chargé de diriger toutes les parties de la re-
présentation. Ce nouveau fonctionnaire était le directeur de la scène; on
l'appelait desiynator scenarum (1) ou procurator ab scenu (2). Il n'est pas
certainque les Grecs aient eu un pareil officier théâtral, à moins que cène fût,
comme je le crois, \\it^k^ç{ù), à la voix duquel obéissaient si ponctuellement
les comédiens.
Quoi qu'il en soit, les observations que faisait le poète sur les entrées , les
sorties , ou tout autre détail de la mise en scène , étaient non-seulement trans-
mises de vive voix de troupe en troupe, avec le masque de chaque rôle et la
peinture du costume; mais quelquefois ses indications étaient recueillies par
écrit et conservées sous le nom de JJaJKaXiai. Plusieurs de ces observations
se retrouvent encore aujourd'hui dans les scholiastes ; quelques-unes même
ont passé dans les textes. On en voit de fort courtes, il est vrai , dans les Eu-
menides d'Eschyle , dans le Cyclope d'Euripide et dans les Grenouilles d'A-
ristophane.
Ce serait ici le lieu d'examiner si les anciens ont employé dans leurs théâ-
tres ce que nous appelons des souffleurs. Boettiger le nie (4). Je crois qu'il a
raison pour la Grèce. Le batteur de mesure, qui se plaçait au milieu du thy-
mélé, pour être vu de tous (5), et qui, dans les beaux temps du théâtre, c'est-à-
dire du temps de Sophocle , d'Euripide et de Ménandre , était le poêle lui-
même, le pythaule et le choraule qui près de lui (G) donnaient le ton, le
(1) Grut., Inscript., pag. 270, 6.
(2) Id., ibid., pag. 531, 4. — On trouve encore Procurator secenicorum (Muratoi . ,
Inscript., pag. 904, 9) et Procurator scœnicus (Insc, ap. Scliiass. , Guido al Mus.
Bol., pag. 127), peut-être avec un sens différent.
(3) Plutarch., Prœcepl. Polit., cap. xvii, pag. 813, F.
(4) Uoetlig., Quid sit doccre fabulant, prolus. pr., pag. 292, cd. Sillig.
(5j Aristot., Problcm., sect. xix, § 22.
(6) Je ne crois pas que le pythaule se tint sur la scène auprès des comédiens. Il est
vrai que sur un vase du cabinet d'Hamilton (Tysclib., tout. IV, pi. x) et sur unbas-re-
ImI Ficoroni,£e maschere scen. , tav. xi , pag. 25 , seqq. , et Mus. Borbon., tout. 1\ .
lav. xxiv ) on voit des libicèucs occuper la scène avec les acteurs. Mais celte circon-
stance, <pii te retrouve peut-être sur d'autres monuments , tient au système de repré-
sentation particulier aux vases peints i I aux bas reliefs, où tous l< s objets se présentent
sur le Blême plan. Il n'y a non plus lieu a conclure d'une peinture dllcrculanuin
2o2 1)E LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANC1E5S.
premier aux comédiens, le second aux choreules , et, enfin , VvntÇtkivç ou le
designator scenarum, qui maintenait l'ordre et la suite dans la représenta-
tion, suffisaient pour prévenir toutes les fautes d'attention ou de mémoire.
Plus lard seulement, lorsque le batteur de mesure, au lieu d'être le poëte , ne
fut plus qu'un chef d'orchestre mercenaire , et , comme on l'appelait , un mé-
soehore (1), peut-être alors IVttoCojuù; , caché derrière la scène, *op«r»î (2),
fit-il l'office de souffleur, ou , suivant l'expression romaine, de moniteur. Il
est, dans tous les cas, difficile de ne pas admettre qu'au moins à Rome sous
l'empire, il y ait eu des souffleurs. Festus définit les monitores « qui et in
scena monent histriones (3). » Je ne voudrais, d'ailleurs , pas affirmer que
cet usage subsistât déjà sous la république, comme Mme Dacier l'infère trop
légèrement de quelques passages de Térence(4). Il me paraît probable , au
contraire, que dans les vers qu'elle commente , le poëte romain fait illusion
aux monitores, qui de tout temps à Rome étaient chargés de rappeler aux prê-
tres les formules des sacrifices (5).
Quelquefois les amis de l'auteur assistaient, comme aujourd'hui, aux répé-
titions générales. C'est probablement dans une de ces réunions, où l'on pou-
vait donner librement son avis, que Socrate , ami chaleureux d'Euripide, fit
recommencer les trois premiers vers de la tragédie à'Oreste (6). Donat ra-
conte que Térence , assistant à la répétition de son Phormion, remarqua
qu'Ambivius Turpio, chargé du personnage du parasite, entrait ivre sur la
scène et balbutiait les premiers vers de son rôle en chancelant et en se grat-
tant l'oreille. Très-irrité d'abord , le poète se radoucit bientôt et s'écria que
c'était bien ainsi qu'il avait conçu le caractère de Phormion (7).
Je dois prévenir ici une objection que l'on a peut être déjà faite. Il semble
qu'il y ait double emploi entre les répétitions générales et les représentations
d'essai dont j'ai parlé précédemment et qui devançaient la réception des piè-
ces, au lieu que les répétitions la suivaient. Ce double emploi, ou si l'on veut,
cette contradiction , n'est qu'apparente. En cherchant à démontrer l'existence
(loin. IV, tav. xxxix), où une joueuse de flûte figure dans une scène comique entourée
de comédiens; cette joueuse de flûte me paraît tenir là sa place comme actrice. J'en
dis autant de la peinture décrite par Gerhard et Panofka (Napels antlke bïldwerke ,
n. 570).
(1) Plin., lib. II, Episl. 14. — Le mèsochore était proprement le chef d'orchestre
dans les pantomimes.
(2) Phi!. De vit. Mos., II , med., paç. 659, Francf., ann. 1691.
(3; Fest., voc. Monitores. — Labus , Inscript, ap. Morcelll dissert, in (esscris théâ-
tral., pag. 46.
(4) Tcrent., Heauton., act. V, se. i , v. 2. — Id., Phorm., act. II , se. i , v. 4.
(5) Tertull., jlpol.,50.
(6) Cicer., Tuscul., Iib. IV, cap. xxis.
(7) Donat., ad Terent. Phorm., act. II, se. n , v. 1. — Mme Dacier croit que celle
anecdote se rapporte à une répétition , quoique la phrase de Donat et surtout le mot
acturus pussent donner l'idée d'une représentation publique. J'adopte l'opinion de
Mm« Dacier, bui tout à cause d< 9 mots : hos Terenlio pronunciavil versus, qui me sem-
blent ne pouvoir s'appliquer qu'à une répétition faite dev tnl le poète et pour le poète.
DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS. 255
des représentions d'essai, j'ai eu soin de dire qu'elles n'avaient été en usage
que pendant la belle époque du théâtre grec, c'est-à-dire quand les poètes
étaient à peu près tous directeurs de troupes. On comprend que Sophocle,
Aristophane, Euripide, maîtres absolus de leurs comédiens , aient pu exiger
d'eux les éludes nécessaires à l'essai d'un ouvrage qui pouvait n'être pas
admis à concourir. On comprend encore que cet usage ait été modifié et qu'on
se soit contenté d'une simple lecture, quand les poètes ne furent plus eux-
mêmes acteurs et n'eurent plus de comédiens à leurs ordres. Dans celte nou-
velle position, les travaux d'une représentation d'essai, souvent sans résul-
tats, eussent été pour les poêles une obligation Irop onéreuse. A partir donc
de la révolution d'où sortit la comédie nouvelle , la mise à l'étude suivit,
comme de nos jours , la réception des pièces , et cessa de la précéder.
Au reste , on peut se faire une idée exacte et complète d'une répétition géné-
rale, en jetant les yeux sur une peinture à trois compartiments découverte
dans les ruines de Pompéi et publiée dans le Musco Borbonico (1). Cette belle
composition représente, dans le compartiment du milieu , une scène comique
jouée par deux acteurs masqués, dont l'un semble un soldai fanfaron et l'autre
un esclave railleur. Sur le second plan , trois autres acteurs, qui n'ont pas en-
core leur masque, se tiennent attentifs et debout, comme attendant la ré-
plique et guettant le moment de leur entrée en scène. Dans les compartiments
latéraux sont assis deux personnages d'un âge mûr, tenant chacun ù la main
le bâton droit (âp«rnoî), qui était l'attribut des comiques (2). Celui de ces vieil-
lards qui , les yeux baissés , écoute attentivement les acteurs, me paraît être
le poêle, l'autre, dont le regard surveille tout ce qui se passe sur la scène,
me semble être lWoCoxtùf ou le designatov scenarum. La place que ces deux
personnages occupent et leur costume me confirment dans la pensée que celle
peinture nous offre l'image d'une répétition et non d'une représentation. En
effet , si c'était ici une représentation solennelle , le poêle ne serait pas assis
sur le côté du théâtre; il serait debout sur le thymélé, et son front porte-
rait la couronne , parure indispensable dans ces grandes et religieuses céré-
monies.
A présent que la pièce est apprise, il n'y a plus à s'occuper que d'une
chose, moins difficile chez les anciens que chez nous , c'est-à-dire de remplir
la salle. 11 nous reste à chercher (et nous le ferons si on ne se lasse pas de nous
suivre) quels étaient dans l'antiquité les moyens d'annonce théâtrale, et com-
ment s'opéraient l'entrée et le placement des spectateurs.
Charles Magniiv.
(1) Museo Borbonico, tom. IV, lav. xvm.
(2) Poil., Iil>. IV, ;; 120. —Le bâton droit différait du pedum ou bâton courbe,
XttyaÇlkor , que les paysans portaient sur la scène (Voy. Poil., iùid.j. — Plusieurs
pierres gravées nous montrent des poètes comiques appuyés sur le bâton droit. I ico-
ron., Le masch. scen., tav. lxxti.
18
POETES
ROMANCIERS MODERNES
DE LA FRANCE.
CASIMIR DSLAVIGNE.
A l'enlrée de toute carrière littéraire , deux partis opposés tentent naturel-
lement l'ambition des hommes supérieurs que la volonté anime : agrandir le
champ de la pensée ou seulement en perfectionner l'étendue acquise, conduire
son siècle à travers les cimes escarpées de l'innovation ou le suivre pas à pas
dans les sentiers hatlus de l'expérience. Chacun se décide en raison des aiguil-
lons secrets de son tempérament ou de son génie. Les uns, plus amoureux
de nouveauté et de mouvement , pleins d'une curiosité que rien n'épuise ,
avides à l'excès de gouvernement intellectuel et moral , visent par-dessus tout
au triomphe de leur personnalité; le bâton du voyageur en main, les pieds
poudreux et la sueur au front, ils marchent en avant, sans craindre les
épines du chemin , pourvu que leurs idées germent et fructifient. Les autres,
au contraire, abdiquant toute initiative , satisfaits du bien présent, désireux
de repos, timides amants d'une douce et facile popularité, n'aspirent qu'a
cultiver avec honneur l'héritage dont le passé les a rendus dépositaires. Esprits
accommodants pour la plupart , volontiers purs et honnêtes dans une suffisante
limite , ils ne sauraient concevoir ni sympathie profonde, ni colère démesurée,
POETES ET ROMANCIERS MODERNES DE LA FRANCE. 255
et laissent aux âmes ardentes tous les soins amers comme tous les triomphes
périlleux de l'apostolat. Les premiers, sans contredit, serviront plus spécia-
lement à caractériser notre génération dans les jugements de l'avenir ; ils en
représenteront davantage le côté propre et essentiellement actif. Un jour on
sera frappé avant tout , j'imagine, de cette perpétuelle agitation et de celte
mêlée furieuse où se sont ruées àl'envi les plus grandes intelligences du siècle;
on suivra d'un œil curieux et surpris le sillage aventureux de nos Colombs lit-
téraires , cherchant un monde à travers des mers inconnues. Mais pourtant
apparaîtront aussi çà et là quelques-unes de ces figures peu mobiles , médio-
crement inquiètes, qui jamais n'adoptent l'imprévu pour Dieu, et qui sem-
blent vouloir compenser par leur équilibre solitaire l'ébranlement général
d'une époque.
Parmi les écrivains de nos jours qui rarement ont cédé à la pente commune,
il en est un surtout qu'on devra distinguer, autant peut-être par La juste limite
de ses facultés que par le résultat constamment heureux de ses entreprises.
Soit allure naturelle d'inspiration , soit crainte d'un mouvement qui l'eût trop
emporté hors de lui-même , il a mieux aimé résister au torrent , et se maintenir
dans une voie hors d'atteinte, que de courir à ses risques tous les hasards
d'une carrière aventureuse où sans cesse on côtoie l'abîme. Des qualités
moyennes heureusement assorties et se balançant pour ainsi dire, un cœur
modéré, un talent spirituel , un goût réfléchi , une imagination facile, le ren-
daient particulièrement propre à ce rôle mitigé , à cet éclectisme littéraire, qui
ont été son patrimoine originel et sont devenus sa conquête de plus en plus
agrandie. Et , chose bien singulière sans doute , ce poêle, avant tout remar-
quable par sa persévérante mesure , devait fournir l'exemple d'un génie secon-
daire enchaînant plus sûrement la foule assemblée que les maîtres souverains
de l'intelligence.
La destinée poétique de M. Casimir Delavigne n'embarrassera guère , je
pense , les biographes et critiques futurs ; elle n'est point , que je sache , fer-
tile en incidenls curieux, en péripéties imprévues. Chez lui , rien à rechercher
intimement, rien à pénétrer en secret de cette préparation sourde et latente,
de ce labeur fiévreux et incertain , de ces années initiatrices qui composent le
premier lot misérable de tant d'autres. A la différence de la plupart des poètes,
noble race tant agitée par le destin el si féconde en infortunes de tout genre
comme celle d'Agamemnon, M.Casimir Delavigne ne parait avoir éprouvé
nullement au début les orages intérieurs des jeunes âmes s'entr'ouvranl à la
poésie. Sa vocation s'est vite prononcée sans peine, sans effort, sans hési-
tation, par une pente aisée el doucement entraînante. Il n'a pas eu ù fouiller
bien avant au fond de lui-même pour y chercher la veine inspiratrice. Il l'a
bientôt rencontrée dans le facile contact des impressions extérieures. A partir
de lu, sa vie tout entière s'est réfléchie dans la transparente et calme surface
de ses admirations soit politiques, soit littéraires. C'est à peine si les tempêtes
du dehors, de loin en loin retentissantes, soulèvent quelques (lots doucement
émus au milieu de ce lac tranquille. Après chaque œuvre accomplie, on voit
le poète, sans qu'il perde rien de sa sérénité, sans rien gagner en audace, se
préparer lentement à un nouveau triomphe tout aussi prévu dont il confie le
^50 POETES ET ROMANCIERS MODEWNES
secret à la solitude profonde dont sa muse s'inspire. Et pour cela, il n'est
qu'un soin dont son esprit s'occupe, c'est d'écouter à dislance la grande voix
qui domine tous les bruits du jour, c'est de regarder attentivement à quel ho-
rizon souffle le vent des idées régnantes , afin qu'il puisse conformer son
vers et sa raison à ces avis salutaires.
II n'est pas sans intérêt de voir cette sérénité originelle de M. Delavigne, et
son instinct du succès, si persévérant depuis lors, se déclarer dès la première
adolescence. On était en 1811, l'empire nageait en pleine gloire; pour comble
d'ivresse, un fils venait de naître au grand empereur des Français. M. Casimir
Delavigne, alors âgé de dix-sept ans et encore élève du Lycée Napoléon, tourna
invinciblement ses jeunes regards vers l'astre rayonnant de l'époque, et se
mit à composer un dithyrambe sur la naissance du roi de Borne. Ce que
cette pièce offre de plus remarquable sans doute, c'est ce penchant déjà pro-
noncé dans un si jeune homme à partager les adorations de la foule, et à se
faire l'écho des impressions publiques. Les hyperboles mythologiques abon-
dent ; c'est l'écolier de rhélorique encore tout frais du Carmen sœculare
d'Horace :
Que la cité de Mars à ma voix se consoles
Un nouveau Jupiter, garant de mes décrets ,
Va présider au Capitole.
0 monts du Latium , inclinez vos sommets !
Napoléon va rendre à l'antique Ausonie
Ses lauriers, sa splendeur, son trône, son génie.
Rome ! tes destins vont changer.
Quel est le Dieu que le tonnerre
En grondant annonce à la terre ?
C'est le /ils du plus grand des rois.
Enfant chéri du ciel , attendu par la terre ,
Promis à la postérité ,
Puisses-tu , sous les yeux de ton auguste père ,
Croître pour l'immortalité !
Et vous, peuples heureux de ces heureux rivages,
O vous dont sa naissance a comhlé tous les vœux ,
Goûtez un bonheur sans nuages
Qui doit s'étendre un jour à nos derniers neveux.
Bannissez la crainte importune ;
Par un vent favorable en son cours entraîné ,
Le vaisseau de l'Etat , de gloire environné ,
Porte César et sa fortune.
Après Charles XII à Narva, épisode épique entièrement oublié, les pièces
qui se succèdent dans la jeunesse de l'auteur mettent de plus eu plus sur la
(race de sa manière propre qui n'aura plus lard qu'à se compléter. Vers la fin
de 1813, la France ayant perdu son Firgile, comme on disait alors, M. Dela-
vigne chaula Jacques Dclillc dans un dithyrambe où il parut s'èlre inspiré du
DE LA FHANCE.
o-;r
poêle auquel il consacrait sa lyre. Talenl marqué pour ainsi dire en naissant
du sceau académique, il vise de bonne heure aux concours de l'Institut où il se
signale par son Poëme de la vaccine en 1815, et deux ans après par son épîlre
sur les Inconvénients attachés à la culturelles lettres. Leconcours de 1817
eut cela de remarquable que MM. Lebrun, C. Delavigne, Victor Hugo, Saintine
et Loyson y débutaient à la fois. Ce fut , je crois M. Saintine le romancier qui
emporta le prix. M. Delavigne, qui avait traité justement le contre-pied du
sujet , et qui , chemin faisant, s'était donné des airs de vieillard pour se dé-
guiser mieux, avait montré moins de fidélité aux termes du programme qu'à
la dictée de sa raison personnelle. Sans parler de l'élégance et du spirituel
abandon déjà révélés dans le Poëme de la vaccine, il y avait de plus celte fois
un facile enjouement qui était comme un ressouvenir des épitres d'Horace.
On pouvait distinguer dans VÉpitre à l'Académie un assez bon nombre devers
détachés, sentencieux, et comme frappés daus un moule, dont M. Delavigne a
été depuis si prodigue.
Les sots depuis Adam sont en majorité,
écrivait par exemple le jeune poète avec plus de malice réfléchie que de pen-
ebant lyrique. L'antiquité devait tenter aussi un esprit nourri par prédilection
d'études classiques, et c'est environ à celte époque d'inspiration librement choi-
sie qu'il faut ranger les Troyennes , Danaë , Antùjone et Ismène , l'Ode à
Naïs, tous essais plus ou moins gracieux dans le domaine de l'ancienne muse.
L'auteur y réalise tour à tour avec bonheur une scène d'après Euripide, un
petit tableau à la façon de Simonide , un hymne où respire la mélancolie vo-
luptueuse d'Anacréon, sans préjudice de Tibulle. Mais c'est surtout le génie
grec qui domine dans ces naïves reproductions où l'instinct du poète se révèle
sans effort, et où il a bien vite rencontré sa forme de préférence.
Cependant , tandis que le poète promenait sa facile imagination , tantôt aux
bords du Simoïs , tantôt sous les ombrages du Taygète et de l'Hémus , de dou-
loureux événements étaient venus fondre tout à coup sur la France abattue. Le
désastre de Waterloo et la double invasion qui en fut la suite, en consistant
toutes les âmes françaises , ne pouvaient trouver indifférente la fibre sympa-
thique de M. Casimir Delavigne. Spontanément il s'émut de l'affliction com-
mune, suivant qu'il était dans sa plus vraie nature de le faire, et dans cet
irrésistible besoin de se rendre l'écho des publiques douleurs, le poêle allait
bientôt trouver ses plus belles inspirations comme ses triomphes les plus una-
nimes. Doué d'une àme pure et sensible, mais loulefois tempérée, M. Casimir
Delavigne se trouvait à ce moment dans la plus favorable condition pour in-
terpréter avec noblesse et dignité les plaintes nationales. Il avait juste un
sentiment assez vif pour s'émouvoir .sans dépasser la mesure précise, et un
instinct assez sûr d'impartialité pour mêler l'enthousiasme à l'imprécation, en
faisant pressentir tout ee qu'il y avait d'espérance permise après les regrets
follement exhalés. Les Messèniennes } ainsi nommées par u\\ ressouvenir de
l'ancienne Grèce, furent comme un baume bienfaisant répandu sur les bles-
sures saignantes et vives de la France. Elles contenaient (ont à la fois un
258 POÈTES ET ROMANCIERS MODERNES
hommage aux vaincus trahis iiar la fortune, et un défi aux vainqueurs trop
servis par le hasard d'un jour. A travers les lamentations sur nos défaites pas-
sagères retentissait fièrement le souvenir d'un passé glorieux, et par cela
même consolateur. Le poète avait d'ailleurs empreint ses chants d'une émotion
réelle et vivement sentie; son accent était tour à tour triste et enthousiaste, et
il avait su revêtir les plus généreuses pensées d'une forme toujours facile et
brillante. Aussi, les trois premières élégies nationales : la Bataille de ) Palet'
loo , la Dévastation du Musée et des monuments , du Besoin de s'unir
après le départ des étrangers, vibrèrent-elles dans tous les cœurs , parce
que, si l'on excepte des invocations par trop fréquentes à l'Olympe mytholo-
gique, elles exprimaient avec une noble convenance des sentiments partout
réels et profonds. Chacun avait vu passer avec tristesse quelques débris mu-
tilés de celte phalange sainte, de cette garde qui meurt et ne se rend pas.
Chacun avait protesté du fond de l'âme contre ce sauvage abus de la victoire
qui, non contente de nos guerriers immolés, s'attachait à nous ravir nos plus
précieux monuments; tous les amis des arts avaient accompagné de regrets
dans leur exil lointain ces dieux de la Grèce, particulièrement chers aux
poètes. Dans la troisième Messénienne , où l'auteur faisait un touchant appel
à l'union des partis , on put admirer la sagesse précoce de ce jeune homme de
vingt-quatre ans , qui donnait en quelque sorte la leçon aux hommes de tous
les âges, même aux plus expérimentés. Les Messéniennes , dont il se vendit
plus de 21,000 exemplaires dans une année , étaient récitées à l'envi dans tous
les lieux d'assemblées patriotiques; la nation les gardait pour ainsi dire dans
sa mémoire , comme fait l'Italie des vers du Tasse (fortune poétique bien rare
de nos jours), et pendant un temps elles partagèrent, avec les refrains de
Béranger, l'honneur de consoler la France libérale (1).
Ce moment des premières Messéniennes marque, à vrai dire, le plus pur
et le plus incontesté triomphe de M. Casimir Delavigne ; à peine encore à ses
débuts, il avait atteint déjà son faîte de souveraine popularité. Dès lors, soit
impulsion spontanée, soit calcul, ce fut le privilège acquis de M. Delavigne
de confondre tous ses sentiments avec ceux de la nation. Durant toute une
période, ses compositions poétiques forment une sorte d'histoire tissue en
fragments élégiaques ou en récits dithyrambiques, dans laquelle chaque évé-
nement essentiel trouve son écho , chaque impression publique son contre-
coup, toute pensée nationale son reflet. Les élégies sur la Vie et la Mort de
(1) Quelques années plus tard , M. Casimir Delavigne devait être comparé, préféré
même à l'auteur des Méditations poétiques par tout un côté d'admirateurs fervents des
Messéniennes. Chez les plus impartiaux et les plus éclairés , son nom s'associait encore
naturellement à ceux de Réranrjer et de Lamartine. On peut voir à ce sujet de curieux
et fort remarquables articles de M. Charles de Rémusat dans le premier volume du
Globe , février 1825. Les trois poètes alors dominants se trouvent caractérisés chacun
dans sa manière distincte, rna's confondus à peu près ou du moins balancés encore
dans un sentiment de commune admiration qui ne pourrait tout à fuit subsister de m s
jours , et que le spirituel critique n'admettait , on le sent bien , que par une concession
forcé* "i ..ut général. Beaucoup d'éloges y sont de fins conseils.
DE LA FRANCK. 259
Jeanne d'Arc émanent sans contredit de la même inspiration que les pre-
mières Messéniennes ; il s'agit encore de la gloire de la France, célébrée
malgré ses revers, et rappelée sans cesse à l'ennemi dans le passé aussi bien
que dans le présent. Seulement, comme la nation se trouvait quelque peu
apaisée , grâce à un ordre apparent et à une façon de charte réparatrice ,
comme les désastres de 1815 s'oubliaient de jour en jour en d'autres préoccu-
pations , le poète, attentif au mouvement des esprits, s'était lui-même calmé
à l'unisson, et avait éteint par degrés ses premiers cris énergiques de douleur.
Ce n'étaient donc plus contre l'étranger les imprécations dictées autrefois , les
mêmes désirs passionnés et véhéments . mais simplement encore une allusion
à nos antiques prouesses et à notre vieil esprit d'indépendance, une sorte de
qui vive prévoyant jeté par intervalle ; cela entretenait à merveille l'esprit
national sans trop d'éclatante opposition, et maintenait à peu de risque la
patriotique renommée du poète. A tout prendre, d'ailleurs, une héroïque infor-
tune était déplorée noblement , et la vierge de Vaucouleurs trouvait , au pied
de son bûcher, une muse vengeresse.
Qu'ils sont nobles dans leur courroux !
Qu'il est beau d'insulter un bras chargé d'entraves!
La voyant sans défense , ils s'écriaient ces braves :
Quelle meure ! elle a contre nous
Des esprits infernaux suscité la magie...
Lâches ! que lui reprochez-vous?
D'un courage inspiré la brûlante énergie,
L'amour de nous Français, le mépris du danger,
Voilà sa magie et ses charmes ;
En faut-il d'autres que des armes
Pour combattre , pour vaincre et punir l'étranger ?
Ainsi en fut-il pour chaque événement politique qui éclatait d'année en an-
née dans l'Europe pendant celte période sourdement agitée de la restauration.
Naples vient-elle à essayer d'une révolution comprimée aussitôt par la police
armée de l'Autriche, et le Piémont par contre-coup à conspirer, le poète fran-
çais tour à tour applaudit a Parthenope pour ses réminiscences de liberté
antique ou la raille d'un effort trop tôt lassé. Seulement M. Delavigne ne
sort pas des thèmes convenus , et obstinément fidèle à ses souvenirs classiques,
il ne trouve guère à parler que du laurier de Virgile en face du présent en-
sanglanté. Est-ce la Grèce qui, après trois siècles d'esclavage , veut secouer
ses chaînes, et retrouve enfin ses héros d'autrefois? le poète naturellement
entonne des chants d'amour et d'espoir en faveur d'une cause sympathique a
tous, même aux rois de l'Europe. Mais ici encore M. Delavigne, qui se re-
trouvait plus que jamais en plein dans ses sujels de prédilection, obéit presque
sans réserve à l'inspiration païenne. Il se souvient beaucoup plus de la Grèce
antique que des modernes Hellènes, excepté pourtant dans le Jeune Diacre ;
il se borne à encadrer au milieu de ses hors-d'œuvre classiques quelque fait
emprunté a l'histoire de la régénération de la Grèce par M. Pouqueville. C'est
2G0 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
Tyrlée radouci qui parle aux Grecs en des strophes pures et harmonieuses. Le
plus souvent on entend retentir les noms de Thémistocle , de Démosthène , et
l'appellation sacrée de Salamine; l'évocation de Léonidas précède et domine à
travers les siècles l'ombre de Canaris.
li n'était pas moins dans la nature de M. Casimir Delavigne d'accompagner
au tombeau et d'entourer de son crêpe poétique les grandes gloires qui s'étei-
gnent au milieu des universels regrets. Ainsi, lorsque dans cette même an-
née 1821 , déjà si remplie d'événements, le captif de Sainte-Hélène meurt sur
son rocher, le poète, attentif à celte catastrophe nouvelle, chante Napoléon ,
toutefois avec un plus juste sentiment d'impartialité qu'autrefois , lors de son
premier dithyrambe si naïvement admiralif :
Tu régnerais encor si tu l'avais voulu.
Fils de la liberté, tu détrônas ta mère.
Armé contre ses droits d'un pouvoir éphémère ,
Tu croyais l'accabler, tu l'avais résolu ;
Mais le tombeau creusé pour elle
Dévore tôt ou tard le monarque absolu :
Un tyran tombe ou meurt; seule elle est immortelle.
Et quand trois ans plus tard , le chantre de Childe-Harold s'en va tristement
mourir à Missolonghi au milieu de ses généreux préparatifs de défense pour
la Grèce, M. Delavigne déplore aussi la fatale destinée de cet autre Homère qui,
si Dieu l'eût permis, fût mort comme Achille. Peut-être les vers qu'il fit en-
tendre à cette occasion ont-ils le tort de rappeler une autre pièce célèbre et plus
fortement inspirée en l'honneur du même génie mystérieux. Tel fut donc tou-
jours M. Casimir Delavigne , dès le début même , employant sa muse au ser-
vice de toutes les causes populaires, se faisant l'écho sonore, le contre-coup
harmonieux de la pensée publique, aussi bien dans ses apothéoses que dans
ses colères, apologiste de l'opinion plus que son conseiller; par là toujours
écouté, toujours applaudi à la suite, mais jamais ne précédant, n'avertissant
les instincts publics, jamais ne sonnant la charge d'aucune idée aventureuse,
d'aucun sentiment nouveau.
Dans l'intervalle de ses publications lyriques , M. Casimir Delavigne, qui se
sentait de plus en plus appelé aux suffrages de la foule, avait abordé le théâ-
tre. Déjà, fort jeune, il s'était essayé dans une tragédie intitulée Poli.vcne ,
laquelle était condamnée à ne pas voir le jour. 11 y a , comme on sait , dans
toute vie d'homme d'esprit ou de talent, vers la sortie du collège environ,
quelque bonne tragédie classique où la première veine se dépense, et qui doit
à jamais rester à l'état d'essai primitif non avenu, tout au plus pierre d'at-
lenle pour des blocs futurs mieux équarris, mais plus souvent encore jalon so-
litaire et abandonné pourd'aulres traces moins incertaines. M. Hugo lui-même,
dont la vocation n'est certes pas fort dramatique , a, si je ne me trompe, écrit
avant ses odes , avant toutes ses œuvres, une tragédie de collège , ayant pour
litre Irtamène. M. Casimir Delavigne, destiné aux succès de théâtre, pouvait
refuser moins que tout autre ce premier tribut à l'ardeur iVuno musc adoles-
DE LÀ FRANCE. 20 1
cenle. Chez lui toutefois, l'avorton obligé ne devait pas tardera être suivi
d'un heureux et complet enfantement. En 1819 parurent les Vêpres sicilien-
nes, tragédie en cinq actes , d'abord reçue à correction , puis refusée au pre-
mier théâtre français , avec de singuliers commentaires , s'il faut en croire la
chronique (1), et en définitive représentée à l'Odéon , depuis peu relevé de ses
ruines par Picard. Si le mérite des Vêpres siciliennes se jugeait au taux de
son succès constaté par trois cents représentations, il devrait être réputé im-
mense. Rien , en effet, ne manqua au triomphe de ce noviciat dramatique. La
pièce inaugurait une salle nouvelle au bruit d'applaudissements unanimes;
l'auteur avait été lui-même chargé d'écrire le discours d'ouverture, où nombre
de vers heureux et élégamment spirituels parurent tout aussitôt de bon pré-
sage; même le public alla , je crois, jusqu'à décerner au poète une ovation
sur la scène. Sans mériter, il s'en faut , une approbation aussi démesurée, les
Vêpres siciliennes étaient une œuvre remarquable à plus d'un titre, ne fût-ce
que parla hardiesse d'un sujet très-périlleux, dont l'exécution n'avait pas dé-
mérité , un peu sonore d'ailleurs et redondante comme toute inspiration juvé-
nile. Basée sur une catastrophe où des milliers de Français périrent victimes,
l'action devait naturellement exciter un intérêt plein d'émotion dans tous les
coeurs , intérêt auquel sut aider le poète par une fable attachante liée à l'évé-
nement principal qu'elle préparait avec assez d'habileté malgré quelques in-
vraisemblances et quelques longueurs. On y pouvait admirer çà et là des si-
tuations frappantes à côté de quelques scènes mal amenées ; le caractère de
Won t fort , si loyal et si généreux dans ses inconséquences , celui plus énergi-
que et plus brillant du conspirateur Procida, rachetaient suffisamment le per-
sonnage faible et embarrassant d'Amélie. Des traits vifs et chaleureux, un style
pur, élégant , animé, presque toujours approprié à la couleur du sujet, la re-
production fidèle des mœurs et du caractère de l'époque, composaient un
mérite d'ensemble suffisamment élevé, et signalaient, sinon un esprit bien
saillant et bien profondément original, du moins assez de forte conception et
de facile verve.
Les Comédiens, joués à quelques mois de là (G janvier 1820), furent un ti-
mide essai dans le genre aristophanique. L'auteur avait été blessé justement
du refus dédaigneux infligé à son premier ouvrage, et à tout prix il en vou-
lait tirer vengeance; pour cela, rien n'était plus à propos que de mettre en
scène messieurs les comédiens avec toute leur morgue et leurs travaux per-
sistants. Un jeune auteur dramatique, souffre-douleur obligé des intrigues et
des cabales de coulisses, dut essentiellement faire partie du tableau. Comme
on l'imagine, le beau rôle était pour le poète, et il parut hors de doute, malgré
toute protestation contraire du prologue, que M. Delavigne s'était peint lui-
même sous les traits de Victor. Sans contredit , les quolibets malicieux, les
vives et piquantes allusions, le persiflage à bout portant, ne faisaient point dé-
faut à la pièce ; mais, par malheur, la plus légère attention démêlait un cane-
(1) Une actrice, membre du comilé de lecture, motiva , dit-on, fort singulièrement
son opposition à la pièce , par l'inconvenance qu'il y aurait à placer !<• mot vêpres sur
I affiche d'un théâtre.
262 POÈTES ET ROMANCIERS MODERNES
vas faible, nneaclion presque nulle, des mœurs et des caractères trop spéciaux.
C'était , à vrai dire , une épigramme dialoguée avec esprit plutôt qu'une fran-
che comédie , une satire personnelle plus qu'une peinture générale , et où
d'ailleurs la comparaison d'un chapitre de Gil Blas était provoquée sans avan-
tage. Tout en se révélant homme d'incontestable esprit, M. Delavigne était
loin d'atteindre toutefois le vis comica du vrai genre.
Désormais vengé à sa guise, et l'enivrement d'un double succès une fois
apaisé, M. Casimir Delavigne revint, après deux ans, à ses premières éludes
tragiques, et ce fut pour trouver dans le Paria la plus brillante sans contredit
de toutes ses inspirations. L'idée du Paria était visiblement empruntée à la
Chaumière Indienne; la tragédie tentait de paraphraser, avec ses ressources
et ses vices d'amplification, le conte si ingénieusement philosophique de Ber-
nardin de Saint-Pierre. M. Delavigne avait pris à cœur, lui aussi, de relever
une caste d'hommes de son injuste abaissement, et employait, pour sa part ,
tout son prestige dramatique à réhabiliter de malheureux proscrits en face de
la société européenne. C'était encore là une façon de thème populaire avec des
noms indiens, et le dialogue, bien qu'enfermé à Benarés, pouvait, franchis-
sant deux mille lieues de distance, trouver sans peine son écho à Paris. Malgré
nombre d'inévitables défauts, un plan défectueux, quelques scènes peu natu-
relles, un trop facile écueil d'exagération dans les idées, et un dénoûment qui
ne satisfait pas , cette œuvre tragique avait pourtant des parties tout à fait su-
périeures , elle révélait en M. Delavigne un éclat et une éloquence poétiques
qu'il n'a plus atteints depuis lors : on remarquait de ces vers magnifiques, faits
pour être applaudis :
La vie est un combat dont la palme est aux cieux.
En tant que travail de style, cela visait de près à la perfection. Surtout, les
chœurs du Paria, semés de strophes vraiment lyriques , rappelaient avec un
rare bonheur les chœurs merveilleux à'Eslher et ftJthalie. L'Orient et sa
mystérieuse théogonie se trouvaient réalisés dans leurs plus poétiques cou-
leurs; c'était bien la patrie des roses et du soleil que chantaient ces brames ,
ces guerriers et ces jeunes filles :
PREMIER r.IÏAME.
Du soleil qui renaît bénissez la puissance ;
Chantez , peuples heureux , chantez :
Couronné de splendeur, il se lève, il s'avance.
Chantez , peuples heureux , chantez
Du soleil qui renaît les dons et les clartés.
I.E PEUPLE.
Il se lève, il s'avance;
Publions sa puissance,
Adorons ses clartés.
DE LA FRANCE. 2G3
SECOND ERAME.
Sept coursiers qu'en partant le dieu contient à peine,
Enflamment l'horizon de leur brûlante haleine.
0 soleil fécond , tu parais !
Avec ses champs en fleur, ses monts, ses bois épais,
Sa vaste mer de tes feux embrasée ,
L'univers , plus jeune et plus frais,
Des vapeurs du matin sort brillant de rosée.
D'aulres passages sont plus poétiques encore, et jamais, depuis Racine, on
n'avait rien entendu de mieux rhylhmé, de plus pur, de plus harmonieux.
L'auteur, naguère si lyrique, avait-il fait la gageure de passer tour à tour
de la comédie à la tragédie ? On dut le croire en voyant l'École des Vieillards
succéder bientôt au Paria, de même que les Comédiens avaient suivi les
Vêpres siciliennes. Cette fois, du reste, le Théâtre-Français avait ouvert ses
portes à M. Casimir Delavigne ; Talma et Mlle Mars représentaient les deux
principaux rôles, et l'adoption du poêle était complète. A bien dire pourtant ,
l'École des Vieillards n'était pas une vraie comédie ; il n'y fallait point cher-
cher la moindre parenté avec les créations de Molière. Danville ne ressemble
évidemment en rien à l'Arnolphe de l'École des femmes. Il a été imprudent ,
mais non pas imbécile, et se laisse voir plus malheureux que ridicule. L'ex-
plosion même de sa jalousie touche au pathétique , contre l'ordinaire des si-
tuations de ce genre. On est certes plus porté à trembler qu'à s'égayer de sa
position, et son exemple offre moins une leçon comique qu'un avertissement
salutaire. Horlense , de son côté , ne peut.se comparer à Agnès ; ce n'est point
de gaieté de cœur et par niaise ignorance qu'elle tromperait Danville; en fin
de compte, elle reste vertueuse , mais on sent que son cœur est fragile et qu'il
ne faudrait jurer de rien. Il y a en elie un peu de la Victorine du Philosophe
sans le savoir. C'est donc moins le ridicule d'un mari trompé que le danger
du mariage dans ses disproportions, que l'auteur a voulu peindre. Aussi l'ou-
vrage , dans son ensemble et ses principales scènes, a-t-il physionomie de
drame plus que de comédie; on perçoit ça et là une teinte de Kolzeblle ; le dé-
noûment tourne visiblement au tragique. Malgré le rôle plaisant de Bonnard ,
qui fait diversion, le comique n'y saurait dominer. Les mœurs et les travers du
temps n'y sont non plus représentés, pas même dans le personnage terne et
effacé du duc d'Elmar, ce neveu de minisire qui a des emplois tout prêts pour
les maris qu'il déshonore. Mais, bien que M. Casimir Delavigne se fût attaché
à peindre les faiblesses du cœur au lieu des ridicules de l'esprit, cependant la
verve même des détails, la grâce de quelques scènes, l'élégance soutenue de
la versification, la moralité finale, réalisaient suffisamment tout un côté
agréable et instructif de la comédie.
Ce fut le succès de l'École des Vieillards, venant après tant d'autres, qui
servit à M. Delavigne d'introducteur à l'Académie française. Déjà deux fois il
avait tenté d'en Franchir le seuil, mais les élégies nationales et les tragédies
classiques avaient dû céder le pas tour à tour aux homélies de M. t'rayssinous
et aux inandeinenls de M. de Quélen. Celte fois, la presque unanimité des
2G4 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
suffrages voulut bien consacrer sans réserve les droits de M. Casimir Delavigne
au fauteuil de M. le comte Ferrand. Le discours de réception, auquel répondit
M. Auger (7 juillet 1825), n'offrit littérairement rien de remarquable. Après
l'éloge obligé et banal de son prédécesseur , le récipiendaire y disserta sur ce
llième : de l'influence de la conscience en littérature , dans un style froid
et décoloré, et avec une vulgarité de pensées qui démontrèrent sans réplique
l'impuissance absolue de M. Delavigne à se traduire en prose, alors que l'esprit,
n'ayant plus pour appui les grandes écbasses du vers, est tenu de marcher
seul et libre dans un sentier ouvert de foutes parts. Ce qui dut paraître singu-
lier, même assez piquant, c'est que , dans ce discours, M. Delavigne vantait
fort l'énergique spontanéité de l'âme chez l'écrivain, lui cependant si timide,
surtout depuis lors , lui courtisan si naïf et presque involontaire de l'opinion
publique.
Jusqu'à l'heure de son entrée à l'Académie, M. Casimir Delavigne avait atteint
Tin niveau de gloire de jour en jour supérieur; les circonstances littéraires,
d'ailleurs, autant que politiques, l'avaient servi à point. Entre les classiques
-purs, déjà tombés en discrédit, et les romantiques qui n'avaient point encore
abordé le théâtre, si ce n'est par quelques enfants perdus dont l'arène était
jonchée, M. Casimir Delavigne avait le plus fidèlement exprimé un présent lit-
téraire certain, doué de vie et de force, autant que le permettait l'époque.
Entre deux écoles, dont l'une se mourait et dont l'autre ne vivait pas en-
tore, il formait par privilège le seul lien de transition un peu puissant au-
quel se pussent rattacher toutes les sympathies moyennes. Mais l'instant
n'était pas éloigné où ce rôle allait déchoir à l'avènement prochain de la jeune
génération littéraire, et où le poète des Vêpres siciliennes , déroulé dans ses
allures, dépassé dans sa voie, devait perdre un terrain considérable, en pro-
portion de l'audace et du succès des novateurs. Le régime académique n'était
pas fait non plus pour aiguillonner vivement le poète menacé d'une déposses-
sion prochaine. C'est une remarque générale et constante, que la chaise curule
du patriciat littéraire endort en quelque façon les esprits les plus vigilants ; il
n'est jamais arrivé, je pense, qu'aucun écrivain ait gardé toutes ses franchises
d'inspiration sous les voûtes de l'Institut, celte Capoue si fatale aux Annibals
de la littérature. Les plus jeunes et les plus intrépides même, ceux qui par
tâche et entraînement sont voués à poursuivre, sous les palmes académiques ,
la vie littéraire militante , y semblent laisser quelque chose de leur première
veine. Le jour où il niellait pied dans l'Académie, la veille du triomphe roman-
tique, M. Casimir Delavigne posait une barrière que sa renommée, sa popu-
larité, son lalent même, ne devaient plus franchir. Soit qu'il se reposât trop
sur ses triomphes, soit que déjà son élan poétique fût épuisé, ou plutôt que son
étoile eût pâli à l'approche d'un nouvel aslre, l'auteur du Paria et de l'École
des Vieillards, quoi qu'il mi fût , abdiquait désormais le sceptre. Dès lors il
parut condamné à se reproduire lui-même, ou à trop chercher en d'autres des
inspirations de reflet.
C'est une année environ après son entrée à l'Académie, qu'il faut noter un
voyage de M. Casimir Delavigne en Italie , lequel, par un certain côté, a bien
son importance. Au dire de quelques biographes, il s'agissait simplement ,
DE LA FRANCE. 2G3
pour le poète académicien, de rétablir une santé chancelante ; niais pour moi
j'aime mieux penser qu'il fut naturellement un résultat du système prévoyant
de M. Casimir Delavigne, faisant tout à propos, mettant chaque chose en son
lieu . agissant en tout état de cause avec intention et parti pris. Après les bril-
lants succès de théâtre, après le couronnement académique, le voyage en
Italie formait un complément indispensable pour tant d'heur et de satisfaction,
et était comme un triomphe achevé. L'Italie avait vu les plus grands poètes du
siècle, et récemment M. de Lamartine, avec lequel une épître devait être
échangée au départ. Et puis, il fallait renouveler sa palette, rafraîchir ses cou-
leurs. Je veux donc croire que M. Casimir Delavigne , sous prétexte, ou tout
au moins par occasion de santé, obéit avant tout à une nécessité poétique du
moment. Il s'en fut voir celte Italie que naguère il conviait par un appel trop
vague à la liberté , et avant de partir, afin de ne rien omettre de convenu, il
dit a la Fiance ses adieux quelque peu fastueux d'artiste voyageur. M. Dela-
vigne, ainsi que cela convenait tout à fait à un poète libéral, dut promener
ses pas dans tous les lieux qui pouvaient fournir texte à ses exhumations d'un
passé glorieux, ou à ses imprécations contre un présent déchu. Ainsi, le
voyons-nous s'asseoir sous les portiques du Forum où sa pensée évoque vaine-
ment , par un clair de lune, les noms de Cieéron , de Numa , de iMichel-Ange
et du Tasse ; il adresse une consultation virgilienne à l'antre de la sibylle, qui
n'avait plus d'écho pour les noms de patrie et de liberté. A Venise, où l'herbe
croissait sur les degrés des palais de marbre, il gémit a la vue du lion de Saint-
Marc dégénéré , et toute sa consolation alors est de penser au réveil valeureux
des Hellènes. Le résultat de ce pèlerinage fut la publication , au retour, de sept
nouvelles Messénienncs inspirées par les circonstances diverses qui l'avaient
plus ou moins poétiquement signalé. Trois jours de Christophe Colomb, (e
Faisseau, lu Sibylle, les Funérailles du général F oy, Adieux à Rome ,
Promenade au Lido, tels en étaient les titres. Par malheur, ces productions
ne rappelèrent tout à fait que par le nom commun les premières élégies de
M. Casimir Delavigne. Le mérite poétique en était sensiblement moindre. Bien
que ce fût encore la même élégance , la même pureté , la même habileté d'exé-
cution dans le détail, cependant les plans étaient bien moins heureux, on sen-
tait l'effort dans l'ascension lyrique, le vide se laissait trop apercevoir sous le
pli flottant des draperies. « C'est un salon toujours magnifiquement décoré ,
disait quelqu'un, même lorsque la maîtresse est absente. » Quant aux sujets,
quanta l'à-propos des nouvelles Mcsséniennes , ils n'avaient plus de beau-
coup la même valeur qu'autrefois. C'étaient , pour la plupart, des thèmes con-
venus, apprêtés, auxquels correspondait une inspiration tout artificielle. Il
s'agissait surtout d'impressions personnelles au poète, et si, par aventure,
quelque l'ait public se trouvait en cause, il reposait tout uniment sur une fiction
ou même sur une hypothèse : ainsi de ce vaisseau qui devait porter à Constan-
tinople M. Strafford-Canning , dont la mission était, disait-on , l'affranchis-
sement de la Grèce. Dans les Funérailles du général Foy, avec \v. meilleur
désir de rester poète national , même hors de son pays, M. Casimir Delavigne
se mondait plus Romain que Gaulois; il parle évidemment un peu Irop du so-
leil d'Italie, et. au lieu des appellations qui eussent pu avoir un sens si formel,
266 POÈTES ET ROMANCIERS MODERNES
on est tout surpris de rencontrer sous sa plume les noms de Camille et de Tul-
lius. Déjà , depuis bien longtemps, il ne s'agissait plus d'invasion étrangère ;
M. Casimir Delavigne eut le tort d'oublier le millésime courant de 1827, et
d'ignorer qu'un litre bon à exprimer les sentiments spéciaux d'une époque, ne
pouvait convenir à des sujets pris en d'autres temps et en d'autres lieux. Les
premières Messèniennes elles-mêmes commençaient à subir la loi de l'oubli
malgré leur ancien retentissement, elles n'étaient point destinées à la durée
promise aux thèmes généraux et éternels qu'on relit sans cesse. Avec bien plus
de raison le poète eût-il dû comprendre qu'on ne refait point identiquement le
même oeuvre, et qu'après surtout l'à-propos enfui, on ne saurait retrouver à
longue distance un succès d'égale veine.
Une dernière fois, alors qu'éclata juillet 1830, M. Casimir Delavigne devait
revenir à l'idée fondamentale des Messèniennes, avec un sentiment rajeuni
sans doute, mais aussi avec moins de réussite encore dans la forme. Il était
tout simple que la révolution de juillet rappelât à M. Delavigne son rôle inter-
rompu, mais toujours cher, de poète national, d'autant qu'il le pouvait con-
fondre celte fois dans ses sentiments d'affection pour la maison d'Orléans. A ce
double litre, il entonna coup sur coup des chants populaires inspirés des cir-
constances , la Parisienne , le Dies irœ de Kosciusko , la Varsovienne , le
Chien du Louvre, lesquels , tant que dura la fièvre , eurent le privilège de dé-
frayer le triomphant lyrisme des vainqueurs , et dont le premier résonna mille
fois sur toutes les places publiques de France. Mais si la Parisienne et le
Chien du Louvre font inconteslablement honneur aux sentiments patriotiques
de M. Delavigne, ils ne laissent pas, en revanche, une idée bien haute de son
talent de poète. Ces hymnes populaires, données pour la plupart comme des
improvisations , en avaient un peu trop en effet la banalité courante et l'air de
prose chantée.
Avant d'aborder toute la période dramatique nouvelle de M. Casimir Dela-
vigne , je ne sais s'il faut citer, en se reportant à la restauration , une comédie
qui restera comme l'erreur capitale de cet écrivain. La Princesse Aurèlie
s'isole en l'endroit le plus obscur du réperloire de M. Delavigne, moins encore
peut-être par l'infériorité de mérite que par sa chute tout exceptionnelle. Re-
présentée en 1828, après quatre ans d'absence du théâtre, c'était de tout point
une rentrée malheureuse , et l'allégation d'une préface de L'auteur, où la pièce
était traitée comme un pur délassement , ne pouvait rien atténuer. Dans celle
comédie politique, faible d'intrigue et presque loute en conversation , le des-
sein de l'auteur avait été de persifler, sous le voile de la fiction, un triumvirat
trop célèbre; mais par malheur son coup de collier n'avait abouti qu'à une
œuvre froide, traînante, prétentieuse, et qu'on eût jugée mieux venue sous
forme de satire, telle que la savaient faire les auteurs jumeaux de la Fillèliadc.
Jamais ce mol d'un critique : « On marche lentement dans les pièces de M. De-
lavigne, » ne paru) plus vrai. On estima généralement que de l'esprit, de jolis
vers, des passages ingénieux, ne faisaient point seuls l'affaire essentielle du
drame, et que le théâtre avait besoin , avant tout, de mouvement, de vérité
générale, «le pensée philosophique. L'auteur, comptant évidemment sur le pres-
tige de sa versification cl sur son facile esprit , n'avait jamais sacrifié avec plus
DE LÀ IllANCE. 267
d insouciance le fond Je l'idée à la parole sonore, le trait vif et juste au lieu
commun poétique; jamais il n'avait mieux mis en jour les vices inhérents à sa
manière, et laissé voir plus ouvertement le défaut de la cuirasse. L'ouvrage
fut arrêté court, et , malgré ce qui est dit quelque part, d'intrigues de cou-
lisses qui en auraient interrompu la marche, il paraît certain que la froideur
du public , gagnée de jour en jour au contact de la pièce, en paralysa seule le
succès. Les journaux graves et vraiment littéraires ne manquèrent pas à la re-
montrance; un savant et spirituel rédacteur du Globe en fit notamment une
critique qui portait coup au juste endroit, et il fut démontré sans conteste que
l'auteur venait de perdre, à trente-cinq ans, la virginité de sa gloire drama-
tique.
L'instant n'était pas éloigné où M. Casimir Delavigne allait dévier sensible-
ment de sa manière poétique naturelle, et pactiser dans une certaine mesure
avec le goût moderne. En 1829, la réforme poétique, déjà entreprise dans l'ode
et dans le roman, faisait invasion à la scène, entraînant à sa suite un flot tur-
bulent de vives sympathies et de bruyantes adhésions. D'une part , la tragédie
de l'empire tentait de réagir en sens contraire avec une exagération moins lé-
gitime encore, et pour ressaisir, comme dans un effort désespéré, son pouvoir
compromis, prétendait imposer violemment (1) des calques du passé sans force
et sans génie. Pertinax et consorts réclamaient à tout prix le monopole de la
scène française. Entre ces deux extrêmes en lutte, ce fut l'instinct ( sans cesse
avisé) de M. Delavigne d'observer un prudent milieu, toutefois en inclinant
un peu vers le genre nouveau que le public semblait adopter de préférence.
Marino Faliero, transporté du Théâtre-Français à la Porte-Saint-Martin, en
même temps qu'il consacrait une scène libre, signalait un premier degré d'af-
franchissement dans le système dramatique du poète. C'était un premier pas
tenté dans la voie de l'innovation. Le fidèle disciple de Racine et de Voltaire
s'était écarté cette fois du giron des maîtres en gardant néanmoins quelques
entraves. La conspiration du doge Marin Falier contre le sénat de Venise si
bien racontée par les chroniques de Sanuto, et qui avait déjà produit un drame
sans succès de lord Byron, venait de fournir à M. Casimir Delavigne le thème
d'une composition libre, dans laquelle, traduisant d'une part et inventant de
l'autre, il avait su interpréter l'histoire à sa guise. En bien des endroits, l'imi-
tation de Byron était flagrante, toujours d'ailleurs employée à utile effet; mais,
averti par l'insuccès du poète anglais, M. Delavigne avait surtout visé à un in-
térêt dramatique plus vif , et ne craignit point de sacrifier, pour l'atteindre,
soit la vérité, soit l'intégrité des caractères. Son doge, par exemple, ne res-
semble guère à ce patricien de l'histoire , irascible, violent, intraitable sur
l'offense faite à son honneur, pour l'honneur seul, et du reste, ainsi que l'a
peint Byron, se mêlant avec une sensible répugnance à des conspirateurs plé-
béiens. Il s'est changé, grâce à M. Delavigne, en un vieillard amoureux, plus ja-
loux de sa femme que de sa dignité personnelle, se confondant volontiers avec le
(l)On n'a pas oublié la fameuse pétition classique adressée au roi (liarlcs X , la-
quelle ne tendait rien mu lus qu'à expulser les romantiques du tliéàirc , bous préU ite
de bonnes inu'urs.
268 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
peuple dans une vengeance commune, qu'on dirait empreint quelque peu d'une
teinte de moderne libéralisme.
Mes vœux tendent plus haut : oui , je fus prince à Rhode,
Général à Zara , doge à Venise ; eh bien !
Je ne veux pas descendre , et me fais citoyen.
N'est-ce pas là un reflet du carbonaro de la restauration, conspirant lui
aussi et criant tout aussi fort dans son club que Faliero sur la place publique?
La part d'invention de M. Delavigne gisait dans quelques ressorts nouveaux
et en d'heureux développements de passion. Des scènes imaginées avec talent,
telles que la provocation de Sténo et l'interrogatoire deBertram, lui apparte-
naient en propre. Dans la scène entre Israël et le doge, le second inventeur
suivait de près son modèle. Si l'on avait à regretter la candeur et la pureté
céleste de l'Angiolina de Byron, sacrifiée à la situation bien moins neuve
d'Élena et de Fernando, on ne pouvait contester qu'en rendant Élena coupable,
l'auteur français n'eût mêlé heureusement le drame domestique au drame po-
litique, et produit ainsi un intérêt plus pathétique et plus soutenu, couronné
par la belle scène finale du pardon. Par ses libres allures , son mouvement et
ses péripéties, Marina Faliero réalisait une sorte de drame à grandes pro-
portions, mis en relief par le jeu de Ligier et la pantomime expressive de
Mmc Dorval ; mais d'autre part il se rapprochait encore de la tragédie par une
poésie et une vigueur de style supérieures à la facture commune de M. Dela-
vigne.
II a dû en coûter quelque peu sans doute à M. Casimir Delavigne de se dé-
partir de sa ligne tracée dès longtemps entre les régulateurs poétiques des
xvne et xvme siècles. D'abord il avait paru se rattacher suffisamment à la
tradition racinienne, autant par l'inspiration tout antique de sa première muse
que par la pureté inaltérable de la forme. Amené sur le théâtre vers des sujets
nationaux, ou tout au moins d'histoire moderne plus conformes au goût du
public, il n'en avait pas moins respecté la discipline aristotélique, et gardé
sou goût particulier d'élégante paraphrase. En un mot, soit que M. Delavigne
fit de la tragédie pure, régulière, classique, avec un ressouvenir assez présent
du sentencieux auteur de Mahomet , soit qu'il essayât de la comédie de carac-
tère dans le genre approchant de la Métromanie et du Méchant, il était visi-
blement resté fidèle à l'ancienne école de poésie française, un peu froide et
maniérée, mais toujours élégante dans sa mesure (1). Ce n'est donc pas sans
(1) M. Casimir Delavigne a été aussi appelé, avec un semblant de justesse, le Boileau
du xixe siècle. L'auteur des Messèniennes et celui de VEptlre sur les femmes se tou-
chent , à travers deux siècles d'intervalle, par des qualités communes assez évidentes.
Ils ont l'un et l'autre, par exemple, moins d'imagination que de sens et d'esprit , et
plus d'élégance apprêtée que de grâce naturelle ; mais là se borne la ressemblance.
Boileau était un maître original , influent . un docteur en poésie, l'oracle de son temps,
le conseil et le juge de Racine, de Molière, de La Fontaine. M. Delavigne n'esl , de
nos jours, que le premier élève de l'école de Boileau. M. Delavigne se rattacherait
DE LA FRANCE. 269
quelque violence, je veux le croire , qu'entraîné de plus en plus il a réalisé
ses plus importantes concessions au romantisme. Mais, après 1830 surtout,
l'école nouvelle s'étant emparée en maître du théâtre, force avait été de la sui-
vre sur son terrain, sinon de lui céder toute la place. De Marino Faliero,
donné le 30 mai 1829 , jusqu'à Louis XI , représenté le 11 février 1852, la
témérité de M. Delavigne s'était accrue en proportion du temps et des événe-
ments accomplis. Son goût de faveur publique l'entraînait toutefois sans qu'il
méconnût la distance prescrite par l'allure naturelle de son génie. Dans
Louis XI, un essai de conciliation était manifestement tenté d'une main ha-
bile , mais encore peu ferme. C'était de tout point, comme nécessité subie et
comme résultat équilibré, une façon de ministère Martignac dramatique. On
ne peut nier un grand art de combinaison dans ce portrait historique, où les
moindres accessoires , les plus petits accidents de costume ne sont pas moins
étudiés, moins léchés que la figure principale, où les détails les plus familiers
sont abordés à côté des développements les plus sérieux et les plus profonds de
caractère. Sans cesse la comédies'y mêle à la tragédie, le roman y est soudé à
l'histoire. M. Casimir Delavigne a tenté par-dessus tout une laborieuse et pa-
tiente esquisse du caractère de Louis XI , réalisée au point de vue d'Estienne
Pasquier, avec force emprunts à Mercier et à Waller Scott. Mais peut-être ne
nous montre-t-il ce roi fin et feint en ses entreprises que sous un jour spé-
cial, qu'en une période trop courte et trop effacée de sa vie. Nous n'aperce-
vons guère que Louis XI malade en son château de Plessis-Ies-Tours, sans
cesse disputant avec son médecin, ainsi que M. Argant dans sa chambre à
coucher. Louis XI , ce prince dont le règne eut de si importants résultats, pro-
digue bien moins ici les actes que les paroles. La seule action qui se rattache
aux scènes essentielles du tableau appartient à un autre personnage, celui du
duc de Nemours ; encore le fils du malheureux comte d'Armagnac ne semble-
t-il apparaître, avec ses projets d'amour et de vengeance, que pour faire poser
Louis XI. Plusieurs figures entièrement secondaires, Coicticr,Olivier-le-Daim,
Tristan même, sont celles qu'aurait désavouées assurément la dignité compas-
sée du vieux cothurne ; mais, une fois admises, il n'eût point fallu les sacrifier
au caractère principal; c'est à peine si l'historien Philippe de Confines (st
esquissé de profil. Tout cela sent bien un peu le placage et la marqueterie.
Quant aux petits tableaux partiels , quant aux scènes d'enluminure intercalées
à dessein comme effet de variété et de contraste, telles que la procession des
reliques au premier acte, les danses villageoises du troisième, l'épisode un peu
risqué des amours du dauphin avec la jeune Marie, le rôle tout entier de saint
François de Paule y compris la belle scène de la confession, le romantisme le
plus déterminé les revendique pour son compte. L'unité et la simplicité anti-
que n'y auraient que faire en vérité; l'auteur, celle fois , a résolument brisé
ses lisières. Mais du reste, ici comme toujours, M. Casimir Delavigne, fidèle à
sa nature, a jeté sur ses plus téméraires saillies l'uniforme vernis, et, pour
ainsi dire, le manteau de son style. Tout s'y trouve anobli jusqu'aux moindres
encore , si l'on veut, dans sa force tempérée, à toute une souche Je pot'tcs normands
h i ompali ioli • . qu'on peu! discerner sans peine.
TOME II. 19
270 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
détails. C'est un soin perpétuel de coquetterie et d'extrême élégance qui aboutit
souvent à la périphrase, malgré quelques rares brisures. On devine qu'il s'a-
git pour le poète d'une part de tradition toute spéciale, qu'il garde par goût
autant que par religion, et que pour rien il ne voudrait sacrifier sur les autels
plus infidèles du romantisme.
LesEnfants d'Edouard, écrits clans le même nouveau système, sont le dé-
veloppement d'un des innombrables épisodes du Richard III de Shakspeare.
et comme un coin de ce vaste tableau historique. M. Casimir Delavigne aurait
eu vraiment trop à faire pour suivre le poêle anglais dans sa course hardie à
travers la colossale et sanglante biographie du duc de Glocester. Son dessein
n'était point et ne pouvait être de lutter ni pour l'audace de la conception ni
pour la témérité du système avec le chef de la scène anglaise. C'est le carac-
tère propre comme la limite du talent de M. Delavigne de ranger tout emprunt ,
même le plus hardi, sous un certain niveau de perfection moyenne , soit qu'il
ajoute à son modèle, ainsi que dans Marino Faliero , soit qu'il lui retranche,
comme dans les Enfants d'Edouard. Les personnages les plus nombreux et
les plus divers , rois , reines , princes , lords , évêques , bourgeois , se pressent,
se succèdent dans l'œuvre de Shakspeare. Tout crime et toute terreur sont
contenus dans Richard III : d'abord Henri VI et son fils Edouard poignardés
dans leur prison par l'usurpateur ; puis le duc de Clarence, frère de Richard,
noyé par ses ordres dans un tonneau de malvoisie ; Rivers, lord Grey, frère et
fils de la reine , mis à mort dans les cachots de Ponfrect ; lord Hastings , lord
Buckingham immolés sur l'échafaud ; enfin la femme de Richard, lady Anne,
empoisonnée par son mari ; et l'espace de temps durant lequel se meuvent
tant d'événements terribles , ne comprend pas moins de quatorze années.
Entre tous ces sujets dramatiques, M. Delavigne n'en choisit au contraire qu'un
seul , le meurtre des enfants d'Edouard IV, afin qu'il le puisse ménager arec
art, et ce seul fait , il l'amène en trois jours , ce qui dépasse encore le terme
des prescriptions classiques. Tout l'intérêt se concentre donc sur deux jeunes
rinces, beaux , aimables , tristes, unis par les liens d'une louchante frater-
nité, et dévoués l'un et l'autre à devenir victimes d'une barbare ambition. Il y
a là tout le charme mélancolique d'un tableau célèbre dont la tragédie de
M. Delavigne a passé justement pour être une élégante paraphrase (1). Celte
lutte , ce contraste du crime tout puissant qui rugit d'impatience , prêt à dé-
(1) On a souvent comparé avec infiniment de raison M. Casimir Delavigne à M. Paul
Delaroclie ; la comparaison même est devenue banale à force d'être vraie. 11 est im-
possible, en effet, de rencontrer deux talents, deux manières plus exactement sem-
blables. A la rigueur, M. Delavigne rappellerait Horace Ycrnet quanta la même facilité
spirituelle ; mais ce dernier échappe bientôt à la comparaison par sa vivacité prompte,
sa verve toute méridionale, et cette furia j'ravcese que n'a pas le poète, tandis que
chez les deux interprètes affaiblis de Shakspeare le rapport se trouve de tout point
mieux venu. Chez l'un comme chez l'autre, c'est la même touche prudente et habile,
le même arrangement soigneux , le même fini patient et correct, et cette faculté com-
mune de saisir la foule par un drame adroitement combiné : tous deux talents heureux
sans audace , harmonieux sans vif éclal , et auxquels plus de rudesse inégale prêterait
plu« 'h foi ce.
DE LA FRANCE. 271
vorer sa proie, avec la faiblesse du jeune âge que protègent seulement son
innocence et sa grâce , ce meurtre sans cesse suspendu sur deux jeunes têtes
déshéritées, tout cela, combiné avec l'élan de l'amour maternel qui s'interpose
sans pouvoir , fournissait assurément une abondante matière au pathétique
et à la terreur. Mais d'autre part le sort des deux victimes, trop sûrement prévu
dès l'avance, répand sur la composition entière une teinte de pitié monotone
qui ne peut jamais donner lieu ni à l'anxiété ni à la surprise. On voudrait
aussi l'action plus riche et plus pleine. Le développement des caractères sert
presque seul à remplir les trois actes et à fournir les dimensions nécessaires de
la tragédie. M. Delavigne ne prète-il pas encore à Richard un langage trop
ingénieux , trop raffiné pour sa donnée morale ? A un sarcarme lancé par le
petit duc d'Yorck à son oncle , Richard répond brusquement :
A revoir, bon neveu.
Et puis à part :
Quand ils ont tant d'esprit, les enfants vivent peu.
Ailleurs , oubliant sa dissimulation :
Mauvaise herbe est précoce et croît avaut le temps.
Richard naturellement peu prodigue de réflexions, n'était pas , j'imagine, si
sentencieux , et ne s'amusait guère aux quolibets. Buckingham est reproduit ,
quant au fond , du poète anglais , seulement avec plus de développements né-
cessaires dans sa résistance à Richard et dans les scrupules de sa conscience
moins soucieuse du sang répandu que des droits de la loyauté. Mais c'est le
caractère deTyrrel, à peine indiqué par Shakspeare, qui, par son mélange
de scélératesse et de sensibilité, par ses contradictions mêmes d'un effet tout
pathétique , devait toucher la fibre si caressée du nouveau poète ; il fait pour
l'émotion commune ce que réalisent pour les esprits délicats la perfection des
détails et le grand soin littéraire de toute la pièce.
Après avoir essayé tour à tour la tragédie classique, la comédie de caractère,
le drame historique et moyen âge , M. Casimir Delavigne parait avoir voulu
comme mêler et fondre ensemble ces genres divers dans Don Juan d'Autri-
che. Après avoir visé successivement à l'imitation de Racine, de Molière, de
Byron , de Shakspeare , voici que maintenant il marche résolument sur les tra-
ces de M. Hugo , dont la témérité lui fait ombrage. Il tente tous les hasards ,
toutes les péripéties imprévues , tous les ressorts périlleux du drame moderne,
sans craindre la comparaison devenue possible avec Lucrèce Borgia, Maris
Tudor et Anyelo. Le poète , jadis tant circonspect , secoue à la lin sans res-
triction le joug des unités ; et, ce qui n'est pas moins nouveau, c'est que, poin-
ta première fois l'auteur des Fèpres siciliennes substitue â son vers correct,
harmonieux, sonore, une prose vive, sémillante, pleine d'antithèses et de
concetti, qu'il s'efforce d'emprunter tour a tour à Voltaire el ;ï Beauroar-
272 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
chais. Don Juan d'Aulriche , le fils naturel de Charles-Quint , le brillant vain-
queur de Lépanle , devient tout à coup , sous la main de M. Casimir Delavigne,
le héros d'une drame bizarre, multiple, compliqué à l'excès, où le poète
tente , au moyen de personnages historiques inusités dans l'ancienne comé-
die , de fondre ensemble le comique et l'intérêt, le rire et les larmes. Naturel-
lement l'histoire se trouve interprétée d'une façon très-libre, et , en ce qui
louche don Juan spécialement, Brantôme est quelque peu faussé dans sa chro-
nique. M. Delavigne a certes mis en œuvre bien de l'esprit et des ressources
d'imagination dans la texture et la broderie de ses cinq actes. La pétulance de
don Juan , destiné au cloître et ne rêvant toutefois qu'amour et batailles, le
débordement naïf de ses goûts, de ses penchants, de ses espérances, éveillent
un intérêt vif et rapide. Quexada, si plein de comique frayeur devant l'élourde-
rie de son élève, Quexada , légèrement poltron et néanmoins capable du plus
honnête dévouement . est une figure plaisamment saisie , quoique empruntée
d'ailleurs à divers types connus , et qui provoque aisément le sourire. La si-
tuation de Charles-Quint au couvent de Saint-Jusl est heureuse malgré l'ana-
chronisme. Celte vieille majesté déchue, jadis l'arbitre de l'Europe, employant
aujourd'hui toute son aclivilé à ourdir une intrigue obscure de cloître en fa-
veur de son fils don Juan, ne manque pas d'originalité, bien que faussant la
réalité historique Le personnage malicieux , ironique , moqueur du petit
moine Peblo incidente gaiement l'action avec un aimable ressouvenir de
Chérubin. Comme contraste , la rivalité fatale de don Juan et de Philippe II ,
amoureux l'un et l'autre de dona Florinde sans la connaître, et la scène de
provocation du quatrième acte, font un part suffisante à la terreur. Mais
si Charles-Quint a paru d'une teinte de philosophie par trop voltairienne sous
le capuchon de frère Arsène , son terrible successeur n'est pas montré sous un
jour plus conforme à l'histoire. Il y a loin de cette créalion au Philippe II de
Schiller, si vivant et si vrai. On ne conçoit guère le sombre Philippe II, malgré
son âge .amoureux et galant comme un dameret; en tout cas, on a peine à se
figurer cet allier despote au geste absolu, faisant de si misérables et de si
vains efforts pour vaincre la résistance d'une jeune fille. Celle adoration sin-
gulière et obstinée d'une juive par deux princes dévots comme tous bons Cas-
tillans, n'est pas un moindre démenli donné à l'Espagne catholique du xvicsiè-
tie. On devine aisément que l'auteur , dans son parti pris de drame romanesque
cl amusant, a dû se soucier assez peu des invraisemblances non plus que des
effets forcés, et que satisfait d'égayer le parterre par de spirituelles saillies,
par de vives et gaies inventions , il a sacrifié sans remords toute exigence d'art
sérieux.
On l'a souvent remarqué, et cela surtout apparaît en Don Juan d'Autri-
che : M. Casimir Delavigne , mieux que tout autre poète au monde , a sondé
habilement les secrètes préférences de la foule et les tendances passagères
d'un jour; mieux ([lie personne, il a su les prévenir d'avance, y céder a temps,
leur complaire avec charme et s'en rendre l'interprète d'affection. Toujours il
a pressenti quelle juste dose de gaieté ou de pathétique convient pour faire
accepter à point une idée ou un sentiment perçu en commun ; d'ordinaire il
mesure le dév< loppi nient d'une scène, l'intensité d'une situation , en raison de
DE LA FRANCE. 275
l'intelligence ou de la sensibilité présumée d'un auditoire en expectative. Le
poète fera au besoin, pour le succès de sa cause, de la propagande politique
sous le couvert d'une œuvre purement littéraire, et du prosélytisme philoso-
phique sous le voile dérobé d'une innocente fiction. Peut-être, par sa prudence
un peu méticuleuse, ne satisfait-il aucun parti extrême, mais à coup sûr il
rallie l'armée entière des opinions flottantes qui se rangent volontiers dans le
milieu impartial. Trop timide aux yeux de quelques-uns, point assez hardi
pour les autres, M. Casimir Delavigne s'inquiète avant tout de la masse, et
discerne par instinct en quel point se groupe la majorité des votes. Dès lors
tous les traits les mieux aiguisés de son esprit , tous les plus sûrs effets de son
discours sont directement lancés vers le but indiqué par son ambition. Rien,
pour l'atteindre, ne saurait lui coûter trop, ni sa conviction littéraire primi-
tive de jour en jour immolée , ni tout l'ennui inséparable du désir de plaire et
du soin scrupuleux de réussir (1).
Une famille au temps de Luther peut être considérée comme une trêve
indifférente dans l'œuvre générale de M. Casimir Delavigne. Pas un pouce de
terrain n'y est gagné ou perdu dans la voie d'un progrès quelconque. C'est un
de ces essais sans résultat qui laissent toutes questions en leur place. Le même
système de conciliation entrepris depuis Louis X/s'y continue et s'y clôt jus-
qu'à présent avec quelques particularités qui se recommandent à la curiosité
beaucoup plus qu'à l'intérêt moral du spectateur. Une tragédie en un acte et
sans amour devait passer à coup sûr pour une nouveauté bizarre, et jusqu'ici
tout à fait sans exemple au théâtre; mais hors cela, l'auteur reste fidèle,
comme précédemment, à son parti pris de fusion dramatique. Il se partage
dans une mesure presque égale entre la méthode ancienne et le genre mo-
derne. Le sujet est emprunté à l'histoire des trois derniers siècles. C'est la
lutte de deux frères de religion différente, dont l'un catholique fervent, et
l'autre près d'être converti au luthéranisme. La péripétie consiste en ce que
le fanatisme romain de Paolo aboutit, par la rigueur de ses conséquences, au
meurtre de Luigi. La scène, placée dans une salle basse de métairie , les détails
les plus familiers de la vie domestique abordés sans hésitation, un rôle de
vieux serviteur qui égayé par sa raison verbeuse, font ressembler la pièce à
une sorte de drame bourgeois et intime, dans lequel M. Delavigne ose plus,
à quelques égards, que Diderot et Lachaussée; et , d'autre part , la simplicité
des moyens, la nullité de l'intrigue, l'élégance constante de la versification ,
l'usage fréquent de la description et de la périphrase, surpassent même les
(1) M. Casimir Delavigne triomphe a la scène tout au rebours de M. Victor Hugo.
Suivant l'ingénieuse comparaison d'un homme de beaucoup d'esprit, M. Hugo con-
quiert l'assentiment publie et vient à bout des résistances un peu par brutale contrainte,
pareil à ce duc de Guise du drame de Henri III qui froisse sans pitié la délicate main
de sa femme dans son gantelet d'acier. M Delavigne, au contraire , ainsi qu'un liôlc
cérémonieux, voua invite a sa fête avec toute sorte d'avances polies et de ménagements
discrets. Mais si l'étreinte impérieuse de M. Hugo laisse après elle comme une poi-
gnante sensation et une sorte de meurtrissure, la courtoisie charmante de M. Delavigne
n'a souvent abouti qu'à un plaisir trop froidement assaisonné,
274 POËTES ET ROMANCIERS MODERNES
timidités les plus apprêtées de l'école classique. Ainsi , différente de la tragé-
die dont elle viole en plus d'un point les sévères convenances , non moins
différente du drame dont elle n'a pas l'animation et la variété, cette œuvre
mixte ne prend plus rang, surtout à la lecture, que comme une épîlre ingé-
nieusement dialoguée sur la tolérance religieuse; expression directe, à tout
prendre, de l'impartialité toute philosophique de l'auteur.
On ne sait trop que dire de la Popularité , cet infructueux essor de M. Ca-
simir Delavigne dans la comédie politique , terrain vierge pourtant , et le seul
peut-être qui soit à exploiter de nos jours. Si je ne me trompe, le poète a fait
défaut au genre , moins par insuffisance de talent que par une allure naturelle
trop peu appropriée. M. Casimir Delavigne, on l'a très -justement observé,
n'est pas de la famiile d'Aristophane. Il ne lui appartenait donc point d'aborder
la comédie directe, personnelle, nominale, que nos mœurs et nos lois ne sau-
raient d'ailleurs autoriser, et que les Cléon de nos jours ne voudraient point
souffrir. Mais dans cette transaction même de comédie moyenne ou indirecte
qu'il a tentée, et dans laquelle l'auteur plus osé de Bertrand et Raton avait
su provoquer le rire , M. Delavigne apportait encore trop de ménagement im-
partial et de tempérament d'honnête homme. Traduisant clairement des pas-
sions et des faits contemporains, nationaux, sous l'allégorie d'une date
ancienne et de noms étrangers, il a craint de calomnier, même à distance,
l'année 1838, qui se pouvait lire à travers l'énoncé de l'an 1745 et du règne
de George II. Les caractères divers de sa pièce devant être, dans la pensée de
l'auteur, autant de symboles d'un principe, d'une opinion , d'un parti ré-
gnant, on comprend que par loyauté il ait tenu à dessiner chacun dans son
meilleur jour. Aussi, à l'exception de Godvvin , qui seul jette une ombre dans
son coin, la plupart des autres paraissent-ils calqués sur la réalité la moins
obscurcie. Sir Edouard Lindsay représente bien l'orateur de l'opposition, gé-
néreux , éloquent, plein d'une foi naïve dans les triomphes populaires; son
vieux père sir Gilbert, le sage désabusé, sachant le fond des affaires qu'il a
pratiquées avec fruit; Mortins, le républicain honnête, sincère, rempli d'en-
ihousiasme et de patriotisme ; lady Siraffort, la fidélité jacobite dans son as-
pect un peu aventureux et romanesque ; lord Derby, l'opinion accommodante
qui pactise volontiers pour atteindre son but. 11 n'est guère, au milieu de tout
cela , que Caverly dont le scepticisme railleur tranche par une nuance plus
hasardée. De la généralement u\m peinture de la plus entière et de la plus
sereine bonne foi, mais aussi trop d'uniformité dans les teintes, un partage
trop égal dans l'intérêt des caractères ; par suite nulle saillie principale, nulle
incisive et piquante raillerie. Quant à la forme , quant au style, M. Casimir
Delavigne était rentré celte fois dans sa première manière , la plus naturelle
et la plus vraie, sinon la meilleure possible. On eût dit qu'à l'exemple de son
héros Edouard Lindsay, lui aussi avait voulu s'arrêter en cours de sacrifices
populaires, et le personnage était ici un peu comme le symbole du poète. —
Quoi qu'il arrive, et alors même qu'il s'est le plus mépris au fond , on peut
être assuré que M. Casimir Delavigne aura gardé quelque chose de son privi-
lège inaliénable dans le détail. A tout prendre , nul plus que lui ne parle na-
turellement en vers, et n'y laisse voir une allure plus aisée. Le langage
DE LA FRANCE. 275
poétique esl comme un souple vêtement qui ne gène en rien son geste et sa
démarche. II sait tout ce qu'on peut savoir pour le maniement de la phrase,
l'habileté des tours et la propriété de l'expression. Son dialogue est tour à tour
spirituel ou éloquent; les plus nobles sentiments , les plus généreuses pensées
s'y peuvent encadrer dans une forme souvent naturelle, quelquefois précise.
En un mot, le poêle exécute à son gré tout ce qu'il imagine , et s'il imaginait
davantage, on aurait moins à reprendre; mais c'est justement la hauteur et
la force d'imagination qu'il n'atteint pas.
Voici que pour son dernier essai M. Casimir Delavigne vient de s'attaquer
au plus grand de nos tragiques. Il a osé nous redonner le Cid après Corneille.
Il n'a pas craint de faire revivre celte figure si noble, si fière , si poétique,
dans laquelle Pierre Corneille avait dépensé la première fleur et pour ainsi dire
la virginité de son mâle génie. Toutefois M. Casimir Delavigne a moins pré-
tendu reproduire le sujet même du premier Cid que l'héroïque tradition de son
caractère. L'idée fondamentale de la Fille du Cid , ainsi que les scènes prin-
cipales , reviennent de droit au Romancero espagnol , dont le poète moderne
a détaché les plus poétiques fleurs pour en parer le nouveau fruit de son ima-
gination. Il ne s'agit plus maintenant du jeune et fougueux amant de Chi-
mèue , ce Rodrigue dont lui-même disait :
Aux âmes bien nées
La valeur n'attend pas le nombre des années.
Le vaillant Rodrigue de Bivar s'est fait vieux, ses cheveux ont blanchi; dis-
gracié par le roi Alphonse, mais toujours redouté des Maures, il vit à
Valence, une de ses conquêtes , entre sa fille doua Elvire et Rodrigue, jeune
novice destiné au cloître , fils de Phanès de Minaya , frère d'armes du Cid.
Quant à Chimène , elle est morte, ainsi l'a voulu M. Casimir Delavigne; ce
qui, à tout prendre, vaut mieux encore que s'il nous l'eût montré toute chargé.'
d'ans et de rides. Chimène revit , il est vrai, dans les grâces et la beauté d>-
sa fille; mais Elvire , avec une teinte de fierté plus sauvage, n'a pas la tendresse
et le cœur de Chimène. M. Delavigne a trop grandi la stature de son héroïne,
(aillée du reste sur le patron des femmes de Corneille. Il en a exagéré la cou-
leur ironique et superbe. On aperçoit trop que la gamme d'Elvire, haussée à
tous les tons du sarcasme et du dédain, a été modulée primitivement sur la
voix de M"0 Rachel. Ll vire poursuit tous ceux qui l'entourent de ses belli-
queuses excitations et de ses implacables railleries. Elle aime son jeune cou-
sin Rodrigue; mais; préférant la gloire à son amour, elle ne cesse d'éveiller
en lui la fibre guerrière endormie et de le pousser au combat. Quand Ben-
Saïd , l'envoyé des Maures, vient offrir la royauté au \inix Cid, c'est Elvire
qui prend sur elle de repousser avec bailleur ces offres insolentes. 11 n'est pas
jusqu'à son père lui-même à qui Elvire ne donne des leçons d'énergie et d'au-
dace. A la vérité le vaillant campeador n'a plus son inflexible trempe d'autre-
fois, il se bat un peu moins à présent, et fait sonner davantage en paroles le
renom de ses vieilles prouesses. Le Cid est aussi devenu singulièrement conteur
27G POËTES ET ROMANCIERS MODERNES
avec l'âge. Tandis que les Maures s'apprêtent à assiéger Valence, il fait com-
plaisamment à sa fille je ne sais quels anciens récils de juifs et de coffre-
fort :
C'est une vieille histoire
Que je veux vous conter, mais bien bas pour ma gloire.
D'autres fois il se montre naïf et bon homme à plaisir, ou professe gaie-
ment des maximes de la plus indulgente philosophie en matière de bravoure.
Ce n'est pas le bouillant adversaire du comte de Gormas qui eût dit par
exemple :
L'habitude est pour nous la moitié du courage.
On se demande jusqu'à quel point il convient d'applaudir à ces sortes de co-
pies adroitement falsifiées d'une œuvre originale. Le poète, je l'accorde, a
plein droit généralement de refaire pour son compte toute histoire et tout
drame tombés dans le domaine commun ; ce n'est pas nous qui voudrons bar-
rer passage aux auteurs vivants avec le fantôme des morts illustres : mais
pourtant il est telle création supérieurement accomplie et si achevée en elle-
même qu'elle paraît de tout point définitive, telle figure coulée en bronze d'un
jet si absolu qu'il semble qu'on ne puisse jamais plus l'altérer. Ainsi en est-il
du Cid. Depuis que Corneille lui a donné si puissamment le souffle et la vie,
chacun s'est accoutumé à voir dans ce type un héros jeune, impétueux, hardi ,
plein d'une égale ardeur pour l'amour et les glorieux combats. Malaisément on
se le figure vieux , refroidi par l'âge, d'un sang moins bouillant, d'un bras
moins prompt, d'une valeur plus prudente et plus réfléchie. Pour Cbimène,
on la cherchera toujours avec regret dans sa poétique auréole, à côlé de son
Cid bien-aimé dont l'imagination ne la sépare pas. Cependant l'hypothèse de
M. Casimir Delà vigne une fois admise, on ne saurait nier qu'il ait exploité avec
une grande intelligence et un rare sentiment les deux mines fécondes ouvertes
sous sa main , c'est-à-dire les romances espagnoles et la tragédie de Corneille.
Aux unes , il a emprunté leur fond naïvement original, leurs formes vivantes
et pittoresques; à l'autre , en maint endroit , sa touche mâle et vigoureuse ,
son accent héroïque et fier, ses attitudes et ses poses si martiales. La couleur
romanesque et un peu fanfaronne des vieilles épopées est généralement saisie.
Ce sont à tout propos ressouvenirs guerriers , sentiments chevaleresques; dis-
cours magnanimes, fières provocations de Maure à Castillan, et de Castillan
à Maure. On croit entendre comme une succession d'héroïques refrains, de
ballades tour à tour énergiques ou gracieuses , qui remuent les fibres du cœur
et tiennent l'intérêt en émoi. Plusieurs des traits incisifs de Corneille sont re-
produits en maint passage avec une intention manifeste; chaque personnage,
pour ainsi dire, semble fait à dessein pour rappeler quelqu'un des types de
l'ancienne tragédie; la scène de défi entre le jeune Rodrigue et le Maure Ben-
Siïd rappelle, à s'y méprendre, la situation analogue du premier Cid avec le
DE LA FRANCE. 277
comle de Gormas, aussi bien par le ton du discours que par la forme de l'in-
terpellation et la coupe toute cornélienne du vers :
— Ton nom?
— Je n'en ai pas , mais tu vas m'en faire un.
On voit que l'attention du poète s'est épuisée dans le développement des ca-
ractères. Celui du Cid , entre autres, a un mélange de grandeur et de bonho-
mie, de rudesse et de bienveillance, qui en ferait une création des plus heu-
reuses, si l'on pouvait écarter toute comparaison du type consacré. Une fois
le héros castillan accepté dans son nouveau jour, on admire sans réserve une
scène d'un charme très-piquant, et d'ailleurs empruntée au Romancero,
celle où le vieux Cid, pour encourager son filleul Rodrigue, feint d'avoir lui-
même faibli dans la mêlée. Phanès , par un nouvel emprunt fait à Corneille ,
procède du vieil Horace. C'est le soldat brutalement intrépide, le père inflexi-
ble qui met l'honneur de ses enfants bien au-dessus de leur vie. Placé en re-
g.ird de la valeur clémente du Cid , ce sombre courage la fait ressortir à des-
sein, comme l'ombre fait jaillir plus vivement la lumière sur un tableau. A
tout prendre, il y a une idée dramatique dans l'opposition des deux carac-
tères d'Elvireetde Rodrigue, dans cette éducation guerrière, dans cette trans-
formation morale si curieusement réalisées par l'amour. La donnée du jeune
Rodrigue, sans être tout a fait neuve d'ailleurs, a un effet original dans l'en-
semble : le poète a su nous intéresser, même aux faiblesses du fils de Phanès,
et lorsque enfin le jeune novice trouve au fond de son âme l'héroïsme de ses
ancêtres, lorsque, pour venger son frère Fernand , tué aux portes de Va-
lence , il défait Ben-Saïd ; lorsque , plus tard , il rapporte vaillamment Tizo-
nade, celte épée que le Cid défaillant a laissée aux mains des ennemis , Ro-
drigue achève de conquérir toutes nos sympathies. — Le tort grave de la
Fille du Cid est d'être absolument vide d'action ; cette tragédie, étroitement
enfermée, du reste, dans le triangle rigoureux des unités , manque de centre
et d'intérêt dramatique; vainement prétendrait-on démêler la trame et le
nœud d'une composition qui n'est, d'un bout à l'autre , qu'un long et brillant
propos de chevaliers. Aucun personnage ne tend à une fin logique à travers
les évolutions de la péripétie. La bataille deux fois livrée sous les murs de
Valence, n'apporte pas même le plus léger retentissement a l'oreille du spec-
tateur. Enfin le vieux Cid, accablé par l'âge et les fatigues du combat, de
même que dans le Romancero , vient doucement expirer sur la scène, pour
confirmer les tristes pressentiments que naguère il révélait à sa fille. Le Cid a
eu un rêve dans lequel il a vu Chimène qui l'appelait à elle, il l'a vue :
Toujours belle
Belle comme à vingt ans , mais morte celte fois.
J'errais sous son balcon , chantant àdemi-voix
L'air qui fut si longtemps sa douce fantaisie.
Son bras avec lenteur leva la jalousie ;
278 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
Ravi , je crus encor la voir sous ces atours
Que préféraient mes yeux au temps de nos amours ;
C'est sous son blanc linceul airelle m'est apparue.
Pâle , elle m'a souri ; puis dans l'air suspendue ,
Vers l'étoile du soir elle a levé sa main,
Et s'est évanouie en disant : A demain !
Au rendez-vous donné je fus toujours fidèle ;
Tu vois bien que ce soir je dois être auprès d'elle,
Et je voudrais , ma fille , au dernier rendez-vous ,
Lui dire en l'embrassant le nom de ton époux.
Maintenant son rêve s'accomplit, et le Ciel n'a plus qu'à mourir en disant :
« Chimène, me voici !» —Si cette œuvre signale un progrès de quelque sorte,
«''est , à coup sûr, dans le style, non que le style de la Fille du Cul surpasse
le genre de perfection réalisé et tant prôné jusqu'à ce jour chez M. Casimir
Delavigne , mais justement parce qu'il est tout autre , parce qu'il s'annonce
assez fréquemment avec des allures de franchise, de vigueur , de sensibilité
même tout à fait imprévues et qui ont élé accueillies avec joie. II y a parfois
dans le discours un air noblement familier que Corneille ne désavouerait pas.
et des traits de hardiesse dans lesquels M. Victor Hugo pourrait se reconnaî-
tre. En un mot, M. Casimir Delavigne vient de montrer qu'après tant d'autres
nuances habilement empruntées , le ton de force et de naïveté lui était encore
possible dans l'occasion. Par malheur, ce nouveau mérite même ne fait que
confirmer plus surabondamment le penchant déterminé de M. Casimir Dela-
vigne à l'imitation. Nous savons maintenant que l'auteur de la Fille du Cid
peut, avec un succès égal, marcher à la suite des génies les plus divers; il lui
reste encore à être lui-même , et à se révéler dans une voie qui n'ait pas été
déjà sillonnée par d'ineffaçables empreintes.
A vouloir juger M. Casimir Delavigne dans son ensemble et comme carac-
tère de poète, on n'est pas en vérité sans quelque légitime embarras. Entre le
iiaut piédestal que lui dresse la foule complaisante et le socle plus abaissé où
le pose la critique austère , son rang bien précis ne se dessine pas nettement
à l'œil. Depuis les Messèniennes jusqu'à la Fille du Cid, M. Delavigne,
multipliant sans cesse les œuvres, a certes touché à bien des points et varié
sensiblement ses procédés ; mais, avant tout, on ne saurait le rattacher inti-
mement à aucune des deux faces de la littérature du xive siècle, soit celle qui
embrasse encore le passé d'une étreinte fidèle, soil celle qui tourne fièrement
ses aspirations vers l'avenir. La révolution littéraire entreprise depuis bientôt
un demi-siècle par M. de Chateaubriand et M,nede Staël , laissa manifestement
en dehors M. Casimir Delavigne. qui ne la comprit pas. Lorsque , pour la pre-
mière fois, l'auteur des Messèniennes s'initie à la vie littéraire , on voit qu'il
n'est nullement frappé de ce qui se passe autour de lui dans le domaine intel-
lectuel et moral; les événements extérieurs, mondains, ont seuls le privilège
d'exciter son attention. A vrai dire, ses débuts sont moins littéraires que po-
litiques, el l'éclat de ses succès s'explique surtout parcet instinct merveilleux
qu'il a de faire vibrer sa corde lyrique à l'unisson de la fibre populaire. Au
DE LA FRANCE. 279
jour même de son triomphe le plus universel, il n'est guère de son temps que
par les sentiments passagers, par une communauté d'idées transitoires. Le
fond propre de son inspiration et les formes mêmes de son langage appar-
tiennent à une autre époque, sont d'un autre pays. C'est un Grec d'autrefois
transplanté dans la France moderne , et qui s'exprime sur les choses contem-
poraines avec les images et les souvenirs de l'antiquité. A l'exception de deux
ou trois , les poésies nationales de M. Casimir Delavigne manquent de vérité
locale ; l'enthousiasme qui s'y montre procède plus d'une sorte d'arrangement
littéraire que d'un vif sentiment de la réalité. Quant , un peu plus tard , à l'a-
vénement de l'auteur des Méditations, l'école de poésie française presque
tout entière aborde les mystérieuses profondeurs de l'âme humaine et de
la Divinité , M. Casimir Delavigne , loin de participer à celte rénovation
spirilualiste du jeune siècle, retourne, au contraire, à la Grèce et à Rome
païenne avec une persistance désormais sans à-propos; pourtant sa foi dans
le culte classique n'est pas telle qu'il n'y déroge par aventure. Volontiers
il brise le pacte ancien et se laisse aller à consentir des alliances nou-
velles, pour peu qu'on le sollicite. Ainsi n'eussent pas fléchi sans doute les
purs et fidèles disciples de l'antique religion littéraire , tels que le chantre de
l'Aveugle.
Au théâtre, M. Casimir Delavigne a manqué d'invention; le plus souvent il
s'est borné à reproduire les situations et les caractères depuis longtemps con-
sacrés sur la scène. D'abord tragique de l'école de Racine et de Voltaire, il a
marché dans la comédie , bien qu'avec moins d'évidence, entre Gresset, Beau-
marchais ou tel autre, s'aidanl partout de deux ressources familières à l'abbé
Delille, la périphrase et la description. Puis successivement il s'est essayé à
des pastiches de tout genre, calqués sur Byron, sur Shakspeare, sur Mercier,
sur le drame français moderne, et enfin récemment encore sur le vieux Cor-
neille, avec une souplesse de plus en plus complaisante. 11 s'est fait romanti-
que à la suite, recueillant le plus sûr butin de chaque périlleuse innovation,
tout comme il a été classique de reflet , et avec une teinte particulière de son
choix. Surtout on doit noter chez le poète des Vêpres Siciliennes et des Co-
médiens une aptitude peu commune à chausser pareillement le brodequin et
le cothurne. Une telle élasticité de veine n'est pas, selon nous , l'indice d'une
vocation bien tranchée. Il peut cerles arriver à un poêle dramatique de sortir
par aventure du genre familier a son génie intime. Corneille a écrit le l/< /■
leur, et le tendre auteur de Bérénice s'est avisé un jour d'une farce très-
amusante comme par un écart passager de sa muse noble et sévère. Mais alter-
ner , toute sa vie durant, du tragique au comique avec une sérénité inaltéra-
ble, nous paraît l'affaire d'un talent studieux bien plus que celle d'un esprit
grandement original. Quant au fond même, on l'a suffisamment observé ,
M. Casimir Delavigne n'a fait guère que refrapper au coin de son exécution
particulière des idées primitivement forgées d'un autre métal plus riche et déjà
mises en circulation. I.a philosophie de M. Delavigne, trop superficielle (Tail-
leurs, ne pénètre jamais aux entrailles menus des choses humaines. On s'a-
perçoil que le pofite n'a contemplé ni d'assez haut ni d'un coup d'œil suffisam-
ment scrutateur l'océan mural de son époque. Ilcroit, faute de réflexion, qu'on
280 POÈTES ET ROMANCIERS MODERNES
peuL peindre, soit au théâtre, soit ailleurs , les hommes et les choses, au
moyen d'une érudition littéraire ingénieusement combinée.
Toutefois on ne saurait le nier, par ses imperfections mêmes non moins que
par ses mérites, M. Casimir Delavigne a conquis depuis plus de vingt ans une
faveur, sinon légitime , du moins réelle et dûment assise. Son règne a été des
plus soutenus, des plus unis , et presque jamais il n'a donné de démenti à sa
paisible autorité. Cette stabilité de talent toujours sûr, cette perpétuité de suc-
cès inaltérable , ont bien , il faut le dire , quelque originalité et quelque gran-
deur. Si dans le détail de l'œuvre , dans l'examen scrupuleux de chaque partie,
le poëte fournit matière justement à bien des contradictions, et même à de
vives censures , vu dans l'ensemble du monument , dans sa majestueuse conti-
nuité, il impose et séduit. A défaut d'originalité directe et native, il semble
que M. Casimir Delavigne s'en soit fait une après coup , en raison même de son
isolement et de ses allures intermédiaires. Il se classe tout à la fois par sa sé-
paration plus ou moins ouverte, mais irrécusable, du mouvement littéraire
contemporain, ef par sa désertion en quelques points de la tradition antérieure,
se maintenant ainsi sur une limite où nul autre n'est rencontré. En plein
xixe siècle, son rôle caractéristique est de ne paraître ni tout à fait de son
temps , ni tout à fait d'aucun autre , soit du xvne siècle , soit du xvnie. Vivant
à l'écart, loin du bruit et de la mêlée, à l'abri des influences trop tyranniques,
composant à loisir dans la plus scrupuleuse attention , l'auteur de la Fille du
( id a poursuivi son système , tout repréhensible qu'il soit , avec calme, sang-
froid et dignité, pareil au juste d'Horace. Ce qui surtout l'honore, ce qui le
propose en exemple aux écrivains de tous les temps , c'est son respect inva-
riable pour lui-même et pour le public dont il relève, c'est sa préoccupation
constante du mieux possible et du triomphe mûrement préparé. Si M. Casimir
Delavigne ne se fût point distingué par son rôle littéraire, à coup sûr son âme
loyale et sa vie d'honnête homme l'eussent encore marqué à part dans la mêlée
confuse des écrivains. Venant après la distinction de l'esprit, ce lustre moral
est comme un trait achevé et comme un dernier coup de pinceau qui complè-
tent sa physionomie individuelle; en un siècle où la vertu est sans contredit
plus rare que le talent , on doit tenir compte à l'écrivain de celte alliance peu
commune et qui suppose un accroissement de mérite (1).
Pour être un poète d'une valeur plus puissamment active et aussi plus du-
rable, il a manqué à M. Casimir Delavigne deux importantes facultés, l'ini-
liilive et la passion, l'une qu'il n'a jamais osé prendre, et l'autre qu'on ne
(1) Nous regrettons seulement que, dans une circonstance récente, l'auteur des
Mcssénienne.t ait paru démentir de parti pris cette honnête modération de cœur et
d'esprit qui a été jusqu'ici un de ses plus beaux titres. Les cabales académiques font
tache à sa loyauté bien connue , et il devrait laisser à d'autres réputés moins intègres
les votes haineux ou inintelligents. Prendre parti , dans un objet purement littéraire,
pour un savant tout spécial contre un poëte éminent que parfois on n'a pas craint d'imi-
ter, c'est laisser voir trop clairement ou qu'on repousse un rival par envie , ou qu'on le
méconnaît par injustice; fâcheuse et irrésistible interprétation, à laquelle, quoi qu'il
I 'il ne saurait échapper.
DE LA FRANCE. 281
saurait acquérir. Il n'a certes point la spontanéité ni l'imprévu qui toujours
marquent de leur double empreinte l'artiste vraiment créateur. A bien dire ,
M. Casimir Delavigne n'a pas remué d'idées, il n'a défriché aucun terrain com-
plètement neuf, sondé aucun abîme un peu profond, ou visité des parages
lointains et inconnus. Là même où il a porté ses pas avec le plus de succès et
quelque velléité hardie, il n'a pourtant laissé après lui aucune bien chaude et
bien vive empreinte. Pas une seule fois il n'est arrivé au poëte de prendre en
main la torche qui éclaire l'avenir, et de crier à son siècle d'une voix proplié-
tique : Suivez-moi ! voici la lumière ! Venu au monde en un temps de fièvre et
de rénovation , né en 1793 ou 94 , au port du Havre , rien ne rappelle dans le
poëte celte date tant significative. C'est à peine s'il a dérobé quelques pâles
étincelles à ce vaste foyer de la révolution dont plus d'un reflet a dû se projeter
sur son berceau. On voudrait donc en lui plus de flamme originelle et d'ai-
guillon toujours présent. Son style même, qui est sa partie la plus vive,
manque d'illumination intérieure; il n'a pas non plus assez de relief aiguisé
et de tranchante ciselure. M. Delavigne renie trop, soit au fond, soit dans la
forme, cette famille de poètes au souffle ardent dont Byron est à la fois le type
sublime et outré. Non que la sérénité de l'âme et le calme extérieur ne soient
compatibles avec la poésie, non qu'il faille adopter celte formule anarchique,
désordre et génie , qui a prévalu pendant un temps; mais parce que la pas-
sion seule, dans son jet expansif , peut enfanter les inspirations grandes et
vigoureuses. Ce défaut de passion explique comment M. Delavigne a loujouis
réussi plus ou moins à charmer la foule par le plaisir de l'art, sans qu'il
ait jamais pu l'influencer activement ni l'enchaîner à la fortune de son
esprit. Il a régné sans gouverner, un peu à la façon des rois constitution-
nels , qui n'ont point d'action propre efficace en dépit du prestige et de la
pourpre.
Si un bon sens éminent, une forme d'une habileté rare, de la grâce, de
l'esprit, \u\ noble caractère, suffisaient à ['individualité poétique, sans con-
tredit, l'auteur de tant d'ouvrages où tous ces mérites respirent, aurait droit
à une consécration sans réserve. Si la constance à toute épreuve, l'ordre le
plus parfait dans la réalisation du talent, les succès acquis sans relâche, com-
posaient la valeur absolue et éternelle de l'œuvre , nul n'aurait édifié un mo-
nument plus beau que l'écrivain le plus applaudi et le plus persévérant de nos
jours. Mais la patience n'est pas tout le génie, ainsi que l'a dil à peu près Buf-
fon. Le grand poêle , selon nous, est moins celui qui dispose avec prévoyance
que celui qui qui crée avec feu. Jeter des semences nouvelles dans le champ
fertile de l'émotion , découvrir des horizons inaperçus à l'âme et à la pensée ,
plonger hardiment dans les entrailles de la vérité sensible pour en rapporter
des trésors inconnus, telle est la mission du poêle parmi les hommes. Avec le
don d'enchâsser heureusement des idées taillées et polies par avance, avec la
mise en œuvre parfaite , on a sans doute de belles parties du caractère poéti-
que, on n'est pas le poêle tout entier. Celui dont la lâche consiste à répéter
sous une forme plus pure les vérités acquises, mérite a quelques égards les
hommages el les respects de la foule, unis il laisse a d'autres mieux doués e(
plus complets la palme souveraine; il offre à nos regards une noble figure
282 POETES ET ROMANCIERS MODERNES DE LÀ FRANCE.
, u , vMnfo mais en la contemplant, un regret se fait sentir :
TÏÏiïiïS&E- « *• inépuiMble' nc •* 1,as p,us mas"
quement illumili«e de ses vives flammes. dksaius.KsgiS.
DES RÉVOLUTIONS
LES SOCIETES NOUVELLES ».
Un peuple qui a vécu pendant des siècles sous le régime des castes et des
classes , ne parvient a un état social démocratique qu'à travers une longue suile
de transformations plus ou moins pénibles, à l'aide de violents efforts, et après
de nombreuses vicissitudes, durant lesquelles les biens , les opinions et le pou-
voir changent rapidement de place.
Alors même que celte grande révolution est terminée, l'on voit encore sub-
sister pendant longtemps les habitudes révolutionnaires créées par elle , et de
profondes agitations lui succèdent.
Comme tout ceci se passe au moment où les conditions s'égalisent , on en
conclut qu'il existe un rapport caché et un lien secret entre l'égalité même et
les révolutions , de telle sorte que l'une ne saurait exister sans que les autres
naissent.
Sur ce point, le raisonnement semble d'accord avec l'expérience.
Chez un peuple où les rangs sont à peu près égaux, aucun lien apparent ne
réunit les hommes et ne les lient fermes à leur place. Nul d'entre eux n'a le
droit permanent, ni le pouvoir de commander, et nul n'a pour condilion
d'obéir; mais chacun, se trouvant pourvu de quelques lumières et de quel-
ques ressources , peut choisir sa voie, et marcher à part de Ions ses semblab'es.
Les mêmes causes qui rendent les citoyens indépendants les uns des autres ,
(1) M. de Tocqueville , qui va publier le complément de son remarquable ouvrage
sur la Démocratie en Amérique , a bien voulu nous communiquer ce fragment de son
travail.
281 DES RÉVOLUTIONS
les poussenl chaque jour vers de nouveaux et inquiels désirs, et les aiguil-
lonnent sans cesse.
Il semble donc naturel de croire que , dans une société démocratique, les
idées, les choses et les hommes doivent éternellement changer de formes et de
places , et que les siècles démocratiques seront des temps de transformations
rapides et incessantes.
Cela est-il en effet? l'égalité des conditions porle-t-elle les hommes d'une
manière habituelle et permanente vers les révolutions? contient-elle quelque
principe perturbateur qui empêche la société de s'asseoir et dispose les citoyens
à renouveler sans cesse leurs lois, leurs doctrines et leurs mœurs? Je ne le
crois point.
Presque toutes les révolutions qui ont changé la face des peuples ont été
faites pour consacrer ou pour détruire l'inégalité. Écartez les causes secon-
daires qui ont produit les grandes agitations des hommes, vous en arriverez
presque toujours à l'inégalilé. Ce sont les pauvres qui ont voulu ravir les biens
des riches, ou les riches qui ont essayé d'enchaîner les pauvres. Si donc vous
pouvez fonder un état de société où chacun ait quelque chose à garder et peu
à prendre, vous aurez beaucoup fait pour la paix du monde.
Je n'ignore pas que, chez un grand peuple démocratique, il se rencontre
toujours des citoyens très-pauvres et des citoyens très-riches; mais les pauvres,
au lieu d'y former l'immense majorité de la nation, comme cela arrive tou-
jours dans les sociétés aristocratiques, sont en petit nombre, et la loi ne les
a pas attachés les uns aux autres par les liens d'une misère irrémédiable et
héréditaire.
Les riches, de leur côté, sont clair-semés et impuissants ; ils n'ont point de
privilèges qui attirent les regards; leur richesse même n'étant plus incorporée
à la terre et représentée par elle, est insaisissable et comme indivisible. De
même qu'il n'y a plus de races de pauvres, il n'y a plus de races de riches;
ceux-ci sortent chaque jour du sein de la foule, et y retournent sans cesse. Ils
ne forment donc point une classe à part, qu'on puisse aisément définir et dé-
pouiller ; et , tenant d'ailleurs par mille fils secrets à la masse de leurs conci-
toyens , le peuple ne saurait guère les frapper sans s'atteindre lui-même. Entre
ces deux extrémités des sociétés démocratiques se trouve, une multitude innom-
brable d'hommes presque pareils, qui, sans être précisément ni riches ni pau-
vres, possèdent assez de biens pour désirer l'ordre, et n'en ont pas assez pour
exciter l'envie.
Ceux-là sont naturellement ennemis des mouvements violents; leur immo-
bilité maintient en repos tout ce qui se trouve au-dessus et au-dessous d'eux ,
et assure le corps social dans son assiette.
Ce n'est pas que ceux-là mêmes soient satisfaits de leur fortune présente, ni
qu'ils ressentent de l'horreur naturelle pour une révolution dont ils partage-
raient les dépouilles sans en éprouver les maux : ils désirent au contraire,
avec une ardeur sans égale, de s'enrichir; mais l'embarras est de savoir sur
qui prendre. Le même état social qui leur suggère sans cesse des désirs, ren-
ferme ces désirs dans des limites nécessaires. 11 donne aux hommes plus de
liberté de changi r el moins d'intérêt au changement.
DANS LES SOCIÉTÉS NOUVELLES. 285
Non-seulement les hommes des démocraties ne désirent pas naturellement les
révolutions, mais ils les craignent.
II n'y a pas de révolution qui ne menace plus ou moins la propriété acquise.
La plupart de ceux qui habitent les pays démocratiques sont propriétaires ; iis
n'ont pas seulement des propriétés , ils vivent dans la condition où les hommes
attachent à leur propriété le plus de prix.
Si l'on considère attentivement chacune des classes dont la société se compose,
il est facile de voir qu'il n'y en a point chez lesquelles les passions que la pro-
priété fait naître soient plus âpres et plus tenaces que chez les classes moyennes.
Souvent les pauvres ne se soucient guère de ce qu'ils possèdent . parce qu'ils
souffrent beaucoup plus de ce qui leur manque qu'ils ne jouissent du peu qu'ils
ont. Les riches ont beaucoup d'autres passions à satisfaire que celle des riches-
ses, et d'ailleurs le long et pénible usage d'une grande fortune finit quelquefois
par les rendre comme insensibles à ses douceurs.
Mais les hommes qui vivent dans une aisance également éloignée de l'opu-
lence et de la misère mettent à leurs biens un prix immense. Comme ils sont
encore fort voisins de la pauvreté, ils voient de près ses rigueurs, et ils les
redoutent ; entre elle et eux il n'y a rien qu'un petit patrimoine sur lequel ils
fixent aussitôt leurs craintes et leurs espérances. A chaque instant , ils s'y inté-
ressent davantage par les soucis constants qu'il leur donne, et ils s'y attachent
par les efforts journaliers qu'ils font pour l'augmenter. L'idée d'en céder la
moindre partie leur est insupportable , et ils considèrent sa perte entière
comme le dernier des malheurs. Or c'est le nombre de ces petits propriétaires
ardents et inquiets que l'égalité des conditions accroît sans cesse.
Ainsi, dans les sociétés démocratiques , la majorité des citoyens ne voit pas
clairement ce qu'elle pourrait gagner à une révolution, et elle sent à chaque
instant , et de mille manières , ce qu'elle pourrait y perdre.
L'égalité des conditions pousse naturellement les hommes vers les carrières
industrielles et commerçantes , elle accroît et diversifie la propriété foncière,
elle inspire à chaque homme un désir ardent et constant d'augmenter son bien-
être. Il n'y a rien de plus contraire aux passions révolutionnaires que toutes
ces choses.
Il peut se faire que par son résultat final une révolution serve l'industrie et
le commerce; mais son premier effet sera presque de ruiner les industriels et
les commerçants, parce qu'elle ne peut manquer de changer tout d'abord l'état
général de la consommation, et de renverser momentanément la proportion
qui existait entre la reproduction et les besoins.
Je ne sache rien d'ailleurs de plus opposé aux mœurs révolutionnaires que
les mœurs commerciales. Le commerce est naturellement ennemi de toutes les
passions violentes. Il aime les tempéraments, se plaît dans les compromis,
fuit avec grand soin la colère. Il est patient, souple, insinuant, et il n'a re-
cours aux moyens extrêmes que quand la plus absolue nécessité l'y oblige. Le
commerce rend les hommes indépendants les uns des autres ; il leur donne une
haute idée de leur valeur individuelle; il les porte à vouloir faire leurs propres
affaires, et leur apprend à y réussir; il les dispose donc a la liberté , mais il
les éloigne des révolutions.
tome il. 20
280 DES RÉVOLUTIONS
Dans une révolution, les possesseurs de biens mobiliers ont plus à craindre
que tous les autres , car, d'une part, leur propriété est souvent aisée à saisir,
et, de l'autre, elle peut à tout moment disparaître complètement; ce qu'ont
moins à redouter les propriétaires fonciers qui , en perdant le revenu de leurs
terre, espèrent du moins garder, à travers les vicissitudes, la terre elle-
même. Aussi voit-on que les uns sont plus effrayés que les autres à l'aspect des
mouvements révolutionnaires.
Les peuples sont donc moins disposés aux révolutions à mesure que, chez
eux , les biens mobiliers se multiplient et se diversifient , et que le nombre de
ceux qui les possèdent devient plus grand.
Quelle que soit d'ailleurs la profession qu'embrassent les hommes, et le genre
de biens dont ils jouissent, un trait leur est commun à tous.
Nul n'est pleinement satisfait de sa fortune présente , et tous s'efforcent cha-
que jour, par raille moyens divers , de l'augmenter. Considérez chacun d'entre
eux à une époque quelconque de sa vie, et vous le verrez préoccupé de quel-
ques plans nouveaux dont l'objet est d'accroître son aisance; ne lui parlez pas
des intérêts et des droits du genre humain, celte petite entreprise domestique
absorbe pour le moment toutes ses pensées , et lui fait souhaiter de remettre
les agitations publiques à un autre temps.
Cela ne les empêche pas seulement de faire des révolutions, mais les détourne
de le vouloir. Les violentes passions politiques ont peu de prise sur des hommes
qui ont ainsi attaché toute leur âme à la poursuite du bien-être. L'ardeur qu'ils
mettent aux petites affaires les calme sur les grandes.
Il s'élève, il est vrai, de temps à autre, dans les sociétés démocratiques,
des citoyens entreprenants et ambitieux, dont les immenses désirs ne peuvent
se satisfaire en suivant la roule commune. Ceux-ci aiment les révolutions et
les appellent; mais ils ont grand'peine à les faire naître, si des événements
extraordinaires ne viennent à leur aide.
On ne lutte point avec avantage contre l'esprit de son siècle et de son pays,
cl un homme, quelque puissant qu'on le suppose, fait difficilement partager à
ses contemporains des sentiments et des idées que l'ensemble de leurs désirs et
de leurs sentiments repousse. Il ne faut donc pas croire que, quand une fois
Tégalité des conditions, devenue un fait ancien et incontesté, a imprimé aux
mœurs son caractère, les hommes se laissent aisément précipiter dans les
hasards à la suite d'un chef imprudent ou d'un hardi novateur.
Ce n'est pas qu'ils lui résistent d'une manière ouverte , à l'aide de combinai-
sons savantes , ou même par un dessein prémédité de résister. Ils ne le combat-
lent point avec énergie , ils lui applaudissent même quelquefois, mais ils ne le
suivent point. A sa fougue, ils opposent en secret leur inertie; à ses instincts
révolutionnaires, leurs intérêts conservateurs; leurs goûls casaniers à ses pas-
sions aventureuses; leur bon sens aux écarts de son génie; à sa poésie, leur
prose. Il les soulève un moment avec mille efforts , et bientôt ils lui échappent ,
« ! comme entraînés par leur propre poids, ils retombent. II s'épuise à vouloir
animer celle foule indifférente et distraite, et il se voit enfin réduit a l'inipuis-
iance , non qu'il soif vaincu , mais parce qu'il est seul.
Je ne prétends poinl que les hommes qui vivent dans les sociétés démocra-
DANS LES SOCIÉTÉS NOUVELLES. ï>87
tiques soient naturellement immobiles; je pense, au contraire, qu'il règne au
sein d'une pareille société un mouvement éternel , et que personne n'y connaît
le repos; mais je crois que les hommes s'y agitent entre de certaines limites
qu'ils ne dépassent guère. Ils varient, altèrent ou renouvellent chaque jour les
choses secondaires; ils ont grand soin de ne pas toucher aux principales. Ils
aiment le changement ; mais ils redoutent les révolutions.
Quoique les Américains modifient ou abrogent sans cesse quelques-unes de
leurs lois, ils sont bien loin de faire voir des passions révolutionnaires. II est
facile de découvrir, à la promptitude avec laquelle ils s'arrêtent et se calment
lorsque l'agitation publique commence à devenir menaçante et au moment
même où les passions semblent le plus excitées, qu'ils redoutent une révolution
comme le plus grand des malheurs, et que chacun d'entre eux est résolu inté-
rieurement à faire de grands sacrifices pour l'éviter. Il n'y a pas de pays au
monde où le sentimentdela propriété se montre plus actif et plus inquietqu'aux
Étals-Unis, et où la majorité témoigne moins de penchant pour les doctrines
qui menacent d'altérer d'une manière quelconque la constitution des biens.
J'ai souvent remarqué que les théories qui sont révolutionnaires de leur na-
ture, en ce qu'elles ne peuvent se réaliser que par un changement complet et
quelquefois subit dans l'état de la propriété et des personnes , sont infiniment
moins en faveur aux États-Unis que dans les grandes monarchies de l'Europe.
Si quelques hommes les professent, la masse les repousse avec une sorte d'hor-
reur instinctive.
Je ne crains pas de dire que la plupart des maximes qu'on a coutume d'ap-
peler démocratiques en France seraient proscrites par la démocratie des États-
Unis. Cela se comprend aisément. En Amérique, on a des idées et des passions
démocratiques; en Europe, nous avons encore des passions et des idées
révolutionnaires.
Si l'Amérique éprouve jamais de grandes révolutions , elles seront amenées
par la présence des noirs sur le sol des États-Unis, c'est-à-dire que ce ne sera
pas l'égalité des conditions , mais au contraire leur inégalité , qui les fera
naître.
Lorsque les conditions sont égales, chacun s'isole volontiers en soi-même et
oublie le public. Si les législateurs des peuples démocratiques ne cherchaient
point à corriger cette funeste tendance ou la favorisaient, dans la pensée qu'elle
détourne les citoyens des passions politiques et les écarte ainsi des révolutions,
il se pourrait qu'ils finissent eux-mêmes par produire le mal qu'ils veulent évi-
et qu'il arrivât un moment où les passions désordonnées de quelques hommes,
s'aidanlde Pégoïsme inintelligent et de la pusillanimité du plus grand nombre,
finissent par contraindre le corps social à subir, d'étranges vicissitudes.
Dans les sociétés démocratiques, il n'y a guère que de petites minorités qui
désirent les révolutions; mais les minorités peuvent quelquefois les faire.
Je ne dis donc point que les nations démocratiques soient à l'abri des révo-
lutions , je dis seulement que l'étal social de ces nations ne les \ porte pas .
mais plutôt les en éloigne. Les peuples démocratiques, livres à eux-mêmes, ne
.s'engagent point aisément dans les grandes aventures; ils ne sont entraînés
vers les révolutions qu'à leur insu ; ils les subissent quelquefois . mais ils ne
288 DES RÉVOLUTIONS
les font pas. El j'ajoute que quand on leur a permis d'acquérir des lumières et
de l'expérience, ils ne les laissent pas faire.
Je sais bien qu'en cette matière les institutions publiques elles-mêmes peu-
vent beaucoup; elles favorisent ou contraignent les instincts qui naissent de
l'état social. Je ne soutiens donc pas, je le répète, qu'un peuple soit à l'abri
des révolulions par cela seul que, dans son sein, les conditions sont égales;
mais je crois que , quelles que soient les institutions d'un pareil peuple, les
grandes révolulions y seront toujours infiniment moins violentes et plus rares
qu'on ne le suppose, et j'entrevois aisément tel état politique qui, venant à se
combiner avec l'égalité, rendrait la société plus stationnaire qu'elle ne l'a
jamais été dans notre Occident.
Ce que je viens de dire des faits s'applique en partie aux idées.
Deux eboses étonnent aux Étal-Unis; la grande mobilité de la plupart des
actions humaines , et la fixité singulière de certains principes. Les hommes
remuent sans cesse, l'esprit humain semble presque immobile.
Lorsqu'une opinion s'est une fois étendue sur le sol américain et y a pris ra-
cine, on dirait que nul pouvoir sur la terre n'est en état de l'extirper. Aux
États-Unis, les doctrines générales en matière de religion, de philosophie, de
morale et même de politique, ne varient point, ou du moins elles ne se modi-
fient qu'après un travail caché et souvent insensible; les plus grossiers préjugés
eux-mêmes ne s'effacent qu'avec une lenteur inconcevable au milieu de ces
frottements mille fois répétés des choses et des hommes.
J'entends dire qu'il est dans la nature et dans les habitudes des démocraties
de changer à tout moment de sentiments et de pensées. Cela peut être vrai de
petites nations démocratiques , comme celles de l'antiquité qu'on réunissait
tout entières sur une place publique et qu'on agitait ensuite au gré d'un ora-
teur. Je n'ai rien vu de semblable dans le sein du grand peuple démocratique
qui occupe les rivages opposés de notre Océan. Ce qui m'a frappé aux Étals-
Unis, c'est la peine qu'on éprouve à désabuser la majorité d'une idée qu'elle a
conçue, et de la détacher d'un homme qu'elle adopte. Les écrits ni les discours
ne sauraient guère y réussir; l'expérience seule en vient à bout; quelquefois
encore faut-il qu'elle se répèle.
Cela étonne au premier abord ; un examen plus attentif l'explique.
Je ne crois pas qu'il soit aussi facile qu'on l'imagine de déraciner les pré-
jugés d'un peuple démocratique; de changer ses croyances; de substituer de
nouveaux principes religieux, philosophiques, politiques et moraux, à ceux qui
s'y sont une fois établis; en un mot, d'y faire de grandes et fréquentes révolu-
lions dans les inteiligences. Ce n'est pas que l'esprit humain y soit oisif; il
s'agite sans cesse, mais il s'exerce plutôt à varier à l'infini les conséquences
des principes connus et à en découvrir de nouvelles, qu'à chercher de nouveaux
principes. 11 tourne avec agilité sur lui-même plutôt qu'il ne s'élance en avant
par un effort rapide et direct; il étend peu à peu sa sphère par de petits mou-
vements continus et précipités; il ne la déplace point tout à coup.
Des hommes égaux en droits, en éducation, en fortune, et, pour tout dire
en un mol, de condition pareille, oui nécessairement des besoins, des habi-
tudes et des goûts peu dissemblables. Comme ils aperçoivent les objets sous le
DANS LES SOCIÉTÉS NOUVELLES. 289
même aspect, leur esprit incline naturellement vers des idées analogues , et ,
quoique chacun d'eux puisse s'écarter de ses contemporains et se taire des
croyances à lui, ils finissent par se retrouver tous , sans le savoir et sans le
vouloir, dans un certain nombre d'opinions communes.
Plus je considère attentivement les effets de l'égalité sur l'intelligence, et
plus je me persuade que l'anarchie intellectuelle dont nous sommes témoins
n'est pas, ainsi que plusieurs le supposent, l'état naturel des peuples démocra-
tiques. Je crois qu'il faut plutôt la considérer comme un accident particulier à
leur jeunesse , et qu'elle ne se montre qu'à cette époque de passage où les
hommes ont déjà brisé les antiques liens qui les attachaient les uns aux autres,
et diffèrent encore prodigieusement par l'origine, l'éducation et les mœurs,
de telle sorte que, ayant conservé des idées, des instincts et des goûts forts
divers, rien ne les empêche plus de les produire. Les principales opinions des
hommes deviennent semblables à mesure que les conditions se ressemblent.
Tel me paraît être le fait général et permanent j le reste est fortuit et passager.
Je crois qu'il arrivera rarement que, dans le sein d'une société démocratique,
un homme vienne à concevoir, d'un seul coup, un système d'idées fort éloi-
gnées de celui qu'ont adopté ses contemporains ; et, si un pareil novateur se
présentait, j'imagine qu'il aurait d'abord grand' peine à se faire écouler, et
plus encore à se faire croire.
Lorsque les conditions sont presque pareilles, un homme ne se laisse pas
aisément persuader par un autre. Comme tous se voient de très-près, qu'ils
ont appris ensemble les mêmes choses et mènent la même vie, ils ne sont pas
naturellement disposés à prendre l'un d'entre eux pour guide, et à le suivre
aveuglément : on ne croit guère sur parole son semblable ou son égal.
Ce n'est pas seulement la confiance dans les lumières de certains individus
qui s'affaiblit chez les nations démocratiques : l'idée générale de la supériorité
intellectuelle qu'un homme quelconque peul acquérir sur tous les autres ne
larde pas à s'obscurcir.
A mesure que les hommes se ressemblent davantage, le dogme de l'égalité
des intelligences s'insinue peu à peu dans leurs croyances, et il devient plus
difficile à un novateur, quel qu'il soil, d'acquérir et d'exercer un grand pouvoir
sur l'esprit d'un peuple. Dans de pareilles sociétés, les soudaines révolutions in-
tellectuelles sont donc rares ; car, si l'on jette les yeux sur l'histoire du monde,
l'on voit que c'est bien moins la force d'un raisonnement que l'autorité d'un
nom qui a produit les grandes et rapides mutations des opinions humaines.
Remarquez d'ailleurs que , comme les hommes qui vivent dans les sociétés
démocratiques ne sont attachés par aucun lien les uns aux autres, il faut à
part convaincre chacun d'eux, tandis que, dans les sociétés aristocratiques,
c'est assez de pouvoir agir sur l'esprit de quelques-uns ; tous les autres suivent.
Si Luther avait vécu dans une société d'égalilé , et qu'il n'eût point eu pour
auditeurs des seigneurs et des princes, il aurait peut-être trouvé plus de diffi-
culté à changer la face de l'Europe.
Ce n'esl pas que les hommes des démocraties soient naturellement fort con-
vaincus de la certitude de leurs opinions, et Irès-fermes dans leurs croyances ;
ils ont soin eut dis doutes que personne , à leurs yeux , ne peut résoudre. Il
:>})() DES RÉVOLUTIONS
arrive quelquefois dans ce temps-là que l'esprit humain changerait volontiers
de place 5 mais, comme rien ne le pousse puissamment ni ne le dirige, il oscille
sur lui-même et ne se déplace pas (1).
Lorsqu'on a acquis la confiance d'un peuple démocratique, c'est encore une
grande affaire que d'obtenir son attention. Il est très-difficile de se faire écou-
ter des hommes qui vivent dans les démocraties, lorsqu'on ne les entretient
point d'eux-mêmes. Us n'écoutent pas les choses qu'on leur dit, parce qu'ils
sont toujours fort préoccupés des choses qu'ils font.
Il se rencontre , en effet, peu d'oisifs chez les nations démocratiques. La vie
s'y passe au milieu du mouvement et du bruit , et les hommes y sont si em-
ployés à agir, qu'il leur reste peu de temps pour penser. Ce que je veux re-
marquer surtout, c'est que non-seulement ils sont occupés, mais que leurs
occupations les passionnent. Ils sont perpétuellement en action, et chacune de
leurs actions absorbe leur âme : le feu qu'ils mettent aux affaires les empêche
de s'enflammer pour les idées.
Je pense qu'il est fort malaisé d'exciter l'enthousiasme d'un peuple démo-
cratique pour une théorie quelconque qui n'ait pas un rapport visible , direct
et immédiat avec la pratique journalière de sa vie. Un pareil peuple n'aban-
donne donc pas aisément ses anciennes croyances; car c'est l'enthousiasme
qui précipite l'esprit humain hors des routes frayées, et qui fait les grandes
révolutions intellectuelles comme les grandes révolutions politiques.
Ainsi , les peuples démocratiques n'ont ni le loisir ni le goût d'aller a la re-
cherche d'opinions nouvelles. Lors même qu'ils viennent à douter de celles
qu'ils possèdent, ils les conservent néanmoins, parce qu'il leur faudrait trop
de temps et d'examen pour en changer ; ils les gardent, non comme certaines,
mais comme établies.
Il y a d'autres raisons encore et de plus puissantes qui s'opposent à ce
qu'un grand changement s'opère aisément dans les doctrines d'un peuple dé-
mocratique.
(1) Si je recherche quel est l'état de société le plus favorable aux grandes révolutions
de l'intelligence, je trouve qu'il se rencontre quelque part entre l'égalilé complète de
tous les citoyens et la séparation absolue des classes.
Sous le régime des castes , les générations se succèdent sans que les hommes changent
de place; les uns n'attendent rien de plus, et les autres n'espèrent rien de mieux,
(/imagination s'endort au milieu de ce silence et de cette immobilité universelle, et
l'idée même du mouvement ne s'offre plus à l'esprit humain.
Quand les classes ont été abolies et que les conditions sont devenues presque égales,
tous les hommes s'agitent sans cesse, mais chacun d'eux est isolé, indépendant et faible.
Ce dernier état diffère prodigieusement du premier; cependant il lui est analogue en
un point. Les grandes révolutions de l'esprit humain y sont fort rares.
Mais entre ces deux extrémités de l'histoire des peuples se rencontre un âge inter-
médiaire, époque glorieuse et troublée où les conditions ne sont plus assez fixes pour
que l'intelligence sommeille , et où elles sont assez inégales pour que les hommes exer-
ii ni un très grand pouvoir sur l'esprit les uns des autres, et que quelques-uns puissent
modifier les croyances de tous. C'est alors que les puissants réformateurs s'élèvent et
que île i vcllcs idées changent tout à coup la face du monde.
DANS LES SOCIÉTÉS NOUVELLES. 291
Si, dans le sein d'un peuple semblable, les influences individuelles sont
faibles et presque nulles, le pouvoir exercé par la masse sur l'esprit de cbaque
individu est très-grand. On aurait tort de croire que cela dépendît uniquement
de la forme du gouvernement , et que la majorité dût y perdre son empire in-
tellectuel avec son pouvoir politique.
Dans les aristocraties, les hommes ont souvent une grandeur et une force
qui leur sont propres. Lorsqu'ils se trouvent en contradiction avec le plus
grand nombre de leurs semblables, ils se retirent en eux-mêmes, s'y soutien-
nent et s'y consolent. Il n'en est pas de même parmi les peuples démocrati-
ques. Chez eux, la faveur publique semble aussi nécessaire que l'air que l'on
respire , et c'est , pour ainsi dire, ne pas vivre que d'être en désaccord avec la
masse. Celle-ci n'a pas besoin d'employer les lois pour plier ceux qui ne
pensent pas comme elle. Il lui suffit de les désapprouver. Le sentiment de
leur isolement et de leur impuissance les accable aussitôt et les désespère.
Toutes les fois que les conditions sont égales , l'opinion générale pèse d'un
poids immense sur l'esprit de chaque individu ; elle l'enveloppe, le dirige el
l'opprime : cela tient à la constitution même de la société bien plus qu'à ses
lois politiques. A mesure que tous les hommes se ressemblent davantage, chacun
se sent de plus en plus faible en face de tous. Ne découvrant rien qui l'élève
fort au-dessus d'eux et qui l'en distingue, il se défie de lui-même, dès qu'ils
le combattent; non-seulement il doute de ses forces, mais il en vient à douter
de son droit, et il est bien près de reconnaître qu'il a tort , quand le plus
grand nombre l'affirme. La majorité n'a pas besoin de le contraindre; elle le
convainc.
De quelque manière qu'on organise les pouvoirs d'une société démocratique
et qu'on les pondère , il sera donc toujours très-difficile d'y croire ce que re-
jette la masse, et d'y professer ce qu'elle condamne.
Ceci favorise merveilleusement la stabilité des croyances.
Lorsqu'une opinion a pris pied chez un peuple démocratique et s'est éta-
blie dans l'esprit du plus grand nombre , elle subsiste ensuite d'elle-même et
se perpétue sans efforts, parce que personne ne l'attaque. Ceux qui l'avaient
d'abord repoussée comme fausse finissent par la recevoir comme générale ;
et ceux qui continuent ù la combattre au fond de leur cœur n'en font rien
voir ; ils ont bien soin de ne point s'engager dans une lutte dangereuse et
inutile.
Il est vrai que quand la majorité d'un peuple démocratique change d'opi-
nion, elle peut opérer à son gré d'étranges et subites révolutions dans le
monde des intelligences; mais il est très-difficile que son opinion change, et
presque aussi difficile de constater qu'elle est changée.
Il arrive quelquefois que le temps , les événements , ou l'effort individuel
et solitaire des intelligences , finissent par ébranler ou par détruire peu à peu
une croyance, sans qu'il en paraisse rien au dehors. On ne la combal poinl
ouvertement; on ne se réunil poini pour lui faire la gui rre. Ses sectateurs la
quittent un à un el sans bruit; mais chaque jour quelques uns l'abandonnent,
jusqu'à ce qu'enfin elle n'esl plus partagée que par le i>< - 1 M nombre.
En cet état elle règne encore.
292 DES RÉVOLUTIONS
Comme ses ennemis continuent â se taire , ou ne se communiquent qu'à la
dérobée leurs pensées, ils sont eux-mêmes longtemps sans pouvoir s'assurer
qu'une grande révolution s'est accomplie, et dans le doute ils demeurent im-
mobiles. Ils observent et se taisent. La majorité ne croit plus ; mais elle a en-
core l'air de croire , et ce vain fantôme d'une opinion publique suffit pour gla-
cer les novateurs , et les tenir dans le silence et le respect.
Nous vivons à une époque qui a vu les plus rapides changements s'opérer
dans l'esprit des hommes. Cependant il se pourrait faire que bientôt les prin-
cipales opinions humaines soient plus stables qu'elles ne l'ont été dans les siè-
cles précédents de notre histoire ; ce temps n'est pas venu , mais peut-être il
approche.
A mesure que j'examine de plus près les besoins et les instincts naturels des
peuples démocratiques, je me persuade que , si jamais l'égalité s'établit d'une
manière générale et permanente dans le monde , les grandes révolutions in-
tellectuelles et politiques deviendront bien plus difficiles et plus rares qu'on ne
le suppose.
Parce que les hommes des démocraties paraissent toujours émus , incer-
tains, haletants, prêts à changer de volonté et de place, on se figure qu'ils
vont abolir tout à coup leurs lois, adopter de nouvelles croyances et prendre
de nouvelles mœurs. On ne songe point que si l'égalité porte les hommes au
changement, elle leur suggère des intérêts et des goûts qui ont besoin de la
stabilité pour se satisfaire; elle les pousse, et, en même temps, elle les arrête;
elle les aiguillonne et les attache à la terre ; elle enflamme leurs désirs et li-
mite leurs forces.
C'est ce qui ne se découvre pas d'abord : ies passions qui écartent les ci-
toyens les uns des autres dans une démocratie se manifestent d'elles-mêmes ;
mais on n'aperçoit pas du premier coup d'oeil la force cachée qui les relient et
les rassemble.
Oserais-je le dire au milieu des ruines qui nous environnent ? Ce que je re-
doute le plus pour les générations à venir, ce ne sont pas les révolutions.
Si les citoyens continuent à se renfermer de plus en plus étroitement dans
le cercle des petits intérêts domestiques, et à s'y agiter sans repos, on peut
appréhender qu'ils ne finissent par devenir comme inaccessibles à ces grandes
et puissantes émotions publiques qui troublent les peuples, mais qui les déve-
loppent et les renouvellent. Quand je vois la propriété devenir si mobile, et
l'amour de la propriété si inquiet et si ardent, je ne puis m'empècher de crain-
dre que les hommes n'arrivent à ce point, de regarder toute théorie nouvelle
comme un péril, toute innovation comme un trouble fâcheux, tout progrès
social comme un premier pas vers une révolution , et qu'ils refusent entière-
ment de se mouvoir de peur qu'on les entraîne. Je tremble , je le confesse,
qu'il ne se laissent enfin si bien posséder par un lâche amour des jouissances
présentes, que l'intérêt de leur propre avenir et de celui de leurs descen-
dants disparaisse, et qu'ils aiment mieux suivre mollement le cours de leur
destinée, que de faire au besoin un soudain et énergique effort pour le re-
dress<T.
On croit que les sociétés nouvelles vont chaque jour changer de face, cl moi
DANS LES SOCIÉTÉS NOUVELLES. 295
j'ai peur qu'elles ne finissent par être trop invariablement fixées dans les
mêmes institutions , les mêmes préjugés , les mêmes mœurs, de telle sorte que
le genre humain s'arrête et se borne; que l'esprit se plie et se replie éternel-
lement sur lui-même sans produire d'idées nouvelles ; que l'homme s'épuise
en petits mouvements solitaires et stériles, et que, tout en se remuant sans
cesse, l'humanité n'avance plus.
Alexis de Tocqievii.le.
RÉFLEXIONS POLITIQUES.
Si.
Il paraît, à écouter quelques personnes, d'ailleurs bien intentionnées, nous
n'en doutons pas, que de grands changements se sont opérés depuis un mois
dans la politique de la France, et qu'ainsi ceux qui tiennent à conserver les
institutions du pays doivent se réunir et se concerter pour les défendre. Nous
ne saurions, pour notre part, quels que soient nos efforts, découvrir les périls
qu'on nous signale. Nous ne les voyons ni dans le pouvoir, ni hors du pou-
voir, et quelque estime que nous ayons toujours professée pour le talent et la
capacité de M. Thiers, il nous serait difficile de reconnaître qu'il soit appelé à
la haute destinée que lui désignent ses adversaires actuels. Dans sa situation
nouvelle, M. Thiers n'a selon nous, à vaincre ni la royauté, ni le parti con-
servateur , qui hésite à la fois à l'appuyer et à le combattre , car il ne s'est ja-
mais fait leur adversaire, et, quanta la gauche, nous ne craignons pas qu'elle
l'entraîne. 11 y a dans les affaires et dans la direction de l'État quelque chose
qui parle si haut à un esprit juste, il y a dans les dépèches et dans les rapports
administratifs des avertissements si fréquents, et si péremptoires, qu'une in-
telligence élevée ne peut dévier en présence de ces choses. Comment donc sup-
poser qu'un ministre qui s'est montré subitement homme de gouvernement le
lendemain du jour où il avait jeté sa plume d'écrivain de l'opposition, qui,
jeune encore, a fait face aux imprudents et aux exaltés au début encore brû-
lant d'une révolution , comment supposer, disons-nous, que ce ministre, mûri
par l'âge et l'expérience, vienne reprendre les affaires uniquement pour
donner un démenti à sa vie passée? Encore une fois, l'esprit se refuse à le
noire. Mais, pour mieux appuyer nos convictions à cet égard, nous allons
RÉFLEXIONS POLITIQUES. 295
chercher avec sincérité quels changements ont pu avoir lieu ou se préparent
dans la politique intérieure et extérieure de la France.
Rappelons-nous d'abord, sans nous y arrêter, ce qui s'est passé depuis cin-
quante ans. Dans ces cinquantes années , il y a eu trois Europes, celle de la ré-
volution, l'Europe de l'empire et l'Europe de la restauration : celle-ci nous a
été léguée beaucoup plus intacte qu'on ne le pense. La révolution française,
en changeant tous les rapports de la France avec les puissances européennes,
en lui créant de nouvelles rivalités , en lui aliénant ses anciens alliés, et en
brisant les nœuds de parenté qui l'unissaient à divers États, dérangea à la
fois l'équilibre général et le droit public en Europe, qui subsistaient encore
sur les bases établies au xvne siècle par le traité de Westphalie. Les souve-
rains de l'Europe, intéressés à maintenir ces bases, menacés dans leur propre
existence, se liguèrent contre la France et méditèrent son partage. C'est dès
ce moment que se présente dans l'histoire moderne un fait ou plutôt un principe
que tous les actes politiques, que tous les traités, que les événements même ,
les événements les plus indépendants de la volonté des nations et des rois, ont
semblé concourir à consolider. Nous parlons de la coalition tacite ou avouée,
immédiate ou projetée, active ou expectante, de la majorité des Etats de l'Eu-
lope contre la France.
En s'arrètant à ces faits , la pensée serait tentée de rétrograder jusqu'aux
dernières années du règne de Louis XIV pour y chercher l'origine de celle
coalition ; mais il existe en réalité une différence essentielle entre la grande
coaliiionde 1G89 et celles qui l'ont suivie. Louis XIV et la France, ambitieuse
sous lui comme elle le fut depuis sous Napoléon, excitaient la haine et la ja-
lousie de l'Europe ; mais Louis XIV élail lui-même un principe, et un principe
qui représentait à la fois le droil des princes et leur force, et ni l'Espagne, ni
l'Empereur, ni les Étals d'Italie, ni même l'Angleterre et la Hollande ne vou-
laient le détrôner. L'existence sociale de notre pays ne fut menacée, la lutte
ne devint en quelque sorte personnelle que lorsque, par la révolution, le peu-
ple français eut limité le pouvoir de son souverain ; elle devint mortelle
quand il eut frappé en lui, avec un affreux excès de rigueur, tous les souve-
rains sur leur trône.
On sait, de reste, comment la coalition européenne ayant manqué son but,
la réaction se fit sous le consulat et sous l'empire de Napoléon. La France, dé-
volue par les puissances à être partagée, partagea l'Europe; mais la coalition
brisée, foudroyée par le canon victorieux de Napoléon , représentait assez bien,
pour qui savait les intrigues des cabinets, le serpent dont les tronçons ont été
violemment séparés. Ils ne tendaient qu'à se rejoindre. Malgré la sincérité des
engagements pris à Tilsit par l'empereur Alexandre, et la notoriété de cette
alliance, M. Canning écrivait d'un tout autre style à M. de Roumanzoff qu'à
M. de Champagny, en répondant à une noie adressée en commun à l'Angle-
terre par la France et la Russie ; et en dépit de toutes les assurances con-
traires, le cabinet autrichien persistait à ne voir a Saint-Pétersbourg qu'un
allié, ou tout au moins qu'un neutre. En ce temps-là même , ou vit , par une
correspondance interceptée, que le comte de Stadion promettait à l'archiduc
Charles prêt à entrer en campagne contre la France, le secours de toutes les
29G RÉFLEXIONS POLITIQUES.
nations mécontentes, au premier rang desquelles il plaçait la Prusse et la
Russie, alors alliées à la France. On n'oubliait pas que Napoléon, tout absolu
qu'il était, appartenait, par l'origine de son pouvoir, à la révolution de 1789,
et il n'était, au milieu de ses victoires, qu'un intrus parmi ceux des souverains
qui occupaient à titre légitime les trônes de l'Europe.
Le congrès de Vienne eut lieu sous l'influence de ce principe , et au milieu
de grandes nécessités politiques auxquelles il fallait obéir. Les arrangemenls
politiques de 1814 et les traités de 1815 furent assurément désastreux pour
la France. Pour ces traités, comme l'a dit M. Thiers quelque part, ils furent
un malheur et non pas une bonté 5 car l'attitude de la France, en les subissant,
fut belle et noble, et c'est l'attitude d'un pays et non les traités auxquels il est
obligé de se référer, qui constituent sa dignité. A Vienne cependant, tout ne
se passa pas en démonstrations hostiles à la France , et nous ne craignons pas
dédire que peu de congrès adopteraient à cette heure certaines résolutions,
presque libérales, qui furent prises au congrès de Vienne. C'est qu'alors on
était effrayé dans les cabinets de l'Europe et sur les trônes, non des idées libé-
rales à l'aide desquelles on venait de vaincre Napoléon, et qui ne s'étaient pas
encore tournées contre ceux qui s'en étaient servi, mais de la seule ambition de
l'homme qui comprimait le monde. En un mot , la guerre qui se termina en
1814, sous les murs de Paris, ne fut, malgré l'origine révolutionnaire de Na-
poléon, qu'une lutte entre des souverains absolus, telle qu'elle avait eu lieu
dans les dernières années de Louis XIV, une coalition formée par des royautés
opprimées, contre une royauté envahissante. Les nations n'y figurèrent que
comme des instruments dans les mains de leurs aristocraties et de leurs prin-
ces; la scène ne changea que vers 1815, quand Napoléon fit un moment place
à Lafayelte, en abdiquant en ses mains. Dès lors, la coalition européenne con-
tre la France reprit le caractère qu'elle avait en 1789, avec cette circonstance
de plus qu'elle s'appuyait sur la victoire, et qu'elle occupait militairement le
pays d'où elle avait été forcée de se retirer honteusement autrefois.
Le gouvernement de la restauration avait un beau rôle a jouer à cette se-
conde époque de son établissement. Nous ne lui refuserons pas la justice que
nous venons de rendre à quelques actes du congrès de Vienne, et nous nous
hâterons d'ajouter que sa lâche n'était pas facile. Ce n'était pas une petite
tâche, en effet, que de replacer la France à son rang dans le monde européen,
quand elle avait perdu les armées de Napoléon , quand ses ports étaient vides,
ses places démantelées, et quand des traités, qu'il fallait rigoureusement ob-
server, nous interdisaient de réparer les pertes que nous avaient causées nos
désastres. La politique extérieure de cette époque ne manqua pas, il faut le
dire, d'une certaine grandeur. Le gouvernement de la restauration n'avait
guère été plus libre de rétrograder vers l'ancien système politique extérieure
de la France que vers la constitution féodale. Jadis la France dominait en Al-
lemagne en se portant arbitre et médiatrice dans les différends de la confédé-
ration germanique, dont elle soudoyait les petits princes et souvent les puis-
sances secondaires. Elle s'appuyait sur la Suisse dont elle prenait â grands
frais les soldats à son service. Elle avait un parti payé aussi dans la Hollande,
alors république et livrée aux différentes influences de cette forme de gouyer-
RÉFLEXIONS POLITIQUES. 207
nement; en Suède, en Danemark , elle payait des subsides ; à Rome , elle trou-
vait son crédit dans une foule de concessions à l'égard du clergé, en tant qu'elles
s'accordaient avec les libertés de l'église gallicane ; enfin elle avait en Europe
mille armes, mille moyens de succès , mille genres de séductions qu'elfe n'a
plus. En ces temps-là, la France avait en outre, en dehors , des privilèges, des
droits immémoriaux , des relations de famille, des prérogatives et jusqu'à des
droits desuccessionacquisavec les différentes provinces quela féodalité vaincue
lui avait cédées, toutes choses que la révolution abandonna et auxquelles elle dut
renoncer en fait et en droit , mais qu'elle remplaça dès lors , surtout sous le règne
de Napoléon, par des négociations faites l'épée haute et par des victoires. Qu'on
juge de la situation delà France, quand vaincue par l'Europe, diminuée,
repoussée au delà des limites de l'ancienne monarchie , volontairement dés-
héritée des privilèges et des relations de la royauté de huit cents ans , privée
de l'épée de Napoléon , elle se retrouva , en pleine paix, vis-à-vis de l'Europe
étroitement resserrée , nouvellement organisée , et organisée contre elle ? Ce-
pendant il faut remarquer que sans armée, sans finances, sans crédit, sans
appui dans le pays , ramené qu'il était par des troupes ennemies, le gouver-
nement des Bourbons trouvait dans sa fausse situation des avantages réels
dont il profita. D'abord, aux yeux de la coalition, ce gouvernement était
étranger et à l'esprit de conquête sans limites qu'on reprochait à la France,
et aux actes de la révolution dont on nous fera toujours des crimes. Il résista
vivement aux prétentions exagérées des puissances; mais celte résistance était
sans danger, car les puissances n'auraient pas voulu détruire en lui leur
œuvre , et elles ne pouvaient attribuer aux Bourbons , quelle que fût leur atti-
lude. la pensée de recommencer une guerre dans laquelle venait de succomber
Napoléon. En résistant aux plénipotentiaires des puissances alliées, qui vou-
laient lui arracher l'Alsace , la Flandre , la Lorraine, et dépouiller les pelits-
fils des conquêtes de leur aïeul ; en ne cédant que les conquêtes de la révolu-
tion, Louis XVIII replaçait habilement les souverains alliés sur le terrain de
la ligue d'Augsbourg , laquelle n'avait en vue que l'humiliation de Louis XIV,
et non la chute du trône elle morcellement de la France. Au reste, l'habileté
n'exclut pas le patriotisme, cl la pensée de contester à Louis XVIII le mérite
de sa résistance toute française est bien loin de nous. La lettre écrite par le
duc de Richelieu , le lendemain de la signature du traité du 20 novembre 1815,
où le minisire de Louis XV11I annonçait qu'il avait apposé la veille , «plus
mort que vif, « son nom sur ce falal traité, celle lettre est faite pour honorer
l'homme qui l'a écrile et le gouvernement qu'il servait, mais qui devait se
perdre , et sans retour, en moins de quinze ans par ses excès et son aveugle-
ment. L'histoire des négociations de loute cette époque , commencée par la
demande d'évacualion du territoire français , finit par la notification de la
conquête d'Alger, faite au moment où le gouvernement de Charles X expirait
«.'ans les efforts débiles d'une tentative de despotisme. <Jue la restauration n'a-
t -elle négocié au dedans avec la même loyauté qu'elle l'a fait au dehors! Mais
il élail dans sa destinée de ne pouvoir soutenir la lutte et de ne pouvoir l'évi-
ter, celle lutte où elle devait périr. Quoi de surprenant:' N'avons-nous pas vu
le pouvoir actuel , né de la volonté nationale, en danger île mort . dans une
298 RÉFLEXIONS POLITIQUES.
lutte heureusement finie , et où les titres qu'il porte au front n'ont pas été de
trop pour le protéger? Qu'était-ce donc que les dangers de la restauration,
qui avait à combattre et le parti exagéré qu'on a vaincu en 1851, et le parti
modéré qui a triomphé en 18ô0?
§ H.
Quelle tendance se manifesta en France peu de temps après la révolution de
juillet . quand elle se trouva dominée par un parti violent qui rêvait de nou-
veau la conquête du monde? Est-il besoin de le dire? Ne vit-on pas la nation
presque entière se lever en quelque sorte pour réclamer l'ordre et la modéra-
tion dans son gouvernement? Dès que Casimir Périer, aidé de M. Thiers, de
M. Guizot et de tous les hommes éminenls qui ont figuré depuis dans les con-
seils du cabinet du 11 octobre, eut déployé sa bannière, toutes les forces so-
ciales du pays ne vinrent-elles pas se resserrer autour de lui, et ne vit-il pas
accourir à l'instant l'immense majorité des deux chambres pour partager avec
lui les amertumes et les dangers de sa tâche? On ne chercha pas longtemps
cette majorité, elle se rallia instantanément à la profession de foi ministérielle
que prononça le chef du cabinet dans la chambre des députés. Or se rappelle-
t on bien ce qu'était cette profession de foi du ministère du lô mars? Le minis-
tère précédent s'était retiré par un excès de susceptibilité constitutionnelle , et ,
disons-le sans crainte, nous qui ne professons aucune sympathie pour les prin-
cipes qui dirigeaient ce cabinet, cette susceptibilité venait peut-être du désir
de dissimuler les embarras que lui causait sa faiblesse et qui nécessitaient la
retraite de cette administration. Toujours est-il que dès lors commencèrent à
s'élever les préventions qu'on n'a cessé depuis de répandre sous le nom de
« gouvernement personnel. » La déclaration du 18 mars 1851 fut très-explicite
à cet égard, et les premières paroles de Casimir Périer dans la chambre des
députés furent celles-ci : « Le ministère s'est formé d'une manière toute con-
stitutionnelle; il prendra sa force dans sa responsabilité même. Toutes ses
propositions, toutes ses mesures seront l'expression d'une délibération indé-
pendante, d'une volonté commune. Le jour où cette harmonie cesserait serait
celui de la dissolution. » A-t-on ouï dire que le parti conservateur ait été
offensé de ces paroles qui définissent si bien le caractère de la responsabilité
ministérielle? les trouva-t-il offensantes pour le trône, et Casimir Périer fut-il
regardé comme un dictateur qui venait limiter ou violer les prérogatives que
la Charte constitutionnelle à attachées à la couronne?
Dans cette mémorable séance où furent jetées , on peut le dire, les bases de
la paix publique qui règne en Europe depuis neuf ans, en même temps qu'il
proclamait la nécessité de l'accord de toutes les parties de l'administration, et
de l'obéissance absolue des fonctionnaires, qui, disait-il, devaient servir le
:;ouvernement dans le sens de ses desseins, le ministère du 13 mars se hâtait
• le linir à l'Europe un langage modéré, mais clair, mais ferme, où il posait les
limites de celle nouvelle révolution, qui avait eu pour premier résultat le res-
serrement inslanlané du faisceau de tous les États qui formaient la sainte
alliant e , sauf l'Angleterre , qui s'en était séparée depuis le ministère de ML Can-
RÉFLEXIONS POLITIQUES.
ning. « Le principe de la révolution de juillet , disait-il , et par conséquent du
gouvernement qui en dérive, ce n'est pas l'insurrection; le principe delà révo-
lution de juillet, c'est la résistance à l'agression du pouvoir. Le respect de la
foi jurée , le respect du droit , voilà le principe du gouvernement que celte ré-
volution a fondé. » Le respect du droit, ce principe habilement déduit de la
condamnation prononcée contre le parjure de Charles X, le respect du droit
disait tout. Ce mot consacrait tout l'état social de l'Europe, fondé sur des traités
que la France avait signés; aussi le ministère du 13 mars se montrait-il tout à
fait logique quand il ajoutait : « La violence ne doit être, ni au dedans ni au
dehors, le principe de notre gouvernement. Au dedans tout appel à la force,
au dehors toute provocation à l'insurrection populaire est une violence de son
principe. « Et il ramenait, sinon la confiance, du moins le calme dans les
cabinets étrangers, quand il disait encore : « La politique étrangère se lie à la
politique intérieure Pour l'une et l'autre , le mal et le remède sont les mêmes.
Le mal, c'est encore la défiance. On voudrait amener la France à se défier de
l'Europe . et l'on cherche à répandre que l'Europe se défie de notre révolution. «
Suivait l'assurance que le gouvernement respecterait les droits de tous les au-
tres gouvernements, qu'il soutiendrait partout par ses négociations le principe
de non-intervention, mais qu'il ne prendrait les armes et ne laisserait verser
le sang français que pour défendre les intérêts ou la dignité de la France.
Les cabinets, ainsi que tout ce qui constitue les gouvernements étrangers ,
applaudirent à celte déclaration du ministère du 13 mars, qui rassurait l'Eu-
rope, effrayée des débuts de la révolution de 18-30. Ainsi, pour la première fois
depuis celte révolution , l'assentiment de la majorité libérale du pays se trouva
avoir de l'écho au dehors dans les sphères les plus élevées. Ainsi également,
sans faire aucune concession, car la profession de foi faite le 13 mars renfer-
mait aussi ces paroles : « Nous voudrions et ferions la guerre si la sûreté ou
l'honneur de la France était en péril, car la liberté aussi serait menacée ; »
sans concession aucune, disons-nous, la révolution de juillet excitait une
sorte de sympathie parmi ses ennemis les plus déclarés, et le gouvernement
de Louis-Philippe se trouva ce jour-là réellement reconnu par les puissances.
On voudra bien remarquer que si nous insistons sur cette circonstance; ce
n'est pas que nous fassions dépendre l'existence de la France constitutionnelle
delà volonté des États absolus de l'Europe, mais c'est qu'elle annonce un véri-
table progrès dans les idées de ces gouvernements, progrès qui doit en faire
.supposer de plus grands encore parmi les populations qu'ils dirigent.
L'Europe et la majorité conservatrice approuvaient donc déjà en 1831 les
idées du 13 mars, et nous venons de voir quelles furent ces idées : la respon-
sabilité ministérielle dans toute sa réalité, le gouvernement remis aux mains
des ministres, l'indépendance des peuples soutenue par les négociations, la
liberté et la dignité de la France défendues au besoin par les armes. Nous
montrerons tout à l'heure que depuis celle époque l'Europe a fait de nouveaux
progrès dans celle voie. Le parti conservateur aurait-il reculé ?
Nous avons eu dessein de montrer, par les réflexions qui précèdent, que
l'Europe vil sous deux influences, donl l'une nous est contraire, landis que
l'autre nous est propice : nous voulons parler de l'effet matériel du congrès de
300 RÉFLEXIONS POLITIQUES.
Vienne et des conséquences du progrès social qui a lieu en Europe depuis la
promulgation de ce traité. Quelle secousse eût éprouvée l'Europe, à quel hasard
eussent été remises ses destinées, si les traités de 1815 eussent été reniés
en 1830 par la France , comme le demandait l'opposition? Qui oserait soutenir
que le progrès social de l'Europe eût été accéléré si la France avait alors ré-
clamé ou même repris les limites du Rhin, tenté de vive force la démolition
des forteresses belges , et mis nos soldats au service de toutes les insurrec-
tions? Au lieu de cela, qu'est-il arrivé? La partie des actes du congrès de
Vienne qui n'est pas empreinte de l'esprit de justice, et qui n'a pas été conçue
dans les principes d'une politique haute et généreuse, s'affaisse chaque jour
et se détruit peu à peu. II est vrai que les altérations que le temps fait subir à
ces actes se font aussi quelquefois au détriment des peuples ; mais la force qui
résultait de l'ensemble de ces actes ne disparaît pas moins. La Pologne, l'Es-
pagne , le Portugal , la fondation du royaume de Belgique , et surtout le fait du
traité de la quadruple alliance signé entre une puissance qui a joué un grand
rôle au congrès de Vienne, une puissance qui n'y figurait en quelque sorte que
comme accusée , et appelée pour répondre aux réclamations de toutes les au-
tres, et deux États qui n'y ont pris place qu'en seconde ligne ; quelles impor-
tantes déviations des actes de 1814 et de 1815 ! Un jour donc, quand les choses
auront pris d'elles-mêmes quelque équilibre, quand les intérêts froissés par les
événements successifs chercheront une place nouvelle dans l'association euro-
péenne, il arrivera que, sans une de ces longues guerres auxquelles il a toujours
fallu en venir pour amener les grandes assemblées réparatrices, sans secousse,
on se mettra à régler de nouveau le droit public européen où s'introduisent
successivement tant d'éléments qui n'y figuraient pas. Or il est bien permis de
prévoir l'importance du rôle qui reviendra à la France en pareil cas, si elle
sait conserver et faire valoir la situation qu'elle a prise et gardée depuis le
13 mars 1851.
Demander l'anéantissement des actes de Vienne et la rupture des déplorables
traités de 1815 , c'était donc vouloir rompre un ensemble de rapports existants
qu'il eût fallu remplacer aussitôt , soit en faisant reconnaître son droit ou ses
prétentions par la guerre, moyen toujours hasardeux, soit en appelant, s'il se
pouvait , les États de l'Europe à une conférence générale où, pacifiquement,
on n'était pas en mesure de jouer un rôle. En un mot, la gauche voulait ,
en 1850 et 1831 , renverser à la fois la charte de la France et la charte de l'Eu-
rope; et raisonnablement , si on pouvait modifier en peu d'heures la constitu-
tion qui nous régissait , c'était de l'aveuglement que vouloir exercer ce même
droit sur la constitution d'État consentie par vingt peuples différents.
La France n'a pas à jouer ce rôle; ses intérêts ne le commandent pas. Elle
est assez forte pour cire modérée, et, dans sa situation , la modération ajoute
encore à sa force. L'Europe le sait bien, et ceux de ses gouvernants qui ont
une véritable perspicacité ne s'alarmeront pour leur influence qu'en nous
voyant dans les voies de la modération.
RÉFLEXIONS POLITIQUES. 301
S m.
Le caractère delà révolution de 1830 est avant tout d'être légale. Ce carac-
tère éclata surtout à l'époque du ministère du 13 mars, qui a fait une résis-
tance si vigoureuse et qui a livré aux partis un combat acharné sans avoir eu
besoin de demander du secours à la puissance législative. Le ministère qui lui
succéda continua la lutte sans reculer ; les hommes éminents qui avaient com-
battu avec Casimir Périer dans la chambre prirent le pouvoir et s'en servirent
avec force. Mais soit qu'ils eussent repris courage à la mort de Casimir Périer,
soit qu'ils voulussent tenter le dernier effort du désespoir, les partis extrêmes
se montrèrent plus audacieux, et les armes du 15 mars ne suffirent déjà plus
au 11 octobre. Les partis furent décimés, et il resta de la lutte l'antécédent de
l'état de siège et les lois de septembre , lois rigoureuses, mais utiles, qui dor-
ment en quelque sorte aujourd'hui, par une sorte d'indulgence tacite, et res-
tent sous la main du pouvoir comme des armes sûres qu'on lient prêtes pour le
jour du combat. Les partis furent vaincus, et l'Europe continua de rendre
hommage à la force et à l'énergie des ministres de juillet; cependant elle était
alarmée de ce conflit terrible et de cetle bataille sans fin , car elle avait vu plus
d'une fois ceux qui guerroient sans cesse trouver la défaite au bout de longues
victoires.
Le temps a dissipé une partie de ces alarmes. Après quelques essais infruc-
tueux de conciliation et de transaction , après le temps d'arrêt du 22 février,
où se forma un ministère qu'on donnait déjà dans ce temps-là comme le minis-
tère Martignacde la révolution de juillet, et qui n'a été suivi que de la faible
réaction du 6 septembre, lout semblait disposé pour la pacification au dehors
et au dedans. Qui donc a pu ainsi réunir les partis presque dissipés devant la
majorité qui salua la venue du ministère du 15 avril? A cette époque, ne vit-on
pas la gauche modérée soutenir le ministère qui venait de donner l'amnistie
devant laquelle avaient reculé ses prédécesseurs, et la droite reconnaître, par
ses manifestations publiques de modération, qu'elle avait peut-êlre eu le tort
de conserver au delà de la lutte elle-même l'irritation que donnent toujours
les luttes violentes? A nos yeux, les succès de l'administration du 15 avril,
lors de sa venue , tenaient à ce qu'elle semblait vouloir prouver à la France
que l'esprit de conciliation est propre à produire l'ordre en certains temps,
comme en d'autres la force et l'énergie seules assurent l'obéissance ; et elle fut
accueillie avec joie, parce qu'après les rudes nécessités du H octobre et l'esprit
rigoureux du G septembre, on était bien aise de voir que les formes modérées
pouvaient servir à la défense et au maintien des idées modérées. Nous sommes
un peu mobiles, et la nouveauté de ce spectacle charma le monde politique
pendant quelque temps. Il y eut alors un moment de véritable calme. De leur
côté, les cabinets de l'Europe avaient vu avec quelque inquiétude la dissolution
du ministère du G septembre et la tendance dans laquelle se faisait le remanie-
ment du 15 avril. On pensait à Vienne, ù Berlin, à Londres même peut-êlre,
que le système de l'intimidation était le meilleur et le plus sur à suivit; en
France. C'est ainsi qu'on avait pensé là , du temps de Charles X , que le minis-
tome n. ljl
302 RÉFLEXIONS POLITIQUES.
tère du prince dfc Polignac était réellement le seul qui convint dans l'état où
se trouvait alors l'esprit public parmi nous. L'ordre et la paix , la prospérité,
qui régnèrent alors , désabusèrent l'Europe , et elle dut d'autant plus être frap-
pée des résultats d'un système conciliant et libéral , qu'elle voyait la France
pacifiée et profondément occupée de ses intérêts matériels au moment même
où , au Nord et au Midi, une certaine agitation sociale se manifestait en Europe.
En Espagne, dans les provinces rhénanes, dans le Luxembourg et dans la
Hollande, les esprits étaient animés et les masses prêtes à se soulever, tandis
que la France, ce volcan qui effrayait les princes de l'Europe et faisait dire à
l'un d'eux qu'il fallait le cerner et le laisser se dévorer lui-même, la France
donnait l'exemple de la tranquillité et du respect pour la paix publique.
Nous avons été partisans de l'administration du 15 avril, parce qu'elle a
fait succéder à un système rigoureux et intimidateur un système d'indulgence
et de conciliation , parce qu'elle a donné l'amnistie et signalé son passage par
deux actes honorables pour la France, la seconde expédition de Constantine
et la prise de Saint-Jean d'Ulloa, mais surtout parce qu'elle avait su remplacer
un état de choses précaire par le temps de calme et de tranquillité dont nous
parlions , et parce qu'elle avait mis fin à une sombre époque où la sécurité
des jours du roi était sans cesse en péril. Fidèles à nos convictions , on nous a
vus défendre les actes de ce cabinet contre l'administration à la fois nulle et
réactionnaire qui sortit de la fatale émeute du 12 mai. Ce ministère , né d'une
coalition où toutes les opinions, même les plus extrêmes, avaient été admises,
semblait n'avoir été créé qu'en vue d'assouvir des haines individuelles et de
satisfaire des penchants personnels. On ne peut dire que la France et l'Europe
se soient émues ou alarmées de l'existence de ce ministère, qui, sans ses fau-
tes, serait déjà tombé dans l'oubli le plus profond , car on en est encore à se
demander quelle pensée y présida et quelle fut sa direction politique. Ce n'est
plus l'heure de blâmer la coalition qui se forma contre le ministère du 15 avril,
aujourd'hui surtout que son plus fâcheux résultat se trouve supprimé par le
vote de la chambre sur la dotation, acte qui a malheureusement frappé plus
haut que l'administration à laquelle il a mis fin. La coalition a été, après tout,
un fait important , et les faits , bons ou mauvais , ont en politique une valeur
qu'on ne peut leur contester et des conséquences qu'il faut admettre. Or la
conséquence de la dernière coalition a été de diminuer dans les élections la
majorité qui soutenait le ministère du 15 avril, et de renforcer les différentes
minorités qui s'étaient réunies dans le but de créer une nouvelle administra-
lion. De même que le ministère du 15 avril avait dû marcher vers les idées du
centre gauche qui étaient en discrédit dans le cabinet du 6 septembre, de
même le ministère sorti des élections de 1838 ne pouvait guère éviter une pa-
reille tendance. Tout l'obligeait, en quelque sorte, pour nous servir d'une
image tirée de la méthode mathématique . tout l'obligeait à être au 15 avril ce
que le 15 avril avait été au G septembre. C'était aux restes encore puissants
des 221 d'affaiblir le plus qu'il se pouvait cette tendance , et l'accomplissement
de celte tâche ne devait pas offrir de grands obstacles, si l'on veut bien < onsi-
dérer la nature des éléments dont se foi nia le ministère du 19 mai. L'embarras
fut grand toutefois, car, lorsqu'on se mil à vouloir modifier le programme de
RÉFLEXIONS POLITIQUES. 503
ce ministère de gauche où figuraient toutes les nuances d'opinions, il se trouva
qu'il n'avait pas de programme , et qu'il vivait au hasard , obéissant en aveu-
gle à son antipathie pour certains hommes , ainsi qu'à sa prédilection et à ses
antécédents de protection pour quelques autres. On peut caractériser à peu
près toutes les administrations qui se sont succédé en France depuis vingl-
cinq ans , en disant que les unes ont marché en avant , et c'est le petit nombre,
tandis que les autres ont rétrogradé rapidement, ou fait quelques pas en ar-
rière; mais, quant au ministère du 12 mai, il a erré çà et là , et n'a pas fait
avancer ni reculer une seule question politique. C'est le plus bel éloge qu'on
puisse en faire, et s'il a laissé périr presque sans ressource l'alliance anglaise par
l'activité fanfaronne de ses incertitudes dans l'affaire d'Orient, s'il a contribué
ainsi à l'isolement de la France, c'est assurément un fait indépendant de sa
volonté, car cette volonté était bien de rester inerte. Malheureusement, ce
goût presque forcé d'inertie était compliqué d'une autre tendance qui ne méri-
terait pas d'être examinée aujourd'hui , si elle touchait à la naissance du mi-
nistère actuel , et ne motivait pour ainsi dire sa nécessité.
11 y a dans un livre publié récemment en Allemagne, et conçu dans l'esprit
le plus hostile à la France, un passage où l'on définit cependant avec quelque
vérité la nature et les effets de l'opposition radicale ou ultra-démocratique ,
comme on voudra la nommer. Selon le publiciste étranger, dont l'ouvrage a
fait une grande sensation , le véritable esprit démocratique manque totalement
en France, et il assure que les différentes phases de notre première révolution
ont démontré la vérité de cette assertion jusqu'à l'évidence. Le sombre et ri-
goureux esprit de nivellement qui s'emparerait de l'Allemagne si elle en venait
à regarder une révolution comme une nécessité de l'amélioration de sa vie
sociale, cet esprit (nous continuons de citer l'écrivain allemand), cet esprit
n'a jamais été compris par le peuple français , et il l'a méconnu particulière-
ment chaque fois qu'il a décrété que la liberté et l'égalité seraient les bases de
son organisation. Un certain esprit d'aristocratie, une soif ardente de la
gloire, de l'honneur, des distinctions , du rang, du pouvoir, n'ont jamais
cessé d'animer la France; et avec ces qualités on peut arriver à fonder tout,
hormis l'empire de l'égalité. Plus le parti radical s'efforcera de s'allier étroi-
tement à la masse populaire et de vivre dans son sein, plus les instincts aris-
tocratiques , c'est-à-dire le besoin de s'élever et de dominer, s'y manifesteront
rapidement. C'est pourquoi ce parti s'est approprié la révolution comme une
chose à lui personnelle , dont il faut profiter et profiter seul. C'est ainsi qu'en
lui marchent, par voies différentes , les individus , les séries, les sections, les
comités et les directeurs. Ici la division des forces annonce aussi la division
des moyens et des pensées, et cette division du parti radical , qui s'explique
par l'histoire très-analogue des partis violents dans la première révolution ,
tient un peu également aux différentes phases de sa fortune. Quiconque a suivi
avec quelque attention l'existence du parti radical depuis 1830, a dû être
frappé, in effet, du passage rapide et fréquent de sa puissance à une impuis-
sance absolue, de l'activité de son influence à un étal de nullité morale et de
discrédit dans le pays. Ses adversaires l'ont vu quelquefois apparaître comme
un ensemble, comme un corps , qu'on surprenait en armes sur la place pu-
304 RÉFLEXIONS POLITIQUES.
blique; puis, quand on l'avait vaincu , quand la loi l'avait frappé et relégué
dans les cachots, on le voyait encore s'agiter comme une ombre, se manifester
ailleurs sous mille apparences diverses, et bientôt d'autres faits apprenaient
au monde que la propagande et le radicalisme ne consentaient pas, même
après leur défaite , à se renfermer dans leurs théories. En suivant plus atten-
tivement la marche du parti extrême de la révolution , on voit que ce n'est ni
son état antérieur, ni le plus ou moins de découragement qu'il éprouve qui
terminent ses phrases d'activité ou de décadence, mais les changements suc-
cessifs qui ont lieu dans le pouvoir. On peut dire que le parti exagéré de la
gauche exprime , quand il agit, la négation des forces sociales et gouverne-
mentales. C'est l'aiguille qui marque le trouble , le désaccord et l'énervement
qui régnent dans cette sphère ; mais dès que ce parti prétend passer à une ac-
tion plus positive, se présenter comme une manifestation républicaine, con-
sulaire ou constitutionnelle , son pied ne louche plus le sol qui est à lui, il
perd à la fois l'équilibre, l'énergie, la force, et devient ainsi plus facile à
combattre. Transformée en architecte (c'est le publiciste étranger qui parle),
transformée en architecte, la gauche pure n'est qu'un personnage comique,
une véritable caricature; mais comme puissance destructive, c'est l'ennemi le
plus redoutable de toutes les institution qui n'ont pas leurs racines dans les
mœurs et l'opinion nationales.
II y a du vrai et du faux dans cette définition de la gauche pure. Laissons ce
qui est faux; mais c'est une observation pleine de justesse que celle qui a été
faite, par l'écrivain étranger, de la coïncidence des transformations du parti
radical et des modifications diverses du pouvoir. Au début de la révolution,
toutes sortes de sentiments se mêlaient aux idées révolutionnaires : le sort de
la nation belge tout entière en question, l'Italie persécutée avec une froide et
systématique cruauté, la Pologne inondée de sang, l'Espagne, le Portugal,
couverts d'échafauds ; c'étaient là des pensées à remuer tous les cœurs, et
l'esprit de radicalisme et de propagande s'y glissait souvent à leur insu, sous
le voile de la compassion. La gauche pure eut alors ce qu'on pouvait appeler
une de ses époques morales , quoique l'émeute en fût quelquefois la traduc-
tion. Ce fut aussi par les forces morales que la combattit principalement le
ministère du lômars, et l'on vit les plus hautes intelligences du pays faire
taire leurs désaccords d'opinion , pour s'unir dans cette grande et noble tâche.
Au 11 octobre, toutes les illusions qui pouvaient encore entraîner les esprits
abusés vers l'extrême gauche, étaient déjà dissipées. Le parti intermédiaire
s'augmenta considérablement. La gauche même se divisa en deux nuances, et
le parti extra-parlementaire , se voyant isolé , tenta son effort le plus désespéré
dans les journées de juin. Cette manifestation toute brutale appelait, qu'on
nous passe le mot , un pouvoir un peu semblable pour la réprimer. Les forces
intellectuelles qui résidaient dans le gouvernement s'effacèrenl devant la force
matérielle qui y figurait, et ce fut alors qu'une ancienne vérité éclata On vit
que la fermeté d'esprit est bien distincte de l'habitude des périls , et que ce ne
sont pas les hommes les plus exercés aux combats qui montrent le plus de
sang-froid eJ de vigueur dans les dangers politiques. Les collègues du maréchal
Soull en appelèrent a sa vieille expérience militaire, et accordèrent l'état de siège
RÉFLEXIONS POLITIQUES. 30§
aux exigences urgentes de la situation. Au 15 avril , l'amnistie fit rentrer le parti
radical dans l'étal de prostration où le jettent les mesures généreuses soute-
nues par la force, en même temps qu'elles sont prises avec opportunité, et il
ne dut qu'à l'avènement de la coalition, c'est-à-dire à des forces qui n'étaient
pas à lui, et dont il ne pouvait disposer, même momentanément, la chute de
l'administration qui avait annulé l'effet de ses prédications , et désarmé le bras
de ses adhérents les plus coupables.
L'échauffourée du 1C2 mai, celte dernière prise d'armes qui nous préservera
peut-être désormais des longues crises ministérielles , ramena la force mili-
taire au pouvoir sous la forme du maréchal Soult ; et, dans le tumulte, dans
l'effroi de cette journée, le vieux guerrier se trouva avoir conquis deux porte-
feuilles au lieu de celui que lui assurait de droit le caractère tout spécial de ses
antécédents. La chambre, lasse d'une longue crise, ratifia en murmurant la
composition de ce cabinet, où le centre droit croyait trouver quelques motifs
de sécurité dans la glorieuse épée du maréchal, qu'il voyait tournée contre
l'émeute. Mais ce cri d'un parti aux abois, cette émeute qui avait profilé d'une
lacune dans le pouvoir pour troubler la cité, témoignaient par là même de la
décadence et de l'anéantissement des factions qui osaient autrefois combattre
le pouvoir en face; et, sans répression violente, sans efforts, sans mesures ri-
goureuses , l'ordre légal . à peine suspendu pendant un jour, reprit son cours
ordinaire. L'Europe diplomatique elle-même, qui prend si exactement note et
avantage de nos embarras intérieurs, fit à peine attention à cet essai de révo-
lution par escalade, et le ministère du maréchal Soult, né l'épée à la main,
se trouva le lendemain de son installation vis-à-vis des partis qui n'apparais-
saient que dans la presse et dans l'enceinte parlementaire, seul lieu où l'illustre
maréchal ne s'est jamais montré en héros. Or, dès qu'on se trouvait avoir
devant soi l'esprit et non le corps du parti radical, la discussion et non l'émeute,
dès qu'il ne fut plus question de se mettre en campagne contre l'ennemi, et
d'aller à lui comme saint George attaquant la dragon, le ministère du maré-
chal Soult, où figuraient près de lui quelques hommes d'un talent véritable,
mais qui étaient pour la plupart nouveaux venus dans la direction des affaires,
devint insuffisant pour la lâche qu'il avait à remplir; et cette tâche devait re-
venir de droit à M. Mole, à M. Guizot ou à M. Thiers.
On s'est étonné de la chyle subite et silencieuse du ministère du 12 mai.
Depuis le commencement de la session, la chambre se prêtait avec complaisance
à toutes les exigences delà situation. Elle sentait bien que le ministère n'avait
pas de vie par lui-même, et qu'il n'était qu'un ensemble de négations, et
comme un essai qui tendait à prouver au pays qu'on pouvait le gouverner sans
les hommes influents, sans les chefs des différents partis politiques, si toutefois
cette pensée n'allait pas plus loin, et n'excluait pas les partis eux-mêmes de la
participation aux affaires. Que vit-on alors? Les influences réelles qui domi-
nent les différentes opinions n'étant pas dans le pouvoir, et ne s'excrçant pas
de ce centre sur les masses, la force et l'influence agirent du dehors sur le
pouvoir, et le dirigèrent presque à son insu. Parmi les principaux griefs énoncés
dans la coalition contre le cabinet du 1S avril, on alléguait surtout que les
sommités de la chambre élective ne s'y trouva ienl pas représentées. Cela est
506 RÉFLEXIONS POLITIQUES.
vrai ; mais le ministère du 15 avril avail arboré un drapeau qui lui appartenait
en propre : il était parti de l'amnistie, cette mesure politique longtemps dif-
férée pur quelques-uns de ses adversaires, et entièrement repousséepar d'autres.
Le drapeau était bien ou mal défendu, soutenu par des mains plus ou moins
fortes; mais enfin il y avait un drapeau, tandis que le ministère du 12 mai
n'avait pas de drapeau, et a, jusqu'à présent même, laissé en blanc sa devise.
C'était une singulière situation que celle de ce cabinet qui prétendait sortir
d'une nuance de la chambre où M. Thiers occupait le premier rang, et qui
n'avait au fond d'autre programme que l'exclusion de M. Thiers! Et c'est ici
qu'il faut reconnaître la force puissanle des choses et le néant profond qui
résulte d'une fausse situation. Le ministère parlementaire formé le 12 mai était,
en quelque sorte, annulé par deux influences : celle du trône, influence bien
légitime, qui modifia bientôt ce qu'il y avail de contraire à l'esprit de gouver-
nement dans quelques membres de ce cabinet, et l'influence de l'homme qui
en était exclu, et qui jouait , pour ainsi dire, par son absence, le principal
rôle dans les conseils. Il nous semble que nous nous faisons comprendre , et
qu'il est facile de s'expliquer la marche que suivit le gouvernement dans ces
neuf mois de transition que dura l'enfantement du ministère actuel. Le gouver-
nement se faisait par secousses, comme dans l'affaire d'Orient, où, ainsi que
nous le montrerons tout à l'heure, on passa subitement d'un chaleureux intérêt
pour la Porte à la défense active du pacha. A chaque question, les ministres se
demandaient intérieurement ce qu'en diraient M. Thiers et son parti dans la
session suivante, et on prenait courage à marcher souvent au delà des bornes
que marquait la prudence, dans la crainte d'être dépassé par celui qu'on vou-
lait écarter, tout en parodiant ses vues et ses principes. Singulier rôle pour un
gouvernement qui imitait ainsi ceux qui se jettent élourdiment en tète d'une
émeute, et que d'autres poussent en avant ! La couronne n'avait donc devant
elle dans le conseil que des intermédiaires, et il se pourrait que dans son admi-
rable sagacité, et dans le sentiment de sa force, elle eût quelquefois secrète-
ment préféré avoir affaire au centre gauche lui-même qu'à des représentants
munis de pouvoirs si irréguliers.
En outre le ministère du 12 mai n'était pas un rempart contre les principes
de la gauche, dont, pour notre part , nous ne sommes guère effrayés, car le
ministère se prétendait issu de la gauche, et comptait bien gouverner avec son
concours. Or qu'est-ce qu'un ministère qui inquiète le parti conservateur et
qui n'apporte pas l'appui du parti opposé? La majorité du 15 avril était dé-
truite, le premier résultat des élections avait été la chute de ce ministère, et
l'on aura beau dire que la majorité opposante se formait de plusieurs mino-
rités ; encore fallait-il composer avec elles, les réunir dans un but possible,
les contenir, les diriger, pour opérer une action gouvernementale quelconque,
et le ministère du 12 mai en était incapable. On a comparé la gauche à un
cheval fougueux; c'était donc au meilleur cavalier à le conduire , et nous n'a-
vons jamais entendu dire qu'en pareil cas il soit bon de recourir à des mains
<h biles ou inexpérimentées. La gauche , le centre gauche, le centre droit, ne
sorti après tout que des nuances de la révolution de juillet, île la France telle
qu'elle s'est faite après avoir jeté le frein que lui avait mis ['Europe quand elle
RÉFLEXIONS POLITIQUES. 507
lui imposa le gouvernement de la restauration. Quand celte révolution est mo-
dérée, quand elle ne blesse pas les sentiments nationaux des autres peuples en
demandant la Belgique ou les limites du Rhin , elle a pour elle tous ceux qui
travaillent, tous ceux qui étudient , tous ceux qui produisent, tous ceux qui,
dans le monde entier, éprouvent le besoin d'améliorer leur condition intellec-
tuelle ou sociale. Or, tant que le centre gauche ne sera pas accusé d'apporter
au pouvoir l'esprit de conquête et d'extension, on ne doit pas redouter son
passage aux affaires, même en supposant que M. Thiers soit homme à les li-
vrer à cette nuance d'opinions , même en supposant , contre toute apparence ,
que la connaissance et la pratique des affaires ne modifieraient pas les idées du
centre gauche sur la nature des devoirs d'un gouvernement. Voilà pour la peur
que le centre gauche peut inspirer à l'Europe dans la personne de M. Thiers ,
qui n'est pas encore , que nous sachions , et qui ne sera pas , nous en avons la
confiance, l'exécuteur de ses volontés.
On dira : Les peuples ne sont pas les cabinets , et la France peut avoir de
grands embarras en penchant au delà des limites du 15 avril. Sans doute, à
nos yeux, la meilleure ligne est celle qui ne mène pas vers certaines idées
impraticables de la gauche (idées qui ne laissent pas que d'être nombreuses),
sans toutefois dévier vers celles des idées du côté droit, que nous regardons
comme un peu étroites. Toutefois , le gouvernement représentatif n'est pas un
gouvernement d'immobilité , et les cabinets étrangers ne s'attendent pas à
voir la France plus pétrifiée que n'est l'Angleterre, qui passe des tories aux
whigs modérés et des whigs modérés aux whigs purs , sans se créer des dé-
mêlés avec l'Europe. Mais, s'écrie-t-on , la prépondérance que les cabinets
étrangers s'étaient habitués à voir exercer par la couronne , reçoit une atteinte
par le triomphe de la majorité , où la gauche joue un si grand rôle , et par la
venue d'un cabinet né à la suite du rejet de la dotation. Est-ce qu'on n'a pas
vu récemment , sans crainte pour la solidité du trône de la Grande-Bretagne,
sir Robert Peel et le duc de Wellington , c'est-à-dire ceux qui veulent le plus
la monarchie en ce temps-ci, réduire la dotation proposée pour le prince Al-
bert, et lui refuser la préséance sur les oncles delà reine, c'est-à-dire frapper
la royauté et la rudoyer quand elle ne va pas à leur gré? Est-ce que par ha-
sard l'Europe en serait à une adoration chinoise de la monarchie au point de
prendre l'alarme à l'aspect de quelques boules noires , quand elle a vu récem-
ment encore le souverain qui a fait le plus de sacrifices à la nationalité et au
bien-être de son peuple , le roi de Hollande , forcé par l'opinion d'opter entre
la femme qu'il voulait honorer d'un choix public et le maintien des droits que
lui donne la constitution actuelle du pays? Non , l'Europe n'est pas si pointil-
leuse, et les cabinets ne sont pas aussi exigeants qu'on le pense, dans un
temps où tous les pouvoirs, quelle que soit leur origine el leur nature, sont
obligés de se contenter île peu. N'avons-nous pas vu d'ailleurs, en ce uni est
de cet éternel thème du gouvernement personnel, que le ministère de Casimir
Périer lui-même avait été une réaction contre la prétendue influence constitu-
tionnelle de la couronne? el une réaction contre qui ? contre M. Laffitteetses
collègues, qui avaient, disait alors l'opposition, flécjii sur ce point el com-
promis par leur faiblesse les principes qu'ils professent aujourd'hui avec tanl
308 RÉFLEXIONS POLITIQUES.
d'ardeur ! Nous avons assez souvent et assez vivement débattu contre la
gauche, et dans le sens du parti conservateur, cette question du gouvernement
personnel , pour avoir le droit de ne pas partager les alarmes qu'on répand.
Disons donc que si ceux des cabinets étrangers qui souhaitent vivement une
paix durable , et qui font des vœux pour le maintien de la tranquillité en
France, peuvent être rassurés, c'est justement en voyant cesser de pareils
débats. L'Europe estime et admire le roi , nous sommes heureux de le con-
stater; elle sait , elle dit que , grâce à sa fermeté, à sa persévérance, il a
puissamment contribué à maintenir la paix générale , à rendre courage aux
hommes d'ordre, et à vaincre les passions révolutionnaires. L'Europe recon-
naît qu'aucun des prédécesseurs de Louis-Philippe n'est monté sur le trône
dans des circonstances aussi périlleuses que celles où il s'est trouvé. « L'Eu-
rope, a dit un écrivain politique étranger, qui n'est pas suspect de partialité
pour notre gouvernement ; l'Europe sait ce qu'elle doit au caractère résolu et
persuasif du roi des Français , à sa constance , à la marche sage et réfléchie
de son esprit ; l'Europe connaît aussi les dangers que lui a fait courir le
manque de prévision politique de la dynastie déchue, et ce que disent les ra-
dicaux ou les légitimistes irrités n'affaiblira en rien, aux yeux de la génération
présente et de l'histoire, le mérite des services que Louis-Philippe a rendus à
la France et à l'Europe en maintenant la paix. A cet égard, ni les sarcasmes
de M. de Cormenin ni les figures de rhétorique de M. Berryer, oubliés aussitôt
qu'accueillis par les esprits légers , n'ont trouvé accès près des hommes poli-
tiques sérieux, et n'ont influé sur le jugement des hommes d'État. »
Ne soyons pas plus royalistes que le roi , qui a dit un mot digne de sa sa-
gesse en déclarant qu'il est le roi de la majorité. Sans doute on n'est pas roi
sans craindre les révolutions et les bouleversements , que craignent bien aussi
un peu les peuples ; mais quand on a formé sa sagesse et son expérience de la
fréquentation de toutes les classes de le société, quand on a observé quinze
ans , près du trône , les fautes de ceux qui l'ont occupé , on ne saurait se trom-
per comme le fit Charles X , et prendre un revirement politique pour une révo-
lution. Une commotion sérieuse ne pourrait avoir lieu en France que par une
erreur de cette sorte ; mais, Dieu merci , quoi qu'en aient dit les exagérés de
la gauche, il n'y a pas de parti ultra en France , et s'il se formait , il se trou-
verait manquer du seul chef qui pouvait donner le pouvoir de soulever la France
au parti ultra-royaliste de la restauration. Le temps est sceptique d'ailleurs,
et le roi est de son temps. Il sait (pie le gouvernement représentatif se compose
d'expériences, et qu'il est constitué de manière que les correctifs naissent des
fautes mêmes de l'administration. Si le ministère actuel adopte ce qu'il y a
d'exagérations et de vues impossibles dans la gauche, la raison publique en
fera bientôt raison.
Heureusement nous n'en sommes pas là. Qu'a fait la gauche depuis l'avénc-
ment de ce ministère, et en quoi le cabinet a-l-il pactisé avec elle? Assurément,
si la gauche se montre assez raisonnable pour voter les fonds secrets, les pro-
jets de loi d'utilité publique dont elle avait hésité a reconnaître l'importance
sous le cabinet du 15 avril; si elle se contente dans un temps indéterminé,
d'une simple modification des lois de septembre en ce qui lient à Ja définition
RÉFLEXIONS POLITIQUES. 309
de l'attentat , et de quelques emplois donnés à ses membres qui reconnaîtraient
les nécessités gouvernementales, ces rapports bienveillants de la gauche et du
ministère ne peuvent nuire à la prospérité du pays, bien au contraire, et nous
ne voyons pas que le parti conservateur, la France ou l'Europe, aient lieu de
s'en alarmer. Que si la gauche voulait, sans autre nécessité que ses préten-
tions , la dissolution de la chambre, la réforme immédiate et absolue du sys-
tème électoral , le remplacement de tous les fonctionnaires qui n'ont pas pris
part à la coalition, et l'introduction des siens dans toutes les places inférieures,
dans les emplois municipaux, peuplés d'hommes modestes et modérés, étran-
gers aux mouvements de la politique, oh! alors il serait temps de combattre
le ministère qui donnerait les mains à de pareils changements , et de l'arrêter
dans ses desseins. Mais la déclaration faite par le ministère dans la chambre
des députés , le 24 mars , n'annonce rien de pareil , et , quant à ses actes , on
avouera qu'il serait injuste décrier haro sur un cabinet sorti de l'opposition,
qui, en présence de toute une hiérarchie de fonctionnaires dont la bienveil-
lance pour lui est au moins douteuse, loin d'opérer une réaction administrative,
s'est contenté d'observer ses agents , afin de ne frapper qu'avec certitude et
justice ceux qui mettraient obstacle à la marche du pouvoir, et n'a encore pré-
senté d'autres projets de loi qu'une mesure favorable aux chemins de fer et à
d'autres travaux d'utilité publique.
Mais le ministère a déclaré qu'il souffrirait la réforme des lois de septembre
en ce qui touche au jury! Les lois de septembre, dont nous souhaiterions,
nous, le maintien intégral dans l'intérêt même de la presse, sont un drapeau
qui fut levé dans un moment critique. Après la révolution de juillet, la presse
s'était établie sur les marches du trône; elle les gravissait sans cesse pour y
porter ses sommations ; la législation de septembre fut un coup de canon tiré
sur les plus hardis. Les blessés sont morts, le monde a marché, et la presse a
repris à peu près son allure, sans se hasarder toutefois à attaquer si ouverte-
ment ce que la constitution et l'intérêt général commandent de respecter.
L'arme est restée au pied du trône et devant les institutions, il est vrai; mais
s'en sert-on réellement dans ces temps plus calmes? Exécute-l-on sévèrement
les lois de septembre? Telles qu'on les applique aujourd'hui, elles ne suffiraient
pas dans un temps de troubles, et le ministère du 1er mars, qui n'aimerait,
sans doute , pas plus qu'un autre à se désarmer, sait bien qu'il n'affaiblira pas
le gouvernement en remettant une partie des délits de la presse au jugement
du jury.
S IV.
Revenons aux cabinets de l'Europe. On n'a pas espéré , sans doute, (pie
l'Europe absolue tendrait les bras au gouvernement de juillet, et nous avons
rappelé plus haut que son mauvais vouloir à l'égard de la France, révolution"
naire ou non , ne date pas d'hier. Nous avons montré tout à l'heure quelle a élé
son attitude depuis cinquante ans. On l'a vue :
Alliée tout entière, à Augsbourg et en 1701, contre le roi de France;
510 RÉFLEXIONS POLITIQUES.
Alliée de nouveau , en 1790, contre la révolution française, c'est-à-dire
contre la France elle-même;
Réunie encore, en 1815, contre le souverain de la France, mais déclarant
en même temps qu'elle combattait contre Napoléon et non contre la France,
et qu'elle désirait plutôt voir la France grande, forte et heureuse, parce que
la puissance française est une des bases de l'édifice social de l'Europe (1).
On voit ensuite l'Europe revenir sur cette déclaration et menacer la France
des projets les plus sinistres , quand les idées de propagande y apparaissent
avec le général Lafayette et le parti qui força Napoléon à abdiquer, sans s'ex-
pliquer sur la réserve faite par lui en faveur de son fils.
On la revoit bientôt alliée avec Louis XVIII et Charles X, parce que leurs
principes de gouvernement étaient hostiles à ceux de la majorité de la France.
Elle se réunit plus étroitement que jamais contre la France, en 1850 , et ne
tarde pas, cependant, à se montrer satisfaite du ministère de Casimir Périer.
Ensuite elle fait des vœux pour le maintien du cabinet du 6 septembre , et ac-
compagne de ses regrets la retraite du ministère du 15 avril.
Et, aujourd'hui, par un autre genre de sollicitude pour la paix générale,
l'Europe monarchique considérant la nature des débals politiques qui ont eu
lieu en France depuis un an , débats où se trouvait étrangement mêlé le nom
d'un souverain en qui elle a justement placé sa confiance, l'Europe voit d'un
œil favorable rétablissement d'un ministère dont la seule venue termine ces
dangereuses discussions. Qu'il nous soit donc permis de regarder, avec l'Eu-
rope, comme un fait heureux, la disparition du nom du roi si longtemps mêlé
aux débats politiques, ainsi que l'introduction de ministres capables et spéciaux
dans les principaux départements de l'administration.
L'Europe absolue n'aime évidemment ni la révolution de juillet , ni quelque
révolution libérale que ce soit ; mais dans son éloignement pour ce grand fait
qu'elle peut affaiblir et non détruire, et avec lequel il faut composer depuis
qu'il est devenu un des éléments de l'association européenne , elle montre une
sorle d'impartialité qu'on n'a souvent pas en France. Il est vrai qu'il ne se
Irouve dans les cabinets européens personne qui aspire à un des portefeuilles,
et une situation à peu près désintéressée amène d'ordinaire un jugement calme.
C'est ainsi, nous croyons pouvoir l'affirmer, que le ministère a reçu de plu-
sieurs cabinets étrangers quelques communications qui exciteraient beaucoup
de surprise parmi les esprits un peu exagérés du côté droit, surtout parmi ceux
qui s'attendaient à voir l'Europe mettre ses armées au complet pour parer au
grand événement du 1er mars. A la vue de la marche imprudente du dernier
ministère , le cabinet autrichien , nous le savons , avait jugé le moment favora-
ble pour saper à Paris et à Londres les bases de l'alliance anglo-française, et
M. de Metternich n'avait été que trop bien secondé , à Paris surtout, par le re-
prèsi ntant de l'Autriche. On pouvait donc croire que la présence au départe-
ment des affaires étrangères , et l'avènement à la présidence du conseil . d'un
ministre qui avait hautement désapprouvé l'évacuation d'Ancône , activeraient
encore les démarches du cabinet autrichien. Eh bien ! de même que M. de Mel-
1 Déclaration «les pnissanecs alliée...
RÉFLEXIONS POLITIQUES. 511
ternich était revenu sur ses pas lorsqu'une sorte d'approbation tacite de la po-
liticjiie de la France à l'égard de l'Orient lui avait attiré de vives représenta-
tions de la part de la Russie , de même il a également fait un pas en arrière
quand il a vu quelles perturbations causait déjà en Europe la simple appa-
rence d'une rupture delà France et de l'Angleterre. Depuis vingt-cinq ans que
M. de Metlcrnich maintient le statu quo européen pièce à pièce, il ne se lasse
pas de ressouder et de relier les parties qui s'en détachent, et on ne peut s'em-
pêcher d'admirer l'habileté avec laquelle il se tient en équilibre sur la ligne
étroite qu'il s'est tracée entre la crainte des agrandissements de la Russie et
la terreur que lui inspire l'esprit de la révolution française. Or la destruction
de l'alliance anglo-française remettrait tout en question, l'Europe se verrait
forcée de se constituer sur de nouvelles bases pour effacer les traces laissées
par cette alliance depuis neuf ans ; et dans ce remaniement, que de chances se
présenteraient pour anéantir le statu quo de 1815 , modifié, il est vrai , mais
insensiblement , mais successivement modifié par les événements ! La division
de la France et de l'Angleterre , c'est Conslantinople ouverte à la Russie , et la
conclusion d'un traité entre ces deux dernières puissances, c'est l'anéantisse-
ment de l'Autriche en Orient , en même temps que l'extension de l'influence
slave dans ses provinces héréditaires. Ces réflexions, un peu tardives il est
vrai, ont produit à Vienne l'effet qu'on devait en attendre , et l'accueil fait à
un ministère dont le chef s'est montré si vivement attaché à l'alliance anglaise
s'en est ressenti.
La Prusse, plus calme , plus prudente encore , quoique plus exposée du côté
de la France et du côté de la Russie, la Prusse n'a cessé de désirer, dans l'in-
térêt de l'Europe et dans le sien , le maintien de notre alliance anglaise. Les
communications journalières de M. de Werther avec M. Bresson , ne permet-
tent pas de douter que le cabinet de Berlin n'ait vu dans la formation du mi-
nistère du 1er mars une circonstance favorable au resserrement des liens d'a-
mitié de la France et de l'Angleterre, qui s'étaient étrangement relâchés sous
l'administration du 12 mai. Que serait, en effet, la Prusse, si, par l'alliance
de l'Angleterre et de la Bussie, celle dernière puissance se trouvait en posses-
sion de la mer de Marmara , et traçait ainsi un cercle autour de l'Europe? Si
l'Autriche est intéressée commercialement comme puissance méridionale , et
politiquement, comme puissance du Nord au maintien de l'empire turc ; si
elle ligure au premier rang après l'Angleterre dans les exportations qui se font
à Trébizonde, et si les provinces du Danube, ainsi que l'équilibre de l'Europe.,
lui commandent de ne pas servir la politique russe dans quelques -mit. de ses
projets, la Prusse n'a pas des intérêts moins pressants. Depuis neuf ans, cette
puissance assure de plus en plus sa prépondérance dans je nord de l'Allema-
gne, cl cp sim ait marcher ou vertement contre le but qu'elle poursuit, que de
se consliliier simple satellite de la Russie. POUF affermir son inlliience au nord
de la confédération germanique , et balancer celle de l'Autriche dans l'Alle-
magne méridionale, la Puisse dqit être entièrement allemande, et ions ses
homines d'Étal, ses écrivains politiques, se récrient hanteineiil contre ce qu'ils
nomment la perfidie de la presse anglaise et franc lise, qui affecte de montrer
la Prusse comme un pays que son gouvernement a remis sans condition dans
312 RÉFLEXIONS POLITIQUES.
les mains de la Russie. Ils aiment à faire remarquer, au contraire, dans leurs
dépêches et leurs écrits, que, depuis l'administration du prince de Harden-
berg, la politique prussienne a incliné plutôt vers l'Autriche que vers la Rus-
sie, et que le comte de Rernsdorf lui-même, qui n'était pas un partisan de
l'Autriche , se rangea de ce côté , quand il vit que le progrès des idées révo-
lutionnaires qui gagnaient en Allemagne, exigerait bientôt un centre de résis-
tance et une grande unité de répression dans tout l'Empire. Si l'on veut bien se
rappeler , en outre , que la Prusse a donné , malgré ses penchants alternatifs
pour la Russie et pour l'Autriche, des preuves de sympathie pour le gouver-
ment actuel de la France, chaque fois que sa marche ne l'a pas alarmée, on
ne sera pas étonné du bon accueil qu'elle a fait à un ministère dont elle espère
raffermissement de l'équilibre européen.
Pour la Russie, nos rapports comportent peu d'amélioration, et il n'y a
qu'un mot à dire. Il y avait eu un embarras de paroles entre le maréchal Soult
et M. deMédem, au sujet de la Pologne. Il cesse et disparaît par l'arrivée de
M. Thiers. Le retour de M. Pahlen en est la preuve , et la réponse du gouver-
nement russe à la première communication du ministère actuel était conçue,
si nous sommes bien informés , en termes conciliants. S'il était vrai qu'il y fût
question de l'empressement avec lequel le gouvernement impérial contri-
buera de tout son pouvoir à rétablir la bonne harmonie entre les deux grands
Élats constitutionnels, loin de vouloir profiter de leurs dissentiments, on
pourrait peut-être voir percer là une satisfaction un peu hautaine de la po-
sition acquise par la Russie pendant le ministère du 12 mai; mais on ne pour-
rait s'en prendre au ministère actuel, car ce n'est pas lui qui y aurait donné
lieu.
Enfin , les cabinets de l'Allemagne qui sont des observateurs froids , et qui
avaient prévu, en 1829, toutes les extrémités auxquelles devait aboutir la lulle
qui s'était engagée en France , ces cabinets ont tous fait exprimer, nous le sa-
vons, des paroles bienveillantes au ministère du 1er mars.
Sans doutes ces manifestations , dont rien n'autorise à suspecter la sincé-
rité, ne diminuent pas les graves embarras de la France à l'extérieur ; mais les
questions principales ne sont pas aussi compromises qu'on le pense, et une
direction à la fois habile, prudente et serrée , peut opérer de grands change-
ments dans cet état de choses. Les grandes mesures , les décisions suprêmes,
ne se prennent pas si résolument et si vite dans l'Europe telle qu'elle est con-
stituée aujourd'hui. On négocie, on remue, on s'agite sans cesse , il est vrai ;
de grands et puissants interlocuteurs, nommés la France, l'Angleterre , la
Russie, l'Autriche, s'assemblent fréquemment a Londres, ù Paris, à Constan-
tinople, à Vienne , pour y discuter ; mais rien de décisif n'aura lieu tant que
la France et l'Angleterre ne seront pas ouvertement séparées sur une question
européenne, vitale; et une séparation de ce genre, il ne faut pas se le dissi-
muler, serait la guerre, et la guerre universelle en Europe comme en Asie. Or
à qui profilerait l'intérêt de cette rupture? A la Russie, évidemment. Le ré-
sultat pour elle serait la possession de Constanlinople. Est-là ce que vcu! le
cabinet anglais?
Il a fallu loute l'indécision , toute l'impérilie du ministère du l^i mai pour
RÉFLEXIONS POLITIQUES. 513
amener les choses au point où elles sont. Après la mémorable discussion des
affaires d'Orient, où la chambre se montra si prête à faire tout ce que com-
manderaient la [dignité et l'honneur du pays, le ministère disait chaque jour
dans les conseils ces paroles que l'un de ses membres a rendues depuis si cé-
lèbres en les portant à la tribune : « Il y a quelque chose à faire », et l'on sait
quelles résolutions diverses furent proposées! A l'issue de maintes délibéra-
tions, on se livra à l'idée d'un congrès, idée suggérée et soigneusement en-
Iretenue par l'Autriche, qui flattait le ministère de l'espoir qu'il avait d'y voir
iigurer l'empereur Nicolas en personne. C'eût été , en effet, un grand triom-
phe après les déclarations solennelles de la Russie , qui avait refusé si souvent
d'admettre des arbitres étrangers dans ses affaires avec l'Orient ! Mais bientôt
le ministère du 1 2 mai dut renoncer à cette gloire qu'il se promettait, et comme
il fallait à tout prix se populariser pour la session suivante, on envoya quinze
vaisseaux croiser à l'entrée des Dardanelles , et on agaça l'attention publique
en faisant beaucoup de bruit des équipages qu'on mettait en mer et des mou-
vements qu'on faisait dans les ateliers de Toulon. Quant à la flotte , on l'ex-
pédia sans pouvoir se dire ce qu'on voulait en faire ; son commandant partit
sans emporter une seule instruction précise , et celles de l'amiral Roussin ,
notre ambassadeur à Conslantinople , se bornaient, lecroira-l-on? à ceci : En
cas d'intervention russe , demander au gouvernement turc la permission de
faire entrer nos vaisseaux dans la mer de Marmara. — Dans les dépêches,
n'en de plus. On n'y mentionnait même pas le nom des Dardanelles ; il sem-
blait qu'à ce mot l'Europe entière dût s'écrouler! Quant aux explications que
demandaient de temps en temps les envoyés des puissances sur les préparatifs
qui se faisaient à Toulon , on leur répondait que la situation de Tanger et du
Maroc exigeaient des armements , ou bien qu'il était nécessaire d'exercer et de
promener nos équipages. Avec l'Angleterre, même indécision. Tantôt on avait
foi en elle, et on parlait d'agir de concert ; d'autres fois, on prétendait jouer
un rôle isolé, menacer tout le monde, se porter contre la Russie, contre l'An-
gleterre , mais sans vouloir rien en réalité, et les paroles étaient aussi rudes
que la conduite était timide au milieu de ces démonstrations. Il résulta de ces
incertitudes que la flotte anglaise se sépara de la nôtre , que la mésintelligence
augmenta entre lord Ponsonby et notre ambassadeur, et que de Londres
même , on en vint à demander des explications au sujet de deux articles hos-
tiles à l'Angleterre, publiés par deux journaux de Paris, qu'on supposait en
rapport avec le gouvernement. Ce fut alors que la Russie, toujours vigilante
et attentive, adressa ses premières propositions à l'Angleterre, et accrédita
M. de Bruuow comme envoyé temporaire près du gouvernement anglais.
On sait ce que sont les Anglais. Vifs , entiers, hardis, rien ne les arrête,
«ion ne les étonne, quand il s'agit de leurs intérêts. Ils connaissent mal l'Eu-
rope et daignent à peine l'étudier, mais celle connaissance et celte étude leur
seraient inutiles, car ils pratiquent, du fond de leur lie , leur politique en
propre, sans s'inquiéter de celle de leurs voisins. M. de Brunow leur montra
le ministère franc lis devenu tout à coup égyptien outré, et il les excila contre
Méhémet-Ali , qui se prête autant qu'il le peul aux désirs des Anglais, qui ne
leur refuse nullement la route qu'ils veulent établir par l'isthme de Suer, mais
514 RÉFLEXIONS POLITIQUES.
qui se trouve sur leur chemin , ce qui est un tort irrémissible aux yeux de
l'Angleterre. Qu'advinl-t-il de toutes ces récriminations laites avec mesure et
habileté? Peut-être moins qu'on ne pense. Quelques velléités d'arrangements
avec la Russie de la part de lord Palmerslon qui ne fut pas secondé par les au-
tres membres du cabinet, et entre la France et l'Angleterre un certain refroidis-
sement qui est moins l'ouvrage de M. de Brunow que le résultat de la conduite
du dernier cabinet. Les avertissements ne lui avaient cependant pas manqué,
et nous-mêmes, dans ce recueil, nous lui disions un mois après son installa-
lion : Dans la mer de Marmara , nous pourrions avoir quelque jour
contre nous la Russie et V Angleterre (1). Toutefois, les journaux ont beau
sonner l'alarme, il n'y a rien de plus à celte heure que des négociations, el
ce n'est que trop déjà. Quant au litre que M. de Brunow vient de recevoir de
sa cour, l'habileté du cabinet russe ne pouvait faire moins pour lui. On eût
avoué un insuccès, en le renvoyant à Stuttgard, et M. de Brunow eût été
sans doute même nommé ambassadeur à Londres si les égards commandés
par la situation du comte Pozzo permettaient de disposer de ce titre de son
vivant.
La position du gouvernement vis-a-vis du cabinet anglais est difficile sans
doute, et la question assez haute pour absorber tous ses soins et toule son
attention. Il s'agit de la prospérité commerciale de la France , de la paix du
monde , de l'avenir de la liberté. JN'aggravons pas les obstacles aulour d'un
ministère qui réunit quelques conditions heureuses , et dont le chef, outre sa
capacité, peut trouver, pour accomplir sa grande tâche, un surcroît de force
dans la confiance que lui témoignent tous les partisans de l'alliance anglaise.
La présence de M. Guizotà Londres, le noble empressement avec lequel il se-
conde les efforts d'une administration où un esprit moins élevé que le sien
aurait pu se croire un rival , sont encore un gage de sécurité et d'espoir. En
voyant la réunion dans un même but de deux intelligences aussi éminentes , il
nous semble qu'on doit croire au prochain rétablissement de tous les bons
rapports qui existaient entre la France et l'Angleterre , en même temps que le
caractère notoire de ces deux hommes d'Étal ne permet pas de supposer que
leurs efforts de conciliation puissent être accompagnés de circonstances hu-
miliantes pour la France.
Au moment de la retraite du ministère du 12 mai, trois personnes, trois
partis, se présentaient naturellement pour recueillir celte succession vacante.
D'où vient qu'elle est tombée dans les mains de M. Thiers? M. Thiers nous l'a
dit lui-même, el nous l'avons entendu dans la séance du 24 mars, nous dé-
rouler le tableau des impossibilités et la série des refus qui l'obligèrent à for-
mer lui-même un cabinet. Tout fut lenlé, même la modification du ministère
du 12 mai ; le maréchal Soull refusa la présidence du conseil pour ne pas re-
prendre le ministère de la guerre. M. de Broglie, déterminé par des raisons
(1) Livraison du 16 juillet 183J.
RÉFLEXIONS POLITIQUES, 515
toutes personnelles et de famille, déclina l'honneur que lui faisait M. Thiers
en lui offrant de prendre le portefeuille de l'intérieur dans le cabinet où le
noble pair aurait exercé la présidence du conseil et tenu en ses mains le por-
tefeuille des affaires étrangères; et M ..Mole, qui se connaît en question d'op-
portunité, ferma l'oreille à toutes les suggestions qu'on lui faisait pour es-
sayer, sans M. Thiers , d'une combinaison semblable à celle du 15 avril. Pour
M. Guizot, déjà rendu à son poste, il n'eut d'autre pensée que celle de se mon-
trer dévoué, là comme ailleurs , aux intérêts de son pays , en déclarant que
loin d'aspirer au ministère , il était prêt à recevoir les instructions de
M. Thiers comme président du conseil et ministre dirigeant la politique ex-
térieure.
La nécessité ou la force des choses , comme on voudra l'appeler, a doue
remis le pouvoir dans les mains de M. Thiers. Est-ce à dire que le pouvoir
soit tombé dans les mains de la gauche, et M. de Broglie qui a puissamment
contribué à fonder ce ministère, M. Guizot qui a consenti à lui prêter le con-
cours de ses lumières, M. de Rémusat, M. Jaubert, qui y figurent, sont-ils
de la gauche, et ont-ils pactisé avec elle , comme on veut bien supposer que
M. Thiers le fait ou est à la veille de le faire? Nous voyons bien une certaine
portion de la gauche demander des destitutions, sommer le ministère de son-
ger à lui donner la réforme électorale, déclarer qu'elle a vaincu et qu'il lui
faut des otages; mais c'est le langage naturel à celle fraction de la gauche,
et si elle le lient aujourd'hui comme hier, nous ne voyons pas encore là ma-
tière à nous alarmer. Ce qui nous importe à nous, c'est le langage du gouver-
nement, et nous ne voyons pas qu'il fasse plus mal son métier que la gauche
ne fait le sien. M. Thiers a-t-il destitué quelque fonctionnaire à cause de ses
idées modérées et de son esprit de conservation? A-t-il même destitué per-
sonne? Se trouve-t-il , parmi ses adversaires eux-mêmes , quelqu'un qui , en
conscience , veuille l'accuser de travailler à la réforme électorale ? Et pour les
lois de septembre, en déclarant qu'il n'admettrait la modification de ces lois
que sur un point, sur un point au sujet duquel des scrupules s'étaient élevés
même parmi les hommes qui ont voté les lois de septembre , ne s'est-il pas
engagé par là même à ne pas toucher aux autres points de celte législation?
Pour la politique extérieure, les dissentiments qui retenaient M. Thiers dans
l'opposition , contre le cabinet du 15 avril, avec M. de Broglie et M. Guizot,
ces dissentiments n'existent plus, car les questions qui les avaient fait naître
sont terminées. Il reste l'Orient , et, comme l'a fort bien dit M. Thiers à la
chambre des députés , c'est une question devenue si grave que , heureusement
pour nous, pour l'honneur de nos hommes d'Étal, elle ne nous divise presque
plus du tout. En effet, la presque unanimité de la chambre s'est prononcée sur
ces deux points : maintien de l'empire dire et intérêt efficace pour le vice-roi.
Or, ces principes .noués, il n'y a plus qu'à attendre avec confiance le résultat
des négociations d'un cabinet dont le chef , les membres et sou représentant
à Londres n'ont jamais passé pour des hommes sans habileté.
Reste encore la question de la majorité. Elle sera bien petite, disent ceux qui
s'efforcent en ce moment de la diminuer. Hélas ! il esl vrai, nous ne sommes
pas plus dans le temps des grandes majorités qu'à l'époque des fortes convie-
316 RÉFLEXIONS POLITIQUES.
lions. Le ministère a cependant une majorité nombreuse; mais peut-être ne
doit-il pas trop attacher d'importance à la conserver sans en perdre une seule
voix. La majorité ainsi faite, lui coûterait trop cher, car il sérail forcé de la
demander toujours à l'extrême gauche et aux légitimistes, deux partis de qui
M. Thiers n'est pas tenté, sans doute, de faire dépendre le gouvernement de
la France. La majorité , la véritable majorité . se formera de l'action même du
ministère, si celte action est à la fois ferme et prudente, et elle se composera
des 221 modérés ainsi (pie des hommes modérés de la gauche, car il se trouve
des hommes modérés de ces deux côtés de la chambre. Ces hommes sont, les
uns , ceux dont M. le duc de Broglie disait très-justement, il y a trois jours,
dans son rapport à la chambre des pairs , que pour eux il n'y a qu'une poli-
tique , politique de résistance énergique tant qu'ont duré l'attaque et le danger,
politique de transaction , de conciliation, de ralliement après la victoire, et,
pour les autres, qui sont placés à gauche, nous ajouterons que ce sont ceux
qui n'ont jamais prêché la propagande et la guerre extérieure, et dont les exi-
gences n'ont jamais été jusqu'à vouloir désarmer le gouvernement en présence
des factions. Une majorité composée de ces hommes, ne serait pas grande,
mais, à notre sens , elle suffirait. On peut opérer de grandes choses, faire res-
pecter le pays, se montrer fort et puissant au dehors, el défendre les lois au
dedans, avec une majorité restreinte. Le ministère de lord Melbourne n'a
d'ordinaire que seize voix de majorité; cependant il résiste, suffit à toutes les
exigences, et va quelquefois au delà. Avec celte majorité de seize voix, voyez
tout ce que fait le cabinet anglais ! Il prend Aden , Buchir, pénètre dans l'Asie
centrale par leSind, mène ses armées à Kaboul, et s'ouvre ainsi, par les
deux extrémités, une nouvelle roule vers les Indes. La Chine trouble le com-
merce anglais , le cabinet de seize voix n'hésite pas à armer contre la Chine ,
et ne balance même pas à l'idée d'une dépense de quelques centaines de mil-
lions et des hasards d'une expédition poussée à quelques mille lieues de la
Grande-Bretagne. A chaque démonstration chartiste,à chaque attaque des
tories, le ministère répond par un nouvel acte de fermeté au dehors, et marche
délibérément à la solution de toutes les grandes questions qui touchent à la
puissance actuelle et à la grandeur à venir de l'Angleterre. Supposez à M. Thiers
une majorité restreinte , mais sûre , mais constante, et pénétrée de la néces-
sité de le soutenir, ne serait-il pas homme à en faire autant ?
THEATRE-FRANÇAIS.
COSIMA,
Brame,
PAR GEORGE SAND.
La première représentation de Cosima a en lieu devant le public le plus
nombreux , le plus choisi et le plus divers, le plus littéraire et le plus mondain
qui se puisse imaginer. Il y avait une attente immense ; il y avait autre chose
que de l'attente encore, c'est-à-dire bien des petites passions enjeu. C'était là
le premier prologue de la pièce, et très-intéressant en effet. On ne s'appelle
pas George Sand impunément ; on n'a pas remué depuis huit ans toutes les
imaginations, ravi bien des cœurs, offensé et flétri bien des égoïsmes , heurté
plus d'une autorité et d'une croyance , déchaîné tous les enthousiasmes , toutes
les curiosités, toutes les colères, pour venir ensuite débuter un soir par un
drame indifféremment attendu , impartialement écoulé , comme on ferait pour
un auteur nouveau-né qui ne sera connu que demain. Non pas certes que nous
prétendions, dans cet état de la salle que nous appelons le vrai prologue du
drame, avoir découvert rien qui ressemblât nulle part à de la malveillance
prononcée contre l'auteur. George Sand est en possession d'exciter bien des
sentiments, mais point de malveillance ; ceux mêmes qui s'irritent, ceux mêmes
qui se portent les défenseurs empressés de bien des causes que l'illustre auteur
n'attaque pas, rendenl hommage sur de certains points, et n'auraient besoin
que de quelque accident de rencontre , de quelque hasard lumineux pour faire
TOME II. 22
7) 1 8 THÉÂTRE-FRANÇAIS.
volte-face à leurs préventions. Mais , s'il n'y avait pas de grosses passions en
garde à la soirée de Cosima , il n'y avait que plus de menus sentiments. Et
d'abord, ceux qui sont si chauds partisans de ce qu'on appelle la réaction
classique, et qui la comprennent peu, ceux qui y voient autre chose que le no-
ble plaisir d'entendre une jeune tragédienne de talent et de rapprendre, grâce
à elle, ce qu'il n'aurait jamais fallu oublier, ce qu'il faut moins que jamais
reproduire, ceux-là , épris contre le drame moderne d'une ferveur novice de
croisés, et qui ne daignent plus faire de différence de H e ma ni à Vautrin,
étaient quelque peu disposés d'avance à y confondre Cosima. Les romantiques
eux-mêmes et leurs amis , s'ils étaient là ne devaient pas être de cet avis du
tout ; le nouveau confrère , déjà couronné par d'autres victoires en rase cam-
pagne , et qui leur arrivait à l'assaut sur le théâtre d'élite où ils n'ont guère eu
qu'un pied , avait de quoi les inquiéter d'abord , et la cause ne leur semblait
pas tout à fait commune. Elle ne le paraissait pas davantage, certainement ,
aux auteurs dramatiques de toute école et de toute nuance , qui n'aiment ja-
mais à entrer en partage, surtout quand le nouveau venu est suspect de griffe
de lion, et, sans mettre le cœur humain au pis, on peut supposer que ces au-
teurs de tous bords qui surveillent une première représentation, n'auraient pas
volé à pensée ouverte pour un succès non marchandé. Et puis , il y avait bien
des femmes du monde , charmantes , spirituelles , bonnes au fond et même
très-indulgentes quelquefois, mais railleuses au dehors et Irès-prononcées
contre tout scandale de la scène ; elles n'eussent pas été si fâchées d'en voir
un , et elles espéraient bien en faire justice à coup d'épigrammes , avec cette
espèce de cant si naturel et si facile au beau monde de tous les pays. Mais il y
avait surtout les indifférents curieux , les badauds de toute classe, s'attendant,
sur la foi de je ne sais quelles sottes rumeurs, à des excentricités bien révol-
tantes et bien récréantes ; on aurait tiré un coup de canon en plein drame,
que cela n'eût pas été trop au-dessus de leurs espérances. George Sand , pour
Cosima, n'avait pas précisément conçu la chose ainsi. En général, George
Sand est un auleur beaucoup moins excentrique et moins extraordinaire que
la badauderie d'une certaine renommée ne le voudrait faire ; ses moyens sont
Irès-souvent simples; ce qu'il a d'extraordinaire avant tout, c'est son talent.
Et pour le style, voyez! en est- il un plus régulier , plus large , mieux mar-
chant dans les grandes voies de l'analogie , de la clarté, du nombre? Le nom
de Jean-Jacques revient inévitablement dès qu'il s'agit d'un maîlre à qui di-
gnement le comparer. Si le fond et l'idée sont parfois plus à discuter que le
style, il est en tout une certaine précision, une certaine franchise et un sérieux
(nous y reviendrons), qui ne l'abandonnent jamais. En abordant le théâtre,
George Sand ne s'est pas dit qu'il fallait tout changer. Talent fertile , il n'a
songé qu'à produire sous une forme nouvelle un ouvrage de plus. Doué dans
le roman de qualités dramatiques inconleslables , il a pensé à appliquer ces
qualités à la scène, en les modifiant, en les proportionnant au cadre circon-
scrit et plus sévère. S'interdire les développements, les grands effets déployés
d'un style toujours sûr, c'était se retrancher sans doute une portion de ses
forces, mais il lui en restait encore assez.
Comme on est empressé, au premier effort d'un beau génie vers un second
THÉÂTRE-FRANÇAIS. 5 1 9
genre, de lui contester la libre sortie du précédent et de l'y bloquer ! Au pre-
mier discours de M. de Lamartine, on disait qu'il ne ferait jamais un orateur
politique. Le passage du drame est pour George Sand une transgression beau-
coup moindre ; mais bien des gens ne peuvent pas s'y résigner.
On oublie ce que c'est à un haut degré que le talent , cette fertilité d'un
esprit multiple qui ne dépend pas des formes , qui sait s'y faire place bientôt ,
et, après un court apprentissage du métier, être partout lui-même, à l'aise et
souverain. On oublie trop, dans le cas particulier, ce que c'est qu'un talent
actif, généreux , dont le plaisir est surtout d'aller, de tenter, qui ne compte
pas un à un les pas accomplis, qui n'est point à une œuvre ni à un succès près ,
qui se sent comme plein de lendemains; un talent au-dessus des glorioles , et
qui ne marchande pas la gloire.
L'idée de Cosima est très-simple et très-autorisée : c'est la lutte de la pas-
sion et du devoir au sein d'un cœur pur qui va cesser de l'être ; c'est l'antique
et éternel sujet du drame depuis Phèdre jusqu'à nous. Cosima est une jeune
femme de Florence qui a un mari bourgeois, marchand, mais excellent, délicat
et noble de sentiments, honnête et brave. Un étranger, un Vénitien passe; il
s'occupe d'elle ; sans lui parler à peine, il l'entoure de ses soins comme de pres-
tiges ; elle n'a guère vu encore que sa plume au vent et son manteau , que déjà
elle l'aime , comme toute jeune femme , même la plus pudique , aimera, si elle
n'y prend garde , le jeune étranger.
Est-ce moral? dira quelqu'un. Celui-là a oublié le cœur humain depuis
Hélène et Ariane jusqu'à la religieuse portugaise , jusqu'à l'amante du Giaour ;
celui-là n'a jamais voyagé jeune en des pays lointains , et n'y a jamais cueilli
sur une tige fragile son plus délicieux souvenir.
Le rôle de Cosima est gracieux , fin et vrai ; celui d'Ordonio n'est pas moins
vrai , bien que moins aimable. Ordonio ne pense qu'à séduire et qu'à posséder.
Fi donc! cela vous révolte? Allons, vous, messieurs , qui vous en vantez volon-
tiers , et vous toutes surtout, qui tout bas le savez trop bien au prix de vos
larmes, mettez la main sur le cœur, les trois quarts des gentilshommes qui
passent et même de ceux qui séjournent ne sont-ils pas ainsi ? Ordonio se fait
aimer pourtant de Cosima , parce qu'il est beau , parce qu'il est jeune , parce
qu'il est inconnu, parce qu'il a en réalité d'abord bien plus de distinction de
ton et de tendresse menteuse que l'acteur Beauvallet ne lui en prête. Il y a à
côté d'Ordonio , de l'amant égoïste, une douce et tendre figure d'amant discret
et sacrifié. Néri est une variété d'un type affectionné de l'auteur et reproduit
par lui en plus d'un endroit ; c'est un Ralph plus jeune et plus gracieux. Il a
de la pâleur au front, comme André et Sténio ; mais son cœur est autrement
ardent et capable des grands sacrifices. Ce caractère est vrai encore. Celui du
mari de Cosima, Alvise , a de la noblesse et une belle expression morale.
Cbose singulière ! cet auteur, si suspect aux religieux observateurs du mariage,
n'a pas craint de mettre là en scène un mari à demi trompé, qui n'a rien de
ridicule ni de paterne, mais plein de sérieux, et s'élevant à une éloquence
parfois qui a gagné le public, quelque peu surpris. Au quatrième acte , lors-
que Alvise. qui a entendu dans le parc les derniers mots d'adieu de sa femme
et d'Ordonio , vient cbez te dernier lui demander raison de l'injure et lui
520 théâtre-français .
raconter qu'il sait tout; lorsqu'il arrive au moment même où sa femme était
accourue chez le séducteur clans un accès de jalousie , et tout exprès (subter-
fuge du cœur) ! pour lui dire qu'elle ne l'aime pas, rien de plus scabreux ,
on le comprend, qu'une telle scène ; Geffroy , qui représente Alvise, l'entame
très-bien ; le gentilhomme impatient , relancé dans ses ruses , est obligé d'en-
tendre au long la doléance, la sentence de l'honneur outragé. «Que ces bour-
geois sont pédants ! s'écrie-t-il à merveille, et faut-il tant de discours avant
de laver l'affront?» Il écoute pourtant, et le public aussi. Il y a là une har-
diesse courageuse et qui était en train de réussir ; pourquoi une fausse manière
de Geffroy, qui dit bien en général , est-elle venue la faire détonner? Dans le
cours de sa plainte austère, Alvise, qui s'exalte , arrive jusqu'à dire à Ordonio :
«Je vous observais depuis longtemps;... je suivais tout.... Si vous eussiez
aimé vraiment,... si vous eussiez été aimé ,... peut-être... alors... qui sait?...
oui,... j'aurais pu m'éloigner alors, me supprimer...» C'est là l'idée du moins,
sinon les propres paroles, une idée de sacrifice, comme dans Jacques, et
comme il est très -possible qu'un mari tel qu'Ai vise la conçoive. Mais une pen-
sée semblable était difficile à articuler; acteur, il fallait en marquer l'effort,
entrer, pour ainsi dire, dans la crainte de l'exprimer. Au lieu de cela, Geffroy
l'a débitée comme la chose du monde la plus simple et la plus facile à penser
et à dire , et le succès du passage en a été troublé.
Une idée fausse qu'ont sur George Sand quelques personnes prévenues, et
qui perçait de leur part à la première représentation de Cosima, c'est de
croire à je ne sais quelles situations et, quelles images dont cet éloquent écri-
vain caresserait le tableau. Je le dis bien haut, parce que c'a toujours été ma
pensée: dans cette Lélia même, si attaquée en naissant, il n'y a rien qui
n'émane d'un esprit plutôt sévère , d'une imagination sérieuse , trop sérieuse
même , puisqu'elle ne prévoit pas toujours les chances de l'ironie et de la mali-
gnité. 11 y a dans le travail de cette pensée ardente, au moment de la produc-
tion , une sorte de candeur conservée ; je ne sais pas d'autre mot , et je le livre
aux habiles railleurs , aux écrivains de toutes sortes , incorruptibles champions
de la morale sociale. Mais tenons-nous à Cosima.
En général , il faut le dire, si l'on excepte Mmc Dorval, qui est toujours à
excepter, et Geffroy, qui souvent a été bien, la pièce nous a paru jouée d'une
manière insuffisante , sans ensemble, sans célérité, comme si les acteurs en-
traient peu dans leur rôle. C'est avec regret que nous avons vu Deauvallct
refuser au rôle d'Ordonio la noblesse et la grâce qui en font une partie essen-
tielle, et en charger sans nécessité l'odieux avec une brusquerie vulgaire, qui
pouvait compromettre les mots les plus simples.
C'est ainsi que je m'explique surtout, comment bien des délicatesses ont été
peu senties et bien des finesses ont paru échapper. Au second acte, par exem-
ple, quoi de mieux comme vérité d'analyse que cette scène entre Cosima et
Ordonio, lorsque celui-ci , qu'on croyait mort, revenu à l'improviste, surprend
Cosima en larmes, lisant la dernière lettre qu'elle a reçue de lui? Elle se
retourne, elle le reconnaît, elle s'écrie : Toi! toi! lui dit-elle tout d'abord ,
comme en continuant son rêve ; mais bientôt, à mesure que l'explication se
déroule à ses yeux cl que sa raison se ressaisit clIe-mOine, elle recule peu à
THÉÂTRE-FRANÇAIS. 521
peu , elle regagne insensiblement le terrain qu'un instant de surprise lui avait
fait perdre , elle finit par le congédier. Et aussitôt après , quand l'oncle le cha-
noine arrive, et tout joyeux lui annonce d'heureuses nouvelles, elle s'est déjà
élancée dans ses bras : « Vous les savez, mon enfant? demande le chanoine. »
Non , répond Cosima; ce non, si naturel à la fois et si démenti par tout son
geste, nous rouvre l'abîme profond de son cœur.
Rien de plus cruel, mais rien de plus finement observé qu'à la fin de cet acte
l'oubli qu'elle fait de Néri : par amour, par reconnaissance, il s'est dévoué pour
sauver les jours d'Alvise accusé, il a subi la prison et peut-être la torture ;
mais l'horreur s'éclaircif , Ordonio vit , Alvise est sauvé; tous reviennent , et
c'est fête enlière. Le pauvre Néri seul , le dernier, reste près de la porte et n'a
pas eu encore un regard ni une pensée de Cosima. II est vrai que , dès qu'elle
y pense et qu'on l'en avertit , elle répare , elle tombe à genoux devant lui ;
mais c'est trop après trop peu. Néri , s'il n'est pas tout à fait aveugle , ne s'en
trouvera pas consolé.
Quelques inexpériences de mise en œuvre, inévitables à un début , ne me
paraissent pas expliquer suffisamment le peu de relief que la première repré-
sentation a donné à des détails tels que ceux-là. La faute en est en partie aux
acteurs , je l'ai dit, et en partie au public, il faut oser le lui dire. Une certaine
fraction du public paraissait s'attendre à un genre d'extraordinaire qui n'est
pas venu; cette sorte d'attention, nécessairement fort défavorable, lorsqu'elle
a cherché à se porter et à se faire jour sur certains mots du dialogue , a été
bientôt déjouée, car la suite ne répondait en rien à l'intention qu'on supposait
voir percer et qu'on introduisait plus sottement encore que malignement.
Deux ou trois fois notamment, quelques murmures soulevés ont fait peu
d'honneur au goût littéraire de ceux qui se les permettaient. Ainsi, au premier
acte , Cosima , qui n'entend parler depuis quelques jours, et à son oncle le
chanoine, et à sa soubrette, que de son honneur à elle qu'Alvise son mari doit
défendre, Cosima, ennuyée, excédée de cette surveillance qui la froisse comme
femme de bien, et qui la tente comme toute fille d'Eve , s'écrie avec un senti-
ment douloureux d'oppression et en se dirigeant vers la fenêtre où elle aper-
cevra peut-être l'ombre d'Ordonio : « L'air qu'on respire ici depuis quelque
temps est chargé d'idées blessantes et de paroles odieuses. » Si on murmure
à une telle phrase au lieu d'applaudir , il faut renoncer, j'en demande pardon
aux puristes du parterre, à faire parler la passion moderne au théâtre et à y
traduire la pensée en d'énergiques images.
Il y a des inexpériences d'agencement sans doute , je le répète pour ne pas
avoir l'air de le dissimuler. Quand on met des finesses dans une pièce de théâ-
tre, ce ne doit pas être comme dans un livre, où il suffit qu'elles soient en
leur lieu et place; il faut qu'à la scène elles soient développées, éclairées et
syini'i risées d'une certaine façon, afin qu'on ait le moment de les goûter et que
les plus grossiers n'en perdent rien.
Et puis certains caractères peut être ne doivent pas être trop vrais, trop réels.
Ordonio, édition vénitienne de Raymond de Ramière , est un égoïste, un fat
un peu cru, comme sont les trois quarts des hommes de celle espèce dans leurs
relations avec les femmes sensibles. Il se pourrait qu'au théâtre on nesup-
T)"21 i HÉATRE-FRANÇAIS .
portât pris en face de telles vérités et qu'il fallût toujours une certaine dose de
jeune premier dans l'amoureux. Quelle est la dose précise de lieu commun
qui est nécessaire, au théâtre, pour faire passer une nouveauté? Voilà le point
important du métier. Messieurs tels et tels le savent. Je m'imagine que c'est
la haine de ioul lieu commun qui a détourné du théâtre un des talents les plus
foncièrement dramatiques et les plus réels à la fois, M. Mérimée.
A la scène , comme au reste dans les romans, le dénoûment n'est presque
jamais celui de la vie. Cosima elle-même m'en offre un exemple, et, en assis-
tant au dénoûment, je me disais : Non, Cosima dans la vie ne s'empoisonne-
rait pas encore à ce moment-là ; elle céderait, elle s'enfuirait avec l'homme
indigne , avec l'amant exécrable , et ce ne serait que quinze jours après que,
repentante , éperdue , ayant épuisé l'illusion jusqu'à la lie , elle se donnerait
la mort. — 11 est vrai que si Cosima se tue à ce moment dans le drame, c'est
parce que la faute en son cœur était consommée.
Le nom de l'auteur, proclamé à la fin au milieu des applaudissements, a
réduit à néant les quelques murmures passagers et comme honteux d'eux-
mêmes qui s'étaient çà et là essayés. Quand le succès d'une pièce est contesté,
c'est d'ordinaire au moment où l'arteur parvient à nommer l'auteur, que l'ex-
plosion du conflit est la plus forte. Ici l'acteur , aussitôt même entendu , n'a
eu qu'à jeter au public le pseudonyme retentissant. Ou a compris du moins
que, devant le masque à demi levé, l'entier respect recommençait, et que ce
nom-là, pour tous, en ce temps-ci, c'était une gloire.
Il importe qu'aux prochaines représentions les acteurs aillent plus vite, se
concertent mieux, que la pièce semble rapide comme elle doit l'être , et qu'en
gagnant d'ensemble, elle ne perde pas non plus ses meilleurs mots et ses fi-
nesses.
S.-B.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
30 avril 1840.
La proposition de M. de Remilly a produit les effets que tout homme calme
et impartial devait en attendre.
La chambre en a reçu une atteinte grave. Une partie de ses membres a été en
quelque sorte, ainsi que l'a fait remarquer un puissant orateur, M. Dupin ,
mise en état de suspicion. La chambre laissera-t-elle tomber cette malheureuse
proposition dans l'oubli ? C'est sans doute ce qu'elle a de mieux à faire 11 n'est
pas moins vrai qu'un coup funeste a été porté a son autorité morale, qu'une
délibération de la chambre elle-même a jeté le doute dans les esprits les plus timo-
rés. Comment espérer que la composition de l'assemblée paraisse irréprochable
au vulgaire, quand la chambre proclame hautement qu'elle doute d'elle-même,
quand à une grande majorité elle n'hésite pas à s'appliquer cette formule
désormais proverbiale : il y a quelque cbose à faire?
La chambre oserait-elle passer outre et mettre la main à un projet de ré-
forme ? C'est une carrière qu'il est facile d'ouvrir, difficile de fermer; il est
difficile de la fermer ù temps, à propos , sans remettre tout en question, sans
ébranler les hases de notre système électif? Vous représentez-vous, dans l'état
actuel de rassemblée, dans la disposition présente des esprits, un débat où cha-
que classe de fonctionnaires publics se verrait successivement menacée d'ex-
clusion, frappée d'incompatibilité, où l'on remanierait, par une conséquence
nécessaire la liste des éligibles, une des parties les plus importantes de notre
loi électorale?
Quand on pense que ce brandon a été jeté dans l'assemblée par un conser-
vateur, on se demande avec effroi : sur qui peut-on compter aujourd'hui? de
qui peut-on espérer cette politique mesurée, prudente, qui lient compte avant
tout des dangers qu'elle peut susciter et qui s'abstient de toute impulsion qu'elle
ne pourrait pas diriger?
Le ministère, forcé malgré lui de prendre sa part de celte périlleuse dis-
cussion , se trouvait dans une position délicate, dans la position difficile que
lui avait préparée la tactique des partis. On espérait que, pressé entre les ré-
formistes et les conservateurs, il serait contraint d'opter, de se jeter tète bais-
524 REVUE. — CHRONIQUE.
sée tout à fait à gauche ou tout à fait à droite. Dans les deux hypothèses, le
ministère paraissait perdu. Dans la première, il éloignait de lui tous les
hommes modérés . impartiaux; il devenait le chef d'abord , l'instrument en-
suite , d'un parti; il excitait de vives alarmes , et se préparait une lutte où la
victoire aurait peut-être, pour les ministres eux-mêmes, été plus funeste que la
défaite. Dans la seconde hypothèse, le ministère aurait abandonné ses amis
pour se livrer sans conditions à ses adversaires, qui l'auraient accueilli
bruyamment pour le terrasser le lendemain. Le cabinet serait devenu la risée
du pays. Nous le concevons , mieux vaut encore être redouté de ses adversaires
que bafoué.
Mais M. le président du conseil n'est pas homme à se laisser ainsi dominer
dans la lutte parlementaire par le mouvement des partis. Maître de lui-même,
il dirige la discussion et ne la subit pas. Il y a sans doute chez lui, comme
chez tous les esprits vifs et éminents , de l'inattendu, de l'imprévu. C'est un
général qui peut, fort heureusement , modifier sur le champ de bataille les
plans mûris sous la tente. Il ne maintient pas moins la direction générale de
ses idées, il ne vise pas moins au but qu'il s'était proposé d'atteindre.
Expliquons-nous franchement. En dehors de toute coterie, sans esprit de
parti, prêts à attaquer le ministère , le jour où il se rangerait sous un drapeau
que notre conscience regarderait comme dangereux pour la monarchie et pour
nos institutions, nous ne voulons rien pallier, rien dissimuler. Le ministère,
dans le débat de la proposition Remilly, a fait, dit-on, un mouvement vers la
gauche, un mouvement qui paraît annoncer l'intention de franchir la ligne
que nous désirons le voir conserver.
Mais, et ceci s'applique à la situation générale, à qui devrions- nous imputer
ce mouvement? A ceux qui harcèlent incessamment le cabinet avec une hosti-
lité qui a toutes les apparences (nous désirons nous tromper) d'une hostilité
irrévocable et systématique. Placé entre deux grands partis, invitant également
à se rallier autour de lui, à des conditions raisonnables, les hommes sérieux ,
modérés de l'un et de l'autre côté, le ministère, tandis qu'il trouvait du calme,
de la raison, de la résignation, si Ton veut , dans la gauche, qu'a-l-il trouvé
à la droite? Des haines, du dédain, et une méfiance outrée qu'on pourrait,
sans trop d'exagération, appeler injurieuse. Le ministère incline tant soit peu
vers la gauche; sans rien leur accorder de grave , de dangereux, de décisif, il
penche vers ceux qui ('écoutent, qui lui témoignent estime et confiance , qui
lui prêtent leur concours. Encore une fois, à qui la faute?
Ce mouvement a été sans doute volontaire, réfléchi; nous n'en disconve-
nons pas. Nous ajoutons seulement qu'il n'est (pie trop naturel , qu'il est une
conséquence des répulsions que le parti conservateur a témoignées au mini-
stère. II faut se rappeler une vérité banal.;, c'est que toute cause active et per-
manente produit nécessairement ses effets. Nous ne savons si les conservateurs
s'en effrayent ou s'en réjouissent; mais nous savons que , dans tous les cas,
c'est sur eux que doit peser la responsabilité des résultats.
Pour justifier leur résistance a la conciliation, a la transaction hautement
proclamée par le ministère, il faudrait prouver, ou que toute transaction est
impossible, ou que le ministère a déjà montré par ses actes qu'elle n'est qu'un
REVUE. — CHRONIQUE. 528
leurre , que le cabinet est dominé par un parti , qu'il ne songe qu'à satisfaire
les prétentions, qu'à réaliser les utopies de la gauche.
Que toute transaction soit impossible, quelques personnes l'ont affirmé; nul
ne l'a démontré. Nous l'avons déjà dit, et il importe de le répéter, dans les
temps de révolution , nul ne peut se flatter, à quelque parti qu'il ail appartenu,
de n'avoir jamais franchi d'une ligne la juste mesure, de ne s'être jamais écarté
de celte modération qui dislingue dans les temps ordinaires lous les hommes
sensés, lous les esprits vraiment politiques. Sans doute les hommes d'oppo-
silion, dans ces temps de crise, s'emportent et s'exaltent bien plus que les
hommes de la résistance. Cela a été vrai surtout dans la dernière révolution :
le parti conservateur, bien que vivement appuyé, disons même excité par la
majorité du pays, a eu la gloire, et M. le président du conseil a le droit d'en
réclamer sa part , de maintenir la révolution dans ses justes limites sans porter
à nos libertés de rudes atteintes, sans demander à la justice sociale de san-
glantes répressions. Mais, par cela même, il eût été à la fois naturel et facile
de tendre, au retour du calme, sur le terrain de la charte et de la légalité,
la main à la gauche constitutionnelle , qui se rapprochait du gouvernement,
qui en comprenait les conditions et les nécessités, et qui se personnifiait dans
un homme d'un caractère élevé, d'un esprit grave et sérieux.
Que pouvait-on craindre? Des prétentions excessives? Mais nous n'avons
jamais dit au parti conservateur de se désorganiser, de se dissoudre, de se livrer
avec une confiance aveugle, implicite. 11 est des élans et des délicatesses qui
font le charme de la vie privée, mais qui ne seraient qu'aveuglement et niai-
serie entre des partis politiques. En politique, on se rapproche en se tenant
sur ses gardes; on se fait des concessions, on ne se livre pas; on marche de
concert, mais seulement jusqu'aux limites qu'un parti ne peut franchir sans
renoncer à ses principes, à sa dignité, ù son honneur. Il y a paix, harmonie ,
tant ((ue tous consentent à rester sur le terrain commun ; le jour où l'un ou
l'autre voudrait en sortir, soit en reculant, soit en se portant trop en avant,
ce jour-là le pacte est rompu, loyalement rompu, et chaque parti rentre dans
sa sphère particulière d'activité. En Angleterre, les radicaux, les whigs , les
Irlandais ne se sont pas mêlés et confondus dans un seul et même parti. Chaque
parti conserve son individualité; mais plusieurs partis agissent de concert
dans un but commun. Ce concert cessera peut-être un jour. Qui ne connaît
les vicissitudes de la politique? En attendant, il existe et il ne déshonore per-
sonne; et cela par deux raisons que les hommes politiques de l'Angleterre con-
çoivent à merveille , et dont ils font une si heureuse application aux affaires de
leur pays : l'une, qu'à l'exception des partis excentriques, décidément hos-
tiles à la constitution et opposés à la marche générale de la nalion, les partis
alliés sont au fond d'accord sur la plupart des affaires et des doctrines gou-
vernementales ; l'autre , que si dans tout système politique il est des principes ,
des bases dont le parti qui professe ce système ne saurait s'écarter sans abais-
sement et sans honte , il est aussi une foule de points secondaires, une partie
moins invariable, susceptible de plus et de moins, et qui peut devenir, sans
reproches pour personne, matière de négociations, d'attcruioiemcnls, de
transactions.
52G REVUE. — CHRONIQUE.
Est-ce là une doctrine relâchée, inventée aujourd'hui même, pour la circon-
stance? Nullement. Placé entre les démocrates et les fédéralistes, entre Jef-
ferson et Hamilton, membres l'un et l'autre du ministère, que leur disait
Washington, celui dont nul ne conteste la sagesse, la prévoyance, le patrio-
tisme, la moralité? « Faites-vous des concessions les uns aux autres, cela est
toujours possible à des hommes éclairés et prudents ; l'intérêt de la commune
patrie vous le commande ! » Voulait-il par là leur conseiller l'abandon de leurs
principes, l'abaissement de leur caractère, la versatilité, le déshonneur? Qui
oserait le dire? 11 les priait seulement de suspendre, d'ajourner leurs débals et
de se rallier en attendant sur ce terrain commun que découvrent toujours les
hommes honnêtes, sensés, jaloux de la grandeur et de la prospérité de leur
pays. Il faut bien le dire : le grand homme ne fut guère écouté. Aussi Jefferson
lui même a été plus tard débordé par le parti démocratique , et d'un autre côté
les fédéralistes ne sont plus aujourd'hui qu'un souvenir historique.
Le cabinet , par ses actes, ne s'est écarté en rien de la position qu'il a prise
en entrant aux affaires. Il avait rassuré tous les fonctionnaires, quelle que fût
leur origine, qui se rallieraient franchement à lui et se pénétreraient de l'es-
prit impartial et conciliateur du gouvernement. A-t-il manqué à ses promesses?
Où sont ces destitutions qu'on a si souvent annoncées? Où sont ces larges
faveurs qu'il devait distribuer à la gauche à pleines mains, comme un timide
vassal voulant apaisera tout prix la colère de son suzerain? « Cela se fera, cela
ne peut manquer d'arriver; » et on fait à ce sujet des prédictions, on rappelle
des bruits sans nombre sur lesquels nul ne garde le silence que le Moniteur.
Nous nous en tenons au Moniteur. Ajoutons seulement deux observations :
l'une qu'il n'y aurait pour nous, amis sincères de la conciliation, ni injustice,
ni scandale, ni danger, si quelques-uns des hommes de la gauche franchement
ralliés au gouvernement et capables de bien remplir les fonctions qui leur
seraient confiées , étaient appelés à quelques postes vacants. Nous ne concevons
pas une transaction qui consisterait à tout prendre et à ne rien accorder. Le
blâme ne serait légitimement encouru que le jour où le cabinet livrerait les
affaires à la gauche, que le jour où des destitutions ne seraient opérées que
pour lui préparer des places, que le jour où les ministres nommeraient à des
fonctions quelconques un homme de la gauche , non à cause de sa capacité ,
mais malgré son incapacité , uniquement pour le retentissement de son nom et
pour obéir aux injonctions d'un parti.
Nous ferons remarquer , en second lieu , combien il serait à la fois impoliti-
que et immoral de mettre en quelque sorte le gouvernement au défi de faire
des nominations et des actes qui livreraient les affaires à un parti. Si le mi-
nistère , cédant à l'irritation et au dépit, dépassait toute mesure , s'il appelait
à un grand nombre de places inamovibles, de places judiciaires, des hommes
de parti, des hommes passionnés, ou seulement des hommes dont le nom sert,
à tort ou à raison, du mot du ralliement, que ferait-on ensuite? Ferait-on une
révolution pour les chasser , pour faire ce que la révolution de 1830 n'a pas
osé faire? Provoquer au mal pour avoir ensuite le triste plaisir de le blâmer,
pour pouvoir ensuite s'écrier qu'on l'avait prévu, il n'y aurait là ni polilique
ni morale.
REVUE. — CHRONIQUE* 327
Un grand acte politique vient d'être accompli, une nouvelle amnistie, ou,
pour parler comme le ministère a loyalement parlé dans son rapport au roi ,
un complément d'amnistie. C'est un pas de [dus que la clémence du roi a voulu
faire dans celle carrière de réconciliation et de paix qu'avait si noblement ou-
verte l'ordonnance royale du 8 mai 1837, sous l'administration de M. le comte
Mole. Cette pensée de conciliation, de transaction, que nous voudrions voir se
réaliser , remonte , il est juste de le reconnaître , à cet homme d'État qui avait
en lui tout ce qu'il fallait pour l'accomplir, mais qui ne rencontra hors de lui-
même qu'entraves et difficultés de toute nature.
Les nobles inspirations de la clémence royale et la pensée politique et con-
ciliatrice du cabinet n'ont pas suffi à l'activité intelligente et mesurée de M. le
garde des sceaux. Parmi ses travaux, nous nous plaisons à faire remarquer le
projet de loi ayant pour but d'apporter d'importantes modifications à l'orga-
nisation du tribunal de première instance de la Seine. La suppression gra-
duelle , sans détruire aucune position acquise, sans rien précipiter, rien brus-
quer, de ces juges qui, suppléants de nom, titulaires de fait , plaçaient en
quelque sorte le tribunal de la Seine dans une exception d'infériorité, tandis
que, par l'importance, la multitude, la rapidité des affaires, c'est a une excep-
tion toute contraire qu'il pouvait prétendre, nous a paru un gage de ces amé-
liorations prudentes, réfléchies, que loul homme appelle de tous ses vœux, qui
n'alarment aucun intérêt légitime , et ne sont point pour les consciences timo-
rées un sujet d'effroi et de scrupules.
Les travaux publics recevront du ministère une impulsion que le pays était
impatient de leur voir donner. C'est un des objets les plus importants de cette
session, le plus important peut-être. 11 intéresse également l'activité et la di-
gnité du pays. Espérons que les chambres seconderont énergiquemenl la pensée
du gouvernement , et que, par de promptes et décisives résolutions, elles fe-
ront oublier le temps que la politique a enlevé aux affaires.
M. Cousin a fait un pas de plus dans la roule qu'il a courageusement et nou-
vellement ouverte. La fondation d'une université à Rennes est une large cl
belle conception. C'est une pensée ù la fois singulière et mesquine que celle
d'isoler les diverses facultés, de rompre ainsi violemment , je dirai presque à
coups de hache, les liaisons naturelles qui rattachent les unes auxautres toutes
les connaissances humaines, et de ne permettre qu'aux habitants de Paris des
éludes systématiques et complètes.
Le projet de M. Cousin ne doit point alarmer ceux qui , comme nous, dési-
rent maintenir dans toute sa vigueur le principe salutaire et fécond de la cen-
tralisation. La centralisation ne doil pas se réaliser par l'absorption dans Paris
de tout ce qu'il peut y avoir de vie, d'énergie dans les départements. Qui vou-
drait d'une tète énorme sur un corps amaigri , épuisé , sans vie? Ce que nous
voulons, c'est qu'il n'y ait rien dans les provinces qui, par son indépendance
absolue et son excentricité, puisse briser ou seulement affaiblir noire admira-
ble et puissante unité nationale. Ce que nous voulons , c'est que la France
soil une, toujours une, qu'elle décide , qu'elle agisse , qu'elle se lève au be-
soin comme un homme. Et il faut pour cela que toutes les parties soient éga-
lement robustes et satisfaites. Le premier fondement de l'unité , c'est l'har-
328 REVUE. — CHRONIQUE.
nionie des âmes et le contentement des esprits. Que la capitale, que la ville
française par excellence, s'élève et grandisse des efforts, du concours de la
France entière, c'est bien; mais Paris doit à son tour repousser dans les ca-
naux de l'État les sucs nutritifs élaborés au foyer de la civilisation française.
Les congestions cérébrales tuent ; la circulation régulière anime et entretient
la vie.
Nous espérons que M. le ministre de l'instruction publique ajoutera un
nouvel intérêt aux améliorations importantes qu'il a déjà faites dans les écoles
de droit , en se concertant avec M. le garde des sceaux pour trouver le moyen
de fixer, dans une juste mesure, l'attention du gouvernement sur ceux des li-
cenciés et docteurs en droit qui auraient obtenu les premiers prix dans les
concours ouverts devant les facultés.
Nos relations extérieures se ressentent de l'action combinée de deux hommes
éminenls , M. Thiers et M. Guizot.
M Guizot a obtenu en Angleterre tout le succès qui était dû à ses rares ta-
lents, à l'élévation de son caractère , à sa haute renommée. Et nous savons
que M. le président du conseil, avec celle noble impartialité qui n'appartient
qu'aux hommes supérieurs , se plaît à parler avec effusion et spontanéité des
services que rend au pays l'illustre représentant de la France à Londres.
C'est la question de Naples qui préoccupe le plus les esprits dans ce moment.
L'Angleterre n'a pas perdu de temps; on ne met pas tant de façons avec les
faibles : les croiseurs anglais ont déjà capturé plusieurs navires napolitains.
Espérons que l'intervention tout amicale de la France fera cesser cette mé-
chante querelle, d'autant plus facilement que le bon droit, dans toute sa plé-
nitude , ne se trouve d'aucun côté.
Le soufre est un monopole naturel de la Sicile , et c'est une denrée essen-
tiellement destinée à l'exportation. Le soufre paraissait au gouvernement de
Naples une excellente matière imposable; il avait raison. Mais, pour établir un
■nouvel impôt frappant sur la Sicile, le roi aurait dû convoquer le parlement,
et réveiller ainsi l'esprit, le désir de ces institutions si indignement escamotées
à la Sicile dans les saturnales diplomatiques de 1815.
N'osant pas établir l'impôt motu proprio, le roi a essayé de tourner la
difficulté, il a prêté l'oreille aux offres d'une compagnie sur les origines de
laquelle il serait inutile d'entrer ici dans plus de détails, et moyennant une
somme assez considérable et certaines stipulations mises à la charge de cette
espèce de ferme des soufres, il lui a octroyé le monopole.
Le prix du soufre, par une conséquence naturelle, s'est élevé rapidement.
Le soufre entre aujourd'hui comme matière première dans les industries les
plus considérables, et le commerce ne trouve guère de soufre qu'en Sicile. Le
prix du monopole et les profits de la compagnie retombent naturellement à la
charge des consommateurs, qui ne peuvent se passer de celte denrée, ni eu
diminuer l'emploi. Ajoutons que la compagnie en exportait, dit-on, un tiers de
moins qu'il n'en était exporté avant le monopole.
Dans cet étal de choses, tout le monde , la compagnie exceptée, avait le droit
de se plaindre, de représenter au roi de Naples les conséquences fâcheuses, et
au point de vue politique, et au poinl de vue économique, d'une mesure dont
REVUE. — CHRONIQUE. 329
le profit se bornait à quelques centaines de mille francs versés dans son tré-
sor. Tout le monde pouvait faire au gouvernement de Naples les représenta-
tions amicales qu'on pourrait faire à la France, s'il nous prenait fantaisie d'ac-
corder à une compagnie le monopole du vin de Bordeaux ou du vin de Champagne.
Mais nul n'aurait le droit de contraindre la France à révoquer la mesure. Les
vignobles de la Champagne et du Bordelais seraient tout entiers la propriété
de Prussiens, d'Anglais, d'Espagnols, que les gouvernements de Prusse, d'An-
gleterre et d'Espagne n'auraient aucun droit d'intervenir dans notre législation
et de nous forcer à la modifier. Et certes, si en pareil cas on nous faisait des
sommations semblables à celles que M. Temple paraît avoir adressées au roi
de Naples, la France, quelque vif que soit le désir de ne pas interrompre la
paix du monde, n'aurait répondu que par un refus très-sec et ensuite par des
coups de canon.
Sur quoi se fonde la prétention de l'Angleterre à l'égard de Naples? Sur la
force brutale? Nous n'osons pas le dire , mais nous dirons qu'elle nous paraît
se fonder sur une erreur.
Dans un traité de 1816, l'Angleterre a stipulé que les Anglais jouiraient en
Sicile du traitement réservé aux nations les plus favorisées, qu'ils pourront y
acquérir, y posséder, vendre et disposer de leurs biens, comme les nationaux.
Qu'est-ce que cela prouve? Il y a cent traités en Europe où se trouve cette
clause qui est de style. Si on voulait l'entendre comme les Anglais l'interprè-
tent aujourd hui , il n'y a pas un État en Europe qui fût encore maître chez
lui, arbitre suprême de ses intérêts et de sa législation ; il n'y en a pas un qui,
avant de prendre une mesure de finances quelconque, ne dût consulter très-
humblement les gouvernements avec lesquels il aurait traité , et leur demander
la permission de modifier ses lois. A ce point de vue , la question est très-
grave, car il s'agit d'un précédent qui n'intéresse pas seulement l'État de
Naples, mais toutes les nations qui tiennent à leur autocratie a leur indépen-
dance, à leur dignité. La clause en question n'est qu'une clause de droit d'au-
baine ; l'Angleterre a stipulé , comme c'est l'usage aujourd'hui , que les Anglais
seraient capables de posséder, d'acquérir, d'hériter, de disposer de toutes sortes
de biens en Sicile , sans avoir à craindre ni aubaine , ni délraclion , ni aucune
de ces vexations que l'ancien droit prodiguait aux étrangers.
Ainsi le roi de Naples a commis une lourde faute d'administration en éta-
blissant un aussi étrange monopole : l'Angleterre pouvait lui faire des repré-
sentations diplomatiques comme a un ami qui se trompe, la Fiance le pouvait
ainsi que tout gouvernement ayant des relations commerciales avec Naples;
mais nul n'avait droit de contrainte. 11 n'y avait pas motif légitime de capture
et de guerre.
Cependant le roi de Naples, il est juste de le dire, a nui lui-même à sa cause
cl donné à l'Angleterre des motifs légitimes de plainte. On dit qu'après les pre-
mières représentations et sous le ministère du duc de Cassaro, le gouverne-
ment de Naples aurait promis de révoquer le monopole. Mais on ajoute qu'au
moment d'accomplir la promesse, un changement fort brusque, et que nous ne
pouvons approfondir, eut lieu dans le cabinet de Naples; la révocation du
monopole fut refusée : on sait le reste.
350 REVUE. — ClIltOMQUE.
Si ces faits sont vrais, l'Angleterre a un droit incontestable, non le droit
primitif qu'elle réclame, mais le droit d'obtenir satisfaction pour une promesse
qui lui a été faite et qui n'a pas été tenue. Son droit ne date pas de 1816, mais
du jour où l'on se serait joué de son ministre et de son gouvernement. Son
droit n'est pas d'intervenir dans la législation et l'administration de la Sicile,
mais d'obtenii' une réparation. Qu'on la lui donne sous forme d'indemnité,
qu'on la lui donne en révoquant le monopole ; c'est là sans doute doute le sujet
de la négociation. Et comme nous le disions, la négociation doit réussir par
cela même que nul n'a de son côté le droit tout entier ; c'est alors que les trans-
actions sont possibles et faciles.
POETES
ROMANCIERS MODERNES
DE LA FRANCE.
ωlILI!^ MBOB.
Le litre de littérateur a quelque chose de vague, et c'est le seul pourtant
qui définisse avec exactitude certains esprits , certains écrivains. On peut être
littérateur, sans être du tout historien , sans être décidément poète , sans être
romancier par excellence. L'historien est comme un fonctionnaire officiel et
grave, qui suit ou fraye les grandes routes et tient le centre du pays. Le poète
recherche les sentiers de traverse le plus souvent, le romancier s'oublie au
cercle du foyer, ou sur le banc du seuil devant lequel il raconte. Les livres et
les belles-lettres peuvent n'être que fort secondaires peureux, et l'historien
lui-même, qui s'en passe moins aisément, y voit surtout l'usage positif et sé-
vère. On peut être littérateur aussi , sans devenir un érudil critique à propre-
ment parler ; le métier el le talent d'érudit offrent quelque chose de distinct . de
précis, de consécutif et <le rigoureux, i n littérateur , dans le sens vague et
flottant où je le laisse , serait au besoin el à plaisir un peu de tout cela , un peu
ou beaucoup, mais par instants el sans rien d'exclusif et d'unique. Le pur litté-
rateur aime les livres , il aime la poésie , il s'essaye aux romans, il s'égaye au
pastiche, il effleure parfois l'histoire, il grapille sans cesse à l'érudition ; il
TOME II.
35ï2 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
abonde surtout aux particularités , aux circonstances des auteurs et de leurs
ouvrages; une note à la façon de Bayle est son triomphe. Il peut vivre au mi-
lieu de ces diversités , de ces trente rayons d'une petite bibliothèque choisie ,
sans faire un choix lui-même et en touchant à tout : voilà ses délices. Il y a
plus: poêle , romancier , préfacier, commentateur , biographe , le litlératem'
est volontiers à la fois amateur et nécessiteux, libre et commandé; il obéira
mainte fois au libraire , sans cesser d'être aux ordres de sa propre fantaisie.
Cette nécessité qu'il maudit , il l'aime plus qu'il ne se l'avoue : dans son im-
prévu , souvent, elle lui demande ce qu'il n'eût pas donné d'une autre manière,
elle supplée par accès et fait émulation en quelque sorte à son imagination
même. Sa vie intellectuelle ainsi , dans sa variété et son recommencement de
tous les jours, est le contraire d'une spécialité, d'une voie droite, d'une chaus-
sée régulière. Oh ! combien je comprends que les parents sages d'autrefois ne
voulussent pas de littérateurs parmi leurs enfants! Les historiens, les philo-
sophes , les érudits , les linguistes, les spéciaux , tous tant qu'ils sont, encais-
sés dans leur rainure (en laquelle une fois entrés , notez-le bien , ils arrivent
le plus souvent à l'autre bout par la force des choses, comme sur un chemin
de fer les wagons), tous ces esprits justement établis sont d'abord assez de
l'avis des parents, et professent eux-mêmes une sorte de dédain pour le litté-
rateur tel que je le laisse flotter, et, pour ce peu de carrière régulièrement tra-
cée, pour cette école buissonnière prolongée à travers toutes sortes de sujets
et de livres ; jusqu'à ce qu'enfin ce littérateur errant, par la multitude de ses
excursions , l'amas de ses notions accessoires , la flexibilité de sa plume, la
richesse et la fertilité de ses miscellanées , se fasse un nom , une position , je
ne dis pas plus utile , mais plus considérable que celle des trois quarts des spé-
ciaux ; et alors il est une puissance à son tour , il a cours et crédit devant tous,
il est reconnu.
Nul écrivain de nos jours ne saurait mieux prêter à nous définir d'une ma-
nière vivante le littérateur indéfini, comme je l'entends, que ce riche , aima-
ble et presque insaisissable polygraphe , — Charles Nodier.
Ce qui caractérise précisément son personnage littéraire, c'est de n'avoir
eu aucun parti spécial, de s'être essayé dans tout , de façon à montrer qu'il
aurait pu réussir à tout , de s'être porté sur maints points à certains moments
avec une vivacité extrême , avec une surexcitation passionnée, et d'avoir é;é
vu presque aussitôt- ailleurs, philologue ici, romanesque là, bibliographe et
werthérien , académique cet autre jour avec effusion et solennité, et le lende-
main ou la veille le plus excentrique ou le plus malicieux des novateurs : un
mélange animé de Gabriel Naudé et de Cazolte , légèrement cadet de René et
d'Oberman , représentant tout à fait en France un essai d'organisation dépay-
sée de Byron, de Lewis , d'Hoffmann , français à travers tout , comtois d'ac-
cent et de saveur de langage, comme I.a Monnoye élait bourguignon , mariant
le Ménagiana à Lara, curieux à étudier surtout en ce que seul il semble lier
au présent des arrière-fonds et des lointains fuyants de littérature, donnant la
main de Ronneville à M. de Dalzac , et de Diderot à M. Hugo. Bref, son talent,
ses œuvres , sa vie littéraire , c'est une riche , brillante et innombrable armée,
où l'on trouve toutes les bannières , toutes les belles couleurs , toutes les bar-
DE LA FRANCE. ôûù
diessesd'avanl-gardeet toutes les formes d'aventures;... tout hormis le quar-
tier général.
C'est le quartier général, en effet, la discipline seule qui de bonne heure a
manqué à ces recrues généreuses et faciles , à ces ardentes levées de bande qui
eurent leur coup de collier chacune , mais qui, trop vile , la plupart, ont plié.
Je me figure une armée en bataille d'avant Louvois ; chaque compagnie s'est
déployée sous son cbef à sa guise ; chaque capitaine; chaque colonel a étalé
son écharpe et sa casaque de fantaisie. En tout , Nodier a été un peu ainsi : s'il
étudie la botanique ou les insectes, — ces brillants coléoptères à qui sa plume
déroba leurs couleurs, — dans le pli de science où il se joue, c'est à un point
de vue particulier toujours et sans tant s'inquiéter des classifications générales
et des grands systèmes naturels : Jean-Jacques de même en était à la botani-
que d'avant Jussieu. Nodier, dans les genres divers qu'il cultive, s'en tient
volontiers à la chimie d'avant Lavoisier, comme il reviendrait à l'alchimie ou
aux vertus occultes d'avant Bacon ; après l'Encyclopédie, il croit aux songes ;
en linguistique , il semble un contemporain de Court de Gébelin , non pas des
Grimm ou des Humboldt. C'est toujours ce corps d'armée d'avant le grand
ordonnateur Louvois.
On dirait que dans sa destinée prodigue , dans cette vocation mobile qui
aime à s'épandre hors du centre , il se reflète quelque chose de la destinée de
sa province elle-même , si lard réunie. Il y a en lui , littérairement parlant ,
du Comtois d'avant la réunion , du fédéraliste girondin.
A qui la faute ? et est-ce une faute en ces temps de révolution et de coupures
si fréquentes? Qu'on songe à la date de sa naissance. Nous aurons à rappeler
tout à l'heure les impressions de son enfance précoce, les orages de son ado-
lescence émancipée , cette vie de frontière aux lisières des monts, aux années
d'émigration et d'anarchie , entre le Directoire expirant et l'empire qui n'était
pas né ; car c'est bien alors que son imagination a pris son pli ineffaçable, et
que l'idéal en lui , à grands traits hasardeux , s'est formé. L'honneur de No-
dier dans l'avenir consistera, quoi qu'il en soit, à représentera merveille cette
époque convulsive où il fut jeté , cette génération littéraire , adolescente au
consulat, coupée par l'empire , assez jeune encore au début de la restaura-
tion , mais qui eut toujours pour devise une sorte de contre-temps historique:
ou trop tôt ou trop tard!
Trop tôt; car si elle eût tardé jusqu'à la restauration, si elle y eût débuté
fraîchement à l'origine , elle aurait eu quinze années de pleine liberté et d'ou-
verte carrière à courir tout d'une baleine. Trop tard; car si elle se fût pro-
duite aussi bien vers 1780 , si elle fût entrée en scène le lendemain de Jean-
Jacques , elle aurait eu chance de se faire virile en ces dix années , de prendre
rang et consistance avant les orages de 89.
Mais , dans l'un ou dans l'autre cas , elle n'aurait plus été elle-même, c'est-
à-dire une génération poétique jetée de côté cl interceptée par un char de
guerre, uni; génération vouée à des instincts qu'exaltèrent et réprimèrent à
l'instant les choses, et dont les rares individus parurent d'abord marqués au
front d'un pâle éclair égaré. Hélas ! vous muions /m (•Ira ! a dit l'aimable
miss Landon dans un refrain mélancolique , récemment cité par M. Chaslcs.
534 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
C'est la devise de presque toutes les existences. Seulement ici , de ces existen-
ces littéraires d'alors qui ont manqué et qui auraient pu être , il en est une
qui a surgi , qui , malgré tout , a brillé , qui , sans y songer, a hérité à la lon-
gue de ces infortunes des autres et des siennes propres , qui les résume en soi
avec éclat et charme, qui en est aujourd'hui en un mot le type visible et sub-
sistant. Cela fait aussi une gloire.
J'insiste encore , car , pour le littérateur , c'est tout si on le peut rattacher à
un vrai moment social, si on peut sceller à jamais son nom à un anneau quel-
conque de cette grande chaîne de l'histoire. Quelle fut , à les prendre dans leur
ensemble, la direction principale et historique des générations qui arrivaient
à la virilité en 89 , et de celles qui y atteignaient vers 1803? Pour les unes , la
politique, la liberté, la tribune; pour les autres, l'administration ou la guerre.
De sorte qu'on peut dire , en abrégeant , que les générations politiques et ré-
volutionnaires de 89 eurent pour mot d'ordre le droit, et que les générations
obéissantes et militaires de l'empire eurent pour mot d'ordre le devoir. Or
nos générations , à nous, romanesques et poétiques, n'ont guère eu pour mot
d'ordre que la fantaisie.
Mais que devinrent les éclaireurs avancés, les enfants perdus de nos gé-
nérations encore lointaines, lorsque, s'ébattant aux dernières soirées du
Directoire, essayant leur premier essor aux jeunes soleils du consulat, et
croyant déjà à la plénitude de leur printemps, ils furent pris par l'empire,
séparés par lui de leur avenir espéré, et enfermés de toutes parts un matin
en un horizon de fer comme dans le cercle de Popilius? Ce fut un vrai cri de
rage (1).
Deux seuls grands esprits souvent cités résistèrent à cet empire et lui firent
(ête, M. de Chateaubriand et Mine de Staël. Mais remarquez bien qu'ils étaient
très au complet, et comme en armes , quand il survint. M. de Chateaubriand
se faisait déjà homme en 89 ; dix ans d'exil , d'émigration et de solitude ache-
vèrent de le tremper. Mmc de Staël , de même , ne put être supprimée par l'em-
pire, auquel elle était antérieure de position prise et de renommée fon-
dée. Nés dix ou quinze ans plus lard , et s'ils n'avaient eu que dix-sept ans
en 1800, ces deux chefs de la pensée eussent-ils fait télé aussi fermement à
l'assaut? Du moins, on l'avouera, les difficultés pour eux eussent élé tout
autres.
Il faut en tenir compte au brillant, aimable et intermédiaire génie dont
nous parlons. Charles-Emmanuel Nodier doit être né à Besançon le 29 avril 1780,
si tant est qu'il s'en souvienne rigoureusement lui-même; le contrariant Qué-
rard le fait naître en 1783 seulement; Weiss, son ami d'enfance, le suppose
né en 1781. Ce point initial n'est donc pas encore parfaitement éclairci, et je
le livre aux élucubrations des Mathanasius futurs. Son père , avocat distingué,
avait été de l'Oratoire et avait professé la rhétorique à Lyon. Il fut le premier
et longtemps l'unique maître de ce fils adoré , dont l'éducation ainsi resta
(1) On peut lire dans les Méditations du Cloilrc, qui foui suite au Peintre de
Sallzbourij , le paragraphe qui commenec ainsi : « Voilà une génération tout en-
tière , etc. "
DE LA FRANCE, 35;>
presque entièrement privée et qui ne parut au collège que dans les classes su-
périeures. Le jeune Nodier suivit pourtant à Besançon les cours de l'école
centrale et fut élève de M. Ordinaire , de M. Droz. Ses relations avec le moine
Schneider, telles qu'il s'est plu à nous les peindre, ne sont-elles pas une ré-
flexion fort élargie, une pure réfraction du souvenir à dislance au sein d'une
vaste et mobile imagination? Nous nous garderions bien, quand nous le pour-
rions, de chercher à suivre le réel biographique dans ce qui est surtout vrai
comme impression et comme peinture , et d'y décolorer à plaisir ce que le
charmant auteur a si richement fondu et déployé. Ce que nous demandons à
l'enfance et à la jeunesse de Nodier, c'est moins une suite de faits positifs et
d'incidents sans importance que ses émotions mêmes et ses songes ; or, de sa
part, les souvenirs légèrement romancés nous les rendent d'autant mieux.
Les premiers sentiments du jeune Nodier le poussèrent tout à fait dans le
sens de la révolution. Son père fut le second maire constitutionnel de Besan-
çon ; M. Ordinaire avait été le premier. L'enfant , dès onze ou douze ans , pro-
nonçait des discours au club. Une dépulation de ce ciub de Besançon alla
rendre visite au général Pichegru qui avait repoussé les Autrichiens, du côté
de Strasbourg : l'enfant fut de la partie; deux commissaires le demandèrent
à son père : « Donnez-nous-le , nous le ferons voyager ! » Pichegru lui fil ac-
cueil et l'assit même sur ses genoux , car l'enfant , très-jeune , était de plus
très-mince et petit, il n'a grandi que tard. Il passa ainsi trois ou quatre jours
au quartier généra] et partagea le lit d'un aide de camp. Celte excursion fut
féconde pour sa jeune âme; mille tableaux s'y gravèrent, mille couleurs la
remplirent. II put dire avec orgueil : Pichegru m'a aimé. Mais, lorsqu'ensuile
dans son culte enthousiaste, il s'obstina jusqu'au bout a parler de Pichegru
comme d'une pure victime, comme d'un bon Français et d'un loyal défenseur
du sol, il fut moins fidèle à l'information de l'histoire qu'à la reconnaissance
et au pieux désir.
Pendant la (cireur probablement , un M. Girod de Chantrans, ancien offi-
cier de génie , forcé de quitter Besançon par suite du décret qui interdisait aux
ci-devant nobles le séjour dans les places de guerre, alla habiter Novilars
château à deux lieues de là; il emmena le jeune Nodier avec lui. C'était un
savant, un sage, une espèce de Linnée bisontin. Il donna à l'enfant des leçons
de mathématiques et d'histoire naturelle, mais l'élève ne mordit qu'à celte
dernière. C'est là qu'il commença ses éludes entomologiques, ses collections
s'attachant aux coléoptères particulièrement; il y acquit des connaissances
réelles, découvrit l'organe de l'ouie chez les insectes : une dissertation pu-
bliée à Besançon en l'an \i (1798) en fait foi. M. Duméril confirma depuis
cette opinion , ou même , selon son jeune et jaloux devancier, s'en empara :
il y eut réclamation dans les journaux. Dès ce lemps , Nodier avait commencé
un poème sur les charmants objets de ses études ; on en citait de jolis vers que
quelques mémoires, en le voulant bien , retrouveraient peut-être encore. Je
n'ai pu saisir que les deux premiers :
Hôtes légers des bois , compagnons des beaux jours,
.le dirai vos travaux, vos plaisirs, vos ,imonr«
336 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
Mais qu'est-il besoin de poème? Ne l'avons-nous pas dans Sèraphine, aussi vif,
aussi fiais, aussi matinal et diapré que les ailes de ces papillons sans nombre
que l'auteur décrit amoureusement et qu'il étale? Quand on est poète, quand
la lumière se joue dans l'atmosphère sereine de l'esprit ou en colore à son gré
les transparentes vapeurs, il n'est que mieux d'attendre pour peindre, de lais-
ser la distance se faire , les rayons et les ombres s'incliner, les horizons se
dorer et s'amollir. Tous ces Souvenirs enchanteurs de Nodier, qui commen-
cent par Sèraphine, ont pour muse et pour fée, non pas le Souvenir même,
beaucoup trop précis et trop distinct, mais l'adorable Réminiscence. C'est
bien important , à propos de Nodier, de poser dès l'abord en quoi la réminis-
cence diffère du souvenir. Un amant disait à sa maîtresse qui brûlait chaque
fois les lettres reçues , et qui pourtant s'en ressouvenait mieux :
Au lieu d'un froid tiroir où dort le souvenir,
J'aime bien mieux ce cœur qui veut tout retenir,
Qui dans sa vigilance à lui seul se confie,
Recueille, en me lisant, des mots qu'il vivifie,
Les mêle à son désir, les plie en mille tours,
Incessamment les change et s'en souvient toujours.
Abus délicieux ! confusion charmante!
Passé qui s'embellit de lui-même et s'augmente !
Forêt dont le mystère invite et fait songer,
Où la Réminiscence , ainsi qu'un faon léger,
T'attire sur sa trace au milieu d'avenues
Nouvelles à tes yeux et non pas inconnues!
C'est ce faon léger des lointains mystérieux, ce daim ù demi fuyant de l'Égérie
secrète, que dans ses inspirations les plus heureuses Nodier vieillissant a
suivi.
Au retour de Novilars , il fréquenta à Resançon les cours de l'école centrale;
dès 1797, il était adjoint au bibliothécaire de la ville, avec de petits appointe-
ments qui lui permirent quelque indépendance. Jusqu'alors il avait été plutôt
iimide et d'une allure toute poétique ; il commença de s'émanciper, et ces vives
années de son adolescence purent paraître très-dissipées et très-oisives. Son
père l'aurait voulu avocat; il suivit le droit à Besançon , mais inexactement et
sans fruit. A celte époque il en était déjà aux romans, soit à les pratiquer, soit
à les écrire. L'influence de Werther fut très-grande sur lui et l'exalla singu-
lièrement. La mode y poussait; le plus flatteur triomphe d'un jeune-France
(il ce temps-la consistait à obtenir des parents de porter l'habit bleu de ciel et
la culotte jaune de Werther. Dans ces premiers accès d'enthousiasme germa-
nique , Nodier ne savait que fort peu l'allemand; il lisait plus directement
Sbakspeare; mais il avait pour ainsi dire le don des langues ; il les déchiffrai!
très-vite et d'instinct, et en général il sait tout comme par réminiscence. Rien
d'étonnant que, comme toutes les réminiscences, ses connaissances, d'autant
plus ingénieuses, soient parfois un peu hasardées.
Il se trouva impliqué en 170'.» (an vu) dans quelque petite écliauU'ounV po-
DE LA FRANCK. 557
litique. II s'agissait d'un complot contre la sûreté de l'État. Condamné d'a-
bord par contumace, il fut ensuite acquitté à la majorité d'une voix, le
10 fructidor an vil. Il avait perdu sa place de bibliothécaire adjoint; son père
l'envoya à Paris (vers 1800) pour y continuer ses études interrompues; il y
porta des romans déjà faits, et y contracta de nouvelles liaisons politiques.
Après un premier séjour à Paris , il fut rappelé à Besançon ; c'était l'époque où
les émigrés commençaient à rentrer; il se lia avec ceux d'entre eux qui étaient
encore jeunes , et tourna au royalisme en combinant ses nouvelles affections
avec les anciennes. Revenu à Paris à l'époque où Bonaparte consul visait de
près à l'empire, il y fit la Napoléone (1802) , encore plus républicaine que
royaliste : le dernier vers y salue l'êchafaud de Sidney, Il publia presque en
même temps le petit roman des Proscrits , et , dans un genre fort différent,
itne Bibliographie cntomologùjue ; il avait écrit des articles dans un journal
d'opposition intitulé le Citoyen français , qui paraissait pendant la première
année du consulat. Il avait déjà fait imprimer à Besançon , en 1801 , et tirera
vingt-cinq exemplaires Quelques Pensées de Shakspeare , avec cette épi-
graphe de Bonneville :
Génie agreste et pur qu'ils traitent de barbare.
En quittant chaque fois Besançon , Nodier y laissait un ami qu'il revoyait
toujours ensuite avec bonheur , qu'il émerveillait de ses nouveaux récits , au
cœur de qui il gravait comme sur l'écorce du hêtre les chiffres du moment , et
que quarante années écoulées depuis lors n'ont pas arraché du même lieu.
Weiss, cet ami d'enfance, bibliographe comme Nodier, et, qui plus est, homme
d'imagination comme lui , l'un des derniers de cette franche et docte race pro-
vinciale à la façon du xvie siècle, héritier direct des Grosley et des Boisot,
l'excellent AVeiss est resté dans sa ville natale comme un exemplaire déposé de
la vie première et de l'âme de son ami, un exemplaire sans les arabesques et
les dorures, mais avec les corrections à la main , avec les marges entières pré-
cieuses, ce qu'on appelle en bibliographie les témoins. Oui donc n'a pas ainsi
quelqu'un de ces amis purs et fidèles qui est resté au toit quand nous l'avons
déserté, le pigeon casanier qui garde la tourelle ? mais l'autre souvent ne re-
vient pas. C'est le tome premier de nous-meme , et celui presque toujours qui
nous représente le mieux. Pour savoir le Nodier d'alors, c'est bien moins le
Nodier d'aujourd'hui, trop lassé de .s'entendre, qu'il eût fallu interroger, que
le témoin mémoralif et glorieux d'un tel ami , lorsque dans la belle prome-
nade de Chamars, si pleine de souvenirs (avant que le génie militaire eût gâté
Chamars), il s'épanchait en abondants et naïfs récils, et faisait revivre sous
les grands feuillages d'automne les confidences des printemps d'autrefois, dés-
espoirs ardents, philires mortels, consolations promptes , complots, terreurs
crédules, fuites errantes, une fenêtre escaladée, les années légères.
Je me représente Nodier à ces heures de jeunesse, lorsque, snperbe et puis-
sant d'espérance, ou, ce qui revient au même, prodigue de désespoir, il partit
pour Paris du pied de la montagne comme pour une conquête. Il n'était pas
tel (pie non-, le voyons aujourd'hui lorsqu'à pas lents, un peu VOÛlé el comme
538 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
affaisé, il s'achemine tous les jours régulièrement parles quais jusque chez
Crozet el Techener, ou devers l'Académie les jours de séance, afin que cela
l'amuse, comme dirait la Fontaine. «Vous l'avez rencontré cent fois, vous
l'avez coudoyé, dit un spirituel critique, qui en cetle occasion est peintre (1),
et sans savoir pourquoi vous avez remarqué sa figure anguleuse et grave, son
pas incertain et aventureux, son œil vif et las, sa démarche fanlasque et pen-
sive. » Prenez garde pourtant, atlendez : il y a delà vigueur encore sommeil-
lante sous celte immense lassitude, il survient de singuliers réveils dans cette
langueur. Un jour que je le rencontrais ainsi dans une de ces cours de l'Insti-
tut que les profanes traversent irrévérencieusement pour racourcir leur che-
min, comme on traverse une église, — un jour que je le rencontrais donc , et
qu'arrivé tout fraîchement moi-même de sa Franche-Comté et de son Jura, je
lui en rappelais avec feu quelques grands sites, il m'éeoutail en souriant ; mais
j'avais cherché vainement le nom de Cerdon pour le rattacher à celle haute
et austère enlrée dans la montagne après Pont-d'Ain : ce nom de Cerdon ,
que je ne retrouvais pas el que je balbutiais inexactement . avait dérouté à lui-
même sa mémoire, et nous avions tourné autour, sachant au juste de quel lieu
il s'agissait, mais sans le hien dénommer. Il m'avait quitté , il était loin, lors-
que du fond de la seconde cour, et du seuil même de l'illustre portique, un
cri, un accent nel et vibrant, le mot de Cerdon, qui lui était revenu, et qu'il
me lançait avec une joie fière en se retournant, m'arriva comme un rappel so-
nore du paire matinal aux échos de la montagne : le Nodier jeune et puissant
élait retrouvé!
Les soirs même de dimanche , en cet Arsenal toujours gracieux et embelli,
s'il s'oublie quelquefois , comme par mégarde, à causer et à rajeunir , si , de-
bout à la cheminée, il s'engage en un attachant récit qui ne va plus cesser,
à mesure que sa parole élégante el flexible se déroule, écoulez, assistez !
Voyez-vous cette organisation puissante qui a faibli, comme elle se rehausse
aux souvenirs! l'œil s'éclaire, la voix monte, le geste lui-même, à peine
sorti de sa longue indolence , est éloquent. Je me figure un Vergniaud qui
cause.
Dans le Nodier d'aujourd'hui , à travers la fatigue, il y a encore par accès
du montagnard élancé à haute et large poitrine, de même que dans celui d'au-
trefois et jusqu'en sa pleine force, on dut entrevoir toujours quelque chose de
ce qui a promplemenl fléchi. Les Francs-Comtois transplantés ne sont-ils pas
volontiers comme cela ?
Quoi qu'il en soit , lui , il était tel lorsque ses premiers séjours à Paris agran-
dirent sous ses pas bondissants le cercle des aventures. J'ajourne pour un in-
stant les échappées politiques : littérairement on les possède dès ce moment-là,
d'une manière complète et circonstanciée, dans quelques petits ouvrages de
lui qui fui uni conçus sous ces coups de soleil ardents, sous ces premières lunes
sanglantes cl bizarres.
Le Peintre de Suit zbourg, journal des émotions d'un cœur souffrant, suivi
des Méditations du cloître , 1803.
I Portraits littéraires , par M. Planche.
DE LA FRANCE. 539
Le dernier Chapitre de mon Roman , 1805.
Essais d'un Jeune Barde , 1804.
Les Tristes , ou Mélanges tirés des tablettes d'un suicide, 1806.
J'y ajouterais le roman intitulé les Proscrits , si on pouvait se le procurer ;
mais j'y joins celui d' Adèle, qui, publié beaucoup plus tard, remonte pour la
première idée et l'ébauche de la composition à ces années de prélude. En reli-
sant ces divers écrits, en lâchant, s'il se peut, pour les Essais d'un jeune
IJarde et pour les Tristes, de ressaisir l'édition originale (car dans les volumes
des OEuvres Complètes la physionomie particulière de ces petits recueils s'est
perdue el comme fondue), on surprend à merveille les affinités sentimentales et
poétiques de Nodier dans leurs origines.
Il est d'avant René, bien qu'il n'éclale qu'un peu après el a côté. Il n'a pas
non plus besoin d'Oberman pour naître, bien qu'il le lise de bonne heure et
qu'il l'admire aussitôt ; mais si Oberman el René sont pour lui des frères aînés
et plus mûris, ce ne sont pas ses parents directs, ses pères. Nodier, au début,
se rattache plus directement à Saint-Preux, mais à Saint-Preux germanisé, va-
porisé, werlhérisé. Il a lu aussi les dernières Aventures du jeune d'Olban ,
publiées en 1777, et il s'en ressent d'une manière sensible. Mais qu'est-ce, me
dira-t-on, que les Aventures du jeune d'Olban? Avanl 89, il y avait en France
un très-réel commencement de romantisme, une veine assez grossissante dont
on est tout surpris à l'examiner de près : les drames de Diderot, de Mercier,
les traductions et les préfaces de Le Tourneur, celles de Bonneville. Tout un
jeune public, contre lequel tonnait La Harpe , y répondait : on a vu ailleurs
que M. Joubert . l'ami de Fontanes, en était. Or Ramond, depuis membre
grave des assemblées politiques, de l'Académie des sciences , et historien si
éminent des Pyrénées, Ramond jeune, nourri, dans Strasbourg sa patrie, des
premiers sucs de la littérature allemande mûrissante, en fui légèrement enivré.
Séjournant en Suisse el dans une sorte d'exil commandé, à ce qu'il semble,
par quelque passion malheureuse, il publia à Yverdun, en 1777, les Aventures
du jeune d'Olban qui finissent à la Werther par un coup de pistolet . et l'an-
née suivante il publia encore, dans la même ville, un volume d'Elégies alsa-
ciennes de plus de sentiment el d'exaltation que d'harmonie et de facture; on
y lit celle rustique approbation signée du bailli du lieu : Permis d imprimer
les Elégies ci-devant. Nodier, à la veille du Peintre de Saltzbounj, se res-
souvenait du roman de Ramond (1); il ajouta même à son Peintre, par
manière d'épilogue, une pièce intitulée : Le Suicide et les Pèlerins, qui n'est
qu'une mise en vers du dernier chapitre de d'Olban. Comme talent décrire
(bien que Ramond en ait montré dans ses autres ouvrages), il n'y a pas de
comparaison à faire entre le Peintre de Sait zbourg et le roman alsacien; mais
c'est le même fond de sentimentalité.
Les Essais d'un jeune Barde sont dédiés par Nodier à Nicolas Bonneville ;
c'est à lui surtout, a ses â]>rcs et sativaycs, mais /ivres et vigoureuses tra-
ductions, comme il les appelle, qu'il avait dû d'être initié au théâtre allemand.
(1) Il a poussé la complaisance et la longanimité du souvenir jusqu'à donner une édi-
tion des Aventura <Ir d'Othan . ave notice. 1829, chez Techener.
340 POËTES ET ROMANCIERS MODERNES
Bonneville avait débuté jeune par des poésies originales où l'on remarque
de la verve; ensuite il s'était livré au travail de traducteur. Vers 1786, en tête
d'un Choix de petits romans imités de l'allemand, il avait mis pour son
compte une préface où il pousse le cri famélique et orgueilleux des génies mé-
connus. II n'y manque pas l'exemple de Chatterton qu'il raconte et étale avec
vigueur. II est l'un des premiers qui aient commencé d'entonner celte lugubre
et emphatique complainte qui n'a fait que grossir depuis et dont l'opiniâtre re-
frain revient à dire : Admire-moi, ou je me tue! La révolution le dispersa
violemment hors de la littérature (1). Voilà bien quelques-uns des précurseurs
parmi cette génération werlhérienne d'avant 89, dont fut encore Granville
aussi décousu, plus malheureux que Bonneville, et qui semble lui disputer un
pan de ce manteau superbe et quelque peu troué qui se déchira tout à fait
outre ses mains. Granville , auteur du dernier Homme, poème en prose dont
Nodier s'est fait depuis l'éditeur, et que M. Creusé de Lesser a rimé, Granville,
atteint comme Gilbert d'une fièvre chaude, se noya le 1er février 1805 à Amiens,
dans le canal de la Somme qui coulait au pied de son jardin.
Je demande pardon de remuer de si trisles frénésies ; mais il le faut, puisque
c'est de la généalogie littéraire. Remarquez que le secret du malheur de ces
écrivains tourmentés est en grande partie dans la disproportion de l'effort avec
le talent. Car de talent, à proprement parler, c'esl-à-dire de pouvoir créateur,
de faculté expressive , de mise en œuvre heureuse , ils n'en avaient que peu ;
ils n'ont laissé que des lambeaux aussi déchirés que leur vie, des canevas in-
formes que les imaginations enthousiastes ont eu besoin de revêtir de couleurs
complaisantes, de leurs propres couleurs à elles, pour les admirer.
Ce fut sans doute un malheur de Nodier au début , que de s'éprendre de ce
côlé et de se trouver engagé par je ne sais quelle fascination irrésistible vers
tes faux et troublants modi-les. Je conçois et j'admets qu'à l'entrée de la vie,
les premières affections, même littéraires, ne soient pas dans chacun celles de
tous. Dans sa jolie nouvelle de la Aeuvaine de la Chandeleur , Nodier en
commençant explique très-bien comme quoi il n'y a de véritable enfance qu'au
village, ou du moins en province, dans des coins à part, bien loin des rendez-
vous des capitales et de la rue Saint-Honoré. De même en littérature, en poésie,
les premières impressions, et souvent les plus vraies et les plus tendres, s'at-
tachent à des œuvres de peu de renom et de contestable valeur, mais qui nous
ont touché un matin par quelque coin pénétrant, comme le son d'une certaine
cloche, comme un nid imprévu au rebord d'un buisson, comme le jeu d'un
rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit toit solitaire. Ainsi ['Estelle
de Florian ou la Lina de Droz, les Fragments de Ballanche ou les Nuits
Klyséennes de Gleizes, peuvent toucher un cœur adolescent autant et bien
l-lus qu'une Iliade. Même plus lard, on pourrait, comme faible secret, et en ne
l'avouant jamais, préférer Valérie à Sophocle; on peut, et en l'avouant, pré-
férer le Lac des Méditations à Phèdre elle-même. Dans l'enfance donc et
dans l'adolescence encore, rien de mieux littérairement, poétiquement, que de
(1) Voir sur Bonneville le portrait qu'en trace Nodier dans les Priions île l'<iris sous
te consulat, cliap. i , et la note vin du dernier Banquet des Girondins.
DE LA FRANCE. 541
se plaire, durant les récréations du cœur, à quelques sentiers favoris , hors
des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tôt ou tard, se rallier et
aboutir. Mais ces grands chemins, c'est-à-dire les admirations légitimes et
consacrées, à mesure qu'on avance, on ne les évite pas impunément; tout ce
qui compte y a passé, et l'on y doit passer à son tour : ce sont les voies sacrées
qui mènent à la Ville éternelle , au rendez-vous universel de la gloire et de
l'estime humaine. Nodier si fait pour pratiquer ces voies et pour les suivre,
et qui, jeune, en savait mieux que les noms , ne les hanta, pour ainsi parler,
qu'à la traverse, et ne s'y enfonça à aucun moment en droiture. Je ne sais quelle
fatalité de destinée ou quel tourbillon romanesque, du Peintre de Saltzbourg
à Jean Sbogar, le jeta toujours par les précipices ou sur les lisières, à droite
ou à gauche de ces grandes lignes où convergent en définitive les seules et
vraies figures du poème humain comme de l'histoire. Par un généreux, mais
décevant instinct, il s'en alla accoster d'emblée, en littérature comme en po-
litique, ceux surtout qui étaient dehors et qui lui parurent immolés, Bonneville
ou Granville, comme Oudet et Pichegru.
Et plus tard, tout à fait mûr et le plus ingénieux des sceptiques, ne voudra-
t il pas réhabiliter Cyrano? il appellera Perrault un autre Homère.
Jeune, deux choses entre autres le sauvèrent et permirent qu'à la fin, arrivé
à son tour, reposé ou du moins assis, et comptant devant lui les débris amassés,
il se fit une richesse. Et d'abord, si sincère qu'il se monlràt dans le transport
d'expression de ses douleurs juvéniles, il était trop poète pour que son imagi-
nation, à certains moments, ne les lui exagérât point beaucoup, et, à d'autres
moments aussi, ne les vint pas distraire et presque guérir. Sa sensibilité, tem-
pérée par la fantaisie, ne prenait pas le malheur dans un sérieux aussi continu
que de loin on pourrait le croire. Et par exemple , en ce temps même du
Peintre de Saltzbourg, il écrivait le dernier Chapitre de mon Roman,
réminiscence trôs-ég;iyée d'une génération légère qui avait eu , comme il l'a
très-bien dit, Faublas pour Télémaque. J'aime peu à tous égards ce dernier
Chapitre, si spirituel qu'il soit; il rappelle trop son modèle par des côtés non-
seulement scabreux, mais un peu vulgaires. Je ne sais en ci; genre-là de vrai-
ment délicat que le petit conte : Point de Lendemain, de Denon, qu'on peut
citer sans danger puisqu'on ne trouvera nulle part à le lire (1). Mais, dans ce
dernier Chapitre, la mélancolie était raillée, et il y était fait justice des
Werlhers à la mode, de façon à rassurer contre les autres écrits de l'auteur
lui-même. Il ne manque souvent à raideur fiévreuse de la jeunesse et à ces
fumeuses exaltations de tête, qu'une soupape de sûreté qui empêche l'explo-
sion et rétablisse de temps en temps l'équilibre : le dernier Chapitre de
mon Roman prouverait qu'ici, dès l'origine, celte espèce de garantie étai!
trouvée.
Mais, ce qui sauva surtout Nodier et le tira hors de pair d'entre tous ces faux
modèles secondaires auxquels il faisait trop d'honneur en s'y attachant, et qui
ne devaient bientôt plus vivre que par lui , c'esl tout simplement le talent, le
don, le jeu d'écrire, la faculté el le bonheur d'exprimer et de peindre, une
'1) Paris, 1812, Didol l'aîné) tiré ;'• très-peu d'exemplaires.
542 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
plume riche, facile , gracieuse et vraiment charmante, elle plaisir qu'il y a,
quand on en est maître, à laisser courir tout cela.
On peut se donner l'agrément, et j'y invite, de lire dans Trilby, dès la
troisième ou quatrième page , une certaine phrase infinie qui commence par
ces mois : « Quand Jeannie, de retour du lac... » Jamais ruban soyeux fut-il
plus flexueusement dévidé, jamais soupir de lutin plus amoureusement filé,
jamais fil blanc de bonne Vierge plus incroyablement affiné et allongé sous
les doigts d'une reine Mab? Eh bien ! quand on est destiné à écrire celte phrase-
là, ou celles encore de la magique danse des castagnettes dans Inès de Las
Sierras, on éprouve trop de dédommagement secret à décrire même ses erreurs,
même ses désespoirs, pour ne pas devoir leur échapper bientôt et leur
survivre.
Nodier écrivain, s'il le faut définir, c'est proprement un Arioste de la phrase.
Or, si Werther qu'on semble au début , quand je ne sais quel Arioste est des-
sous, j'ai bon espoir, on en revient.
Ces fines qualités de style se présageaient déjà vivement dans le Peintre de
Saltzbourg , qui n'a plus guère conservé d'intérêt que par là. A travers le chi-
mérique de l'action, la vague et l'exalté des caractères, on y peut relever
quelques tableaux de nature qui rappelaient alors les louches encore récentes
de Bernardin de Saint-Pierre, et qui supposaient le voisinage prochain de
Chateaubriand et d'Oberman. Nodier, grand styliste prédestiné, a de bonne
heure excellé à revêtir les formes et les leintes d'alentour : une de ses images
favorites est celle de la pierre de Bologne, qui garde , dit-on , quelque temps
les rayons dont elle a été pénétrée. Le Peintre de Saltzbourg avait de plus,
sur quelques points de sa palette, ses rayons à lui. On distinguera celle belle
page sur l'hiver, datée du 10 octobre : « Oui , je le répèle , l'hiver dans toute
son indigence, l'hiver avec ses astres pâtes et ses phénomènes désastreux, me
promet plus de ravissements que l'orgueilleuse profusion des beaux jours... »
Si celle page se fût trouvée aussi bien dans VEmile ou dans le Génie du Chris-
tianisme , elle aurait élé mainte fois citée. Je noie encore une admirable des-
cription de matin (14 septembre), qui se termine par ces traits de maître :
«... Chaque heure qui s'approche amène d'autres scènes. Quelquefois un seul
coup de vent suffit pour (oui changer. Toutes les forêts s'inclinent, tous les
saules blanchissent, tous les ruisseaux se rident . el lous les échos soupirent.»
De plus en plus , en avançant , le style de Nodier, avec une grâce et une sou-
plesse qui ne seront qu'à lui et qui composeront son caractère, atteindra à
peindre de la sorte les mouvements prompts , les reflets soudains, les chatoie-
ments infinis de la verdure et des eaux . moins sans doute , dans toute scène,
les grands traits saillants el simples qu'une multitude de surfaces nuancées el
d'intervalles qui semblaient indéfinissables et qu'il exprime. Ainsi dans Jean
Sbogar, sa plume saisira le vol des goélands qui s'élèvent à perte de vue et
redescendent en roulant sur eux mêmes, comme le fuseau d'une bergère
échappé à sa main (1). Ainsi . à un autre endroit , il prolongera dans le sable
fin et mobile de la plage les ondulations vagues qui bercent la voilure et le
! I hap. iv.
DE LA FRANCE. 343
rêve d'Antonia (1). Son mouvement de slyle, aux places heureuses , est tout à
fait tel, parfois rapide et plus souvent bercé.
Le roman d'Adèle, que je rapporte à cette première époque de Nodier, s'ou-
vre avec intérêt et vie : il y a du soleil. Le monde rentrant des émigrés en
province y est assez fidèlement rendu, Les déclamations mêmes sur la noblesse,
sur les inégalités sociales, sur les sciences, ces traces présentes de Jean-
Jacques, deviennent des traits assez vrais du moment. Bien des pages y sont
délicieuses de simplicité et de fraîcheur: celle , par exemple, à la date du
17 avril , sur les fleurs préférées et les souvenirs qui s'y rattachent. On y voit
déjà ce choix de Vancolie qui en fait la fleur de Nodier, comme la pervenche
est celle de Rousseau (2). A la date du 8 juin, je note un doux projet d'Éden ,
un rêve adolescent de chaumière; et puis (8 mai) l'ascension à la Dôle, le
Chalet des Faucilles, ce joli nid à romans qu'on appelle pays de Vaud, et
l'éblouissante splendeur des monts d'au delà, de laquelle on peut rapprocher
encore, dans la nouvelle A' Amélie, la plus flottante description de brume
automnale et matinale au bord du lac de Neuchàtel ; car c'est le triomphe de
cette plume amusée d'avoir à dérouler ainsi des réseaux tour à tour scintil-
lants ou vaporeux.
Après cela , malgré les grâces courantes, les longs rubans flexibles et les
méandres de mots , les caractères dans ce petit roman d' Adèle laissent forte-
ment à désirer. Adèle n'est pas une vraie femme de chambre, ce qu'il faudrait
pour (pie la donnée eût toute sa hardiesse originale; elle n'est qu'une demoi-
selle déclassée et méconnue. Maugis ne diffère en rien du pur traître des vieux
romans de chevalerie ou de ceux de l'éternel mélodrame. La conduite de
Gaston et des autres manque tout à fait d'une certaine faculté de justesse et de
raisonnement qui n'est jamais tellement absente. Ce ne sont que personnages
qui croient, se détrompent , s'exaltent encore, ne vérifient rien , et se jettent
par une fenêtre ou se cassent d'autre façon la tète, un peu comme dans des
romans de l'abbé Prévost, mais d'un abbé Prévost piqué de Werther. Chez
l'abbé Prévost ils s'évanouissaient simplement , ici ils se tuent.
Les Tristes, écrits dans des quarts d'heure de vie errante, ne sont qu'un
recueil de différentes petites pièces (prose ou vers), originales ou imitées de
l'allemand , de l'anglais, et qui sentent le lecteur familier d'Ossian et d'Young,
le mélancolique glaneur dans tous les champs de la tombe. Toujours mêmes
couleurs éparses , mêmes complaintes égarées, même affreuse catastrophe.
L'inconnu, auteur supposé des Tristes , se lue d'un coup de lime au cœur,
comme Charles Munster (le peintre de Sallzbourg) se noyait dans le Danube,
(1) Chap. v.
(2) Aimé de Loy, poète franc-comtois des plus errants et des plus naufragés, mais
dont l'amitié vient de recueillir les débris sous le titre de Feuilles aux /'culs, a dit
quelque part, en célébrant une de ses riantes stations passagères :
J'y cultive, .ni pied d'un coteau ,
La fleur de N idier, l'ancolie,
Si chère à la mélancolie ,
Et la pervenche «le Rousseau.
344 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
comme Gaston dans Adèle se fait , je crois , sauter la tête. Ce qui a manqué à
ces personnages infortunés de Nodier, si souvent reproduits par lui, c'a été de
se résumer à temps en un type unique , distinct, et qui prît rang à son tour, du
droit de l'art, entre ces hautes figures de Werther, de René et de Manfred,
illustre postérité d'Hamlet. Au lieu de cela, il n'a fait que fournir les plus in-
téressants peut-être dans cette suite de cadets trop pâlissants , qui ont tant fait
couler de pleurs d'un jour, de d'Olban à Antony.
Plus lard , pour les figures de femmes, surtout déjeunes filles, il a mieux
atteint à l'idéal voulu , et . dans le charme de les peindre, son pinceau gra-
cieux et amolli n'a pas eu besoin de plus d'effort. Remarquez pourtant comme
le premier pli se garde toujours , comme le trait marquant qui s'est prononcé
à nu dans la jeunesse se transforme, se déguise, s'arrange, mais se reproduit
inévitable au fond et ne se corrige jamais. Même dans les plus expansives et
sereines réminiscences des soirs d'automne de la maturité , même quand il
semble le plus loin de Charles Munster et de Gaston de Germancé , quand il
n'est plus que Maxime Odin, le doux railleur légèrement attendri, quand
près de sa Séraphine, en d'aimables gronderies , il est assis sur le banc de
l'allée des marronniers, le lendemain de sa nocturne enjambée au bassin des
Salamandres : quand se multiplient et se diversifient à ravir sous son récit les
plus rougissantes scènes adolescentes , et (idéal du premier désir!) ce bouquet
de cerises malicieusement promené sur les lèvres de celui qu'on croit endormi;
lorsque véritablement il paraît ne plus vouloir emprunter de ses précédents
romans trop ensanglantés que les souriantes prémices ou les douleurs embel-
lies, comme étaient dans Thérèse Aubert les adieux à la Butte des Rosiers
et ce baiser à travers les feuilles d'une rose ; quand donc on se croit assuré
qu'il en est là , tout d'un coup... qu'est-ce ? Méfiez-vous , attendez !... le pro-
cédé final n'a pas changé; l'adorable idylle, la pastorale enchantée , tout
amoureusement tressée qu'elle semble , va se trancher net encore à la Werther
ou à la IFerthérie, sinon par un coup de pistolet, au moins par une petite-
vérole qui tue, par un anévrisme qui rompt, par une convulsion délirante;
Séraphine, Thérèse, Clémentine, Amélie, Cécile, Adèle, toutes ces amantes
qu'il a touchées au front, elles en sont là ; il a comme résumé leur destin en
un seul dans ces stances mélodieuses, où du moins le rhythme et l'image ont
tout revêtu et adouci :
Elle était bien jolie , au malin, sans atours,
De son jardin naissant visitant les merveilles,
Dans leur nid d'ambroisie épiant les abeilles,
Et du parterre en fleurs suivant les longs détours.
Elle était bien jolie , an bal de la soirée ,
Quand l'éclat des flambeaux illuminait son front ,
El <pje , de bleus saphirs ou de roses parée ,
De la danse folàlre elle menait le roud.
Elle était bien jolie, à l'abri de son voile
Qu'elle livrait Huilant au souffle de la nuit ,
DE LA FRANCE. 345
Quand pour la voir, de loin , nous étions là, sans bruit ,
Heureux de la connaître au reflet d'une étoile.
Elle était bien jolie ; et de pensers touchants,
D'un espoir vague et doux chaque jour embellie ,
L'amour lui manquait seul pour être plus jolie .'...
— «Paix! voilà son convoi qui passe dans les champs!...» —
Idylle et catastrophe, une vive et brillante promesse interceptée, son imagina-
tion avait pris de bonne heure ce tour dans le sentiment de sa propre destinée et
dans l'expérience des malheurs particuliers, réels, auxquels il est temps devenir.
Nous serons bref dans un détail que lui-même nous a orné de couleurs si
vivantes en mainte page de ses Souvenirs. Il suffira de nous rabattre à quel-
ques points précis et moins illustrés. En 1802, la Napoléone } dont les copies
se multiplièrent à l'infini , el une foule de petits écrits séditieux qui s'impri-
maient clandestinement chez le républicain Dabin et se distribuaient sous le
manteau, attirèrent les recherches delà police. Dabin fut arrêté. On m'assure
que Nodier, dans un moment d'exaltation généreuse, écrivit à Fouché et se
dénonça lui-même comme auteur de lu JXapoléone. Quoi qu'il en soit , Fouché
avait pour bibliothécaire le Père Oudet, ancien ami du père de Nodier dans
l'Oratoire. Cette circonstance ne laissa pas de tempérer les premières sévérités
politiques contre l'imprudent jeune homme. Il fut renvoyé à son père à Besan-
çon; mais d'activés liaisons avec les émigrés rentrants et avec les ennemis du
gouvernement en général , le compromirent de nouveau. Accusé d'avoir pris
part à l'évasion de Bourmonl, il s'évada lui-même de la ville, et n'y revint
qu'après qu'un jugement rendu l'eut mis à l'abri. Il dut fuir encore, comme
plus ou moins enveloppé dans la grande machination dénoncée par Méhée sous
le nom d'alliance des jacobins et des royalistes : il était en danger de passer
pour un trait-d 'union des deux partis. Prévenu à temps, il gagna lacampagne
et resta errant jusque vers le commencement de 180G , soit dans le Jura fran-
çais, soit en Suisse. C'est dans cet intervalle qu'il produisit les Tristes, el
même le Dictionnaire des Onomatopées, singulière inspiration chez un pros-
crit romanesque, et bien notable indice d'un instinct philologique qui grandira.
En 1806, son mandat d'arrêt fut levé et converti en un permis de séjour à
Dole , sous la surveillance du sous-préfet, M. de Roujoux , homme aimable .
instruit, qui préparait dès lors son estimable essai des Nccolutions des Arts
et des Sciences. Nodier y connut beaucoup Benjamin Constant, qui avait A
Doit: une partie de sa famille : leurs esprits souples et brillants , leurs sensibi-
lités promptes et A demi brisées, devaient du premier coup s'enlacer etse con-
venir. Il ouvrit un cours de littérature qui fut très-suivi, et, s'il avait lusse
If temps aux préventions politiques de s'effacer . l'université aurait probable-
ment fini par l'accueillir. Le préfel . Jean de Bry, lui portait intérêt; le mi-
nistre Fouché associait son nom à des souvenir oratoriens. Ces années ne fu-
rent donc pas absolument malheureuses; les sentiments consolants delà
jeunesse les embellissaient . el «le Fréquentes tournées au village de Quintigny.
qui recelait pour son cœur une espérance charmante lui décoraient l'avenir
546 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
11 rêvait de faire une flore du Jura; il rêvait mieux , une vie heureuse, do-
mestique, studieuse, sous l'humble toit verdoyant. Il a exprimé lui-même ces
poétiques douceurs d'alors à quelques années de là. lorsque dans son exil d'Illyrie
il se reportait avec une plainte mélodieuse vers les saisons déjà regrettables.
Qui me rendra l'aspect des plantes familières,
Mes antiques forêts aux coupoles allières,
Des bouquets du printemps mon parterre épaissi,
Le houx aux lances meurtrières,
L'ancolie au front obscurci
Qui se penche sur les bruyères,
Le jonc qui des étangs protège les lisières .
Et la pâle anémone et l'éclatant souci?
Les arbres que j'aimais ne croissent point ici.
0 riant Quintigny, vallon rempli de grâces ,
Temple de mes amours, trône de mon printemps,
Séjour que l'espérance offrait à mes vieux ans ;
Tes sentiers mal frayés ont-ils gardé mes traces ?
Le hasard a-t-il respecté
Ce bocage si frais que mes mains ont planté,
Mon tapis de pervenche , et la sombre avenue
Où je plaignais Werther que j'aurais imité!...
Rien n'est doux et brillant comme de regarder à distance nos jeunes années
malheureuses à travers ce prisme qu'on appelle une larme.
Le poète chezïNodier est déjà bien avancé, bien en train de mûrir: une cir-
constance particulière vint développer en lui le philologue, le lexicographe,
et lui permit dès lors de pousser de front ce goût vif à côté de ses autres pré-
dilections un peu contrastantes. Le chevalier Herbert Croft, baronnet anglais ,
prisonnier de guerre à Amiens , où il s'occupait de travaux importants sur les
classiques grecs, latins et français, eut besoin d'un secrétaire et d'un collabo-
rateur : Nodier lui fut indiqué et fut agréé ; il obtint l'autorisation d'aller près
de lui. Il nous a peint plus tard son vieil ami sous le nom légèrement adouci
de sir Robert Grove , dans son attachante nouvelle à? Amélie. Il était impossi-
ble de toucher un tel portrait à la Sterne avec une plus gracieuse et. pour
ainsi dire, affectueuse ironie : « Ce qui faisait sourire l'esprit, conclut-il, dans
les innocentes manies du chevalier, faisait en même temps pleurer l'âme. On
se disait : Voilà pointant ce que nous sommes, quand nous sommes tout ce
qu'il nous est permis d'être au-dessus de notre espèce! »
Sans plus recourir au portrait un peu flatté du vieux savant dans jfmétie
et en m'en lenanl aux notices critiques de Nodier même du vivant ou peu
après la mort du chevalier (1), il eu résulte que sir Herbert Croft, ancien élève
(1) Au tome 1er, page 205 , et au tome II , page '«SO , des Mélanges de Littérature cl
•le Critirjuc tk Charles Nodier, recueillis par Barginet (de Grenoble), 1820.
DE LA. FRANCE. 347
de Tévêque Lowlh qui a écrit VEssai sur la Poésie des Hébreux, l'élève
aussi elle collaborateur du docteur Johnson soit pour la Vied'Young, soit
pour les travaux du Dictionnaire, avait de plus en plus creusé et raffiné dans
les recherches littéraires et dans l'étude singulière des mots ; doué par la na-
ture de l'organe le plus exquis des commentateurs, il l'avait encore armé d'une
loupe grossissante qui ne se fixait plus décidément que sur les infiniment pe-
tits de la grammaire. « M. le chevalier Croft, écrivait de lui Nodier émancipé
dans un article un peu railleur , peut se dire hautement l'Épicure de la syn-
taxe et le Leihnitz du rudiment; il a trouvé l'atome, la monade grammati-
cale... » Quand il s'appliquait à un classique , suus prétexte de l'éclaircir , il y
piquait de tous points ses vrilles imperceptibles et jusqu'à un certain point
destructives, presque comme celles des insectes rongeurs particuliers aux bi-
bliothèques. Son analyse pointilleuse prétendait mettre à nu, par exemple ,
dans telle période de Massillon (car sir Herbert travaillait beaucoup sur nos au-
teurs français) une quantitée déterminée de consonances et d'assonances
qu'une éloquence harmonieuse sait trouver d'elle-même , mais qu'elle dérobe
à la critique et qu'à ce degré de rigueur elle ne calcule jamais. Ce fut durant
la participation de Nodier, comme secrétaire , aux travaux du chevalier, que
celui-ci fit paraître son Horace éclairci par la ponctuation, ouvrage curieux
et subtil , dont le litre seul promet parmi les hasards de la conjecture bien
des aperçus piquants. A ses profondes préoccupations érudiles, sir Herbert
joignait par accidents certaines vues libres , romantiques, comme des ressou-
venus du biographe d'Young. 11 fut le premier à tirer d'un entier oubli le
dernier Homme de Granville, cette admirable débauche d'épopée, s'é-
criait Nodier, et gui fera la gloire d'un plagiaire heureux. On voit par com-
bien de points vifs devaient se toucher d'abord le jeune secrétaire et le vieux
maître.
L'association ne dura pas aussi longtemps qu'on aurait pu croire. Après une
année environ , l'amour de l'indépendance et la passion de l'histoire naturelle
ramenèrent Nodier dans son village de Quinligny. 11 s'élail marié , il allait
être père : de nouveaux projets commençaient. Pourtant les relations avec le
chevalier portèrent leur fruit; celte veine d'études philologiques aboutit
en 1811 au livre ingénieux des Questions de Littérature légale. 11 faut
tout dire: le bon chevalier Croft, qui n'était pas tout à fait sir Grove , se
montra un peu jaloux de son élève et du succès de celle brochure populaire,
comme il la qualifia non sans quelque intention de dédain : sur deux ou (rois
points de textes comparés , il revendiqua même, à mois couverts, la priorité
de la note. Nodier, en rendant compte dans les Débals de l'ouvrage où per-
çait celle petite aigreur, la releva avec uue vivacité spirituelle et polie, mais
assez aiguisée à sou tour. A la mort du chevalier, il ne se ressouvint plus que
de ses mérites dans un article nécrologique détaille et louchant. J'ai souri
toutefois en saisissant l'instant même où l'élève philologue s'est émancipé :
comme dans toute émancipation , il y a eu un brin de révolte.
Ce livre des Questions de Littérature légale, forl augmenté depuis l'édition
de 1812, et qui, sous son titre à la Bariole, contient une quantité de parti-
cularités et d'aménités littéraires des plus curieuses relativement au plagiai
TOME il. 24
548 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
à l'imitation, aux pastiches, etc., etc., est d'une lecture fort agréable , foi L
diverse , et représente à merveille le genre de mérite el de piquant qui recom-
mande tout ce côté considérable des travaux de Nodier. Dans ses Onomato-
pées, dans sa Linguistique, dans ses Mélanges tirés d'une petite Biblio-
thèque , dans celle foule de petites dissertations fines, annexées comme des
cachets précieux au Bulletin du Bibliophile (1), on le retrouve le même de
manière et de méthode , si méthode il y a, d'érudition courante, rompue, va-
riée , excursive. Ne lui demandez pas une discussion suivie et rigoureuse,
armée de précautions , appuyée aux lignes établies de l'histoire, aux grands
résultats acquis et aux jugements généraux de la littérature , il s'échappe à
toul moment parla tangente , il ne vise qu'à des points spéciaux, à des trou-
vailles imprévues, à des râtelés d'exception où il se porte tout entier et où son
scepticisme déguisé agile l'hyperbole. Sa critique, c'est bien souvent une vraie
guerre de guérillas , une Fronde qui fait échec aux grands corps réguliers de
la littérature et de l'histoire. Ou encore, sans but aucun, c'est un assaison-
nement perpétuel, le hors d'œuvre à la fin d'un grand banquet, après une
littérature finie. Athénée en son temps n'a guère fait autre chose. Bayle parle
quelque part de ces lectures mélangées qui sont comme le dessert de l'esprit.
Nodier accommode par goût l'érudition pour les estomacs rassasiés et dé-
daigneux. Son livre des Questions légales , par exemple, c'est proprement un
quatre-mendiants de la littérature ; on passe des heures musardes à y gra-
piller sans besoin , à y ronger avec délices. Il a poussé en ce sens le Bayle
et le Montaigne à leurs extrêmes conséquences ; ce ne sont plus que miellés
friandes.
Les esprits fermes, à régime sain , qui n'ont jamais eu de dégoût indolent
ni de caprice, les esprits applicables, d'appétit judicieux, empressés de mordre
d'abord à quelque pièce de bonne digestion, pourront se demander souvent à
quoi bon ces raffinements de coup d'œil sur des riens, ces jeux de l'ongle sur
desécorces, ces dégustations exquises sur le plus rare des Ana ; à quoi bon
de savoir si la sphère au frontispice est un insigne tout spécial des Elzévirs, et
si leur large guirlande de roses trémières ne leur a pas été en maint cas dé-
robée. Les esprits même les plus en délicatesse de littérature pourront désirer
quelquefois plus de circonspection et de sévérité dans certains jugements qui
atteignent des noms connus : ainsi, M. de La Rochefoucauld n'est pas for-
mellement accusé, à l'article iv des Questions , d'être un plagiaire de Corbi-
nelli; mais cette singulière accusation , une fois soulevée, n'est pas non plus
réfutée et réduite à néant , comme il l'aurait fallu. Pascal , à l'article v, de-
meure hautement accusé d'avoir pillé Monlaigne ; son plagiat est même pro-
clamé le plus évident et le plus manifestement intentionnel (pie l'on con-
naisse , et l'on oublie que Pascal , mort depuis plusieurs années lorsqu'on
recueillit et qu'on publia ses Pensées, ne peut répondre des petits papiers
qu'on y inséra el qui pour lui n'étaient que des notes dont il se réservait l'u-
sage. Ses pieux amis , les éditeurs , plus versés dans saint Augustin que dans
Monlaigne, ne s'aperçurent pas qu'ils avaient affaire par endroits à des ex-
( )) Chez TechcutT.
1)E LA lit AN CL. 54U
(rails de ce dernier , et négligèrent naturellement d'en avertir. Ou aurait à
multiplier les remarques de ce genre à propos de la critique de notre ingé-
nieux et poétique érudit. Un jour, dans un article sur le cardinal de Retz, il
lui appliquera je ne sais quel mot de celui qu'il appelle tout d'un coup le sage
et vertueux Balzac , oubliant trop que cet estimable écrivain n'était pas lu
moins du monde un philosophe ni un sage, mais bien un utile pédant doué
de nombre, sous qui notre prose a fait et doublé une excellente rhétorique :
voilà tout.
Dans le plus suivi et le plus philosophique de ses jeux érudits , dans ses Élé-
ments de Linguistique , Nodier a développé un système entier de formation
des langues , l'histoire imagée du mot depuis sa première éclosion sur les lèvres
de l'homme jusqu'à l'invention de l'écriture et à l'achèvement des idiomes. Ces
sortes de questions dépassent de beaucoup le cercle des conjectures sur les-
quelles nous nous permettons d'exprimer et même d'avoir un avis. Un savant
article du baron d'Eckstein (1) vint protester au nom des résultats et des pro-
cédés de l'école historique : il fut sévère. En revanche, de consolants et affec-
tueux articles de M. Vinet (2) exprimèrent l'admiration sans réserve et bien
flatteuse d'un lecteur sérieux, complètement séduit.
A des endroits un peu moins antédiluviens, et où nous nous sentirions plus a
même de prendre parti, il nous semble que Nodier, érudit, ne triomphe jamais
plus sûrement, ne s'ébat jamais avec une plus heureuse licence qu'en plein
xvie siècle , en cette époque de liberté , de fantaisie aussi et de vaste bigarrure,
et de style français déjà excellent. II est de son mieux quand il disserte à fond
sur le Cymbalmn mundi , et la réhabilitation de Bonaventure Desperiers peut
en ce genre passer pour son chef-d'œuvre, à moins qu'on ne le préfère discou-
rant, après Naudé, sur les mazarinades, et épuisant la théorie des deux édi-
tions du Mascurat.
Pour revenir, est-ce aller trop loin que de croire de Nodier bibliographe,
lexicographe et philologue, qu'après tout, l'élève du chevalier Croft garda ton
jours quelque chose de lui , et que même pour les doctes excentricités qu'il
jugeait en souriant et que depuis il nous a peintes , il s'en inocula dès lors quel-
ques-unes avec originalité? En attendant, il est curieux de voir comme dès 1812
son butin se grossit, comme sa pacotille encyclopédique se bigarre et s'amasse.
Encore un moment, encore le voyage d'Illyrie, et nous posséderons Nodier au
complet, avec tous ses piquants romantismes et diletlanlismes.
Comptons un peu et récapitulons , comme parle trou du caléïdoscope, quel-
ques points au hasard dans l'élincelant pêle-mêle d'idéal qui survivra. Il aime,
il caresse d'imagination les proscrits, les brigands héroïques, les grands des-
tins avortés, les lutins invisibles, les livres anonymes qui ont besoin d'une
clef, les auteurs illustres cachés sous l'anagramme, les patois persistants à
rencontre des langues souveraines, tous les recoins poudreux ou sanglants de
raretés et de mystères, bien des rogatons de prix, bien des paradoxes iftgé
nieux et qui sont des échancrures de vérités, la liberté de la presse d'avant
(1) Journal de l'Institut historique, 2o livraison.
(2; Essais de Philosophie morale.
ÔoO POÈTES ET ROMANCIERS MODERNES
Louis XIV, la publicité littéraire d'avant l'imprimerie, l'orthographe surtout
d'avant Voltaire : il fera une guerre à mort aux a des imparfaits.
Vers 1811, l'ennui de ses facultés mohiles, bientôt à l'étroit dans le riant
Ouintigny, et l'espérance de trouver des ressources à l'étranger, le poussèrent
en Italie, et de là en Carniole : il fut nommé bibliothécaire à Laybach. Son
caractère aimable et la douceur de ses mœurs lui ayant procuré, comme par-
tout, des protecteurs et des amis, il fut chargé de la direction de la librairie,
et devint, à ce titre, propriétaire et rédacteur en chef d'un journal intitulé :
le Télégraphe } qu'il publia d'abord en trois langues, français, allemand et
italien , puis en quatre , en y ajoutant le slave vindique. Il y inséra , sur la lan-
gue et la littérature du pays, de nombreux articles dont on peut prendre idée
par ceux qu'il mil plus lard dans le Journal des Débats (1). Jean Sbogar, et
S marra, et Mademoiselle de Marsan , furent, dès celle époque, ses secrètes
et poétiques conquêtes.
L'arrivée de Fouché comme gouverneur semblait devoir donner à sa fortune
une face nouvelle; la place de secrétaire général de l'intendance dTllyrie lui
fut proposée; il négligea ces avantages, et l'occasion rapide ne revint pas.
L'abandon des provinces illyriennes le ramena en France, à Paris, ce cenlre
final d'où jusque-là il avait touiours élé repoussé. Il entra dans la rédaction
des Débats, alors Journal de l'Empire , et que dirigeait encore M. Etienne.
On assure que, quand Geoffroy sur les derniers temps fut malade, Nodier le
suppléa dans les feuilletons en conservant l'ancienne signature et en imitant
sa manière; si bien que le recueil qu'on fit ensuite de Geoffroy contient plu-
sieurs morceaux de lui. On court risque , avec Nodier, comme avec Diderot, de
le retrouver ainsi souvent dans ce que des voisins ont signé; il faut prendre
garde, en retour, de lui trop rapporter bien des écrits plus apparents où on
ne le retrouve pas.
Nodier, revenu en France, avait trente ans passés; il doit être mûr; le voilà
au centre; une nouvelle vie mieux assise et plus en vue de l'avenir pourrait-
elle commencer? Par malheur, l'atmosphère est bien fiévreuse, et les temps
plus que jamais sont dissipants. Je n'essayerai pas de le deviner et de le suivre
à travers ces enthousiastes chaleurs de la première et de la seconde restaura-
lion. Les Cent-Jours le rejetèrent à douze années en arrière, aux fougues poli-
tiques du consulat; le 18 mars, il écrivait dans le Journal des Débats une
autre Napoléone , une philippique à l'envi de celle que Benjamin-Constant y
traçait vers le même moment. Il résisla mieux à l'épreuve du lendemain. Non
pas tout à fait Napoléon , il est vrai , mais Fouché le fit venir, et lui demanda
ce qu'il voulait. — » Eh bien ! donnez-moi cinq cenls francs,... pour aller a
Gand. » Il est l'auteur de la pièce intitulée : Bonaparte au 4 mai , qui parut
dans le Nain jaune et dans le Moniteur de Gand; il est l'auteur du vote
attribué à divers royalistes, et qui circula au champ de mai ; « Puisqu'on
veut absolument pour la France un souverain qui monte à cheval, je vote
pour Franconi. » Au resle, il se déroba de Paris durant la plus grande
il, lîecucillig au tome 11 , page ô6Z cl suiv. , de «es Mélanges de Littérature cl de
Critique IK-JO.
DE LA FRANCE. 551
partie des Cent-Jouis, et les passa à la campagne dans un château ami.
Les années qui suivent , et où se rassemble avec redoublement son reste de
jeunesse, suffisent à peine, ce semble, à tant d'emplois divers d'une verve
continuelle et en tous sens exhalée : journaliste, romancier, bibliophile tou-
jours, dramaturge quelque peu et très-assidu au théâtre, témoin aux cartels,
tout aux amis dans tous les camps , improvisateur dès le malin comme le neveu
de Rameau. Avec cela des retours par accès vers les champs, des reprises de
tendresse pour l'histoire naturelle et l'entomologie : un jour, ou plutôt une
nuit, qu'il errait au bois de Boulogne pour sa docte recherche, une lanterne
à la main, il se vit arrêté comme malfaiteur.
Il demeura jusqu'en 1820 dans la rédaction des Débats , et ne passa qu'alors
à celle de la Quotidienne , sans préjudice des journaux de rencontre. 11 publia
Jean Sbogar en 1818, Thérèse Aubert en 1819, Adèle en 1820, Smarra
en 1821, Trilby en 1822 : je ne touche qu'aux productions bien visibles. Cha-
cun de ces rapides écrits était comme un écho français , et bien à nous, qui
répondait aux enthousiasmes qui commençaient à nous venir de Waller Scott
et de Byron. La valeur définitive de chaque ouvrage se peut plus ou moins dis-
cuter; mais leur ensemble, leur multiplicité, dénonçait un talent bien fertile,
une incontestable richesse, et il reste à citer de tous de ravissantes pages d'é-
crivain. A dater de 1820, la position littéraire de Nodier prit manifestement de
la consistance.
Pour mettre un peu d'ordre à notre sujet, et éviter (ce qui en est recueil)
la dispersion des points de vue , nous ne tenterons ni l'analyse des principaux
ouvrages en particulier, ni encore moins le dénombrement, impossible peut-
être à l'auteur lui-même, de tous les écrits qui lui sont échappés. Deux ques-
tions, qui dominent l'étendue de son talent, nous semblent à poser : l°la nature
et surtout le degré d'influence des grands modèles étrangers sur Nodier, qui,
au premier aspect, les réfléchit; 2° sa propre influence sur l'école moderne
qu'il devança, qu'il présageait dès 1802, qu'il vil surgir et qu'il applaudit le
premier en 1820.
L'influence des modèles étrangers sur Nodier, on peut déjà le conclure de
notre étude suivie, est encore plus apparente que réelle. On a vu à ses débuts
sa vocalion marquée, on a saisi ses inclinations à l'origine. Il procède de
JFerther sans doute; mais on ne se compromet pas en affirmant que, si
Werther n'eût pas existé, il l'aurait inventé. Il ne connut longtemps de la
littérature allemande que ce qui nous en arrivait par Mme de Staël après Bon-
neville; mais l'esprit lui en arrivait surtout : la ballade de Lènore, le Roi des
Aulnes, la Fiancée de Corinthe , le Songe de Jean-Paul, faisaient le plus
vibrer ses fibres secrètes de fantaisie et de terreur. Jean Sbogar, conçu en 1812
sur les lieux mêmes de la scène, était autre chose certainement que le Charles
Moorde Schiller, et n'avait pas besoin de Rob-Roy. Ces neuves et vivantes
descriptions du paysage, la scène dramatique d'Anlonia au piano devant celle
{[liée qui lui réfléchit brusquement, au-dessus des plis de son cachemire rouge,
la tète pâle et immobile de l'amant inconnu, ce sont là des marques aussi de
franche possession et d'indépendante investiture. Trilby, le Irais lutin , put
naître sans VOndine de 1 a Molbe-Fouqué; Smarra se réclamai! surtout d'A-
352 POETES Eï ROMANCIERS MODERNES
pulée. Il serait chimérique de prétendre ressaisir et désigner, au sein d'un
talent aussi complexe et aussi mobile, le reflet et le croisement de tous les
rayons étrangers qui y rencontraient, y éveillaient une lumière vive et mille
jets naturels. La venue d'Hoffmann et son heureuse naturalisation en France
durent imprimer à l'imagination de Nodier un nouvel ébranlement , une toute
récente émulation de fantaisie; la lecture du Majorât le provoqua peut-être
ou ne nuisit pas du moins à Inès ou à Lydie; le Songe d'or, ou la Fée aux
Miettes purent également se ressentir de contes plus ou moins analogues;
mais n'avait-il pas, sans tant de provocations du dehors, cette autre lignée
bien directe au coin du feu, cetle facile descendance du bon Perrault et de
M. Galand? En somme, il m'est évident que Nodier se trouve originellement
en France de cette famille poétique d'HofFmann et des autres, et que, s'il ré-
pond si vite sur ce ton au moindre appel , c'est qu'il a l'accent en lui. Ce qu'ils
traduisent en chants ou en récits, il se ressouvient tout aussitôt de l'avoir
pensé, de l'avoir rêvé. Nodier peut être dit un frère cadet (bien français d'ail-
leurs ) des grands poêles romantiques étrangers , et il le faut maintenir en
même temps original : il était en grand train d'ébaucher de son côté ce qui
éclatait du leur.
A l'égard de l'école française moderne , ce fut un frère aîné des plus em-
pressés et des plus influents. On l'a vu , vingt ans auparavant , le plus matinal
au téméraire assaut et séparé tout d'un coup de ceux-là , à jamais inconnus,
qui probablement eussent aidé et succédé. Nulle aigreur ne suivit en lui ces
mécomptes du talent et de la gloire. Les jeunes essais, qui désormais rejoi-
gnent ses espérances brisées , le retrouvent souriant, et il bat des mains avec
transport aux premiers triomphes. 11 avait connu et aimé Millevoye faiblissant ;
il enhardissait De Latouche éditeur d'André Chénier; il n'eut qu'un cri d'ad-
miration et de tendresse pour le chant inouï de Lamartine. Il connut Victor
Hugo de bonne heure , à la suite d'un article qui n'était pas sans réserve , si j<;
ne me trompe sur Han d'Islande; il découvrit vile, au langage vibrant du
jeune lyrique, les dons les plus royaux du rhythme et de la couleur. Un voyage
en Suisse qu'ils rirent tous deux ensemble et en famille, vers 1825, acheva e!
fleurit le lien. Dans le même temps , par ses publications avec son ami
M. Taylor, par les descriptions de provinces auxquelles il prit une part effec
live au moins au début, il poussait à l'intelligence du gothique, au respect des
monuments de la vieille France. Ses préfaces spirituelles , qu'en toute circon-
stance il ne haïssait pas de redoubler, harcelaient les classiques, et, en vrai
père de Trilby, il sut piquer plus d'un de ses vieux amis sans amertume. Les
savantes expériences de sa prose cadencée, les artifices de déroulement de sa
plume en de certaines pages merveilleuses, eussent été plus appréciés encore
et eussent mieux servi la cause de l'art, si on ne les avait pu confonllre par en-
droits avec les allanguissemenls inévitables dus à la fatigue d'écrire beau-
coup, à la nécessité d'écrire toujours. Nombre de ses images, qui exprimeul
des nuances , des éclairs de mouvements presque inexprimables (comme celle
du goéland qui tombe, citée plus haul ), étaient faites pour illustrer et cou-
ronner l'audace, et , dans une poétique de l'école moderne, si on avait pris
soin de la dresser, mil peut-être n'aurait apporté un plus riche contingent
DE LA FRANCE. '"■">"
d'exemples. Le petit volume de poésies qu'il publia en 1827. vint montrer tout
ce qu'il aurait pu , s'il avait concentré ses facultés de grâce et d'harmonie en
un seul genre , et combien cette admiration fraternelle qu'il prodiguait autour
de lui était négligente d'elle-même et de ses propres trésors par trop dissipés.
Deux ou (rois tendres élégies , quelques chansonnettes nées d'une larme , sur-
tout des contes délicieux datés d'époques déjà anciennes , firent comprendre
avec regret que, si elle y avait plus tôt songé, il y aurait eu là en vers une nou-
velle muse. Mais , avant tout, un dégoût bien vrai delà gloire, un pur amour
du rêve, y respiraient :
Loué soit Dieu! puisque dans ma misère ,
De tous les biens qu'il voulut m'enlever,
Il m'a laissé le bien que je préfère :
0 mes amis , quel plaisir de rêver,
De se livrer au cours de ses pensées,
Par le hasard Tune à l'autre enlacées,
Non par dessein : le dessein y nuirait.
L'heureux loisir qui délasse ma vie
Perd de son charme en perdant son secret ;
11 est volage , irrégulier, distrait ;
Le nonchaloir ajoute à son attrait,
Et sa douceur est clans sa fantaisie.
On se néglige , il semble qu'on s'oublie ,
Et cependant on se possède mieux.
On doit alors à la bonté des dieux
Deux attributs de leur grandeur suprême :
Car on existe , on est tout par soi-même ,
Et l'on embrasse et les temps et les lieux.
En fait de biens chacun a son système,
Desquels le moindre a du prix à mon gré :
Si l'un pourtant doit être préféré ,
Jouir est bon , mais c'est rêver que j'aime (1).
La clarté facile et la grâce mélodieuse distinguent ce petit nombre de vers
de Nodier; et il s'étend même assez souvent avec complaisance sur ce cha-
pitre des qualités naturelles , pour qu'on y puisse voir sans malice une leçon
insinuante à ses jeunes amis. En homme revenu et sage il se faisait toutes h s
objections, en ami chaud il ne les disait pas. Voici une pièce de lui peu con-
nue , et qui n'a pas été insérée dans son volume de vers : c'est une petite poé-
tique , telle , ce me semble , qu'à deux ou (rois mois près l'aurait pu signer I :
Fontaine.
DU STYLE.
« Tout bon habitant du marais
. Fait «les vers qui ne coûtent guère,
I I r Fou ilr Pirir. ronle.
554 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
» Moi c'esl ainsi que je les fais ,
» Et, si je voulais les mieux faire ,
» Je les ferais bicu plus mauvais. »
C'est ainsi que parlait Chapelle ,
Et moi je pense comme lui»
Le vers qui vient sans qu'on l'appelle ,
Voilà le vers qu'on se rappelle.
Rimer autrement, c'est ennui.
Peu m'importe que la pensée
Qui s'égare en objets divers,
Dans une phrase cadencée ,
Soumette sa marche pressée
Aux règles faciles des vers ;
Ou que la prose journalière ,
Avec moins d'étude et d'apprêts,
L'enlace , vive et familière,
Comme les bras d'un jeune lierre
Un orme géant des forêts ;
Si la manière en est bannie
Et qu'un sens toujours de saison
S'y déploie avec harmonie,
Sans prêter les droits du génie
Aux débauches de la raison.
La parole est la voix de lame ,
Elle vit par le sentiment ;
Elle est comme une pure flamme
Que la nuit du néant réclame (1)
Quand elle manque d'aliment.
Elle part prompte et fugitive ,
Comme la flèche qui fend l'air,
Et son trait vif, rapide et clair,
Va frapper la foule attentive
D'un jour plus brillant que l'éclair.
Si quelque gène l'emprisonne,
Défiez-vous de son lien.
Tout effort est contraire au bien ,
Et la parole en vain foisonne,
Sitôt que le cœur ne dit rien.
(\) Je n'aime pas cette nuit du néant qui réclame une flamme; c'est la rime qui a
il. une cela,
DR LA FRANCE. 355
Le simple , c'est le beau que j'aime ,
Oui , sans frais , sans tours éclatants ,
Fait le charme de tous les temps.
Je donnerais un long poème
Pour un cri du cœur que j'entends.
En vain une muse fardée
S'enlumine d'or et d'azur.
Le naturel est bien plus sûr.
Le mot doit mûrir sur l'idée
Et puis tomber comme un fruit mûr.
Cette coulante doctrine de la facilité naturelle , cet épicuréisme de la dic-
tion, si bon à opposer en temps et lieu au stoïcisme guindé de l'art, a pour-
tant ses limites ; et , quand l'auteur dit qu'en style tout effort est contraire au
bien, il n'entend parler que de l'effort qui se trahit, il oublie celui qui se
dérobe.
Un an avant la publication de ses propres poésies , Nodier donnait , de con-
cert avec son ami M. de Roujoux. un second volume de Clolilde de Surville (1),
qui est en grande partie de sa façon. Il s'était prononcé dans ses Questions de
Littérature légale contre l'authenticité des premières poésies de Clolilde , et
s'était même appuyé alors de l'opinion exprimée par M. de Roujoux (2). Mais
ce dernier possédait un manuscrit de M. de Surville avec des ébauches iné-
dites de pastiches nouveaux, et les deux amis , malgré leur jugement anté-
rieur, ne purent résister au plaisir de rentrer, en la prolongeant , dans la
supercherie innocente.
Comme, après tout, la prétendue Clolilde est un poète de l'école poétique
moderne, un boulon d'églantine éclos en serre à la veille de la renaissance
de 1800, il convenait à Nodier, ce précurseur universel , d'y toucher du doigt.
Il se trouve mêlé, plus on y regarde, à toutes les brillantes formes d'essai, à
tous les déguisements du romantisme.
En résumé, Nodier, par rapport à la nouvelle école qu'il aurait pu songer
à se rattacher et à conduire, et qu'il ne voulut qu'aider et aimer, Nodier sans
prétention, sans morgue, sans regret, ne fut aux poêles survenants que le
frère aîné , comme je l'ai dit , et le premier camarade , un camarade bon,
charmant, enthousiaste, encourageant , désintéressé, redevenu bien souvent le
plus jeune de tous par le cœur et le plus sensible. Si on l'eût écouté, volon-
tiers il ne leur eût été qu'un lierait l d'armes.
Sur ces entrefaites, son existence s'était assise enfin et fixée. Il avait lâché
de renoncer, dès 1820 , à la politique si effervescente; son insouciance pour sa
fortune personnelle n'avait pas changé. En 182i, M. de Corbière, minisire de
l'intérieur et bibliophile très-éclairé , le nomma , sur sa réputation et sans qu'il
l'eûl demandé, bibliothécaire de l'Arsenal en remplacement de l'abbé Grosier
qui venait de mourir. On nouveau cercle d'habitudes se forma. La jeunesse,
(I) Poésies inédites de Clolilde de Survillc , chez Nepveu , 1826.
i \u irini»' II, pnnje 80. des Révolutions des Sciences etdes Beaux' tris.
356 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
quand elle se prolonge, est toujours embarrassante à fini."; rien n'est pénible
à démêler comme les confins des âges (Lucanus an Jppulus, anceps); il
faut souvent que quelque chose vienne du dehors et coupe court. Dans sa re-
traite une fois trouvée, au soleil , au milieu des livres dont une élite sous sa
main lui sourit, la vie de Nodier s'ordonna : des matinées studieuses, liseuses,
et de plus en plus productives de pages toujours plus goûtées. Je me figure que
bien des journées de Le Sage, de l'abbé Prévost vieillissant ,se passaient ainsi.
Les travaux même non voulus, les heures assujetties dont on se plaint, gar-
dent au fond plus d'un correctif aimable , bien des enchantements secrets.
A en juger par les fruits plus savoureux en avançant , il faut croire que la fa-
tigue intérieure et trop réelle se trompe , s'élude, dans la production , par de
certains charmes. Je ne sais quel penseur misanthropique a dit, en façon de re-
cette et de conseil : « Un peu d'amertume dans les talents sur l'âge est comme
quelque chose d'astringent qui donne du ton. » Assez d'écrivains éminents en
ont eu de reste : ils n'ont pas ménagé cette dose d'astringent ; Nodier, lui , en
manque tout à fait, et pourtant sa veine de talent a plutôt gagné, elle s'est
comme échauffée d'une douce chaleur, en déployant au couchant la diversité
de ses teintes. Si de tout temps il y eut en sa manière quelque chose qui est le
contraire de la condensation, ces qualité élargies n'ont pas dépassé la mesure
en se continuant , et elles ont rencontré , pour y jouer, des cadres de mieux en
mieux assortis. Toutes les fois qu'il reproduit des souvenirs ou des songes de
sa jeunesse, Nodier écrivain reprend une sève plus montante et plus colorée.
Séraphine, Amélie, la fleur de ces récits heureux, l'ont assez prouvé : qu'on
y ajoute la première partie d'Inès , ou aura le plus parfait et le dernier mot
de sa manière. Qu'on ne dédaigne pas non plus , comme échantillon final .
deux ou trois dissertations de bibliophile, où, sous prétexte de bouquins pou-
dreux , il butine le joli et le fin : il y a tel petit extrait sur la reliure moderne,
qui commence , à la lettre , par une hymne au rossignol.
En 1832, ses œuvres complètes , et pourtant choisies encore , parurent pour
la première fois, et vinrent déployer en une série imposante les titres jusqu'a-
lors épars d'une renommée qui dès longtemps ne se contestait plus. En 1834 .
l'Académie française, réparant de trop longs délais, le choisit à l'unanimité
en remplacement de M. Laya. Nodier, qui s'était pris tant de fois de raillerie au
célèbre corps , fut saisi d'une joie toute naïve et attendrie en y entrant. Aucun
autre discours de récipiendaire ne respire peut-être, à l'égal du sien, l'expan-
sion sentie de la reconnaissance. Il la prouva surtout par un dévouement sans
réserve à ses devoirs d'académicien : le Dictionnaire futur n'a pas de fonda-
teur plus absorbé ni plus amusé que lui. El qui donc serait plus capable, en
effet , de suivre en buissonnant l'histoire et les aventures de chaque mot à tra-
vers la langue? Odyssée pour odyssée, celle-là , à ses yeux, en vaut bien une
autre. Revenu de tout , il s'anime d'autant plus , il se passionne, en sceptique
qu'on croirait crédule, à ces menues questions de vocabulaire, d'étymologie,
d'orthographe; prenez garde! elles ne sont, dans la bouche du Lucien au fin
sourire, qu'une façon détournée et bienveillante d'ironie universelle. Ainsi
souvent il se délasse de l'ennui de trop penser. Il s'en délasse à moins de
hais, avec une plus vraie douceur, en famille, les soirs, en cel Arsenal ra-
DE LA FRANCE. 357
jaunissant, on tous ceux qui y reviennent après des années retrouvent un
passé encore présent, un frais sentiment d'eux-mêmes, et des souvenirs qui
semblent à peine des regrets, dans une atmosphère de poésie, de grâce et
d'indulgence.
Sainte-Beuve.
LETTRES DU NORD
DU MIDI DE L'EUROPE.
LA SICILE.
ïii(i).
Je ne sais , monsieur, si vous et vos lecteurs , vous vous souviendrez d'un
correspondant que vous aviez du côté de Palerme, et à qui il prend envie de
vous parler aujourd'hui de la Sicile. J'écris à mes loisirs, et je vous avoue que
j'en trouve peu sur les grandes routes et sur les mers où je réside souvent;
mais je n'ai pas oublié les engagements que j'ai pris avec vous, et , pour peu
que vous conseilliez à accueillir des notes âgées de deux années, je vous re-
prendrai à la porte de Païenne où ma dernière lettre vous a laissé , et nous
suivrons, si vous voulez bien, la roule de Catane.
Quand nous partîmes pour celle ville, moi et mes gens, les muletiers, dans
leur cosîume pittoresque, couvraient déjà la roule. Le jour commençait à
peine. Une brume de novembre venait de la mer, et les émanations chaudes du
rivage demi- africain y mêlaient une teinte d'or. A noire droite et derrière
nous, se montraient de grandes ombres que formaient sur l'horizon le mont
IVIIegrino cl les hautes montagnes qui se dessinent au delà de Palerme, et de-
vant nous s'ouvrait la roule de Vallelonga, bordée CCOpuntii aux longues
(1) Voyez la Jlvvue des 31 juillet et 15 octobre 1838.
LA SICILE. 359
membrures grises et décharnées , qui ressemblaient, dans la clarté confuse de
l'aurore, à des haies poudreuses élevées avec des ossements humains. A cha-
que moment, nous enlen lions les tintements des lourdes clochettes et le bruit
de la secousse des chaînes qui pendaient aux bals des mulets que chassait de-
vant lui un homme monté sur un cheval maigre, et qui était lui-même couvert
d'un manteau noir douhlé de blanc, dont le capuchon conique lui couvrait le
front jusqu'aux yeux. Quelquefois ces spectres voilés psalmodiaient à mi-voix
sur un ton plaintif, une chanson sicilienne, et il était impossible de ne passe
livrer à des pensées mélancoliques, en entendant des paroles du genre de
celles-ci, dont le rhylhme, l'accent et l'idiome s'accordaient si bien avec tout
cequi passait devant nos yeux : SU silencio, sti muntagni , sti rallati, l'ha
criati la naturapri li cori inamurati (1). Souvent aussi des moines déchaux
de la Merci et d'autres religieux passaient sur leurs mules comme des ombres
et nous en trouvions d'autres immobiles près d'informes piliers mauresques
couverls de mousse, d'où découle une onde fraîche qui s'élève d'elle-même du
sol, grâce au simple et ingénieux procédé dont le génie des Arabes a doté la
Sicile. Peu à peu, le soleil qui se levait nous montra des champs d'oliviers
garnis de pampres , et une riante verdure , qu'on apercevait dans les inter-
valles d'un bois d'aloès et de figuiers d'Inde, jusqu'au moment où nous arri-
vâmes aux montagnes, où la nature change d'aspect.
Là, il semhle qu'on voyage dans un cratère, et sans la splendeur du ciel qui
se déploie sur votre tête, et la route admirable qui coupe ces masses de ro-
chers, on se croirait perdu dans les entrailles d'une mine. Je ne puis comparer
cette roule, pour sa beauté, qu'à celle qui traverse les deux Calabres, la prin-
cipauté de Citra , et s'étend de Villa-Giovanni jusqu'à Salerne. Imaginez une
large chaussée, construite en mille endroits sur des aquedues de marbre, je-
tée en d'autres sur des rochers qui bordent d'immenses précipices, dominant
les gorges, les torrents, tournant autour des pics où sont construites les petites
cités siciliennes , y menant par une pente rapide , et vous aurez à peine une
idée de celle magnifique construction, pour laquelle les matériaux n'ont pas
manqué , il est vrai ; car d'innombrables blocs de granit el de marbre la bor-
dent comme de hautes murailles, el offrent partout leurs fragments pour la
raffermir. Ce n'est pas une des moindres curiosités de ce trajet , que la vue des
richesses minérales qu'on rencontre partout. Les palais sont en quelque sorle
rangés devant vous dans ces montagnes; il n'y manque que le péristyle et les
fenêtres , qu'on voudrait voir creusés dans les grands rocs de marbre blanc
qui s'élèvent avec une sorle de régularité sur votre passage. Quelquefois on
descend dans des plaines fertiles , où la terre rend trente fois le grain (pie le
cultivateur jette négligemment à sa surface ; mais, au sortir de la vallée de
Palerme, dès l'auberge isolée de Manganara jusqu'à Caslrogiovanni , le centre
de l'île, on chemine suspendu entre les rochers.
A voir les villes de l'intérieur de la Sicile, on comprend la durée des guerres
et des révoltes qui ont eu lieu dans ce pays. Caslrogiovanni, dont je viens de
(1) Ce silence, celle verdure , ces montagnes , Dieu a tait tout cela pour les CŒUre
amoureux.
560 LA SICILE.
parler, et Calalaseibella, deux de ces villes, sont situées vis-à-vis l'une de
l'autre sur deux pics opposés qu'on découvre déjà en sortant du bourg de San-
Calei ina. Caslrogiovanni , vous pouvez l'avoir oublié tant il y a longtemps que
je vous l'ai dit, Caslrogiovanni est l'antique Enna, et domine la fertile cam-
pagne ainsi que le petit lac de Perguse , au bord duquel jouait avec d'autres
jeunes filles la belle Proserpine quand Pluton sortit de quelque solfatarre voi-
sine pour l'enlever. La route passe entre les deux pics, et il ne tient qu'aux
habitants de ces deux villes de ne pas descendre de leurs rocs respectifs pour
rester parfaitement étrangers les uns aux autres, comme au reste de la terre.
En outre, ils n'ont qu'à fermer leurs portes pour être imprenables, et même,
si on les forçait , chaque maison étant bâtie sur des gorges de montagne et as-
sise sur un rocher, dans des lieux qui semblent inaccessibles même à ceux qui
ont gravi les aiguilles où reposent ces étranges cités, chaque maison est une
citadelle dont des Siciliens seuls pourraient tenter de s'emparer. A cette hau-
teur l'hiver est très-rigoureux. Mon épaisse pelisse russe , qui était un objet fle
curiosité pour les habitants . me préservait à peine du froid. La montée de
Caslrogiovanni ne laisse pas que d'être rude; mais, à mesure qu'on gravit, de
ravissants aspects se présentent à vos regards. Le sentier se couvrait de pay-
sans et de bergers qui montaient en même temps «pie nous, précédés par leurs
mules, ornées de rubans et de paillons, ou conduisant des bœufs d'une espèce
particulière à l'île, et dont les cornes, droites et longues, s'élancent d'une
petite tête élégante comme celle des chevaux, Les bergers, chaussés d'espa-
drilles . WA manteau noir négligemment jeté sur l'épaule , se faisaient remar-
quer par la finessede leurs traits et la fiertéde leur visage que relevaientencore
leurs petites mous taches noires. Les autres paysans portaient un costume encore
plus pittoresque, et leur justaucorps de velours bleu ou noir, serré par un large
ceinturon de cuir bouclé devant , leurs longues guêtres de laine drapées, leur
double surtout de laine blanche ou noir, rappelaient le moyen âge, et se trou-
vaient parfaitement en harmonie avec la vieille tour octogone bâtie par Fré-
déric Il , qui s'élève sur l'esplanade où se termine la montée. La ville s'offrit
alors à nous avec sa porte et ses murs délabrés, ses vieux châteaux Banques
de tours à demi écroulées, et les toits élevés de ses dix-sept monastères. Au
défour d'une rue, nous trouvions souvent Un sentier percé dans les rochers qui
mènent au sommet de la ville, et, dans les parties les plus populeuses, les mai-
sons sont bâties sur le bord de précipices profonds. Les habitations ne dif-
fèrent pas moins entré elles (pie les diverses parties du sol , et il n'est pas rare
de voir, entre deux maisons de bonne apparence, une grotte dont la voûte est
soutenue par des piliers et où vhcn' de misérables familles; mais bientôt on
est dédommagé de ce triste aspect eh approchant du vieux château. Là, tout
à coup, la Sicile entière se déroule à vos pieds. Devant vous, si vous vous tour-
nez vers la mer Thyrrénienne, vous découvrez un chaos de vallées et de mon-
tagnes, semé de villes et de petites bourgades, les unes jetées à la cime de
pics semblables à celui où vous êtes, les autres ensevelies dans des gorges pro-
fondes où elles apparaissent comme des points blancs et lumineux. Plus au
nord se dp (Mi ',s longues thaînes des monts Pelore e( Madonia , qui Vont ,
jusqu'au détroit de Messine, faire face aux montagnes de la Calabre ultérieure
LA SICILE. ÔG1
première, et, traversant toute Pile, touchent à son autre extrémité Palerme et
Trapani ; et au sud vous voyez la Sicile s'abaisser vers la mer d'Afrique par
les vallées de Caltaniseita et de Syracuse, mais s'abaisser graduellement par
divers amphithéâtres de rochers et de montagnes entre lesquels se dérobent les
vertes profondeurs où gisent Mazzarino, Scordia , Lentini, Modica et une
foule de petites cités entourées de campagnes fertiles. Nous étions au mois de
novembre; le ciel était pur, dégagé de vapeurs, et l'œil pouvait suivre les
nuances géologiques de ces diverses hauteurs parmi lesquelles on voyait do-
miner les pilons noirs des rochers qui forment la crête des montagnes, puis
au-dessous les teintes vertes des pâturages qu'on trouve sous les chaînes secon-
daires, puis plus bas encore les flancs jaunes et blancs des soufrières, des
mines de sel gemme et des carrières de marbre blanc ; et au dernier plan, cou-
raient les lignes argentées des ruisseaux el des torrents qui fuient entre les
plus basses collines el se répandent dans les plaines. Tournant enfin mes re-
gards vers la mer Ionienne , j'aperçus au plus haut du ciel, dominant toutes
les montagnes et remplissant tout un côté de l'horizon, l'immense cime cou-
verte de neige du vieux roi des volcans, de l'Etna. En voyant l'Etna , on est
de l'avis de Spallanzani, qui, dans sa nomenclature, nomme le Vésuve un vol-
can de cabinet!
Dès qu'on a vu l'Etna de ce point central de Caslrogiovanni , on ne le perd
plus de vue; et soit qu'on remonte de Calane à Messine, soit qu'on descende
vers le midi de l'île , par les vallées du centre ou le long du rivage , à Augusia,
à Syracuse , à Nolo , au cap Negro , l'Etna reparaît sans cesse devant vos yeux,
vous montrant une de ses faces, ou présentant sa cime blanche au-dessus d.:s
autres montagnes. De la mer, près du cap Sanla-Croce, sous la citadelle
d'Augusla , d'où l'on découvre toute la baie de Calana , j'ai vu l'Etna dans tout
son développement, et sans les interpositions des autres montagnes qui en
dérobent souvent la base. L'effet en est prodigieux, et on ne peut s'en faire
une idée si on ne l'a pas vu , qu'en se figurant une pyramide dont la base
serait de dix lieues. On peut affirmer du moins que, depuis le rocher de Taoï-
mine jusqu'au lac Gurrila, de là à Troïne, de Troïne à Centorbi , de cette
ville à Calane, et de Calane au roc de Taormine, c'est-à-dire sur une étendue
de terrain de soixante lieues de tour, tout n'est que laves el cendres vomies
par l'Eina. Dix heures avant d'arriver à Calane, nos chevaux enfonçaient
déjà jusqu'à mi-jambes dans la cendre brune et fine que le volcan a répandue
autour de lui ; et, en sortant de celte ville pour aller à Messine , nous voya-
geâmes un jour el une nuit à travers les laves, suffoquant au milieu de ces
émanations cinéraires, et labourant des pieds de nos montures les scories
friables dont se forme la terre végétale de cetle partie si fertile du sol sicilien.
A Léon forte , ville également peu liée sur un pic immense , vis-à-vis d'un
autre roc perpendiculaire où se trouve la ville d Azaro, je vis l'Etna encore
plus gigantesque; mais déjà le spectacle de la misère publique me frappait
plus vivement que toutes les magnificences du sol. A San-Philippo d'Argiro , à
Regal-Bula , qui sonl aussi sur des cimes , je trouvai de malheureux habitants
demi-nus, dont la faim disputait quelques fruits gâtés à leur maigre bétail ,
et des enfants tellement défigurés par la salelé et les privations , qu'on ne
5(52
LÀ SICILL.
pouvait distinguer leur peau des lambeaux grisâtres qui la couvraient à peine.
A Leonfoi'te, la détresse des habitants était la même, et ils restaient couchés
pèle mêle sur le seuil de leurs misérables maisons , dans une oisiveté forcée.
Une mine de soufre qui se trouve dans le voisinage avait été abandonnée, et
sur ce sol où gissent le bitume, l'asphalte , le pétrole, où l'olivier et les grains
de toute espèce se trouvent en abondance, des milliers de malheureux mou-
raient de faim.
Je me suis enquis souvent des causes de la misère qui règne ou qui régnait
dans celte partie de l'île , quand je la visitai il y a deux ans, et j'en suis venu
à l'attribuer à la fois aux habitants, aux circonstances et à l'administration.
Dans cette petite ville de Leonforle, par exemple , et sur son territoire, l'ex-
ploitation des minières de soufre et de bitume , l'agriculture et le travail des
fabriques pouvaient occuper bien des bras ; mais l'hôte qui me logeait exerçait
la profession de fabricant de vases de terre cuite, et un nouvel impôt sur l'ar-
gile l'avait forcé de renoncer à cette industrie; le mauvais système des jachè-
res laissait en friche un tiers des propriétés; l'argent manquait aux proprié-
taires pour exploiter leurs mines, et, pour comble de détresse, le choléra
ravageait le pays. Plus de deux cent cinquante personnes avaient péri en peu
de jours dans celte petite ville, déjà bien dépeuplée , et la basse classe , man-
quant de tout, réduite à vivre de fruits malsains, ne pouvait rien faire pour
se préserver du fléau.
Dans les petites villes et dans les campagnes de la Sicile , les classes infé-
rieures se composent des laboureurs et des ouvriers qui travaillent aux mines.
Voici ce que j'ai recueilli, sur les lieux mêmes, touchant les différentes condi-
tions de leur existence. Ce qu'on peut nommer la population agricole se divise
en trois classes : les borgesi. les inquilini ou sous-locataires , et les coûta-
it i ni ou paysans. Les borgesi peuvent encore se diviser en deux sections ; la
première embrasse les barons ou les nobles de tous rangs qui vivent sur leurs
terres, et qu'on peut comparer aux statesmen du nord de l'Angleterre. Ils
cultivent leurs propres champs; à Païenne, à Messine, on les voit surtout
adonnés à la culture des oranp.ers et des limoniers, et, dans le district de
Callagirone , à celle des céréales. La seconde comprend les gabilotti, ou in-
termédiaires entre les propriétaires et les laboureurs. Les sous locataires se
divisent en censuarii , qui louent par bail emphytéotique, et les metatieri ou
métayers.
Les gabilolti sont des personnes qui ont un capital de 12 à 40,000 francs.
Ils louent à bail les terres des églises et des monastères, ainsi que celles des
grands propriétaires. D'ordinaire, les terres ecclésiastiques sont louées pour
trois ans. Les baux des grands propriétaires embrassent une période de six et
quelquefois neuf ans. Ces gabilolti sous-louent aux autres inquilini qui les
payent souvent en nature; quant à eux , ils payent la renie de terre aux pro-
priétaires , par tiers , tous les quatre mois, à compter du 1 « janvier. En beau-
coup de localités , on fixe une partie des fermages du sous-loealaire en argent.
Tel est le cas dans tout le duché de Bronle . donné en 1801. par la munificence
royale de Ferdinand IV, à l'amiral Nelson, et dont lady Bredport, sa nièce,
est aujourd'hui propriétaire; mais a Broute et ailleurs, quand les inquilini ne
LA SICILE. 060
peuvent pas payer, les gabilotli se font livrer tous les fermages en nature, et
les prix sont fixés par un tribunal ad hoc , composé des autorités du district.
Dans le sud de File, les sous-fermiers nu contractent que pour une récolte, et
payent en nature.
Le contrat des censuarii se nomme censo perpetuo. Ce contrat est légué
du père aux enfants , et des parents consanguins à leurs enfants. On paye une
amende d'une année si on le vend à un -étranger; en pareil cas, le proprié-
taire a la préférence , et peut racheter au même prix. L'usage de ces sortes de
contrats était presque universel en Sicile; mais il diminue chaque jour En
général , la courte durée des baux exerce une fâcheuse influence sur l'état de
l'agriculture. En ce qui est de la Sicile, la plupart des grands propriétaires,
vivant à Palerme ou à Catane, ne se rendent presque jamais dans leurs (erres,
et j'en ai connu quelques-uns qui ne les ont jamais vues, bien qu'ils n'eussent
qu'une petite dislance à parcourir pour les visiter. Pendant ce temps , les
razionati ou comptables, qui s'enrichissent à leurs dépens , les entretiennent
dans des illusions continuelles , et leur font espérer tantôt la découverte d'une
mine, tantôt une hausse subite des denrées. Dans cet espoir, les propriétaires
refusent de contracter des baux trop longs, et le terme de six années, qui est
généralement adoplé , ne permet pas au métayer de se livrer à un système de
cufture propre à améliorer la terre.
Les métayers ont une condition misérable. Ils cultivent à la part , et ont un
tiers ou moins, selon le genre de la culture. Les inquilini , ou sous-tenanciers,
mieux parlagés, possèdent des bœufs et des instruments de labourage; mais
malheureusement la loi permet , en Sicile, de saisir les ustensiles de la ferme
et les instruments aratoires, et souvent cet excès de rigueur change un pauvre
cultivateur honnête ou un ouvrier en mendiant qui finit par exercer le brigan-
dage sur les routes et dans les gorges des monts. Enfin , il y a les ouvriers
ruraux, qui ont établi la résidence de leur famille dans les villes. Ils vont à
la campagne le lundi malin, et ne reviennent que le samedi soir dans leur
ménage. Ces ouvriers dépensent ainsi dans la ville ce qu'ils gagnent à la cam-
pagne , mais ils apportent aussi leur misère dans la cité pendant les temps de
chômage. Pour les contadini , ou paysans , on en trouve diverses sortes dans
les communes rurales : les surveillants, arpenteurs ou comptables, les la-
boureurs, les sous-laboureurs, bergers , bouviers ou chevriers , et les garçons
de ferme.
Toute cette population agricole vit dans un état voisin de l'indigence, et
souvent dans un dénûmenl complet , car , aux causes de misère que j'ai énu-
mérées , il faut joindre le manque absolu de circulation dans l'intérieur de
l'île , où l'on ne trouve ni roulis ni canaux, la cherté de l'administration,
le mode de perception des impôts , ainsi que les effets de la loi du 50 no-
vembre 18-24 , par laquelle les marchandises envoj 1 es de Naples dans les porls
de Sicile, et qui , ayant déjà élé soumises aux droits de douane dans la partie
du royaume des Deux-Siciles située en deçà du phare , sont tenues d'acquitter
une seconde fois le droit, comme 8i la Sicile n'était pas nue partie du royaume
napolitain. Il n'est pas . admirez la fatalité ! jusqu'à la présence du corps d'oc-
cupalion anglais eu Sicile qui n'ait contribué à l'état Pâ< lieux ou si fro IVC 1 1
364 LA SICILE.
pays aujourd'hui. On sait que , lors du départ de la cour de Naples pour Pa-
ïenne , le gouvernement anglais expédia trente mille hommes en Sicile , qui y
séjournèrent plusieurs années. Cinq millions de livres sterling , sans compter
les dépenses personnelles des officiers et des soldais , passaient alors annuelle-
ment d'Angleterre en Sicile. Le numéraire y devint donc très-abondant; et,
bien que les Anglais fissent venir du dehors même les fourrages de leurs che-
vaux , les denrées haussèrent bientôt tellement que la saline de blé se payait
de 8 à 10 onces. Elle en vaut à peine 2 maintenant , c'est-à-dire que l'hecfoii-
tre , qui valait de 56 à 45 francs , en vaut aujourd'hui 9. C'est sur ces bases
que le gouvernement, qui fit dresser un cadastre général en 1816, a établi
l'impôt foncier. La valeur des céréales en fut la base, et on les frappa d'uni'
taxe qui s'élève avec la surtaxe à 12 1/2 pour 100 ; ce qui, vu la dépréciation
actuelle des grains, porte en réalité cet impôt au taux énorme de 62 1/2 p. 100.
Les autres taxes, établies sur le prix des denrées pendant l'occupation an-
glaise ne sont pas moins hors de proportion avec les ressources du pays. Il
faut remarquer en outre que, sur 1,700,000 onces dont se compose le budget
des dépenses de la Sicile, 900.000 environ se dépensent hors de l'île, et pas-
sent à Naples pour acquitter le contingent de la Sicile dans les dépenses du
budget général du royaume des Deux-Siciles.
On m'a assuré en Sicile, mais j'ai peine à le croire en songeant à l'état ou
j'ai trouvé le centre de l'île, ainsi que le littoral de Catane à Messine, et de
Messine à Syracuse: on m'a assuré, dis-je, qu'en 1810 l'état de l'agriculture
était pire encore en Sicile qu'il n'est aujourd'hui , et que la pauvreté des agri-
culteurs , ainsi que leur condition , rappelaient l'état agricole du royaume de
Naples en 1734 , quand, au lieu d'être distribué en petites propriétés comme il
l'est aujourd'hui (pie le chiffre des contribuables est de plus d'un million, le
territoire napolitain était dans les mains du roi, du clergé, des barons et des
villes municipales. En 1810 , lelerriloire sicilien était ainsi partagé; les routes
étaient infectées de bandits, les manufactures en petit nombre ou délaissées,
le cabotage dangereux à cause des pirates, et l'échange des produits indigènes
rendu difficile par mille règlements locaux, expression des haines que se por-
taient entre elles les municipalités.
Il paraît que des améliorations avaient eu lieu depuis jusqu'à ces dernières
années où la condition sociale de la population sicilienne semble avoir rétro-
gradé de nouveau. Il est certain , toutefois , (pie la laine s'exporte à Malle sans
obstacles, que la pression du vin et des olives s'est perfectionnée, que l'ex-
traction du sel et du soufre a augmenté, que des manufactures de soie, de
coton , de papier et de crème de tartre, établies par des étrangers, ont employé
des capitaux considérables, cl que le seul établissement fondé en 1815 à Mar-
zala , par M. Woodhouse , pour le commerce des vins de la Sicile, a répandu
une certaine prospérité sur ce point du littoral. En outre, le commerce exté-
rieur embrasse le centre et le midi de l'Europe, ainsi que certaines contrées
du nord et du sud de l'Amérique; le cabotage et les pêcheries emploient nom-
bre de marins, et on n'en peut douter, car une statistique municipale porte
en 1835 la marine marchande de la Sicile à 2,058 navires mesurant ensemble
41,800 tonneaux. D'où vient donc la détresse actuelle de la Sicile? les fautes
LA SICILE. 365
administratives que je vous ai signalées l'ont-elles seules produite tout entière ?
Je ne puis le penser.
Les soufres , cette matière qui vient d'acquérir une si haute importance
politique , par les difficultés qui s'élèvent en ce moment entre le gouvernement
des Deux-Siciles et l'Angleterre , avaient été , jusqu'en cette année 1835 , une
source de richesse et de prospérité. Sur la route que je parcourais en me ren-
dant à Catane , à la fin de l'année 1857, et particulièrement du côté de Villa-
Rosa et de Castrogiovanni , je rencontrais sans cesse de légères voitures tirées
par un seul cheval et chargées de fragments de soufre. La route , seméed'unc
épaisse poussière jaune , attestait le fréquent passage de ces transports qui se
dirigeaient à la fois sur Palerme et sur Catane , deux ports opposés, mais éga-
lement favorables à l'exportation. J'appris cependant que les principales mines
de soufre étaient remplies d'eau , et qu'on ne pouvait les dessécher faute de
machines à vapeur et de charhon de terre pour alimenter les pompes. Remar-
quez que le charhon de terre se trouve en Sicile, mais on néglige de l'exploiter.
Les mines de soufre de Girgenti , sur la côle , étaient seules en pleine exploita-
tion, et toute une population ouvrière, autre que celle des villes et des cam-
pagnes, pâlissait de l'état d'abandon où se trouvaient les soufrières.
Si vous tenez, monsieur, à prendre une idée de l'importance de cette pro-
duction pour la Sicile et le gouvernement, veuillez, surmonter la répugnance
que causent toujours , à juste titre , les colonnes de chiffres , jeler les yeux sili-
ceux qui suivent et que j'ai recueillis d'après des documents exacts.
En remontant jusqu'à 18-26, vous verrez que la Sicile produisit, en celle
année , 500,000 cantares de soufre (1).
La production fut :
En 1830 de 350,000 cantares.
1831 et 32 de 400,000 —
1833 de 495,769 —
1834 de 668,256 —
1835 de 663,573 —
La distribution s'en fit de la manière suivante :
A l'aS(-.LETERRE. A LA FRANCE. A d'aI'TRES PATS.
En 1833 — 259,126 — 201,126 55.517
1834 — 238,085 — 293,110 — 37,061
1835 — 323,753 — 262,774 — 73.008
Ces exportations se tirent par les points suivants :
En 1833 En 1834.
De Palerme 54,715 cantares. 63,683 cantares.
De Messine 43,696 — 41.146 —
(1) Le cantarc équivaut a 79 kilogrammes.
3(it> LA SICILE.
En 1835. En 1834.
De Calane 47,508 cantares. 09,600 canlares.
De Syracuse » — 70 —
De Terranova 40.870 — 76.574 —
De Licala 216,381 — 302,080 —
DePalma 2,400 — 1,700 —
De Girgenti 83,874 — 108,000 —
De Siculiana 4,300 — 5,400 —
DeSiacca 1,665 — 5,100 —
De Marzala » — 1.255 —
De Trapani 360 — 1,805 —
En 1832, la valeur du soufre exporté s'éleva à 4,703,776 francs , en 1833,
elle fut de 7,073.022, et en 1834 , de 7,157,579.
Vous voyez que l'Angleterre prend d'ordinaire la plus grande part dans ces
exportations, mais que la France la suit de près, et que, même en 1854, son
chiffre dépasse celui de l'Angleterre. Le bleacking powder qu'on fait en An-
gleterre , et les nombreuses fabriques de soude factice qui se sont formées en
France, expliquent la place importante que tiennent les deux nations dans le
tableau des exportations du soufre de la Sicile. Pour l'Angleterre, elle ne se
bornait pas , comme a fait la France , jusqu'à la dernière concession du gou-
vernement napolitain , à exporter ce produit; ses nationaux s'occupaient eux-
mêmes à l'extraire dans l'intérieur de Pile, et les seules mines de Gallizi,
appartenant au baron de Mandrascati, et louées ainsi qu'exploitées par un An-
glais, M. Wood , fournissaient , quelques années après la première exploita-
lion , une masse de soufre équivalente à un tiers de la production en soufre de
toute la Sicile. I! est bon de faire connaître à quelles vicissitudes est exposée
l'exploitation des mines de soufre. Celle des mines de Gallizi était plus dispen-
dieuse que d'autres qui sont mieux situées pour l'exportation. En 1828, 1829
et 1850, les prix de délivrance aux acheteurs baissèrent tellement que les
entrepreneurs refusèrent de renouveler leur contrat ; mais en 1831 le soufre
reprit faveur, et le propriétaire de ces mines fit un b;iil avantageux pour lui.
En 1832 et 1855 , elles produisirent de 55,000 à 40,000 cantares, et en 1854,
dernière année du contrat, l'extraction fut de 60,000 cantares; mais le
terrain s'était exhaussé, les mines furent inondées, et à l'époque où je par-
courais la Sicile, elles étaient abandonnées et vacantes.
Le transport du soufre est un item important, comme on dit en style de
commerce, dans les dépenses que nécessite l'exploitation de ce produit. Ces
frais sont irréguliers, et ils varieront jusqu'à ce que la Sicile soit traversée
par des roules semblables à la seule que l'île possède, celle de Païenne à Ca-
tane et Messine. Jusqu'alors on ne trouvera de profit réel et constant qu'en
exploitant les mines situées, comme celles de Girgenti, sur la côte. Aussi, les
compagnies qui soumissionnaient pour le monopole des soufres , demandaient-
elles toutes qu'une partie du droit qu'elles payeraient au gouvernement napo-
politain fût consacrée à la construction de nouvelles roules en Sicile. Les au-
tres dépenses peuvent être calculées plus régulièrement. Ainsi, le personnel
LA SICILE. 367
de la régie d'une mine de soufre se compose d'un administrateur local, de
deux scrivani el de gardiens. L'administrateur est d'ordinaire un homme
grossier qui a quelque importance. 11 dirige les excavations à l'aide du capo-
maestro, el les comptes avec le.scrivano. Cet homme est souvent actionnaire
de la mine, et reçoit de 12 à 20 tarins par jour. L'écrivain rappelle un peu
les écrivains de la camhuse i|u'on trouve à bord des vaisseaux, el sa vie est
presque la même. Il ne sort de la mine que les jours de fêtes , et le reste de
l'année, il le passe dans une sorte de cage souterraine, à inscrire le soufre
qui sorl, celui qu'on extrait, et les joui nées de travail. Ces malheureux re-
çoivent de 5 à 8 tarins par jour. Le capo-maeslro a toute l'indépendance d'un
ouvrier et la hauteur d'un employé qui se sent nécessaire. C'est une espèce
d'hommes dangereuse et indomptée qui mènent les mineurs à leur gré , et sont
toujours disposés à se faire chefs de bande. Ils acquièrent une certaine aisance
aux dépens des propriétaires et des locataires de la mine , et jouent un grand
rôle à l'époque des renouvellements des baux. Ils ne reçoivent, toutefois que
12 tarins par jour. Les gardiens reçoivent de 5 à 4 larins ; ils n'ont d'autre
office que celui de surveiller les abords de la mine, d'empêcher les étrangers
d'y pénétrer et les ouvriers de quitter leur travail. Pour ceux-ci , qui se com-
posent, pour la plupart, de pionniers, c'est une population entièrement, vi-
cieuse el abrutie. Quand ils ne travaillent pas, ce qui a lieu plus de cent cinquante
jours par an , on les voit rôder dans les villages , dormir sur les routes ou se
livrer à mille excès II y a encore les arditori ou brûleurs, qu'on paye à rai-
son de 5 tarins (1), les trombatori ou pompeurs, qui sont exposés à mille dan-
gers par l'effet du gaz qu'exhalent les eaux quand elles sont agitées par les
pompes, et qui causent souvent la cécilé, el, enfin , les enfants employés en
grand nombre aux menus travaux. Leuraspecl fait pitié. On peulencore comp-
ter comme une des classes qui vivent de l'exploitation des soufrières, les bor-
donari , qui Font le transport du soufre aux côtes. Il est peu de mines où les
frais de ce transport dépassent 0 tarins par canlare , et un tarin par cantare
pour frais d'embarquement. Toutefois, sans y comprendre ces bordonari , on
peut affirmer que les mines de soufre de la Sicile occupent environ vingt mille
personnes, sur une population de deux millions d'individus. Pendant mon sé-
jour en Sicile, les travaux des soufrières étaient en stagnation, el la misère
publique s'était encore accrue par l'effet de ce surcroît de population oisive.
Je vous ai montré que la France et l'Angleterre sont pour la Sicile les deux
plus grands débouchés de ce produit ; ce sont, en effet, des compagnies fran-
çaises et anglaises qui s'occupenl principalement, en Sicile , du commerce des
soufres. Quant aux autres puissances, elles prennent à peine part ù celle exploi-
tation, et les Étals-Unis d'Amérique qui figurent dans le tableau des exporla-
tations du soufre pour la plus grande part après la France et l'Angleterre,
n'ont tiré en 18ÔÔ que 8,153 can tares , el en 1834 que 14,021 canlares , tandis
que nos chiffres, qui sont moindres que ceux de l'Anglclerre , s'élèvent pour
ces années, comme vous l'avez vu , a 201,200 el 2:0.820 canlares c'est-à-dire
1,207,200 el 1,780,'J20 kilogrammes. La valeur de ces exportations était pour
il Le tarin vaut 42 centimes 1/2.
"G8 LA SICILE.
la première de ces années de 2,874.859 fr. et pour la seconde de 5,570,120 te.
Vous voyez que la question du monopole des soufres concerne presque unique-
ment la France et l'Angleterre , et que, quant à nous, et à ne l'envisager que
sous le rapport commercial, il nous sérail impossible de rester indifférents à
ce qui se passe à cette heure entre le ministère anglais et le gouvernement na-
politain. Je vais donc m'y arrêter un moment. L'exportation du soufre avait
dépassé dans les dernières années 600,000 cantares, c'est-à-dire 4,800.000 ki-
logrammes ; mais l'extraction était plus considérable d'un tiers, et en achetant
celte masse restante à vil prix, les spéculateurs étaient maîtres de déprécier
la valeur des soufres. Aussi, grâce à ce jeu, les variations du prix des dernières
années avaient été énormes, el les locataires de mines demandaient tous une
mesure qui pût donner quelque fixité à la valeur de leurs produits. Je me trou-
vais encore en Sicile quand une société, sous le nom de Taix, Aycard et
compagnie, où figuraient des capitalistes siciliens et napolitains, proposa au
roi l'établissement d'une ferme générale des soufres dont elle demandait la
concession. Son projet fut modifié, et il fut convenu qu'elle s'engagerait à
acheter pour son compte les 600.000 cantares absorbés annuellement par la
production du dehors, à les payer à un taux déterminé qui assurerait aux pro-
priétaires de soufre un prix moyen de 2 ducats 50 grains par quintal sicilien,
à donner à ces derniers une indemnité de 2 fr. 15 cent, par cantare, dans le
cas où les quantités extraites par eux dépasseraient la part de vente qui ieur
serait garantie par la compagnie Taix dans les 600,000 cantares ; à laisser aux
producteurs et indistinctement à tout le commerce la liberté d'exporter direc-
tement les soufres, à la condition de payer à la compagnie un droit de 8 fr.
80 cent, par cantare ; à fixer un maximum pour les prix auxquels la compagnie
revendrait les soufres au dehors ; à tenir constamment dans les ports de Sicile
[me. réserve de 150.000 cantares ; enfin à payer au gouvernement de S. M. le roi
des Deux-Siciles une redevanceannuellede 400.000 ducats. Ces 400.000 ducats
étaient destinés, selon le contrat, à combler en partie le déficit de500,000ducats
que causait, dans les finances napolitaines, une diminution de4 tarins par salme
de blé, accordée par leroià laSicilesur l'impôt de mouture, en sorte que la rup-
lurede ce contrat obligerait le roideNaples à rétablir en Sicile le droit de mou-
ture pour combler ced. ficit. La compagnie s'engageait, en outre, à établir une
grande fabrique d'acide sulfurique, en employant des apprentis siciliens pour
apprendre les procédés de cette industrie , et à remplir quelques autres condi-
tions de cette nature. Le contrat fut publié le 4 juillet 1838; il fut permis au
commerce d'exporter librement le soufre en franchise jusqu'à la fin du mois
d'août. L'exportation ainsi faite s'éleva à 380.000 cantares.
Vous voyez tout de suite les avantages elles inconvénients de ce contrat.
D'une part, les prix si; trouvent fixés pour les producteurs, leur vente est assu-
rée même au delà des 600.000 cantates de production annuelle, puisqu'ils re-
çoivent une indemnité qui empêche la dépréciation du tiers en sus qui dépassa
les besoins des nations exportantes ; enfin l'exportation directe est libre, puisque
150 mille cantates sont mis en réserve à cet effet, sans compter ce tiers en
sus. donl les pin in leurs sont libres de disposer à leur gré. après avoir joui
d'une indemnité de 2 francs 15 centimes par cantare; mais d'un autre côLél'ex-
LA SICILE. 3(iif
poi'tation directe est soumise à un droit considérable en faveur de ia compagnie,
et il peut arriver de graves abus dans la fixation du maximum auquel elle esl
tenue de vendre. Toutefois, les producteurs ne se plaignent pas, et il parait,
au contraire, que ce sont eux qui ont demandé le maintien de ce contrat.
A mon passage à Naples, bien que les négociations eussent été tenues secrètes,
quelque cbose avait déjà transpiré, et le chargé d'affaires de France, ainsi
que M. Temple, minisire d'Angleterre, ne tardèrent pas à en être informés. Ils
unirent leurs efforts pour empêcher la conclusion du traité, qui fut néanmoins
ratifié par le roi de Naples et par la consulte de Sicile. Bientôt le droit de
8 fr. 80 cent, par cantare, frappé sur les soufres à leur sortie de la Sicile ,
causa une grande agitation à Marseille et en Angleterre, où parvenaient chaque
jour les plaintes des spéculateurs anglais établis en Sicile, qui se révoltaient à
l'idée de payer une contribution à une compagnie française. Le ministre de la
guerre , en France, se plaignit également de l'élévation du prix des soufres,
qui entravait la fabrication de la poudre de guerre, et le chargé d'affaires de
France à Naples eut ordre de réclamer contre le monopole. Toutefois sa note
ne contenait qu'une simple réclamation, et jusqu'alors on marcha dans cette
affaire d'un pas tout à fait égal à celui de l'Angleterre, et on agit de concert
avec elle.
Celte négociation gardait encore un caractère amiable. Le gouvernement
napolitain répondait qu'il avait usé de sa prérogative, et fait simplement un
acte d'administration intérieure en mettant un droit de sortie sur les soufres,
et quant à ce qui se passait entre lui et la compagnie Taix, des tiers n'avaient
pas à y intervenir; cependant le gouvernement napolitain ne se refusait pas
positivement à résilier le bail, et la compagnie elle-même offrait de le modifier
de manière à amener un abaissement dans les prix.
Les choses en étaient là , quand le cabinet anglais sembla envisager la
question sous une nouvelle face, et se plaignit, dit-on, de la violation de son
traité de commerce avec le gouvernement napolitain, traité qui assure aux
sujets anglais les avantages commerciaux accordés à la nation la plus favo-
risée. Or la violation d'un traité constitue un véritable cas de guerre. Une note
présentée dans ce sens par M. Temple fut accueillie par le roi comme une
menace qu'il 3e croyait en droit de repousser, et il s'ensuivit la rupture dont
tout le monde a pu connaître les circonstances dans le plus grand détail. La
question est devenue ainsi des plus hautes, et elle s'étend bien autrement loin
que le commerce des soufres et le plus ou moins de prospérité de la Sicile.
Je reçois de Naples en ce moment même où je vous écris , une brochure de
quelques pages qu'on dit venir d'une source officielle , et qui me paraît, en
effet, l'ouvrage d'un des nombreux et habiles jurisconsultes italiens qui mettent
journellement leurs lumières et leur science au service du gouvernement na-
politain. I.a défense y est vive , serrée, et je suis curieux de voir la réponse
que Feront les avocats de la couronne d'Angleterre, maintenant que lord Pal-
merslon a honorablement consenti à traiter la question autrement qu'à coups
de canon. L'acceptation, par l'Angleterre, de la médiation du gouvernement
français, si habilement et si heureusement offerte par M. Guizol, permettant
dVspérer aujourd'hui la pacifique issue de cette affaire, je vais profiler île ce
570 LA SICILE.
temps d'arrêl pour parcourir avec vous l'écrit du gouvernement napolitain.
Le gouvernement napolitain (car il faut bien reconnaître que cette publica-
tion émane de lui) prétend d'abord qu'il est faux qu'aucune stipulation faite
entre le roi des Deux-Siciles el l'Angleterre ail été enfreinte en aucun point;
puisque les commerçants anglais n'ont aucun motif de se regarder comme
blessés dans leurs droits , « en leur qualité d'Anglais, » et qu'ainsi leurs plaintes
relatives au casus fœileris sont complètement injustes. Si le décret du roi des
Deux-Siciles (je cite toujours la publication semi-officielle) a nui aux intérêts
de la propriété en Sicile, ou aux intérêts des propriétaires des soufres, ou,
comme le dit la note de M Temple, « à tous ceux qui exercent le commerce
dans les Siciles, qu'ils soient Anglais, Siciliens ou autres, » tous ceux qui se
trouvent lésés ont droit de recourir à l'autorité du gouvernement et de de-
mander au roi des Deux-Siciles de proléger et de sauver leurs intérêts com-
promis. Or, dit le publiciste napolitain , les propriétaires et commerçants na-
politains l'ont déjà fait , et le roi , prêtant l'oreille à leurs suppliques, a déjà
chargé son conseil d'examiner si les doléances de la propriété et du commerce
sont fondées; mais il ne faut pas oublier que ce sont les propriétaires siciliens
eux-mêmes qui demandent le maintien du contrat. Selon l'écrivain officiel que
je traduis, il ne s'agit donc que de savoir si, par le contrat des soufres, on a
violé le droit de l'Angleterre, si un traité a été enfreint, et si les Anglais, ne se
considérant pas comme faisant partie des commerçants établis en Sicile , mais
spécialement comme Anglais , sont fondés à regarder ce contrat comme con-
stituant la violation ù'un droit acquis. Je reproduis exactement tous les mots
inscrits en lettres italiques dans l'original , qui sont sans doute extraits textuel-
lement de la note présentée au prince Cassaro par le ministre d'Angleterre.
Voici comment le document napolitain procède à la réfutation de celte note:
Letrailéde 1816 ne contient que deux stipulations. La première, qui est
développée dans les articles 1 , 2, G, 7 et 8, et dans un article additionnel ,
consiste en ceci : « Aux privilèges possédés jusqu'à ce jour par l'Angleterre et
;inxquels elle renonce, est substitué le bénéfice d'une diminution de 10 pour 100
de la taxe d'importation sur les produits britaniques; » la seconde stipulation
développée dans les articles ô , 4 et 5 , renferme les conditions auxquelles com-
mercent les sujets britanniques dans le royaume des Deux-Siciles. Par l'arti-
cle 5, S. M. Sicilienne promet que les sujets de S. M. Brilaniquc ne seront pas
«oumis, dans ses Étals, à un système de visites de douanes et de perquisitions
plus rigoureuses que celui qui s'applique aux sujets du roi des Deux-Siciles.
L'article 4 stipule que les sujets anglais seront traités sur le pied de la nation
l.i plus favorisée, non-seulement en ce qui concerne leurs propriétés, mais
tous les objets dont ils commercent . ainsi que les droits et impositions à payer
sur les objets d'importation. L'article 5 garantit aux sujets britanniques la liberté
de voyager et de résider dans les Étals du roi des Deux-Siciles. el stipule que
les précautions de police à leur égard seront celles qui s'appliquent à la nation
la plus favorisée. Il leur est également accordé d'occuper des maisons el des
magasins, et de disposer de Unis propriétés de toute nature, par vente, dona-
tion, échange ou testament, sans qu'il y soit fait le moindre obstacle ou em-
pêchement. Ils seront, en outre, exempts de tout service militaire, soit sur
LA SICILE. 37i
terre, soit sur mer; leurs résidences, magasins, etc. , seront respectés; on ne
pourra faire aucune inspection arbitraire de leurs registres et de leurs comptes,
sous forme d'oidre suprême, et cet examen ne pourra avoir lieu que par suite
d'une sentence légale des tribunaux compétents. C'est là tout le contrat; on n'y
trouve que cela, dit la brochure napolitaine, il n'y a ni plus, ni moins ; non
ri si livrera c/ie cio , no più ne meiio.
Quelle est la clause, ajoute le document, quelle est la clause qui constitue tous
les droits des Anglais dans les ports et sur le territoire des deux Deux-Siciles?
Nulle autre que la clause ordinaire qui fait constamment la base des traités de
commerce depuis que le droit public a commencé de prendre en horreur les
privilèges qui s'accordent à une nation aux dépens des autres, clause qui est
la règle universelle et la limite des concessions qui se font au commerce des
nations amies , ■* d'être traitées sur le pied des nations les plus favorisées.»
Mably, dans son Traité du Droit public </e l'Europe , avait dé|à dit : « Tous
les traités de commerce semblent jetés au même moule depuis que les puissances
se sont mises sur le pied de s'accorder réciproquement tous les avantages
qu'elles donneront dans la suite à la nation la plus favorisée. « Or il est bon
d'observer que cette clause, qui a commencé une ère nouvelle, a servi de
passage du système des privilèges au système de l'égalité, et qu'elle a ouvert
la roule au système de la réciprocité.
Le diplomate ou le jurisconsulte étranger, auteur du mémoire, cite ici diver-
ses autorités, et particulièrement Vmceiis , qui émet l'opinion qu'en déclarant
vouloir se traiter respectivement comme la n;ilion la plus favorisée, les parties
contractantes renoncent à mettre aucun droit à la charge de l'une ou de l'autre
qui ne soit pas général et commun à toutes les nations (1); en sorte que tel
devrait être le caractère qui constituerait une infraction au traité de 181G.
L'histoire des traités de commerce, surtout à l'époque où les privilèges étaient
en faveur, offre une infinité de stipulations qui seraient des infractions au droit
de jouir du traitement de la nation la plus favorisée. La remarquable clause
du traite de Methuem (c'est toujours l'écrivain étranger qui parle), le traité
de Methuem de 1703, par lequel l'Angleterre accordait au Portugal l'admis-
sion de ses vins en payant la moitié du droit que subissaient les vins de France
à leur entrée en Angleterre, cette clause eu! été oiu- violation d'un traite .sem-
blable à celui de l<sl(>. s'il en avail existé un alors entre la France et l'Angle-
terre. Le traité de 1787. par lequel la Russie consentait à une diminution du
tiers d'entrée sur les vins de Naples , et le gouvernement napolitain a une dimi-
nution de G pour 100 sur les cuirs russes, et le traité de 1798, par lequel la
Russie rabattait la moitié du droit sur les huiles, l'indigo el le tabac, prove-
nant du Portugal , en même temps que le gouvernement portugais accordait
une diminution semblable sur les produits russes, ces traités ne pouvaient
s'accorder avec les stipulations dont profilent les nations les plus favorisées,
insérées dans la plupart des conventions actuelles. Or. continue l'auteur du
mémoire, en quoi le contrai des soufres a-l il pu violer ces sortes de traités?
Les stipulations essentielles de ce contrat sont au nombre de deux. La première
I F..rj>ositipn raisonnée delà législation iale, liv. Ml , 8ect, u . tit. v.
372 LA SICILE.
restreint le droit des propriétaires, et leur prescrit des limites dans leurs
fouilles; la seconde les oblige à vendre le minerai exclusivement à un compa-
gnie avec la faculté de s'en affranchir en payant une prime. Il y aurait casus
fœt/eris si le droit d'être unique acheteur ou de prélever une prime était ac-
cordé non à une compagnie privée , mais à une autre nation , ou si une nation
quelconque était exceptée des clauses imposées à toutes, même aux nationaux
siciliens , par ce contrat. Or de quoi se plaignent les Anglais? quels sont les
termes de leur plainte? Le gouvernement det Deux-Siciles a accordé à une com-
pagnie le monopole du soufre. Soit ; mais quelle est la nation que le contrat des
soufres a plus favorisée que. l'Angleterre? Le privilège a-l-il exclu les Anglais
du commerce des soufres? Les Français le sont aussi, ainsi que les Suisses,
les Américains , et même les sujets siciliens. Le privilège parle d'une compagnie
et non dune nation. Le mémoire soutient donc que le roi, en concédant ce
piivilége, a fait un acte d'administration intérieure; il déclare que la réclama-
tion de l'Angleterre porte atteinte à l'indépendance de la souveraineté du roi
des Deux-Siei!es, et à cet appui, il invoque le témoignage de Kliiber, qui a
ainsi défini l'exercice du pouvoir suprême : « La souveraineté renferme le droit
de faire les institutions qui sont nécessaires à l'exécution et à l'application des
règlements donnés conformément au but de l'État. C'est ce qu'on comprend
sous la dénomination de pouvoir exécutif suprême. Même les États étrangers et
leurs sujets sont tenus de se soumettre a l'exercice de ce pouvoir, en tant que
leur situation laisse influer sur eux les lois étrangères, et qu'ils n'en sont
exceptés que par des traités (1). »
Je continue l'examen du mémoire. Qu'a fait le roi des D:'ux-Siciles , dit la
défense de son gouvernement ; qu'a fait le roi en accordant un monopole à une
compagnie? Un acte ordinaire de son pouvoir comme administrateur indépen-
d int de son royaume; une mesure (pie la prudence a souvent conseillée aux
gouvernements. Celle mesure peut être opportune ou non , utile ou nuisible au
commerce sicilien ; mais on ne peut dire qu'elle blesse les droits d'aucune na-
tion étrangère. — En fait, et c'est avec plaisir que je le fais remarquer, l'écri-
vain officiel ne défend pas les monopoles dans ce mémoire au moins approuvé
par le gouvernement napolitain et ouvertement publié sous ses auspices. 11
cite encore Grotius et Val tel. L'un admet les monopoles sans les justifier vive-
ment, l'autre les regarde comme étant en général contraires aux droits des
citoyens; mais il reconnaît qu'en certaines circonstances les forces des par-
ticuliers ne suffisent pas, et qu'alors il est naturel qu'il se forme des compa-
gnies sous la protection du gouvernement. Ainsi se formèrent les grandes
associations qui exploitèrent le commerce de l'Orient. Il est inutile d'ajouter
•pie cette citation est faite en vue de la compagnie des Indes.
Revenons à la compagnie des soufres et à son traité. Quant à la première
clause de ce contrat, qui limite le droit des propriétaires à étendre les excava-
tions à leur gré, le gouvernement invoque tous les principes qui régissent les
mines , le témoignage des négociants anglais eux-mêmes, qui prqvoquaienl
en 1853 la démarche par laquelle on appela l'attention de l'autorité sicilienne
1 1 Droit des gens moderne de L'Europe- pag. 11 , loin. 1 , chap. xi, % 50.
LA SICILE. 373
sur la nécessité de modérer les fouilles, et, le croira-t-on? le décret émané
do l'assemblée constituante, en juillet 1791, qui posait en principe que les
mines et minières sont des propriétés privées, avec cette condition toutefois
qu'elles seront à la disposition de l'État, et qu'elles ne pourront être exploitées
que de son consentement et sous sa surveillance. Ce n est pas un des traits les
moins curieux du caractère de noire époque que cette soumission d'un gou-
vernement ab olu et si éloigné des principes de notre révolution, aux décisions
d;1 l'assemblée constituante! « Si on s'en tient maintenant à énoncer que la
concession du privilège des soufres est souverainement désavantageuse à l'An-
gleterre, est-il dit, comme conclusion assez énergique de ce mémoire, on se
demandera si le souverain des Deux-Siciles est obligé, par hasard , d'adminis-
frer son royaume pour le plus grand avantage de l'Angleterre. Est-ce à dire
peut-être que le roi des Deux-Siciles esl le ministre du royaume-uni? Non,
le royaume des Deux-Siciles n'est pas encore une factorerie anglaise. Le devoir
du gouvernement sicilien envers l'Angleterre est de maintenir le commerce et
les sujets anglais dans une parfaite égalité de droits avec les nations les plus
favorisées, et il l'a fait. On ajoute que cet acte est nuisible à la Sicile. El d'où
vient le droit que prend le gouvernement anglais de se consliluer le censeur
d(i l'administration du royaume des Deux-Siciles? Concluons. Le gouvernement
de ce pays a exercé en cela son droit de souveraineté ; il a fait ce qu'il avait
droit de faire, et la question de maintenir ou de résilier le contrat des soufres
peut être une question d'économie politique, d'administration intérieure, de
famille, mais jamais une question internationale. » — Enfin, dans un post-
SCriptum , on cite un passage du projet de traité de commerce proposé en der-
nier lieu par M. Mac-Grégor au gouvernement des Deux-Siciles, et dont l'ar-
ticle 12 stipulait que les sujets respectifs des parties contractants ne sciaient
troublés dans leur commerce par aucun monopole , en exceptant, pour les
Deux-Siciles, les privatives royaux des caries à jouer, du tabac, du sel et de
la poudre. — « Or, dit le mémoire, ceux qui ont proposé l'introduction de cet
article en 1840 avaient la conscience de ne pas l'avoir obtenue en 1816. » —
.l'avoue, pour moi . que ce dernier trait de logique me semble assez pressant.
Sans doute, les Anglais peuvent alléguer que l'article 5 du traité de com-
merce de 1816 leur assurant le droit de disposer sans obstacles de leurs pro-
priétés, le gouvernement napolitain ne saurait restreindre ce droit dont
usant les locataires des mines de soufre quand ils prétendent exporter libre-
ment leurs produits; mas il resterait alors à débattre une question impor-
tante , à savoir : si les traités de commerce , qui renferment ions de pareilles
Stipulations, peuvent limiter le droit souverain d'élever ou d'abaisser I impôt.
Il y aurait aussi matière à controverse au sujet de la concession d'un monopole
fait à une compagnie qu'on érigerait ainsi en une classe plus particulièrement
: cilégiée que la nation la plus favorisée, ei les jurisconsultes auraient à
décider si on <loii s'en tenir à la lettre du traité, «pii esl en laveur du gouver-
nement sicilien, ou à son esprit , qui pourrai! bien être interprété dans le sens
des réclamations de l'Anglelerre , donl les iniéièis sont ici communs aux
autres nations, el particulièrement à la France. C'esl donc d'un procès, d'un
arbitrage commercial qu'il s'agit, el je soutiens que ce serait sortir à toute
374 LA SICILE.
force de la question , que de vouloir commencer par une guerre, comme on
en a prêlé l'intention au gouvernement anglais. Je sais loute l'importance des
questions commerciales en tous les temps et surtout à l'époque où nous vivons,
je sais que ces questions touchent encore plus vivement l'Angleterre que toutes
les autres nations; mais il me semble qu'il y avait lieu à d'autres explications
avant d'en venir à des démonstrations hostiles, et l'Angleterre elle-même l'a
bientôt reconnu en acceptant la médiation pacifique de notre gouvernement.
La France est on ne peut mieux placée , en effet, pour jouer le rôle de média-
trice dans cette affaire.
Je vous ai montré la part importante que prend la France à l'exportation
du soufre de Sicile. Le commerce français, qui fait un si grand usage de ce
produit, et le comité de la guerre avaient élevé a la fois des réclamations
pressantes au sujet de l'élévation des prix causée par le contrat. Le gouver-
nement français, déjà engagé dans une difficulté sérieuse avec le gouverne-
ment du royaume des Deux-Siciles, se borna à demander une modification de
ce contrat , et cette négociation , déjà avancée , était sur le point de se termi-
ner conformément aux désirs exprimés par nos agents, quand survint la note
de M. Temple. Dès lors il y a eu , comme on dit, embarras de paroles entre le
roi des Deux-Siciles et le représentant de l'Angleterre, et cet embarras eût été
déjà suivi d'un conflit plus grave encore , si l'union de la France et de l'Angle-
terre, qui se resserre heureusement depuis peu de temps, n'ouvrait une voie
honorable aux accommodements Je dis que cette voie est aujourd'hui ou-
verte, car je ne puis douter que la modération montrée depuis un an par la
France dans celle question où ses intérêts sont engagés, n'ait frappé le gou-
vernement de S. M. le roi des Deux-Siciles , et ne le décide à accepter de son
côté notre médiation.
Toutefois , en prévoyant le cas , très-peu probable . d'un refus de ce genre ,
et le cas, alors très-probable, quoique non justifié à mes yeux, d'une agres-
sion de la part de l'Angleterre , je ne verrais pas dans ce double événement la
cause d'une perturbation grave et immédiate en Europe. On s'est souvent de-
mandé , dans les hautes sphères politiques, ce qui résulterait d'un soulève-
ment de la Sicile, et les cabinets européens ont été un moment préoccupées
de cette question lors des révoltes qui eurent lieu ù Païenne, à Catane et à
Syracuse , à l'époque où le choléra ravagea ce malheureux pays. On appré-
hendait (pie l'envoi d'une partie de l'armée napolitaine en Sicile ne fût suivi
de troubles au sein même du royaume de Naples , et que l'Autriche, liée par
un traité secret au gouvernement napolitain, ne fil avancer ses troupes par
les Ahruzzes, ou n'opérât un débarquement dans un des ports adrialiques du
royaume . d'où . en vertu du principe de non-intervention , il aurait pu résulter
un débarquemenl de troupes anglaises à Païenne ou à Syracuse, sans parler
de la conduite que de pareils faits eussent dictée à la France. Vous voyez ,
monsieur, qu'indépendamment des difficultés survenues entre Naples et l'An-
gleterre, nu simple petit .soulèvement sicilien mal comprimé peut mettre la
paix du inonde en péril. Maintenant , vous me demanderez sans doute si la
Sicile est prête à se soulever, et si les mécontents qui s'y trouvent profiteraient.
de la présence de quelques vaisseaux anglais pour arborer le drapeau jaune,
LA SIL1LL. oi,i
qui fut levé contre le gouvernement napolitain en 1857^ A cela, je vous ré-
pondrai que je ne me mêle pas de prophétiser en politique, comme faisait
mon aimable et si regrettable ami feu le spirituel abbé de Pradt , mais qu'à
mon avis, si j'ai bien observé la Sicile à cette époque-là même où je la visitai ,
et à moins que l'Angleterre ne le veuille formellement, ce que je ne puis ad-
mettre, l'Europe, cette fois, ne sera pas troublée de ce côté. Je vais me bâter
de vous dire les motifs de ma sécurité à cet égard, et de vous les faire parta-
ger, s'il est possible.
Je commence par dire que la Sicile est digne du plus vif intérêt. Il suffit de
la parcourir pour voir que Dieu, qui l'a déposée si belle entre trois mers pro-
pices, l'a faite pour être paisible et prospère. Ce riche emporium , ce grenier
d'abondance de l'antiquité, ne devait pas être un pays de détresse et de fa-
mine, ce terroir qui rend avec une si généreuse usure ce qu'on lui prête,
celle île qui produit le miel , la canne à sucre , le mûrier, le coton , le tabac,
le chanvre, les céréales des deux mondes, où abondent toutes les richesses
minérales, ne peut devenir une lande inculte , une 1er te incapable de nourri!'
ses habitants , sans que toutes ses destinées ne soient trahies. J'ajoute que le
peuple sicilien est fier, hardi , brave , et au niveau des populations les plus
naturellement intelligentes ; qu'il n'est pas faux, qu'il n'est pas cruel , comme
on l'a dit, mais seulement abandonné et malheureux. En songeant a lui , en
soulageant ses misères, on le rendra à son caractère véritable, et on le fera pen-
cher vers l'Europe, dont le plus beau, le plus noble sang coule dans ses veines,
au lieu d'exciter les penchants qui lui viennent encore de l'Afrique , sa plus
ancienne patrie. Naples doit à la Sicile ses plus vaillants officiers, ses meilleurs
marins; elle reçoit de la Sicile une partie des ressources dont elle dispose; elle se
doit donc de chercher les causes de l'infortune de ce pauvre peuple, son frère ,
d'en trouver le remède et de lui rendre le rang qui lui appartient dans l'union
des deux Etals. Un pays où les souverains de Naples oui trouvé deux fois un
asile, qui les accueillit avec respect dans leur infortune, ne doit pas, d'ailleurs,
être placé dans leurs affections au-dessous de leurs autres domaines. La Sicile
ne l'est pas , en effet , j'en suis convaincu , mais je ne puis nier qu'elle attend
encore des témoignages efficaces de la sollicitude de son gouvernement , et
comme elle les mérite , comme c'est un double devoir que de les lui accorder
dans la pins grande latitude, comme une bonne politique commande de faire
cesser ses maux, j'espère pour elle un meilleur avenir ; je sais déjà même que
depuis deux années elle a été l'objet de mesures bienfaisantes de la part du roi
Ferdinand. Pour moi . voyant les malheurs et les excès de la Sicile en 1857,
je n'ai pas tout attribué . vous le savez , à son gouvernement , et dans les deux
lettres que je vous ai adressées, j'ai .su faire la part des circonstances anté-
rieures, du déplacement des intérêts produits par à^^ réformes ou hâtives ou
incomplètes, et des craintes qu'inspirait à certaines puissances la situation
géographique, je déviais due politique, de la Sicile. D'un autre côté , appré-
ciant de près les causes de l'insurrection sicilienne . ses ressources el ses ten-
dances; la voyant dominée par quelques soldais suisses, «lis. nuire sans diffi-
culté d'un boul à l'autre de l'Ile j ayant trouvé, le lendemain de celle révolte,
les haines de ville à ville aussi actives qu'au temps de la domination espagnole,
376 LA SICILE.
les diverses classes aussi divisées que les associations municipales , les nobles
aussi effrayés du déchaînement du peuple qu'à l'époque des troubles de 1820,
quand Païenne ouvrait ses portes aux troupes napolitaines, à l'instigation
active du prince Paterno, le plus populaire et le plus patriote des seigneurs
siciliens ; ayant séjourné à Messine quand elle se réjouissait de voir arriver de
l'autre côté du détroit un gouverneur civil napolitain , au lieu d'un Palermilain
qu'elle avait, et à qui elle ne pardonnait, à cause de son origine, ni ses lu-
mières, ni son activité, ni son dévouement aux intérêts de la ville; je n'ai pu
croire au retour prochain d'un mouvement semblable, encore moins à sa
durée et à son caractère sérieux, s'il avait lieu quelque jour. D'ailleurs, les
circonstances ne seraient pas les mêmes , et à moins d'une occupation directe ,
patente, de la Sicile, par une puissance étrangère, je ne crois pas que rien
décide les Siciliens , influents ou non , à courir les chances de 1857 et de 1850.
En 18:20, Naples elle-même avait fait une révolution, les souvenirs de la
constitution de 1812 étaient encore tout récents, la noblesse était mécontente
d'avoir perdu ses privilèges féodaux, et (l'être privée en même temps de ceux
que lui donnait le nouvel état de choses ; les libéraux de Naples , qui voulaient
la liberté et l'indépendance pour eux seuls, s'npiniâtraienl à maintenir les lois
de timbre et de conscription ; tout contribuait alors à exciter un soulèvement
en Sicile. 11 eut lieu; mais les excès de la populace réunirent bientôt contre eile
la noblesse ainsi que la bourgeoisie , et ce fut , je vous l'ai dit , par le concours
de ces deux classes, que la Sicile renoua ses liens avec le gouvernement de
Naples. et reconnut son autorité.
En 1837, le choléra joua un grand rôle dans la révolte, comme je vous l'ai
déjà conté. Vous savez comment un navire, le San-Antonio , qui portait des
médicaments . fut repoussé du port de Palerme par le peuple , qui assurait que
le gouvernement , voulant se débarrasser des basses classes , leur envoyait des
breuvages empoisonnés. Ce fut là le commencement des troubles. J'entrai
le 15 novembre 1837 à Catane. La même croyance y avait produit d'affreux
excès , ainsi qu'à Syracuse, où je recueillis les plus tristes faits. Dès le mois
de juin, la terreur que répandait le choléra asiatique , qui régnait alors à Pa-
lerme, s'était étendue jusque dans Catane. Des désordres eurent lieu aussitôt,
et l'intendant, le préfet, ainsi que les autres autorités , se hâtèrent d'organiser
une garde de sécurité publique dont le commandement fut remis au capitaine
d'armes et à un membre de la noblesse,, le baron Bruca. Le but apparent de
celte garde était de former un cordon sanitaire . afin d'empêcher toute commu-
nication avec Palerme; mais , en réalité, et secrètement, elle était destinée à
préserver la ville du pillage et des massacres dont elle était menacée par la
populace.
Les choses en étaient là . et les habitants de Catane vivaient dans Patiente
la plus cruelle, les yeux tournés du côté de Palerme, où la mortalité faisait
d'effrayants progrès , quand tout à coup on apprit que le choléra avait éclaté
sur un autre point , du côté opposé , à Syracuse , niellant ainsi Catane entre
deux villes infectées Lu même temps, un major de gendarmerie napolitain,
M. Simoneschi, échappé des massacres de Syracuse, vint se réfugier à Catane
dans le couvent des pères bénédictins. Bientôt le peuple s'arma el vint s'at-
LA SICILE. 377
trouper devant le monastère, demandant qu'on lui livrât le major, qui n'était
venu, disait-on, à Gatane que pour y répandre les poisons qui donnaient le
choléra, et dont il avait fait usage contre les habitants de Syracuse. Une com-
mission sanitaire avait été formée en même temps que la garde urbaine. Le
18 juillet, les révoltés la surprirent au milieu d'une séance , chassèrent quel-
ques-uns doses membres, et lui donnèrent pour chef un noble de Calane ,
peli favorable, disait-on, au gouvernement de Naples, dont il était person-
nellement mécontent. C'était le marquis de San-Giuliano, dont le nom a retenti
dans toute l'Europe. On le mit, bon gré mal gré, à la léte de la foule révolîée,
qui se porla de nouveau au couvent des bénédictins. Les portes de ce magni-
fique monastère furent forcées, et les moines, qui s'étaient assemblés dans la
vaste salle de leur bibliothèque , insultés et sommés de livrer le major Simones-
chi. Les bénédictins sont tous gentilshommes, des meilleures familles de la
Sicile. La vue de celte populace effrénée ne les intimida pas. Jusqu'au soir que
durèrent les perquisitions qu'on fit dans toutes les cellules de cet immense cou-
vent, ils restèrent, le couteau sur la gorge, sans vouloir désigner le lieu où
ils avaient caché le major. L'intervention du marquis de San-Giuliano ne put
modérer les furieux, et ce fut à grand'peine qu'il parvint a les détourner ciu
projet d'incendier le monastère, qui renferme les plus admirables tableaux du
Morrealèse, et qui peut être comparé aux plus beaux édifices de l'Italie.
Les révoltés, encouragés par l'irrésolution de l'intendant, demandèrent le
changement des chefs de la garde urbaine, et, le 20 juillet, ils arrêtèrent à
la fois l'intendant, le procureur général et le lieutenant commandant de la
gendarmerie, qu'ils déposèrent dans la villa du duc de Carcaci. Pendant ce
temps, une autre partie du peuple , également soulevée, se portait chez le
gérant de l'intendant, chez le commissaire et l'inspecteur de police, et les
massacrait en répandant le bruit qu'on avait trouvé dans leurs maisons une
grande quantité de poisons. Des députés envoyés d'une ville à l'autre se ren-
contrèrent a Brucola , et ceux de Syracuse remirent aux envoyés de Catane un
manifeste qui fut affiché dans cette ville. Dans celle pièce, promulguée par
une prétendue commission de vigilance sanitaire présidée par un baron de
Pancali, les Syracusains avertissaient leurs compatriotes qu'un directeur de
cosmorama , nommé Joseph Schwentzer, interrogé par une commission nom-
mée à cet effet, et par le juge instructeur don Francesco Mistretta, avait fait
l'aveu delà part qu'il avait prise aux compositions vénéneuses qui avaienl ré-
pandu le choléra a Syracuse, et à l'aide desquelles on comptait le propager à
Messine et à Calane. La commission de vigilance sanitaire déclarait encore que
la matière trouvée chez les fonctionnaires, «qui dans la chaleur de la décou-
verte étaient restés victimes de l'indignation du peuple (I). » n'était autre que
du nitrate d'arsenic. En conséquence, M. le baron Pancali et ses adhérents
avaient eu le déplaisir de rester spectateurs de divers événements tragiques,
effets de in juste fureur populaire (2).
(1) « I quali ncl calor délia Bcoperla rimasero vittima dcl sdogno del popolo. »
(2) u AU>iàmo avulo il dispiacere di dover esserc spettatori di diveni tragici aveni-
mculi , effetti di gfuuto furor popularo, »
578 LA SICILE.
yous pouvez vous figurer, monsieur, l'effet que produisit celle horrible pro-
clamation sur la populace de Calane , déjà dès-animée. La terreur la contint
toutefois pendant les premiers jours , et ce ne fut (pie le 28 que les chefs ré-
volulionnaires se rendirent chez le marquis de San-Giuliano pour lui reprocher
de n'avoir pas permis le massacre des autorités accusées , et lui demandèrent
de les traduire en jugement, c'est-à-dire de les faire mettre à mort. Le mar-
quis s'efforça de les modérer, et , parlant leur langage populaire , comme fai-
sait à Païenne, en 1820, le prince Paterno, il les exhorta d'un ton demi-
sérieux, demi-facétieux, à ne pas livrer la ville au pillage, et à rappeler les
autorités. Dès ce moment le marquis perdit toute son influence sur les révoltés,
et il dut songer à sa sûreté personnelle. Le peuple, sans autres chefs que ceux
qu'il se donnait momentanément et qu'il prenait dans son sein, gens aussi
bornés et aussi ignorants qu'on peut l'être dans une cité séparée à la fois du
monde entier et du reste de la Sicile, se jeta sur les postes militaires qu'il
désarma, courut aux hôpitaux, et s'empara des effets des malades ainsi que
des chariots qu'on avait préparés pour transporter les victimes du choléra.
Ces différents objets furent portés solennellement sur la place de la Porle
d'Aci , et brûlés aux acclamations de la multitude. Puis , à l'issue d un souper
qui eut lieu dans la nuit , le drapeau jaune fut déployé . et l'indépendance de la
Sicile proclamée par une junte provisoire de gouvernement , qui remplaça la
junle de sécurité publique élue auparavant (1). J'ai celle proclamation sous
les yeux en ce moment , et je n'y vois d'autre chef d'accusation contre le gou-
vernement de Naples que l'introduction du choléra en Sicile : « Pero il cho-
iera , non asiatico ma Borbouico. » Ce je:i de mots est l'unique grief qui se
trouve allégué comme motif d'un acte aussi grave, quand il était possible, il
faut l'avouer, d'en trouver quelques autres moins insensés. M lis le peuple n'é-
tait soulevé (pie par l'effroi (pie lui inspirait le choléra , et celte frayeur seule
pouvait le soutenir dans sa résistance.
A Catane, qui renferme un grand nombre de manufactures, et où l'industrie
est plus florissante que dans le reste de la Sicile, la noblesse et la bourgeoisie
notable ne pouvaient tolérer longtemps un tel état de choses. Le marquis de
San-Giuliano et son tils essayèrent d'attirer les plus fougueux révolutionnaires
hors de la ville , en les engageant à aller faire reconnaître l'indépendance de
la Sicile dans les vallées d'alentour; mais cette proposition ne fut pas agréée ,
(t) Cette première junte , où figuraient quelques membres dont on n'avait pas de-
mandé le consentement , se composait des personnes suivantes : le marquis de San-Giu-
liano , arrêté plus tard ; Salvaiore Tornambiene , m ble peu aisé , qui eut le bonheur de
s'échapper; Gabriel lo Carnazzo, avocat; Diego Arangio, marchand, également contu-
mace; le prince Valsavoja , qui , ayant prouvé qu'il avait été contraint, fut mis en
liberté ; Beneiletto Privitera , avocat , qui eut le même avantage ; Vinzenzo Cordaro , le
savant historien de Catane, qui fut acquitté; un distillateur nommé Giuseppe Mirone ;
un médecin , professeur de l'univi rsité , I)i Giacomo ; un professeur d'histoire , Gcmel-
laroj un autre médecin, Carmelo Platania ; un employé, Bianchi Carbonaro ; un mar-
chand de soie , Domenico Vuteri ; le caissier de la province, prince Maletto ; le prieur
Riccioli : un juge de la grande cour de Palerme ; Pasquale ISinfo . tous mis en liberté ;
enfin , le secrétaire de la i H tait Salvadore liarhagallo Pittà , qui fut fusille.
LA SICILE. 370
et de nouveaux excès , ainsi que dp nouvelles arrestations , eurent lieu dans
Catane. Enfin , dans la nuit du 5 aoûl . sept citoyens de Catane , hommes Irès-
considérés, parmi lesquels se trouvait M. Beninlendi , membre de la consulte
d'État, ayant été enlevés de leurs demeures et jetés dans les prisons, les prin-
cipaux habitants de Catane se rendirent à la place du Dôme , s'y formèrent de
nouveau en garde nationale, qui se divisa en deux régiments, et se portant
rapidement vers les casernes, où s'étaient établis les insurgés, les en chas-
sèrent, arrêtèrent leurs chefs, s'emparèrent des vieux canons (pie le peuple avait
enlevés du musée du prince Biscari . déchirèrent le drapeau jaune, et arbo-
rèrent à sa place le drapeau des Deux-Siciles. Ce mouvement eut lieu sans
brûler une seule amorce et sans qu'une seule goutte de sang eût été répandue.
Les citoyens arrêtés au nom de la junte furent mis en liberté; le peuple traîna
par toute la ville le conseiller Beninlendi dans un carrosse, et les autorités,
ramenées de la villa où elles étaient prisonnières, reprirent leurs fonctions.
La révolution de Catane avait duré trois jours !
Le retour à l'ordre avait eu lieu le 2. Le 4 , on apprit à Catane que le mar-
quis del Caretta , revêtu des pouvoirs iV aller ego , s'était embarqué avec un
corps de troupes, et le 5 l'escadre napolitaine parut devant la rade. Quand les
députés de la ville se rendirent à bord du vaisseau où se trouvait le lieutenant
général del Caretta , ils eurent peine à lui persuader que la ville était tran-
quille ; et lorsqu'il ne put en douter , une juste défiance le fil hésiter à débar-
quer, car il soupçonnait un piège. Les autorités s'étant remises en otages , le
général fit son entrée dans la ville et fut reçu au milieu des fêles qui durèrent
quatre jours, tristes fêles célébrées entre les excès de juillet et les ravages du
choléra qui éclala quelques jouis après ! En un mois , neuf mille personnes de
cette cité peu populeuse furent jetées nues et ivresque sans sépulture dans le
champ des arènes. En même temps, les commissions militaires procédaient
contre les plus compromis. Deux listes de contumaces furent dressées, et on
offrit 300 et 120 ducats de récompense à ceux qui livreraient les accusés qui
se trouvaient dans ces deux catégories. Pour le marquis de San-Giuliano que
je vis à Catane deux mois après, il ne fut jugé que plus lard ; le marchesîno,
son fils, prit la fuite avec quelques amis, et se retrancha, au milieu d'une
guérilla de paysans, dans la vallée de Modica. En me rendant à Modica, je
rencontrais souvent dans la vallée des soldats suisses accompagnés de cam-
pieri, qui sont les gendarmes siciliens , ou plutôt des campieri gardés à vue
par des soldats suisses, et faisant des battues dans les bois. Au reste, nulle
trace d'émotion , el bientôt j'appris que le marchesino avait pu gagner la côle
et s'embarquer pour Malte. A Syracuse, l'insurrection avait suivi la même
marche qu'à Catane; seulement le mouvement politique avait élé moins pro-
noncé, car les bateliers et la populace se livraient à leurs excès en criant :
Viva el rc e Santa l.ucia ! Sainte Lucie est la patronne de Syracuse. Les com-
missions militaires y condamnèrent aussi un certain nombre de personnes,
toutes accusées de massacres el non de crimes politiques, les unes a plusieurs
années de l'ers .les autres à la mort. Là aussi le marquis del Caretta ne se pré-
senta que pour recevoir des marques de soumission à l'autorité royale , qui
avait été rétablie avant son arrivée , et pour assister à des bals. A son départ
tome ii. 26
580 LA SICILE.
pour Noto , qui eut lieu la nuit , toute la population des campagnes , en habits
de fête , l'accompagna avec des torches à travers les monts et les vallées jus-
qu'à sa destination. On parle encore dans la vallée de Syracuse du prodigieux
spectacle que donna cette immense procession. Ainsi le volcan s'était éteint de
lui-même en Sicile et à Catane, et le mouvement que la crainte du choléra
avait fait naître avait cessé même avant la venue du fléau. Pendant tous ees
troubles, un brick de guerre anglais, destiné à proléger les sujets britanni-
ques, était venu de Malte stationner devant la rade de Catane, et un autre se
tenait , dans le même but , à l'entrée du port de Syracuse.
Voilà toute la révolution sicilienne de 1857. A Païenne, ce fut encore moin-.
A Syracuse , l'âge extrêmement avancé du général Tanzi , qui y commandait ,
et le petit nombre de troupes dont il pouvait disposer, empêchèrent de prendre
des mesures énergiques contre les dévastateurs. Je vous ai dit dans mes pré-
cédentes lettres ce qui se passa à Messine, où n'eut lieu aucune démonstra-
tion politique , enfin , à Catane, le marquis San-Giuliano lui-même, qui tenait
aux meilleures familles, et qui ne s'engagea dans le mouvement que pour con-
tenir son fils , ne fut suivi que par des médecins, des professeurs et des avo-
cats. Le peuple qui se souleva ne songeait qu'au choléra ; la noblesse se tint à
l'écart, et l'ordre public se trouva rétabli presque sans le concours des forces
napolitaines. Les rigueurs qui suivirent sont à déplorer sans doute, mais noiis
avons vu , en France même , que les gouvernements ne sont pas toujours maî-
tres de procéder par la clémence en pareil cas.
Je vous l'ai dit avec franchise, et je ne l'ai pas caché à Napies à mon re-
tour, la Sicile n'est pas satisfaite, mais elle espère une amélioration de son
sort, et j'ose affirmer que si le gouvernement napolitain s'occupe sérieusement
de l'avenir de ce pays, les pavillons de guerre étrangers pourront se présen-
ter devant ses ports sans ébranler la fidélité de personne. Des mesures telles
que la suppression partielle de l'impôt de mouture sont propres à amener de
tels résultats, et il en est d'autres que désigne naturellement l'état du pays.
Les Siciliens sont meilleurs marins que les habitants du royaume deNaples;
ils étudient plus sérieusement l'art nautique. Après ie départ des Anglais , ils
s'approprièrent avec beaucoup de talents leurs procédés, leurs modes de grée-
ment et leur manière de construire. En outre , les bois de construction abon-
dent dans le royaume de Naples; mais ils sont poreux, se crevassent, et deman
dent beaucoup de soins, et sur tous les navires construits en bois indigène .
où la mâture seule vient de Venise ou de Riga, les Siciliens conviennent mieux
pour composer les équipages que les Napolitains. Le gouvernement napolitain,
qui paraît vouloir donner des soins à sa marine, diminuera encore les fer-
ments de troubles de la Sicile en employant celte population maritime , si né-
gligée depuis vingt ans. Des routes, des fabriques, les travaux des mines, des
encouragements à l'agriculture , voilà ce qui achèvera de calmer la Sicile , H
dès lors elle ne sera plus un sujet d'inquiétude pour l'Europe. Quanta l'An
gleterre, elle n'a pas laissé des souvenirs bien ardents dans la population si-
cilienne; à Païenne, à Messine, on ne se souvicul guère plus de sir William
Bentinck «pie de l'amiral Vivonne. Dans celte dernière ville , où ils ont résidé
longtemps, les Anglais ont créé une petite roule de Messine au phare . roule
LA SICILE. 381
qui leur était nécessaire pour le transport de leurs approvisionnements. C'est
le seul monument qui soit resté de leur séjour en Sicile. Les sympathies sont
donc à peu près nulles en Sicile pour l'Angleterre comme pour la France. Il
est vrai que depuis l'occupation d'Alger et la destruction de la piraterie qui
nuisait à la petite navigation sicilienne , et particulièrement à la pêche des
coraux près des côtes d'Afrique , le nom français est prononcé avec quelque
respect par les populations maritimes de la Sicile , surtout dans la partie mé-
ridionale de l'île; mais c'est là tout. S'il y a un parti en Sicile, c'est celui de
l'indépendance, qui repousse le concours de toutes les nations. Ce parti se
trouve donc isolé, c'est-à-dire faible par son principe même, et il dépend du
gouvernement des Deux-Siciles de l'affaiblir et de l'isoler encore plus , en tra-
vaillant activement à améliorer le sort des Siciliens. Je termine sur cette vérité,
monsieur, et je remets à un autre jour le plaisir que j'aurais à vous parler
de la triste beauté des villes de Catane et de Syracuse, mais le soufre m'a en-
traîné trop loin.
Je suis, etc.
SITUATION
FINANCIÈRE
DE LA FRANCE.
Io Formation Je la dette française. — Considérations sur le crédit public. — Conver-
sion des rentes. — Budgets de la France et de l'Angleterre comparés. — Organisa-
tion du crédit privé. — Du privilège de la Banque de France.
2o Examen de plusieurs publications récentes. — Histoire financière et statistique de
l'empire britannique , par M. Pablo de Pebrer. — Bu Crédit et de la Circulation ,
par M. A. Cieszkowski. — Examen des Revenus publics , par M. le marquis d'Au-
diffret. — Du Crédit en France , par M. Courtct de l'Isle. — Traité des Banques ,
par M. Condy-Raguet. — Brochures, opinions et documents divers.
De (ouïes les dissemblances qui séparent les temps antiques de la civilisa-
tion moderne, il n'en est pas de plus significatives que celles qui sont produi-
tes par le magique pouvoir du crédit. Les peuples peu avancés se distribuent
par instinct en castes diverses, entre lesquelles les fonctions sociales se répar-
tissent : à l'une, la méditation, le culte austère delà vertu et de la science ;
à l'autre, le métier des armes, et au besoin l'impôt du sang, au plus grand
nombre, le tribut journalier de ses sueurs. Chaque ordre, en accomplissant
la tâche commandée par l'intérêt général , acquitte sa part de la dette com-
mune. Chez les peuples ainsi constitués , de grandes choses ont pu se faire avec
peu ou point d'argent. Au contraire, dans le monde où nous vivons , chaque
individu s'appartient, et se vend ce qu'il s'estime lui-même : un gouvernement
n'obtient que ce qu'il peul payer. Il étail d'usage dans les cités antiques et
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE. 385
dans les seigneuries féodales d'accumuler de longue main les uialières pré-
cieuses , afin de n'èlre pas pris au dépourvu par une calamité publique. De nos
jours, le système des réserves métalliques est abandonné. L'économie con-
siste à réduire les impôts : le seul trésor des Étals est la confiance qu'ils in-
spireni ; la facilité qu'ils trouvent a contracter des dettes est la mesure de leur
puissance, et quand ils se libèrent d'un emprunt, c'est uniquement pour se
ménager le moyen d'emprunter encore.
La conséquence forcée de ces changements est que l'autorité se morcelle en
se monélisanl, et passe peu a peu dans la circulation. Le sénat où elle tend à
se concentrer, c'est le parquet de la Bourse. La balance des intérêts échappe
aux mains de l'homme d'État : ce n'est pi lis le chef militaire qui fait appel aux
hommes d'armes. Le seul conquérant possible , au xixe siècle, c'est le finan-
cier qui , nonchalamment accoudé sur son bureau et caressant de l'œil son
livre de caisse, décrète la paix ou la guerre : c'est sur un mot d'ordre trans-
mis aux courtiers , ses valeureux aides de camp, que les arsenaux s'animent,
que les armées s'ébranlent , et que des peuples succombent.
Ce nouvel aspect des sociétés est peu poétique. Si pourtant on pénètre au
cœur des choses, il n'y a rien là qui doive effrayer. C'est la consécration maté-
rielle d'un fait de haute importance dans l'ordre moral. En théorie, tout ca-
pital est considéré comme la représentation, le produit accumulé d'un travail
antérieur. Or l'autorité acquise aux capitaux prouve que la suprématie poli-
tique, au lieu d'être le droit exclusif de la naissance, est déjà la conquête
sinon précisément des travailleurs, du moins de ceux qui conduisent le travail.
De ce point de vue, la royauté de l'argent paraît légitime. Mais , à une époque
où toutes les couronnes ont perdu de leur poids , l'argent seul conservera-t-il
le privilège du pouvoir absolu ? Ne serait-il pas à craindre que son despotisme
ne devînt le plus aveugle, le plus irritant de tous , si son immense portée n'é-
tait pas restreinte, si la force absorbante qui est en lui n'était pas vigoureuse-
ment contenue ?
Ces réflexions que tout le monde a faites , donnent une sorte de solennité
aux débals qui louchent les institutions financières. Par une coïncidence re-
marquable, le crédit public est mis en cause dans le projet de conversion des
rentes, en même temps que le crédit privé . par la prorogation demandée du
privilège de ta Banque de France. Nous n'insisterons pas sur l'importance
des so'ulions qui doivent intervenir : elle est heureusement sentie, même dans
les classes qui , d'ordinaire, accordent peu d'attention aux problèmes écono-
miques. Aussi, craindrons-nous beaucoup moins d'appeler nos lecteurs sur un
terrain aride, où il faut creuser péniblement jusqu'à la racine des faits, où l'on
ne saurait avancer qu'à travers les chiffres et les plus épineux raisonne-
ments.
I.— FORMATION DE LA. DETTE FRANÇAISE.
Les doctrines catholiques sur le prêt à intérêt s'opposèrent longtemps à un
système équitable et régulier d'emprunts publics. L'Église se faisait un devoir
d'agiter constamment ses foudres sur l'usure . ce monstre insatiable auquel de
584 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
mauvais princes eussent livré sans pudeur la chair et le sang des peuples. Un
lemps vint cependant, pu le travail fut mis en honneur : les capitaux s'accu-
mulèrent dans les mains industrieuses, et , faute de circulation, on dut remar-
quer un engorgement maladif sur quelques points, et partout ailleurs une lan-
gueur affligeante. Il y eut dès lors urgence de rétablir l'équilibre vital, en
provoquant, par l'attrait du gain, le salutaire écoulement des richesses. Tou-
tefois, l'Église ne fit fléchir l'ancienne discipline qu'avec une extrême circon-
spection. Elle se réserva d'intervenir entre les parties comme tutrice légitime
du plus faible, et dans la crainte que le nécessiteux ne se précipitât aveuglé-
ment sous le joug du riche, elle formula un contrat dont les bases principales
sont autant de garanties pour l'emprunteur. Pendant la première moitié du
xve siècle, les papes Martin V et Calixle III déclarèrent que le placement de
l'argent devenait licite avec les restrictions suivantes : d'abord, que le produit
annuel ne devait jamais dépasser le taux énoncé par la loi; en second lieu ,
que le fonds serait toujours fourni en argent et non pas en autres valeurs,
pour empêcher qu'une estimation arbitraire ne favorisât la fraude; enfin, sur-
tout, que l'emprunteur pourrait à sa volonté se libérer par le remboursement
du capital, sans qu'il pût jamais y être contraint par le créancier. Un peu plus
tard, on déclara que le bénéfice de la prescription pour les arrérages était ac-
quis au débiteur au bout de cinq années. Telles sont les dispositions qui, de la
jurisprudence canonique, ont passé dans le droit civil , et forment encore au-
jourd'hui la base du contratde rente perpétuelle. C'est ainsi qu'à une époque
où le pouvoir spirituel n'était pas un vain mot, l'Église intervenait pour mo-
raliser les innovations réclamées par le progrès des sociétés.
Dans l'origine, les prêteurs exigeaient qu'une valeur foncière ou mobilière
fût spécialement engagée en garantie de leurs avances. La rente devait être
prélevée sur le revenu de l'un des domaines de la couronne, ou sur l'une des
branches de l'impôt, comme la taille ou les gabelles. Louis XII emprunta ainsi
une somme assez considérable pour le temps. Le crédit public, tel que nous le
définissons aujourd'hui n'existait donc pas encore ; il ne date en France que
du jour où on put faire appel aux capitalistes, sans autre gage a offrir que la
responsabilité morale du prince et l'ensemble des ressources nationales. Les
rentes créées à ces conditions furent assignées vaguement sur l'hôtel de
tille de Paris. On a compté cinq émissions de cette nature sous François I".
trente-trois sous Henri II, quatre sous François II , vingt-sept sous Charles IX,
et sept sous Henri III. Ces emprunts faits sans mesure, et à la première tenta-
tion du besoin, grevèrent l'État d'une dette annuelle de 5,428,233 livres,
somme qui serait à peine représentée de nos jours par un chiffre dix fois plus
fort, l.u dette perpétuelle , qui seule est l'objet de nos recherches, ne consti-
tuait néanmoins que la plus faible partie du fardeau. Dans ces lemps d'inexpé-
rience financière, une sorte de dette flottante, beaucoup plus onéreuse, résul-
tait de l'anticipation sur les revenus, de l'appointement des offices mis en vente,
des exemptions, des concessions de monopoles, et d'une foule d'opérations qui
n'étaient au fond que des emprunts usuraires.
F.n dépit des aventureuses théories qui préconisent les gros budgets et les
splendides emprunts, les peuples s'obstinent a vénérer les hommes d'État qui
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANGE. 385
ont pris à tâche d'alléger les charges communes. Si c'est là un des mille pré-
jugés de la foule, comme certains économistes i'onl prétendu, c'est à coup sûr
un de ceux qu'il faut respecter. Pourquoi la reconnaissance nationale a-t-elle
inscrit le nom de Sully parmi ceux des plus grands hommes? C'est surtout
parce que ce rigide économe avait pour programme d'arriver par la réduction
des dépenses à celle des impôts. On ne créa pas de rentes nouvelles sous son
ministère, et on obtint même une diminution sur la somme des engagements
antérieurs par une révision sévère des titres. Après la mort de Henri IV , la ré-
serve numéraire amassée par Sully, et surtout les traditions administratives
qui se conservèrent malgré sa disgrâce . procurèrent encore quelques années
tolérables. Mais depuis la domination de Richelieu jusqu'à l'avènement de Col-
bert, peu d'années se passèrent sans qu'on fût obligée d'avoir recours aux res-
sources extraordinaires. Pendant un demi-siècle, l'histoire financière de la
France n'offre plus qu'une alternative d'emprunts ruineux et de banqueroutes
indécentes : fût-il possible d'en établir la succession par des chiffres, il n'y
aurait pas d'utilité à le faire, puisque aucun système ne présidait à la gestion
de la fortune publique, et que les affaires d'argent n'étaient, à vrai dire,
qu'une guerre ouverte entre une poignée d'ignobles traitants et les agents
d'un pouvoir sans pudeur qui confondait le droit et la force. Des usuriers ne
rougissaient pas de demander 2o pour ICO. Le ministre acceptait, car il avait
ordre de mettre sur pied une compagnie ou d'organiser quelque passe-temps
royal ; mais il ne (ardait pas à se donner quittance à lui-même par une ordon-
nance de réduction, et pourtant, en dernier résultat, l'avantage demeurait
toujours au préteur. Semblable à la fatalité des temps antiques, sous laquelle
il fallait inévitablement succomber, le dieu fatal des temps modernes, l'argent,
ne pei'd jamais ses droits : il faut tôt ou lard subir la loi qu'il daigne dicter
par l'organe de ceux qui se sont voués à son culte. Déjà, au xvue siècle, on
connaissait l'art perfide d'éluder la loi qui fixe le maximum de l'intérêt en
achetant une créance à un cours très-inférieur au chiffre énoncé dans le con-
Irat. Au commencement du xvie siècle, le taux légal du placement était le de-
nier dix, c'est-à-dire qu'on pouvait acquérir légitimement une livre de rente
pour un capital de dix livres. Ce taux fut porté sous Charles IX au denier
douze, sous Henri IV au denier seize, sous Louis XIII au denier dix-huit, sous
Louis XIV au denier vingt, ou, comme on dirait de nos jours, à 5 pour 100.
Mais les limites tracées parla loi furent toujours franchies avec effronterie, et
Colbert lui-même, aux meilleurs jours de son administration , n'obtint jamais
des secours à moins de 10 pour 100.
La vieillesse de Louis XIV devait être une douloureuse expiation de son
étincelante jeunesse, de sa majestueuse virilité. Les bilans financiers de cette
époque dénoncent une perturbation qu'on ne peut plus regarder sans vertige,
quand on est accoutumé au mécanisme régulier des gouvernements représen-
tatifs. Duranl les quatorze dernières années du grand règne, la guerre et les
Beaux naturels élevèrent le chiffre total des dépenses à près de 3 milliards:
les recettes, réduites par des anticipations, avaienl à peine couvert le tiers de
cette somme ; il fallut demander au crédit les deux autres tiers. Le capital des
renies sur l'hôtel de ville montai! à 1,292,000 livres, dont le service annuel,
58G SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
à raison de 4 pour 100, absorbait environ 52 millions. D'autres rentes consti-
tuées à divers titres, le capital des offices qu'on avait scandaleusement multi-
pliés, et surtout une dette flottante et exigible, puisqu'elle était représentée
par une sorte de papier-monnaie en circulation, portèrent te total de la dette
publique à 2 milliards 596 millions (l).La valeur des espèces métalliques était
si incertaine en ces temps de crise, qu'il est fort difficile d'en établir la rela-
tion avec les cours actuels. Nous croyons pourtant qu'on ne s'éloignerait pas
de la vérité en avançant que la dette léguée par Louis XIV à la régence n'était
pas de beaucoup inférieure en capital à celle que supporte aujourd'hui la
Fiance constitutionnelle. Mais la disproportion devient effrayante, dès qu'on
balance la population et les ressources des deux époques.
On eut recours aux expédients ordinaires du despotisme , à la refonte frau-
duleuse des monnaies, à la révision arbitraire des titres de créances, aux con-
fiscations, à des supplices même prononcés contre ceux qui insultaient par
leur faste à la misère publique. Ce sont là de ces palliatifs qui ne retardent la
crise que pour en augmenter l'intensité. La régence songeait donc forcément
à rejeter le fardeau par une secousse violente , quand Law commença à semer
dans le pays ses aventureuses théories. On sait avec quelle merveilleuse étour-
derie la France tout entière se prêta, sur la foi d'un prospectus, à la réalisa-
tion du fameux système. Certes, pour un gouvernement réduit à organiser
une banqueroute, ce fut une bonne fortune que d'avoir la nation entière pour
complice. Les rentiers, qui , toutes réductions faites, touchaient des arrérages
à raison de 4 pour 100, acceptèrent le remboursement de leurs créances en
actions de la nouvelle banque, qui ne portaient que 2 et demi pour 100 d'in-
térêt, mais dont les titres pouvaient se négocier sur la place avec un bénéfice
énorme. Les premières actions, auxquelles étaient attachés certains privilèges,
s'élevèrent en même temps de 500 livres à 20,000. L'argent perdit 10 p. 100
sur les billets. Mais les agioteurs n'avaient pas , comme les philosophes des
beaux temps de la Grèce, la prétention de porter toujours leur fortune avec eux.
L'engouement pour le papier s'épuisa , et comme à un signal donné chacun
courut au remboursement. Dès le premier choc, tout l'échafaudage du crédit
fut éhranlé, et la chute des divers effets fut d'autant plus lourde qu'ils tom-
baient d'une hauteur exorbitante. L'action qu'on s'était arrachée à 20,000
livres fut offerte pour un louis. Les billets de banque donnés aux rentiers en
échange de leurs titres avaient été garantis par l'État, et on n'aurait pu , sans
déloyauté , profiler strictement de leur dépréciation. La somme totale des en-
gagements laissés par Louis XIV ne se trouva réduite que d'un quart au plus,
c'est-à-dire qu'après l'opération du visa, à laquelle furent soumises toutes les
valeurs créées par Law, le capital de la dette publique flottait entre dix-sept
et dix-huit cents millions.
La déplorable expérience qu'on venait de faire développa dans la région du
pouvoir l'horreur des systèmes et des réformes. L'abbé Terray disait, assure-
nt) Selon le compte du ministre Desmarets , reproduit par Forbonnais. Quelques his-
toriens ont mémo dénoncé un déficit de 3 milliards 111 millions ; mais la base de cette
évaluation nous échappe.
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE. 387
l-on , que la science du crédit public consiste à emprunter de foules mains et à
tous prix , sauf à se remettre au pair de temps en temps par une banqueroute
aussi décente que possible. Sans dire aussi effrontément leur dernier mot, les
hommes d'Étal du siècle passé s'en tinrent assez généralement à celte complai-
sante théorie De 17ôô A 1788 . lus ministres ou plutôt les intendants de la cour
firent argent de tout. Pour exciter le démon de l'agiotage , l'emprunt se pré-
senta sous les formes les plus diverses et les plus agaçantes , telles que rentes
perpétuelles ou viagères, concessions vendues aux pays d'état, traités parti-
culiers avec certaines villes françaises ou étrangères, négociations avec des
compagnies financières , des corps constitués ou des ordres religieux , institu-
tions de loteries el de tontines , aliénations d'impôts, cessions de monopoles ,
emprunts sur hypothèques et même sur nantissement de valeurs mobilières. On
ne saurait déterminer la somme versée effectivement dans les caisses publiques
par suite de ces transactions: le capital dont l'Étal s'esl reconnu débiteur a pu
seul être évalué, et il ne demeure pas de beaucoup au-dessous de 4 milliards (1).
Ajoutée au déficit déjà laissé par la régence, celte somme eût formé une masse
d'engagements intolérable, si elle n'eût été plusieurs fois allégée par des ma-
nœuvres dans le genre de celles que conseillait l'abbé Terray (2). Malgré le
bénéfice des réductions, Necker, dans son budget, ne demandait pas moins
de 202,500,000 livres pour le service des renies constituées, des dettes échues
et des pensions, el assurément celte somme était hors de proportion avec les
ressources de la France à celte époque.
Le pouvoir populaire qui hérita de la monarchie accepta loyalement les
charges de la succession. Émerveillée des ressources qu'elle découvrait en elle-
même, la nation eut un instant l'espoir de se libérer intégralement , el elle dé-
créta, comme mesure préliminaire, un apurement général des comptes. Celte
opération donna le résultat suivant, consigné dans le Moniteur du 5 avril 1792 :
Rentes perpétuelles .... 70,844.949 livres.
Rentes viagères 102,255.192 —
179.100,141 livres.
Ce chiffre représentait particulièrement la dette de l'ancien régime. Celle
de la révolution consistait en pensions accordées, comme indemnités, aux
ecclésiastiques et aux victimes i\u nouvel ordre de choses. Ces pensions exi-
geaient le sacrifice annuel de 97.291.000 livres. Il n'y avait pas encore à s'in-
quiéter de celle autre dette, beaucoup plus lourde pourtant, qui avait pour
(1) Arnould , Balance du Commerce , tom. III , tableau \i\.
(2) M. le duc de Galle s'exprime ainsi dans une brochure qu'il vient de publier à
l'occasion de la conversion projetée : « Les rentes établies sur les tailles étaient de
temps en temps soumises à des réductions , jusqu'à ce «pic leur modicité permît enfin
de les faire disparaître sans scandale et sans bruit. Il suffisait de les retrancher des
états du roi. C'est de cette manière que s'exerçait alors le droit de remboursement.
Voilà ce que j'ai vu sur la fin du règne de Louis XV, à mon début dans les finances ,
auxquelles j'ai consacré ma vie.
388 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
titres les assignats, parce qu'on les croyait alors suffisamment garantis par
les biens nationaux, qui leur servaient de gages.
L'irrégularité des opérations financières, sous l'ancien régime, avait telle-
ment multiplié les titres, qu'il était devenu fort difficile de les reconnaître et
de les classer. Le service des arrérages souffrait de cette confusion (1). D'ail-
leurs plusieurs créances reposaient sur des institutions que les premiers souf-
fles de l'orage avaient fait disparaître. II y avait donc justice et convenance à
simplifier le mécanisme du crédit public. Le 17 août 1793 , le comité des finan-
ces proposa , par l'organe de Cambon, de reconnaître , par une seule et même
formule, les droits divers des créanciers de l'État. « L'opération consiste, dit
le rapporteur, à inscrire sur un grand livre, que nous appellerons Livre de
la dette publique , toutes les espèces de créances de la nation. Chaque créan-
cier sera porté suivant l'ordre alphabétique... Nous aurons sur ce livre le total
de la dette nationale. Alors nous la consoliderons à raison de 5 pour 100. »
Cette mesure devait être accueillie moins encore comme une réforme excel-
lente , que comme un trait de haute et vigoureuse politique. Les créanciers de
l'ancienne monarchie allaient devenir ceux de la république ; on enchaînait de
vive force au char de la révolution la classe timide et sournoise des rentiers.
Malheureusement, le défi que la Fiance avait à soutenir contre l'Europe coa-
lisée absorbait jusqu'à ses moindres ressources. Le plus sacré de tous les en-
gagemenfs était alors d'envoyer aux frontières du pain et de la poudre. Avant
même que l'échange des vieux titres contre les certificats d'inscriptions fût
effectué , le gouvernement avait avoué l'impuissance de faire honneur au der-
nier contrat.
La nécessité qui dicta la loi de l'an vi était si criante , qu'elle étouffa les re-
proches haineux et jusqu'aux gémissements du besoin. La réduction des deux
tiers de la dette fut résolue. On se piqua du moins de savoir-vivre, et , pour la
première fois , ce vilain mot de banqueroute fut remplacé par celui de rem-
boursement. Le titre xiv de la loi du 9 vendémiaire an vi , pouvant être con-
sidéré comme le contrat définitif passé entre 1 État et ses créanciers, mérite
mie attention particulière. Il porte que chaque inscription sera remboursée
par les deux tiers en bons au porteur délivrés par la trésorerie nationale, le
capital de la rente perpétuelle devant être estimé au denier vingt, et celui de
la rente viagère au denier dix. Par une déclaration expresse, le tiers cotise rvé
de la dette nationale est garanti de toute retenue présente ou future. Cette
consolidation du tiers appliquée aux pensions, aussi bien qu'aux renies cons-
ignées , fil descendre les arrérages annuels de 280 millions à 90 environ. Com-
prise dans celle somme , les renies ô pour 100 , dont nous avons a suivre plus
particulièrement les vicissitudes, atteignirent au terme de la liquidation le
chiffre de 41,717,607 francs.
Un tel discrédit pesait sur le Directoire, qu'on ne lui supposa ni le pouvoir ni
l'intention de respecter le concordai qu'il venait d'obtenir. Les rentiers vivaient
(1) Certaines rentes étaient , dit-on, attribuées à trente ou quarante payeurs, à qui
il fallait s'adresser successivement. La récolte des rentes était alors une industrie aussi
lu i alive «pie compliquée.
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE. 389
dans la crainte de voir s'écrouler tout à coup les débris mal consolidés de leur
fortune. La panique fut si grande, que la plupart des inscriptions, vendues au
prix d'une seule année d'arrérages , passèrent dans les mains des agioteurs.
Les bons pour les deux autres tiers affluèrent en même temps sur la place , et
tombèrent dans un égal avilissement.
Enfin , la victoire dissipa les nuages qui cachaient l'avenir. La confiance se
i établit peu à peu : la Bourse se constitua. Les valeurs , timidement soulevéeSj
demeurèrent bien au-dessous de leur niveau naturel. En 1802 , tandis que le
premier consul dictait a l'Angleterre la paix d'Amiens, le 5 pour 100 avait
peine à dépasser le cours de 55 francs. Déjà pourtant on pouvait discerner que
le ressort du crédit allait devenir un des plus importants dans le mécanisme
général de l'État : l'heure de le régler définitivement paraissait venue. Tel fut
l'objet de la loi du 21 floréal an x , par laquelle il fut déclaré que le tiers con-
solidé recevrait à l'avenir la dénomination légale de 5 pour 100 consolidé.
Cette variante ne fut pas adoptée, comme on l'a dit, pour préciser le capital
nominal en cas de liquidation , car les valeurs étaient encore tellement dépré-
ciées , que l'éventualité d'un remboursement au pair ne pouvait pas même se
présenter à l'esprit. On se proposa seulement , la discussion en fait foi , d'atté-
nuer le souvenir de la spoliation dont les rentiers venaient d'être victimes , en
rhangeant le nom qui la rappelait. La théorie qui soutient que le service an-
nuel des dettes d'un État ne doit jamais excéder le dixième de son revenu total,
devint en même temps article de loi. Le maximum de la dette française fut
arrêté A 50 millions, dixième du budget ordinaire des recettes. Mais depuis la
consolidation du tiers , les besoins d'une époque agitée avaient donné lieu à
de nouvelles émissions de renies , et déjà le chiffre des intérêts à servir dépas-
sait de plus de 9 millions le maximum légal. On institua donc, par cette même
loi de l'an x, un amortissement dont l'unique fonction devait être de ramener
et de contenir la dette dans les limites voulues. Les délibérations soulevées à
ccsujet décèlent une grande inexpérience financière : c'est qu'en effet la science
du crédit est , de toutes les sciences qui font l'homme d'État , la plus difficile à
acquérir, et celle dont l'apprentissage coûte le plus cher aux peuples. Le chef
de l'empire dédaigna de s'en approprier les ressources. La caisse d'amortisse-
ment ne fut pour lui qu'un fonds de réserve où il puisait sans contrôle pour
récompenser ses fidèles. Il délivrait de son propre mouvement des rentes sur
le grand-livre , et se débarrassait des fournisseurs et des créanciers importuns,
en leur jetant des inscriptions au pair qui eussent perdu 20 à 30 pour 100 sur
la place.
Quand on se rappelle la grande épopée impériale, qu'on énumère les trois
millions d'hommes que Napoléon a mis sur pied , ses marches gigantesques à
travers l'Europe, ses huit campagnes, mieux vaudrait dire cette unique et
monstrueuse bataille qui dura dix ans, et en même temps les immenses tra-
vaux qu'il a menés à fin , les établissements qu"il a fondés, et les riches dota-
Lions, et les nobles encouragements qui tombaient si facilement de sa main,
on s'étonne de ne trouver sur le grand-livre, à ladatedu 1er avril 1814, qu'une
dette annuelle de 63,307,637 fr. ' Mais ce < hiffre . il faul le dire, n'est qu'un
mensonge. L'énorme contribution de guerre imposée à la France en 1815. el
390 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
qui fut représentée dans noire budget pour une rente de plus de 95 millions ,
esta coup sûr une dette du conquérant. Il en est de même des rentes créées
pour éteindre l'arriéré antérieur à 1816 et pour le remboursement des biens
des communes . décrété en 1813, mais non réalisé. L'ensemble de ces nou-
velles inscriptions forme environ 130 millions. Quoiqu'elles n'aient été effec-
tuées que sous le gouvernement représentatif, elles sont le fait du despotisme
militaire, et réunies aux renies déjà immatriculées en 1814, elles élèvent le
bilan impérial à la somme de 193,454.700 francs. Or nous allons voir bien-
tôt qu'en 1840, moins de 196 millions suffiront à l'acquittement de toute la
dette perpétuelle. La surcharge apportée par la restauration et par la royauté
de 1830, à peu près compensée par des amortissements , est , pour ainsi dire,
imperceptible. Le régime constitutionnel ne coûte dont pas aussi cher qu'on se
plaît à le répéter.
Les engagements contractés personnellement par Louis XVIII pendant son
exil , la guerre d'Espagne , les dépenses extraordinaires provoquées par la
commotion de 1830, sont venus s'ajouter successivement au fonds des 5 pour
100, et ont porté la somme totale des inscriptions faites depuis la consolida-
tion du tiers à 214,733,504 francs. Mais cette somme n'a jamais été servie in-
tégralement par le trésor: elle a été allégée à plusieurs reprises et notamment
par la conversion volontaire (1) d'une partie du 5 en 5 pour 100, par l'annu-
lation d'une partie des litres dévolus à la caisse d'amortissement , et enfin par
quelques extinctions et déchéances au profit de l'État Malheureusement, tan-
dis que le 5 pour 100 s'atténuait, le milliard accordé aux émigrés et la con-
version en rentes de la réserve de l'amortissement nécessitaient l'ouverture de
plusieurs autres comptes, sous la dénomination de 3, de 4 et de 4 1/2 pour 100.
Résumons cet exposé par des chiffres exacts empruntés au tableau des rentes
perpétuelles inscrites sur le grand-livre le 1er janvier 1840 :
Capital évalué au pair. Intérêts à solder.
Cinq pour cent. . . . 2,942.249,620 — 147,112,481
Quatre et demi pour cent. 22,813,333 — 1,026.600
Quatre pour cent . . . 299,469,150 — 11,978,766
Trois pour cent. . . . 1,195.109,607 — 35 795,290
4,457,641,770 — 195.911.157
La dotation annuelle de l'amortissement est de. . . 44,616,463
Ce qui donne en total la somme de 240,5:27,600
solder annuellement pour les seuls arrérages des rentes constituées.
(1) Celle conversion eut lieu en 1825, après le rejet de l'opération combinée par
M. de Villèle dans l'intérêt des émigrés. Les fonctionnaires lurent avec effroi dans un
journal officiel : « Ceux qui se refuseront à la conversion déclareront par là qu'ils
n'ont aucune confiance dans le gouvernement du roi. » Cet ordre fut compris de tous
ceux qui vivaient dans la dépendance du pouvoir. Trente millions de rentes furent
converties et laissèrent au Trésor un bénéfice annuel de six millions,
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANGE. 391
Mais la dette inscrite sur le grand-livre n'est qu'une partie du fardeau qui
pèse sur l'État, lequel se complique de la dette flottante, ainsi répartie :
1" Intérêts des emprunts contractés spécialement
pour des travaux d'utilité publique (1) . . . . 10,683,300
2° Intérêts des cautionnements et dettes exigibles
du Trésor . . . . • 18,000,000
3° Rentes viagères (2) et pensions diverses. . . . 55.413,000
84,096,500
La réunion de la dette consolidée et de la dette flottante absorberont donc ,
suivant les prévisions du budget de 1841, la somme de 324.023,900 francs,
et porteront le capital réel de la dette française à cinq milliards soixante-
huit millions sept cent quarante-cinq mille neuf cent cinquante francs.
Ces chiffres, si retentissants qu ils soient, n'ont rien qui doive effrayer. Les
forces de la nation se sont développées dans une proportion plus grande encore
que le fardeau commun, et si on songe à l'alléger aujourd'hui, ce n'est pas la
nécessité qui commande, c'est la prudence qui conseille. Le laboureur s'élance,
au premier rayon qui suit l'orage, pour réparer la dégradation du champ dont
il est roi. Ainsi doivent faire les hommes d'État quand reviennent les jours de
calme après les secousses désastreuses. Combler un déficit antérieur, c'est
accumuler des ressources, c'est recruter pour l'avenir des travailleurs ou des
soldats.
II. — DES SYSTÈMES PROPOSÉS POUR l'eXTIN'CTION DES DETTES PUBLIQUES.
Il n'était pas inutile de remonter aux sources oubliées de la dette française,
et d'en suivre les fluctuations jusqu'à nos jours. Le pouvoir sous la monarchie
donne l'idée d'un fils de famille qui se livre aux usuriers avec l'arrière-pensée
de leur échapper par quelque ruse de guerre, et qui souvent se permet,
comme des espiègleries, de ces expédients qui déshonorent. Aujourd'hui, ce
même débiteur a le triste avantage de la maturité ; il a la respect de sa propre
parole, et sait d'ailleurs qu'en affaires d'intérêt la probité est encore de
l'adresse. Il mesure donc gravement ses engagements et sis ressources, et
malgré les bénéfices qu'il attend d'une libération , il y renoncerait s'il ne pou-
vait l'obtenir avec convenance et loyauté.
Il n'y a en réalité que deux moyens de payer ses dettes : c'est d'obtenir des
économies par une réduction «le la dépense, ou de créer un excédant de recette
par un surcroît de travail. C'est ainsi qu'en agissent les particuliers. Mais les
nations , qui ne se sentent pas vieillir, n'ont pas , comme les individus, Pin-
(11 Cet article ne constitue pas une charge réelle, puisqu'il a pour objet une dépense
productive.
(2) Les rentes viagères, autrefois considérables, sont descendues au chiffre de
3,707,000 francs : elles se reluisent chaque année, et seront probablement éteintes
en 1880.
392 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
slinct cie la prévoyance , et il est difficile d'en obtenir le sacrifice du présent
au profit de l'avenir. Il faut ajouter que dans les jours où nous vivons, les
administrateurs ne s'arrêtent guère à des plans de réforme dont l'accomplis-
sement exigerait une longue suite d'années. La mobilité du gouvernement con-
stitutionnel , longtemps vantée comme une condition de progrés , ne sera
bientôt plus, grâce au déchaînement des passions , qu'un remuement dés-
ordonné. Quel moyen d'asseoir une idée et d'en poursuivre les résultats, quand
toute position est sourdement minée, quand la première affaire pour chacun
est de s'affermir contre les secousses d'une perfide bascule; quand on dépense
en caquetages le temps qu'il faudrait donner à la méditation ou à l'œuvre;
quand les hommes se remplacent sans se continuer, et que les projels^se suc-
cèdent comme pour se contredire?
Dans les sociétés ainsi faites , au lieu de réduire le mal par un régime sage
et soutenu, on préfère l'attaquer par un traitement prompt, incisif, et dont
l'effet parle aux yeux. Or l'ulcère qui ronge tous les gouvernements européens,
la dette, a exercé bien des docteurs : nombre de spécifiques ont été proposés;
ils se rapportent tous à quatre genres d'opérations que nous allons exposer
successivement.
En première ligne se présente le système de Vamortissement , accueilli il y
a soixante ans comme une révélation providentielle, mais qui commence à
perdre de son prestige. L'amortissement repose sur la puissance d'accroisse-
ment qui est propre à l'intérêt composé. Tout le monde sait qu'en ajoutant
chaque année l'intérêt donné par une somme à cette somme elle-même, de
façon à ce que le total produise intérêt à son tour, on double en quatorze ans
environ un capital prêté à 5 pour 100. Si on continue l'opération avec ce capi-
tal doublé, on obtient une progression si rapide, qu'elle cause une sorte de
vertige. Un calculateur du siècle dernier avait découvert que le bonheur du
genre humain ne lui coûterait que 500 livres. L'honnête homme déclara donc
par testament que ladite somme de 500 liv., prélevée sur sa succession, devait
être divisée en cinq portions égales, et placées à intérêts composés. Le premier
cinquième devait produire au bout de cent ans 15,100 livres, et être donné a
l'auteur du meilleur mémoire sur les placements à intérêts. La seconde somme
de 100 livres , montant après deux siècles à 1,700,000 livres, était destinée a
l'encouragement des beaux ouvrages et des aclions vertueuses. Avec plus de
25 millions obtenus au bout de trois siècles pour le troisième lot , on devail
doter des établissements de crédit. La quatrième portion, élevée à 50 milliards
à la fin du quatrième siècle , devait servir à bâtir une centaine de villes, ou la
moitié de la population française eût trouvé abri. Enfin, avec le produit du
dernier cinquième, montant au bout de cinq cents ans à quatre mille milliards,
on devait éteindre les dettes publiques de la France et de l'Angleterre, fonder
un revenu annuel qui, partagé entre les diverses puissances de l'Europe, eûl
affranchi les peuples des impôts les plus onéreux, élever gratuitement tous les
enfants jusqu'à l'âge de trois ans, enrichir les savants, doter les filles sages ,
soulager les pauvres, etc. Quelques monceaux d'or sans emploi étaient laissés
à la discrétion des exécuteurs testamentaires i
Ce ridicule enthousiasme découvre le vice «Jes théories d'accumulation fon-
SITUATION FINANCIÈRE DE LÀ FRANCE. 393
dées sur la vertu de l'intérêt composé. Les nombres abstraits, que rien ne gène
sur le papier, parviennent, il est vrai, à des grandeurs indéfinies; mais les ca-
pitaux effectifs ont à subir des fluctuations qui dérangent fous les calculs. Le
seul fait de leur multiplication suffit pour les déprécier. N'est-il pas évident
qu'un fonds de placement, augmentant sans cesse à mesure que les besoins
d'emprunts diminuent, languira bientôt faute d'un emploi profitable.
Appliquons ce raisonnement aux fonds d'amortissement de rentes. En
théorie, une dotation de 1 pour 100 sur le capital dû par l'État, étant employée
au rachat de la dette, et grossie annuellement des intérêts du capital racheté ,
suffit pour éteindre en trente-sept ans une rente à 5, en quarante et un ans une
rente à 4 . en quarante-quatre ans une rente à 5 pour 100. On demande donc
annuellement aux contribuables français, en sus des 195 millions absorbés pour
le solde des annuités , plus de 44 millions qui vont se capitaliser dans la caisse
d'amortissement, avec les intérêts des rentes rachetées journellement sur la
place. Depuis 1816, un milliard environ a été versé à cet effet, et par
la progression des intérêts a produit le rachat de 71 millions de rentes,
dont plus de 48 ont été rayés du grand-livre, et dont l'excédant continue d'être
soldé par le trésor à l'établissement qui demeure son créancier par une fiction
légale.
Ce résultat brillant n'est-il pas une illusion? Ce n'est pas seulement un
milliard que vous avez demandé aux contribuables : c'est encore la producti-
vité de ce milliard, les intérêts qu'il eût engendrés dans leurs mains. La sur-
charge de l'impôt et les intérêts perdus balancent à peu près pour eux le capital
amorti : il y a transformation, déplacement, et non pas bénéfice réel. L'amor-
tissement agit pourtant d'une façon profitable dans les temps de crise finan-
cière, parce qu'en achetant alors à des cours déprimés, il relève le crédit public,
tout en bénéficiant sur la dépréciation des valeurs. Mais comme son fonds de
roulement gagne en puissance à chaque acquisilion qifil fait , il est forcé de
l'utiliser à tous prix. Il enchérit donc sur tous les acheteurs qui se présentent
à la Bourse, et exaltant sans cesse les prétentions des vendeurs, il rapproche
artificiellement la limite où l'État ne peut plus raisonnablement acheter ; des
lors la machine absorbante demeure inactive. Il n'est donc pas parfaitement
exact de dire que l'amortissement peut éteindre un emprunt ; il n'en saisira
jamais qu'une faible partie, et à des conditions de plus en plus onéreuses. Aussi
n'est-il déjà plus qu'un levier dont se servent les hommes d'État pour soulever
les fonds au-dessus du pair, et justifier au besoin l'abaissement du taux de la
rente par une conversion au-dessous du pair. Les services que rend l'amor-
tissement en celle circonstance sont même si chèrement payés . (pie d'habiles
financiers réclament chez nous sa suppression , et (pie depuis douze ans l'An-
gleterre a abandonné un système dont elle avait la première préconisé les
bienfaits.
On a fait avec justesse la remarque que le fléau des dettes publiques est poui
les peuples la punition du crime d'égoïsme. Une série d'emprunts, a-i-on dit .
rejetant sans cesse sur l'avenir la charge du présent, linit par agglomérer un
dette perpétuelle, plus onéreuse par ses seuls intérêts que ne l'eût été un sa
criftee une fois Fail au jour delà crise. Par exemple, l'Angleterre acquitte en
394 SITUATION FINANCIERE DE LA FRANCE.
viron 780 millions de fr. par an, et payait, il y a vingt ans, plus d'un milliard :
certes, il n'est pas de guerre ou d'oeuvre nationale qui lui ait coulé par année
une pareille somme. Si donc, au lieu d'emprunter successivement, elle avait
décrété chaque fois une contribution extraordinaire, elle n'eût pas payé davan-
tage en dernier résultat, et ne gémirait pas aujourd'hui sous le poids d'une dette
de 20 milliards en capital (1). Parlant de ce principe, plusieurs économistes
anglais, et notamment Hutchinson , membre du parlement sous George Ier,
Wilks en 1821, la Revue d'Edimbourg en 1827, et un publicisle anonyme
en 1832, ont proposé des plans pour la liquidation intégrale ou partielle de la
dette, au moyen d'une contribution une fois payée. Le sacrifice imposé aux
propriétaires se trouverait compensé par un affranchissement immédiat de la
plupart des impôts, par la diffusion d'un capital énorme qui élèverait le prix
de toutes les propriétés, et communiquerait à l'industrie un merveilleux mou-
vement d'accélération. 11 ne serait pas permis de présenter un plan aussi vaste
sans faire connaître les engagements, les ressources, les forces productives
d'un pays, sans faire palper un à un les organes qui enlretienrent la vie na-
tionale. Un dernier partisan de la liquidation, M. Pablo de Pebrer, a parfaite-
ment compris cette nécessité, et il a appuyé son travail de tant de faits, d'aperçus
théoriques, de calculs et de pièces officielles, qu'il a pu à bon droit lui donner
le titre A"1 Histoire financière et statistique de l'empire britannique (2). Le
premier volume, purement historique, présente des recherches fort curieuses
sur les accroissements de la fortune publique, sur l'impôt, la dette et les deux
centres d'action du monde financier, la Banque et la Bourse. Le second volume
offre le bilan général de celle grande sociélé commerciale qualifiée du nom
d'empire britannique, et se termine par le plan d'une liquidation gigantesque.
Plein de foi dans son système, l'auteur le présente comme la seule chance de
salut laissée à la Grande-Bretagne; mais c'est là un travers sur lequel nous
aurions tort d'insister, puisque nous lui devons un entassement de matériaux
qu'on ne fouillera pas sans profit, et dans lequel nous avons trouvé nous même
des documents fort instructifs pour la question à l'ordre du jour.
D'après les calculs de M. Pebrer, la somme des richesses appartenant en
propre aux sujets de l'Angleterre équivaut aujourd'hui à près de 140 milliards
de francs (2). Sur cette somme, une contribution de 9 1/4 pour 100, frappant
(1) En 1838, elle s'élevait à 762,275,188 livres sterling pour la dette consolidée,
plus 28 à 30 millions sterling pour la capitalisation de la dette flottante.
(2) La traduction française de M. Jacobi, avocat, vient d'obtenir les honneurs d'une
seconde édition, continuée jusqu'aux dates les plus récentes. — 2 vol. in-8o, avec
149 tableaux ; chez Bellizard , rue de Verneuil.
(ôj Sous le nom de propriété publique , M. Pebrer comprend tous les édifices reli-
gieux, civils ou militaires, les voies de communication, les arsenaux, les chantiers,
le matériel de guerre, et enfin les richesses mobilières de la nation.
La propriété particulière est divisée en valeurs productives et en valeurs non pro-
ductives. La première section c prend les constructions, les terres cultivées, les
mines, les manufactures et marchandises ,1e bétail, etc. La seconde section est con-
c bus terres non cultivées, aux effets mobiliers et usuels, au numéraire en cir-
culation , aux sommes en dépôt, etc. Une pareille estimation laisse certainement beau-
SITUATION FINANCIERE DE LA FRANCE.
595
toutes les familles, à l'exception de celles dont l'avoir commun ne dépasse pas
50 livres sterling ou 750 francs, et une autre contribution, atteignant dans
une égale mesure le revenu des fonctions publiques, des professions libérales,
et même les salaires , en respectant ceux des classes nécessiteuses, suffiraient
pour rembourser au pair la dette nationale . jusqu'à concurrence de 500 mil-
lions de livres sterling ( 12,500.000,000 de francs). Le versement devrait être
effectué en huit payements et dans l'espace de deux ans, et aussitôt l'impôt
foncier serait réduit au tiers , les taxes qui entravent l'industrie et affectent
les objets de première nécessité seraient intégralement supprimées. Les deux
mesures, étant simultanées, se simplifieraient l'une par l'autre, de telle sorte
coup de prise à Varhitraire : nous croyons toutefois qu'on nous saura gré d'en offrir
le résumé :
INVENTAIRE GÉNÉRAL DES RICHESSES 0E L'EMPIRE BRITANNIQUE E?i 1832.
POSSESSIONS
ANGLAISES.
©
H
P
CU
O
eu
PROPRIÉTÉ
PUBLIQUE.
CAPITAL.
PROPRIETE
PARTICULIERE.
TOTAL.
Grande-Bretagne et
Irlande ....
Possessions en Eu-
Id. dans l'Amérique
du Nord. .
Id. dans les Indes
occidentales .
Id. dans l'Océan in-
Id. en Afrique .
Jd. en Australie. .
Id. dans les Indes
orientales . .
24,271,758
247,701
911,227
733,017
1,034,046
154,046
39,685
89,577,206
Liv. st.
103,800,000
7,300,000
2,933,331
3,853,000
3,733,332
1,426,665
140,000
15,529,243
Liv. st.
3,575,700,000
19,815,094
59,167,135
127,199,424
23,776,449
5,017,733
2,545,000
1,595,548,111
Liv. st.
3,679,500,000
27,115,094
62,100,466
131,052,424
27,509,781
6,444,398
2,685,000
1,611,077,354
116,969,978
138,715,571
5,408,768,956
5,547,484,517
a Mais, dit M. Pebrer dans un appendice, celte estimation de 18"2 est déjà très-
instiffisante. Depuis sept ans, toutes les ramifical in us de la puiss.Hn e anglaise se sont
simultanément développées, et il n'y aurai! pas d'exagération à porter le chiffre de la
population à plus de cent vingt millions d'âmes, et le total des valeurs publiques et pri-
vées à 7 milliards sterling , ou 175 milliards de francs, »
10!^ II.
27
396 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
que le dégrèvement obtenu par le contribuable réduisît d'autant sa quote-part
dans la contribution exceptionnelle. Au premier aperçu, le projet est spécieux.
Il est certain que chacun abandonnerait volontiers un dixième de son capital
pour être affranchi à tout jamais de la surcharge d'impôts occasionnés par les
dettes publiques. Mais la réflexion suscite bien des doutes, et nous ajouterions
une longue série d'objections à celles que M. Pebrer se présente à lui-même
pour se donner le plaisir de les résoudre, s'il ne nous semblait pas hors de
propos de discuter un projet sans application possible dans notre pays.
Un troisième moyen pour l'extinction des dettes publiques consiste à faire
jaillir, au profit de l'État , de nouvelles sources de crédit. L'exposé de ce sys-
tème nous oblige à remonter aux principes de la science économique. Toutes
les richesses dont se compose l'avoir d'une nation , se divisent en capitaux
fixes ou engagés, et en capitaux mobiles ou circulants. Les premiers, qui
sont les terres, les bâtiments, les machines, ne produisent qu'un revenu es-
sentiellement limité, sous le nom de loyer ou de fermage. Au contraire, les
valeurs qui sont de nature à passer dans la circulation , comme les marchan-
dises et le numéraire, se transformant sans cesse, s'appropiiant à tous les
besoins, profitant de toutes les chances favorables, ayant enfin l'énorme pri-
vilège de se multiplier par leur représentation en papier, sont d'un rapport
infiniment profitable. Or le vrai problème du crédit est de mobiliser les va-
leurs fixes , de leur communiquer les avantages des valeurs circulantes , tout
en leur conservant, autant que possible , leur caractère de stabilité. Si une
somme de 100 millions en espèces métalliques forme une réserve suffisante
pour l'émission d'une somme triple en billets , et procure ainsi les bénéfices
d'un roulement de 400 millions, est-ce qu'une valeur de 100 millions en
fonds de terre ne fournirait pas une base aussi solide pour une opération ana-
logue? L'État, en se réservant la réalisation d'une pareille idée, n'y trouve-
rait-il pas des ressources assez abondantes pour combler l'abîme de la dette?
Ce raisonnement, qui a engendré déjà plusieurs utopies financières, vient
d'être repris avec habileté par M. Auguste Cieszkowski, docteur en philoso-
phie , dans un traité qui a pour titre : Du Crédit de la Circulation (1). Nous
négligeons à regret une excellente analyse de la nature du crédit et de son dé-
veloppement pour toucher les seuls points en contact avec le sujet que nous
essayons d'éclairer.
L'impôt foncier, dit M. Cieszkowski , n'est pas une rente abstraite ; il ré-
pond , au contraire, à un capital en biens-fonds qui, quoique laissé entre les
mains des particuliers , peut être considéré comme une propriété foncière de
l'État, puisqu'il est le gage d'une hypothèque privilégiée dont l'impôt est le re-
venu annuel. L'impôt foncier, joint au domaine national et aux biens commu-
naux, donne un revenu inscrit annuellement au budget pour une somme d'en-
viron 400 millions ,qui, en la supposant capitalisée à raison de 4 pour 100,
fournirait plus de 10 milliards, le double du total des dettes publiques. On
pourrait donc mobiliser, selon les besoins, ce fonds stagnant du 10 milliards
en le faisant servir de garantie à des émissions d'effets de crédit remboursables
(1) Un vol. in-8o; chez Treutel et YVurtz , rue de Lille, no 17 à Paris.
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE. 39f
à vue, et ayant cours légal comme le papier des banques privilégiées. M. Ciesz-
kowski propose de créer des billets à rentes produisant dans les mains du por-
teur 1 cent, pour 100 fr. par jour, ou 5 fr. G5 cent, par an d'intérêt. Ces bil-
lets donnant ainsi un loyer comme les biens-fonds aux propriétaires, et
fonctionnant à volonté dans les transactions comme monnaie légale, réuni-
raient les qualités diverses des deux natures de capitaux , et ce double avan-
tage les ferait rechercher de préférence à tous les autres genres de numéraire.
L'Etat, réglant les émissions sur les demandes, deviendrait dès lors le régula-
teur suprême de la circulation , et le crédit , au lieu de porter profit à quelques
compagnies privilégiées, serait le bénéfice d'une nation entière. La liquidation
des dettes publiques ne rencontrerait plus de difficultés. Le rentier, remboursé
en valeurs donnant intérêt , n'aurait pas l'inquiétude de chercher un place-
ment nouveau , et on calculerait l'opération de telle sorte que le détenteur du
5 pour 100, payé en billets rapportant seulement 5,05, n'éprouvât pas une
déperdition de revenu trop sensible. 11 y aurait perle apparente dans ce rem-
boursement au-dessus du pair nominal ; mais l'excédant dps valeurs laissées à
la disposition du gouvernement permettrait d'accomplir les grands travaux
d'utilité publique sans tendre la main aux capitalistes, et il en résulterait une
telle amélioration des revenus , qu'on pourrait retirer peu à peu les litres de
créances et effacer enfin jusqu'aux traces du déficit antérieur.
Qu'on ne juge pas la doctrine de M. Cieszkowski sur une analyse que nous
sommes obligé de condenser en quelques lignes : qu'on étudie son livre , fort
digne assurément de cette distinction, et on comprendra que son système ,
assez hardi pour paraître inquiétant , ne manque pas absolument de solidité.
Quelque conception analogue à la sienne est , à n'en pas douter, une des né-
cessités de l'avenir (1). Malheureusement les théories économiques ne sont
réalisables que lorsqu'elles ont pénétré dans la foule. La confiance publique
ne se décrèle pas par ordonnance : elle est l'œuvre du temps et de la routine
plutôt que d'une intelligente conviction. Le gage matériel offert pour les billets
à rente serait loin d'être pour les prêteurs un motif suffisant de sécurité. Les
hypothèques sont en effet de peu de valeur conlre un débiteur qu'il serait
difficile de déposséder, et qui pourrait à la rigueur prononcer sa libération par
un article de loi. L'expropriation fût-elle même possible, que la vente des
biens saisis cesserait de l'être en raison de leur multiplicité el de la déprécia-
tion de toutes choses dans une catastrophe universelle. Mais , dira-t-on peut-
être , les renies inscrites sur le grand-livre n'ont pas même ce genre de ga-
rantie spéciale , et leur seule caution est la loyauté publique. C'est pour celte
raison, répondrons-nous, qu'il a fallu quarante ans pour porter nos fonds
de 7 fr. pour B fr. de renie (cours de 1799) à 114 fr. (dernier cours). D'ailleurs
un capital immense, remboursé avec des valeurs de fraîche date et déversé
tout à coup dans la circulation , occasionne une secousse presque toujours fa-
tale, el on m; peut penser sans effroi à ces grandes expéditions financières , où
(1) On pont considérer comme un essai de réalisation la société de l'Omnium , donl
les bases ont été exposées par M. de La Mennais dans la Revue des Deux Mondes ,
livraison du 1er septembre 1838.
598 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
il suffit d'une erreur de tactique, d'une simple inadvertance , pour compro-
mettre le sort d'un peuple. Nous ne sommes pas de ceux qui s'accroupissent
dans l'ornière par crainte d'être entraînés en avant; mais nous n'avons garde
d'oublier que les inovations les plus désirables deviennent des calamités quand
elles sont prématurées.
Il faut pourtant un procédé quelconque pour absorber le courant des dettes
publiques , que le syslème des emprunts tend à gonfler sans cesse. Il en est
un des plus expéditifs, et en grande faveur aujourd'hui dans le monde finan-
cier. C'est celui des conversions , qui consiste à obtenir au créancier l'aban-
don volontaire d'une partie des intérêts auxquels il a droit suivant les termes
du conlral primitif. Le premier exemple de cette manœuvre fut donné par
l'Angleterre en 1699, et répété depuis aussi souvent que les circonstances l'ont
permis. Nous ne rappellerons ici que les qualre dernières conversions opérées
de 1822 à 1834, et qui ont été conduites assez heureusement pour procurer
une réduction de 2,555,845 livres sterling sur les intérêts ( près de 59 millions
de francs), sans augmenter sensiblement le capital. — De 1829 à 1855, la
Prusse a converti avec bénéfice ses renies à 5 pour 100, et abaissé le taux de
sa dette provinciale de 4 à 5 1/2. — La Russie a entrepris de se libérer envers
ses débiteurs étrangers , et en même temps elle s'applique à fondre nombre de
petits emprunts contractés à l'intérieur à des conditions fort diverses, pour en
composer une dette nationale homogène , sur laquelle elle se réserve d'agir
activement. — L'Autriche a repris , en 1835, le remboursement de ses 5 pour
100, interrompu en 18-31 par le contre-coup de notre révolution. L'impulsion
donnée par les grands États de l'Allemagne a entraîné tour à tour les États
secondaires. La Bavière, le Wurtemberg , le Hanovre, les duchés de Bade, de
Saxe-Cobourg et de Saxe-Altenbourg, de Nassau et de Brunswick, Hesse-
Darmstadt et Hesse électorale, les villes libres, Brème, Francfort, Hambourg,
ont décrété l'abaissement de l'intérêt des renies, sans même offrir l'alternative
du remboursement intégral. Les efforts évidents de plusieurs autres puissan-
ces, et notamment des États italiens , pour élever au-dessus du pair le cours
de leurs fonds, annoncent sans doute des projets de même nature. La France
enfin , qui a si souvent les honneurs de l'initiative , semble éprouver le regret
de s'être laissé devancer celte fois. On ne peut nier que l'opinion commune ,
séduite par des théories qui ne sont peut-être pas parfaitement désintéressées,
ne se soit monlrée assez favorable à la conversion de nos rentes pour détermi-
ner le gouvernement à la présentation d'un projet de loi.
En thèse générale , le système des conversions suscite des préventions assez
légitimes. Moralement, il est presque toujours entaché de déloyauté; comme
opération de finance , ses avantages sont ordinairement détruits par de graves
inconvénients.
Un gouvernement peut très-justement demander une réduction d'intérêt ,
quand les fonds s'élèvent au-dessus de leur niveau sans le secours des ma-
nœuvres de Bourse qui les font déborder artificiellement, quand la surabon-
dance de l'argent est évidente, et qu'il est hors de doute que l'État pourrait
emprunter a un taux inférieur à celui des rentes constituées. Les exemples
d'une lelle prospérité sont malheureusement irop rares. Pour prévenir le rc-
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE. 399
proche de violence , on met le créancier en demeure d'opter entre la réduc-
tion de l'intérêt promis et le remboursement de sa créance. Mais cette offre
n'est pas sincère; elle est presque toujours inexécutable : en la faisant, on
espère bien qu'elle ne sera pas acceptée; on se trouve même parfois enlrainé
à de misérables ruses pour la rendre inacceptable (1). Quelques lignes d'un
apologiste des coups d'État de ce genre donnent matière à réflexion. « Si
les minisires français . dit M. Pebrer à propos du projet avorté de 1837,
avaient eu sous les yeux l'histoire de la conversion de la dette anglaise , peut-
êlre auraienl-ils médité plus sérieusement Vunité de conception, le secret et
la rapidité d'aciion qu'exigent ces opérations, et ils auraient surtout compris
qu'il était de toute impossibilité de les effectuer en employant le système
vraiment unique de laisser chaque député proposer, motiver et défendre, son
plan particulier de conversion (2). » A voir les mots soulignés par l'auteur ne
doit-on pas se demander s'il s'agit d'une transaction franche et légale ou d'une
exécution par surprise?
Le second grief est de ceux qui se traduisent en chiffres. Nous voulons
parler de l'augmentation presque inévitable du capital dû par l'État , soit qu'on
substitue un fonds au-dessous du pair à celui qui a dépassé le pair, soit qu'on
ait recours à des emprunts pour faire face aux remboursement demandés. Les
porteurs d'inscriptions se groupent en deux classes : les rentiers proprement
dits, dont Punique ambition est de vivre de leurs revenus, et les agioteurs,
qui accaparent pour revendre et trouvent leur compte à tous les déplacements.
Or la réduction de l'intérêt serait, sinon impossible, au moins très-difficile,
si l'État n'achetait pas la coopération de ces derniers en leur offrant matière
à bénéfices sur le capital. Par exemple , dans la combinaison de M. de Villèle,
au lieu d'une rente de 5 francs pour 100 francs, on offrait 3 francs de rentes
pour 75 : c'était une réduction d'un cinquième sur l'intérêt à payer; mais, en
revanche, chaque 5 francs de rente donnait lieu à l'inscription sur le grand-
livre de 100 francs en capital , ce qui augmentait d'un tiers ou de 53 pour
cent la dette nationale. De là une funeste alternative. Si l'État poursuit l'œuvre
de sa libération, il versera des flots d'or en pure perle pour éteindre cette
dette additionnelle. S'il renonce au rachat, il arrivera infailliblement a. la
banqueroute, quelle (pie soit la modicité des intérêts à payer.
Il a été dit dernièrement à la tribune que les chances aléatoires sont pour
l'État comme pour les particuliers, et que parfois , après une conversion , on
rachète au-dessous du prix d'émission. Il en fut ainsi en 1624. Après la fa-
meuse manœuvre qui devait porter le 3 pour 100 au pair, il se trouva offert
sur place au prix de 05, de sorte que les convertis furent indemnisés d'une
perte de 20 pour 100 sur le revenu, par une perle de 15 pour 100 sur le capital !
M'ambitionnons pas pour le pays un pareil bénéfice, car il fut la conséquence
(1) Nous lisons dans une brochure, provoquée en 1824 parle projet de M. de Villèle,
que la Banque de France, chargée du solde îles renies rendues, refusa de payer en
billets, et ne livra plus que des écus, afin d'enchaîner les rentiers timides par la crainte
de retirer ostensiblement ou de garder chez eux de grandes somme» en numéraire.
(•_' Histoire financière , citée plus hn.ut.tom. Il, pnç. 5"s
400 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
d'une crise commerciale qui désola pendant trois ans la France et l'Angle-
terre, et on sait que la stagnation des affaires , l'avilissement des produits,
l'inquiétude qui gronde comme un orage avant d'éclater en désordres , coûtent
plus cher au trésor que tout ce qu'il peut gagner aux opérations de l'amor-
tissement. Flattons nous plutôt de rencontrer une heureuse veine de prospérité.
Espérons que le niveau des valeurs publiques n'éprouvera aucune dépression,
que le placement sur l'État obtiendra toujours la préférence, comme le plus
sûr, et essayons de prévoir, d'après ces conjectures , les résultats définitifs de
la grande mesure qui a déjà pour elle l'assentiment de la chambre élective.
III. — DE LA CONVERSION DES RENTES FRANÇAISES.
Avant d'entrer dans les détails de l'opération projetée , il importe de vider
une question préalable, celle de la légalité. Le droit de rembourser ou de
convertir ne pourrait être l'objet d'un doute en Angleterre, parce qu'il y est
consacré par l'usage, et quelquefois même mentionné dans le contrat passé
entre le gouvernement et les prêteurs. Mais on a rappelé chez nous que notre
tonds 5 pour 100 , devant son origine à une loi de spoliation , a été déclaré par
compensation exempt de toute retenue présente ou future. On s'est prévalu
de l'incertitude des termes employés dans les actes législatifs pour prétendre
que le capital de la dette n'a pas été limité, et que le remboursement, en
supposant qu'il fût admissible , devrait être effectué , non pas au pair, mais au
cours de la Bourse. Nous avouons en toute conscience que ces prétentions nous
semblent peu fondées. La loi de l'an vi ne serait applicable à la rigueur qu'aux
victimes de la réduction des deux tiers et non pas aux prêteurs qui plus tard
ont su tirer de leurs fonds des profits usuraires. Le droit de se racheter d'une
servitude est inscrit dans la loi naturelle, et il n'est pas au pouvoir d'une
assemblée délibérante de l'aliéner à perpétuité. Quant aux conditions du
rachat, elles ont été suffisamment indiquées par la consolidation des anciennes
créances calculées par Cambon sur le pied du denier vingt , et par le titre
de cinq pour cent donné aux fonds créés postérieurement. Admettre le rachat
au-dessus du pair, ce serait irriter follement la cupidité du créancier et rendre
toute liquidation impossible.
Reconnaissons donc que la réduction des dettes publiques est pour les tuteurs
de notre pays un droit en même temps qu'un devoir. Le moyen de libération
qu'on voudrait consacrer est-il le plus sûr, le plus équitable? les bénéfices
qu'il promet rachètent-ils les embarras, les dangers qu'il fait craindre? C'est
là qu'est pour nous toute la question.
Déjà les merveilles signalées par les promoteurs de la mesure se sont éva-
nouies au grand jour de la discussion. La conversion, disait-on il y a deux
ans, doit améliorer la condition ordinaire du crédit public, abaisser le loyer de
l'argent, déverser des capitaux dans la circulation, raviver l'agriculture et
l'industrie. On a peine à concevoir (pie ces phrases de prospectus aient été
produites sérieusement et qu'elles aienl pu agir un instant sur l'opinion.
Est-ce donc qu'il suffit d'abaisser le taux nominal des fonds publics pour
trouver réellement des secours à bas prix? En ces sortes d'affaires, les termes
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE. 401
du contrat sont une entrave pour l'État qui est en péril, mais jamais pour le
capitaliste qui tient le saiut public enfermé dans son coffre-fort. De 1793
à 1819 , l'Angleterre a contracté plus de soixante emprunts à des taux ordinai-
rement fort bas, et cependant elle a toujours payé plus de 5 pour 100, soit
qu'elle attribuât un intérêt de o pour 100 à une somme double de celle qui lui
était versée effectivement, soit qu'elle ajoutât au coupon de rentes perpétuelles
une longue série d'annuités détachées. On ne saurait trop le répéter, l'abais-
sement du taux nominal de la dette n'a pas été le fait des hommes d'État de
la Grande-Bretagne. Ce fut au contraire une condition commandée par les
agioteurs pour se mettre à l'abri des conversions en stipulant un intérêt nomi-
nalement si faible qu'il devînt en quelque sorte irréductible , et aussi pour
profiter de la surcharge des litres en cas de rachat ou d'amortissement. Presque
(ous les puhlicistes qui ont écrit avec autorité sur les finances de l'Angleterre,
Price , Slewart, John Sainclair, Colquhoun , Robert Hamillon, dont l'avis est
de si grand poids, ont condamné cette tendance à abaisser fictivement le taux
de la dette, qui, en gonflant le capital, éloigne le terme de la libération. Ce
n'est donc pas faire un progrès dans la carrière du crédit que d'adopter, ai:
milieu d'une incontestable prospérité, les expédients financiers subis par nos
voisins dans les jours de détresse (1).
Y aura-t-il reflux des capitaux dans la région des affaires, et, par suite,
abaissement du prix de l'argent? Assurément non. Si les rentiers se liguaient
pour demander à être remboursés, la conversion et ses prétendus bienfaits
seraient réduits a néant. Si, au contraire, elle était acceptée, il n'y aurait
qu'une diminution des revenus de chacun el non pas diffusion des sommes
aujourd'hui détenues par l'État. Mais à quoi bon discuter les promesses dorées
des convertisseurs? Le ministre qui a présenté la loi en a fait justice le pre-
mier, en disant dans l'exposé de son projet : « On sait maintenant à quoi s'en
tenir sur les effets de la mesure. Si l'on ne croit plus que le remboursement
des rentes 5 pour 100 et leur conversion en effets à un litre inférieur puissent
influer directement sur le taux de l'intérêt, du moins ne conteste-t-on plus la réa-
lité des avantages à recueillir de la diminution des arrérages acquittés par l'État.
L'opération ne devant aboutir qu'à une économie pour le trésor, il nous
reste à tracer le plan financier de la campagne , à indiquer la situation respec-
tive des trois partis qui s'y trouvent engagés, les rentiers, l'Étal elles agioteurs.
Le fonds 5 pour 100, qui doit être soumis à la conversion, donne en nombre
rond la somme de 147 millions. Il faut commencer par en distraire environ
57 millions, qui appartiennent à l'amortissement, à la Légion d'honneur, aux
invalides de la marine , aux communes , aux hospices, à divers établissements
publics et religieux. La chambre des députés n'a pas admis cette exception, et
a voulu que la radiation du 5 pour 100 fût complète. Ce sera une fiction de
plus dans la loi, que d'appauvrir des institutions dont les besoins retombent
(1) Vienne une crise politique , et l'État sera sans doute trop heureux d'obtenir des
secours à 5 pour 100 ; mais ce dernier titre étant rayé du grand-livre, il faudra donner
du 4 1/2 à 90 ou même du 4 à 80, c'esl-u-dirc qu'on acceptera un capital surchargé
de 10 à 20 pour 100.
402 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
forcément à la charge du trésor public. La somme retranchée au chapitre de la
dette reparaîtra infailliblement à quelque autre page du budget. Il n'est pas
moins évident qu'il n'y a pas de bénéfice réel sur le dixième retranché aux
renies de l'amortissement. Si l'on ne lient pas à grossir les chiffres pour se faire
illusion à soi-même, il faut laisser en dehors cette somme de 57 millions, et
ne faire porter les calculs que sur une rente de 110 millions de francs.
Pour bien apprécier la résolution prise par la majorité de la chambre, il
faut la comparer au système développé par la commission.
Aux termes du rapport, les détenteurs du 5 pour 100 avaient à opter entre
les trois propositions suivantes :
1° Le remboursement intégra) au pair du capital;
2° La réduction d'un dixième des intérêts, c'est-à-dire la conversion du
7) pour 100 en quatre et demi sans augmentation de capital ;
o° La conversion du 5 pour 100 en trois et demi , à raison de 4 fr. 05 c.
de rente pour 86 fr. 42 c. du capital remboursable, c'est-à-dire une diminution
de 95 cent, sur 5 fr. de rente , et, en compensation, un accroissement de
15 fr. 71 c. sur 100 fr. de capital dû par l'État.
Nous l'avons déjà dit , l'offre de remboursement n'est jamais faite que pour
la forme. Le fin de l'affaire consiste à ce qu'aucun rentier, à moins d'un
étrange aveuglement , ne songe à se faire rembourser par l'État. Il ne recevrait
en effet que 100 francs pour 5 francs de rente en se présentant au trésor pour
réaliser son inscription au pair. Qu'il accepte au contraire la conversion , et il
pourra dès le lendemain revendre son nouveau litre avec une bénéfice nota-
ble. Selon toutes les probabilités , ce trois et demi, que l'État devait créer
à 86 fr. 42 c. , eu! élé enlevé aussitôt jusqu'à 98 parla puissance de l'amor-
tissement et par ses tendances naturelles. Ce cours de 98 est précisément celui
du 5 1/2anglais, et il correspond à noire trois pour 100 (1), qui se maintient
à 84. On espérait donc que la majorité des porteurs de rentes se laisserait sé-
duire par la chance de gagner plus de 13 pour 100, c'est-à-dire de recevoir sur
la place 1 15 fr. 58 cent, pour le litre converti, au lieu de 100 francs auxquels
donne droit l'inscription primitive.
Les créanciers de l'Etat se divisent en deux classes : d'un côté , les rentiers
proprement dits dont le revenu mesure le bien-être, et de l'autre les spécula-
teurs qui jouent sur le capital. Les premiers eussent choisi l'immobile 4 1/2,
qui ne retranche que 50 cent, par 5 francs. Les seconds sont les champions
déclarés du 5 1/2, danl la séduisante élasticité les ravit.
Supposons, d'après ces conjectures, que les 110 raillions de rentes à réduire
se lussent partagés ainsi :
50.000, 000 convertis en 4' /,. — Rabais obtenus par l'Étal. . 5,000.000
60.000.000 — Z'L. — — — 11.100.000
110,000,000 16,400,000
I) 100 francs employés en ô pour 100, à 84, donnent en revenu 3 f. 57 c. 1/5
— — 5 1/-' à 98, donneraient. . . ri "»7 1/7
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE. 405
La transformation du capital eût donné alors les résultats suivants :
4 '/» avant la conversion 1,000,000.000 — Après la conversion 1,000.000.000
3", — — 1,200.000.000— — — 1 .588.000 000
2,200,000,000 2,588,000,000
En somme, surcroît de capital de 188 millions, dont l'État se reconnaissait
débiteur au profit du 5 1/2. C'était pourtant la moindre des faveurs ménag es
à ce dernier fonds. Conslilué par la conversion au-dessous du pair, il devait
profiler seul sans doute des sommes destinées à éteindre les renies qu'il rem-
plaçait. La dotation affectée au rachat du 5 atteindra bientôt le chiffre de
55 millions. Laissons jouer cet amortissement pendant dix années, terme de
la trêve accordée aux rentiers.
55 millions , rachetant à intérêt composé du 3 1/2 au taux moyen de 98, sai-
siraient en dix ans un peu plus de 25 millions de renies.
Pendant ces dix ans, la dolalion elles intérêts confondus eussent formé une
somme ronde de 647,558,000 fr., c'est-à-dire une moyenne de 64,755,000 fr.
employés annuellement en acquisitions; et comme l'État devait racheter 98 fr.
ce qu'il vendait 86 fr. 42 c, il en eût résulté pour lui une perte annuelle d'en-
viron 7,640.000 francs. Dans le système de la conversion avec accroissement
de capital, cette perte volontaire n'est pas autre chose qu'une prime accordée
aux banquiers pour prix de leur coopération.
Qu'on ne vienne pas dire que tout porteur de renies est appelé au partage de
celte prime. Le bénéfice n'existe que pour les habiles qui savent remuer à pro-
pos leur capital , et non pas pour les innocents qui n'aspirent qu'à vivre du
produit. Qu'un rentier forcé de vendre participe au bénéfice de la hausse, ce
ne sera jamais qu'un fait exceptionnel. Cela est si vrai , que si la majorité des
créanciers de l'État se laissaient prendre aux amorces de la spéculation, et ve-
naient présenter leur inscription sur la place, la rente retomberait lourdement
cl creuserait un abîme assez large pour engloutir les agioteurs eux-mêmes.
La rente dans les mains des banquiers n'est qu'une marchandise achetée pour
être vendue, et le prix de celle marchandise se règle d'après la loi commune,
par la proportion de l'offre et de la demande. Ainsi , quand la commission de
la chambre accordait au rentier les bénéfices d'un accroissement de capital,
c'était a condition qu'il ne lui prendrait jamais fantaisie d'en profiter. On i la-
lait un trésor devant lui, et il pouvait se donner le plaisir de le caresser des
yeux; mais qu'il étendit la main pour le saisir, et tout s'évanouissait en
fumée !
En définitive, de belles chances de gain étaient offertes aux spéculateurs.
La moyenne des ventes réelles opérées chaque année en 5 pour loO a été éva-
luée à plus de 30 millions de renies. Que le nouveau l'omis i ûl donné lieu à une
même somme d'affaires, en obéissant à sa tendance naturelle à la hausse dans
la limite de 87 à 08 , et il en eût résulté pour les M'vemh ms des profils qui eus-
sent fait reluire des millions à leurs yeux. Peut-être même que ceux qui ont
poussé à la conversion, sous prétexte qu'un intérêt de 5 pour 100 est exagéré,
auraient trouvé moyen de placera 10.
404 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
Il eût failli déduire des bénéfices obtenus par l'État la perte présumée de l'a-
mortissement, ce qui eût fait descendre l'économie annuelle à moins de
9 millions.
Quant au compte des rentiers, il était net et clair : perte de 16 millions par
année.
Au bout de dix ans, les créanciers de l'État auraient subi un déficit de
i 64 millions , qui se seraient partagés entre le trésor pour 88 millions, et pour
76 millions au profit des joueurs beureux.
Tels étaient les ressorts financiers et les résultats probables du projet pri-
mitif. Mais la chambre des députés vient de donner à l'opération un caractère
tout nouveau. 268 voix contre 165 ont condamné la création du fonds 5 1/2
au-dessous du pair, et n'ont laissé aux créanciers de l'État que l'option entre le
retrait de leur capital au pair, ou l'abandon de la dixième partie de leur revenu.
11 ne s'agit plus, à proprement parler , d'une conversion , mais d'une réduc-
tion des rentes. Plus de capital additionnel , plus de spéculation sur le jeu de
l'amortissement, plus de catégories entre les porteurs d'inscriptions. Le vote
de la chambre les frappe tous, depuis les plus humbles jusqu'aux redoutables
opérateurs de la Bourse. 11 millions seulement au lieu de 16 doivent être re-
retranchés aux rentiers , mais comme le trésor n'admet plus personne au par-
tage de son bénéfice, ces 11 millions lui sont assurés au lieu de 9 , qu'il pou-
vait se promettre suivant le premier plan de campagne.
A la première vue , la loi ainsi amendée paraît plus équitable et plus lucra-
tive ; mais on en a rendu l'exécution fort difficile, en tournant contre elle ses
plus ardents promoteurs, ses auxiliaires les plus actifs. Il est permis de ne pas
croire au désintéressement parfait des agioteurs de profession. Une mesure
qui leur inflige un sacrifice au lieu du profit qu'ils en attendaient, obtiendrait-
elle leur concours ? 11 serait peu prudent de l'espérer. Sans se mettre en hosti-
lité déclarée, il leur suffirait d'un mot d'ordre donné à la Bourse , de quelques
entreprises lancées habilement sur le flot de la spéculation , de l'appât d'un
fonds étranger offert sur notre place, pour élever beaucoupplushaut qu'on ne
le suppose le chiffre des remboursements à effectuer. Alors le gouvernement
se trouverait fort embarrassé de sa contenance en présence des capitalistes qui
lui tendraient une main pour recevoir et l'autre pour prêter.
Ajoutons que l'une des conséquences du dernier vote est de nature à inquié-
ter les partisans sévères de L'économie. Chacun sait que notre amortissement,
aux termes de la loi qui l'a reconstitué en 1835 , ne peut plus racheter les
rentes au delà du pair. La commission prétendait lui rendre son activité en re-
ioulant les cours au-dessous du pair par une conversion du 5 en 5 1/2. La ma-
jorité a senti que ce retour au mouvement serait plus ruineux encore que
l'inertie, puisque L'amortissement devrait fonctionner à perle jusqu'à ce qu'il
eût absorbé le capital additionnel ; au 5 pour 100, elle substitue seulement
du 4 1/2 par changement de litre, ou du 4 par un emprunt. Mais ces fonds qui
dépassent déjà le pair sont en dehors des conditions de rachat. Ainsi, l'impuis-
sance de l'amortissement, sa situation irrégulière et exceptionnelle, se trou-
w ni perpétuées et en quelque sorte légalisées. C'en est assez pour neutraliser
les résultats économiques de L'opération. La loi des rentes , telle qu'elle estsor-
SITUATION FINANCIERE DE LA FRANCE.
405
lie de la chambre élective, doit donc réunir contre elle les rentiers, les spécu-
lateurs, les hommes d'État et même les contribuables éclairés. Il est plus que
jamais probable qu'une condamnation éclatante l'attend à la chambre des
pairs, et personne cette fois ne sera tenté de réclamer.
Les hommes sérieux applaudiront à la chute d'une mesure dont l'exécution
soulèverait des difficultés sans nombre , et sèmerait des mécontentements dans
plus de cent vingt mille familles (1). Sans renoncer à l'espérance d'alléger les
charges communes, ils se demanderont s'il n'y aurait pas d'autres moyens d'y
parvenir ; si l'on ne va pas à rencontre des idées qui ont cours en France, en
favorisant la tendance fatale qu'a l'argent à se concentrer dans les mêmes
mains ; si l'agiotage n'abuse pas des forces qu'on lui a laissé prendre, pour
peser sur les ressorts de nos affaires publiques? Nous fournirons une base à
leurs méditations , en faisant passer sous leurs yeux le tableau des emprunts
législatifs contractés en France depuis 1815 jusqu'à 1857 :
| RENTES CRÉÉES.
SOMMES
rerues
PAU l'état.
CAPITAL
au
PAIR NOMINAL.
COURS
actuel de la
BOURSE.
VALEUR
du capital au
cours de la
BOURSE.
5»/0 —119,218,582
4°/0 — 11,993,408
5% — 1,410,090
1,757,062,834
298,324,527
38,053,598
2,584,567,640
299,855,200
47,003,000
113
104
84
2,696,555,455
511,828,808
59,482,520
132,621,880
2,083,420,759
2,731,205,840
2,083,420,759
5,047,646,761
2,0S3,420,759
Les sommes versées
La plus value du ca|
,'élèvent à . . .
>ital est de . . .
647,785,081
964,726,012
Nous négligeons les emprunts spéciaux et locaux pour ne parler que de
ceux qui ont été inscrits sur le grand-livre de la dette nationale , et il ressort
de ce tableau que le gouvernement s'est reconnu débiteur d'une somme qui dé-
(1) Le nombre des inscriptions en 5 pour 100 est de 230,975, Celui des parties pre-
nantes est de 120,262 , dont la sixième partie seulement appartient ;'i la province. Sur
100,000 rentiers < nviron qui habitent Paris . \ compte 58,000 au-dessous de 100 fr.
36,600, de 100 fr. à 500 fr. — 12,200, de 500 fr. à 1,000 fr, 8,500, de 1,000 1V.
à 2,000 fr. — 6,300, de 2,000 à 5,000 fr., et 3,400, de 5,000 fr. et au-dessué, — Dans
les départements , il y a 18,000 rentiers au-dessous de 1000 fr.
40G SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
passe de 647,785,000 francs celle qui! a reçue; autrement dit qu'il paye les in-
térêts d'un capital dont il n'a touché que les deux tiers, et qu'enfin la somme
prêtée, estimée au dernier cours de la Bourse, offre une plus value de près
d'un milliard.
Qui fera ton histoire , ô démon de l'agiotage , depuis le jour où le dieu des
Juifs, remarquant les débuts au sein d'Israël, te fit dire par la bouche de
Moïse : « Quand lu prêteras de l'argent à mon pauvre peuple, tu ne l'accable-
ras pas (1)?» On te verrait dans les cités antiques, assis au milieu du marché,
devant une table de bois, échanger l'argent du riche contre le gage du pauvre,
accepter de l'usure toute la honte, et en partager les profils. Mais patience!
A force de rogner les écus d'aulrui, tu en auras un jour assez loi-même pour
prendre à bail le champ de l'impôt. Ne cherchez plus dans le Forum V argen-
tier en plein vent. La civilisation a marché. Le prêteur sur gages est devenu
capitaliste. A l'aide des honnêtes sénateurs intéressés dans ses affaires, il ob-
tient des entreprises, des perceptions; des fournitures. Au lieu d'une échoppe,
i! a un palais , des clients , des esclaves, nombre d'amis. Il s'est fail une sorle
de noblesse pour se tirer tout à fait de la plèbe: il est chevalier. Cicéron des-
cend des hauteurs de sa rhétorique pour se mettre à sa portée, et s'applaudit
de lui avoir donné dans l'œil (2). Le vainqueur des Gaulois, César, lui accorde
un pot-de-vin pour prix de l'empire, et avant peu le monde aura pour maître
Auguste, le petit-fils d'un banquier!
Le déclin de la société romaine est encore favorable à l'agiotage : les empe-
reurs sont faciles en affaires , comme toujours ceux qui se ruinent. Mais la
féodalité chrétienne se montre moins trailable. Pour les farouches barons du
moyen âge , juifs, lombards, caorsins, tout ce qui fail trafic de l'argent an
péril de son âme , ne compose qu'une seule et même race de mécréants , à la-
quelle on peut manquer de parole en sûreté de conscience. Le roi d'Angleterre,
le roi de Jérusalem et d'autres princes encore semblent un jour s'être donné le
mot pour renier à la fois leurs dettes, et réduire à la banqueroute les Irop
puissants banquiers de Florence. Aussi on prendra ses sûretés à l'avenir, et si
on prèle , ce sera sur de bons gages, sur les diamants d'une couronne ou la
moustache d'Albuquerque.
Vient la monarchie absolue. Trop grande dame pour compter avec ses gens,
elle se confie à des surintendants, qui eux-mêmes s'en rapportent à leurs la-
quais, en se contentant de partager avec eux. On jetait le filet en eau trouble,
et tous les coups étaient bons. Mais l'or qu'on amoncelait n'était pas sans
alliage. Les traitants étaient peu considérés , et on ne se faisait pas faute d'en
pendre quelques-uns pour que le peuple , manquant de pain , eûl du moins les
jeux du Cirque. Mauvais temps après tout ! Oh ! que vaut mieux pour l'agio-
le'ir ce bénin régime que l'Angleterre a l'honneur d'avoir inventé , el qui doit
faire le tour du monde ! 11 était trop dur d'avoir à compter avec un despote,
arbitre absolu des fortunes el des existences. Le pouvoir revu et corrigé est de
plus douce composition. Qu'on se figure un pauvre interdit qui a du bien,
(1) Exode, ch. xxn, v. 25.
Publicanorum in oculis sumus, [Epistola ad Atticum , '2.
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE, 407
mais non pas la gestion de son bien ; qui , tourmenté de la démangeaison du
bien-vivre, est toujours en quête des usuriers pour en soutirer quelques avan-
ces. Aussi l'âge d'or est-il venu pour ceux qui sont initiés aux arcanes du
crédit. On les ménage, on les choie; ils ont un pied dans les conseils. Avec
l'argent gagné dans les emprunts, on se fait homme politique, et politique ,
on trame des emprunts pour gagner de l'argent. ...
Mais c'est un cercle vicieux , vont dire les logiciens. D'autres diront : c'est
la roue de fortune !
IV. — ÉC0!V03IIES ET RÉFORMES.
Le rejet probable de la loi des rentes par la chambre des pairs ne sera qu'un
ajournement et non pas une solution. Chaque année on entendra retentir cette
argumentation passionnée qui déjà a triomphé . parce qu'elle caresse un sen-
timent de jalousie trop bien justifié par le misérable étal de la propriété fon-
cière. Si vous accordez grâce au 5 pour 100 , diia-t-on aux propriétaires qui
siègent clans les chambres , il s'élèvera d'un seul jet au cours de 1-35 , et celte
plus value aggravera encore la position désavantageuse des possesseurs du sol
en présence des délenteurs de la richesse mobile. L'impossibilité de racheter
à des prix exorbitants éternisera la dette, et l'étranger, qui a fait d'énormes
placemenls dans nos fonds, appauvrira notre pays de tous les bénéfices qu'il
pourra réaliser par la vente.
Il nous semble qu'il y a dans tout ceci un fâcheux malentendu. Il n'est per-
sonne qui ne désire le soulagement des contribuables; il est impossible de
consacrer l'inviolabilité absolue des rentiers. On s'est élevé seulement contre
l'emploi d'un remède intempestif qui peut-être aggraverait le mal ; on a com-
battu un système financier qui nous précipiterait dans celle voie perfide où
l'Angleterre se débat depuis plus d'un demi-siècle.
Est-ce donc qu'il n'existe pas une issue sans périls? Puisqu'il est générale-
ment reconnu qu'un bénéfice éventuel d'une dizaine de millions est tout ce
qu'il faut attendre du remaniement des renies, pourquoi n'emploierail-on pas
les ressources disponibles pour obtenir sur d'autres branches du service des
économies au moins équivalentes? Ainsi satisfaction serait donnée provisoi-
menl aux contribuables, et on se ménagerait le temps de concentrer les études
des hommes spéciaux sur le système justement suspect de notre crédit public,
d'éclairer l'opinion à ce sujet , de produire enfin un mode d'emprunt et
de libération, une loi constitutive du crédit, destinée à devenir la hase
de tous les contrats futurs entre l'État el les capitalistes, et en vertu de
laquelle on entamerait l'œuvre du remboursement ou de la diminution des
rentes.
Pour réaliser la première partie de ce programme, il ne faut que la volonté
ferme d'engager la tulle contre les intérêts privilégiés, et surtout contre
l'inertie et les routines administratives. Quand un gouvernement dispose d'une
réserve en argent, et c'est, grâce au ciel, le cas où se trouve la France, il a
dix occasions pour une d'opérer avec profit. Le fonds disponible remis en
comptes courants à la Banque de France est quelquefois considérable. En 1 839,
408 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
le (résor a eu en dépôt jusqu'à 193 millions, qui ne lui ont pns rapporté un
centime d'intérêt , tandis qu'à l'échéance de chaque semestre il a dû payer à
cette même banque environ 1,700,000 francs pour le solde des inscriptions
qu'elle possède. A l'excédant du trésor, il faut ajouter les acquisitions faites
par la caisse d'amortissement , qui , pour le seul fonds 5 pour 100 , s'élèvent à
plus de 20 millions de rentes. Ces ressources, improductives aujourd'hui, per-
mettent de réaliser des économies bien supérieures à celles de la conversion.
Nous signalerons seulement deux opérations indiquées par l'un des habiles
financiers qui siègent à la chambre des pairs.
La première est la liquidation intégrale du A 1/2 qu'on peut effectuer sans
opposition , puisque ce fonds, constitué en 1825, a été déclaré remboursable
au bout de dix années.
La rente 4 1/2 est soldée annuellement par 1,020,600 fr. qui , déduction faite
de la portion déjà rachetée par l'amortissement, ne représentent qu'un capital
de 19,822,000 fr. Avec cette dernière somme on éteindrait donc :
Arrérages 1,026,600 francs.
Part de la dotation de l'amortissement, attribuée au 4 '/,. 246,254 —
Produit de la consolidation de la réserve du même fonds. 18,951 —
Intérêts de la réserve 56,30ô —
Bénéfice annuel 1,328,108 francs.
C'est-à-dire qu'à une époque où l'État prétend abaisser le prix de l'argent à
4 pour 100 , il ferait lui-même un placement à près de 7. Une objection a pour-
tant été faite. On a prétendu qu'il serait étrange de rembourser le 4 1/2 avant
le 5. Ce qui nous paraît étrange, c'est un pareil scrupule. Pourquoi l'État
s'abstiendrait-il de faire valoir un droit incontesté , du moment surtout qu'il
déclarerait son intention d'agir en temps utile sur le 5 pour 100?
La seconde mesure est la conversion des cautionnements en contrats de
rentes , au sujet de laquelle un plan repose déjà , dit-on , dans les cartons de
la trésorerie. L'intérêt des cautionnements exigés des fonctionnaires figure au
budget des dépenses pour un chiffre de 9 millions. Le capital de cette somme
est évalué, sur le pied de 4 pour 100 par an , à 225 millions. Si on restituait à
la fois ou successivement ces cautionnements fournis en numéraire, en exigeant
à leur place des inscriptions de renies sur l'État, dont le capital présentât une
garantie suffisante de la gestion des comptables , la fortune publique serait à
couvert, et l'intérêt des nantissements ne serait plus une charge pour les con-
tribuables. L'opération élèverait naturellement le cours des effets publics : elle
offrirait aux fonctionnaires eux-mêmes la chance d'une amélioration de ca-
pital ; elle profiterait véritablement à l'industrie, puisqu'un remboursement
effectif rejetterait forcément dans la circulation les sommes rendues par le
trésor.
Déjà les résultats promis par la conversion sont à peu près obtenus. Se lia-
sarde-t-on dans celte sombre forêt de chiffres dont se compose un budget , on
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE. 409
entrevoit d'autres bénéfices qu'il ne serait peut-être pas impossible d'atteindre.
On a peine à concevoir, par exemple, que des sommes souvent considérables
soient frappées de stérilité en entrant dans les caisses publiques. Sans transfor-
mer la trésorerie en comptoir de banque, sans rien livrer aux hasards de la
spéculation , le gouvernement ne pourrait-il pas emprunter à la science du
crédit quelques combinaisons qui conservassent à l'argent sa vertu produc-
trice?
Les économies les plus fécondes ne sont pas toujours celles qui résultent de
la réduction des dépenses. Nous attachons beaucoup plus d'importance au
bon emploi des subsides obtenus , aux réformes administratives qui hâtent le
majestueux déploiement des ressources nationales. Les avantages d'une plus
juste assiette de la contribution foncière ont été souvent démontrés. Récem-
ment encore, un travail qui ne devait fournir qu'un discours de tribune, a
pris sous la plume inslructive de M. d'Audiffret l'étendue et l'importance d'un
livre, et vient d'être publié sous ce titre : Examen des revenus publics (1).
M. d'Audiffret propose un nouveau mode pour la péréquation de l'impôt direct,
qui permettrait de rectifier les inégalités encore existantes entre les différentes
régions de la France, qui simplifierait de beaucoup la confection trop dispen-
dieuse du cadastre, empêcherait les fraudes journalières, préparerait une plus
équitable distribution des charges, et, en résumé, assurerait au trésor un
profit annuel qu'on pourrait compter par millions. Il est impossible qu'on ne
prenne pas en sérieuse considération les avis d'un homme qui a fait, dans les
plus hauts emplois, ses preuves de savoir et de sagacité pratique. Il serait
même regrettable qu'un écrit tel que celui que nous avons plaisir à citer, ne
sortit pas de la sphère nébuleuse où se discutent les problèmes financiers. Ce
judicieux inventaire de la fortune publique, clair et abondant malgré sa pré-
cision, est de nature à vulgariser des notions trop négligées, à dissiper des
préjugés fâcheux : sans ornements déplacés, il excite l'intérêt et la sympathie,
parce qu'en l'étudiant on se croit associé au louable désir du bien public qui
anime l'auteur.
Ceux qui acceptent sans contrôle les phrases qu'on se jette avec colère dans
la mêlée des partis , se demandent sans doute si l'on ne pourrait pas réduire
de beaucoup le milliard du budget. Nous répondrons d'abord, en nous appro-
priant les calculs de M. d'Audiffret, que le chiffre total du compte de recette?
dépasse en effet un milliard, mais que la somme prélevée par l'impôt reste
ordinairement inférieure à 900 millions, dont le sixième environ est laissé a
la disposition des contribuables. C'est ce que nous allons démontrer en pre-
nant pour base le dernier compte définitif, celui de 1837 , arrêté au chiffre
de 1,073,702,73-2 francs. En décomposant celte somme suivant l'origine des
recettes, on trouve :
1° Impôts sur la propriété immobilière , comprenant la taxe
foncière, les droits d'enregistrement et d'hypothèques, les
(1) Cher Dufart , rue des Saints-Pcre* , 1 , à Paris.
410 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
droits de timbre et de greffes qui s'appliquent aux transac-
tions sur les immeubles 449,905,394
2° Contributions assises sur les personnes et les valeurs mo-
bilières proprement dites 128,176,547
5° Contributions indirectes : impôts prélevés sur les consom-
mations et les jouissances, sur les capitaux mobiles, sur
les bénéfices du commerce et de l'industrie 510,896,519
888,976,260
Ce cbiffre est exactement celui de l'impôt.
Le complément de la somme nécessaire pour les services
publics provient du :
1° Revenu des biens de l'État, forêts, mines, salines, droits
divers, produits coloniaux, ventes de domaines, vente
d'objets de réforme, recouvrements de créances .... 54.655,675
2° Produit des services exploités p3r l'État, qui ne constituent
pas un impôt, puisque le particulier reçoit en échange de
son argent un objet de consommation ou un service quel-
conque , à un prix ordinairement avantageux pour lui. Tels
sont le débit des tabacs et des poudres , le transport des
lettres et des voyageurs , les pensions payées dans les éta-
blissements publics, la vérification des matières précieuses,
des poids et mesures, etc 150.102,797
Total général des recettes de 1857. . . . 1. 075.752.752
Un impôt de 889 millions , en. le supposant réparti également entre 54 mil-
lions d'individus, donnerait par têle 26 fr. 15 cent. La proportion est à peu
près double pour l'Angleterre , ainsi qu'il ressort d'un compte de recettes dont
nous avons converti les nombres en francs.
État des revenus de la Grande-Bretagne (1857).
I Douanes 745,765,425 \
Excise, ou impôts sur les /
denrées 225,565,850 \ 1,152,886,700
Timbre, ou impôts sur les \
transactions 185,759,425 J
Contributions foncières et taxes somptuaires {assessed-taxes
et land-taxes) 98.059.875
Postes 58,765,050
Terres de la couronne (domaine public) 9.059,825
Ressources diverses 5.653,250
1,522,584.700
A déduire pour remises et escomptes 5;).404.625
Reste net 1,262,880,075
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE. 411
On voit qu'à l'exception du produit des postes et des terres de la couronne ,
qui donnent une somme de 68 millions à défalquer, toutes les branches du
budget anglais proviennent des sacrifices imposés aux contribuables. 1 ,215 mil-
lions qu'elles fournissent, partagés entre vingt-quatre millions d'individus,
produisent par tète 50 francs 60 centimes. Signalons encore un fait trop peu
remarqué. En France, l'impôt frappé sur la propriété compose à lui seul plus
de la moitié du revenu, ce qui ne dispense pas lu propriétaire de grossir, comme
consommateur, l'impôt indirect, de sorte qu'il acquitte plus des trois quarts
delà dette commune, tandis que le prolétaire n'y subvient que dans la faible
proposition de ses consommations ou des jouissances qu'il se permet. Dans la
Grande-Bretagne, au contraire, l'impôt levé sur les biens-fonds et les objets
de luxe (1) fournit à peine la douzième partie du revenu public. Le reste est
prélevé sur la satisfaction des besoins et sur les transactions, ce qui rejette
presque tout le fardeau sur les têtes populaires. Chez nous, pour une surtaxe
de moins de dix francs répartie sur ses dépenses d'une année, l'artisan, simple
consommateur, profite de tous les services publics, de toutes les institutions
qui relèvent au rang d'homme civilisé. De l'autre côte du détroit, les mêmes
avantages lui couleraient 48 francs ! Il est loin de notre pensée de blâmer la
faveur accordée au pauvre par la loi française; mais qu'on en convienne avec
nous : dénoncer aux mauvaises passions de la foule la classe des propriétaires
comme privilégiés dans notre ordre social, ce serait une manœuvre odieuse,
si ce n'était une coupable étourderie.
L'ignorance des règles particulières à chaque comptabilité a aussi donné
cours à des erreurs fâcheuses relativement à l'emploi de l'impôt. Peu de per-
sonnes savent qu'une forte partie des sommes allouées au trésor est immédia-
tement restituée aux contribuables, et ne figure que pour ordre au compte
général des dépenses. Donnons pour point d'appui à nos remarques le budget
comparatif des dépenses de la France et de l'Angleterre pendant l'année 1857,
tableau dans lequel nous "avons établi la relation des services administratifs
autant que les usages de chaque pays le permettent.
(1) Les assessed-taxes portent sur les laquais, les chevaux, les voitures et les chiens.
TOME II. 28
412
SITUATION FINANCIERE DE LA FUANCE.
DESIGNATION
DES
DÉPENSES.
FRANCE.
GRANDE-
BRETAGNE.
DETTE PUBLIQUE.
Consolidée , flottante et viagère . .
DOTATIONS.
Liste civile , Chambres des pairs et
des députés, Légion d'honneur .
MINISTERES.
Justice
Cultes
Affaires étrangères
Instruction publique
Administration intérieure ....
Agriculture, Commerce, Travaux
publics , Ponts et Chaussées. .
Guerre
Marines et Colonies
Finances (gestion centrale). . . .
Frais de régie du domaine , percep-
tion des revenus , postes , douanes,
timbres , fabrication de poudres et
tabacs
Primes, restitutions et non-valeurs.
Totaux.
332,842,816
19,170,117 (2)
19,405,479
35,599,789
7,299,619
14,413,516
91,046,037
58,193,592 (3)
238,608,148
66,059,807
23,537,910
121,840,750
52,453,075
1,080,470,655 (4)
737,239,250 (1)
11,101,625
16,886,300
»
9,554,550
5S,620,435
195,655,950
118,766,450
14,474,000
104,703,975
1,267,002,425
(1) Ce chiffre ne comprend plus le fonds d'amortissement, qui, en France, se con-
fond avec la dette.
(2) Le chiffre de cette année comprend les dépenses extraordinaires pour le mariage
«lu prince royal et la «lot de la reine dos Itelges.
(3) Ces attributions forment aujourd'hui deux ministères.
( i) La somme allouée provisoirement pour l'ordinaire de 1840 est de 1,100,554,487;
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE. 413
La somme prélevée dans chaque pays pour l'acquittement de la dette publi-
que étant laissée en dehors, il semblerait résulter que les frais d'administra-
tion sont plus forts chez nous que chez nos voisins; mais on ne remarque pas
que des 748 millions qui restent disponibles après le solde de notre dette , il
faut rabattre encore :
1° Les fonds spéciaux des départements , des communes et des
colonies , qui , bien que portés au compte général , n'entrent
pas dans les coffres de l'État, et sont laissés à la disposition
des localités qui ont jugé convenable de s'imposer extraordi-
nairement. Ces sommes diverses s'élèvent, suivant les calculs
de M. d'Audiffret , à 110,136,994
2° La plus grande partie des sommes dont se compose le der-
nier article , c'est-à-dire le montant des restitutions et des
non-valeurs , dont la mention sur les états n'est qu'une pure
formalité 28,090,904
138,227,898
La régularité des écritures exige encore qu'on note comme dépense l'achat
des matières premières employées dans les exploitations que l'État se réserve.
Ces articles ne sont pourtant pas onéreux aux contribuables, puisqu'ils repa-
raissent avec bénéfice au compte des recettes.
Si on observe d'autre part que le budget de la Grande-Bretagne ne donne
pas lieu à des éliminations comme le nôtre, qu'il laisse plusieurs services et
des plus importants à la charge des localités, qu'il ne comprend pas l'écrasante
taxe des pauvres } on devra reconnaître que , malgré la disproportion des ter-
ritoires et des populations, le gouvernement ne coule pas plus cher en France
qu'en Angleterre; que si on mesurait enfin retendue et la régularité des ser-
vices publics , l'avantage serait incontestablement de notre côté.
Des économies et des réformes , comme celles que nous avons fait entrevoir,
calmeraient les impatients qui s'exagèrent la nécessité d'alléger notre budget.
Ainsi on gagnerait du temps, et au lieu d'immoler brusquement les rentiers ,
on préparerait avec une sage lenteur la rénovation du contrat qui lie l'État à
ses créanciers. Quel système serait le plus avantageux pour les deux parties?
Nous répondrons en deux mots : le plus sincère, le plus transparent aux yeux
de la foule. Nous voudrions qu'a l'avenir le taux véritable des emprunts ne fût
jamais déguisé , que le terme et les conditions du rachat fussent nettement sti -
pulés, que la part laissée à l'agiotage fût aussi restreinte que possible.
celle qu'on demande pour 1841 est de 1,114,109,823 , sans compter le budget extraor-
dinaire des travaux publics , montant à 57 millions , couverts par la réserve de l'amor-
tissement. Chaque année , nous voyons enfler le total de notre budget : c'est une ten-
dance qui n'est pas nécessairement dangereuse, mais à laquelle il ne faudrait pas non
plus s'abandonner légèrement. Le chiffre des dépenses tend , au contraire, a l'affaiblir
en Angleterre , où la loi de l'économie est plu^ impérii use encore que clic/ nous.
414 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANGE.
L'attention de ceux qui seront appelés à réformer notre crédit public devra
porter particulièrement sur le mécanisme de notre amortissement. Nous avons
dit déjà que l'Étal, en constituant un fonds perpétuel de rachat, devait être
amené à l'alternative de racheter à des prix excessifs et avec une perte toujours
croissante, ou de laisser sans emploi cette machine absorbante, dont l'entre-
tien coûte si cher aux contribuables. Qu'arrive-t-ils alors? On gémit de laisser
improductif tant d'argent accumulé, et on se crée des besoins pour l'utiliser.
Le gouvernement se fait autoriser à consolider la réserve de la caisse, c'est-
à-dire qu'il dispose du capital , et en établit la compensation par une rente an-
nuelle. Une institution fondée dans le but d'éteindre les anciens emprunts ne
sert plus qu'à faciliter des emprunts nouveaux. Les choses se passaient ainsi
en Angleterre, mais on ouvrit les yeux, et l'amortissement fut condamné.
Chez nous, rien n'est encore changé. Du 1er juillet 1855, époque de la révision
des statuts de l'amortissement, jusqu'au dernier jour de l'année qui vient de
finir, le trésor a versé, tant pour la dotation annuelle des rentes au-dessus
du pair, que pour les arrérages déjà acquis à l'établissement, une somme qui
excède 549 millions de francs. De cette somme, on a distrait 154 millions pour
l'intérêt desquels on a inscrit sur le grand-livre au profit de la caisse d'amor-
tissement :
En 4 °/o 4,765,811 fr.
En 3 % 1,410,090
Total 6,175,901
Restaient 195 millions comme réserve , et à ce titre , ils ont
été convertis en bons du trésor, dont l'intérêt, confondu
dans la dette flottante, forme un surcroit de charge de. . 4,915,121
De sorte qu'après avoir payé 549 millions pour l'allégement
de leur dette , les contribuables sont surchargés d'une
dette annuelle de 11,089,022
« Voilà , a dit spirituellement M. de Mosbourg , voilà comme on a créé non-
seulement l'art étrange de contracter des dettes sans emprunter, mais aussi
l'art de payer toujours sans se libérer , et ce qui semblait plus difficile encore,
l'art d'accroître ses dettes sans cesse en payant toujours. »
Nous conviendrons que l'emploi des sommes accumulées pour le rachat des
renies a trouvé son excuse dans des besoins urgents, et que sans cette res-
source , il eût fallu faire un appel aux capitalistes. Il n'est pas moins vrai, en
thèse générale, que du jour où un fonds d'amortissement a perdu le privilège de
son inviolabilité, il devient une provocation permanente au gaspillage; une
trop grande facilité d'emprunter est aussi pernicieuse pour les gouvernements
que pour les individus.
Nous avons reconnu sans la moindre hésitation la légitimité du rembourse-
ment. Malheureusement la qualification de perpétuelles, attrihuée aux an-
ciennes rentes, a vulgarisé l'opinion contraire , et aux yeux de la foule igno-
rante . les plus louables tentatives pour alléger la dette publique ne seront
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE. 415
jamais qu'un abus de pouvoir. Sans trop sacrifier à ce préjugé, il serait impoli-
tique de le mépriser. L'État ne saurait prendre trop de ménagements quand il
entrera pour la première fois dans l'exercice de son droit. Aux systèmes rigou-
reux et tranchants qu'on a produits jusqu'à ce jour , ne pourrait-on substituer
quelque combinaison bienveillante qui facilitât la réforme en corrigeant ses
rigueurs ? Nous citerons un exemple , non pas avec la prétention de tracer
la seule route à suivre, mais seulement pour exposer pleinement notre
pensée.
Un amendement développé à la tribune par M. de Bérigny avait pour but
d'appliquer la dotation de l'amortissement à un remboursement par séries ap-
pelées successivement et selon les ressources disponibles. En étudiant cette
proposition , nous avons trouvé que 55 millions employés annuellement en
rachats au pair , et accrus par la progression des arrérages amortis , saisi-
raient en vingt-deux ans les 110,000,000 de rentes sur lesquelles on doit opé-
rer, et rendraient effectivement à la circulation un capital de 2,200,000,000 fr.
Cet amendement se présentait avec un caractère inflexible qui l'a fait rejeter.
La chambre aurait cru infliger nn supplice aux rentiers en les condamnant à
subir le remboursement et à chercher un nouvel emploi de leurs fonds; mais
il nous semble qu'une administration habile en même temps que bienveillante
pourrait ménager à ceux qui seraient exclus delà rente un placement sans dan-
gers. Aujourd'hui la réserve de l'amortissement est appliquée aux travaux pu-
blics. Pourquoi ne combinerait-on pas , à l'aide de cet amortissement , un sys-
tème de liquidation qui favorisât l'avancement des entreprises d'utilité natio-
nale? Si, par exemple, l'État consentait à garantir un minimum d'intérêt aux
actionnaires des grandes lignes de chemins de fer, le remboursement de la
rente , au lieu d'être une mesure acerbe, ne serait plus qu'une substitution
également profitable aux rentiers , au trésor public et à l'industrie parti-
culière.
Nous ne nous faisons pas illusion. Les combinaisons de cette nature n'ont
pas aujourd'hui la moindre chance d'être adoptées. Elles ont un toit impar-
donnable : celui de couper court aux manœuvres de Bourse. En matière de
finances , les préjugés sont plus nombrenx peut-être qu'en toute autre , par la
raison que les seules personnes capables de dévoiler les abus sont ordinaire-
ment celles qui en profitent. On déclare l'agiolage un mal nécessaire ; on pa-
rait croire qu'en le contrariant, l'Étal endommagerait son propre crédit et
s'exposerait a ne plus pouvoir emprunter. Autant vaudrait dire que le mar-
chand de drap ou de sucre refusera de vendre , si la loi ne lui accorde pas un
privilège. L'argent n'est qu'une marchandise dans les mains de ceux qui en
trafiquent. Le capitaliste , quand ses coffres sont pleins, éprouve un besoin
aussi vif de prêter que la partie adverse d'emprunter, et il n'y a pas a craindre
qu'il boude contre ses intérêts. Le taux des emprunts n'a jamais d'autres règles
que la quotité du capital disponible et la solidité de l'emprunteur. La France a
eu beau parodier depuis vingt-cinq ans toutes les belles conceptions du génie
anglais , elle n'en a pas moins payé en moyenne 8 pour 100 d'intérêts. Au con-
traire, un siècle plus tôt, dans un pays qui ne connaissait ni les titres surchar-
gés , ni l'amortissement , en Hollande, le gouvernement n'avait qu'à manifes-
410 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
ter un besoin pour que l'argent lui fût offert aux tau de 1 1/2 à 2 pour 100.
C'est qu'au milieu d'une nation vraiment opulente , les capitalistes recevaient
la loi au lieu de la dicter. La tyrannie de l'agiotage n'est donc pas, comme on
le suppose, une fatalité à subir ; et, loin d'être impossible, la réforme du cré-
dit public s'opérerait d'elle-même sous l'influence d'une incontestable pros-
périté. Ceci nous amène à parler des banques et du crédit privé dont la
sage répartition est indispensable au développement de la richesse indivi-
duelle.
V. — ORGANISATION DU CRÉDIT PRIVÉ. — DE LA BANQUE DE FRANCE.
Lorsqu'en 1852, le renouvellement du privilège de la banque d'Angleterre
fut mis en délibération , un comité d'enquête institué par le parlement dressa
une liste de 5,978 questions sur lesquelles il interrogea vingt-quatre personnes
renommées par leur savoir et leur habileté pratique. La diffusion soudaine de
tant de lumières eut pour résultat un éblouissement général qui interrompit
l'examen, et la commission, après avoir entendu les vingt-quatre docteurs ,
déclara en toute humilité qu'elle n'était point fondée a émettre une solution.
C'est là précisément ce qu'on éprouve quand on remue , avec le désir de s'in-
struire , le monceau de livres et de brochures composés sur la science mysté-
rieuse du crédit, véritable Babel où toutes les langues de la civilisation sont
représentées , mais où domine la langue anglo-américaine. En Angleterre et
aux États-Unis, toute intelligence un peu vive a composé son utopie financière,
de même qu'en France chacun a chargé sa conscience littéraire d'un roman
ou d'un drame. Le grand nombre des écrits relatifs au crédit et aux banques
n'a produit qu'une indécision fort nuisible aux connaissances qu'on désirait
propager, car il en est des idées comme des monnaies dont le cours s'arrête
dès qu'on peut élever des doutes sur leur empreinte et leur valeur. Dans ce con-
flit d'opinions, le plus prudent est de ressaisir comme point d'appui les notions
élémentaires, les faits simples et incontestés.
Ou'esl-ce qu'une banque ?
On appela d'abord banque de dépôt un fonds commun formé parles négo-
ciants d'une ville dans le but de régler tous les comptes courants par un sim-
ple virement d'écritures : c'était le moyen d'économiser, avec un temps pré-
cieux, les frais de garde et de transport des espèces, et de substituer une
monnaie de change, d'une valeur strictement déterminée, aux monnaies réelles
trop souvent falsifiées. Tet fut le but de la banque de Venise qui date du
xii° siècle, et des comptoirs non moins célèbres qui s'élevèrent successivement
à Gènes , à Séville , à Amsterdam et à Hambourg. Plus tard on en vint à uti-
liser le fonds stagnant dans les caisses , en l'employant à Vescompte des va-
leurs commerciales. Les banques trouvèrent enfin le moyen d'augmenter leurs
profits , en prêtant, au lieu d'argent , leur crédit , qui, sur la place , avait la
puissance de l'argent , et elles escomptèrent les effets à terme avec du papier
réalisable en espèces a la première réquisition du porteur. L'expérience dé-
montra qu'on pouvait sans inconvénient émettre ainsi une somme de billets su-
périeure "i celle du numéraire métallique réservé en caisse, et dès lors la pria-
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE. 447
cipale spéculation des banques reposa sur les phénomènes de la circulation
et sur les propriétés du crédit. Les institutions privilégiées de la France et de
la Grande-Bretagne sont classées comme caisses de dépôt , d'escompte et de
circulation. Beaucoup d'autres établissements publics ou privés ont élargi ou
modifié ces bases essentielles. Quoi qu'il en soit , toute la tactique de la ban-
que revient à l'opération suivante : une mise de fonds d'un million , étant por-
tée à 5 ou 4 millions par les dépôts en comptes courants , autorise une émis-
sion de 10 à 12 millions en billets de sorte qu'en faisant l'escompte avec ces
billets , au taux minime de 3 ou 4 pour 100, le million primitif pourrait rap-
porter effectivement plus de 40 p. 100. Mais pour obtenir de pareils bénéfices,
il faudrait entretenir sans cesse tout le capital en mouvement et gaspiller le
crédit au risque de jeter le trouble dans les affaires. Les comptoirs privilégiés
agissent au contraire avec une circonspection parfois exagérée; aussi demeu-
rent-ils toujours dans la mesure des bénéfices honnêtes. Le maximun des di-
videndes donnés par la banque d'Angleterre a été de 10 pour 100 en 1807;
depuis plusieurs années , ils se sont maintenus à 8 pour 100 , et ont même flé-
chi jusqu'à 7 l'année dernière; le nombre des parties prenantes dépasse 189,000.
La Banque de France qui sollicite, comme on sait, le renouvellement de
son privilège, a voulu se concilier le commerce parisien en multipliant les
escomptes. Cette conduite a élevé les dividendes de 1839 à un chiffre que le
gouverneur a déclaré exceptionnel. La part attribuée à chaque action est de
144 fr. ou 14 fr. 40 cent, pour 100 , ce qui a porté le prix vénal de chaque ac-
tion à plus de 3,300 fr. Les actions , au nombre de 67,900 , sont aujourd'hui la
propriété de 4,254 actionnaires.
A n'en juger que par les apparences, les banques seraient plus utiles encore
aux localités où elles fonctionnent qu'aux compagnies qui les dirigent. Autour
d'une caisse d'escomptes, répandant avecquelque libéralité l'armedes conquêtes
industrielles, le crédit, il n'y a plus de spéculations impossibles, plus de ter-
rains ingrats. Les travailleurs sont appelés de toutes parts, et leur influente
détermine un surcroît de consommation qui exalte les petits revendeurs. Cha-
cun étend son commerce pour multiplier ses profils ; chacun escompte en jouis-
sances les profits qu'il se promet , et bientôt un reflet de prospérité illumine
toute la sphère où ce mouvement s'exerce. Ces phénomènes , qui frappent à
première vue , ont gagné la majorité des publicistes à la cause des banques li-
bres. Mais écoutez d'autres observateurs moins accessibles à l'enthousiasme ,
et ils vous diront que cette surexcitation dont la foule s'émerveille n'est qu'un
accès de fièvre , symptôme précurseur d'une atonie mortelle. Ils vous diront
que le crédit, pour n'être pas funeste, doit êlre distribué avec une excessive
réserve ; que la rivalité des banques tend à le développer d'une façon artifi-
cielle et quelquefois frauduleuse, qu'après un malaise plus ou moins long-
temps comprimé viendront nécessairement les crises commerciales, l'entraîne-
ment contagieux de la banqueroute qui bouleverse un pays à l'intérieur, et
le dégrade aux yeux des étrangers.
Deux ouvrages , récemment publiés , pourraient servir de manifestes à ces
opinions extrêmes. Nous allons les opposer l'un à l'autre, comme correctif
nécessaire.
418 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
Dans un opuscule intilulé : Du crédit en France {\) , M. Courtet du Plsle
pose en principe que la nation dont le crédit est le plus étendu vit aux dépens
de celles qui retendent moins, que plus on doit commercialement, plus on est
fort politiquement. La faillite de la banque belge , le sauve qui peut des agio-
teurs américains ont-ils porté préjudice à la Belgique ou aux États de l'Union?
Il y aurait de la simplicité à le croire. La Belgique n'en demeure pas moins
avec une industrie vigoureusement constituée. Il reste à l'Amérique ses canaux,
ses chemins de fer, ses défrichements immenses, son commerce sans limites.
Les frais de toutes ces belles choses ont été faits par les capitalistes parisiens,
qui ont souscrit des actions à Bruxelles, par les négociants de Lyon et de
Liverpool, qui ont fait battre leurs métiers au profit des Américains. « De tous
» ces faits découle une conclusion bien naturelle, ajoute naïvement M. Courtet
» de l'Isle , c'est que le peuple le plus habile est celui qui développe le plus
» son crédit. »
Qu'arriverait-il , nous le demandons à M. Courtet de l'Isle, si tous les peu-
ples, prenant son conseil à la lettre, multipliaient à l'envi les valeurs de con-
fiance , pour se faire un beau jour faillite l'un à l'autre ? Mais n'abusons pas
plus longtemps d'une expression indiscrète qui a trahi la pensée de l'auteur,
et reconnaissons qu'il est bien loin de préconiser une politique suspecte. Ce
qu'il recommande à la France , c'est la prompte mobilisation de toutes les va-
leurs existantes. 11 propose donc de monétiser les contrats hypothécaires et
les gages improductifs des monts-de-piété, de réaliser le capital des biens des
communes et des hospices, de multiplier les banques privilégiées en autorisant
les établissements libres de crédit, d'organiser des banques agricoles, d'émettre
des mandats de petites sommes payables à tous les bureaux de poste; en un
mot, de verser tout à toup dans la circulation une quinzaine de milliards en
papier, de grossir le cours indolent des affaires jusqu'à ce qu'il déborde
en torrent! Ce plan nous fait rétrograder jusqu'à l'époque de Law, où l'on
croyait enrichir un pays en multipliant les signes représentatifs de la richesse.
L'augmentation du numéraire, argent ou papier, n'est profitable qu'autant
qu'elle ne dépasse pas une proportion fort difficile à déterminer. Au delà de ce
terme, l'argent surabondant se fait sans profit concurrence à lui-même; c'est-
à-dire qu'avec une même somme on obtient moins de choses qu'auparavant.
Il n'y a pas lieu de s'émerveiller, comme le fait M. Courtet de l'Isle, de ce qu'un
Anglais, pauvre chez lui avec 5,000 francs de revenu, se trouve presque riche
dès qu'il met le pied en Italie. C'est qu'il transporte l'argent, marchandise
dépréciée dans son pays, sur un marché où cette marchandise, plus rare, con-
serve une haute valeur d'échange. Celte circonstance est sans doute favorable
au commerce extérieur, qui , soutenu par son capital mobile, peut planer sur
tous les points du globe et s'abattre dès qu'il voit un bénéfice à saisir; mais
elle tourne au détriment de la foule attachée au sol national, des salariés sur-
tout, parce qu'en dépit des théories accommodantes , il ne nous parait pas dé-
montré que la progression des salaires suive exactement celle du prix des
denrées.
(1) Chez Ch. Gosselin, rue Saint-Gcrmain-dcs-Près, 9, à Paris.
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FUANCE. 419
Après avoir protesté contre un développement exagéré du crédit, nous nous
ferons un devoir de constater que , dans la série de plans financiers produite
par M. Courlet de l'Isle , il en est qui sont dignes d'attention. Celui qui tend
à faire de la poste un auxiliaire des autres banques, par l'émission d'une
monnaie de papier facilement transmissible et convertible en espèces à tous
les bureaux de celte administration, offrirait l'avantage de faciliter les petits
recouvrements si dispendieux aujourd'hui , et de rattacher les hameaux les
plus languissants aux grands centres d'affaires. Ce plan soulève toutefois une
objection : c'est l'ignorance des employés subalternes des petits localités, qui
laisserait trop beau jeu aux faussaires. Les hommes studieux doivent aussi
savoir gré à M. Courte! de l'Isle des renseignements qu'il a recueillis sur les
institutions de crédit foncier en Prusse, en Pologne et en Russie, de son ana-
lyse des travaux faits en France à ce sujet, et enfin des solutions qui sont le
fruit de ses propres études.
Le second ouvrage a été écrit dans un pays où, sur 959 caisses publiques
(850 banques et 109 succursales), 5G sont présentement en faillite déclarée,
545 ont suspendu leurs payements en totalité, et C2 en partie. L'impression de
ces désastres est profonde et douloureuse dans le Traité des Banques et de
la Circulation (1), que M. L. Lemaitre vient de traduire d'après M. Condy-Ra-
guet, ancien chargé d'affairesdes États-Unis à la cour du Brésil. La circulation
présente des phénomènes qui varient suivant les éléments dont elle se com-
pose. L'auteur a tracé son plan d'après cet axiome. Dans son premier livre,
il décrit une circulation fournie uniquement par les métaux précieux qui ,
étant à la fois mesures monétaires et marchandises, ont, sur les signes de
crédit, l'avantage de porter leur hypothèque en eux-mêmes. Le second livre ,
le plus important, est consacré à l'élude d'une circulation mixte, composée de
métaux monnayés et de papier convertible en espèces métalliques. La troisième
partie traite de la circulation restreinte à des billets non convertibles, c'est-à-
dire au papier monnaie. La division exacte de ce cadre, la minutieuse analyse
des lois qui entretiennent la vie matérielle des sociétés, sembleraient indiquer
que l'auteur a conservé le calme et l'impartialité scientifiques; mais, au fond,
son livre n'est qu'un cri de réaction contre celle insatiable engeance qui a dé-
voré les ressources de la nation américaine. Ces régents de banque qui , du
fond de leur comptoir, élèvent ou précipitent la valeur des choses, M. Condy-
Raguet les compare aux lyrans féodaux qui se faisaient un revenu de la falsi-
fication des monnaies et du remaniement continuel des poids et mesures. Dans
le nombre des fraudes que se permettent les agioteurs américains, il en est
qui, chez nous, provoqueraient la flétrissure des tribunaux. Que penser de
cette compagnie qui , après avoir offert aux planteurs des avances en billets
contre des marchandises , déprécia son propre papier par une émission sura-
bondante, afin (pie la perle éprouvée par les prêteurs les mit dans l'impossibi-
lité de retirer leurs gages, tandis qu'elle-même rachetait a vil prix Ses billets
avec le produit des gages vendus? On cite des banques qui refusent les valeurs
présentées à l'escompte pour les frapper de discrédit , et qui fournissent sous
(1) Un vol. in-8<>, chez Renard, rue Sainte-Anne, 71, à Paris,
420 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
main, à des affidés, les moyens de ics négocier sur la place à des conditions
usuraires. Rien de plus commun que les capitaux fictifs, que les caisses sans
réserves, que les actionnaires fondateurs qui acquittent leurs actions avec les
crédits qu'ils s'accordent à eux-mêmes aux dépens des actionnaires confiants.
Des rapports officiels déclarent que les directeurs des seize banques de la
Nouvelle-Orléans se sont attribué à eux-mêmes plus du tiers du total des prêts
et avances faits dans l'année. M. le sénateur Walker a étendu ses recherches
a d'autres états, et il se croit modéré en évaluant au quart des émissions de
foutes les banques de l'Union la somme de crédit que les directeurs ont jugé
bon de se faire en 1858, de sorte que le montant des facilités accordées par
les 900 banques américaines ayant été de 2,667,000.000 francs, les directeurs
ont pu réaliser les bénéfices d'un crédit de près de 700 millions. Ce qu'on a le
plus à craindre après les fabricateurs de billets, ce sont les faussaires qui les
copient. Un recueil périodique a pour spécialité d'éclairer le chaos de la circu-
lation, et, dans le numéro de janvier 1859, il signalait 20 banques imaginaires
dont les billets sont lancés dans le courant des affaires, 254 banques dont les
billets ont été falsifiés, et 1595 descriptions de billets contrefaits ou altérés de
î dollar à 500 (5 fr. 35 c. à 2,665 fr.).
En dénonçant ces turpitudes , M. Condy-Raguet fait acte de courage. Mais
l'indignation du citoyen ne troubie-t-elle pas le penseur? Est-il encore dans
le vrai quand il prétend prouver que les banques ne créent pas de capitaux ,
qu'elles n'enrichissent un pays que d'une somme égale à celle des métaux pré-
cieux qu'elles rendent inutiles comme monnaie, et qui, redevenus marchan-
dises , peuvent être exportés avec bénéfice sur les marchés étrangers ? Non
sans doute, les banques ne créent pas directement les capitaux, et les billets
qu'elles répandent ne sont par eux-mêmes que des bribes de papier; mais ces
papiers deviennent des instruments de travail, à l'aide desquels des richesses
très-réelles sont produites. La vraie fonction d'une banque est moins de créer
un capital nouveau que de féconder le capital qui existe improductif. Qu'on
nous pardonne un exemple. Un propriétaire possède un terrain qu'il laisse
inculte faute d'argent : une banque lui offre l'usage de son crédit, et se garantit
en prenant hypothèque sur le fonds. A l'aide des billets qui ont la puissance de
l'argent, une exploitation s'organise, et des produits nouveaux s'ajoutent au
capital national : ce n'est pas, à proprement parler, la banque qui les a créés,
mais elle en a certainement provoqué la formation , ce qui revient au même
pour le pays.
La conclusion qui jaillit du choc des systèmes est que, dans les institutions
de crédit, le mal est tellement mêlé au bien, que l'enthousiasme des uns est
aussi excusable que les violentes récriminations des autres. L'économie poli-
tique n'admet pas plus que la médecine les prescriptions absolues Elle décrit
les phénomènes généraux; elle établit entre eux des relations de cause et
d'effet, et indique un certain nombre de remèdes cuire lesquels le docteur doit
choisir, selon l'occasion et le tempérament de ceux qui souffrent, appliquons
donc nos observations à la France, et constatons ce qui existe, avant d'indi-
quer les innovations désirables.
La Banque de France a été formée en l'an un par des souscriptions parti-
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE. 421
culières qui ont produit un capital de 45 millions, divisé en 45,000 actions de
1,000 fr. Ce fonds social, doublé en vertu d'un décret impérial, a été réduit
à 67,900,000 fr. par l'amortissement fait par la Banque elle-même d'une partie
des actions (1). Une retenue faite sur le bénéfice forme une sorte de caution-
nement qui , deux fois déjà , en 1820 et en 1851, s'est trouvé surabondant et
a donné lieu à des répartitions supplémentaires entre les actionnaires (2). Un
arrêté qui date de 1858 a limité cette réserve à 10 millions , représentés par
l'inscription d'une rente de 500,000 fr. en 5 pour 100, auxquels il faut ajouter
le palais de la Banque avec ses dépendances , acheté près de 4 millions avant
les embellissements qui en ont augmenté la valeur. Mais la plus belle propriété
de la compagnie est à coup sûr son privilège, qui lui accorde le droit d'émettre
des billets assimilés à la monnaie légale, puisque leur contrefaçon entraîne la
peine de mort. Ce privilège , obtenu d'abord pour quinze années et prorogé
pour vingt-cinq ans de plus, en considération des services rendus au gouver-
nement impérial, expire enfin le 22 septembre 1845.
L'autorité est représentée à la Banque par un gouverneur et deux sous-
gouverneurs nommés officiellement, mais rétribués par la compagnie. Les
censeurs et régents qui composent le conseil d'administration sont délégués'par
les actionnaires. Forte de son privilège qui la met à l'abri de toute concurrence
sérieuse, la Banque opère avec une sévérité qui lui a été souvent reprochée.
La spéculation lui est interdite, si ce n'est sur les matières d'or et d'argent.
Elle fait des avances sur lingots, inscriptions de rentes et titres d'une solidilé
inébranlable. Tout négociant honorablement placé est admis à présenter à
l'escompte du papier sur Paris, à quatre-vingt-dix jours d'échéance (5) , et
garantis par trois signatures notoirement solvables. L'action de la Banque
s'étend aujourd'hui à Reims, à Saint-Etienne, à Saint-Quentin et à Montpellier
par les succursales établies dans ces villes : un cinquième comptoir vient d'être
autorisé pour Grenoble. L'escompte fixé primitivement à G pour 100 est
descendu à 4, et depuis vingt ans est demeuré à ce niveau.
L'année dernière, la Banque a été un peu plus libérale envers le commerce
que précédemment. On jugera des facilités qu'elle lui a accordées par le ta-
bleau suivant :
Nombre Montant des Produit
d'effets escomptés. sommes escomptées. des escomp(< is,
1" semestre. — 558,475 — 587,044,159 28 — 3,735,69110
2" — — 557,575 — 599,170,111 60 — 3,868,685 70
696,048 — 1,186,220,270 88 — 7,604,566 80
(1) La banque d'Angleterre repose sur des hases beaucoup plus larges, mai;, aussi
moins solides. Son capital consiste en une créance sur le gouvernement de 11 millions
sterl. (275 millions de francs), pour lesquels l'État lui paye 400,000 liv. st. (10 millions
de francs) d'intérêt.
(2) Une action de 1,000 francs, souscrite en 1800 et vendue en 1840 au cours de la
Bourse, aurait rapporté environ 5,200 fr. pour les dividendes annuels, 550 fr, pour
partage des bénéfices réservés, 2/250 fr. pour plus-value de l'action : total 5,800 fr.,
c'est-à-dire une moyenne de If 5 fr. par année, ou 14 1/2 pour 100.
(3) La moyenne des échéances a été de 57 jouis 2/8 en 18.">!>.
422 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
La moyenne des billets en circulation a été de 210 millions; celle des valeurs
métalliques conservées en caisse, de 225. Le roulement général des caisses
donne le chiffre de 7 milliards 478 millions. Les pertes qui résultent de cet
énorme mouvement d'affaires sont à peine sensibles. La Banque, depuis son
origine , n'a pas perdu 50, 000 fr. année moyenne , et le déficit est journelle-
ment atténué par le retrait des billets en souffrance.
Telle est l'institution en faveur de laquelle le gouvernement demande une
continuation de privilège jusqu'au 51 décembre 1867. La seule modification
projetée est de la replacer sous l'empire de la loi commune quant au timbre;
mais, en revanche , on lui promet des facilités pour l'érection successive de
ses comptoirs provinciaux.
Les opposants sont assez nombreux. A les entendre, la Banque de Paris
exerce sa puissance d'attraction au préjudice des départements; elle tient
trop élevé le taux des escomptes ; la condition des trois signatures et le terme
de l'échéance rendent ses comptoirs inabordables et assurent une forte prime
à l'escompteur intermédiaire dont il faut acheter la caution. La Banque ,
dit-on encore, enfouit dans ses caves une réserve métallique trop forte,
quelquefois même supérieure au montant de ses billets de crédit , et c'est
trahir sa mission, puisque ainsi elle absorbe le capital circulant au lieu de le
multiplier.
Ouoi qu'on puisse dire, nous verrions avec regret qu'on obligeât notre Ban-
que à se départir des règles sévères qui font sa force et relèvent à la dignité
d'une institution nationale. Depuis que le crédit est devenu une puissance po-
litique, l'organe qui règle la circulation dans le corps social est de ceux qu'il
est le plus dangereux d'affaiblir. Les négociants qui font entendre des plaintes
ignorent d'ailleurs que le laisser aller des banques leur serait plus préjudicia-
ble encore que la rigueur même excessive. Serait-il possible d'abaisser le taux
de l'escompte en se contentant de deux signatures , c'est-à-dire de réduire la
prime d'assurance en même temps qu'on affaiblirait les garanties de solvabi-
lité? Le portefeuille ne doit-il pas être toujours pour les billets en circulation
une caution aussi solide que les lingots? Il vaut mieux, selon nous , que l'es-
compte soit maintenu à 4 pour 100 que de flotter, comme il arrive à Londres,
de 3 à 6. Les compagnies dont l'existence se rattache à des exploitations par-
ticulières sont périodiquement compromises: la triste expérience en a été faite
à Bruxelles (1). En présence d'un établissement dont la force et la portée sont
colossales, le danger est plus grand encore. S'intéresse-t-il au succès de quel-
que grande spéculation? il multiplie son papier de crédit , il verse a flots l'or
(1)11 y a en Belgique deux grands établissements de crédit. La Société générale ,
fondée par le roi Guillaume, et à laquelle se sont ralliées depuis la Société du Com-
merce et la Société nationale , soutient , avec un capital de 164 millions , trente et une
entreprises industrielles, fondées au capital de 102 millions. La Banque de Belgique ,
fondée en 1835 au capital de 20 millions, el réunie à la Société des actions réunies ,
d nt le capital est de 12 millions , a pris sous son patronage vingt-deux exploitations
diverses , qui absorbent en capital 54 millions ! Aussi, après trois ans d'existence, la
Banque de Belgique a suspendu ses payements.
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE. 425
de ses caisses. Le papier suffit pour l'instant aux besoins du commerce inté-
rieur; l'or est envoyé sur tous les marchés du globe pour s'y transformer en
objets de revente et réaliser des bénéfices. Il y a , ce qu'on appelle en termes
de comptoir, expansion ; ce qui n'est autre chose aux yeux des docteurs en
économie que la première période d'une maladie commerciale. En effet , la
Banque s'aperçoit bientôt que sa réserve métallique n'est plus en proportion
avec les billets en émission , et la prudence lui commande de rappeler les es-
pèces dans ses coffres. Le moyen avoué pour obtenir ce résultat est de déter-
miner l'avilissement de toutes les marchandises. Il suffit à la Banque toute
puissante d'élever le taux des escomptes et de restreindre tout à coup les faci-
lités accordées à ses clients habituels. Ceux-ci sont réduits à l'alternative de
manquera leurs engagements ou de vendre à perte pour y faire honneur. Com-
mence alors la période douloureuse, celle de la contraction. Chacun a peur du
lendemain et se hâte de réaliser; les produits offerts de toutes parts se dété-
riorent par leur abondance, et ils tombent à si vil prix, que les négociants
rappellent le numéraire exporté, parce qu'il y a moyen de l'employer plus
avantageusement encore à l'intérieur que sur les marchés lointains. L'appât
des gros bénéfices attire en même temps les spéculateurs étrangers. Ce reflux
soudain des espèces métallique rétablit naturellement l'équilibre entre la mon-
naie réelle et la monnaie de papier. La Banque est sauvée, mais le commerce
a fait des pertes incalculables. C'est ainsi qu'en 1836, après avoir prodigué les
facilités, la banque d'Angleterre, se trouvant avec un encaisse de 4 millions
sterling (100 millions de francs) pour faire face à une émission sept à huit
fois plus forte, éleva de 2 pour 100 le (aux de ses escomptes. Une baisse subite,
évaluée en moyenne à 25 pour 100, déprécia les marchandises, et de tous les
points du globe les lingots et les espèces revinrent à Londres. Pareilles ma-
nœuvres se renouvelèrent en 1859; mais ceLle fois, l'or étranger n'obéissant
pas assez vite, on fut obligé de faire un appel à la Banque de France, qui
prêta, comme on sait, 50 millions de francs. La chambre de commerce de
Manchester (1) évalue à plus d'un milliard de francs les pertes infligées en ces
circonstances aux cinq grandes ramifications de l'industrie britannique. Dans
ces bourrasques , il n'est pas de fortune qui ne puisse être engloutie en un in-
stant. On conçoit donc que des cris de rage et de malédiction poursuivent sou-
vent les vingt-six régents de la banque de Londres qui sont maîtres de dé-
créter la ruine des familles, et qui, sans que leur responsabilité personnelle
soit engagée, sacrifient le corps national à la sécurité d'une spéculation par-
ticulière.
Multiplier les comptoirs locaux, pour contre-balancer la prépondérance
d'une banque centrale, n'est-ce pas morceler un privilège, et, pour ainsi dire,
en éparpiller les inconvénients? Toute compagnie d'actionnaires fera sentir
son despotisme dans sa sphère, si rétrécie qu'elle soit, de même que la
banque d'Angleterre sur le grand théâtre européen. Se prêter trop facilement
à l'érection des comptoirs indépendants , c'est constituer autant de petits fiefs
(1) Dans un manifeste daté du 12 décembre 18!>9. AI. Lemaltre a traduit celte pièce
intéressante à la suite du Traite des Banques de M. Condy-Raguet.
424 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
et donner pied dans une nation à celte caste envahissante contre laquelle la
démocratie américaine s'est prononcée récemment. Nous verrions donc avec
inquiétude que la chambre des députés levât les prudentes restrictions oppo-
sées jusqu'ici à l'établissement des banques départementales (1). Au point
où en sont venues les sociétés, il n'est plus permis d'abandonner la répartition
du crédit aux intérêts égoïstes des spéculateurs. Toutes les veines destinées à
la circulation doivent dépendre d'un organisme général approprié à la consti-
tution politique et à l'état moral de chaque peuple. Le système qui répond le
mieux aux dispositions de la France est celui qui distribuera les secours avec
la plus grande égalité, avec la plus rigoureuse justice. Cette proposition,
contre laquelle personne n'osera s'inscrire , pose très-nettement le problème à
résoudre.
Or les institutions de crédit portent un double profit , d'une part , aux capi-
talistes qui les fondent et les dirigent , d'autre part, aux emprunteurs qui en
reçoivent des secours.
La première condition se trouverait très-naturellement remplie, si autour
d'une caisse centrale se constituaient, sur les bases que nous allons indiquer
bientôt , des comptoirs particuliers qui appelleraient dans chaque spécialité
commerciale un grand nombre d'actionnaires à la participation des bénéfices ;
et si toute banque autorisée, depuis le grand réservoir national jusqu'aux plus
humbles établissements, était tenue envers l'État, c'est-à-dire envers la géné-
lité des citoyens , à une somme de redevances ou de services proportionnée à
sa puissance et à ses succès.
Pour réaliser la seconde condition, il faudrait faire en sorte que l'instru-
ment du travail , le capital , fût à prix égal pour la haute et pour la petite in-
dustrie, pour l'humble fermier comme pour le riche exploilateur. Nous ne
croyons pas être dupe d'une illusion en supposant la possibilité d'un aussi
beau résultat. Un principe élémentaire en économie politique sera la base de
notre raisonnement. L'intérêt de l'argent se décompose en deux parts , dont
l'une est le loyer qu'on paye pour l'usage de cet argent, l'autre une prime
d'assurance que le prêteur exige en raison des chances qu'il croit courir. Le
premier élément est invariable ; le second se proportionne à la solvabilité pré-
sumée de l'emprunteur. Un banquier fastueux trouve toutes les bourses ou-
vertes, et y puise à raison de 4 pour 100. Le modeste boutiquier, dont la va-
leur, plus réelle peut-être, est inaperçue, n'escomptera pas à moins de 8. Dans
le premier cas, la prime d'assurance sera seulement de 1 pour 100, tandis
qu'elle s'élèvera à 5 dans le second. Supposons maintenant qu'il fût possible de
réunir les petits emprunts par le lien d'une garantie réciproque , d'établir une
sorte de mutualité qui réduisît à rien les chances de perle : il n'y aurait plus
de raison pour que le papier provenant du petit commerce fût moins favorisé
que les valeurs présentées par un riche capitaliste.
Que le lecteur veuille bien nous suivre dans une boutique obscure, et étu-
(1) On en compte neuf dans nos principales places de commerce : Bordeaux, Rouen,
Nantes, Lyon, Marseille, Lille, le Havre, Toulouse et Orléans. Plusieurs autres villes
sollicitent vivcmcnl do privilèges.
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FllANGE. 425
(lier avec nous ce qui s'y passe. Un marchand fait une vente à un de ses con-
frères, et reçoit en payement un effet à terme. Ce billet, il a hâte de le réali-
ser; mais il n'a pas à choisir entre les capitalistes; il n'est connu personnelle-
ment que d'un seul, de celui qui fait le papier de son commerce, de l'escompteur
qui a l'œil ouvert sur tout ce qui se passe dans la partie , qui sait par francs
et centimes ce que vaut chacun de ceux qui y sont agrégés. L'escompteur,
affranchi de toute concurrence, taxe à sa volonté celui qui a recours à lui ;
puis , rendant le billet présentable à la Banque , en y apposant sa signature
qui fait la troisième, il réescompte à 4 pour 100 l'effet dont il a tiré G à 7.
L'augmentation qu'il s'adjuge est à ses yeux la prime d'assurance ; mais l'é-
tude qu'il a faite de sa clientèle spéciale diminue assez les chances défavora-
bles pour que la plus forle part de ce qu'il perçoit lui reste en bénéfice. Eh
bien! n'a-t-on pas conçu déjà la possibilité de neutraliser ce ver rongeur, qui
fait son chemin sous terre d'une boutique à l'autre ? Supposez des comptoirs
d'escomptes constitués de telle sorte que, d'un côté, on y pût connaître le per-
sonnel d'une industrie aussi bien que le banquier qui l'exploitait à ses risques
et périls, et que d'un autre côté , ils offrissent à la banque centrale une ga-
rantie suffisante par l'évidence de leurs ressources et la sagesse de leurs sta-
tuts; supposez que ces comptoirs répétassent en petit les opérations qui font la
fortune des grandes banques , et que , distribuant les capitaux à très-bas
prix, ils conservassent à leurs actionnaires les chances d'un dividende sédui-
sant , et vous entreverrez la solution du problème qui a été proposé plus
haut.
Cette conception implique l'existence d'un organe central du crédit , d'une
banque nationale autour de laquelle se coordonneraient toutes les autres. 11
serait à désirer qu'un établissement de cette importance fût une des propriétés
de la nation. Un temps viendra, et plus tôt qu'on ne le soupçonne, un temps
viendra où les mystères du crédit seront vulgarisés, où chacun saura que l'ar-
gent empilé dans les coffres d'une banque y acquiert l'élasticité de la vapeur
condensée dans une machine, où l'on saura qu'une société d'actionnaires ,
maîtres de suspendre ou de précipiter la circulation, est un pouvoir de fait qui
règne et gouverne ; et alors, on trouvera absurde que le premier venu puisse
aller, bourse en main, acheter au cours du jour une portion de royauté. Mais
demander aujourd'hui des changements de nature à heurter des intérêts con-
sacrés, ce serait compromettre les améliorations les plus urgentes. 11 est juste
d'ailleurs de reconnaître que la banque de France a usé du pouvoir qui lui est
départi avec une sagesse et une modération fort rassurantes. La rigueur de
principes, qu'on lui a tant reprochée , lui donne, selon nous, l'aplomb néc< s-
saire pour servir de base à un système complet et libéral. Le renouvellement
de sa charte doit donc être accordé. Nous croyons toutefois que le terme de
vingt-cinq ans est beaucoup trop long, et qu'en fait de monopole, il est témé-
raire d'engager l'avenir. 11 nous semble encore de toute justice que l'Étal n'a-
bandonne pas sans réserve à quelques individus un droit qu'il pourrait exploi-
ter dans l'intérêt commun; que, par exemple, au lieu d'une modique patente
de 10,000 francs, il se ménage une pari proportionnelle dans les bénéfices, ou
du moins une somme de services publics <|in. sans être forl onéreuse pour
426 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
la Banque , réduirait de beaucoup les frais énormes de trésorerie (1).
Quant aux banques secondaires, si le but politique et moral que nous avons
indiqué avait rallié les suffrages , l'organisation ne serait plus qu'une affaire
administrative. Si un groupe formé par l'attraction mutuelle des intérêts ou par
l'affinité des industries demandait une autorisation pour l'établissement d'un
comptoir spécial (2) , le gouvernement aurait à stipuler les garanties nécessaires
à la sécurité publique et à constituer un agent de surveillance dont les pou-
voirs fussent analogues à ceux du gouverneur royal de la Banque de France.
Après la réalisation certaine et complote du fonds de réserve , les actionnaires
choisiraient entre eux un conseil d'escompte qui, pouvant apprécier et la mo-
ralité personnelle des emprunteurs et la portée de leurs entreprises , ne se pro-
noncerait qu'avec parfaite connaissance de cause et éloignerait les chances de
perles autant qu'il est raisonnable de l'espérer dans les opérations de ce genre.
En échange des billets admis à l'escompte, la banque spéciale donnerait des
mandats à deux ou trois jours de vue ou même à présentation. Il est vraisem-
blable qu'on ne se presserait pas de présenter au remboursement le papier
d'une banque qui travaillerait au grand jour et dont les ressources et la ges-
tion seraient parfaitement connues , et que la circulation des mandats s'établi-
rait au moins dans la sphère commerciale dont la banque serait le centre. Dans
ce cas, les billets escomptés resteraient en portefeuille jusqu'à leur échéance,
et il en résulterait un bénéfice qui permettrait de distribuer le crédit à un prix
très-favorable. Si, au contraire, il fallait faire face à des remboursements répé-
tés , la petite banque viderait son portefeuille dans celui de la banque centrale,
qui n'aurait rien à craindre en traitant avec les établissements secondaires ,
parce que, les dominant dans la hiérarchie des institutions de crédit, elle se
réserverait comme un droit d'en contrôler la situation. Ainsi, la Banque de
France trouverait dans ces intermédiaires une caution plus solide à coup sûr
que celle de l'endosseur qui lui suffit présentement. Les comptoirs spéciaux ,
quoique ayant des intérêts distincts de ceux de la banque privilégiée,
seraient en quelque sorte une de ses dépendances, et, loin de lui opposer
une concurrence , ils en simplifieraient l'action et en augmenteraient les
profits.
Nous prévoyons la contradiction. On dira que les membres d'un comité
d'escompte pourraient s'armer de leur influence contre leurs rivaux en indus-
trie et ruiner leur crédit en condamnant leurs signatures. Ce vice est celui de
toutes les banques par actions; mais , du moins, dans l'organisation que nous
appelons de nos vœux , il serait atténué par la publicité des actes. Peut-être
encore retournera-t-on contre nous l'objection que nous avons opposée à d'au-
tres systèmes , en disant qu'une émission simultanée d'un grand nombre
d'effets de crédit précipiterait la circulation et causerait l'avilissement du
(1) 2,730,000 francs sont demandés par le budget de 1841 pour les frais de trans-
port et d'emballage de fonds, pour les commissions, courtages, etc. Ces dépenses doi-
vent disparaître à mesure que les banques étendront leurs ramifications.
(2) Supposons, par exemple, la réunion des professions qui se rapportent aux arts
typographiques, librairie, papeterie, imprimerie, reliure, estampes, etc.
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE. 427
numéraire. Il nous semble que des mandats émis par une caisse indus-
trielle pourraient acquérir la valeur de l'argent dans une sphère limitée;
mais qu'ils entreraient difficilement dans la circulation générale , c'est-à-
dire qu'ils faciliteraient les transactions sans devenir précisément papier-
monnaie.
Au surplus, il est probable que de plus habiles dissiperaient les préventions,
en développant le mécanisme dont nous indiquons seulement la loi générale.
Il nous suffit d'établir qu'avec des caisses particulières constituées de façon à
cautionner les individus auprès d'un grand comptoir national, le petit com-
merce aurait chance de s'affranchir de l'oppression des gros capitaux; qu'ainsi,
l'égalité qui n'existe encore que devant les trihunaux , s'introduirait dans le
domaine des intérêts positifs. En même temps on verrait se former au sein de
chaque industrie un pouvoir modérateur qui, sans porter atteinte au grand
principe de la liberté commerciale, préviendrait les crises en comprimant la
spéculation désordonnée, la concurrence déloyale et désastreuse. Un bon
système de crédit extensible a tous les genres d'entreprises ne serait-il pas un
instrument politique d'immense portée? Un gouvernement qui pourrait à
volonté surexciter les intérêts en souffrance, les exploitations frappées de lan-
gueur, ne deviendrait-il pas en quelque sorte invulnérable? Par exemple, un
remède s'offrirait de lui-même pour notre industrie agricole dont l'état alar-
mant est révélé par la détresse de la propriété foncière. Il est évident enfin
que l'aisance générale, développée par une meilleure organisation du crédit
privé, fournirait le moyen le plus efficace, le seul moyen peut-être d'améliorer
les conditions du crédit public et de réduire progressivement la dette na-
tionale.
Après une exploration longue cl laborieuse, on a besoin de jeter un coup
d'oeil en arrière, pour embrasser dans* son ensemble l'espace qu'on vient de
parcourir, et raviver les impressions que la fatigue et les inévitables distrac-
tions ont obscurcies.
Un aperçu rapide de l'origine et des accroissements de la dette nationale
nous a conduit à l'exposé des systèmes de libération proposés par divers pu-
blicisles. L'expédient qui vient de recevoir la consécration d'un vote législatif,
la conversion, a été soumis particulièrement à l'analyse. Son principe, appli-
qué à notre pays , nous a paru blessant et impolilique , son exécution difficile ,
son résultat financier mesquin et mal assuré. Les obstacles qu'on rencontre
dans un temps prospère, lorsqu'on entreprend de réduire les engagements con-
tractés pendant la détresse, nous autorisaient à conclure que le mécanisme de
notre crédit public cache un vice qu'il est nécessaire de corriger, Mais les ré-
formes en matière de finances ne sont pas de celles qui s'improvisent, et, sur
ce terrain, l'esprit aventureux est plus funeste encore que l'inertie. Le plus
prudent, selon nous, est de satisfaire d'abord par des économies faciles et im-
médiatement praticables à ce qu'exige le présent; ensuite, de réviser le pacte
aveugle qui lie l'État à ses créanciers, et d'y substituer une législation qui ré-
gularise les transactions anciennes et fasse autorité pour l'avenir. Et comme
l'amélioration de la fortune publique ne peut résulter que delà prospérité indi-
viduelle, aiuès une étude attentive de la constitution du crédit privé . fort de
tome n. 2'J
428 SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE.
l'opinion commune qui le déclare insuffisant et vicieux, nous proposons une
organisation complète et homogène , qui fortifierait tout le corps industriel , en
dirigeant jusque dans ses moindres veines une circulation vivifiante.
A. Cochut.
TIRSO DE MOLINA.
Le théâtre espagnol n'est certainement pas une école de morale. Les fai-
blesses de l'amour, les excès, les trahisons , les violences dont il peut devenir
le principe, sont les ressorts habituels sur lesquels repose l'intrigue des drames
péninsulaires. Souvent même ils nous présentent des situations tellement
vives , que nos dramaturges modernes, au milieu de leurs plus extrêmes har-
diesses, n'oseraient pas les risquer. Hàtons-nous de dire que, grâce à l'élévation
du langage, à la couleur poétique, à l'exaltation qui en anime le tableau, ces
situations n'ont en réalité rien de bien choquant. Chez Lope , chez Calderon et
la plupart de leurs imitateurs, l'expression cesse rarement d'être chaste, alors
même que la pensée est le plus hasardée. Au sérieux, à la dignité , a la pureté
même qui régnent dans la peinture de ces égarements , on sent que c'est la pas-
sion qui parle et non pas le libertinage. C'est là un trait caractéristique dont
on ne saurait tenir trop de compte, parce qu'il donne la véritable mesure de
l'époque et du pays.
Un seul poêle fait exception a cette règle : nous voulons parler de Tirso de
Molina, un des esprits 1rs plus originaux qui aient, jamais existé.
Son véritable nom était Gabriel Tellez. Il était moine de la Merci; cette cir-
constance, rapprochée delà nature de ses drames, fait comprendre qu'il ail
cru devoir se couvrir du voile, d'ailleurs très-transparent, du pseudonyme. Il
est vrai que lorsqu'il prit l'habit religieux a l'âge de cinquante ans, la plupart
de ses comédies étaient déjà composées; niais on croit qu'antérieurement â
cette époque, il avait déjà reçu les ordres sacrés. Né à Madrid vers l'an 1570,
huit ans après Lope deVega, dont il fut, dit-on. l'ami . cl pour qui il professait
une grande admiration , il mourut en 1G-18, à Soria , dans un couvent dont il
était depuis peu devenu le supérieur. Le souvenir de ses travaux plus que pro-
450 TIRSO DE MOLINA.
fanes ne l'avait pas empêché d'être appelé dans les dernières années de sa vie
aux fonctions les plus actives et aux emplois de confiance de la carrière mo-
nastique, à ceux de prédicateur, de professeur en théologie, de qualificateur,
d'historiographe. S'il faut en croire le témoignage d'un écrivain contemporain,
la supériorité qui distingue ses œuvres poétiques ne l'aurait pas abandonné
dans les compositions si différentes auxquelles il consacra la fin de sa longue
existence.
Avec Lope de Vega, Calderon et Moreto, Tirso de Molina occupe, parmi les
poëtes dramatiques de l'Espagne , un rang qui le place tout à fait hors de
ligne. C'est d'ailleurs le seul rapport qui existe entre lui et ces trois grands
hommes. Son génie est d'une nature tellement singulière , qu'il ne comporte
pour ainsi dire aucune comparaison.
Il ne faut chercher dans ses comédies ni l'art de disposer un sujet avec ré-
gularité, ni celui d'enchaîner, de préparer les incidents de manière à les rendre
vraisemblables. Bien plus encore que Lope de Vega , il semble avoir méconnu
l'importance de ce genre de mérite qui constitue pourtant une portion si essen-
tielle de la perfection du talent dramatique. 11 ne faut lui demander non plus
ni ce bonheur d'invention qui distinque Lope, ni l'habileté à varier les carac-
tères, ni une élévation , une pureté de sentiments auxquelles il paraît avoir été
tout à fait étranger. Soit par l'effet de sa propre nature , soit par celui de ses
habitudes sociales, il est certain qu'on trouve dans ses écrits l'empreinte d'une
grossièreté de mœurs qui forme un contraste fort étrange avec la délicatesse
exquise de la plupart des maîtres de la scène espagnole. Chez lui , les situations
sont parfois d'une immoralité révoltante, les plaisanteries descendent trop
souvent jusqu'à l'obscénité. L'amour, tel qu'il le conçoit, n'est pas ce sentiment
tendre et dévoué qu'on admire dans Lope , ce n'est pas non plus cette exalta-
lion chevaleresque et métaphysique tout à la fois qui plaît tant chez Calderon :
Tirso ne voit dans l'amour que le désordre des sens et tout au plus celui de
l'imagination. Ses héroïnes, à très-peu d'exceptions près, se font remarquer
par un dévergondage effronté que rendent à peine supportable les séductions
de la grâce piquante dont il a soin de les orner.
Voilà sans doute de grandes imperfections , mais elles s'effacent en quelque
sorte devant les rares et admirables qualités qui donnent aux ouvrages de
Tirso une physionomie si particulière. Il est supérieur à tous ses rivaux par la
richesse et la variété de sa poésie. Nul n'a possédé comme lui le secret des in-
nombrables ressources de la belle langue castillane; nul n'a su la manier avec
celte merveilleuse facilité et en faire un instrument aussi souple , aussi flexible.
Ses dialogues sont un modèle achevé de naturel, de grâce et de malice. L'es-
prit qu'il y répand à pleines mains est de celte nature saine et vigoureuse qui
constitue la véritable force comique. Sans doute Tirso a peu de scrupules sur
les moyens d'amener des effets aussi puissants : tout y est sacrifié, conve-
nance, vraisemblance, possibilité même; mais le plaisir qu'on éprouve à voir
se développer en liberté cette ingénieuse et brillante imagination est si vif,
qu'on lui pardonne les expédients bizarres et pourtant monotones par lesquels
elle s'ouvre trop souvent la carrière.
Mn Espagne les écrivains dramatiques se sont généralement signalés par leur
TIRSO DE MOLINA. 431
étonnante fécondifé; Tirso, sous ce rapport encore, est un des plus remar-
quables. Près de trente ans avant sa mort, il avait déjà composé trois cents
pièces de théâtre; quatre-vingts seulement ont été conservées. Dans ce grand
nombre figurent, indépendamment des comédies d'intrigue, base principale
de sa renommée, beaucoup de drames historiques qui sont loin d'être sans mé-
rite. La femme prudente {la Prudencia en la muger) présente un tableau
animé et fidèle des luîtes de la royauté et de l'aristocratie castillanes pendant
le moyen âge. Dans Sixte-Quint ou le Choix par la vertu, on suit avec in-
térêt le développement du caractère à la fois pieux, austère et ambitieux que
le poète, d'accord avec l'histoire, prête à cet illustre pontife. Les Exploits
des Pizarres reproduisent, avec une vérité frappante, l'indomptable énergie,
l'esprit aventureux, les passions effrénées des premiers conquérants de l'Amé-
rique, l'admiration qui s'attachait à leurs succès prodigieux, et les fabuleuses
exagérations qu'y mêlait la crédulité populaire. On trouve, dans tous ces ou-
vrages, de la poésie, des traits ingénieux et parfois un talent remarquable à
tirer parti des traditions et des circonstances locales pour donner au sujet une
couleur historique assez mal soutenue, il est vrai, dans d'autres endroits.
Néanmoins il n'en est pas un seul qui soit resté au théâtre ou qu'on lise habi-
tuellement, parce que la composition générale en est très-défectueuse, parce
que l'intérêt, au lieu de se rattacher à une action unique ou principale, s'y
perd dans la multitude des personnages et des incidents inutiles, parce qu'enfin
ce sont plutôt, dans leur ensemble, des chroniques dialoguées, confuses et
prolixes, que de véritables drames.
Les comédies religieuses de Tirso, celle dont il a puisé le sujet dans la vie
des saints , donnent lieu à peu près aux mêmes observations. La plus remar-
quable peut-être porte un titre qu'il est assez difficile de traduire en français :
El Condenado por dcsconfiado, c'est-à-dire l'Homme damné pour avoir
désespéré. L'idée en est frappante et ne manque pas de profondeur. Un ermite
qui a passé dix années dans la prière et dans les austérités du désert, se laisse
entraîner à douter des promesses célestes et de l'avenir que la bonté divine lui
réserve dans l'éternité. Le démon , saisissant avec empressement ce moment de
faiblesse, réussit, par ses insinuations perfides, par ses conseils décevants, à
jeter dans l'âme de l'ermite les germes du désespoir. Le malheureux en vient
bientôt à se regarder comme prédestiné aux flammes infernales. Pour s'étour-
dir, pour se venger en quelque sorte, il se précipite dans tous les excès; il meurt
enfin, couvert de crimes, dévoré de remords, mais n'osant, ne voulant pas
faire à la clémence divine un appel dont il n'attend plus rien. Dans le même
moment, un brigand, un assassin, un homme dont la vie entière n'a été qu'un
tissu de forfaits, mais qui n'a jamais entièrement désespéré de la bonté de Dieu,
expire sur un échafaud , repentant et contrit. Son âme, portée par les anges,
s'élève vers le ciel, et celle de l'ermite est plongée dans l'abîme. Une telle con-
ception caractérise d'une manière trop frappante le catholicisme espagnol de
celte époque pour que nous n'eussions pas cru devoir la signaler, alors même
qu'elle n'eût pas fourni à Tirso des inspirations admirables , malheureusement
mêlées de grandes extravagances et d'indignes bouffonneries. Il règne dans
celte œuvre étrange une ardeur de foi ci de charité, mie exaltation pieuse
432 TIBSO DE MOLINA.
dont l'expression vraiment entraînante forme un contraste singulier avec la
manière habituelle de rauteur. Il ne semble pas d'ailleurs que de son temps ce
contraste parût aussi extraordinaire : on peut le supposer du moins, en lisant
dans les approbations motivées par lesquelles les censeurs ecclésiastiques auto-
risaient la publication des diverses parties de son théâtre, qu'ils n'y ont rien
vu de contraire à la religion et aux bonnes mœurs , rien qui ne fût pro-
pre à récréer honnêtement les esprits studieux et à prémunir la jeunesse
contre les dangers du monde.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur les drames historiques et reli-
gieux de Tirso de Molina. Comme nous l'avons dit, ils sont aujourd'hui com-
plètement oubliés , et c'est dans ses comédies d'intrigue qu'il faut chercher ses
litres de gloire. Ne pouvant nous dissimuler l'impossibilité de faire suffisamment
apprécier par voie d'analyse ou de traduction les beautés qu'il y a prodiguées,
et qui tiennent d'une manière si exclusive au génie particulier de la langue
castillane, nous allons cependant essayer d'en donner quelque idée.
On considère assez généralement comme son chef-d'œuvre l'Amant timide,
ou, pour traduire plus exactement le titre espagnol, le Courtisan timide
{el Vergonzoso en palacio). L'idée est au fond la même que celle d'une cé-
lèbre comédie de Lope de Vega, le Chien du Jardinier; mais contrairement
â la tendance ordinaire des deux poètes , Tirso a porté dans l'exécution une dé-
licatesse dont l'œuvre de Lope est tout à fait dépourvue.
La scène est en Portugal. On peut remarquer en passant que ce pays, alors
simple province de la monarchie espagnole , paraît avoir été pour Tirso l'objet
d'une sorte de prédilection : il se plaît ù y placer le théâtre de ses drames,
à peindre le caractère jaloux et passionné de ses habitants , à faire ressortir les
traits particuliers de leur esprit, quelquefois même à reproduire leur langage,
dont la mollesse et la mignardise sont pour lui une source intarissable de plai-
santeries. L'action, tout à fait imaginaire, mais que l'auteur a rattachée à des
circonstances historiques, se passe au xive siècle. Un jeune homme , élevé à la
campagne au milieu des bergers dont il partage les travaux , se décide à fuir
la maison paternelle pour chercher fortune et se soustraire à l'insupportable
ennui d'une existence trop peu en accord avec les rêves ambitieux de son ima-
gination. Le hasard le conduit à la cour du duc d'Avero, prince de la maison
royale. Gravement compromis, au moment même de son arrivée, par l'impru-
dente générosité avec laquelle il favorise la fuite d'un proscrit, il obtient son
pardon par l'intercession de la princesse Madelaine, fille du vieux duc, qui
n'a pu voir sans en être touchée le dévouement courageux, la bonne grâce el
le danger du jeune aventurier. Elle fait plus , elle obtient de son père que don
Dionis (c'est le nom qu'il a pris) restera auprès d'elle pour lui servir de secré-
taire el pour achever son éducation. Dans cette situation qui établit entre eux
des rapports si intimes, le sentiment de préférence que la princesse éprouve
déjà pour don Dionis prend bientôt le caractère d'une violente passion. Don
Dionis lui-même est loin d'être insensible aux attraits de sa charmante élève,
il ne tarde pas, d'ailleurs, à s'apercevoir de l'impression qu'il produit sur elle;
mais d'autant plus timide qu'il aime davantage, il ne peut croire entièrement
i son bonheur, Vainement Madelaine , comprenant la nécessité d'encourager
TIRSO DE MOLINA. 433
un amant que l'extrême inégalité de leurs positions respectives doit rendre peu
hardi, lui prodigue, avec une coquetterie fine et piquante, des avances peu
équivoques. Si un moment il semble près d'y répondre par l'aveu de son amour,
bientôt, et dès que la princesse, croyant en avoir assez dit, craignant peut-
être d'avoir dépassé les bornes de la pudeur, s'arrête et attend sa réponse , il
s'inquiète de ce silence; il en conclut que les espérances qu'il commençait à
former étaient de pures illusions, et qu'il avait mal interprété quelques pa-
roles prononcées au hasard. Celte situation si naturelle et si gracieuse est ad-
mirablement rendue. Elle rappelle à quelques égards, comme nous le disions
tout à l'heure , celle d'une comédie de Lope ; mais ce qui en fait la grande su-
périorité, ce qui rend bien plus intéressants don Dionis et sa maîtresse , c'est
qu'ici ce sont deux sentiments tendres et sincères qui se trouvent aux prises,
tandis que , dans le Chien du Jardinier, la lutte est celle d'une femme altière
et capricieuse avec un homme froid et intéressé, qui ne l'aime pas, qui ne voit
dans sa liaison avec elle que l'occasion de faire fortune , et dont l'âme est aussi
subalterne que le rang.
Cependant la princesse se décide à mettre fin à cet état d'incertitude et d'an-
goisses. Le comte de Vasconcelos, que son père veut lui faire épouser, est sur
le point d'arriver, et elle veut, avant qu'il se présente , s'être mise hors d'état
de lui donner sa main. Elle fait appeler don Dionis, qui se hâte d'accourir ;
cette scène caractérise trop bien le genre de Tirso pour que je n'essaye pas de
la traduire.
Don Dioîvis.— Je me rends aux ordres de Votre Excellence. Veut-elle prendre
en cet instant sa leçon? (A part.) Sa présence me fait déjà trembler... Puis-
qu'elle ne me répond pas , sans doute elle ne m'a pas vu entrer... Elle est as-
sise, la tête appuyée sur sa main.
Madelaine, à part. — Je voudrais en vain m'en empêcher, il faut que je me
fasse comprendre. Je feindrai de dormir.
Don Dionis. — Madame , je suis don Dionis... Elle ne me répond pas... Dor-
mirait-elle ?... Oui , elle dort... Profitons de son sommeil pour oser enfin con-
templer ces charmes qui troublent ma raison. Elle a les yeux fermés, je puis
m'approcher sans crainte : leurs traits ne sauraient me blesser en ce moment.
Le Tout-Puissant a-t-il jamais créé une beauté plus accomplie?... Je veux
baiser sa main... En aurai-je le courage? Oh! non, elle appartient à une divi-
nité, et ma bouche est indigne delà toucher... Quoi! je suis homme et je
tremble! Qu'est-ce donc que j'éprouve?... Du courage!... Est-ce qu'elle ne
dormirai! pas en effet? Elle dort certainement, je vais m'approcher d'elle...
Mais si elle se réveillait ! Je frémis à cette pensée; je mourrais certainement, si
elle me .surprenait de la sorte. Pour ne pas tout perdre , je dois me résigner à
perdre l'occasion qui s'offre à moi; la crainte l'emporte sur l'amour ; je vais,
hors de celle chambre, attendre son réveil.
Maoei.aine , à part. — Il n'a pas même osé s'approcher de moi. Quel excès
de timidité!
Don Dionis. — Non.., je ne puis rester ici , puisqu'elle dort... 11 faut que je
m'éloigne.
434 TIRSO DE MOLINA,
Madelaine , à part. — Il s'en va , en effet. (Haut.) Don Dionis !
Don Dionis. — Elle m'a appelé ! je ne me trompe pas... Qu'elle s'est promp-
tement réveillée... Si j'avais cédé à mon premier mouvement, dans quelle si-
tuation je me trouverais!... Mais est-elle éveillée?... Non... je crois qu'un
songe vient encourager mes espérances comme pour me donner à penser que
ceile qui m'appelle dans son sommeil ne me hait pas lorsqu'elle veille. Si, en
effet, elle rêvait de moi! si je pouvais savoir ce qui se passe dans son esprit!
Madelaine, feignant de rêver. — Ne sortez pas , don Dionis , approchez-
vous.
Don Dionis. — Son rêve m'ordonne de m'approcher ; quelle heureuse occa-
sion ! il faut lui obéir ; même en dormant, elle est ma maîtresse. Amour, par-
lez enfin , triomphez de votre timidité.
Madelaine. — Don Dionis, puisque vous venez m'enseigner tout à la fois à
écrire et à aimer... le comte de Vasconcelos...
Don Dionis. — Qu'entends-je ! oh! jalousie...
Madelaine. — Dites-moi si vous savez ce que c'est que l'amour, ce que c'est
que la jalousie. Il serait fâcheux que , par votre faute, je restasse dans mon
ignorance , car nul ne peut m'enseigner ce qu'il ne sait pas. Dites-moi , êtes-
vous amoureux? ne Pavez-vous jamais été? Pourquoi rougissez-vous? Répon-
dez , répondez sans crainte. L'amour est un tribut que tout être vivant doit à
la nature , depuis l'ange jusqu'à la brute. Pourquoi donc en rougir? Aimez-
vous? — Oui, madame. — Grâce au ciel, j'ai pu enfin tirer de vous une
parole.
Don Dionis. — Y eut-il jamais songe plus charmant! quel bonheur de
l'entendre et d'en être témoin ! mais n'est-ce pas moi qui rêve, et ma félicité
n'est-elle pas elle-même un songe ?
Madelaine. — Et avez-vous dit votre amour à votre dame? — Je n'ai pas
osé. — Elle ne le connaît donc pas — Comme l'amour est tout flamme , elle
l'aura lu sans doute dans mes yeux. — C'est à la langue à donner des explica-
tions , cet autre langage ne s'entend pas assez distinctement. Ne vous a-l-elie
fourni aucune occasion de vous déclarer? — Elle m'en a tant donné, que je
suis confus de ma timidité. — Parlez-donc, tant de relards font tort à votre
amour. — Je crains de perdre, en parlant, le bonheur que m'assure mon si-
lence. — C'est une folie. Un homme d'esprit a comparé celui qui aime et qui
se lait à une belle tapisserie qu'on ne déroulerait pas. Le peintre qui, désirant
vendre ses tableaux, ne se déciderait pas à les exposer aux yeux du public,
parviendrait difficilement à son but. La timidité réussit mal à la cour. Déroulez
donc votre tableau et pensez qu'on ne peut guérir le mal dont ou ignore la na-
ture.— Mais, madame, L'inégalité qui existe entre moi et la personne que
j'aime m'épouvante. — L'amour n'est-il pas un dieu ? — Oui , madame. —
P.irlez donc; ses lois humilient les monarques sous leur joug absolu et savent
égaler aux palais les plus humbles chaumières Je veux è!re votre intermé-
diaire. Dites-moi qui vous aimez. — Je n'ose pas. — Pourquoi hésitez-vous?
Me jugez-vous peu propre à cet office? — Non , mais je crains , hélas! — Et si
je vous dis son nom , me confesserez-vous que je l'ai deviné? Est-ce moi, par
hasard? — Oui , madame. — Vous l'avouez enfin. Mais je sais que vous êtes
TIRSO DE MOLINA. 435
jaloux du comte de Vasconcelos. — Madame, je me désespère en pensant qu'il
est votre égal et l'héritier du duc de Bragance.— L'égalité, la sympathie, ne
consistent pas dans la naissance de l'amant, mais dans les rapports de l'âme et
du cœur. Déclarez-vous , je vous y engage : dans le jeu de l'amour, un peu
trop de hardiesse vaut mieux qu'un peu trop de timidité. Il y a longtemps que
je vous préfère au comte de Vasconcelos.
Don Dionis, poussant un cri , — Qu'entends-je , juste ciel !
Madelaine, feignant de se réveilller. — Oh ! mon Dieu, qui est-ce donc?
comment êtes-vous ici, don Dionis?
Don Dionis. — Madame...
Madelaine. — Que faites-vous ici?
Don Dionis. — J'étais venu pour donner leçon à Votre Excellence, je l'ai
trouvée endormie , et j'attendais son réveil.
Madelaine. — Il est vrai, je m'étais endormie, et cela m'est si peu ordi-
naire, que j'en suis toute surprise. (Elle se lève.)
Don Dionis. — Si, dans votre sommeil , vous avez toujours de semblables
songes , je suis bien heureux.
Madelaine, à part. — Le ciel soit loué ! le muet parle enfin !
Don Dionis. — Je suis tout tremblant.
Madelaine. — Vous savez ce que j'ai rêvé?
Don dionis. — Il m'a été facile de le savoir.
Madelaine. — Vous êtes donc un autre Joseph?
Don Dionis. — Je l'ai égalé en réserve, en timidité, mais non dans son ta-
lent pour la divination.
Madelaine. — Expliquez-moi donc comment vous avez connaissance de
mon rêve ?
Don Dionis. — Votre Excellence parlait à haute voix dans son sommeil.
Madelaine. — Est il possible?
Don Dionis. — Et je l'ai entendue prononcer en ma faveur un arrêt qui
rendrait ma félicité complète , si elle le continuait , maintenant qu'elle est ré-
veillée.
Madelaine. — Je ne ine souviens de rien. Dites-moi ce que vous avec en-
tendu , peut-être la mémoire me reviendra-l-elle.
Don Dionis. — Je n'ose pas.
Madelaine. — Ce doit être quelque chose de bien mal , puisque vous n'osez
pas me le dire.
Don Dionis. — C'est quelque chose qui m'est trop favorable,- c'est le seul
sujet de ma crainte.
Madelaine. — Je veux absolument le savoir. Parlez, je l'exige.
Don Dionis. — Tant d'insistance surmonte enfin ma timidité. Votre Excel-
lence, dans son sommeil... Mais je ne puis continuer.
Madelaine. — Finissez donc enfin, vous me fatiguez-
Don Dionis. — Votre Excellence a laissé voir qu'elle ne me hait pas.
Madelaine. — Moi, comment?
Don Dionis. — Elle a éclairé ma jalousie, cl elle m'a promis en songe...
Madelaine. — Vraiment !
436 TIRSO DE MOLINA.
Don Dionis. — Que je serais préféré au comte de Vasconcelos. Sont-ce là de
faibles marques de bonté?
Madelaine. — Don Dionis, ne croyez pas aux songes, car enfin... ce sont
des songes.
Et elle s'éloigne, laissant en proie à de nouvelles incertitudes, à de nou-
velles agitations, l'amant qu'elle vient d'enivrer de bonheur.
Il y a une autre scène vraiment charmante , mais qu'il est impossible de tra-
duire, parce que l'agrément infini dont elle est remplie consiste dans une suite
d'équivoques étroitement liées au génie et au tour particulier de la langue
espagnole. Le vieux duc, bien éloigné de soupçonner ce qui se passe entre sa
fille et don Dionis , demande à ce dernier s'il est content des progrès de son
élève. Madelaine, feignant de rappeler les détails d'une leçon qu'il lui aurait
donnée, fait allusion à son prétendu songe et à l'entretien dont il a été suivi.
Dans un langage plein de dépit et d'irritation , elle se plaint de la maladresse
de don Dionis, qui, dit-elle, s'embarrasse de tout, ne la comprend pas, et ne
sait pas se faire comprendre. Elle met ainsi à profit la présence de son père
pour adresser à son amant des aveux et des reproches que , seule avec lui , elle
n'eût pas osé lui exprimer. La joie secrète de don Dionis , trouvant dans ces
emportements la preuve non équivoque de la passion qu'il inspire, la bonho-
mie du vieux duc, qui , prenant au sérieux la colère de sa fille, s'efforce de
calmer ce qu'il regarde comme un caprice, et de la réconcilier avec son pré-
cepteur, tout cela forme un jeu de théâtre plein de grâce, de naturel et de vrai
comique.
Sur ces entrefaites on vient annoncer que le fiancé de la princesse, le comlc
de Vasconcelos , n'est plus qu'à quelques lieues d'Avero, où il doit arriver le
lendemain. Il n'y a plus un moment à perdre pour rendre impossible le ma-
riage projeté. Madelaine n'hésite pas. Enhardie par le désespoir qu'elle lit sur
la figure de don Dionis , elle lui écrit de se trouver à minuit dans le jardin du
palais, où finiront , dit-elle, les craintes du courtisan timide. A minuit, en
effet, elle vient l'y chercher, et, l'appelant en termes caressants, elle l'intro-
duit dans son appartement.... A peine le jour a-t-il paru, qu'elle s'empresse ,
avec une audace digne des héroïnes de Tirso, d'aller déclarer à son père qu'elle
a fait choix d'un époux , que cet époux est don Dionis, et qu'il ne faut plus
penser au comte de Vasconcelos. Le duc, comme on peut le croire, est d'abord
fort scandalisé d'un pareil aveu ; mais, par le plus grand hasard , on découvre
en ce moment même que don Dionis n'est rien moins que le cousin du roi, le
fils du duc de Coïmbra. Enveloppé presque en naissant dans la proscription
qu'une injuste accusation de trahison a attirée sur la tôle de son père , on a
dû jusqu'alors, pour le sauver, cacher sa naissance et la lui laisser ignorer à
lui-même; l'innocence du duc de Coïmbra est enfin reconnue, il rentre dans
son rang , dans ses honneurs , et son fils devient , sans difficulté , l'époux de la
princesse, qui s'était donnée à lui lorsqu'elle le croyait encore un aventurier
obscur.
Cette comédie serait un chef-d'œuvre achevé si l'auteur se fût attaché à con-
cenlrer l'intérêt sur Madelaine et don Dionis. Il est fâcheux qu'il ait cru de-
tirso de molina. 437
voir joindre à l'action principale une multitude d'incidents oiseux et une
secondeinlrigue, qui, bien que fort agréable dans plusieurs de ses détails, con-
stitue un hors-d'œuvre des plus invraisemblables. Elle roule sur les amours de
la sœur de Madelaine, la princesse Sérafine, dont le caractère romanesque,
l'imagination spirituelle el exaltée, sont peints d'une manière fort attachante.
Cette intrigue se dénoue comme la première et dans le même instant, par un
rendez-vous nocturne; mais les circonstances en sont bien autrement bizarres.
A la faveur de l'obscurité, Sérafine reçoit chez elle , à la place de celui qu'elle
avait appelé, un amant jusqu'alors malheureux. Lorsque le jour vient lui ré-
véler son erreur^ elle en témoigne d'abord quelque courroux; mais, appre-
nant que le coupable est un des plus grand seigneurs du Portugal , elle se ré-
signe sans beaucoup de peine à lui donner sa main.
Nous avons dit qu'à notre avis le Courtisan timide était le chef-d'œuvre de
son auteur. Cependant, si nous avions à désigner , parmi les comédies de
Tirso de Molina, celle qui donne l'idée la plus complète des qualités de son es-
prit el de son style, notre choix s'arrêterait peut-être sur la Villageoise de
Fallecas.
Le sujet de celte pièce esl assez compliqué. Un officier, récemment revenu
de l'armée de Flandre, qu'il a quittée pour échapper aux suites d'un duel ,
s'est arrêté quelque temps à Valence avant de se diriger sur Madrid, où il va
solliciter sa grâce. Il est parvenu à séduire une jeune personne d'une noble
naissance, et bientôt après il a continué son voyage sans l'avertir de son dé-
part , sans même lui avouer qu'il ne s'était fait connaître à elle que sous un
nom supposé. Presque aux portes de Madrid, don Vicente (c'est le nom de l'of-
ficier) se repose un moment, à l'entrée de la nuit, dans une auberge où il ren-
contre un autre voyageur. La maladresse d'un valel amène le troc involon-
taire de leurs valises; ils ne découvrent l'erreur qu'après leur départ, lorsqu'ils
ne peuvent plus se rejoindre et la réparer. Don Vicente , en examinant les
objets contenus dans la valise qui lui est tombée entre les mains, y trouve les
papiers d'un jeune homme arrivé du Mexique peu de jours auparavant pour
se marier à Madrid. Muni de ses papiers, il n'hésite pas se présenter à la
place du futur époux dans la maison de la fiancée , la belle Sérafine, où ils
sont également inconnus l'un et l'autre , et il y obtient un succès si complet,
que , lorsque le véritable Mexicain se présente, il est repoussé comme un im-
posteur. Tout cela donne lieu à une suite d'incidents très-piquants , où l'ima-
gination de Tirso se joue avec la gaieté el la force comique qui lui sont ordi-
naires.
Cependant , tandis que le perfide don Vicente se prépare à consommer sa
double trahison, l'amante qu'il a si indignement trompée à Valence, la mal-
heureuse Violante, s'est mise à sa poursuite , et elle est parvenue à retrouver
sa trace. Déguisée en villageoise , elle s'est établie dans le village deVallecas,
d'où elle vient chaque matin apporter et vendre aux riches habitants de Madrid
des pains délicats et exquis. La maison de sa rivale esl , comme on le pense
bien, du nombre de celles où elle s'introduit de la sorte, el à force d'adresse
et d'artifice, elle réussit à faire nuire, pour entraver les projets de don Vi-
cente, des obstacles dont il s'efforce vainement de découvrir la sourci Dm
438 TIRSO DE MOLINA.
circonstance inattendue, en donnant à Violante un accès et des intelligences
plus faciles dans celte maison , vient singulièrement en aide à ce stratagème.
En dépit du costume vulgaire dont elle est revêtue , ses attraits ont touché le
cœur du frère de Sérafine, qui, ne s'attendant pas sans doute à éprouver
beaucoup de résistance de la part d'une personne de cette condition , s'em-
presse de lui faire part des sentiments qu'il éprouve pour elle. C'est à cet in-
cident, purement épisodique en apparence, que se rattachent les plus jolies
scènes de la Villageoise de Vallecas. Violante ne veut ni accueillir des hom-
mages qu'elle ne peut payer de retour, ni désespérer, par de trop brusques
refus, un amant dont le concours peut servir utilement ses desseins. Dans
celte situation difficile, elle a recours, pour ne rien compromettre, à toutes
les ressources d'une coquetterie d'autant plus raffinée, qu'elle se déguise sous
les dehors d'une extrême naïveté. Tantôt feignant de ne pas bien comprendre
la galanterie délicate de don Juan, elle y répond avec une affectation de simpli-
cité ignorante et gracieuse qui, tout à la fois, le désespère et le ravit; tantôt,
pressée plus vivement, elle se défend par des saillies imprévues où l'esprit le
[dus fin et le plus charmant se fait jour à travers la feinte rusticité du lan-
gage. Nous voudrions qu'il fût possible de traduire un pareil dialogue. C'est
la vivacité de Beaumarchais , c'est ce feu roulant de spirituelles équivoques ,
de reparties vives, inattendues, rehaussées encore par l'attrait de la poésie et
aussi par une vérité de sentiment, par un naturel auquel Beaumarchais, qui
visait exclusivement à l'épigramme, n'a jamais aspiré. Nous devons insister sur
cette comparaison , parce qu'elle caractérise le mérite principal de Tirso de
Molina , parce que des scènes plus ou moins semblables à celles que nous ve-
nons d'indiquer se rencontrent dans la plupart de ses ouvrages, parce qu'au-
jourd'hui même, au théâtre, de la part d'un public peu littéraire et qu'on pour-
rait croire peu capable d'apprécier de telles beautés, ces gracieux ébats d'une
riche imagination , cet emploi merveilleux de la souplesse et des innombra-
bles ressources d'une des plus belles langues du monde excitent encore de vé-
ritables transports.
11 est inutile de dire que la Villageoise de Vallecas se termine, comme
toutes les comédies de Tirso , par un mariage qui vient, en réparant l'honneur
de l'héroïne, récompenser son courage et son adresse. Cette pièce nous sug-
gère quelques réflexions applicables d'ailleurs à presque tous les ouvrages du
poète. Il est évident que Tirso n'avait pas le sentiment de ce qu'il y a de dé-
gradant , de pénible, dans la situation de Violante, courant comme une aven-
turière après l'homme qui l'a séduite, et qui, au moment même où il se voit
en quelque sorte contraint de l'épouser, dissimule assez mal le regret qu'il
éprouve de cette nécessité. Voulant , sans aucun doute, appeler l'intérêt sur
celte jeune fille, s'il eût jugé une telle situation avec les idées qu'elle nous in-
spire, il se fût attaché a la dissimuler, a l'adoucir, au lieu d'en faire un sujet
de plaisanteries empreintes parfois d'une licence vraiment grossière. Ce qui est
remarquable aussi , c'est le caractère du héros qui , non content de trahir Vio-
lante , veut, sous un faux nom . à laide de la plus indigne supercherie, enlever
Sérafine a l'époux qui lui est destiné. Don Vicente n'en est pas moins repré-
senté comme un modèle de franchise, de loyauté et de bravoure. On voit que
TIRSO DE MOLINA. 439
dans sa conviction , et par conséquent dans celle de Tirso , l'amour excuse suf-
fisamment les déceptions les plus odieuses dont il est le mobile. C'est , au sur-
plus, la morale que professent à peu près indistinctement les poètes dramati-
ques de l'Espagne, et Lope, Calderon , Moreto eux-mêmes prêtent sans scrupule
à ces amants si chevaleresques, à ces amantes si délicates , si exaltées, qu'ils
se plaisent à mettre sur la scène , des actes de perfidie et même de cruauté
dont nous ne tolérerions par le spectacle.
Il y a une autre comédie de Tirso, la Villageoise de la Sagra, qui ressemble
singulièrement à la Villageoise de Vallecas , tant par la nature du sujet que
par le genre d'esprit qu'il y a prodigué, Un de ses grands moyens de succès,
un des ressorts qu'il emploie le plus habituellement, c'est le contraste de la
naïveté rustique réunie à la finesse et à la grâce de la coquetterie la plus ex-
quise. Tantôt, comme dans les deux comédies dont nous venons de parler, ce
contraste si piquant n'est qu'un artifice auquel a recours une jeune fille enga-
gée dans une entreprise amoureuse qui la force à cacher son rang sous un
humble déguisement. Tantôt, comme dans Marie Hemandez la Galicienne;
et dans plusieurs autres pièces, il s'agit véritablement d'une paysanne dont la
passion et la jalousie exaltent ou développent l'esprit naturel. La répétition de
ces combinaisons si peu variées et qui se ressemblent tellement lorsqu'elles ne
sont pas complètement identiques, n'eût fourni à un poète ordinaire que des
effets d'une fatigante monotonie. Tirso, en homme de génie, a su se repro-
duire continuellement sans se copier. Chacune des scènes où il fait figurer ces
villageoises vraies ou prétendues se distingue par la variété non moins que par
la grâce incomparable des saillies originales et des reparties inattendues qu'il
y a semées à plaines mains.
C'est a un autre genre de mérite que Don Gil aux chausses vertes doit la
popularité extrême dont il jouit sur le théâtre de Madrid. L'intrigue de celte
comédie, l'une des plus invraisemblables de l'auteur, et ce n'est pas peu dire,
est une modèle de complication et de vivacité. Les incidents s'y croisent et s'y
multiplient ù un tel point , que l'esprit éprouverait à les suivre une véritable
fatigue, s'il n'y trouvait aussi un très-grand amusement. Rarement, d'ail-
leurs, Tirso a donné à ses héroïnes autant d'audace, de pétulance, de déver-
gondage , nous dirions d'impudence, si, à force de grâce et de malice, il ne
désarmait le sentiment qui dicterait une qualification aussi sévère. 11 s'agit,
suivant l'usage à peu prés invariable de l'auteur, d'une amante abandonnée qui
poursuit son amant infidèle, et qui , après avoir fait échouer, au moyen de
mille artifices, ses projets de mariage, l'amène enfin â réparer ses torts. Par
une autre combinaison non moins familière à Tirso, c'est sous un déguisement
d'homme que dona Juana accomplit son entreprise, et, ainsi déguisée, elle
parvient à inspirer à sa rivale une violente passion. La prédilection de Tirso
pour un ressort aussi singulier, la complaisance un peu monotone avec laquelle
il ne cesse d'y revenir, les plaisanteries plus que libres dont celle idée bizarre
lui fournit l'inépuisable texle, décèlent bien l'imagination corrompue et blasée
du moine licencieux.
Dne autre de ses comédies, Marthe la pieuse ou la Dévote amoureuse,
est empreinte à un [dus haut degré encore du même caractère. C'est peut-
440 TIRSO DE MOLINA.
être le plus original de ses ouvrages. Une jeune fille, que son père veut forcer
à époustr un riche vieillard , a recouru, pour se conserver à l'homme qu'elle
aime secrètement, au plus étrange des stratagèmes. Elle feint de se sentir
tout à coup saisie d'une ardeur de dévotion qui ne lui permet pas de penser
au mariage. Son père , après avoir vainement essayé de lutter contre sa résis-
tance , se voit contraint d'y céder et de lui laisser suivre un genre de vie con-
forme à ses nouvelles inclinations. Sous prétexte de fréquenter les églises ,
de visiter les hôpitaux , de porter aux malades des secours et des consolations,
Marthe obtient une liberté qu'elle n'avait jamais eue jusqu'alors. Maîtresse ab-
solue de ses démarches qui n'excitent plus aucun soupçon , elle profite dans
l'intérêt de son amour des facilités qu'elle s'est ainsi ménagées. L'amant préféré
par elle , don Philippe , se présente sous le costume d'un pauvre étudiant ma-
lade qui demande l'aumône de porte en porte. Le père de Marthe veut le con-
gédier après lui avoir donné quelques secours ; mais, comme entraînée par
l'impulsion d'une ardente charité, elle s'approche du pauvre étudiant, elle
l'embrasse comme si elle voulait soutenir sa faiblesse; elle insiste pour le re-
tenir, pour le soigner, pour ne le laisser partir que lorsqu'il sera complètement
guéri. Le vieillard se montre d'abord aussi surpris que mécontent de ce qui lui
paraît un caprice fort étrange, il exige le départ du prétendu malade. Néan-
moins les larmes de sa fille, ses gémissements , ses supplications finissent par-
le désarmer. Fatigué plutôt que convaincu , il consent à ce que l'étudiant reste
dans sa maison, où il promet de donner à Marthe des leçons de grammaire el
de latin, pour qu'elle puisse, dit-elle, comprendre ses prières.
Ici commence une suite de scènes tellement bizarres, qu'il est difficile d'en
donner une idée. Tirso nous montre les deux amants se prodiguant les caresses
les plus intimes et mêlant aux vives expressions de la passion ou plutôt de
l'ivresse des sens le jargon d'un mysticisme dérisoire par lequel ils semblent
se plaire à aiguiser le sentiment du plaisir autant qu'à abuser le crédule don-
Gomez, qui, témoin de leurs transports, de leurs jalousies, de leurs raccom-
modements, n'y voit qu'autant d'élans de la piété de sa fille. On ne saurait
imaginer une combinaison plus scandaleuse , plus immorale , nous dirions
plus impie, s'il n'était souverainement injuste d'appliquer les susceptibilités de
notre siècle sceptique à une époque où la foi religieuse était trop solidement
établie pour qu'on pût voir dans de pareils écarts une attaque sérieuse dirigée;
contre elle. Tirso seul pouvait traiter un semblable sujet avec assez d'art ,
d'esprit, de malice, et y jeter une force comique assez puissante pour le rendre
supportable. Quelque convaincus que nous soyons de l'impossibilité de trans-
porter dans une autre langue des choses aussi profondément originales , nous
tenterons de traduire un des passages les plus piquants de cette singulière
comédie.
La sœur de Marthe , Lucie, a découvert le secret du prétendu étudiant. Don
Philippe , qui, comme nous le verrons plus tard, a de puissantes raisons pour
craindre d'être reconnu , essaye de s'assurer de son silence en lui persuadant
que c'est pour elle qu'il a pris ce déguisement. Il y réussit avec d'autant plus
de i.ii ilité qu'elle est d'avance toute disposée à accepter ses hommages, bientôt
Marthe les surprend à sou tour dans les bras l'un de l'autre. A cette apparente
TIRSO DE MOLINA. 441
trahison, sa jalousie éclate avec fureur. Vainement don Philippe essaye de la
calmer en lui expliquant l'embarras où il s'est trouvé , l'artifice auquel il a
dû recourir pour leur sûreté commune : elle n'écoute rien, elle menace de
tout révéler à don Gomez. Don Philippe s'épuise en protestations et en prières.
« Non, non, lui répond-elle avec emportement; vive Dieu, je ne serai satis-
faite que lorsqu'on m'aura vengée en vous donnant la mort. » Ces derniers
mots ont été entendus par don Gomez , survenu à l'improviste avec son ami le
vieux capitaine Urbina , celui-là même à qui il avait d'abord destiné la main
de Marthe.
Dow Gomez. — Qu'entend-je ? ma fille pousse des cris, ma fille jure? Qu'est-
ce que cela signifie ?
Le capitaine. — Une jeune fille jurer !
Do>' Philippe, à voix basse. — Eh bien ! cruelle , vengez -vous. Voici les
deux vieillards , ils vous ont entendue , achevez de me donner la mort.
Marthe, à voix basse. — Ne dites rien. {Haut. ) Un chrétien jurer! violer
ainsi le second des commandements! Prendre en vain le nom de Dieu ! Misé-
rable étudiant, pas un mot de réplique, sortez à l'instant de cette maison, ou
prosternez-vous et baisez la terre pour expier un tel péché. Voilà donc ce dont
vous êtes capable ! Je ne puis contenir ma colère , je me sens toute brûlante ;
sortez , vous dis-je , ou bien baisez la terre.
Don Philippe. — Madame , madame , doucement , je me fâcherai à mon
tour. Il n'y a pas un si grand mal à invoquer le nom de Dieu lorsqu'on dit la
vérité.
Don Gomez, au capitaine. — Elle le gronde parce qu'elle croit qu'il a offensé
Dieu en jurant ! Vit-on jamais piété aussi parfaite !
Le capitaine. — Quel excès de scrupule !
Don Philippe. — Au reste , je vais quitter celte maison.
Marthe, le frappant. — Vous allez partir, méchant homme? C'est ainsi
que je châtie ceux qui jurent en vain.
Don Philippe. — Doucement, vous dis-je, cela devient sérieux.
Marthe, à demi-voix. — Perfide, c'est la jalousie qui me met hors de
moi.
Don Gomez. — Ma fille , calme-toi , ne t'emporte pas de la sorte.
Marthe. — Non, mon père, l'insolent a mérité la mort. Quoique je sois une
pécheresse, je ne permettrai jamais à personne de jurer en ma présence, c'est
un trop grand péché.
Le capitaine. — Elle pleure!
Don Gomez. — C'est assez , Marthe , ton zèle pieux s'est assez manifesté ;
s'il n'a juré que pour dire la vérité , il n'y a pas un si grand mal.
Don Philippe. — Certes, j*1 ne l'ai pas fait sans qu'elle m'en eût donné de
justes motifs. Vous ne connaissez pas son caractère.
Do\ Gomez. — Qu'esl-il donc arrivé .'
Don Philippe. — Je lui donnais une leçon de grammaire : elle voulait dô-
climer le mot cœlu8} cœli, avec le mol atnor, amoris; je lui représentais
qu'ils n'appartiennenl pas à la même déclinaison j elle n'en tenait i pli I li
442 TIRSO DE MOLINA.
fini par me fâcher. Vive Dieu ! lui ai-je dit , vous ne devez pas décliner ainsi
ces deux mois. Voilà ce qui l'a mise dans l'étal où vous la voyez. Je ne resterai
pas ici un moment de plus.
Marthe. — Ce qu'il dit est vrai, les choses se sont passées de la sorte.
Don Philippe. — Adieu donc , on ne traite pas ainsi les gens de bien.
Marthe. — Vous partez en effet? Allons, revenez, maître Berrio.
Don Philippe. — Non, je ne reviendrai pas. Fussiez-vous ma mère , je ne
permettrai à personne de porter la main sur moi. Adieu , vous dis-je.
Marthe. — Retenez-le, mon père.
Don Gomez. — Qu'il s'en aille, s'il veut.
Marthe. — Vous le laissez partir? Ne voyez-vous pas qu'il est en colère?
Don Gomez. — Qu'importe?
Marthe. — Que deviendra-t-il , malade comme il est? Oh ! mon Dieu ! je
pleure de pitié rien qu'en y pensant !
Don Philippe. — Laissez-moi en liberté.
Marthe. — Apaisez-le , de grâce, faites-moi cette faveur. Je ne puis sup-
porter la pensée que ce soit à cause de moi qu'il quitte la maison.
Don Gomez. — Allons, revenez, frère.
Le capitaine. — Qu'il ne soit plus question de rien.
Don Philippe. — Porter les mains sur moi, sur un licencié, sur un homme
qui a pris ses degrés , sur un clerc lonsuré !
Marthe. — Quoi ! mon frère, vous avez reçu les ordres sacrés? Pardon ,
pardon , je l'ignorais.
Don Philippe. — Je ne vous pardonnerai qu'à condition que vous me bai-
serez la main à genoux.
Marthe, s' agenouillant — Je subirai celte mortification.
Le capitaine. — Quelle humilité inouïe !
Marthe , à part. — - Ah ! ce baiser a la saveur du miel.
Nous disions tout à l'heure que don Philippe avait de puissants motifs pour
craindre d'être reconnu. En effet, Tirso, qui semble, dans cette comédie ,
avoir voulu se jouer de toutes lès convenances et braver tous les sentiments
honnêles , Tirso suppose que don Philippe a récemment donné la mort au frère
de Marthe et de Lucie, au fils de Don Gomez. Et remarquez que les deux
jeunes personnes , au moment où elles se livrent à lui , le savent parfaitement.
Don Gomez en est également informé, et il dirige un procès criminel contre ce
même homme qu'il loge à son insu dans sa maison. Les choses n'en restent pas
là. Marthe et son amant trouvent, dans le fait même qui semblerait élever
entre eux une insurmontable barrière, un moyen de faciliter leur union. Un
messager aposlé par eux vient annoncer à don Gomez que don Philippe a été
arrêté à Séville , que le procès se poursuit avec rapidité, et que , s'il désire se
donner la satisfaction d'assisler au supplice du meurtrier de son fils, il n'a
pas un moment à perdre. Le crédule don Gomez, saisi de la joie la plus vive ,
part sur-le-champ pour l'Andalousie ; mais à peine a-l-il quitté Madrid, qu'il
apprend la déception dont il vient, d'être l'objet. Il s'empresse de revenir sur
ses pas. Il n'est déjà plus temps. Marthe a mis son absence à profit pour épou-
TIRSO DE MOLINA. 443
ser le prétendu licencié , et il ne lui reste plus d'autre parti à prendre que de
pardonner, ce qu'il fait d'assez bonne grâce.
Le Tour et le Souterrain est encore un des chefs-d'œuvre de Tirso. Cette
comédie sort un peu du cercle habituel des déguisements et des intrigues plus
qu'invraisemblables sur lesquels sont fondés presque tous les drames de ce
poëte. Avec plus de vérité , de naturel et de décence , elle n'a ni moins de grâce
ni moins de piquant que les meilleures de celles dont nous avons déjà parlé ,
et il n'en est peut-être pas où l'on trouve plus de ces observations fines , de ces
traits vraiment comiques , de ces expressions pittoresques et originales , créées
avec tant de bonheur et si parfaitement appropriées au sujet, qu'on n'est pas
d'abord frappé de leur nouveauté hardie.
Une veuve encore jeune et jolie, mais pauvre , a sous sa dépendance une
sœur à peine sortie de l'enfance. Elle veut la marier à un riche vieillard qui
doit les doter l'une et l'autre. Le futur époux est attendu à Madrid, et déjà
les deux sœurs sont établies dans la maison conjugale, que sa jalouse pré-
voyance a fait en quelque sorte disposer comme un couvent. L'entrée doit en
être absolument interdite à tout étranger, et c'est seulement par un tour qu'au-
ront lieu les communications nécessaires avec le dehors. A l'aspect de ces pré-
paratifs, la jeune fille , qui s'était représenté le mariage comme un état de
liberté, recule d'effroi; ta terreur qu'elle éprouve, surmontant sa timidité
enfantine, la porte à écouter les vœux d'un amant en qui elle voit un libéra-
teur. En dépit des obstacles accumulés par la jalousie , un souterrain dont on
n'avait pas deviné l'existence leur donne un moyen facile de s'entendre et de se
rapprocher. Ils ont pourtant quelque peine à éluder la surveillance intéressée
de la veuve, qui ne veut pas laisser échapper pour sa sœur, et surtout pour
elle-même, l'occasion d'un établissement; mais cette surveillance est mise en
défaut par une heureuse circonstance. Tandis qu'avec une gravité affectée elle
prêche à sa jeune sœur la résignation aux devoirs les plus sévères du mariage,
et qu'à la plus légère apparence de regrets mondains elle l'accable du pompeux
étalage d'une rigoureuse morale, elle est loin d'éprouver elle-même l'insensi-
bilité dont elle veut lui imposer la loi. Elle a remarqué les empressements d'un
autre jeune homme qui, charmé de sa beauté, a recours à mille stratagèmes
pour pénétrer jusqu'à elle , cl bien qu'elle feigne d'abord d'en être très-irritée,
elle ne peut bien longtemps soutenir une dissimulation trop contraire à ses
sentiments réels. Il se trouve que les amants des deux sœurs sont liés d'une
intime amitié. Ils mettent en commun leurs espérances et leurs projets , et
après une longue suite d'artifices , dont l'objet est d'amener la veuve à ne pas
se montrer moins indulgente pour autrui qu'elle ne l'est pour elle, ce but est
enfin atteint. Le vieillard est congédié.
Les deux caractères de femmes sont charmants et parfaitement tracés. Sans
leur prêter, à beaucoup près, l'exaltation romanesque que leur eût donnée Lope
de Vega, Tirso s'est abstenu cette fois de nous présenter ses héroïnes sous les
traits d'un dévergondage extravagant. Non-seulement leur vertu n'a pas encore
fait naufrage, ce qu'il faut noter chez lui comme une rareté; mais jusque dans
leurs plus grandes hardiesses, elles portent une retenue, nue réserve qui leur
sont d'ailleurs prescrites par la situation dans laquelle elles se trouvent • el
fOME II. ôO
444 TIRSO DE MOLINA.
qui concourent beaucoup à l'effet dramatique. La jeune fille a encore toute la
timidité naïve de l'enfance : c'est avec beaucoup de grâce que Tirso nous la
montre hésitant d'abord devant une entreprise qui effraye son inexpérience ,
puis, lorsqu'un moment de surprise et l'effroi du sort dont elle est menacée
l'y ont enfin engagée, retrouvant aussitôt sa présence d'esprit et luttant avec
une finesse vive et malicieuse qui révèle sa véritable nature contre les difficultés
qui se présentent. Le rôle de la veuve est plus remarquable, plus approfondi ,
et on peut dire qu'il constitue le fond du sujet. C'est la lutte des calculs inté-
ressés de l'esprit contre les entraînements du coeur. Obligée par le projet qu'elle
a formé , par son état de veuvage, par les habitudes retirées, le costume mo-
nacal qui, à cette époque , en étaient l'accompagnement nécessaire , à affecter
une austérité que démentent tous ses penchants intimes, elle s'efforce vaine-
ment de tenir la balance entre ces tendances contraires; elle devient hypocrite,
non par caractère , ce qui serait odieux , mais par nécessité, par position , ce
qui est tout à fait comique et n'exclut pas la portion de sympathie qu'on est
toujours disposé à accorder aux faiblesses de l'amour. Tirso a tiré le plus heu-
reux parti de ce contraste, et il y a trouvé la matière de plusieurs scènes où
brille , avec la gaieté ingénieuse qui est le trait distinctif de son talent , une
profonde connaissance du cœur humain.
Ce sont encore de fort jolies comédies que la Jalousie guérie par la jalon
sie , la Jalouse d'elle-même , le Châtiment de la crédulité , Il n'y a pire
Sourd que celui qui ne veut pas entendre , Voilà ce qui s'appelle négo-
cier, etc. Si nous nous bornons à les citer, c'est que nous craindrions de
tomber dans la monotonie en continuant à analyser des compositions qui re-
produisent, dans des proportions diverses, il est vrai , des beautés et des dé-
fauts déjà suffisamment indiqués pour caractériser Tirso de Molina.
Dans le Prétendant aux belles plumes et aux belles paroles , Tirso, par
une exception bien rare, a traité un sujet sentimental. Deux hommes aspirent
à la main d'une même femme. L'un des deux, magnifique en paroles, prodigue
en protestations , mais profondément égoïste, n'en est pas moins préféré ; son
rival, plus simple, tendre , dévoué, prêt à tout immoler pour l'objet de son
amour, n'est payé de ses sacrifices que par des froideurs et des mépris. Cepen-
dant, après de longues épreuves , sa généreuse constance est enfin récompen-
sée. Sur ce fond assez commun , semé d'incidents romanesques et invraisem-
blables , mais qui ne manquent pas d'intérêt, Tirso a brodé quelques-uns de
ces dialogues animés, brillants, spirituels, qui donnent parfois tant de prix à
ses drames les plus médiocrement conçus.
Les Épreuves de l'Amour et de l'Amitié appartiennent au même ordre
d'idées. Tirso y a peint l'exaltation du sentiment tendre et désintéressé avec
un éclat, un charme, un entraînement, qui prouvent que si sa nature le
portait peu vers le beau idéal, il savait du moins le comprendre et même
l'exprimer.
Nous nous arrêterons un peu davantage au Convié de pierre, autrement dit
le Moqueur de Séville , non pas que cette pièce nous paraisse, tant s'en faut ,
se distinguer par un mérite [dus émiiient que les précédentes, mais parce que
c'est le premier type de tous les Festins de pierre, de tous les Don Juan qui
TIRSO DE MOLINA. 445
ont paru depuis sur les divers théâtres de l'Europe, après que Molière eut
vulgarisé la terrible et bizarre légende empruntée par Tirso à une vieille tra-
dition espagnole. On prétend que cette tradition n'est pas sans quelque fonde-
ment historique; qu'il existait , en effet, à Séville, nous ne savons trop à
quelle époque du moyen âge , un don Juan Tenorio, appartenant à une grande
famille de l'Andalousie , et tristement connu par ses désordres et ses excès de
tout genre; qu'il avait réellement tué un certain commandeur, après avoir en-
levé sa fille; que ce commandeur fut enterré dans le couvent de Saint-François
où on lui éleva un monument orné de sa statue ; enfin que les moines de ce cou-
vent, voulant mettre un terme aux débordements de don Juan, dont sans
doute, ils avaient reçu quelque outrage , l'attirèrent dans un guet-apens où il
trouva la mort, et répandirent le bruit qu'il avait été précipité dans les flammes
infernales au moment où il insultait la statue du commandeur. Quoi qu'il eu
soit de ce fait, il est certain que la comédie de Tirso , véritable légende rimée
ou l'on ne retrouve que dans un degré assez peu éminent les brillantes qualités
de ce poète, contient en germe tout le chef-d'œuvre de Molière, sauf les déve-
loppements admirables du caractère du héros , et l'incomparable scène de
M. Dimanche. Rien ne prouve mieux, pourtant, que la comparaison de ces
deux ouvrages, à quel point il est vrai que, dans la lutte qui s'établit entre
l'imitateur et son modèle, la supériorité du génie créateur peut être du côlé
du premier.
Tirso a encore composé un Amour médecin qu'on pourrait croire, d'après
son tilre, avoir été aussi imité par Molière; mais il n'existe en réalité aucun
rapport entre les deux drames, si ce n'est la parodie assez plaisante du jargon
pédantesque de la Faculté par une personne qu'un stratagème amoureux a re-
vêtue de la robe doctorale.
Nous nous sommes assez étendu sur les ouvrages de Tirso de Molina pour
qu'on puisse juger si nous avons eu tort de le ranger parmi les esprits les plus
originaux qu'ait produits l'Espagne. Les rares facultés dont il était doué, et
qui lui valurent de son temps de si grands succès, n'ont pourtant pas préservé
sa renommée de ces vicissitudes plus fréquentes dans l'histoire de la littérature
espagnole que dans aucune autre. Contemporain de Lope de Vega , irrégulier
et incorrect comme lui dans la forme de ses drames, et de plus , complètement
étranger , antipathique mémo à la délicatesse exagérée de pensées et de senti-
ments qui commençait à prévaloir sur la scène, il dut, dès le règne de Phi-
lippe IV, être jugé moins favorablement par la génération nouvelle donl le
goût raffiné jusqu'à la subtilité repoussait comme triviale et grossière la sim-
plicité relative de l'Age précédent. Plus tard, lorsque l'école française fil inva-
sion sur le théâtre espagnol , Tirso , comme Lope de Vega . disparut complète-
ment de la scène. Ses comédies étaient tombées dans l'oubli le plus absolu , et
ce n'est qu'à une époque très-rapprochée de nous qu'on s'est hasardé à remettre
en lumière quelques-unes des plus remarquables. Celte tentative a eu un plein
succès. Le public a accueilli avec enthousiasme ces charmantes compositions
où il s'est étonné de trouver, après deux siècles . tant de grâce et de fraîcheur,
et de tout l'ancien théâtre espagnol , ces comédies sont maintenant, elles
étaient du moins encore, il y a deux ou trois ans, celles qu'on jouail le
446 TIRSO DE MOLINA.
plus souvent à Madrid , celles qui y obtenaient le plus d'applaudissements.
Mais si Tirso est remonté, en Espagne, au rang élevé dont il n'aurait ja-
mais dû déchoir , si son nom y est redevenu glorieux et populaire , il a été
moins heureux de l'autre côté des Pyrénées. Il est resté presque complètement
inconnu des critiques étrangers qui ont écrit sur le drame espagnol. La plu-
part ne l'indiquent même pas, et si quelques-uns font mention de lui, c'est en
termes si concis, si vagues, si inexacts, qu'on s'aperçoit facilement qu'ils
n'ont eu sous les yeux aucune de ses pièces. Eussent-ils , d'ailleurs, essayé de
les lire , il leur aurait certainement été impossible de les apprécier et même
de les comprendre. Tirso, par la nature des sujets qu'il a traités, par le tour
de ses plaisanteries, par ses continuelles allusions à l'histoire, aux traditions,
aux usages , aux locutions familières de son pays et de son temps, est essen-
tiellement Espagnol , et Espagnol du xvne siècle. Cela est si vrai , qu'il y a,
dans ses ouvrages , beaucoup de passages vraiment inintelligibles aujourd'hui,
même à Madrid , pour quiconque n'a pas fait une étude approfondie de l'his-
toire et de la langue castillane , beaucoup d'autres qui ne peuvent être enten-
dus qu'à l'aide d'une connaissance minutieuse des localités et du caractère dis-
tinctif des populations diverses dont se compose la monarchie péninsulaire.
Ce sont là des choses qu'il est impossible d'apprendre ou de deviner hors de
l'Espagne. C'est dire assez que Tirso ne peut être vraiment senti et goûté qu'à
Madrid , et qu'à Madrid même , où pourtant il s'est opéré en sa faveur une si
forte réaction , il ne peut être complètement apprécié que par un assez petit
nombre de personnes.
De grands succès contemporains suivis d'un long oubli , une grande gloire
locale qui n"a pas retenti à l'étranger , tel a donc été le sort de Tirso. Tel a été
aussi, à des degrés différents, celui delà plupart des écrivains espagnols du
xvii« siècle. A cette communauté de fortune de tant d'esprits si diversement
doués, il faut chercher sans doute, indépendamment des causes individuelles
et secondaires , une cause première et générale. Cette cause , nous l'avons in-
diquée en parlant du changement absolu qui ne tarda pas à s'effectuer dans
les mœurs , les habitndes , le goût littéraire du pays. Si ce changement eût eu
lieu progressivement, par degrés, il eût sans doute diminué peu à peu la po-
pularité des poètes qui avaient illustré le règne de Philippe III et celui de Phi-
lippe IV; mais leurs noms, déjà consacrés par le temps, auraient survécu à
cette révolution. Il n'en fut pas ainsi. A l'éclatante lumière que répandaient
encore sous Philippe IV les lettres et les arts , et qui faisaient illusion sur les
misères d'une décadence politique et sociale déjà irrémédiable, succédèrent
en un instant les plus profondes ténèbres. Les grands siècles littéraires sont
ordinairement suivis d'une époque de critique et de philologie qui précèdent
l'entier anéantissement du goût et du savoir: l'imagination, le génie créateur,
ont disparu, mais des esprits subtils, exacts , pleins de sagacité, se consacrent
en quelque sorte à dresser l'inventaire des richesses intellectuelles amassées
dans l'âge précédent , comme pour les mettre à l'abri du grand naufrage dont
ils semblent avoir le pressentiment. C'est alors que se forment définitivement
1rs réputations et que chacun est placé au rang que lui conservera la postérité.
Cette époque intermédiaire . celle des Aristarque et des Quintilieu , a manqué
TIRSO DE MOLINA. 447
à l'Espagne. Il n'a pas été donné au génie espagnol de se recueillir en lui-même
avant d'expirer, de jouir de sa gloire , de contempler ses œuvres , de les clas-
ser , de les commenter, de préparer, pour ainsi dire, le jugement que devaient
en porter les générations futures et les peuples étrangers. La littérature cas-
tillane est morte tout entière et toute à la fois; elle a cessé d'exister le jour où
les richesses de la poésie et la puissance de l'imagination lui ont fait défaut.
Encore un coup , l'Espagne a passé sans transition d'un jour éclatant à une
nuit profonde , et lorsqu'elle a commencé , un demi-siècle plus tard, à sortir
de ce sommeil léthargique , tout était tellement changé , qu'elle avait perdu le
souvenir de son glorieux passé. Les grandes poètes dramatiques du siècle pré-
cédent , ensevelis presque au milieu de leurs triomphes , surpris par la révo-
lution qui venait de s'opérer avant d'avoir subi l'épreuve de la véritable criti-
que , avant que l'opinion eût pu se mûrir sur leur compte , étaient tout à
fait oubliés. Le texte plus ou moins défiguré d'une partie de leurscompositions,
voilà tout ce qui restait d'eux; encore les véritables auteurs d'un bon nombre
de ces drames , de quelques-uns même des plus beaux, étaient-ils ignorés ou
problématiques. Quant à leur date précise, aux circonstances dans lesquelles
ils avaient été écrits , à la manière dont on les avait accueillis, aux discussions
dont ils avaient pu être l'objet, on n'avait sur tous ces points aucune notion
positive. La même obscurité enveloppait l'existence des poètes eux-mêmes: il
en est plus d'un , à ne compter que les plus illustres et les plus dignes de l'être,
dont on ne pouvait pas même fixer à une époque seulement approximative la
naissance et la mort , dont on ne connaissait ni l'origine, ni le rang , rien en
un mot que le nom imprimé en tête de leurs ouvrages. On peut affirmer sans
exagération que l'histoire littéraire de la Grèce et de l'ancienne Rome nous est
beaucoup plus familière que ne l'était dès lors aux Espagnols celle de leur pro-
pre pays à une époque bien rapprochée pourtant, mais dont ils avaient abjuré
toutes les traditions. Encore aujourd'hui, à vrai dire, cette histoire n'existe
pas, les éléments n'en ont pas même été réunis. Aussi longtemps qu'une éru-
dition patiente et intelligente ne les aura pas rassemblés , aussi longtemps sur-
tout que des réimpressions correctes n'auront pas mis à la portée du public un
choix fait avec goût et discernement dans celle masse effrayante de drames
que contiennent ces vieilles collections confuses, informes, presque illisibles
et cependant précieuses par leur rareté , il n'est guère possible d'espérer que
cette belle littérature devienne pour l'Espagne, et surtout pour le reste de l'Eu-
rope , un objet d'études habituelles, et qu'elle obtienne des esprits capables de
l'apprécier le tribut d'une admiration complètement éclairée.
Loris de Viei.-Castei..
AVENIR
MARINE FRANÇAISE.
I. Rapport sur le matériel de la Marine, par M. le baron Tupinier,
membre du conseil d'amirauté, etc. (1).
i 1 . Etat général de la Marine et des Colonies
au 1er janvier 1840 (2).
Voici doux publications officielles qui empruntent un grand intérêt aux dé-
bats de prépondérance maritime, si fréquemment soulevés de l'autre coté du
détroit. Il est utile de s'en inspirer quand on désire apprécier sainement l'état
de nos flottes, leurs éléments, leur importance relative ; et celle élude, faite
sans passion , peut contribuer à éloigner des esprits autant les idées de jac-
tance que les impressions de découragement.
Grâce au ciel , les temps ne sont plus aux défis belliqueux. Le désir du repos
est aujourd'hui dans les âmes; le besoin de la paix est dans [es relations. S'il
y a quelque agitation à la surface, le fond est tranquille et sûr. D'une part ,
les nationalités ne se montrent plus ni aussi jalouses , ni aussi turbulentes ; de
l'autre, le commerce et l'industrie étendent leur réseau sur le globe et rendent
les ruptures plus difficiles en les rendant plus douloureuses. L'esprit de con-
quête semble s'être retiré des mœurs des peuples et des conseils des souve-
(1) In-8o, Imprimerie royale, à Paris,
(i) ln-4o, ibid.
AVENIR DE LA MARINE FRANÇAISE. 449
rains. On commence à entrevoir que la fortune d'un État ne correspond pas
toujours à l'étendue de son territoire, et qu'un développement exagéré s'expie
par de cruelles représailles. Peu à peu les dissidences s'effacent , les préjugés
capitulent, les barrières s'abaissent. On se fie moins à la force et davantage
à la modération. On ne veut ni du rôle d'opprimé , ni de celui d'oppresseur ; on
place quelque grandeur dans la justice, quelque gloire dans le respect de
toutes les situations légitimes: on ne se joue plus légèrement du sang et de la
fortune des hommes. Ce sont là de bons instincts, d'heureuses tendances, et il
faut croire à leur énergie et à leur durée, puisqu'ils résistent avec succès à
tous les embarras du moment.
Ouelle guerre pourrait-on faire aujourd'hui? Une guerre de rivalité natio-
nale? On sait ce qu'elles coûtent et ce qu'elles rapportent. Demandez à l'Angle-
terre si elle voudrait, au même prix, recommencer ses victoires de 1814 et
de 1815. Une guerre d'équilibre européen? Mais quelle est la prétention , quelle
est l'ambition qui ne reculerait pas devant l'embrasement de l'Europe, et quel-
qu'un est-il vraiment de taille à reprendre l'œuvre avortée de Napoléon? Une
guerre de principes , une croisade , soit au nom de la liberté, soil au nom du
despotisme? Le temps en est passé. Personne ne songe plus à faire faire aux
institutions leur chemin par la violence, et à mettre les baïonnettes au service
des doctrines. Enfin, une guerre d'intérêts? Dans l'état des rapports commer-
ciaux, c'est l'incident le plus à craindre, celui qui se reproduira le plus fré-
quemment. Mais, pour un différend où l'honneur n'est point engagé, une trans-
action est toujours facile. Entre les diverses solutions, il n'en est pas de plus
coûteuse qu'un appel aux armes, et avant de poursuivre une réparation par-
tielle, on calculera nécessairement si elle ne doit pas compromettre d'une ma
nière trop sérieuse les intérêts généraux. C'est une affaire de prévoyance et de
discussion. Or est-il une guerre qui puisse résister dès qu'on la discute? Il
n'en est qu'une seule, c'est ceile de la civilisation contre la barbarie. Celle-là
peut se poursuivre et s'avouer.
De cette disposition plus calme et moins inquiète des esprits , il ne faudrait
pas tirer cette conclusion , que la conscience de leur dignité sommeille chez
les peuples. Non, bien loin de là. Une offense réelle les trouverait debout, et
l'élan sérail d'autant plus vif que la cause en serait plus profonde. Une nation
qui aime la paix et qui la veut doit être toujours en mesure de prouver qu'elle
ne craint pas la guerre. II vaudrait mieux, à la rigueur, qu'elle laissât douter
de sa modération que de son courage. On ne s'attaque pas imprudemment aux
forts, à ceux qui ont fait leurs preuves; on pousse au contraire à bout et l'on
accule volontiers ceux qui ont la réputation de mollir. Ainsi, quand la fermeté
ne serait pas un devoir et une vertu , elle serait un bon calcul. Des peuples
qu'on ne saurait ni intimider ni surprendre dictent des conditions plutôt qu'ils
n'en subissent , et se font eux-mêmes leur place, librement, dignement, sans
qu'on en marchande les termes. C'est surtout dans ce sens que l'entretien de
grandes forces militaires est l'une des plus utiles dépenses que puisse faire un
pays. Les armées modernes justifient et réalisent l'axiome antique. En répon-
dant à loules les éventualités guerrières, elles assurent le repos du monde;
elles contiennent toutes les ambitions cl toutes les violences. Leur puissance.
450 AVENIR I>E LA MARINE FRANÇAISE.
avant fout préventive , est une garantie pour les intérêts , qui comptent moins
sur ce qu'elles pourraient faire que sur ce qu'elles empêchent et conjurent. Des
économistes enclins aux réformes se sont quelquefois demandé ce que produi-
sait une armée. Une armée produit la sécurité , celte source de toutes les autres
richesses. Est-ce donc lu un rapport qui soit à dédaigner?
Nous tenions à exprimer ces idées avant d'entrer dans l'examen comparatif
qui va nous occuper 5 elles serviront à en éclairer l'intention , à en préciser les
tendances. Ainsi préparée , l'étude de nos ressources militaires se dégage de ce
qu'elle peut avoir d'irritant , elle ne ressemble plus à un dénombrement avant
la bataille. L'alliance anglaise nous est précieuse comme instrument de civili-
sation, comme garantie de la paix du monde. Nous n'ignorons rien de ce qui
se dit contre cette alliance : elle n'est utile qu'à titre onéreux, elle vend ce
qu'on croit qu'elle donne; elle est hautaine , inégale , capricieuse, elle a tou-
jours l'air de vouloir traiter de serf à maître. Il y a du vrai dans ces reproches,
quoicpi'on les ait fort exagérés; il faudrait s'en préoccuper, si ces divers
symptômes tenaient à des causes profondes. Mais, quand on observe froide-
ment les faits, on s'assure que les pointes de révolte de l'orgueil britannique
vis-à-vis de la France n'ont rien de vraiment sérieux. On lient à nous plus
qu'on ne le dit ; on nous respecte plus qu'on ne l'avoue. Ce sentiment va même
si loin , que l'on s'en effraye et qu'on cherche à le tromper par des colères
feintes. Les vieux partis anglais ne peuvent pas se résigner à l'idée que toute
animosité s'éteigne, et ils soulèvent, en y mêlant le nom de la France, des
querelles insensées dans lesquelles on aurait tort de voir autre chose que des
inspirations de tactique. A ces causes politiques se joignent aussi des suscep-
tibilités commerciales. L'Angleterre est dans la position d'un malade qui s'en
prend volontiers à ce qui l'entoure de ce qu'il ressent et de ce qu'il souffre. Son
organisation civile est un non-sens à côté de ses développements industriels,
et ce défaut d'équilibre réagit à son insu sur son humeur, sur sa raison , sur
sa justice. En s'emparant des besoins du globe, en les excitant outre mesure
afin de présider à leur satisfaction, elle a un instant trompé et détourné l'acti-
vité nationale , mais elle a créé en revanche dans son propre foyer des besoins
nouveaux qui tôt ou tard se montreront implacables. Aujourd'hui , quoique
son rayon de débouchés soit immense , l'Angleterre n'en peut rien sacrifier
sans angoisse et sans douleur. C'est l'histoire de tous les excès : ils modifient
la vie normale à tel point, qu'on ne saurait y renoncer impunément. De là nais-
sent ces plaintes qui ne vont jamais jusqu'à une rupture, cette conduite à la
fois passionnée et prudente , ce bruit à propos de griefs imaginaires qui tombe
devant le besoin de maintenir un travail organisé par la paix et pour la paix.
Tel est le caractère général des récriminations qui nous arrivent de l'autre
côté de la Manche. Quant aux déclamations et aux colères des partis, elles
n'engagent qu'eux-mêmes.
Le bill récemment voté dans le parlement anglais , pour une augmentation
de l'étal naval , a surtout fait éclater cette disposition des esprits. Dans le cours
des débats, on a tout plaidé, excepté le vrai. Les chiffres n'ont été qu'une
fiction dérisoire, variable au gré des passions de chaque orateur. D'une part,
on a dit que l'Angleterre marchait à sa décadence navale; de l'autre, on a
AVENIR DE LA MARINE FRANÇAISE. 451
affirmé que sa seule marine balançait les marines réunies du globe. Contradic-
tions flagrantes, accusations puériles, rien n'a été ménagé, et le cabinet lui-
même n'a pas craint de descendre dans ces thèses de convention , souvent au
mépris des faits. Dans l'appréciation comparée des forces de la France et de
l'Angleterre, nous allons rétablir la sincérité de la statistique, un peu com-
promise par celte discussion. Pour l'état de nos flottes, l'excellent travail de
M. le baron Tupinier et la publication officielle du gouvernement seront nos
guides, et l'on n'en saurait choisir de plus sûrs. Pour les flottes anglaises,
Y Annuaire naval et Y United service journal nous fourniront des documents
qui se contrôleront et se compléteront les uns les autres. Ainsi on échappera
aux données systématiques pour rentrer dans la réalité.
Les deux lois qui dominent aujourd'hui notre organisation navale sont de
dates récentes. L'une, concernant le matériel, est de 1857; l'autre, concer-
nant le personnel, est de 1839. Toutes les deux n'ont fait que modifier et
coordonner les lois ou ordonnances antérieures de 1824, 1831 et 18-36. La loi
qui règle le matériel fixe nos forces de mer en temps de paix à 40 vaisseaux,
50 frégates, et 220 bâtiments de moindre dimension. Sur les 40 vaisseaux et
50 frégates, 20 vaisseaux et 25 frégates doivent être entretenus à flot, tandis
qu'un nombre égal demeure sur les chantiers , avancé aux 22 24e. En excédant
de cet état naval , une réserve de 13 vaisseaux et de 15 frégates doit être mé-
nagée et maintenue aux 10 24e d'avancement. Toute celte flotte est destinée à
porter une artillerie du calibre uniforme de 30. Les vaisseaux sont de quatre
rangs, 120, 100, 90 et 80 canons; les frégates de trois rangs , 60. 50 et 40 ca-
nons; les bâtiments inférieurs suivent des proportions analogues. La loi qui
règle le personnel fixe le cadre de l'armée navale de la manière suivante :
3 amiraux, 10 vice-amiraux, 20 conlre-amiraux , 30 capitaines de première
classe, 50 de seconde classe, 53 capitaines de corvette de première classe,
107 de seconde, 100 lieutenants de vaisseau de première classe, 400 de seconde ,
600 enseignes de vaisseau , 200 élèves de première classe, et un nombre d'é-
lèves de seconde classe qui devra être déterminé chaque année par une ordon-
nance du roi. Quant aux équipages, les lois de recrutement et d'inscription
maritime qui régissent la malière n'ont pas été depuis longtemps l'objet de mo-
difications sérieuses.
Les faits ne sont pas encore complètement en harmonie avec la législation ,
mais chaque jour ils tendent à s'en rapprocher. On compte aujourd'hui à la
mer 21 vaisseaux de ligne, dont 14 armés, 4 en disponibilité et 3 désarmés (1).
(1) Voici leurs noms, leur force et leur âge :
Montebello (1812), Océan (1818), Souverain (1819), tous les trois de 120 canons. —
Hercule (1833), de 100 canons. — léna (1852), Inflexible (1839), Suffren (1829) , de
90 canons. — Diadème (1829), Santi-Petri (1820), Jupiter 1831 , V|>tunc(18l8), Al-
gésiras (1824), de 86 canons. — Trident (1820), Généreux (1831 1, Uger (1815), Triton
(1823), Marengo (1822) , Ville de Marseille (1825), Scipion 1 1823), Couronne (1824 .
Nestor (1823), de 80 canons. — Les trois vaisseaux désarmés sont la Couronne, le
Nestor et l'Algésiras,
Ainsi , durant la restauration . <>n a lancé 17 vaisseaux , plus lp Majestueux . que l'on
432 AVENIR DE LA MARINE FRANÇAISE.
Leur force totale s'élève à 1,794 canons. Sur les chantiers figurent 25 vais-
seaux de ligne , parmi lesquels 12 seulement sont avancés aux 22/24e; l'en-
semble de ces vaisseaux comporte 2,490 canons (1). Quant aux frégates, tant
du nouveau que de l'ancien modèle, leur nombre total à la mer est de 54 :
1 1 armées en guerre, 2 armées en flûte, 21 désarmées, en tout 1,594 canons (2).
Les chantiers en offrent 18 formant un ensemble de 1,110 canons, mais sur
lesquelles une dizaine seulement sont arrivées aux 22/24e (5). Les bâtiments
inférieurs restent également en dessous du nombre fixé par l'ordonnance
de 1837. En tout comptant, corvettes de guerre, corvettes-avisos, bricks, bricks-
avisos, bricks canonnières, goélettes, cutters , lougres, bâtiments de flottille,
corvettes et gabarres de charge , on n'arrive pas au chiffre de 200. Reste la
marine à vapeur, qui est appelée à jouer de nos jours un rôle dont l'importance
est plutôt pressentie que déterminée. Elle compte à la mer 59 bâtiments, dont
3 de 220 chevaux, 20 de 1G0 chevaux, G au-dessous de 150 chevaux, enfin
10 paquebots-poste de 1G0 chevaux employés au transport des correspondances
du Levant, mais propres au besoin à un service de guerre (4). L'ensemble de
ce matériel représente une force du 6.050 chevaux. En construction, on n'a
guère que 7 bâtiments d'une force totale de 1 ,980 chevaux , 2 de 450 , 1 de 320 ,
2 de 220, 2 de 160 (5). Les bâtiments de 160 chevaux sont uniformes j ils ont
démolit] l'Austerlitz, le Wagram, le Duquesne , le Magnifique, qui ne figurent plus
sur les états officiels de la marine ; le Trocadero, qu'un incendie a détruit ; le Superbe,
qui s'est perdu dans le Levant; en tout 24 vaisseaux. Depuis 1850, on n'en a lancé
que 4, et on en a perdu 2.
(1) Friedland , Ville de Paris , Louis XIV, Valmy, de 120 canons. — Fleurus, Tage,
Navarin, Henri IV, Eylau, Austerlitz . Jemmapes , Annibal , Duguay-Trouin, Ulm , Tu-
renne, Wagram , de 100 canons. — Tilsitt, Breslau, Bayard , Donawerth, Duguesclin,
Fontenoy, Hector, Sceptre , Castiglione , de 90 canons. — Total 25.
(2) Armées : Belle-Poule , de 60 canons. — Minerve, de 58 canons. — Amazone,
Atalante, Artéraise, Andromède, Gloire , de 52 canons. — Hermione, Tliétis, Armide,
Magicienne , de 46 canons. — Junon et Médée , armées en flûtes. — Désarmées : Iphi -
génie, Indépendante, Melpomène, bidon, Uranie, de 60 canons. — Guerrière, Pallas,
de 58 canons. — Sirène, Néréide, de 52 canons. — Cléopàtre, Danaé, Reine-Blanche,
de 50 canons. — Flore , Bellone , Aurore , Victoire , Proserpine , Astrée , de 46 canons.
— Africaine , de 40 canons. — Total 54.
(3) Surveillante, Renommée, Andromaque, Sémillante, Forte, Persévérante, Ven-
geance, Entreprenante, Sémiramis, Duchesse d'Orléans, de 60 canons. — Poursuivante,
Virginie, Némésis, Zénobie, Alccslc , Pandore, Sibylle, de 50 canons. — Pénélope,
Héliopolis, Chaste, Jeanne d'Arc, de 40 canons. — Total 18.
(4) Caméléon, Lavoisier, Vélocc, de la force de 220 chevaux. — Sphinx, Crocodile,
l' ni ton , Chimère, Styx , Météore, Vautour, Phare, Achéron , Papin, Cerbère, Tar-
tare , Etna, Cocyte , Phaéton , Ardent, Tonnerre, Euphrale, Grégeois, Grondeur, de
160 chev. — Ramscs, de 150 chev. — Castor, de 120 chev. — Brasier et Flambeau ,
de 100 chev. — Coursier et Erèbe, de 60 chev. — Plus 10 paquebots de 160 chevaux.
appartenant à l'administration des postes. — Total 39.
'■'>) Asmodée , Gomère , de 450 chevaux. — Infernal , de 320 chevaux. — Gassendi ,
Plulon , de 220 chevaux. — Brandon , Ton arc , de 160 chev, — Total 7.
AVENIR DE LA MARINE FRANÇAISE. 455
été construits d'après les dessins venus d'Angleterre et sur le modèle du Sphinx.
Les autres ont été l'objet de tâtonnements qui n'ont pas tous été heureux.
Le personnel appelé à monter cette imposante flotte se compose d'éléments
variables et qu'il est difficile d'apprécier. L'inscription maritime et ce que l'on
nomme le régime des classes en forment la base. En dehors du recrutement
ordinaire, l'État a le droit, dans un besoin urgent, de réclamer pour sonservice
tous les marins valides qui figurent sur les rôles des bâtiments de commerce.
Tantôt ces engagements sont volontaires, tantôt ils sont forcés ; mais la marine
militaire n'use de ce dernier moyen qu'avec une grande réserve, et elle y ap-
porte des ménagements qui éloignent toute idée de comparaison avec la presse
des matelots usitée en Angleterre. D'après les calculs de M. le baron Tupinier,
l'armement complet de 40 vaisseaux et de 50 frégates exigerait 58,000 hommes,
plus 12 à 15,000 hommes pour le service des bâtiments légers. On pourrait de-
mander ces 70,000 marins, jusqu'à la concurrence de 58,000, aux équipages
de ligne et aux équipages du commerce, à la grande navigation et au cabotage ;
le surplus se trouverait aisément dans les 7,000 hommes de recrutement qui
se renouvellent par septième chaque année. Du reste, cet armement complet
ne serailjamais simultané, et 00,000 marins pourraient suffire à toutes les pré-
visions et à toutes les éventualités de guerre. Pour le moment, nous n'en
sommes pas là. Malgré le déploiement imprévu et inaccoutumé qu'ont exigé
les affaires d'Orient, 18,000 hommes de l'inscription maritime et 7,000 hommes
du recrutement répondent aux besoins du service. Nous craignons même , et
nous insisterons plus tard sur ce point , que ce ne soit là notre côté faible, et
que les ressources de notre personnel ne soient pas à la hauteur d'un matériel
imposant. Le commerce français ne forme guère plus de 27,000 marins, dont
il faudrait destiner une part, et la meilleure, à l'armement des corsaires. Quant
.ni reste, il nécessiterait un triage qui le réduirait au moins d'une bonne moi-
tié, et dans ce cas nous ne voyons pas comment on pourrait remonter au
chiffre que fixe M. le baron Tupinier pour le déploiment complet de toutes nos
forces (1).
Voyons maintenant où en est l'Angleterre sur ces divers points. Si l'on se
liait aux chiffres officiels pour le matériel naval et l'état de la flotte , la dispro-
portion entre elle et nous serait effrayante. Depuis longtemps on s'habitue,
chez nos voisins, à faire figurer en ligne de compte une foule de bâtiments
qui, par leur âge ou par d'autres motifs, sont devenus complètement impro-
pres au service. De là l'erreur dans laquelle sont tombés beaucoup de slalisli
i iens. Ainsi M. Balbi n'accorde pas aux Anglais moins de 105 vaisseaux de
ligue et de 117 frégates. Quoique plus réservé, VAbrègè de Malte-Brun porle
encore ce chiffre à 111 vaisseaux et 104 fr égales. S'il en était ainsi, la France
(1) D'après les calculs de M. Tupinier, la valeur totale de noire armement naval,
. m !• conditions de l'ordonnance de isr>7, doit s'élever à 339,829,000 francs. Le
matériel en magasin • 1,468,000, en 1857. ce qui constitue uni' différence
en moins de 41,361,000. Divers crédits ont depuis contribuée niveler cette situation.
L'allocation portée au budget de 1840 pour les différents icrvicesde la marina mont<
.i 73,015,800 fr
454 AVENIR DE LA MARINE FRANÇAISE.
n'aurait plus qu'à désarmer et à confesser son impuissance. Jamais sa marine
ne pourra se mettre sur un pied pareil : on y épuiserait sans fruit les ressources
nationales ; mais celte flotte anglaise , si formidable par le nombre, cet état
naval exorbitant, n'existent guère que sur le papier. Ce qui en constitue l'élé-
ment principal , ce sont de vieux vaisseaux invalides qui datent des premières
années de ce siècle, des prises faites sur nos escadres , des trophées d'Aboukir
et de Trafalgar, hochets désormais impuissants de la vanité nationale. Image
exacte du parti qui s'en va, ces vaisseaux n'ont de valeur que par leurs souve-
nirs et ne sont respectés que comme des reliques d'archéologie navale. Cette
conservation serait légitime s'il n'en résultait un inconvénient. Confiante dans
ce matériel immense qui se perpétuait sur les annuaires et dans les statistiques,
l'Angleterre a peu construit, peu lancé de vaisseaux depuis 1815. Les méthodes
d'équipement et d'armement sont restées stationnaires chez elle ; elle n'a pas
suivi la France et les États-Unis sur le terrain des essais et des innovations.
Aussi les bâtiments neufs sont-ils rares dans la flotte anglaise, et ses plus
beaux échantillons sont-ils encore sur le chantier. D'après les documents les
plus exacts, il ne semble pas que la Grande-Bretagne ait maintenant plus de
22 vaisseaux de ligne armés, formant un ensemble de 1728 canons (1). Le
nombre des vaisseaux en construction est de 17 d'une force totale de
1528 canons (2). Les frégates et corvettes armées vont à 25 et portent 694 ca-
nons; on n'en compte guère plus de 9 en construction (3). Quant aux bâtiments
à vapeur, 16 seulement font leur service 5 8 sont sur les chantiers (2). Mainte-
nant, à ces divers nombres qui constituent la partie active du matériel, il fau-
drait ajouter les vaisseaux de ligne , frégates et corvettes désarmées , dont la
quantité est beaucoup plus facile à établir que l'état réel. 61 vaisseaux ,
82 frégates , 259 corvettes ou bricks conservent encore un droit d'asile sur les
registres de l'amirauté, mais combien en est-il, parmi ces bâtiments, qui soient
en mesure de prendre la mer? C'est ce qu'aucun document ne précise. L'ami-
(1) Britannia, Howe, de 120 canons. — Imprenable , Princesse Charlotte, de 104.
— Rodnev, de 92. — Asia, Powerfull, Ganges, de 84. — Vanguard , Bellerophonj
de 80. — Donegal , de 78. — Revenge , de 76. — Implacable, de 74. — Belle-lsle,
Bembow, Blenhcim, Edinburg , Hastings, Wellesley, Melville, Pembroek , Minden ,
de 72. — Total 22.
(2) Trafalgar, Victoria, Saint-George, de 120 canons. — Aigiers, de 110. — Lon-
don, Aboukir, Albion, de 90. — Centurion, Collingwood, Colossus, Goliath , Majcstic,
Mars, Superb, de 80. — Hindostan, de 78. — Cumberland , Boscawen , de 70. —
Total 17.
(3) Armées : Winchester, Président, de 50 canons.— Druid, Stag, de 44. — Blonde,
Seringapatnam , de 42. — Inconstant , Pique, Castor, Cleopatra , de 36. — Carysford,
Acléon , Alligator, Andromache , Calliope , Convvay, Crocodile, Herald , North Star,
Samarang , Talbot , Tj ne , Vestal , Volage , Curaçoa , de 26. — En construction : Wor-
cester, Chicliester, Alexander, de 50. — Amphion , Active, Chesapeakc, Constance,
Flora, Sibylle, de 36.
(4) Armés : Cyclops, Firebrand , Flamer, Gorgon, Spittfirc , Stromboli , Vcsuvius,
Medea, Phœnix,' Salamander, Lucifer, Médusa, Merlin, Meteor, Shearwater, Urgent.
— En construction \lccto, Vrtlent, Power, Lizard, Locust, Médina, Polyphemug.
AVENIR DE LA MARINE FRANÇAISE. 455
rauté a trouvé plus économique de vivre sur sa réputation incontestée de su-
périorité maritime que de l'exagérer au prix de nouveaux sacrifices. Sans
doute, dans un cas pressant, une portion de cette flotte pourrait être restaurée,
rajeunie et utilisée, mais il y a un décompte à faire , et rien n'en fournit les
éléments (1). Restons convaincus toutefois que le génie anglais ne serait pris
au dépourvu par aucun besoin et ne resterait au-dessous d'aucune situation.
Pour le personnel, âme de tout service, l'Angleterre retrouve son importance.
Notre cadre d'officiers , fixé par l'ordonnance de 1859 à 1,700 titulaires en-
viron, n'a pas encore atteint ce chiffre. Au lieu de 200 élèves de première classe,
il n'en existe que 50 ; les élèves de deuxième classe ne montent pas à 150. C'est
donc sur un personnel de 1,500 officiers que roule le commandement de nos
flottes. L'Angleterre en compte 6,220. Nous avons 55 amiraux , vice-amiraux
ou contre-amiraux, elle en a 160 , et ainsi du reste. Il est vrai que dans l'état-
major anglais , comme parmi les vaisseaux dont on parlait tout à l'heure , se
rencontrent beaucoup de vieux serviteurs et de glorieux vétérans , complète-
ment retirés du service. La moitié des cadres se trouve dans cette catégorie ,
qui est ainsi une charge pour l'Etat sans pouvoir lui devenir d'aucun se-
cours (2). Cependant, celte élimination faite, il reste encore à l'Angleterre
5,000 officiers d'élite qui suffisent pour tous les besoins ordinaires et extra-
ordinaires. Si l'on y joint les 24,165 matelols, les 9,000 soldats de marine et
les 2,000 mousses ou pilotins qui, d'après les états présentés au parlement par
M. O'Farral, composent aujourd'hui l'effectif des équipages, ou arrive au
chiffre de 58,000 hommes pour l'Angleterre contre celui de 25,000 hommes
pour la France.
Telle est la véritable situation. L'énorme disproportion du matériel, entre
les deux puissances , est plus fictive que réelle ; celle du personnel a une tout
autre gravité. On construit promptement des vaisseaux, on n'improvise pas des
marins. Certes , jamais, à aucune époque, le personnel de nos flottes ne se re-
commanda par des qualités plus solides, par une inslruclion plus profonde,
par un courage plus réfléchi. La France peut s'en enorgueillir à bon droit.
Mais ne nous aveuglons point : la qualité , dans une guerre , n'a jamais sup-
pléé le nombre. Une marine militaire , pour être vraiment forte , a besoin de
s'appuyer sur une vigoureuse marine marchande. C'est là sa pépinière , son
école préparatoire. Tout s'enchaîne dans la vie des nations, et les instruments
de leur richesse sont aussi les instruments de leur force. On a tout fait en An-
gleterre, on n'a rien fait en France pour se ménager celle ressource auxiliaire.
L'Angleterre comprend que les développements de son commerce concourent
à la grandeur de sa politique; la France est sollicitée par d'autres intérêts a
ne placer ses intérêts commerciaux et maritimes qu'en seconde ligne. Qu'en
(1) VUnited service Journal porte la valeur totale du matériel naval île l'Angleterre
à 40 millions livres sterl., chiffre qui nous parait exagéré, l'an-, le IukI ;. i .le lsîit.
présenté par M. Charles Wood, et soutenu par M. O'Farral , les divers services de la
marine figurent pour une allocation « I « r 659,051 liv. sterl. I 11,476,375 fr.).
(2j En retraite ou à la demi :old< , l Angleterre <-(inii>i<: 1,065 capitaipes, 877 com-
mandants, 819 lieutenants, ~><»o maîtres , 310 quartiers-maîtres, Total 3,371.
456 AVENIR DE LA MARINE FRANÇAISE.
résulte-l-il ? Pour recruter ses armées navales, l'Angleterre peut puiser à
pleines mains dans une réserve de cent soixante mille matelots formés par la
marine marchande , tandis que la France , réduite à exercer ce droit vis-à-vis
de trente-cinq mille hommes de l'inscription maritime, ne peut rien demander
au commerce sans le froisser et sans l'épuiser. Durant l'été dernier, le Moii-
îebello demeura enchaîné cinq semaines dans la rade de Toulon, faute d'un
équipage suffisant, et pour le compléter il fallut opérer des enrôlements for-
cés dans tous les ports du littoral. C'est dans ce fait décisif que réside la supé-
riorité de l'Angleterre. Son pavillon couvre sur les mers une navigation de
trois millions de tonneaux; le nôtre n'en protège que six cent mille, chiffre
stationnaire depuis douze ans. Le commerce anglais fait chaque jour de nou-
velles conquètee ; le nôtre va s'appauvrissant , et les tendances d'un vicieux
système fiscal ne sont pas la moindre cause de cette décadence.
Point de fausses craintes, mais aussi point de fol espoir. Les forces navales
des deux États se balancent, mais il y a inégalité dans les ressources particu-
lières qui les alimentent. Cette situation exclut à la fois les pensées de décou-
ragement et les illusions de l'amour-propre; elle démasque ce qu il y a de
perfide au fond des attaques du lorysme anglais, qui n'exagère notre déve-
loppement maritime que pour soulever à son occasion des animosités jalouses.
Maintenant y a-t-il quelque initiative à prendre pour élargir les bases du re-
crutement naval et assurer à l'avenir d'imposantes réserves d'hommes ? Y a-l-il
quelque chose à faire pour doter la France de cette population amphibie qui
est l'orgueil et le nerf de l'Angleterre ? Voilà quels sont les points intacts
du débat, dégagé des passions qui l'envenimaient. Mais ici se présente un autre
côté de la question.
Une nation, si grande qu'elle soit , n'élève pas à la même hauteur la mani-
festation de ses deux forces militaires. Elle ne peut pas impunément viser à
une double prépondérance, continentale et maritime. L'Angleterre semble avoir
résumé ses prétentions dans l'empire des mers; elle a cherché , au prix des
plus grands sacrifices, à s'y assurer la suprématie. Dans tous les temps , sur
tous les points , ses efforts ont été dirigés de ce côté. Aussi l'organisation de
de ses troupes de terre a-t-elle dû s'en ressentir. Son armée, dont l'effectif en
Europe ne s'élève guère au-dessus de soixante mille combattants, est tout au
plus une milice de surveillance et de police intérieure. La tactique et l'instruc-
tion y sont très arriérées, l'esprit de corps y manque, la discipline y est eue i ■
celle du bâton. En agissant de la sorte, l'Angleterre a eu la conscience du rôle
qu'elle est appelée à jouer. Sa topographie insulaire paraissait si bien la dé-
fendre contre les entreprises continentales, qu'elle a dû placer dans ses
flottes ses plus importants moyens d'attaque et de défense ; elle a cru qu'elle
pouvait porter ses vastes ressources sur un point sans se découvrir sur les
autres.
La France n'a ni les avantages ni les inconvénients de celle assiette e
liomielle. La place qu'elle occupe sur le continent lui affecte une destination
dont elle n'a jamais décliné ni les devoirs ni les périls. L'histoire de L'Europe
est désormais inséparable des grandeurs militaires de noire pairie , 1 1 r n-
slinctde la grande guerre s'esl transmis dans nos familles comme un glorieux
AVENIR DE LA MARINE FRANÇAISE. 457
héritage. C'est là l'honneur du pays , ce sera son litre dans les siècles ; les
autres expressions de sa force pâliront nécessairement devant celle-là. Faut-il
maintenant imprimer à cette tendance un caractère exclusif et , se concen-
trant dans une prépondérance continentale, déserter toute prétention à un
établissement maritime? Personne n'oserait sérieusement donner ce conseil.
Un peuple ne peut pas diviser son action, scinder son influence , enchaîner
systématiquement les modes de manifestation de ses facultés. Tout empire ne
vit que par un commerce étendu, tout commerce, pour devenir florissant,
pour échapper au bon plaisir du voisin , nécessite une imposante protection
armée. De là une marine militaire , et aussi le désir de l'élever au niveau des
autres marines. Convient-il alors de céder à ce sentiment et d'aspirer à la fois
au sceptre de la terre et des mers? On rencontre à cela d'autres obstacles.
D'abord il est impossible que l'un des rôles ne nuise pas à l'autre et que d'é-
normes sacrifices d'argent ne soient pas la conséquence de tous les deux ; en-
suite il faut éviter par-dessus tout d'épuiser la sève d'un pays dans les soins
de sa défense, et de tendre ses ressorts les plus énergiques vers un but stérile
de supériorité militaire. Ainsi îa Fiance roulerait dans ce dilemme impérieux
de ne pouvoir se passer d'une marine considérable et de ne pouvoir la main-
tenir sans douleur; elle serait condamnée peut-être au rôle de dupe qu'elle a
joué de 1790 à 1815 , et qui se réduit à ceci : construire des vaisseaux pour
que l'Angleterre les confisque, supporter les charges d'un armement qui doit ,
à un moment donné et après une résistance glorieuse, tomber entre les mains
de l'ennemi. Comment échapper à cette douloureuse alternative? comment
éloigner le retour de ce qui s'est vu sous l'empire, le contraste d'une gloire
exorbitante sur terre et d'une impuissance radicale sur les mers? Est-il qui I-
que remède à cela ? Nous ne savons ; mais, s'il en existe un, il est dans le cœur
même des choses. Le théâtre des guerres maritimes ne nous est pas favorable :
que ne le déplace-t-on ? La séparation de nos forces de terre et de mer nous
est funeste : que n'essaye-t-on de les identifier?
On ne se préoccupe pas assez, en France, des modifications profondes
que la vapeur est destinée à imprimer à toutes les relations humaines.
elle a déjà bouleversé la constitution de l'industrie ; avant qu'il soit peu.
elle aura transformé les combinaisons de l'art de la guerre. L'une de ses
premières victimes sera nécessairement la voile, cet agent imparfait et capri-
cieux de la navigation actuelle. La révolution est flagrante, inévitable. La
voile se sent vaincue 3 elle oppose à peine, comme dernier obstacle, la
raison d'économie, tandis que la vapeur dompte les fleuves, accapare le service
des côtes et s'empare victorieusement du globe. Le principe esl triomphant]
il ne reste plus qu'à en dégager les applications. Or, pour qui a la moindre
expérience des guerres maritimes, il esl évident que leur plus grande compli-
cation naît de l'usage de la voile. Cette mâture menacée par la tempête ou par
les projectiles ennemis, ces toiles qui obéissent à des vents indociles, ce gr< e-
ment lourd eteonfus, ce réseau aérien dont un boulet compromet 1 harmonie,
tout cel ensemble constitue moins une force qu'un embarras, et nécessite un
personnel qui s'annule dans un rôle purement passif. Que les vaisseaux s'ap-
proprient un moteur moins précaire , plus sur. moins chargé d'accessoires, 1 1
458 AVENIR DE LA MARINE FRANÇAISE.
à l'instant même tous ces hommes , perdus pour la bataille , se retrouvent et
s'utilisent. Il ne reste à bord que des artilleurs et des fusiliers. L'écouvillon ou
le mousquet sont dans toutes les mains. Plus de ces accidents subits qui chan-
gent l'aspect d'un combat et qui composent l'imprévu de la tactique navale.
La guerre devient sur les océans beaucoup plus simple qu'en terre ferme. On
va vers l'ennemi ou bien on l'évite ; on s'aborde quand on le veut, et à peu
près comme l'on veut. Le courage et les canons font le reste. Ce qu'on y a ga-
gné, c'est une économie d'hommes, car tous sont à bord pour la guerre et
non pour la manœuvre , et par suite un avantage évident pour la nation , qui
compte plutôt sur la qualité que sur le nombre. L'appauvrissement de l'in-
scription maritime trouve là son correctif.
Cette thèse du renouvellement complet de la science et de la tactique na-
vales nous conduirait trop loin. Il suffit qu'elle s'agite dans la tète des hommes
compétents , d'où tôt ou tard , elle sortira complètement armée. La difficulté
de défendre convenablement les parties vulnérables d'un vaisseau à vapeur, la
machine et les roues, est un obstacle dont se jouera l'esprit humain. Les rou-
tines, les habitudes, seront plus opiniâtres, mais elles céderont devant la gran-
deur et l'énergie des résultats. La guerre n'a pas encore vu la vapeur à
l'œuvre : il est probable que ce merveilleux agent ne s'y montrera pas infé-
rieur à lui-même, et qu'il nous y ménage de nouvelles surprises. Le sentiment
de ce fait existe déjà dans la conscience de l'Angleterre , qui parait le craindre
tout en lui cédant. Le Devonport Telegraph parlait dernièrement de la trans-
formation d'un vaisseau de ligne en vaisseau à vapeur, et le paquebot Gor-
gon, qui fait le service du Levant, peut, avec ses canons-Paixhans du calibre
anglais de 120, passer pour l'un de ces essais qui se font sourdement et à notre
insu. Dans cette voie, l'Angleterre rencontre aussi son commerce qui s'iden-
tifie toujours avec les intérêts généraux du pays , et qui rend en ressources ce
qu'on lui accorde en protection. Le commerce anglais , aidé du concours de
l'État, a frayé la voie à la navigation transatlantique. En 1841 , il aura, sur
les diverses lignes de l'Océan, 34 bâtiments à vapeur d'une force de 15,438
chevaux , et qui peuvent être regardés , à cause de leurs dimensions , comme
autant de navires de guerre (1). Si donc on voulait développer ce côté delà
(1) Ces paquebots se distribuent ainsi qu'il suit : — 4 appartenant à la compagnie
Clunard , de 420 chevaux de force chaque, desservant la ligne de Liverpool à Halifax,
avec une subvention de un million et demi ; — 20 appartenant à la grande compagnie
des banquiers , sur lesquels 2 de 300 chevaux, allant de Glasgow à Boston, 13 de
400 chevaux, desservant la ligne de Falmouth ou Southampton à l'Amérique centrale,
la Havane , le Mexique , la Nouvelle-Orléans et la Jamaïque ; — 5 à 500 ch. , allant de
Londres à Alexandrie et de Londres aux Indes orientales, le tout avec une subvention
annuelle de 6 millions. — Les autres sleam-slùps sont : Grcat-Westcrn (450 chev.),
British-Queen (500 chev.), Liverpool (460 chev.), New-York (600 chev.), United-King-
dom (600 ch.), Président (600 ch.), Company of New -\ ork , paquebot en fer (700 ch.),
il' 'pntra , à la compagnie des Indes (400 ch.), Queen of the East , Vernon (220 ch.),
Victoria (500 chev.).
Outre ces gros bâtiments , l'Angleterre compte 500 paquebot» de petite dimension
AVENIR DE LA MARINE FRANÇAISE. 459
question, les faits ne manqueraient pas plus que les arguments; mais notre vue
est ailleurs.
Si l'on modifie la science navale, il faut se garder de retomber dans les
erreurs du passé. Pour tout homme de sens , n'est-ce pas un douloureux spec-
tacle que celui de ces vaisseaux et de ces frégates qui ont pourri dans nos
ports et sur nos chantiers, sans avoir vu seulement la mer, sans avoir rendu
le moindre service? Au bout de vingt-cinq ans et même moins, un bâtiment est
perdu; il esta fondre ou à refaire (1). La coque du Friedland, qui vient
d'être lancé à Cherbourg ,a été renouvelée trois fois : ce vaisseau seul nous
coûte déjà 3 millions. On ne peut pas évaluer à moins de 200 millions le total
de ce matériel sans cesse dépérissant, sans cesse renouvelé. Jamais la fable du
tonneau des Danaïdes ne trouva une application plus vraie. Dans l'état des ha-
bitudes et des traditions, ce sacrifice est nécessaire, nous le savons; il est
compris au nombre de ceux que la France fait à sa grandeur et à son repos.
Mais doit-il être éternel? Voilà ce qu'il est permis de se demander. Allons plus
loin. L'idéal de la tactique navale a été jusqu'ici de s'élancer en mer, tantôt par
escadres, tantôt par vaisseaux détachés , et d'y chercher l'ennemi. Ces rencon-
tres sont glorieuses , brillantes , pleines d'émotions . mais elles sont rarement
concluantes dans les hostilités de puissance à puissance. Elles ont plus de re-
tentissement par les douleurs qu'elles causent , que par les dénoûments qu'elles
amènent. Un combat sur mer provoque rarement un résultat direct; il n'agit
que par contre-coup ; il n'aboutit pas. Or, s'il est une guerre possible de nos
jours, c'est une guerre prompte, qui aille au but, qui tranche vite les ques-
tions. Les intérêts ne s'accommoderaient plus ni d'hostilités éternelles, ni de
blocus implacables. Économie de moyens , célérité d'action, voilà ce qu'exigent
les temps, ce que nous cherchons, ce que la vapeur doit atteindre.
L'invasion de la vapeur dans la marine militaire ne se proposerait donc pas
pour fin suprême de continuer le passé dans sa tactique et avec un autre ma-
tériel ; mais elle poursuivrait avant tout ce double but décisif pour la France :
de déplacer le théâtre de la lutte, et d'identifier nos forces de terre et de mer.
Ce que l'on demanderait à la vapeur, ce ne sont pas des services directs, mais
indirects. Même avec le plus vif désir de ne menacer, de n'intimider personne,
il importe que nulle part on ne se croie complètement à l'abri de notre action
continentale. La vapeur, comme moyen de transport , accréditera cette pensée.
Elle aura aussi pour mission de réaliser la fusion de toutes les armes, leur as-
similation, leur solidarité. Nos deux armées n'ont pas assez de liens, pas assez
de points de contact; elles sont trop circonscrites dans un service spécial ;
elles ne se mêlent , elle ne se confondent pas comme elles le devraient. Cette
identification, si elle s'opère , constituera l'unité des forces françaises et les
sur son littoral ou sur ses fleuves, présentant un tonnage total de 175,630 tonneaux cl
une force collective de 68,145 chevaux.
(1) Nous avons en ce moment en refonte 121 bâtiments de (juerre ; la valeur des co-
ques, supposées neuves, est de 29,^76,000 fr. On compte parmi ces bâtiments 8 vais-
seaux, 18 frégates, 13 corvettes ; les autres sont des bâtiments d'un ordre inférieur.
La somme consacrée à leur restauration, eu 1810, est de 723,000 fr.
TOME II. 31
460 AVENIR DE LA MARINE FRANÇAISE.
élèvera à leur plus grande puissance. L'armée de mer assurera à Tannée de
terre la rapidité des mouvements et de nouveaux moyens stratégiques, en la
portant à jour fixe sur les points qui appelleront sa présence; l'armée de terre,
par son concours, empêchera que les triomphes de l'armée de mer ne demeu-
rent stériles et limités dans l'enceinte des vaisseaux. On devine sans peine les
avantages inhérents à cette action simultanée; mais le plus essentiel de tous
sera de mettre la France en mesure de choisir le théâtre de ses luttes et de le
fixer autant que possihle sur la terre ferme. Point de combats sur mer, si ce
n'est par exception et dans un cas forcé : la mer est un chemin et non un
champ de bataille. C'est l'idée que Napoléon poursuivait au camp de Boulogne ;
mais la vapeur lui manquait.
Ainsi, tout concourt à conseiller l'organisation delà vapeur, sur une grande
échelle, et surtout comme moyen de transport. Seule, la vapeur réalisera ce
que l'on peut nommer des armées flottantes, toujours prêtes à se jeter sur les
points menacés ou à surprendre les côtes dégarnies. Dans sa liberté d'allures,
la vapeur choisit à son gré les lieux propices , rase le rivage sans danger,
trompe les croisières et atterrit avec confiance. Elle est devant Alexandrie ou
les Dardanelles en sept jours , en huit sur les côtes de la Baltique, en Italie
dans vingt-quatre heures , au Canada dans quinze jours , en Afrique dans trois.
Avec elle plus de ces fatigues inséparables des étapes militaires, plus de lourds
convois, plus d'inutiles bagages. On ne promène plus la guerre chez des alliés
suspects ou mécontents; on va droit au cœur du territoire ennemi. Grâce à
des équipages mi-partie de marins et de troupes de débarquement, aucun
succès n'avorte , aucune victoire n'est perdue. Santa-Anna nous fait grâce de
ses insolents manifestes, et Rosas ne nous tient plus deux ans en échec avec
sa poignée de gauchos à demi sauvages. La France peut disposer de toute sa
force ; elle est libre de se porter en tout lieu , sur toutes les plages , et il n'est
point de nation qui ail le droit de se croire à l'abri de ses atteintes. Les privi-
lèges de topographie disparaissent; aucun peuple ne peut dès lors concentrer
ses ressources dans une seule arme sans devenir vulnérable quant aux autres.
Deux actions s'exercent ainsi, l'une préventive, l'autre répressive; on est à
même de se faire respecter et d'agir vivement, de fonder son influence et de
ne point éterniser les querelles.
Cet emploi de la vapeur et cette identification des deux armées, en donnant
du jeu à nos masses militaires, entraîneraient forcément une grande économie
d'hommes et de matériel. L'infériorité numérique des équipages actuels, et
l'insuffisance de leurs moyens de recrutement , appellent, à ce titre, cette in-
novation, et la rendraient précieuse. Quant au matériel dormant, il est évident
qu'il pourrait, sous ce régime combiné, subir des réductions importantes.
Dans un cas pressant, un appel au commerce pourvoirait aux nécessités d'un
transport étendu. La mer étant non plus un but, mais un moyen, non plus
une destination, mais une route, il s'en suit qu'on n'aurait besoin ni d'autant
de vaisseaux ni d'autant de marins pour des fins purement expectantes. Si
d'ailleurs la voile gaspille les hommes, la vapeur permet de les choisir et de
les ménager. Plus on soude les faits . plus il en jaillit de conséquences heu-
reuses.
AVENIR DE LA MARINE FRANÇAISE. 40 î
Loin de nous la prétention de donner à ces idées le caractère absolu d'un
système. Nous savons qu'elles peuvent soulever des objections nombreuses;
nous savons surtout que rien n'est prêt en France pour leur réalisation. Lais-
sons-les mûrir; le temps est le premier élément des réformes. Les habitudes
prises, les positions faites ne cèdent pas la place sans combat, et cette ré-
sistance est utile, car elle éclaire les questions. Les idées triomphent alors par
l'évidence. Cependant, comme préparation même éventuelle, peut-être serait-il
avantageux dès à présent de faire entrer, d'une part, dans l'instruction des
troupes une tactique complète de l'embarquement et du débarquement, el de
fixer cette science si elle ne l'est point encore; d'autre part, d'encourager, par
toutes les voies, les développements de la navigation à vapeur. Ces deux vues
se défendent et se justifient d'elles-mêmes. Déjà en Afrique on a pu comprendre
le besoin d'exercer les soldats aux descentes et de les habituer à la vie du bord.
Ce mouvement, cette existence alternée forment les courages et familiarisent
l'âme avec tous les périls. C'est un apprentissage fécond et qui , mieux dirigé ,
pourrait l'être davantage. La manœuvre des débarquements n'a eu jusqu'ici
pour théâtre que des pays arriérés dans l'art de la guerre. La double invasion
des Français en Egypte en 1797, et dans la régence d'Alger eu 1850, eut lieu
sans obstacle et s'exécuta presque par instinct. On ne rencontra sur le littoral
aucune résistance sérieuse. Pour des positions plus disputées, il faudrait avoir
des données fixes et méthodiques , une théorie complète. Un rivage peut se
prendre d'assaut comme un fort : c'est un art tout entier dont il faut démêler
les rudiments , ordonner l'ensemble, étudier les applications. Les divers modes
d'altérage, la formation des chaloupes de descente , leur construction , le rôle
de l'escadre qui protège ces mouvements , l'ordre des lignes, la disposition des
colonnes à terre, tout doit être combiné avec soin, enseigné, pratiqué, en
laissant le moins possible à l'imprévu et au hasard. Quelques règlements
mixtes pour éviter les confusions de compétence entre les officiers de terre et
de mer compléteraient ces mesures. Ainsi, sans poursuivre hardiment el sys-
tématiquement la fusion , on en préparerait du moins les moyens élémentaires.
Quant à l'impulsion à donner à la navigation à vapeur, on ne saurait y
prêter une attention trop sérieuse. Sur ce point encore, le commerce anglais
précède son gouvernement et lui ménage de puissantes ressources. Cent cin-
quante gros steamers d'une force de vingt-cinq mille chevaux pourraient,
dans un cas donné, passer en Angleterre d'un service particulier au service de
l'État. Notre commerce n'a rien à nous offrir de pareil : en dehors des bateaux
de rivières, c'est à peine s'il entretient trente paquebots de moyenne climeu
sion (1). Cependant la vapeur, employée comme transport . exige un grand
matériel qui peut et doit être fourni surtout par les armateurs nationaux. La
guerre utiliserait ainsi ce que, sous tout autre régime, «Ile eût condamné à
l'inaction, et l'État s'épargnerait l'entretien de deux cents bâtiments de convoi
(1) Le nombre total de nos bateaux à vapeur, destinés lant ù un parcours fluvial
<|ii'aux services «lu littoral , est «le Ki.i, représentant une force di' 1(>,000 chevaux.
Le total de l'Angleterre dans les mêmes catégories est de 531 , représentant 68,000
chevaux.
462 AVENIR DE LA MARINE FRANÇAISE.
empruntés à ses ports de commerce. Quelques vaisseaux , quelques frégates à
vapeur seraient l'âme de ces flottes , leurs guides, leur escorte, ils opéreraient
des diversions puissantes afin de masquer les opérations et de favoriser les
mouvements des transports. Peu nombreuse, mais compacte, cette marine
agirait simultanément et toujours dans un but de descente. Il nous semble que
c'est là un système qui déconcerterait bien des résistances. Malheureusement,
il implique la nécessité de grandes existences en bâtiments à vapeur de com-
merce, et c'est précisément ce qui nous manque aujourd'hui. Ajoutons qu'on
n'a rien su faire pour exciter dans ce sens la spéculation particulière, et qu'on
a tout fait au contraire pour la décourager. Depuis dix-huit mois, les Anglais
sillonnent l'Atlantique avec leurs moteurs à feu , et nous en sommes encore à
nous demander si la France les y suivra. Un seul port de mer, Marseille, avait
offert d'entrer hardiment dans celte voie en mettant six millions pour enjeu,
et, au lieu de s'associer à cet élan, le gouvernement hésite encore, moins
préoccupé de nos grands intérêts maritimes, que de petites querelles de riva-
lité topographique (1). On ne sait rien trancher, rien finir dans notre pays. Les
affaires ont besoin surtout de décisions promptes. La vigueur, la célérité d'ac-
tion des pouvoirs publics n'ont pas été les moins énergiques mobiles de la for-
tune de l'Angleterre.
Souvent aussi l'intérêt fiscal vient se mettre à la traverse de l'intérêt poli-
tique et régner là où il devrait obéir. Naturaliser en France la fabrication des
moteurs à feu, c'était, non-seulement émanciper notre industrie, mais encore
assurer notre défense. Tributaires des Anglais pour les machines à vapeur, que
serions-nous devenus dans un cas de guerre? Qui aurait armé nos bateaux?
qui aurait entretenu leurs appareils? Tout conseillait alors d'éveiller, de pro-
téger, de doter les entreprises de cegenre. Quelques essais avaient eu lieu et se
continuent : à Arras, M. Halelte ; à Mulhouse , M. Kcechlin ; à Paris , M. Cave;
à La Ciotat, M. Benêt ; au Creusot, M. Fournel. Des capitaux particuliers s'é-
taient courageusement engagés dans une question d'utilité générale. Il ne s'a-
gissait plus que de seconder franchement cette initiative. L'administration ne
l'a fait qu'à demi; elle n'a pas su, pour une exception aussi méritante , re-
noncer à ses soupçons , déroger à ses tendances. On lui demandait l'exemption
d'un droit excessif sur l'outillage. Elle a refusé. On lui demandait la faculté de
travailler à l'entrepôt la tôle anglaise, moins coûteuse que la nôtre, et de la
réexporter enrichie de la plus value que lui aurait donnée la main-d'œuvre
nationale. Elle a refusé. Il a fallu que l'opinion lui forçât la main pour la res-
titution du droit sur les machines destinées à un service entre le littoral fran-
(1) Cet obstacle n'est pas le seul. M. le président du conseil est retenu en outre par
le désir tle s'assurer si on ne pourrait pas faire des paquebots transatlantiques une véri-
table escadre à vapeur, assez forte d'échantillon pour prêter le flanc à des frégates ou
à des vaisseaux de ligne. Mous craignons que ce ne soit là trop poursuivre, trop em-
brasser à la fois. L'essentiel pour la France est de demander dabord à la vapeur une
escadre de transport. Le reste est une idée grande et belle, mais elle appartient à
l'avenir, aux futurs contingents. Les moyens de réalisation manquent; on ne sait corn-
aient on pourra concilier les conditions de force et de vitesse.
AVENIR DE LA MARINE FRANÇAISE. 463
çais et le littoral étranger. En un mot, l'attitude du gouvernement vis-à-vis des
nouvelles usines n'a pas signifié la protection, mais la défiance. Les adminis-
trations fiscales ont, en France, des qualités précieuses; de l'ordre , de la
loyauté , du dévouement,- mais nous ne croyons pas que , sur tous les points,
leurs lumières soient à la hauteur de leur zèle. Dans les limites étroites où
elles se meuvent, que de progrès n'onl-elles pas étouffés, que desources de ri-
chesses n'ont-elles pas taries! L'Angleterre ne se suicide pas de la sorte. Sa
bienveillance vis-à-vis des établissements qui intéressent la grandeur du pays
n'est ni étroite ni conditionnelle. Elle fait noblement et largement les choses.
Pour les lignes de grande vapeur, on ne la voit pas marchander, même les mil-
lions, et quand il s'agit d'introduire dans les machines des perfectionnements
chanceux, elle intervient et supporte les frais d'expérience. Aussi améliore-
t-elle chaque jour ses types, soit dans la disposition, soit dans l'ajustage,
tandis que nos ateliers en sont encore à copier servilement les modèles du
Sphinx.
II faut le dire : les habitudes de l'administration ne sont pas le seul obstacle
que rencontre l'essor de la fortune nationale, et les pouvoirs publics doivent en-
courir leur part de responsabilité. L'éducation de notre chambre des députés
sur les questions d'influence extérieure, de mouvement commercial et mari-
time , est encore à faire. Le sentiment des grands intérêts de la France n'a pas
pénétré dans tous les esprits. Les intérêts les plus voisins sont les seuls qui
touchent vivement ; on n'a pas la conscience complète des autres, on se défie
de l'inconnu , on ne veut rien livrer au hasard. Dans de certaines limites, c'est
là une réserve louable; mais systématiquement exercée, elle exposerait le pays
à une déchéance. Ce serait, par exemple , une grave imprévoyance que de dire :
La France est essentiellement agricole, on peut sans danger négliger le soin
de son commerce; la France est surtout continentale, on peut placer en se-
conde ligne les destinées de sa marine. Le résultat d'un calcul pareil serait
l'anéantissement de l'un de nos modes d'influence et l'énervement de l'autre.
Tout se tient dans la fortune des Etats. L'agriculture, qui s'est habituée à voir
dans le commerce un ennemi, ne pourrait vivre sans lui; le commerce à son
tour à besoin , pour prospérer, d'une grande et lointaine irradiation , et la ma-
rine militaire ne pourrait tenir son rang, si la marine marchande ne lui mé-
nageait pas de précieuses réserves de matelots. Commerce, état naval, colo-
nies, voilà des intérêts qui ne peuvent se diviser, et qu'il ne faut pas frapper
en aveugles, car ce serait un sacrifice sans compensation.
Depuis quelques années , il circule en France des préventions sourdes, mais
actives contre toute colonisation lointaine et contre la marine, que l'on accuse
de complicité dans les tendances coloniales. On semble croire que notre na-
tionalité peut, sur tous les points, se suffire à elle-même, et qu'elle n'a pas
besoin d'aller chercher au dehors les ressources qu'elle trouve dans son rayon
continental. Qu'est-ce à dire? La nature aurait donc donné en pure perte quatre
cents lieues de cotes à notre territoire, et un magnifique littoral sur deux mers :
sur l'Océan, l'espace sinueux qui se prolonge de Dunkerque à Bayonne ; sur
la Méditerranée, celui qui se développe entre Amibes et Porl-Vendres ; elle
lui aurait donné inutilement des havres, des rades bien abritées, des rivières
4G4 AVENIR DE LA MARINE FRANÇAISE.
praticables pour les plus grands vaisseaux, et une race de marins qui rivalise
avec les plus fortes et les plus braves que l'on connaisse. Tous ces avantages
qui sont sous notre main, à notre portée, nous y renoncerions gratuitement,
systématiquement. Des deux ascendants , l'un continental , l'autre maritime,
nous déserterions le plus fécond , le seul qui . dans 1ère tranquille que traverse
l'Europe, puisse tenir en baleine l'activité nationale, éprouver les courages,
agrandir les idées; celui qui embrasse et résume tous les intérêts pacifiques
sans exclure un seul de nos grands intérêts guerriers, celui qui crée les res-
sources que l'autre doit détruire, et qui , au moment décisif, lui sera un éner-
gique et puissant auxiliaire. Ce serait de la démence. A l'appui de ce sa-
crifice, on invoque les souvenirs de l'empire, et l'on rappelle ce que Napo-
léon fit de la France comprimée par un blocus. Mais Napoléon , surpris par les
circonstances , leur opposa un système qui ne devait, qui ne pouvait pas sur-
vivre aux nécessités dont il était issu. Il savait d'ailleurs, il comprenait où
était son côté vulnérable, et il exagéra l'une des deux manifestations de la
force française , précisément pour déguiser l'absence complète de l'autre.
Quand il le put , il rêva des gloires maritimes. Ce fut lui qui le premier nomma
la Méditerranée un lac français, ce fut lui qui imposa au Directoire l'expédi-
(ion d'Egypte, cette brillante témérité coloniale, lui enfin qui ne désespéra
pas de reconquérir Saint-Domingue sur la fièvre jaune et les populations noi-
res. Entre toutes les puissances qu'il combattit, sa plus grande haine fut pour
celle qu'il ne put, jamais atteindre ; et n'est-il pas avéré aujourd'hui que le fan-
tôme ennemi qu'il poursuivait à travers les champs de bataille de l'Allemagne
et les steppes désolées de la Russie , c'était la prépondérance navale de l'An-
gleterre?
Ce qui effraye surtout les esprits méticuleux et timides dans les expériences
coloniales, ce sont les dépenses qu'elles occasionnent. On calcule par francs et
centimes ce que coule un établissement lointain ; on lui ouvre un compte par
((oit et avoir , on fixe son prix de revient; et, suivant le résultat, on l'absout
ou on le condamne. Une pareille arithmétique n'est pas seulement d'une poli-
lique étroite , elle repose en outre sur un procédé erroné. Elle n'atteint que les
chiffres ostensibles; l'ensemble d'une évaluation lui échappe. Ainsi, une co-
lonie onéreuse à l'État peut être très-fructueuse pour ses administrés. Le trésor
en souffre peut-être , mais qu'importe , si la richesse générale du pays s'en ac-
croît? L'État retrouvera tôt ou tard, à l'aide de l'impôt , les avances qu'il aura
semées : il les retrouvera fécondées par le génie particulier. Cette guerre de
centimes est celle que l'on a faite et que l'on fait encore à la colonisation d'Al-
ger. Chaque année, la dignité , la grandeur militaire du pays, courent le risque
de se trouver à la merci d'une addition , et l'avenir de notre conquête peut dé-
pendre du moindre crédit supplémentaire. C'est là une situation fâcheuse et
qui prouve à quel point l'on manque , en France , d'esprit de suite et de gran-
deur de vues. La possession d'un royaume dans le nord de l'Afrique est-elle
donc si peu de choses qu'on refuse de l'acheter au prix de quelques sacrifices:'
Où trouverait-on , pour nos soldats, un meilleur théâtre d'apprentissage, pour
nos populations exubérantes une issue plus utile, pour notre activité nationale
un plus beau (crrrain ? Nous nous plaignons de ce que coûte noire établisse-
AVENIR DE LÀ MARINE FRANÇAISE. 465
ment d'Afrique; mais sait-on bien ce qu'a coulé l'Inde aux Anglais? La seule
guerre des Birmans, liquidée par la compagnie, figure sur ses registres
pour 110 millions, et ces 110 millions n'ont abouti qu'à l'occupation stérile
de la ville de Rangoun , qui va être prochainement évacuée. On ne nous a pas
encore pris Alger. En 1756 , le sultan Chigari-el-Doulad s'empara de Calcutta ,
que Clive reconquit avec peine dix-huit mois après. Nous n'avons eu encore
qu'Abd-el Kader à combattre ; les Anglais eurent à réduire successivement
Hyder-Aly en 1776, Tippoo-Saèb de 1784 à 1798, Mahadi-Scindia de 1800
à 1806. En 1818, un siècle et demi après l'installation définitive de la com-
pagie, les Maharattes résistaient encore dans les plaines de Pounah. Six ans
après, c'était le tour des Birmans; hier, on se battait devant Kaboul ; demain
on se canonnera dans les mers de Chine. En dehors des charges de l'occu-
pation armée, Alger n'a pas présenté celle de désastres commerciaux. La
compagnie des Indes suspendit trois fois ses payements, et, en 1775, il fallut
que le gouvernement vînt à son secours. Que l'on compare maintenant les
deux occupations et que l'on dise quelle est la plus coûteuse et la plus mili-
tante.
Si l'on veut savoir quelles compensations présentent de tels sacrifices , l'An-
gleterre est encore là pour en témoigner. Certes , si, comme on l'assure, la
passion d'agrandissements lointains était onéreuse et fatale, l'Angleterre de-
vrait en être, à l'heure qu'il est, au repentir et aux regrets: elle devrait
pleurer sur ses ruines. II est peu de contrées où elle n'ait mis les pieds , peu
de territoires où elle ne se soit maintenue. Elle a poussé ce système jusqu'à
l'abus, jusqu'à l'excès, sans témoigner un seul instant qu'elle fût ni lasse ni
assouvie. Qu'en est-il résulté? Qu'elle couvre aujourd'hui les mers de son
pavillon, qu'elle commande à la dixième partie du globe, dont elle est à la
fois la manufacturière et la tutrice. A chacun de ses succès coloniaux a ré-
pondu un succès industriel, et ses moyens de production se sont toujours ainsi
tenus à la hauteur des besoins qu'elle avait à satisfaire. Le métier à tisser
d'Arkwright , l'immortel mécanisme de James Watt , tout est venu servir à
point les intérêts de sa grandeur et l'essor de sa fortune. Elle a été hardie ,
téméraire , dira-l-on; non , elle n'a élé que patiente et courageuse. Il surfit de
vouloir aussi fortement, aussi obstinément pour maîtriser le succès. En toutes
choses , le pire des expédients, c'est de s'arrêter à mi-chemin. Qu'on ne s'en-
gage pas légèrement, rien de mieux; mais, une fois engagé, il faut marcher
résolument devant soi , sans se délier du but , sans épiloguer sur les moyen.;.
Ainsi se conduisent les peuples qui ont quelque maturité dans l'esprit, quelque
étendue dans le regard , quelque décision dans le caractère.
C'est dans celte ligne d'efforts que nous devrions nous tenir pour la coloni-
sation d'Alger, en laissant là des discussions énervantes , en oubliant le passé,
en songeant à l'avenir. Il y va de notre honneur, et non pas seulement de cet
honneur qui consiste à persévérer, sous peine d'humiliation , dans une tin que
l'on s'est proposée. Il y va de notre honneur, comme agents nécessaires dans
le mouvement de la civilisation générale. Quelles que soient les vues mercan-
tiles et personnelles de l'Angleterre , il est évident qu'à son insu et par la force
des choses, elle exerce aujourd'hui une grande influence sur l'éducation du
4GG AVENU! DE LA MARINE FRANÇAISE.
monde. Ses mœurs , sa langue, sa civilisation, pénètrent partout avec ses
produits. L'Asie est presque anglaise; l'Océanie l'est complètement; la moitié
de l'Amérique a ce caractère. Il ne reste à l'influence française , comme théâtre
d'action , que le nord de l'Afrique. Comment pourrait-on penser à l'abandon-
ner, à le discréditer, à l'amoindrir? Ce n'est pas tout que de passer pour un
peuple doué d'initiative , pour d'excellents conducteurs d'idées : il faut que
cette faculté trouve sa sanction dans les faits et se prouve par les résultats.
Si le terrain est ingrat, la gloire n'en sera que plus grande. De semblables
tâches n'échoient d'ailleurs qu'à des races dignes de les remplir : la France
en cela hérite directement de Rome. Habituons-nous donc à voir sous un jour
favorable cette propagande lointaine, qui a valu à l'Angleterre de si belles
destinées; persuadons-nous qu'un grand peuple a besoin de se manifester au
dehors, d'y verser les inspirations de son génie, les fruits de son activité;
qu'il n'y a ni honneur ni profit pour un empire à concentrer péniblement son
action , à opérer laborieusement sur lui-même , à s'entourer d'une grande
muraille. L'isolement social est un système plus funeste encore que ne l'est
l'isolement politique.
On voudrait en vain nous effrayer des jalousies de l'Angleterre. En fait
d'entreprises coloniales, l'Angleterre a aujourd'hui tout ce qu'elle peut sup-
porter, et elle commence à comprendre qu'elle ne peut pas suffire seule à
l'entière civilisation du globe. Le rôle qu'elle a majestueusement soutenu jus-
qu'ici est un peu lourd pour ses épaules; elle sent qu'elle a à la fois charge de
besoins et charge d'âmes; elle reconnaît que tout n'est pas bénéfice dans ce
travail, elle convie des auxiliaires au partage de sa magnifique mission. Le
champ ne manque point aux pas humains. Si le vieux continent regorge
d'hommes , le reste de la terre est encore dépeuplé. Le sol le plus fertile qui
soit sous le ciel , les plaines de l'Orénoque et des Amazones sont incultes et
désertes. Il y a foule sur un point , vide sur tous les autres. N'est-ce pas la
justification de celte loi d'unité qui lie les diverses parties du globe, et l'expli-
cation de ce mouvement qui , après avoir appelé sur l'Europe l'excédant des
populations asiatiques, pousse aujourd'hui, vers l'Afrique, l'Amérique et
l'Océanie , la partie aventureuse et entreprenante des populations euro-
péennes ?
Ce mouvement extérieur, cet esprit d'entreprises, bien servis, bien appli-
qués, seraient de nature à influer d'une manière décisive sur les grandeurs
maritimes de la France. L'intérêt colonial , l'intérêt commercial, dominent la
question navale et ne sauraient s'en séparer. On ne peut pas avoir des flottes
considérables sans un grand réservoir de marins , et ces marins , la navigation
marchande seule les prépare. Or la navigation marchande, c'est le rayonne-
ment au dehors, c'est un état colonial. Répétons ces vérités vulgaires afin
qu'on n'ait aucun prétexte pour les méconnaître ou les ignorer. Sans doute
l'emploi de la vapeur, mieux approprié, peut suppléer à quelques-unes de nos
nécessités militaires; mais le besoin d'expansion ne se fera alors que plus
vivement sentir dans l'ordre des relations pacifiques. A l'organisation guerrière
des nations semble succéder une condition purement laborieuse. Tâchons de
lui donner quelques allures de grandeur; transportons dans le domaine des
AVENIR DE LA MARINE FRANÇAISE. 4G7
faits tout ce qu'ils peuvent admettre d'instincts généreux et de nobles mobiles.
C'est le moyen de relever notre nouveau rôle et de conserver quelques étin-
celles de cet idéal qui se retire de la vie humaine.
Locis Reybaud.
LETTRES A UN AMÉRICAIN
SUR L'ÉTAT
DES SCIENCES EN FRANCE.
IL
L'INSTITUT.
Je vous disais, monsieur, dans ma lettre précédente (1), que je vous par-
lerais dans celle-ci de l'action que l'Institut exerce comme corps unique, de
ses rapports avec le gouvernement et avec le public , des liens qui exisleni
entre les différentes académies dont il se compose , et des relations qu'elles onl
à l'étranger. Mais je crains d'avoir trop promis, car cet exposé présente de
grandes difficultés ; ma lâche serait moins ardue si, dans les choses importan-
tes au moins , toutes les académies de l'Institut suivaient une marche uniforme.
.Malheureusement, il n'en est pas ainsi : sans revenir sur la publicité ou sur le
secret des séances, qui établit entre ces compagnies une dissemblance si mar-
quée, on peut signaler d'autres différences fondamentales qui les affectent
profondément et qui tendent à les éloigner davantage les unes des autres.
Avant daller plus loin , je vous demanderai la permission de m'arrêler un in-
stant sur la division en sections qui est à mes yeux la plus importante parmi
ces différences.
(1) Voyez la livraison du 31 mars.
LES SCIENCES EN FUANCE. 469
Celle division existe à l'Académie des sciences , à l'Académie des sciences
morales et politiques, et à celle des beaux-arts, mais ni l'Académie française,
ni l'Académie des inscriptions ne l'ont adoptée. Pour faire bien comprendre en
quoi consiste une telle différence , il faut remonter à l'organisation primitive
de l'Institut , et suivre les diverses transformations qu'il a subies depuis sa
création. Par la loi du 5 brumaire an iv de la république , l'Institut devait être
composé de cent quarante-quatre membres résidant à Paris, et d'un égal
nombre d'associés répandus dans les différentes parties de la France ; on y
admettait aussi vingt-quatre associés étrangers. II était divisé en trois classes :
la première était celle des sciences physiques et mathématiques , et correspon-
dait à l'Académie des sciences d'aujourd'hui; la seconde, appelée classe des
sciences morales et politiques, renfermait , outre les éléments dont se compose
l'Académie qui porte actuellement le même nom, certaines branches de l'éru-
dition proprement dite; enfin, l'Académie française, celle des beaux-arts et
une partie de l'Académie des inscriptions et belles-lettres se trouvaient réu-
nies sous le nom de Classe de littérature et beaux-arts. Ces trois classes
étaient subdivisées en vingt-quatre sections, composées chacune de six mem-
bres (1) : il y avait des séances particulières et des séances communes à tout
rinslitut, qui conservait ainsi toute son unité au milieu de l'indépendance
d'action nécessaire aux travaux de chaque classe ; les élections se faisaient par
l'Institut réuni en assemblée générale. Quand une place était vacante, on dé-
libérait d'abord sur la nécessité de la remplir : puis , ce point une fois décidé ,
la section à laquelle appartenait l'académicien défunt présentait à la classe une
liste de cinq candidats au moins qui était discutée et pouvait être modifiée, cl
sur laquelle on votait pour déterminer l'ordre de présentation. La liste des
candidats , une fois arrêtée , était portée devant l'Institut, qui , un mois après
la présentation , procédait en corps à l'élection ; cette organisation , où l'on
pourrait remarquer plusieurs dispositions utiles (2) , ne subsista pas longtemps.
(1) La première classe était divisée en dix sections, dont voici les noms : lo Mathé-
matiques. — 2° Arts mécaniques. — 5o Astronomie. — 4o Physique expérimentale. —
5o Chimie. — 6" Histoire naturelle et minéralogie. — 7n Botanique et physique géné-
rale. — 8" Anatomie et physiologie. — 9» Médecine et chirurgie. — 10» Economie
rurale et art vétérinaire.
La seconde classe comprenait : 1" l'analyse des sensations et des idées, — 2<> la
morale , — 3" la science sociale et la législation, — 4<> l'économie politique, — .'3" l'hi -
toirc, — G« la géographie.
Les huit sections de la troisième classe étaient : 1" la grammaire, — 2° les langues
anciennes, — 5° la poésie, — 4» les antiquités el monuments, — 5« la peinture, —
G» la sculpture, — 7» l'architecture, — 8« la musique el déclamation.
(2) L'Institut devait nommer tous les ans vingt citoyens chargés de voyager en France
el à l'étranger aux frais de la république el de faire des observations relatives à l'agri-
culture. La durée de leur voyage étail <lr trois ans , ci ils devaicul correspondre av< c
l'Institut, On les choisissait successivement dans i<his les départements. Six membres de
l'Institut étaient également choisis chaque année pour voyagei ensemble ou séparé-
ment) dans le but de faire des recherches sur les diverses branches de9 connaissance
humaines autres que I agriculture.
470 LES SCIENCES EN FRANCE.
Le premier consul Bonaparte qui , comme on le sait, n'aimait pas l'idéologie ,
abolit la classe des sciences morales et politiques, et divisa L'Institut en quatre
classes (1) qui correspondaient aux académies détruites par la révolution. La
classe des sciences physiques et mathématiques, et celle des beaux-arts furent
seules divisées en seclions : la déclamation fut exclue de l'Institut, et l'on y
introduisit la navigation et la gravure, qui d'abord avaient été oubliées (2).
Les liens qui attachaient les différentes classes de l'Institut se relâchèrent
alors ; les élections ne se firent plus en commun , et les séances générales , qui
avaient lieu autrefois tous les mois , furent réduites à quatre par an (3). Mais
la modification la plus grave fut celle par laquelle les élections, qui étaient
d'abord parfaitement libres , furent soumises à l'approbation du premier con-
sul. Après les cent jours. Louis XVIII fit cette fameuse ordonnance qui déci-
mait l'Institut (4), et qui rendait à chaque académie son ancien nom (5). Sans
dire expressément que ce grand corps n'aurait plus de vie commune, on dé-
clara que chaque académie aurait son régime indépendant , et cette
simple phrase réduisit au néant l'unité de l'Institut. Enfin, en 1832, sur la
proposition de M. Guizot, l'Académie des sciences morales et politiques fut
rétablie : elle se trouve actuellement divisée en cinq seclions (6) , chacune
desquelles compte six membres. Par suite de tous ces remaniements, l'Institut
(1) Elles s'appelèrent : lo classe des sciences physiques et mathématiques, —
2o classe île la langue et de la littérature françaises, — 3° classe d'histoire et de litté-
rature anciennes, — 4<j classe des beaux-arts.
(2) Les sections de la classe des sciences physiques et mathématiques furent mieux
définies par Bonaparte que dans la première organisation, où , comme on vient de le
voir, on avait réuni la physique générale et la botanique. Voici les sections établies
par le premier consul , et qui subsistent encore à l'Académie des sciences : elles se
composent toutes de six membres , excepté la géographie et navigation , qui n'en a que
trois. — Première classe : Sciences mathématiques . — lo Géométrie. — 2° Mécanique.
— o» Astronomie. — 4o Géographie et navigation. — 5o Physique générale.
Sciences physiques. — lo Chimie. — 2o Minéralogie. — 5o Botanique. — 4o Econo-
mie rurale et art vétérinaire. — 5o Anatomie et zoologie. — 6o Médecine et chirurgie.
Les sections qui formaient la quatrième classe étaient les suivantes : lo Peinture,
dix membres. — 2o Sculpture, six membres. — 3° Architecture, six membres. — ■
i" Gravure , trois membres. — 5o Musique (composition) , trois membres.
Le nombre des membres de cette quatrième classe a été augmenté à la restauration.
L'Académie des beaux-arts compte actuellement quarante membres ; mais les sections
sont restées les mêmes.
(5) Une des dispositions qui attaquèrent le plus l'unité de l'Institut fut celle par la-
quelle le premier consul permit aux membres d'appartenir à plusieurs classes à la fois.
C'est alors aussi que les secrétaires devinrent perpétuels : dans l'organisation primi-
tive , ils ne pouvaient rester en fonctions que pendant deux ans au plus.
(4) On sait que l'Académie des sciences perdit à cette occasion Monge, Carnot et
Gnyton-Morveau.
(5) L'Académie française , celle des inscriptions et belles-lettres, l'Académie des
sciences et celle des beaux-arts.
(6) Voici les noms de ces sections : lo philosophie, — 2o morale, — 3° législation, —
4" économie politique, -- 5o histoire générale.
LES SCIENCES EN FRANCE. 471
est aujourd'hui composé de deux cent treize membres titulaires résidant à
Paris , et de six secrétaires perpétuels , outre les académiciens libres , les cor-
respondants et les associés étrangers. On avait pensé , après la révolution de
juillet, qu'un des premiers soins des diverses académies aurait été de renouer
les relations qu'elles avaient autrefois ensemble et de rendre ainsi l'unité à
l'Institut; mais , malgré les tentatives de quelques-uns des plus anciens et des
plus illustres académiciens, toutes les propositions qu'on a faites à ce sujet
ont été écartées ou abandonnées sans qu'on puisse deviner le motif qui les a
fait ainsi tomber dans l'oubli. Et pourtant , il s'est présenté dernièrement plu-
sieurs circonstances où l'action de l'Institut réuni aurait été très-utile. Actuel-
lement même on s'élonne que ce corps ne prenne pas l'initiative dans le projet
de loi relatif à la propriété littéraire, qui devrait intéresser à un si haut degré
toutes les académies , et qui , jusqu'à présent, ne semble avoir attiré l'attention
que de l'Académie des beaux-arts.
Après ce rapide exposé des transformations qu'a subies l'Institut, vous pou-
vez, monsieur, mieux comprendre encore l'importance et l'utilité des sections.
Sans doute, dans certains cas, celle division en sections peut présenter de
graves difficultés, mais les avantages qu'elle offre sont à mes yeux incal-
culables. L'acte le plus important auquel puisse procéder une académie est sans
contredit l'élection d'un membre titulaire. Cette élection ne saurait être en-
tourée de trop de garanties, de trop de précautions. Or, avec le système de pré-
sentation par les sections qui est adopté dans les académies où ces sections
existent, chaque candidat se trouve apprécié d'abord par les hommes de sa
spécialité, qui communiquent à leurs confrères le jugement qu'ils ont porté
sur le mérite des candidats et l'ordre dans lequel ils croient qu'il faut les placer.
Le rapport motivé que présente la section à ce sujet, la discussion qui s'éta-
blit sur cette présentation (1), servent à éclairer l'académie, qui vole ensuite
en connaissance de cause. Mais là où les sections n'existent pas, il n'y a ni
discussion, ni rapport , et chaque membre est forcé, ou de voler un peu au
hasard, s'il veut ne s'en rapporter qu'à ses propres lumières, ou de consulter
ses amis, dont l'avis n'est soumis à aucune espèce de contrôle. Il peut résulter
quelquefois de ce défaut de discussion que les voix soient portées à se grouper
par des motifs qui ne sont pas exclusivement scientifiques. D'ailleurs , là où il
n'y a pas de sections, les concurrents n'ont pas la même spécialité, et il devient
presque impossible de comparer leurs titres. S'il est quelquefois si difficile de
choisir à l'Académie des sciences entre un physiologiste et un anatomisle qui
se présentent pour entrer dans la même section, quels motifs aura-ton à l'Aca-
démie des inscriptions, par exemple, pour se décider entre un orientaliste, un
savant qui s'occupe de l'histoire du moyen âge, et un géographe, qui pourront
(1) A cetéjjard les habitudes de l'Académie des sciences morales et politiques, qui
met un intervalle d'une semaine entre le jour de la présentation et celui de la discus-
sion, me semblent préférables au règlement des académies où la discussion s'établit
immédiatement après la présentation, car il peut arriver que tous les membres ne
soient pas en mesure de discuter immédiatement et sans préparation le rapport présenté
par la section.
472 LES SCIENCES EN FRANCE.
êlre candidats en même temps? Et puis comment un académicien, s'il n'est pas
éclairé par une présentation faite par des hommes compétents, pourra-t-il ap-
précier et comparer des travaux si différents? La division en sections , qu'il
faut surtout respecter dans les élections, me semble être la meilleure garantie
des choix de l'Institut. C'est avec autant de peine que de surprise que les savants
verraient les académies où les sections sont déjà établies négliger de se re-
cruter , même sous les prétextes en apparence les plus plausibles , parmi les
plus fortes spécialités. Mieux vaudrait, à mes yeux, modifier l'organisation de
l'académie, changer le nom d'une section, diminuer le nombre des membres
qui doivent la composer, que d'y introduire des hommes qui, quoique très-
distingués, ne seraient pas les plus aptes à y entrer par la nature de leurs
études.
Et d'ailleurs, ce n'est pas seulement dans l'intérêt de l'Institut, c'est aussi
dans celui des hautes éludes et du public que le partage en sections me parait
utile ; car l'Institut n'est pas seulement destiné à accueillir les hommes emmena
que la France a produits : il doit aussi s'efforcer de faire éclore les talents ,
et d'empêcher qu'aucun sujet important d'études ne soit négligé chez nous.
Or s'il arrivait, par des circonstances quelconques , qu'une des branches des
connaissances humaines représentées dans les académies où il n'y a pas de
sections fût moins cultivée en France, et que la faveur du public se portât de
préférence vers d'autres études, il en résulterait nécessairement qu'à chaque
vacance l'académie dont il s'agit se verrait forcée de se transformer, et qu'enfin
une branche importante des sciences ou des lettres pourrait se trouver ainsi
délaissée par le public et exclue de l'Institut; tandis que, par la division en
sections, les savants seront toujours avertis qu'il y a des études qu'on ne saurait
négliger. L'empressement avec lequel on désire être admis à l'Institut doit
prouver à tout le monde qu'une place vacante ne restera jamais sans aspirants.
Néanmoins , pour stimuler toujours le zèle des savants, il faudrait que chaque
fois qu'il le jugerait nécessaire , ce corps illustre usât du droit de renvoyer
l'élection à un temps où il y aurait des candidats d'un mérite supérieur. Peut-
être même le délai de six mois qu'une académie, d'après les règlements, peut
laisser écouler entre le moment où elle est consultée et le jour de l'élection ,
n'esl-il pas suffisant et n'a-t-il aucun résultat utile. Il est évident en effet que,
s'il n'existe déjà , en six mois il ne se formera pas un homme capable d'entrer
à l'Institut, et qu'après avoir déclaré tacitement par un ajournement qu'aucun
des candidats ne mérite d'être élu, on sera forcé à six mois d'intervalle do
choisir un académicien parmi les mêmes candidats. A la vérité, après un pre-
mier délai , l'académie a le droit d'ajourner encore l'élection. Mais d'abord il
est bien difficile que la section qui doit faire la présentation résiste ainsi à
plusieurs reprises à l'impatience et aux sollicitations des candidats ; et effecti-
vement ces ajournements réitérés sont excessivement rares, et puis, comme on
ne pourrait jamais savoir d'avance si l'on obtiendrait un nouveau délai , per-
sonne ne voudrait entreprendre, dans l'espoir de mériter les suffrages de l'aca-
démie, un travail dont la durée dépasserait six mois 5 et l'on sait que cet
espace de temps est insuffisant, non-seulement pour achever un travail digne
de fixer l'attention de l'Institut, mais même pour en préparer les éléments. Ne
LES SCIENCES EN FRANCE- 475
vous semblerait-il pas, monsieur, que chaque fois qu'un ajournement devien-
drait nécessaire , il serait plus digne de ce corps et plus utile aux sciences de
renvoyer l'élection à une époque bien plus éloignée , à cinq ans, par exemple,
temps suffisant pour faire surgir de nouveaux candidats? Je le répète : la divi-
sion en sections, le respect des spécialités et un délai convenable accordé aux
savants pour préparer des travaux considérables, voilà à mes yeux des condi-
tions essentielles pour que l'Institut conserve toujours la prééminence qu'il a
acquise et dont il ne veut pas déchoir.
Les rapports que les différentes académies ont établis à l'extérieur par les
correspondants et les associés étrangers sont d'une grande importance pour
l'Institut, et l'on doit procéder aux élections de cette nature avec calme et
maturité. Les associés, au nombre de huit pour chaque académie, sont choisis
parmi les hommes les plus éminents dans toutes les branches des connaissances
humaines. Ce sont les plus belles places académiques du monde, et l'on sait
qu'un savant célèbre prenait dans ses ouvrages la qualité d'associé étranger
de l'Académie des sciences de Paris, dont il n'y en a que huit. Les corres-
pondants sont plus nombreux. A l'Académie des sciences, ils sont, comme
les membres titulaires, divisés en sections, et l'on conçoit qu'être un des huit
correspondants pour la section de géométrie, ou l'un des huit botanistes vivanls
auxquels l'Intitut accorde le titre de correspondant, est un honneur assez rare,
assez ambitionné pour que l'on procède à ces sortes de choix avec la plus
grande réserve. Cependant il se présente ici une difficulté réelle que l'Acadé-
mie des sciences n'a pas encore levée, mais qui n'existe plus à l'Académie des
inscriptions. Cette difficulté tient à la nécessité de protéger la culture des
sciences dans toute l'étendue de la France, d'encourager ceux qui s'y livrent
avec zèle et succès, et qui cependant, s'ils devaient lutter avec tous les savants
de l'Europe, ne sauraient toujours l'emporter, surtout après qu'on a prélevé
sur le pays les soixante-cinq membres titulaires dont se compose l'Académie
des sciences. Il arrive quelquefois que cette académie , sur la demande d'une
section, nomme un de nos savants de préférence aux étrangers , quoiqu'on
réalité le choix ne soit pas le plus scientifique. Il me semble qu'il y aurait lieu
à suivre en cela l'exemple de l'Académie des inscriptions , qui a créé des places
de correspondants nationaux et de correspondants étrangers. Toute la diffi-
culté disparaîtrait ainsi; seulement il ne faudrait pas, à mon avis, imiter la
même académie dans une décision récente , d'après laquelle les anciens cor-
respondants qui se sont établis à Paris ont perdu leur titre; car, d'abord un
règlement quelconque ne doit pas avoir d'effet rétroactif, et puis , être cor-
respondant de l'Institut est un titre d'honneur, non une place qu'on puisse
perdre par un changement de domicile. L'Académie des sciences, en cela, se
montre plus favorable aux correspondants , et l'on ne comprend pas que ,
dans des questions si graves, les règlements des diverses académies de l'In-
stitut puissent offrir de telles anomalies.
Je ne quitterai pas ce sujet, monsieur, sans ajouter un mot sur une parti
cularilé assez singulière que présentent les sections de chimie et de physique
dans leurs correspondants. Une décision , qui date de l'année 1837, a diminué
h: nombre des correspondants dans la section de chimie, en vue d'augmenter
474 LES SCIENCES EN FRANCE.
celui des correspondants pour la physique. Or depuis longtemps il y a une
place vacante. La physique ne semble pas empressée d'en profiter, la chimie ne
saurait reprendre la place qu'on lui a enlevée, et il en résulte qu'au grand
étonnement des savants , des chimistes tels, par exemple, que Liebig en Alle-
magne , Graham en Angleterre, Balard à Montpellier , ne sont pas correspon-
dants de l'Institut et risquent d'attendre longtemps avant de le devenir. Celle
question des correspondants est , pour l'Académie des sciences , plus impor-
tante qu'on ne le pense. En laissant, comme elle le fait depuis longtemps, plu-
sieurs places vacantes dans différentes sections, l'Académie pourrait faire
supposer, bien à tort sans doute, qu'elle ne s'intéresse pas assez au progrès
des sciences en Europe et qu'elle ne suit pas toujours d'un œil assez attentif
les travaux des savants étrangers. Je crois qu'il est urgent qu'elle se com-
plète dans ses correspondants et qu'elle ne laisse jamais de telles places sans
les remplir.
Mais pour faire les meilleurs choix , pour dresser même les listes de pré-
sentation sur lesquelles il est déjà si honorable de figurer, il faut que l'on se
tienne toujours au courant des travaux qui se font à l'étranger. Or, pour cela,
il ne suffit pas que, dans la bibliothèque de l'Institut, qui est parfaitement
administrée, on trouve tous les ouvrages importants qui se publient en France
et au dehors; il faut aussi que ces ouvrages soient lus et connus de tous les
membres. Or comment espérer que nos chimistes, que nos physiciens, absor-
bés dans leurs profondes méditations et détournés par mille occupations di-
verses, auront le temps d'étudier toutes les langues de l'Europe pour lire ces
ouvrages ? Le même homme pourra-t-il étudier à la fois , par exemple , les
recherches que M. Melloni publie en italien sur la chaleur rayonnante, et
celles que M. Forbes fait paraître en anglais, ou que d'autres physiciens met-
tent au jour en allemand, sur le même sujet? Comment lira-t-on dans les vo-
lumes des académies de Berlin, de Stockholm, de Pétersbourg , les mémoires
de Mitscherlich, de Berzélius , ou de tel autre savant , écrits en allemand , en
suédois , en russe? Si l'Institut veut toujour garder son rang, il faut qu'il ne
néglige rien de ce qui se fait sur la surface du globe dans toutes les branches
des connaissances humaines; car, dès que l'on saura que ce grand corps a
l'œil à tout, on sera jaloux partout de mériter ses suffrages , et la France réu-
nira de nouveau le faisceau des sciences et des lettres, qui menace de se divi-
ser. Nos savants gagneront, sous tous les rapports, à celte vigilante curiosité,
car, placés pour ainsi dire à l'affût de toutes les observations, de toutes les
idées nouvelles, ils pourront , de bonne heure , les faire fructifier et en tirer
d'heureuses conséquences : ils s'associeront ainsi à tous les progrès de la
science. Un tel mouvement des esprits, un tel échange de lumières ne peut s'o-
pérer que sous l'influence des grands corps savants, et c'est là le rôle qui con-
vient surtout à l'Institut de France. De fréquentes et régulières communica-
tions avec les académies étrangères faciliteraient la propagation des fails
scientifiques les plus intéressants ; et pourtant cela ne suffirait pas. Il faudrait
que d'une manière quelconque, on parvînt à faire connaître chez nous tous
les travaux remarquables publiés en langues étrangères. Du temps des califes,
il y avait à Bagdad un collège de traducteurs qui travaillaient sans relâche
LES SCIENCES EN FRANCE. 475
pour les académies arabes : pourquoi n'altacherait-on pas à l'Institut un petit
nombre de jeunes gens destines à transporter en français , d'après les indica-
tions qui leur seraient fournies, les écrits les plus importants des savants
étrangers? Ces traductions pourraient même ne pas être imprimées. Déposées
à la bibliothèque de l'Institut , consultées par tous les hommes spéciaux, qui
en reproduiraient nécessairement la substance dans leurs écrits, elles servi-
raient à faire connaître promptement chez nous ce qui se fait dans toute l'Eu-
rope. La dépense qu'occasionnerait un tel établissement serait fort modique ,
et l'on en retirerait une immense utilité. Dans la vue d'avertir le public, on
pourrait insérer au bulletin bibliographique des comptes rendus une analyse
sommaire des ouvrages ainsi traduits. Sans un établissement destiné spéciale-
ment à faire connaître en France ce qui se fait à l'étranger, nous ne recevrons
les nouvelles scientifiques que tard ou par accident. La langue française est
trop universellement répandue pour que l'on ait jamais à craindre que les tra-
vaux de nos savants soient ignorés au dehors , mais celte prééminence du
français peut nous porter quelquefois à la nonchalance lorsqu'il s'agit d'ap-
prendre les autres langues et nous faire même taxer d'indifférence par les
étrangers, qui ne se rendent pas bien compte des motifs par lesquels des ou-
vrages capitaux, écrits en allemand, tels, par exemple, que le recueil de
MM. Gauss etWeber sur le magnétisme , ou les recherches de M. Stern sur la
géométrie transcendante, sont si peu répandus et si peu cités chez nous.
Au reste , il ne faudrait pas seulement que les membres de l'Institut eussent
toutes les facilités désirables pour savoir promptement ce qui se fait hors de
France , mais on devrait aussi s'empresser de leur fournir tous les moyens de
travailler activement au progrès des sciences, de faire toutes les recherches
auxquelles ils pourraient vouloir se livrer. Personne ne croira , hors de Paris ,
qu'il n'y ait à l'Institut ni un cabinet de physique , ni un laboratoire de chi-
mie, destinés aux travaux et aux recherches des académiciens, et pourtant
c'est l'exacte vérité. Sans doute, l'Académie des sciences peut aller au secours
des savants qui voudraient faire construire de nouveaux appareils dont l'uti-
lité serait reconnue ; mais ses ressources sont bornées , et les appareils con-
struits ainsi dans des cas exceptionnels ne peuvent ordinairement être employés
à d'autres travaux, tandis que, s'il y avait une série complète de machines et
d'instruments toujours à la disposition des savants, il est hors de doute que
ces moyens faciliteraient les recherches, qu'ils les feraient même naître, et
qu'ils serviraient à exécuter des expériences et des tentatives qui actuellement
restent toujours a l'état de projets, faute de moyens faciles et prompts pour
les réaliser. Il y a plus d'un siècle qu'un particulier, le comte Marsili ,créa,
avec ses propres ressources , un Institut des sciences à Cologne. Cette so-
ciété, fondée dans une ville secondaire, ne peut, sous aucun rapport, être com-
parée à l'Institut de France, et cependant elle a rendu de notables services
aux sciences, parce que le fondateur avait compris que la première condition
pour que son institut prospérât, était de fournir aux savants qui le compo-
saient les moyens de faire des recherches nouvelles. Aussi, ne manqua-t-il pas
de mettre à la disposition des académiciens, dans un même local , un cabinet
de physique , un observatoire , des collections d'histoire naturelle , enfin tous
fOME II. 32
476 LES SCIENCES EN E1UINCE.
les moyens de recherches qu'on pouvait réunir alors. Cette idée-là se trouve
dans la loi qui a servi à organiser l'Institut de France, mais il ne paraît pas
qu'elle ait été jamais réalisée. A la vérité , l'Académie des sciences est revenue,
il y a quelques années, sur ce sujet. On a fait choix, à cette occasion, d'un
conservateur des collections qui réunit toutes les qualités désirahles, mais les
collections ne sont pas formées, et ce projet, qui semblait devoir exercer une
influence si heureuse sur les travaux de l'Académie , n'a pas eu d'autres suites.
Il faut espérer qu'on le reprendra, et que l'on donnera à l'Institut un complé-
ment destiné, à mon avis, à produire les plus utiles résultats; car non-seu-
lement les sciences pourraient s'enrichir de faits nouveaux, mais les commu-
nications fréquentes et familières qui s'établiraient à celte occasion entre les
académiciens contribueraient à ranimer cet esprit de corps si nécessaire à la
vie et au progrès de toute association, et qui malheureusement paraît s'affai-
blir tous les jours davantage à l'Institut en général , et à l'Académie des
sciences en particulier, où les membres, ne se voyant guère qu'une fois par
semaine et devant un public nombreux, sont toujours forcés de s'observer et
de mettre dans leurs relations mutuelles quelque chose d'officiel, qui ne favo-
rise nullement les liaisons amicales. Si l'on parcourt l'histoire de l'ancienne
Académie des sciences, ou de la Société royale de Londres, on verra qu'autre-
fois les académiciens se réunissaient et faisaient en commun un grand nombre
d'expériences et d'observations qui étaient souvent répétées devantces illustres
sociétés assemblées. Les travaux de cette nature sont devenus extrêmement
rares de nos jours, surtout à cause du défaut d'instruments et de moyens dont
je voudrais voir doter l'Institut. Si pour arriver à ce but il était nécessaire de
faire un appel aux chambres , on doit penser qu'elles ne refuseraient pas de
répondre aux vœux des hommes compétents.
Cependant cet espoir pourrait peut-être sembler mal fondé aux personnes
qui observent avec attention ce que l'on fait chez nous pour les savants, et qui
examinent l'état de l'opinion publique à leur égard. Sans doute si l'on compte
le nombre des établissements de Paris destinés à l'enseignement et à la pro-
pagation des sciences , on se persuadera facilement que nulle part on ne trouve
rien qui soit comparable à ce qui existe en France; mais, si l'on fait beau-
coup pour les sciences , il ne semble pas que l'on fasse autant pour les hommes
qui les cultivent et qui se vouent à leur progrès. Je n'ignore pas que cette as-
sertion semblera tout à fait extraordinaire dans le public , où l'on ne cesse de
réclamer contre le cumul des places qu'occupent quelquefois les savants.
Mais , à cet égard, mon opinion est tellement arrêtée depuis longtemps , qu'au
risque même de soulever de vives réclamations , je me crois obligé de l'expo-
ser avec les développements nécessaires.
Je ne retracerai pas pour cela, monsieur, l'état de l'instruction primaire dans
la plupart de nos départements, et je ne rappelerai pas ces infortunés institu-
teurs auxquels les conseils communaux accordent à peine deux cents francs
par an, et que par des vexations de toute nature ils forcent à abandonner l'en-
seignement. Je prendrai au contraire la science ù son sommet : je la prendrai
à Paris, et j'espère vous prouver que , si l'on continue ainsi , Vètat de savant
deviendra le moins lucratif de tous, et que , sauf les vocations particulières,
LES SCIENCES EN FRANCE. 477
il n'y aura bientôt plus guère de familles en France où l'on ne cherche à dé-
tourner les jeunes gens d'une carrière si pénible , si laborieuse , et dans la-
quelle les efforts que l'on fait pour acquérir un savoir solide , les sacrifices des
parents qui veulent donner une éducation scientifique à leurs enfants , n'a-
boutissent souvent qu'à une position secondaire, à une vie remplie de privations.
On chercherait vainement à le nier , nous vivons dans un temps où les in-
térêts matériels jouent un rôle immense , et où l'on veut avant tout arriver
aux honneurs et à la fortune. Si pour soi on sait se passer d'argent , on en a
besoin pour sa famille, pour ses enfants. Il faut ajouter que jamais peut-être .
dans aucun temps , les hommes distingués n'ont eu autant de chances qu'à
présent de s'enrichir promptement par le libre exercice de leur talent. C'est
un spectacle séduisant et auquel peu d'imaginations savent résister que celui
qu'offre chez nous la rapide fortune des hommes supérieurs. De quelque côté
que l'on tourne les yeux , on ne voit qu'opulence et richesse. Ici ce sont des
médecins ou des chirurgiens qui gagnent cinquante, soixante , cent mille li-
vres par an , et qui laisseront, comme Portai et Dupuytren, plusieurs millions
à leurs enfants. Là vous voyez des artistes , des peintres, des graveurs , aux-
quels les suffrages du public font un sort presque aussi brillant. Un auteur
dramatique , s'il a du talent , retirera de la représentation de ses pièces un re-
venu tout aussi considérable, et, soit comme professeur, soit comme composi-
teur , un musicien à la mode n'aura rien à envier aux autres artistes. Quant
aux acteurs , aux chanteurs , aux danseurs, on ne sait plus où s'arrêtera leur
fortune. On connaît à Paris des avocats qui sont devenus présidents delà cham-
bre des députés avec dix mille francs de traitement par mois , d'autres qui ont
été ministres, et qui, en quittant leur étude, ont vu diminuer leur revenu.
Le journaliste , vif , spirituel , plein de verve , peut aussi devenir ministre , si
toutefois il n'aime mieux rester journaliste. L'ingénieur qui dirige avec talent
la construction d'un chemin de fer, le chimiste qui perfectionnera la fabrica-
tion d'un produit quelconque , le mécanicien qui rendra plus simple et moins
dispendieuse l'action d'une machine à vapeur, se créeront une brillante exis-
tence. L'homme habile à saisir toutes les chances de la fortune , à prévoir les
événements qui font subitement hausser ou baisser les fonds publics, devien-
dra un Rothschild ou un Aguado. Jusque dans les arts manuels , pourvu que
l'on ait le talent de se distinguer , on fera fortune : n'a-t-on pas vu , il y a quel-
ques années, un tailleur acquérir au prix d'un million un des plus beaux hô-
tels de Paris? Enfin, si l'on descend aux objets les plus vulgaires, celui qui
saura faire le meilleur café ou la meilleure galette de Paris, est sur de s'en-
richir. Voilà, je le répète, un spectacle séduisant: tout homme qui a du ta-
lent , de l'activité, du savoir-faire, est certain , en s'adressanl au public, d'être
largement récompensé des peines qu'il se donne pour lui être utile ou pour lui
plaire.
Tout cela , monsieur, est parfait, et je me garderai bien d'élever la voix
contre un principe d'activité qui n'est pas à la vérité celui que je préférerais ,
mais qui dans les sociétés modernes est devenu un principe puissant d'émula-
tion et de succès. Cependant je ne saurais m'empêcher de remarquer combien
est différent le sort de ceux qui , au lieu de s'adresser au public, se vouent
478 LES SCIENCES EN FRANCE.
au bien et à la gloire de la nation et de l'État. Quels moyens ont-ils , à mérite
égal , pour atteindre la fortune des premiers? Cette suprématie du public sur
la nation lorsqu'il s'agit de récompenser ses favoris se manifeste à chaque in-
stant et en toute occasion, même en ce qui touche la gloire militaire, dont on
est si avide et, ajuste titre, si fier chez nous. Pour prendre un exemple ré-
cent, voyez , monsieur, ce qui s'est passé il y a quelques jours à Mazagran.
Toute la France a retenti de ce beau fait d'armes , l'Europe s'en est émue, et
cependant qu'a-t-on fait pour ces braves ? Une proposition présentée aux cham-
bres a été écartée sous le prétexte, assez frivole, que l'initiative doit appar-
tenir au gouvernement, qui ne semble pas pressé d'user de sa prérogative , et
en attendant l'on se borne à amasser péniblement quelques centaines de francs
pour élever un monument, dont la première pierre ne sera peut-être pas po-
sée avant que les balles des Arabes aient couché sur le sable le dernier soldat
de cette vaillante cohorte. Voilà pour les hommes qui s'adressent à l'État.
Maintenant regardez ce que fait le public pour les gens qui travaillent pour
lui. Franconi vient de monter un spectacle où la lutte de Mazagran est repré-
sentée avec des canons en carton et des bédouins venus du faubourg Saint-An-
toine, et tout Paris se porte ou Cirque Olympique, dont les acteurs recevront
plus d'applaudissements et d'argent que n'en auront jamais les plus courageux
défenseurs de l'Algérie.
Je m'arrête devant un tel sujet, qui fournirait abondamment matière à de
graves méditations ; car il ne faudrait pas se borner seulement, monsieur , à
montrer que , le public étant devenu le dispensateur suprême des récompen-
ses, il en résulte nécessairement que les esprits ardents et ambitieux s'effor-
cent de captiver à tout prix les suffrages de la bienveillance de ce maître pro-
digue, et qu'il ne reste à la nation et à l'État que le dévouement de ces hommes
rares qui travaillent pour accomplir un devoir ou les services secondaires des
esprits médiocres et timides ; on devrait aussi chercher un remède ù ce grand
mal , remède difficile à trouver et long à appliquer , et qui ne pourrait peut-
être résulter que de la simplicité et de l'austérité des récompenses nationales,
et de leur durée surtout , qu'on opposerait au fracas des applaudissements
publics, aux caprices de la popularité , toujours si fugitive de sa nature. Mais,
afin que de telles récompenses pussent être appréciées , il faudrait commencer
par réformer l'éducation, et s'occuper plus du caractère et de ce qui ne se
voit pas que de ce qui se voit, s'appliquer à former l'homme intérieur plus
que l'homme extérieur. C'est là une question immense que je ne dois pas en-
tamer ici : je vais donc me hâter de revenir aux sciences et à la condition des
savants parmi nous.
Il semblerait que la conséquence nécessaire des profils qu'on retire des suf-
frages du public lorsqu'on travaille pour lui devrait être l'obligation de la part
de l'État de récompenser à son tour le mérite délaissé ou peu apprécié par le
public , de manière à rétablir l'égalité ; mais les choses sont loin de se passer
ainsi, et moins le public est en état de s'intéresser au progrès d'une branche
des connaissances humaines, d'en comprendre l'utilité, plus l'État semble
négliger ceux qui la cullivenl. Ainsi, par exemple, si l'on examine les diffé-
rentes facultés dont se compose l'académie de Paris, on voit que les professeurs
LES SCIENCES EN FRANCE. 479
des écoles de médecine et de droit reçoivent un traitement qui certainement
n'est pas trop élevé , mais qui pourtant est encore double ou triple de celui des
professeurs de la faculté des sciences. Et cependant les médecins, les juriscon-
sultes peuvent avoir d'autres moyens d'augmenter leur aisance, tandis qu'il
est bien difficile que le professeur d'astronomie ou celui de botanique se fassent,
par l'observation des astres ou par la connaissance des plantes, un supplément
au traitement qu'ils reçoivent de l'État (1). On se ferait difficilement une idée
de la manière dont on en use avec les professeurs de la faculté des sciences de
Paris. Pour ne citer qu'un seul fait, je vous dirai, monsieur, que dans les
épreuves du doctorat les examinateurs, qui ont passé quelquefois plusieurs
jours à lire et à corriger une thèse avant qu'elle puisse être imprimée , reçoi-
vent , après un examen qui dure une heure , cinquante sous! Vainement des
professeurs ont-ils demandé à plusieurs reprises que ces épreuves fussent gra-
tuites : le règlement veut qu'ils soient rétribués , et on les force à signer plu-
sieurs états pour toucher celte belle somme. L'Institut même, dont tout le
monde parle , n'est guère mieux traité , et peu de personnes savent quel est le
sort des membres des différentes académies. A l'étranger on imprime qu'ils re-
çoivent dix ou douze mille francs par an , et en France même on peut lire ,
dans des journaux qui devraient êlre bien informés, que le traitement des aca-
démiciens est fort élevé. Le fait est qu'à l'Académie des sciences, où la plu-
part des membres sont constamment occupés à préparer des rapports pour le
gouvernement et pour des particuliers, ou à juger les travaux envoyés au con-
cours, ils reçoivent douze cents francs de traitement fixe, plus trois cents
francs de droils de présence , s'ils sont assidus aux séances. Ne vaudrait-il pas
beaucoup mieux, monsieur, que des fonctions si élevées, que les premières
places scientifiques de la France fussent entièrement gratuites, plutôt que d'y
attacher un traitement à peine égal à celui d'un garçon de bureau? A l'Aca-
démie dePétersbourg , les membres titulaires reçoivent douze mille francs par
an , et ils peuvent ainsi consacrer tout leur temps à la culture des sciences ,
sans chercher a remplir d'autres fonctions ; mais les membres de l'Institut de
France , s'ils n'ont pas de fortune ou s'ils n'exercent pas une profession libé-
rale , sont forcés, pour se créer une existence honnête et conforme à la posi-
tion sociale qu'ils occupent, d'accepter plusieurs places ; et ce cumul néces-
saire , qui a été l'objet de tant de réclamations, est très-nuisible aux sciences,
car il empêche les hommes qui les cultivent avec le plus de succès de se vouer
uniquement à leur progrès. C'est en vérité une chose fort singulière que de
voir le public , qui est charmé d'apprendre que Mllc llachcl reçoit soixante
mille francs par an , s'indigner si fort contre tel zoologiste ou tel physicien qui
(1) Au reste, ce ne sont pas les professeurs de la faculté des sciences qui sont le
moins rétribués , c'est à l'école des beaux-arts que les traitements muiI les plus infimes.
Les amateurs qui achèteut quelquefois à des prix excessifs un croquis fait par un ar-
ticle à la mode, seraient bien étonnés d'apprendre qu'ils ont payé esquisse qui a
pu coûtera l'auteur quelques heures de travail , plus cher que l'État ne paye un cours
public. Les professeurs de l'école des beaux-arts , parmi lesquels figurent MM, Huyot,
David , Rawcy, Pradier, Ingres . Verne! . Delaroche, etc., reçoivent cent louis par an.
480 LES SCIENCES EN FRANCE.
occupera deux chaires et touchera dix raille francs par an. S'il y a eu un homme
dont la gloire ait été acceptée généralement sans réclamation , cet homme est
Cuvier, et cependant combien n'a-t-on pas crié contre son équipage ! Combien
de fois n'a-t-on pas fait le calcul, dans les journaux , des traitements qu'il cu-
mulait! On trouvait monstrueux que ce grand naturaliste pût toucher quarante
mille francs par an , et l'on ne songeait pas que s'il avait donné une autre di-
rection à ses prodigieuses facultés, la France aurait été privée d'une de ses
plus belles gloires, et il serait resté à la famille de Cuvier un héritage moins
illustre , mais bien plus riche que celui qu'a laissé cet homme éminent. Je ne
craindrai pas de le dire : une société où les intérêts matériels prédominent, où
il n'y a plus d'autre rang que celui qu'assigne la fortune, et dans laquelle l'État
ne peut pas faire pour un Cuvier ou pour un Laplace autant que les femmes
du monde ont pu faire pour une couturière A la mode ; une telle société n'est
pas organisée pour le plus grand progrès possible des sciences.
Au reste, ces faits ont élé déjà signalés par des hommes dont personne ne
suspectera l'indépendance et le désintéressement , et il n'y a pas longtemps
encore que, dans une séance publique, l'organe officiel de l'Académie des
sciences a déploré la perte de temps qui résultait pour les savants de la multi-
lude d'occupations auxquelles ils doivent se livrer pour vivre. Dans cette cir-
constance , M. Arago n'a semblé frappé que de ce qui se passe lorsque l'homme
est déjà formé , déjà célèbre : cependant l'illustre secrétaire perpétuel n'a pu
manquer de remarquer également que si les fonctions que remplissent les sa-
vants sont un obstacle aux travaux qu'ils devraient produire, le sort qu'ils
voient réserver aux hommes les plus distingués empêche souvent les jeunes
gens qui cultivent les sciences de se vouer exclusivement à la partie la plus
sublime des connaissances humaines, et les porte fréquemment vers une sorte
d'industrie scientifique. En effet, parmi nos jeunes professeurs de mathémati-
ques que l'on envoie tous les ans en province , combien y en a-t-il qui écrivent
des mémoires ou produisent des travaux originaux? Le nombre en est fort
restreint. Et pourtant ce n'est pas le talent qui leur manque; c'est le temps,
car, ne recevant de l'État qu'un modique traitement, inférieur à celui qu'ils
recevraient s'ils s'adonnaient à l'industrie ou aux manufactures , ils cherchent
A améliorer leur sort en s'adressant au public, et emploient à donner des ré-
pétitions et des leçons particulières un temps qu'ils devraient pouvoir consacrer
à des recherches originales. Ces répétitions sont le tombeau du talent; mais
comment faire? Même à Paris il serait facile de citer des hommes d'un grand
mérite qui auraient pu contribuer aux progrès des mathématiques, et qui ,
entraînés par l'appât de l'argent, ont tout quitté pour se consacrer exclusive-
ment aux leçons particulières. On prétend que de cette manière ils peuvent
gagner jusqu'à vingt-cinq mille francs par an. C'est environ cinq fois le trai-
tement que reçoit M. Poisson (1) comme professeur à la faculté des sciences de
Paris, ou M. Arago comme un des secrétaires perpétuels de l'Institut de France.
(1) Lorsque j'écrivais ces lignes, on pouvait encore conserver l'espoir de prolonger
les jours de cet illustre géomètre, qui est mort depuis , laissant des regrets éternels
dans le cœur de ses amis , et dans la science un vide qui ne sera pas rempli.
LES SCIENCES EN FRANCE. 481
Ces remarques pourraient s'appliquer à l'érudition comme aux sciences, et
là aussi on verrait l'archéologie, la philologie, les langues orientales, culti-
vées par un petit nombre de savants, pour lesquels le gouvernement est loin
de faire ce que fait le public pour un bon maître d'anglais. Mais , pour ne pas
trop agrandir mon cadre, je me bornerai à vous faire remarquer que l'on se
tromperait fort si l'on croyait que l'État accordât en considération ce qu'il ne
donne pas en argent. Deux faits seuls que je choisirai entre mille prouveront
jusqu'à l'évidence la vérité de cette assertion.
Vous savez ce qui a été fait dans la loi électorale. On a cru que les membres
de l'Institut, à raison de leur capacité (c'est le mot technique), méritaient
une faveur toute spéciale, et l'on a diminué de cent francs en leur faveur le
cens exigible peut être électeur! Y a-t-il rien de plus singulier, de plus bizarre,
que de taxer ainsi l'esprit d'un Champollion et d'un Dupuytren? Mieux aurait
valu cent fois laisser les académiciens dans le droit commun que de les évaluer
à ce taux humiliant, et cependant il est reconnu que l'Institut est le premier
corps savant de la France. La faculté des sciences de Paris, qui est placée à
la tète de l'enseignement universitaire, n'obtient guère plus d'égards. Vous ne
croirez pas, monsieur, qu'il a été impossible à cette faculté d'obtenir qu'on
modifiât légèrement l'itinéraire d'une ligne d'omnibus établie depuis peu d'an-
nées, et dont les chevaux, par un abus intolérable, stationnent devant les
salles où se font douze des seize cours que donnent les professeurs. Souvent,
lorsque les chevaux hennissent ou que les omnibus passent, le professeur doit
s'arrèler, parce que sa voix est couverte par le bruit. La faculté a écrit dix
fois à ce sujet au ministre de l'instruction publique, qui de son côté a transmis
ces réclamations au préfet de police, mais toujours sans résultat. Il est même
arrivé que certains journaux qui croient apparemment que la liberté consiste
dans la protection accordée aux intérêts matériels contre les intérêts de l'intel-
ligence, et qui ne se rappellent pas les privilèges que les lois romaines accor-
daient aux professeurs , ont pris la défense des cocher d'omnibus , et n'ont pas
craint d'injurier personnellement des hommes qui font la gloire de la France,
à propos d'une mesure réclamée dans l'intérêt de l'enseignement. Ce qu'il y a
eu de plus singulier dans cette affaire, c'est que les voitures si chaudement
défendues en celle circonstance par ces journaux se sont trouvées plus tard au
nombre de celles dont il a été le plus souvent question dans un procès de dif-
famation qui a fait tant de bruit. Au reste, après tout, de quoi est-il question?
D'étouffer la voix d'un Poisson , d'un Mirbel, d'un Geoffroy Saint-llilaire. —
S'il se fût agi de l'orchestre de Musard , les journaux et la police auraient su
réduire au silence les chevaux.
Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet, et je ne vous parlerai pas ici
de mille autres fails semblables , tels que le refus que l'on oppose toujours aux
instances de la faculté des sciences de Paris lorsqu'elle demande pour des
hommes comme les Auguste Saint-Hilaire, les blainville, la suppression du
titre d'adjoint sans aucune augmentation de traitement. Plus tard je revien-
drai sur les facultés et sur cette foule de règlements que l'on enfante tous les
jours sans les consulter, ou même malgré leurs vœux : mais Je ne cesserai de
répéter que tant que nos moeurs el nos habitudes sociales resteront les mêmes
LES SCIENCES EN FRANCE.
si l'on veut arrêter ce désir immodéré de popularité qui aveugle et perd tant
de monde , il faut que l'État puisse soutenir la concurrence avec le public , et
offrir a l'ambition des uns , aux intérêts des autres un plus noble appât ; et je
terminerai celte lettre par quelques remarques sur les autres académies de
l'Institut et sur les rapports qu'elles ont avec le public.
C'estuniquement par leurs travaux imprimés et par les séances annuelles que
les académies, dont les réunions ordinaires sont secrètes, se font connaître dans
le public ; et vous comprenez , monsieur, que , soit dans la direction et l'impul-
sion à donner aux travaux académiques soit dans la manière de les résumer et
de les exposer dans les circonstances solennelles, l'activité et le talent des secré-
taires perpétuels , qui sont les organes officiels de chaque académie, doivent
avoir une influence marquée. Je me suis suffisamment étendu dans ma pre-
mière lettre sur le mérite de MM. Arago et Flourens , secrétaires perpétuels de
l'Académie des sciences, et il faut reconnaître que là comme dans les autres
académies on aurait difficilement trouvé des hommes plus distingués que ceux
qui ont été choisis, et plus dignes d'être les interprèles de l'Institut auprès des
savants. La parole grave et mesurée de M. Daunou, en qui on ne sait pas si
l'on doit plus admirer le noble caractère que l'immense savoir, est bien faite
pour rendre compte des travaux austères de l'Académie des inscriptions , dont
les publications se poursuivent avec une activité digne des éloges du public ,
qui s'arrête trop , à mon avis , à quelques critiques de détail, et ne remarque
peut-être pas assez l'Histoire littéraire de la France, la Collection des histo-
riens des Gaules, les Ordonnances des rois de France, la suite du Brequigny, la
Collection sur les Croisades, les Notices des Manuscrits, et d'autres grands
ouvrages que, sans parler des Mémoires , cette docte compagnie fait paraître.
L'élégance du style , la pureté de langage , l'érudition spirituelle de M. Ville-
main le désignaient naturellement au choix de l'Académie française , qui a pu
se convaincre, dans ces derniers temps, que son secrétaire perpétuel est aussi
un éloquent orateur. L'Académie des sciences morales et politiques a trouvé
dans M. Mignet un guide sûr , un représentant zélé et intelligent, également
propre à écrire avec esprit et facilité l'éloge de Talleyrand , et à préparer lon-
guement, par d'immenses travaux, l'histoire des révolutions politiques et reli-
gieuses des peuples. Soit par sa composition , soit par l'objet de ses travaux ,
celte académie est destinée à jouer chez nous un rôle qui deviendra tous les
jours plus important : elle doit cependant s'efforcer à tout prix de rester dans
les principes généraux, el ne pas descendre aux applications journalières, pour
éviter de jamais devenir une arène politique ou une succursale de la chambre
des députés. Enfin, quels que soient les regrets qu'a dû laisser l'illustre au-
teur du Jupiter olympien au moment où il résignait des fonctions qu'il avait
si honorablement remplies, c'est avec une vive satisfaction que l'on a vu
M. Raoul-Rochelle succéder à M. Qualremôre de Quincy dans la place de se-
crétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, et apportera cette acad .nie
les connaissances spéciales d'un értidil avec l'activité et la verve d'un arliste.
Les progrès de l'art en France sont plus intimement attachés qu'on ne le pense
au choix du représentant officiel de l'Académie des beaux-arts.
L'Académie française et celle des beaux-arts sont les seules qui actuelle-
LES SCIENCES EN FRANCE. 485
ment ne publient pas de Mémoires. Pour ma part , je regrette beaucoup que
le public ne soit pas appelé à profiter des lumières et des connaissances spé-
ciales des artistes et des littérateurs. Tout ce que l'on sait, on peut le dire , et
l'on ne voit pas pourquoi des éloges, des recherches sur la grammaire géné-
rale, sur le style, des appréciations critiques des qualités et des défauts de
nos meilleurs écrivains, des considérations sur les vicissitudes de notre lit-
térature, des discussions spéciales sur des points controversés de grammaire
ou sur l'histoire et l'élymologie de la langue française, ne pourraient pas
servir à établir des communications régulières entre l'Académie française et le
public. Il y aurait là, à mon avis, profit pour tout le monde, et celte acadé-
mie, je n'en doute pas, saurait prouver ainsi aux plus incrédules qu'elle est
encore digne de présider aux destinées littéraires de la France, que l'on confie
quelquefois à des maîtres capricieux et sans expérience. Les travaux du Dic-
tionnaire, auxquels elle semble se borner, sont de leur nature trop lents pour
que le public puisse s'y intéresser vivement; et d'ailleurs, il n'accepte jamais
sans contestation ce code de la langue qui doit renfermer et définir des mots
empruntés à tous les arts, à toutes les sciences, et à la rédaction duquel des
littérateurs seuls ont pris part. Ce défaut, déjà sensible dans le dictionnaire
actuel, deviendra bien plus marqué dans le Dictionnaire historique univer-
sel de la langue française, auquel on a commencé à travailler. Un tel dic-
tionnaire est à la fois une œuvre de science, d'art et d'érudition, et il ne pa-
raît guère possible que l'esprit et la sagacité des hommes qui sont chargés de
préparer ce travail puissent suppléer aux connaissances spéciales qu'ils trouve-
raient dans leurs confrères des autres académies. Le concours de tout l'In-
stitut est indispensable pour élever à la langue française un monument de
cette nature, et il faudrait qu'une commission nommée par les cinq acadé-
mies s'en occupât sans relâche, sous la direction de l'Académie française, à
laquelle appartient de droit la présidence. Cela ne vaudrait-il pas mieux que
devoir l'Académie des beaux-arts travailler, comme elle le fait , au Diction-
naire de la langue des beaux arts , tandis que l'Académie française prépare
un Dictionnaire universel? Lorsque les deux ouvrages seront achevés et
auront paru, s'il y a conflit, et il y en aura mille , auquel faudra-t-il croire?
Après une année de travaux graves et silencieux, chaque académie, à son
tour, se montre au public, qui, en général, prend un assez vif intérêt à ces
solennités. On ne saurait apporter assez de soin dans le choix des lectures qui
se font en cette occasion , et, pour ma part, je voudrais que l'Institut vint ex-
poser gravement et sérieusement le résultat de ses travaux et les progrès des
sciences, des lettres ou des arts, sans trop se préoccuper de l'auditoire, qui,
du reste, s'aperçoit toujours des efforts que l'on l'ait pour l'amuser. Des pen-
sées élevées et une grande pureté de langue et de style, voilà les moyens qu'em-
ployait Fourier pour enlever tous les suffrages, sans faire aucune concession
aux auditeurs et sans parler à leurs passions. On prétend que nous sommes
prochainement menacés d'entendre (1) un morceau de Sallusle , traduit en
(I) Au moment où l'on va moitié sous presse , le bruit se répand qu'à la même séance
l'Académie «les scienct 9 sera représentée par une épftre en vers composée par un tjco-
484 LES SCIENCES EN FRANCE.
vers par un membre de l'Académie des inscriptions. Si le fait est exact, pour-
quoi cette Académie juge-t-elle le public assez défavorablement pour se croire
obligée de venir lui réciter une espèce d'apologue comme on le ferait aux en-
fants, au lieu de lui faire comprendre l'importance de ses travaux par un mor-
ceau solide et instructif sur une de ces questions d'histoire ou de philologie
que les membres de cette docte compagnie savent si bien traiter? Les séances
annuelles de l'Académie des beaux-arts et de l'Académie française sont les plus
animées , et quelquefois même en y assistant , on se croirait transporté dans
une autre enceinte. En effet , cette musique, ces couronnes, les larmes et la
joie des mères , les applaudissements de l'auditoire, qui témoigne ses sympa-
thies pour les jeunes talents qu'on signale à son attention, tout cela donne aux
séances de l'Académie des beaux-arts un air dramatique qui semblerait ne pas
devoir se rencontrer a l'Institut. Cependant c'est surtout les jours où l'on dé-
cerne les prix de vertu à l'Académie française que l'émotion est portée à son
comble. Je ne m'arrêterai pas , monsieur, à vous retracer l'origine de ces prix
célèbres institués par M. de Montyon, qui , dans des vues philanthropiques, a
légué à l'Institut et à divers établissements de bienfaisance une fortune de plu-
sieurs millions, mais dont les louables intentions n'ont pas toujours été sui-
vies des effets les plus utiles. Je vous ai déjà signalé les inconvénients que les
prix Montyon avaient pour l'Académie des Sciences , et je pourrais vous mon-
der facilement que ces fondations , imitées depuis (1) par d'autres personnes,
ont jeté plusieurs académies dans des difficultés inextricables. Mais pour ne
parler que des prix de vertu, ne semble-t-il pas, monsieur, qu'autant il estho-
mètre. Si la chose était vraie, le public demanderait sans doute sur qui doit retomber
la responsabilité d'un choix si bizarre. L'Académie n'a pas été consultée , et l'on pré-
tend que c est le secrétaire perpétuel pour les sciences mathématiques qui a décidé
cela , on ne comprend pas dans quel but.
(1) Parmi les plus singulières fondations littéraires qui ont été faites dans ces der-
niers temps , il faut signaler surtout les prix Gobert. L'Académie française et celle des
inscriptions et belles-lettres ont été chargées par le testateur de donner chacune une
rente de dix mille francs à l'auteur du meilleur travail ou du plus éloquent morceau
sur l'histoire de France. Cette somme sera touchée annuellement par l'écrivain qui aura
remporté le prix, jusqu'à ce qu'un meilleur ouvrage se présente. Il faudrait un volume
pour signaler toutes les difficultés et les inconvénients auxquels les dispositions testa-
mentaires de M. Gobert ont déjà donné lieu. A la vérité elles peuvent servir actuelle-
ment à récompenser des travaux estimables , mais elles finiront nécessairement par
donner lieu à une industrie littéraire qui semblait devoir s'arrêter aux portes de l'In-
stitut. On sait combien d'inconvénients sont nés à l'Académie française des encourage-
ments et des prix qu'elle distribue aux ouvrages les plus utiles aux mœurs. Ce sujet est
si élastique, qu'on prétend , mais je n'ose pas l'affirmer, que l'Académie a mis hors de
concours la Science popxdaire de Claudius , et a pris en considération les Mémoires
d'une Poupée. Si de tels faits étaient vrais, il faudrait désespérer des prix, qui parais-
sent partout diminuer d'importance. Dans le siècle dernier, Eulur, Lagrange et Daniel
Bernoulli se partageaient ordinairement tous les prix à l'Académie des sciences; ac-
tuellement il est rare qu'un homme du premier ordre s'occupe des questions proposées
par l'Institut.
LES SCIENCES EN FRANCE. 485
norable pour une nation d'encourager les nobles actions, autant il est indigne
de la vertu d'être récompensée en argent et taxée à tant d'écus? Que l'Académie
française soit appelée à décerner des médailles aux hommes dont les actions
méritent d'être honorées, on le conçoit; car à la mort du testateur il n'existait
pas d'Académie des sciences morales. Cependant là devrait , à mon avis, s'ar-
rêter son action, et il faudrait que l'État seul fût chargé de compléter les ré-
compenses nationales, qui devraient surtout avoir pour objet de signaler tou-
jours à l'estime du public ceux qui se rendraient dignes de servir d'exemple à
leurs concitoyens. Et d'ailleurs je comprends bien des prix de bienfaisance ou
de courage, car ce sont là des qualités parfaitement définies ; mais la vertu en
général, est-ce une chose sur laquelle tout le monde soit d'accord , et que l'on
ait parfaitement déterminée? Je ne le pense pas. Sans recourir aux écrits des
moralistes ni à cette terrible définition donnée par Brutus au moment de mou-
rir, il serait facile de signaler des cas dans lesquels l'Académie française ne
se trouverait probablement pas d'accord avec les peuples dont on invoque sans
cesse le témoignage en fait de rigorisme et de vertu, et je doute fort, par
exemple, que le suicide de Lucrèce excitât à celte Académie la même admira-
tion qu'il a méritée chez les anciens.
Je m'arrête ici, et vous trouverez sans doute, monsieur, que je me suis bien
éloigné des sciences. Je me hâte donc de terminer , en vous priant de m'ex-
cuser si dans un sujet si vaste j'ai dû me borner à une esquisse imparfaite. Ce-
pendant il était impossible d'entrer dans des discussions techniques relative-
ment à des travaux qui ne peuvent être compris que d'un petit nombre de
personnes, et que d'ailleurs vous connaissez mieux que moi. Au reste, j'aurai
l'occasion de revenir naturellement , dans la suite , sur beaucoup de questions
que je n'ai pu qu'ébaucher. Je serai satisfait si , dans le rapide exposé que
je viens de tracer, vous avez trouvé la preuve que , malgré des défauts et des
inconvénients qu'il est toujours si difficile d'éviter, l'Institut de France est
placé au premier rang parmi les corps scientifiques de l'Europe, et qu'il n'a
jamais cessé démériter l'estime du pays et l'approbation du monde savant.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
14 mai 1840.
La translation en France des restes mortels de Napoléon est résolue; c'est là
l'événement du jour, l'événement que toutes les opinions fidèles à notre mo-
narchie ont salué avec la même émotion et avec la même reconnaissance pour
le roi qui a voulu si noblement accomplir ce voeu national, et pour le cabinet
qui s'est associé à la pensée du roi et l'a si habilement réalisée. Dieu soit loué !
il est donc toujours des pensées généreuses, de nobies résolutions qui peuvent
remuer tous les cœurs et faire taire un instant nos dissentiments politiques et
nos passions tracassières !
L'Angleterre a accueilli avec un empressement qui l'honore la demande de
la France , et les franches et nobles paroles du gouvernement anglais sont un
gage nouveau de cette ferme alliance qui assure, avec la paix du monde, la
prospérité et la grandeur des deux nations.
Au milieu de l'émotion, de la satisfaction générale , nous n'avons pu aperce-
voir qu'une seule crainte , disons mieux , qu'un doute de quelques esprits timo-
rés. Ils se demandaient si ces pieux et solennels devoirs rendus aux cendres
du héros populaire, si l'enthousiasme si légitime qu'on réveille, si les grands
souvenirs qu'on évoque ne pouvaient pas agiter les esprits, troubler quelques
imaginations , offrir quelque prise à de coupables intrigues.
Le gouvernement n'a pas partagé ces scrupules et ces craintes. Il s'est aban-
donné , et nous l'en remercions , au bon sens du pays. Il ne s'est pas trompé;
car, pour répéter les belles et nobles paroles de M. de Rémusat , il y a une
chose, une seule, qui ne redoute pas la comparaison avec la gloire : c'est la
liberté.
Le moyen le plus suret le plus digne de faire rentrer dans le néant de vaines
prétentions, c'est de montrer dans toute sa grandeur la gloire de celui qui,
représentant inimitable d'une époque accomplie, ne peut avoir de successeurs.
Les chambres ont dans celle quinzaine fixé loute leur attention sur les af-
faires du pays.
La chambre des députés a réglé tellement quellement les intérêts opposés des
trois sucres, le sucre indigène, le sucre colonial et le sucre étranger. Si elle
REVUE. — CHRONIQUE. 487
n'a pas fait mieux, c'est que désormais il était impossible de bien faire. Des
erreurs et des préjugés malheureusement trop répandus avaient laissé à une
industrie artificielle le temps de croître , de s'étendre, de se créer des parti-
sans, une clientèle. Le gouvernement jouait depuis quelques années un singu-
lier rôle aux yeux de tous ceux qui avaient quelques connaissances d'économie
politique. Il frappait d'un droit fort élevé une matière d'ailleurs éminem-
ment imposable, et cela non plus pour remplir ses caisses, mais pour forcer
l'argent des consommateurs à entrer dans les poches d'un certain nombre de
propriétaires.
Le gouvernement ne l'ignorait pas. Il faut avoir le courage de le dire : toutes
les administrations qui se sont succédé ont envisagé les questions économi-
ques d'un point de vue assez élevé, assez étendu. Le gouvernement est moins
dominé que la chambre par les intérêts de localité, par les préjugés de clochers.
Le gouvernement avait plus d'une fois essayé sans succès d'arrêter les empié-
tements des planteurs de betteraves sur le trésor public. H avait échoué;
grâce à l'intérêt tout particulier, tout local des sucreries indigènes, nos colo-
nies se mouraient , nos navires ne trouvaient plus de fret , notre production
manquait de débouchés , notre marine de matelots de long cours , et le trésor
s'appauvrissait de plus en plus. lia fallu que le désordre devînt criant, scan-
daleux, pour qu'une mesure sérieuse fût enfin adoptée, pour qu'un intérêt
local ne triomphât pas de l'évidence.
Quelle brèche n'aurait-on pas ouverte en allouant aux fabricants de sucre
indigène une indemnité? Une indemnité parce qu'ils ont jugé à propos de se
livrer à une industrie factice , à une industrie qui n'aurait jamais existé sans
l'impôt! une indemnité parce que l'État leur a permis pendant trop longtemps
de faire leurs affaires aux dépens du trésor public !
Le gouvernement a adopté le seul expédient qui fût aujourd'hui praticable.
Ce n'est pas une solution définitive de la question ; mais du moins les inconvé-
nients les plus graves de l'étal de choses existant seront écartés pour quelque
temps, jusqu'à ce que la lutte des deux sucres, devenant derechef inégale,
replace les combattants dans une position intolérable et violente. Alors, si c'est
le sucre indigène qui se meurt; il faudra bien dire aux planteurs de betterave
de semer du blé , du colza, de la luzerne, de la garance , et de ne planter des
racines que pour les bestiaux ; si c'est l'existence des colonies qui est menacée,
il faudra affranchir leur commerce, ou, mieux encore peut-être, trancher la
question en donnant à l'Étal le monopole du sucre , à condition qu'il fera en-
trer dans son débit 80 millions de kilog. de sucre colonial, 40 millions de sucre
indigène, et puis , si la consommation excède 120 millions de kilogrammes,
il pourra, pour le reste, s'approvisionner où bon lui semblera. On prétend que
ce monopole serait entouré d'énormes difficultés d'exécution : c'est ce qu'on
dit toujours de toute chose nouvelle. Des hommes très-versés dans ces matières
nous ont assuré qu'il ne serait guère plus difficile à exploiter que le monopole
du tabac.
Quoi qu'il en soit, pour le moment, la difficulté est résolue ; nous ne croyons
pas que la chambre des pairs puisse refuser une mesure si conforme à l'esprit
d'équité et aux vues conciliatrices de la pairie.
488 REVUE. — CHRONIQUE.
La proposition Remilly, loin d'être oubliée dans les cartons de la chambre ,
paraît destinée à une fâcheuse célébrité. Il y aura très-probablement un débat
dont cependant fort peu de personnes se soucient. Mais les uns n'osent pas ar-
rêter cette malheureuse proposition, les autres n'en ont plus le pouvoir. On
propose maintenant de mettre à Vindex pendant une législature tous les dé-
putés ; l'administration pourra se recruter partout, excepté dans les rangs des
hommes que les collèges électoraux auront jugés les plus capables de bien com-
prendre et de bien diriger les affaires du pays. C'est une épigramme contre le
système électif. Ajoutons que la mesure serait dérisoire, tant sont nombreuses
les exceptions dont il faudra , bon gré mal gré , l'accompagner. Les députés
pourront devenir ministres , sous secrétaires d'Étal , directeurs généraux, se-
crétaires généraux, que sais-je ? Mais sont-ils nombreux les députés qui n'as-
pirent pas aux grandes fonctions politiques , qui ne se préparent pas au minis-
tère? Ce serait donc restreindre la concurrence sur quelques points poiu"
l'étendre sur d'autres; ce serait la plus malheureuse de toutes les applications
du sysième prohibitif. Si elle est adoptée , il faudra, comme correctif, doubler
le nombre des ministères et des directions générales.
On dit que la majorité de la commission se propose également d'élargir d'une
manière notable le cercle des incompatibilités absolues. S'il s'agit de faire de
la chambre un corps de théoriciens et de discoureurs tout à fait étrangers au
gouvernement et aux affaires, ces diverses propositions sont fort logiques;
elles n'ont alors qu'un défaut, c'est d'être insuffisantes, incomplètes.
Il se cache cependant quelque chose de sérieux sous ces élucubrations poli-
tiques en apparence quelque peu puériles. Nous y apercevons les préparatifs
d'une lutte décisive entre les deux grandes fractions qui divisent la chambre;
c'est cette lutte que nous redoutions pour tous et qui nous paraissait pouvoir
être évitée. Nous l'avouons avec humilité , mais sans étonnement : nos espé-
rances s'évanouissent, nos vœux ne semblent pas devoir être exaucés. Tous les
partis ont conspiré avec succès contre la modération et la prudence politique :
les conservateurs , suum cuique , les premiers. La gauche , manœuvrant avec
plus d'habileté et de mesure qu'elle n'avait coutume d'en montrer, s'est laissé
d'abord repousser parles centres en bonne personne, sans trop d'humeur;
tout ce qu'elle voulait , c'était que le ministère se crût repoussé comme elle ,
qu'il se repliât de plus en plus et forcément dans ses rangs, que toute pensée
de divorce entre la gauche et lui, d'alliance entre le ministère et les centres ,
fût définitivement écartée. Il est évident que la gauche, à tort ou à raison,
estime aujourd'hui avoir gagné définitivement ce point capital. Aussi croyons-
nous que les mouvements de la gauche ne tarderont pas à devenir, nous ne
disons pas moins calculés , mais plus hardis ; évidemment , elle se croit désor-
mais maîtresse du terrain , comme elle croit que les ministres sont fatalement
enchaînés à ses destinées. L'avenir, et cet avenir ne peut pas être fort éloigné,
nous dira si la gauche a bien établi ses calculs , bien posé les données de son
plan de campagne.
La proposition Remilly, dont la gauche ne fait que profiter, ce qui est de
bonne guerre, n'est qu'un prélude. La gauche espère en faire sortir une cause
de profonde rupture entre le ministère et les centres ; elle y voit eu même
REVUE. — CHRONIQUE. 489
temps le prologue de la réforme électorale. Le drame de la réforme serait joué
à la session prochaine. Il est réservé pour l'ouverture de la nouvelle année
politique. En attendant, dans l'intervalle des deux sessions ,1a presse, parlant
seule à l'opinion publique , aura fait tous ses efforts pour ébranler le système
existant , pour préparer les esprits à un nouveau système électif. Un des ar-
guments les plus propres à troubler les consciences consistera à dire, à répéter
tous les jours que les conservateurs eux-mêmes reconnaissent les vices de la
représentation nationale : témoin la proposition d'un des leurs, la proposition
Remilly.
Ainsi la réforme électorale avant tout : c'est là le champ de bataille que la
gauche prépare avec soin et habileté 5 c'est là qu'elle veut entraîner ses adver-
saires , c'est là qu'elle prend d'avance ses positions et ses points d'appui.
Si elle succombe devant la chambre , elle croit pouvoir rendre le gouverne-
ment impossible, au point de forcer à la dissolution dans le moment le plus
favorable pour elle. Alors la question de la réforme se trouvera tout naturelle-
ment portée devant les collèges électoraux; elle deviendra le mot d'ordre, le
signe de ralliement ; il n'y aura plus que deux camps, celui des réformateurs
et celui des conservateurs.
La France a-t-elle quelque chose à espérer, n'a-t-elle rien à craindre de celle
lutte? Il est permis d'en douter. On pourrait peut-être s'alarmer, s'effrayer, si
nous vivions dans une époque d'hommes très-puissants et de grandes choses.
II n'en est rien. Chaque siècle a sa taille. Celle du nôtre est connue. Soit en
bien, soit en mal , nous ne pouvons rien faire qui dépasse notre petite mesure.
Quand on passe des semaines à se disputer sur le sucre de betterave et le prix
de revient, on n'est pas des hommes bien redoutables. Conservateurs et réfor-
mateurs , ils ont beau grossir leur voix , se provoquer les uns les autres à des
combats acharnés, à une guerre à mort ; le champ de bataille ne sera pas jon-
ché de cadavres , et après beaucoup de bruit , la paix sera signée de guerre
lasse à des condilions lolérables pour tous. On accomplira plus lard, avec
moins de dignité , par lassitude, ce que nous demandions aujourd'hui même à
la raison , au patriotisme des hommes de loutes les opinions qui comprennent
les nécessités du gouvernement et qui veulent comme nous la monarchie et la
liberté, notre dynastie et nos institutions, avec ce progrès prudent et mesuré
qui préviennes bouleversements et satisfait les esprits sans les agiter.
La chambre des pairs a élaboré avec soin deux lois importantes , celle sur
les ventes d'immeubles par voie de justice, et celle sur les expropriations pour
cause d'utilité publique.
Si la première ne fait pas au pays tout le bien qu'il pouvait en attendit',
c'est que la chambre se trouvait, dans son travail, entravée par le système hy-
pothécaire en vigueur, système imparfait, dangereux, et qu'on s'empresse de
corriger dans tous les pays qui ont d'ailleurs adopté notre Code civil. Le gou-
vernement n'a pas osé suivre l'ordre logique des idées et présenter la réforme
du système hypothécaire avant celle des lois de procédure qui s'y rattachent.
Les difficultés de ce travail, qui , nous le reconnaissons, sont très-grandes,
l'ont effrayé. Toujours est-il que tous les projets, toutes les théories qu'on met
en avant dans le but de diriger les capitaux vers le .sol , de donner à notre agi,-
490 REVUE. — CHRONIQUE.
culture les moyens qui lui manquent, ne seront que des chimères tant que les
propriétaires fonciers ne trouveront pas dans un bon système hypothécaire un
puissant moyen de crédit. Jusque-là les capitaux s'éloigneront d'eux, ou ils
ne pourront les attirer qu'en compensant les risques des prêteurs par des in-
térêts ruineux.
La loi sur les expropriations pour cause d'utilité publique a reçu d'utiles
modifications. Ce qu'on peut craindre, c'est que tout ce qu'on propose de
gagner en rapidité et parla simplification des formes ne soit gagné aux risques
et périls des créanciers ayant droit sur les biens expropriés. II n'y avait qu'un
moyen de concilier les intérêts opposés. C'était d'établir comme règle ce que
la chambre n*a pas même accordé comme exception , je veux dire la prise de
possession des terrains nécessaires aux travaux , dès que l'État aurait déposé
une somme plus que suffisante au payement du prix et des revenus. En trans-
portant alors sur ia somme déposée tous les droits qui étaient assis sur le sol ,
on aurait pu observer toutes les formes et les délais convenables et pourvoir
également aux intérêts des propriétaires et à ceux de leurs créanciers et de
tous autres intéressés. Sans cela on ne conciliera jamais d'une manière tout
à fait satisfaisante la rapidité des travaux et le prompt emploi des capitaux
avec la protection qui est due à tous les droits adhérents à la propriété.
La chambre des pairs, après avoir élaboré avec le soin et la maturité qu'on
lui connaît ces lois importantes, s'est occupée hier de la loi des rentes, en pro-
cédant dans ses bureaux à la nomination de la commission. Il n'y a pas,
dit-on, dans la commission nommée, un seul partisan de la mesure. Ceux qui
n'en contestent pas le droit en contestent l'opportunité. Ce résultat, fort natu-
rel, et qui n'a surpris personne, ôle au travail de la commission, composée
d'ailleurs d'hommes les plus distingués à des litres divers, une partie de son
importance. 11 ne peut s'établir de débat sérieux entre des hommes qui sont
au fond tous du même avis. Les uns, il est vrai, reconnaissent à l'État le droit
de rembourser que d'autres lui refusent ; mais, comme la chambre ne vote
pas sur des principes abstraits , ce débat spéculatif ne peut être bien vif dans
le sein d'une coramissiou , unanime d'ailleurs à proposer le rejet pur et simple
de la loi.
Quoi qu'il en soit, il est plus que probable que la loi sera rejetée, ce qui
peut amener sur le marché des rentes de vives oscillations, et ensuite de fâ-
cheuses perturbations ; car ce serait un rêve que d'imaginer que la question va
disparaître à jamais de notre arène politique. Elle se représentera, et nul ne
peut dire dans quelles circonstances, avec quelles conditions. Aussi espérons-
nous que les rentiers paisibles, que ceux qui achètent des fonds publics, non
pour lenler des coups de bourse, niais pour trouver un placement stable et
sûr de leurs capitaux, ne se laisseront pas entraîner à seconder, par leurs
achats, le mouvement ascendant qui peut être imprimé à la rente. S'il parait
dur d'être remboursé lorsque la rente est à 110 ou à 112 , il serait plus dur
encore de recevoir 100 lorsqu'on aurait acheté à 115 ou à 120. Et cependant ,
s'il <st évident, pour beaucoup d'esprits, que l'État doit rembourser ou conver-
tir lorsque la rente esta 110 , celte évidence serait bien plus frappante encore
pour ces esprits lorsque la rente aurait atteint le prix de 120 fr.
REVUE. — CHRONIQUE. 40!
£u Algérie, tout marche aussi bien et aussi rapidement qu'on pouvait l'es-
pérer dans une guerre de cette nature. Les détails nous manquent , mais
l'ennemi paraît avoir payé chèrement ses tentatives audacieuses sur Alger. Le
duc d'Aumale a fait ses premières armes en alliant au courage bouillant de la
jeunesse le sang-froid d'un vieux soldat.
La réponse de l'Angleterre, au sujet des restes mortels de l'empereur,
prouve à elle seule combien le pays a le droit de se féliciter de l'état de nos
relations extérieures. C'est l'amitié de la France qu'on désire , ce sont les liens
des deux puissantes nations de l'Occident qu'on veut consolider et rendre de
plus en plus intimes et indissolubles.
La médiation de la France, acceptée par le gouvernement britannique et le
roi des Deux-Siciles, témoigne également de l'excellente attitude que le cabinet
actuel a su prendre en Europe, et de l'influence que nous pouvons exercer dans
les transactions diplomatiques. Par un effet du temps nécessaire pour par-
courir les distances , les offres de médiation de la France , déjà acceptées par
l'Angleterre, arrivaient à Naples, au moment où l'amiral anglais, exécutant
les ordres de son gouvernement, capturait les navires napolitains à l'entrée de
la baie. Le roi de Naples pouvait voir de ses propres yeux ces actes d'hostilités
à l'heure même et du palais où il recevait les communications pacifiques du
chargé d'affaires de France, M. d'Haussonville , dont l'active habileté a eu ,
dit-on, à vaincre, en cette circonstance, des obstacles de plus d'une nature.
On nous assure qu'un cabinet, allié de la cour de Naples, désirant écarter la
médiation de la France, avait tenté quelques démarches pour faire intervenir
le saint-père, dont la parole est puissante sur l'esprit du roi des Deux-Siciles.
Le représentant du cabinet auquel nous faisons allusion , n'a pas été assez
réservé : quelques expressions d'une satisfaction prématurée , connues du roi
de Naples, le déterminèrent à accepter la médiation. Il est juste d'ajouter que
le nonce du saint-siége à Naples, jeune prélat de l'esprit le plus distingué,
loin de seconder les efforts qu'on tentait à Rome pour écarter la médiation
de la France, a contribué de son crédita la faire accepter.
La question d'Orient est toujours grave et menaçante, bien que, dans ce
moment, elle semble se trouver dans une sorte de temps d'arrêt.
Sans doute, lorsqu'on ne regarde qu'à la situation générale de l'Europe, à
ces traits saillants qui, dans chaque pays, frappent tous les yeux, on est porté
à croire que la paix du monde ne peut être sérieusement troublée par la ques-
tion d'Orient.
Aucune des grandes puissances ne peut songer de propos délibéré à inter-
venir en Orient , et à trancher par la force les difficultés qui s'y élèvent. La
Russie aurait d'immenses distances à parcourir, non d'Odessa à Constanlinople,
mais de Constanlinople , ou des principautés, au Taurus, si jamais elle son-
geait à joindre l'armée égyptienne et à occuper les possessions du pacha. Elle
a appris ù ses dépens, dans ses précédentes campagnes , à combien de fatigues
et de maladies mortelles on expose les soldats dans ces expéditions; elle n'a
pas hâte sans doute d'en tenter une de plus , occupée qu'elle est en Circassie
el dans les déserts des Turcomans. L'Angleterre se trouve avoir sur les bras
â la fois la petite affaire de Naples. la grosse affaire de la Chine, le Canada
TOME II. 33
492 REVUE. — CHRONIQUE.
et l'Irlande ; enfin elle n'est qu'au début de sa marche dans l'Asie centrale ,
où ses relations se compliquent de jour en jour. Pourrait-elle être tentée de
chercher une grande aventure en Egypte? La France, dont la sollicitude pour
la paix du monde est désormais généralement reconnue et appréciée , ne sau-
rait être suspectée de vouloir mettre le feu à la question d'Orient. Bref, chez les
puissances européennes , y compris la Russie , la résolution de maintenir la
paix n'est pas douteuse. Ainsi les grandes circonstances sont toutes favorables
à une solution pacifique.
Peut-être cette solution serait-elle déjà réalisée, si un peu de laisser aller , un
peu de mollesse ne l'avait pas relardée. Peut-être n'avons-nous pas montré toute
l'énergie, toute la fermeté nécessaires, énergie et fermeté dont tout le monde,
en dernier résultat, nous aurait su gré, même ceux qui en auraient été au
premier momenl quelque peu froissés.
Car si les grandes circonstances sont toutes favorables au maintien de la
paix, les petites circonstances et les incidents peuvent la compromettre d'un
instant à l'autre.
C'est là ce qui préoccupe tous les bons esprits, et avant nous, nous le
croyons, le chef actuel du cabinet. Le pacha d'Egypte sait qu'à son grand âge
il lui faut un prompt dénoûment ; il sait qu'il ne léguera rien à ses enfants tant
que ce dénoûment ne sera pas opéré, et la vigueur de son esprit peut l'en-
traîner d'un moment à l'autre à faire un pas décisif. Cette situation s'aggrave
encore par la nature des relations journalières du vice-roi avec le colonel
Hodges, consul général anglais , dont le caractère est une reproduction, même
un peu rude, de celui de lord Ponsonby. Ajoutons que l'ordre donné par le
gouvernement anglais au colonel Hodges de délivrer des passe-ports anglais aux
officiers de la flotte ottomane n'est pas de nature à calmer Méhémet-Ali.
En somme, on ne peut se dissimuler que la paix de l'Orient peut dépendre
d'un mouvement d'humeur du pacha, mouvement d'autant plus à redouter,
qu'il faut toujours tenir compte de l'imprévu , du bizarre même , avec les
Orientaux , et qu'il est difficile , dans ces négociations délicates et trop prolon-
gées, de ne rien rencontrer qui blesse un vieillard irascible et puissant.
N'oublions pas que maître d'une flotte et d'une armée considérables, et fier
des succès de toute sa vie, il saurait s'ensevelir sous les ruines de son empire,
plutôt que de se laisser paisiblement dépouiller des possessions qu'il a habile-
ment et laborieusement conquises. Il faudrait pour les lui arracher une grande
guerre que nul ne veut ni ne peut faire. Dès lors le parti le plus sage pour
tous est d'en finir au plus tôt. L'accord de l'Angleterre et de la France nous
donne les meilleures espérances. Il y a là un vaste et beau champ ouvert à
l'active habileté de notre cabinet et de notre diplomatie.
POETES
ROMANCIERS MODERNES
DE LA FRANCE.
©TOME M OTÉIM(i).
o George-Maurice Guérin du Cayla naquit au château du Cayla, département
du Tarn, vers 1810 ou 1811. Sa famille était d'une des plus anciennes du Lan-
guedoc. Il commença ses études à Toulouse et les acheva au collège Stanislas,
à Paris, sorti! du collège de 1829a 1830, passa près d'une année en Breta-
gne (2), revint à Paris, y développa ses facultés, mais par un travail sans suite,
abandonné et repris souvent. Sa vie jusqu'à son mariage, qui eut lieu en 1858,
fut très-simple, nullement littéraire dans le sens extérieur que l'on donne à ce
mol. Il n'aborda jamais aucun journal, ne publia rien, et partagea son temps
(1) Nous n'hésitons pas à ranger dans notre série le poète inconnu , auteur, comme
on va le voir, d'une si magnifique ébauche. 11 aurait mérité d'y figurer à coup sûr, s'il
avait vécu. Il y représentera tant d'autres jeunes et nobles cœurs qui s'éti ignenl mus
avoir brillé.
(2) Chez M. de La Mennais , qui s'occupait alors de l'éducation <lt plusieurs jeunes
gens. George Guérin fut confié à ses soins, et perfectionna chez lui ses études. M. «le
La Mennais a conservé de cet élève un souvenir affectueux < i bienveillant, « C étail ,
nous a-t-il dit, un jeune homme timide, d'une piété douce et timorée, d'une organi-
sation si frêle , qu'on l'eut crue près de se briser à chaque instant , et ne montrant
point encore les facultés d une intelligence remarquable. ■
i « m f; 1 1 . 34
494 POETES ET liOMANEIEUS MObEIUNEîs
entre ses lectures, ses secrètes études poétiques, et le monde qu'il aimait beau-
coup. Il mourut l'année dernière, au château du Cayla, chez son père, ne lais-
sant que des fragments, et en très-petit nombre. »
Telle est la courte notice biographique qui nous a été transmise sur un beau
talent ignoré de lui-même et révélé seulement à quelques amis , aujourd'hui
désireux de rendre hommage à sa mémoire par la publication d'un ou deux
fragments de poésie, seul héritage qu'il ait laissé, comme malgré lui, à la pos-
térité. Après avoir lu ces fragments, nous nous sommes engagé à celte publi-
cation avec ce sentiment de profonde sympathie que chacun éprouve pour le
génie moissonné dans sa fleur, et croyant fermement accomplir un devoir en-
vers le public. Après l'intéressant travail publié dernièrement dans la Revue
sur Hégésippe Moreau, cette notice et ces citations doivent trouver place et
mériter quelque attention. S'il y a une certaine similitude dans ces mélancoli-
ques destinées, dans ces gloires méritées, mais non couronnées, dans ces
morts prématurées et obscures, il y a contraste dans la nature du talent, dans
le caractère de l'individu, dans les causes du dégoût de la vie ( car il y a spleen
chez l'un et chez l'autre ) , il y a surtout matière à des réflexions différentes.
Les nôtres seront courtes et respectueuses , car la douleur de George Guérin
fut silencieuse et noblement portée jusqu'à la tombe.
Sur tant d'exemples de poésies et de morts spleenigues que notre siècle voit
éclorc et inhumer, le biographe dTIégésippe Moreau a dit d'excellentes choses;
et , loin de les contredire, nous les confirmerons par rapport aux martyrs de
l'ambition littéraire. Le désir inquiet des jouissances matérielles de la vie et le be-
soin des vulgaires satisfactions de la vanité, devenus des causes d'amertume, de
colère et de suicide, ne sauraient être réprimés par de trop sévères arrêts, et la
pitié sympathique qu'inspirent de telles catastrophes doit trouver son correctif
dans une critique austèreet moralisante. L'auteur du poétique drame de Chatter-
tonVa bien senti, car il a placé auprès du martyr de l'ambition littéraire un qua-
ker rigide dans ses mœurs et tendre dans ses sentiments, qui s'efforce de relever
tantôt par la sagesse, tantôt par l'amour, ce coeur amer et brisé. Mais en face
d'une douleur muette, comprimée, sans orgueil et sans fiel, au spectacle d'une
vie qui se consume faute d'aliments nobles et qui s'éteint sans lâche blasphème,
il y a des enseignements profonds que chacun de nous peut appliquer à soi-
même dans l'état social où nous vivons aujourd'hui. Le simple bon sens hu-
main peut alors remonter aux causes et prononcer entre le poète qui s'en va
et la société qui demeure, lequel fut ingrat, oublieux, insensible.
George Guérin ne fut ni ambitieux, ni cupide, ni vain. Ses lettres confiden-
tielles, intimes et sublimes révélations à son ami le plus cher, montrent une
résignation portée jusqu'à l'indifférence, en tout ce qui touche à la gloire
éphémère des lettres. « Il portait dans le monde ( c'est ce même ami qui parle)
une élégance parfaite, des manières pleines de noblesse et un langage exquis,
ne jetait pas d'éclat, n'avait pas de trait, mais quelque chose de doux, de fin et
de charmant que je n'ai vu qu'à lui , et dont l'effet était irrésistible. Il aimait
extrêmement la conversation, et quand il rencontrait par hasard des gens qui
savaient causer, il s'animait et jouissait de ce qu'ils disaient comme il jouissait
de la musique, des parfums et de la lumière. » 11 était malade , et sa paresse à
DE LA FRANCE. 495
produire, sa paresse à vivre, s'il est permis de dire ainsi, sans hâter sa mort,
empêchèrent peut-être l'effort intérieur qui pouvait en conjurer l'arrêt. Ce
n'est donc pas directement à la société qu'on peut imputer celle fin préma-
turée, mais c'est bien à elle qu'on doit reprocher hautement et fortement cetle
langueur profonde , cet abattement douloureux où ses forces se consumèrent ,
sans qu'aucune révélation de l'idéal qu'il cherchait ardemment vînt à son se-
cours, sans qu'aucun enseignement solide et vivifiant pénétrât de force dans
sa solilude intellectuelle. Mais avant de signaler l'horrible insensibilité , ou,
pour mieux dire, la déplorable nullité du rôle maternel de celte société à l'é-
gard de ses plus nobles enfants, nous peindrons davantage le caractère de ce-
lui-ci, et l'on comprendra dès lors ce qui lui a manqué pour réchauffer dans
ses veines l'amour de la vie.
C'était une de ces âmes froissées par la réalité commune, tendrement éprises
du beau et du vrai , douloureusement indignées contre leur propre insuffisance
à le découvrir, vouées en un mot à ces mystérieuses souffrances dont René,
Obermann et Werther offrent sous des faces différentes le résumé poétique.
Les quinze lettres de George Guérin que nous avons entre les mains sont une
monodie non moins touchante et non moins belle que les plus beaux poèmes
psychologiques destinés et livrés à la publicité. Pour nous, elles ont un carac-
lère plus sacré encore, car c'est le secret d'une tristesse naïve , sans draperies,
sans spectateurs et sans art: et il y a là une poésie naturelle , une grandeur
instinctive, une élévation de style et d'idées, auxquelles n'arrivent pas les
œuvres écrites en vue du public et retouchées sur les épreuves d'imprimerie.
Nous en citerons plusieurs fragments, regrettant beaucoup (pie leur caractère
confidentiel ne nous permette pas de les transcrire en entier. On n'y trouverait
pas un détail de l'intimité la plus délicate à révéler, qui ne fût senti et pré-
senté avec grandeur et poésie. Ce sont peut-être ces détails que, comme ar-
tiste, nous regrettons le plus de passer sous silence • . .
« Je vous dirais bien des choses, du fond de l'ennui où je suis plongé, de pro-
fundis clamarem ad te; mais il faut que je m'interdise ces folies. Elles n'ôlent
rien au mal , et l'on prend la ridicule habitude de se plaindre. Nous avons tant
de ridicule que nous ne connaissons pas, qu'il faut, du moins autant que nous
le pouvons, nous garder de ceux qui sont manifestes. Vous m'avez dit un jour,
qu'en sortant du collège, je devais être exagéré et en proie aux sottes manies
qui ont travaillé toute cette jeunesse d'alors, mais qu'aujourd'hui, suis doute,
j'étais vrai, et ne jouais pas à l'ennui et au dégoût. Ah , n'en doute/ pas ; si je
n'ai pas de bon sens, j'ai du moins un peu de ce goût qui est le bon sens de
l'esprit, et rien, à mon jugement, n'est plus choquant, surtout à notre âge, que
ces affectations de collège. Dieu merci, je ressemble assez peu à ce que j'étais
dans ce temps-là ; et si j'affectais quelque chose, ce sérail de faire oublier ma
personne d'alors. J'ai le malheur de m'ennuyer aujourd'hui comme je taisais
sous la grille de Stanislas, voilà la ressemblance. A celle époque de mon en-
nui, j'en disais plus qu'il n'y en avait; aujourd'hui j'en dis moins qu'il n'y en
a, voilà la différence
49(> POETES ET ROMANCIERS MODERNES
» Le jour est triste, et je suis comme le jour; ah (I), mon ami, que sommes-
nous, ou plutôt quesuis-je, pour souffrir ainsi sans relâche de toutes choses
autour de moi , et voir mon humeur suivre les variations de la lumière? J'ai
pensé quelque temps que celle sensibilité hizarre élait un travers de ma jeu-
nesse qui disparaîtrait avec elle. Mais le progrès des ans , en quoi j'espérais,
me fait voir que j'ai un mal incurable el qui va s'aigrissant. Les journées les
plus unies, les plus paisibles, sont encore pour moi traversées de mille acci-
dents imperceptibles qui n'atteignent que moi. Cela s'élève à des degrés que
vous ne pourriez croire. Aussi qu'y a-t-il de plus rompu que ma vie, et quel fil
si léger qui soit plus mobile que mon âme? J'ai à peine écrit quelques pages
de ce travail qui avait d'abord tant d'atlrails; qui sail quand je les terminerai?
Mais j'y mettrai le dernier mot assurément; je ne veux pas accepter le dédit
cent fois offert par ce mien esprit, le plus inconstant et le plus prompt au dé-
goût qui fut jamais. Vaille que vaille , vous aurez cette pièce, pièce en effet, et
des plus pesantes.
» Si j'en croyais mes lueurs de bon sens , je renoncerais pour toute la
vie à écrire un seul mot de composition. Plus j'avance, plus le fantôme
(l'idéal) s'élève et devient insaisissable. Ce mol propre, cette expression, la
seule qui convient , dont parle La Bruyère, je n'ai jamais reconnu , au con-
tentement de mon esprit, que je l'eusse trouvé: el, l'eussé-je attrapé, reste
l'arrangement et les combinaisons infinies, et la variété, et le piquant, et le
solide, et la nouveauté dans les termes usés; l'imprévu, l'image dans le mot,
et le contour, la justesse des proportions, enfin tout, le don d'écrire, le
(aient; et de tout cela , je n'ai guère que la bonne volonté. — Pardonnez-moi
ce cours de rhétorique. Il faut garder et couvrir ces choses. Fi donc , le
pédant. »
Pour qui aura lu attentivement le Centaure, cette recherche scrupuleuse
et hardie dont la prétendue insuffisance est confessée ici avec trop de modes-
lie, esl clairement révélée. Mais , au risque de passer pour pédant nous-même,
nous n'hésiterons pas à dire qu'il faut lire deux et même trois fois le Centaure
pour en apprécier les beautés, la nouveauté de la forme, l'originalité non
abrupte et sauvage, mais raisonnée et voulue, de la phrase, de l'image, de
l'expression et du contour. On y verra une persistance laborieuse pour resser-
rer dans les termes poétiques les plus élevés et les plus concis une idée vaste ,
(1) Nous avons conserve scrupuleusement la ponctuation de l'original. Une particu-
larité digne de remarque dans un texte rempli de si douloureuses exclamations, c'est
l'absence de points d'exclamation. Il nous semble que la ponctuation d'un manuscrit
est comme l'allure île l'homme , l'inflexion de la voix , le geste , la prononciation , une
manière d'être par laquelle le caractère se révèle, et que l'observation psychologique
ne devrait point négliger. Dans les premiers jours de notre invasion romantique, des
critiques malins remarquèrent l'abus des signes apostrophiques. C'est peut-être la
crainte et l'horreur de cette sorte d'emphase qui suggéra à George Guérin le besoin
de supprimer entièrement le point admiratif, même dans les endroits où la règle
grammaticale l'exige.
DE LA FRANCE. 497
profonde et mystérieuse comme ce monde primitif à demi épanoui dans sa
fraîcheur matinale, à demi assoupi encore dans le placenta divin. C'est en cela
que la nature de ce petit chef-d'œuvre nous semble différer essentiellement de
la manière de M. Ballanche , qui , à défaut des termes poétiques , n'hésite pas
à employer les termes philosophiques modernes , et aussi de Chénier, qui ne
songe qu'à reproduire l'élégance , la pureté et comme la beauté sculpturale des
Grecs (1). Nul n'admire Ballanche plus que nous. Cependant nous ne pouvons
(1) Un vieux ami île province, que j'ai consulté avant de me déterminer à publier
te Centaure , m'a écrit à ce sujet une lettre trop remarquable pour que je ne me fasse
pas un devoir de la citer en entier. C'est un renseignement que je lui demandais, et
qu'il a eu la bonté de me donner pour moi seul. Je ne crois pas lui déplaire en insérant
ici cet examen rapide , mais exact et important , des tentatives d'imitation grecque qui
ont enrichi notre littérature. Ce petit travail pourrait servir de canevas aux critiques
qui voudraient le développer. 11 servira aussi d'excellente préface aux fragments de
M. de Guérin, et l'approbation d'un juge aussi érudit aurait, au besoin, plus de poids
que la mienne :
« Cette ébauche du Centaure me frappe surtout comme exprimant le sentiment grec
grandiose, primitif, retrouvé et un peu refait à distance par une sorte de réflexion
poétique et philosophique. Ce sentiment-là, par rapport à la Grèce, ne se retrouve
dans la littérature française que depuis l'école moderne. Avant YB.ow.ere d'André Ché-
nier, les Martyrs de Chateaubriand , Y Orphée et YAntigone de Ballanche, quelques
pages de Quiuet (Toyage en Grèce et Promélhèe) , on en chercherait les traces et
l'on n'en trouverait qu'à peine dans notre littérature classique,
» 1<> Il n'y a eu de contact direct entre l'ancienne Gaule et la Grèce que par la co-
lonie grecque de Marseille. Ces influences grecques dans le midi de la Gaule n"ont pas
été vaines. Il y eut toute une culture, et dans le chap. v de son Histoire littéraire.
M. Ampère a très bien suivi cette veine grecque légère , comme une petite veine (l'ar-
gent, dans notre littérature. Encore aujourd'hui, il y a quelques mots grecs restés
dans le provençal actuel , il y a des tours grammaticaux qui ont pu venir de là ; mais
ce sont de minces détails. Au moyen âge, toute trace fut interrompue. A la renaissance
du xvie siècle , la langue et la littérature grecques rentrèrent presque violemment et
à torrent dans la littérature française : il y eut comme engorgement au confluent.
L'école de Ronsard et de Baïf se fit grecque en français par le calque des compositions
et même la fabrique des mots; il y eut excès. Pourtant des parties belles, délicates ou
grandes, furent senties par eux et reproduites. Henri Estienne, l'un des meilleurs
prosateurs du xvic siècle et des plus grands érudits, a fait un petit traité de la confor-
mité de la langue française et de la langue grecque : il a relevé une grande quantité
de locutions , de tours de phrase , d'id iolismes , communs aux deux langues, et qui
semblent indiquer bien moins une communication directe qu'une c< rtaine ressemblance
de génie. M. de Maistre,dans les Soirées de Saint-Pèlersboury , «si de l'avis <!<■ Henri
Estienne, et croit à la ressemblance <ln génie des deux l'ourlant, il faul le
dire, toute cette renaissance grecque du we' siècle, en France, fui érudite, pédan-
tesque . pénible ; le seul \myot , par l'élégance facile de sa traduction de Plularque ,
lemble préluder à La Fontaine el à Fénelon.
ivet l'école de Malherbe et de ses succcssc urs cla siques, la littérature fran-
çaise se rapprocha davantage du caractère latin, quelque chose de clair, de précis,
de concis, une langue d'affaires , de politique, de prose . Corneille, Malherbe, Boileau,
n'avaient que très-peu ou pas du tout le sentiment grec. Corneille adorait Lucaio et ce
498 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
nous défendre de considérer comme un notable défaut celle ressource techni-
que qui l'a affranchi parfois du travail de l'artiste, et qui détruit l'harmonie
et la plastique de son style , d'ailleurs si beau , si large et si coloré d'originalité
primitive. La pièce de vers , malheureusement inachevée , qui est placée à la
suite du Centaure, ne me paraît pas non plus, comme il pourra sembler à
quelques-uns au premier abord, une imitation de la manière de Chénier. Ces
deux essais de M. de Guérin ne sont point des pastiches de Ballanche et de
Chénier, mais bien des développements et des perfectionnements tentés dans la
voie suivie par eux. Il ne semble même pas s'èlre préoccupé de l'un ou de l'au-
tre, car nulle part dans ses lettres , qui sont pleines de ses citations et de ses
lectures, il n'a placé leur nom. Sans doute il les a admirés et sentis, mais il a
dû , avant tout , obéir à son sentiment personnel , à son entraînement prononcé
el l'on peut dire passionnée vers les secrets de la nature. Il ne l'a point aimée
en poëte seulement , il l'a idolâtrée. Il a été panthéiste à la manière de Goethe
sans le savoir, el peul-être s'est-il assez peu soucié des Grecs, peut-être n'a-
L -il vu en eux que les dépositaires des mythes sacrés de Cybèle , sans trop se
demander si leurs poêles avaient le don de la chanter mieux que lui. Son am-
bition n'est pas tant de la décrire que de la comprendre, et les derniers ver-
sels du Centaure révèlent assez le tourment d'une ardente imagination qui
ne se contente pas des mots et des images , mais qui interroge avec ferveur
les mystères de la création. 11 ne lui faut rien moins pour apaiser l'ambition
de son intelligence perdue dans la sphère des abstractions. Il ne se contenterait
pas de peindre et de chanter comme Chénier, il ne se contenterait pas d'intér-
ieure latin, Boileau s'attache à Juvénal. Racine sent bien plus les Grecs; mais, en
bel-esprit tendre, il sent et suit surtout ceux du second et du troisième âge, non pas
l'.schyle, non pas même Sophocle, mais plutôt Euripide ; ses Grecs, à lui, ont monté
l'escalier de Versailles et ont fait antichambre à l'OKil-de-Bœuf. On voit dans la que-
relle des anciens et des modernes , où Racine et Boileau défendent Homère contre Per-
rault, combien il y avait peu , de part et d'autre , de sentiment vrai de l'antique. Mais
La Fontaine , sans y songer, était alors bien plus grec que tous de sentiment et de
génie ; dans P/tilëmon cl Baucis, par exemple, dans certains passages de la Mort
W Adonis ou de Psyché. Surtout Fénelon l'est par le goût, le délicat, le fin, le négli-
gent d'un tour simple et divin ; i! l'est dans son Tèlèmaque , dans ses essais de traduc-
tion d'Homère, ses Aventures d'Aristonoùs ; il l'est partout par une sorte de subtilité
facile et insinuante qui pénètre et charme : c'est comme une brise de ces belles con-
trées qui court sur ses pages. Massillon aussi , né à Hières , a reçu un souffle de l'anti-
que Massilie , et sa phrase abondante et fleurie rappelle Isocrate.
» 3» Au xtiu* siècle, en France, on est moins près du sentiment grec que jamais.
Les littérateurs ne savent plus même le grec pour la plupart. Quelques critiques, comme
l'abbé Arnaud, qui semblent se vouer à ce genre d'érudition avec enthousiasme, don-
nent plutôt une idée fausse. Bernardin de Saint-Pierre , sans tant d'étude , y atteint
mieux par simple génie ; héritier en partie de Fénelon , il a , dans Paul et f' iryinie ,
dans bien des pages de ses Études, «Luis celle page (par exemple] où il fait gémir
Ariane abandonnée à Naxos et consolée par Bacchus , des retours île l'inspiration grec-
que et de celte muse heureuse; mais c'est le doux et le délicat plutôt que le grand,
qu'il en retrouve et en exprime, L'abbé Barthélémy, dans le Voyage d' Anacharsis
DE LA FRANCE. 499
prêter systématiquement comme Ballanche. Il veut savoir, il veut surprendre
et saisir le sens caché des signes divins imprimés sur la face de la terre ; mais
il n'a embrassé cpje des nuages, et son âme s'est brisée dans cette étreinte
au-dessus des forces humaines. C'est être déjà bien grand que d'avoir entre-
pris comme un vrai Titan d'escalader l'Olympe et de détrôner Jupiter. Un
autre fragment de ses lettres exprimera avec grandeur et simplicité cet amour
à la fois instinctif et abstrait de la nature.
« 11 avril 1858. — Hier, accès de fièvre dans les formes ; aujourd'hui , fai-
blesse , atonie , épuisement. On vient d'ouvrir les fenêtres; le ciel est pur el le
soleil magnifique.
Ah! que ne suis-je assis à l'ombre des forêts !
» Vous rirez de cette exclamation, puisqu'on ne voit pas encore aux arbres
les plus précoces ces premiers boutons que Bernardin de Saint-Pierre appelle
des gouttes de verdure. Mais peut-être qu'au sein des forêts, dans la saison
où la vie remonte jusqu'à l'extrémité des rameaux , je recevrai quelque bien-
fait , et que j'aurai ma part dans l'abondance de la fécondité et de la chaleur.
Je reviens, comme vous voyez, à mes anciennes imaginations sur les choses
naturelles . invincible tendance de ma pensée, sorte de passion qui me donne
des enthousiasmes, des pleurs, des éclats de joie, et un éternel aliment de
songerie. Et pourtant , je ne suis ni physicien , ni naturaliste , ni rien de sa-
vant. Il y a un mot qui est le dieu de mon imagination, le tyran , devrais-je
(si agréable et si utile d'ailleurs ), accrédita un sentiment grec un peu maniéré et très-
parisien , qui ne remontait pas au grand et ne rendait pas même le simple et le pur.
Heureusement André Cliénier était né , et par lui la veine grecque est retrouvée.
» 4° Au moment où l'école de David essaye , un peu en tâtonnant et en se guindant .
de revenir à l'art grec , André Chénier y atteint en poésie. Dans son Homère , l'idée du
grand et du primitif se retrouve et se découvre même pour la première fois. Dans
l'étude de la statuaire grecque, on en resta ainsi longtemps au pur gracieux, à l'art
joli et léché des derniers âges : ce n'est que lard qu'on a découvert la majesté reculée
des marbres d'Egine , les bas-reliefs de Phidias, la Vénus de Milo.
» Peu après André Cliénier, et avant qu'on eût publié ses poëmes, M. de Chateau-
briand, dans les Martyrs, retrouvait de grands traits de la beauté grecque antiques
dans son Itinéraire . il a surtout peint admirablement le rivage de l'Attique. Il sent
à merveille le Sophocle et le Périclès.
» Un homme qui ne sentait pas moins la Grèce dès la fin du xvmo siècle, est M. Jou-
bert, sur lequel M. Sainte-Beuve a donné un article dans votre Revue des Deux
Mondes : quelques pensées de lui sont ce qu'on a écrit de mieux en fait de critique
littéraire des Grecs. Il aurait aimé le Centaure.
n \.>ii^ connaissez V Orphée, et je n'ai point à vous en parler; mais à Ballanche , h
Quiuet ( dans son Voyacje en Grèce), il manque un peu trop pour correctif de leur
philosophie concevant et refaisant la Grèce , quelque chose de celte qualité grecque
fine, simple et subtile ; négligée el élégante, railleuse et réelle , de l'aul-Louis Cou-
rier, ce vrai Grec , dont la figure , la bouche surtout , fendue jusqu'aux oreilles , res-
semblait un peu a celle d'un faune
500 POËTES ET ROMANCIERS MODERNES
dire, qui la fascine, l'attire, lui donne un travail sans relâche et l'entraînera,
je ne sais où : c'est le mot de vie. Mon amour des choses naturelles ne va pas
au détail ni aux recherches analytiques et opiniâtres de la science, mais à
l'universalité de ce qui est , à la manière orientale. Si je ne craignais de sortir
de ma paresse et de passer pour fou , j'écrirais des rêveries à tenir en admira-
tion toute l'Allemagne , et la France en assoupissement. »
Dans une autre lettre, il exprime lidenlification de son être avec la nature
d'une manière encore plus vive et plus matériellement sympathique.
«J'ai le cœur si plein, l'imagination si inquiète, qu'il faut que je cherche
quelque consolation à tout cela en m'abandonnant avec vous. Je déborde de
larmes , moi qui souffre si singulièrement des larmes des autres. Un trouble
mêlé de douleurs et de charmes s'est emparé de toule mon âme. L'avenir plein
de ténèbres où je vais entrer, le présent qui me comble de biens et de maux ,
mon étrange cœur, d'incroyables combats, des épanchements d'affection à
entraîner avec soi l'âme et la vie et tout ce que je puis êlre ; la beauté du jour,
la puissance de l'air et du soleil , ail, tout ce qui peut rendre éperdue une
faible créature me remplit et m'environne. Vraiment je ne sais pas en quoi
j'éclaterais s'il survenait en ce moment une musique comme celle de la Pasto-
rale. Dieu me ferait peut-être la grâce de laisser s'en aller de toutes parts tout
ce qui compose ma vie. II y a pour moi tel moment où il me semble qu'il ne
faudrait que la toucher du doigt le plus léger pour que mon existence se dis-
sipai. La présence du bonheur me trouble, et je souffre même d'un certain
froid que je ressens; mais je n'ai pas fait deux pas au dehors que l'agitation
me prend , un regret infini , une ivresse de souvenir, des récapitulations qui
exaltent tout le passé et qui sont plus riches que la présence même du bon-
heur ; enfin ce qui est , à ce qu'il semble , une loi de ma nature , toutes choses
mieux ressenties que senties. — Demain , vous verrez chez vous quelqu'un de
fort maussade , et en proie au froid le plus cruel. Ce sera le fol de ce soir.
Caddi corne corpo morlo cade.
Adieu; la soirée est admirable ; que la nuit qui s'apprête vous comble de sa
beauté. »
Est-il beaucoup de pages de Werther qui soient supérieures à cette lettre
écrite rapidement , non relue , car elle est à peine ponctuée , et jetée à la poste,
dont elle porte le timbre comme toutes les autres?
Je ne puis résister au plaisir de transcrire mot à mot tout ce qu'il m'est per-
mis de publier.
« Le ciel de ce soir est digne de la Grèce. Que faisons-nous pendant ces
belles fêtes de l'air et de la lumière? Je suis inquiet et ne sais trop à quoi me
dévouer; ces longs jours paisibles ne me communiquent pas le calme. Le
soleil et la pureté de l'étendue me font venir toutes sortes d'étranges pensées
dont mon esprit s'irrite. L'infini se découvre davantage et les limites sont plus
cruelles; que sais-je enfin? je ne vous répéterai pas mes ennuis; c'est une
vieille ballade dont je vous ai bercé jusqu'au sommeil. — J'ai songé aujour-
d'hui au petit usage que nous faisons de nos jours ; je ne parle pas de l'ainbi-
DE LA FRANCE. 501
tion, c'est dans ce temps chose si vulgaire, et les gens sont travaillés de rêves
si ridicules , qu'il faut se glorifier dans sa paresse et se faire , au milieu de tant
d'esprits éclatants, une auréole d'obscurité : je veux dire que nous vivons plus
tourmentés par noire imagination que ne l'était Tantale par la fraîcheur de
l'eau qui irritait ses lèvres et le charmant coloris des fruits qui fuyaient sa
faim. J'ai tout l'air de mettre ici la vie dans les jouissances , et je ne m'en dé-
fendrai pas trop, le tout bien entendu dans les intérêts de notre immortel
esprit et pour son service bien compris; car, disait Sheridan, si la pensée est
lente à venir, un verre de bon vin la stimule, et, quand elle est venue, un
bon verre devin la récompense. Ah oui! n'en déplaise aux spirilualistes et
parlant ù moi-même, un verre de bon vin est L'âme de notre âme, et vaut
mieux pour le profit intérieur que toutes les chansons dont on nous repaît.
Mais je parle comme un hôte du Caveau, moi qui voulais dire simplement que
la vie ne vaut pas une libation
Débrouillez tout cela si vous pouvez. Pour moi, grâce à Dieu, je commence à
me soucier assez peu de ce qui peut se passer en moi , et veux enfin me démêler
de moi même en plantant là celte psychologie qui est un mot disgracieux et
une manie de notre siècle. »
Il avait pourtant la conscience de son génie , car il dit quelque part :
« Je ne tirerai jamais rien de bon de ce maudit cerveau où cependant, j'en
suis sûr, loge quelque chose qui n'est pas sans prix; c'est la destinée de la
perle dans l'huître au fond de l'Océan. Combien , et de la plus belle eau, qui
ne seront jamais Urées à la lumière! »
Ailleurs , il se raille lui-même et sans amertume , sans dépit contre la gloire
qui ne vient pas à lui , et qu'il ne veut pas chercher.
« Vous voulez donc que j'écrive quelque folie sur ce fol de Benvenuto? Ce
ne sera que vision d'un bout à l'autre. Ni Tari, ni l'histoire ne s'en trouveront
bien. Je n'ai pas l'ombre d'une idée sur l'idéal , et l'histoire ne connaît point
de galant homme plus ignorant que moi à son endroit. N'importe, je vous
obéirai. N'êtes-vous pas pour moi tout le public et la postérité? Mais ne me
Irouvez-vous pas plaisant avec ce mot où sont renfermés tous les hommes à
venir qui se transmettront fidèlement de l'un à l'autre la plus complète igno-
rance du nom de votre pauvre serviteur? Je veux dire que je n'aspire qu'à
vous , à votre suffrage , et que je fais bon marché de tout le reste , la postérité
comprise , pour être aussi sage que le renard gascon. »
Une seule fois il exprime la fantaisie de se faire imprimer dans une Revue
v pour battre un peu monnaie , » el presque aussitôt il abandonne ce projet en
lisant: «Mais je n'ai dans la tête que des sujets insensés! Hélas, rien
'l'est beau comme l'idéal ; mais aussi quoi de plus délirai et de plus dangereux
à toucher ! Ce rêve si léger se change en plomb souvente fois dont ou esl ru-
dement froissé. Je finirai ma complainte aujourd'hui par un vers de celle du
juif errant.
Hélas ! mon Dieu ! »
S02 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
Il a des mots admirables jetés ça et là dans ses lettres , de ceux que les
écrivains de profession mettent en réserve pour les enchâsser au bout de leurs
périodes comme le gros diamant au faîte du diadème. Il dit quelque part :
- « Quand je goûte cette sorte de bien-être dans Pirritation , je ne puis com-
parer ma pensée (c'est presque fou) qu'à un feu du ciel qui frémit à l'horizon
entre deux mondes. »
Et, vers la fin de la même lettre, il raconte que ses parentes s'inquiètent
de l'altération de ses traits ; cependant il leur cache le ravage intérieur de la
maladie.
« Ah ! disent-elles en se ravisant , c'est le retranchement de vos cheveux qui
vous rend d'une mine si austère. — Les cheveux repousseront, et il n'y aura
que plus d'ombre. »
J'ai cité autant que possible, mais j'ai dû taire tout ce qui lient à la vie in-
térieure. C'est pourtant là que se révèle le cœur du poète. Ce cœur, je puis
l'attester, quoi qu'en dise le noble rêveur qui s'accuse et se tourmente sans
cesse comme à plaisir, est aussi délicat, aussi affectueux, aussi large que son
intelligence. L'amitié est sentie et exprimée par lui de la façon la plus exquise
et la plus profonde. L'amour aussi est placé là comme une religion; maispeut-
êlre cet amour de poète ne se conlente-t-il absolument que dans les choses
incréées. Quoi qu'il en soit , et bien qu'à toute page un gémissement lui
échappe à cet homme qui, dans son culte de l'idéal, voudrait s'idéaliser lui-
même et ne sait pas s'habituer à l'infirmité de sa propre nature, cet homme
est indulgent aux autres, fraternel, dévoué avec une sorte de stoïcisme, es-
clave de sa parole, simple dans ses goûts, charmé de la vue d'un camélia .
résigné à la maladie, heureux d'être couché, tranquille derrière ses rideaux,
a et plus près naturellement du pays des songes. » 11 n'a d'amertume que
contre la mobilité de son humeur et la susceptibilité excessive d'une organisa-
tion sans doute trop exquise pour supporter la vie telle qu'elle est arrangée en
ce triste monde. Qu'a-t-il donc manqué à cet enfant privilégié du ciel? Qu'eùl-
il donc fallu pour que cette sensitive , si souvent froissée et repliée sur elle-
même , s'ouvrît aux rayons d'un soleil bienfaisant ? C'est précisément le soleil
de l'intelligence, c'est la foi ; c'est une religion , une notion nette et grande
de sa mission en ce monde, des causes et des fins de l'humanité , des devoirs
de l'homme par rapport à ses semblables et des droits de ce même homme
envers la société universelle. C'es.t là ce secret terrible que le Centaure cher-
chait sur les lèvres de Cybôle endormie , ce son mystérieux qu'il eût voulu
recueillir sur la pierre magique où Apollon avait posé sa lyre. Il sentait l'infini
dans l'univers , mais il ne le sentait pas en lui-même. Effrayé de ce néant
imaginaire qui a tant pesé sur l'âme de Byron et des grands poètes sceptiques,
il eûl voulu se réfugier dans les demeures profondes des antiques divinités ,
symboles imparfaits de la vie partout féconde , éternelle et divine; il eût. voulu
dissoudre son être dans les éléments, dans les bois, dans les eaux, dans ce
qu'il appelle les choses naturelles; il eût voulu dépouiller son être comme un
vêlement (rop lourd, et remonter comme une essence subtile dans le sein du
DE LA FRANCE. 505
Créateur, pour savoir ce que signifie cette vie d'un jour sur la terre et ce silence
qui règne en deçà du berceau comme au delà de la tombe.
Dira-t-on que ce fut là un rêveur, un insensé, et que cette existence flétrie,
celte mort désolée, sont des faits individuels, des maladies de l'esprit qui ne
prouvent rien contre l'organisation de la société bumaine? Où donc est le
tort, dira-t-on peut-être, si les individus agitent de telles questions dans leur
sein , que la société ne puisse les résoudre? En admettant l'humanité aussi
continuellement progressive que vous la rêvez , n'y aura-t-il pas , dans des
âges plus avancés, des individus qui seront encore en avant de leur siècle:'
N'y en aura-t-il pas tant que l'humanité subsistera , et sera-t-elle coupable
chaque fois qu'une avidité dévorante poussera quelques-uns de ses membres
à troubler son cours auguste et mesuré par l'impatience de leur idéal et le
mépris des croyances reçues?
Il serait facile de répondre à de telles questions ; mais les esprits qui con-
damnent ainsi les idéalistes impatients du temps présent n'ont pas mission
pour juger de la société future. Ont-ils le droit d'y jeter seulement un regard,
eux qui n'ont pas la volonté de moraliser et d'élever les intérêts de la vie ac-
tuelle? eux qui n'ont ni respect, ni sympathie, ni pitié pour les tortures des
âmes tendres et religieuses , veuves de toute religion et de toute charité? eux
qui vivent des bienfaits de la terre sans rechercher la source d'où ils décou-
lent? eux qui ont fait le siècle athée et qui exploitent l'athéisme, regardant
naître et mourir avec une ironique tolérance les religions qui essayent d'éclore
et celles qui sont à leur déclin? eux qui consacrent en théorie les principes du
dogme éternel de l'égalité , de la liberté et de la fraternité , en maintenant daii3
le fait l'esclavage , l'inégalité , la discorde ? Qu'a-t-elle donc fait pour notre
éducation morale , et que fait-elle pour nos enfants , cette société conservée
avec tant d'amour et de soin? Pour nous , ce furent des prêtres investis de la
puissance gouvernementale qui tyrannisaient nos consciences sans permettre
l'exercice de la raison humaine. Pour nos enfants . ce sont des athées qui, ne
s'inquiélant ni de la raison ni de la conscience, leur prêchent pour toute doc-
trine le maintien d'un ordre monstrueux, inique, impossible. Étonnez-vous
donc que celte génération produise des intelligences qui avortent faute d'un
enseignement fait pour elles, et des cerveaux qui se brisent dans la recherche
d'une vérité que vous flétrissez de ridicule, que vous traitez de folie coupable
et d'inaptitude à la vie sociale? Il vous sied mal . en vérité, de dire que ceux-
là sont des fous, car vous êtes insensés vous-même de croire à un ordre basé
sur l'absence de tout principe de justice et de vérité. Nos enfants n'accepteront
pas vos enseignements, et, si vous réussissez à les corrompre, ce ne sera pas
à votre profit.
Peut-être un jour vous diront-ils à leur tour : — Laissez-nous pleurer nos
martyrs, nous antres poètes sans patrie, lyres brisées, qui savons bien la
cause de leur gémissement et du nôtre. Vous ne comprenez pas le mal qui les
a tués; eux-mêmes ne l'ont pas compris. Pour voir clair en soi-même, pour
s'expliquer ces langueurs, ces découragements, pour trouver un nom à ces
ennuis sans fin. .à ces désirs sans but saisissable et sans forme connue, il fau-
drait avoir déjà une première initiation, et, dans ces temps de décadence et
504 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
de transformation , les plus grandes intelligences ne l'ont eue que bien tard et
ne l'ont conquise qu'après de bien rudes souffrances. Saint Augustin n'avail-il
pas le spleen , lui aussi , et savait-il , avant d'ouvrir les yeux au christianisme ,
quelle lumière lui manquait pour dissiper les ténèbres de son âme? Si quelques-
uns d'entre nous aujourd'hui ouvrent aussi les yeux à une lumière nouvelle ,
n'est-ce pas que la Providence les favorise étrangement ; et ne leur faut-il pas
chercher ce grain de foi dans l'obscurité, dans la tourmente, assaillis par le
doute , l'ironie, l'absence de toute sympathie, de tout exemple , de tout con-
cours fralernel , de toute protection dans les hautes régions de la puissance?
Où sont donc les hommes forts qui se sont levés dans un concile nouveau pour
dire : — 11 importe de s'enquérir enfin des secrets de la vie et de la mort, et
de dire aux petits et aux simples ce qu'ils ont à faire en ce monde. Ils savent
bien déjà que Dieu n'est pas un vain mot , et qu'il ne les a pas créés pour servir,
pour mendier ou pour conquérir leur vie par le meurtre et le pillage. — Essayez
de parler enfin à vos frères cœur à cœur, conscience à conscience; vous verrez
bien que des langues que vous croyez muettes se délieront, et que de grands
enseignements monteront d'en bas vers vous, tandis que la lumière d'en haut
descendra sur vos tètes. Essayez ,... mais vous ne le pouvez pas , occupés que
vous êtes de reprendre et de recrépir de toutes parts ces digues que le flot en-
vahit ; l'existence matérielle de cette société absorbe tous vos soins et dépasse
toutes vos forces. En attendant , les puissances de l'esprit se développent et se
dressent de toutes parts autour de vous. Parmi ces spectres menaçants, quel-
ques-uns s'effacent et rentrent dans la nuit , parce que l'heure de la vie n'a pas
sonné, et que le souffle impétueux qui les animait ne pouvait lutter plus long-
temps dans l'horreur de ce chaos ; mais il en est d'autres qui sauront attendre,
et vous les retrouverez debout pour vous dire : Vous avez laissé mourir nos
frères, et nous, nous ne voulons pas mourir.
ît Cmtauri.
J'ai reçu la naissance dans les antres de ces montagnes. Comme le fleuve
de celte vallée dont les gouttes primitives coulent de quelque roche qui pleure
dans une grotte profonde, le premier instant de ma vie tomba dans les ténè-
bres d'un séjour reculé et sans troubler son silence. Quand nos mères appro-
chent de leur délivrance , elles s'écartent vers les cavernes, et dans le fond
des plus sauvages , au plus épais de l'ombre, elles enfantent sans élever une
plainte des fruits silencieux comme elles-mêmes. Leur lait puissant nous fait
surmonter sans langueur ni lutte douteuse les premières difficultés de la vie ;
et cependant nous sortons de nos cavernes plus tard que vous de vos berceaux.
C'est qu'il est répandu parmi nous qu'il faut soustraire et envelopper les pre-
miers temps de l'existence , comme des jours remplis par les dieux. Mon ac-
croissement eut son cours presque entier dans les ombres où j'étais né. Le fond
«le mon séjour se trouvait si avancé dans l'épaisseur de la montagne, que
j'eusse ignoré le coté de l'issue . si, détournant quelquefois dans cette ouvci-
DE LA FRANGE. o05
lure, les venls n'y eussent jeté des fraîcheurs et des troubles soudains. Quel-
quefois aussi, ma mère rentrait, environnée du parfum des vallées ou ruisse-
lante des flots qu'elle fréquentait. Orées retours qu'elle faisait, sans m'in-
struire jamais des vallons ni des fleuves, mais suivie de leurs émanations, in-
quiétaient mes esprits, et je rôdais tout agité dans mes ombres. Quels sont-ils,
me disais-je , ces dehors (1) où ma mère s'emporte , et qu'y règne-t-il de si
puissant qui l'appelle à soi si fréquemment? Mais qu'y ressent-on de si opposé
qu'elle en revienne chaque jour diversement émue? Ma mère rentrait, tantôt
animée d'une joie profonde, et tantôt triste et traînante et comme blessée. La
joie qu'elle rapportait se marquait de loin dans quelques traits de sa marche et
s'épandait de ses regards. J'en éprouvais des communications dans tout mon
sein ; mais ses abattements me gagnaient bien davantage el m'entraînaient
bien plus avant dans les conjectures où mon esprit se portait. Dans ces mo-
ments , je m'inquiétais de mes forces, j'y reconnaissais une puissance qui ne
pouvait demeurer solitaire, et me prenant, soit à secouer mes bras, soit à
multiplier mon galop dans les ombres spacieuses de la caverne, je m'efforçais
de découvrir dans les coups que je frappais au vide, et par l'emportement des
pas que j'y faisais, vers quoi mes bras devaient s'étendre et mes pieds m'cm-
porler... Depuis, j'ai noué mes bras autour du buste des centaures, et du
corps des héros , et du tronc des chênes ; mes mains ont tenté les rochers , les
eaux, les plantes innombrables et les plus subtiles impressions de l'air, car je
les élève dans les nuits aveugles et calmes pour qu'elles surprennent les souffles
et en tirent des signes pour augurer mon chemin; mes pieds, voyez, ô Blé-
lampe, comme ils sont usés! Et cependant, tout glacé que je suis dans ces
extrémités de l'âge, il est des jours où , en pleine lumière , sur les sommets,
j'agite de ces courses de ma jeunesse dans la caverne , et pour le même des-
sein, brandissant mes bras et employant tous les restes de ma rapidité.
Ces troubles alternaient avec de longues absences de tout mouvement in-
quiet. Dès lors , je ne possédais plus d'autre sentiment dans mon être entier
que celui de la croissance et des degrés de vie qui montaient dans mon sein.
Ayant perdu l'amour de l'emportement, et retiré dans un repos absolu, je
goûtais sans altération le bienfait des dieux qui se répandait en moi. Le calme
et les ombres président au charme secret du sentiment de la vie. Ombres qui
habitez les cavernes de ces montagnes, je dois à vos soins silencieux l'éduca-
tion cachée qui m'a si fortement nourri , et d'avoir, sous votre garde, goûté
la vie toute pure et telle qu'elle me venait sortant du sein des dieux ! Quand je
descendis de votre asile dans la lumière du jour, je chancelai et ne la saluai
pas, car elle s'empara de moi avec violence, in'enivranl comme eût fait une
liqueur funeste soudainement versée dans mon sein , et j'éprouvai que mon
être, jusque-là si ferme et si simple, s'ébranlait et perdait beaucoup de lui-
même, comme s'il eût dû se disperser dans les vents.
(1) Cette expression esl él range , peu grammaticale peut-être ; nuis je n'en vois pas
de plus belle et <!<• plus saisissante pour rendre le sentiment mystérieux d'un momie
inconnu. Un tel écrivain eûl été contesté sans doute, mais il eût fait faire de grands
progrès à notre langue, quoi qu'on eût pu dire.
TOME II. ÔJ
50(i POETES ET ROMANCIERS MODERNES
0 Mélampe , qui voulez savoir la vie des centaures , par quelle volonté des
dieux avez-vous été guidé vers moi , le plus vieux et le plus triste de tous ?
Il y a longtemps que je n'exerce plus rien de leur vie. Je ne quille plus ce som-
met de montagne où l'âge m'a confiné. La pointe de mes flèches ne me sert
plus qu'à déraciner les plantes tenaces; les lacs tranquilles me connaissent
encore, mais les fleuves m'ont oublié. Je vous dirai quelques points de ma jeu-
nesse; mais ces souvenirs, issus d'une mémoire altérée, se traînent comme
les flots d'une libation avare en tombant d'une urne endommagée. Je vous ai ex-
primé aisément les premières années , parce qu'elles furent calmes et parfaites ;
c'était la vie seule et simple qui m'abreuvait , cela se retient et se récite sans
peine. Un dieu, supplié de raconter sa vie , la mettrait en deux mots , ô Mé-
lampe.
L'usage de ma jeunesse fut rapide et remplie d'agitation. Je vivais de mou-
vement et ne connaissais pas de borne à mes pas. Dans la fierté de mes forces
libres, j'errais m'étendant de toutes parts dans ces déserts. Un jour que je
suivais une vallée où s'engagent peu les centaures, je découvris un homme
qui côtoyait le fleuve sur la rive contraire. C'était le premier qui s'offrit à ma
vue , je le méprisai. Voilà tout au plus , me dis-je , la moitié de mon être ! Qui:
ses pas sont courts et sa démarche malaisée ! Ses yeux semblent mesurer l'es-
pace avec tristesse. Sans doute c'est un centaure renversé par les dieux et qu'ils
ont réduit à se traîner ainsi.
Je me délassais souvent de mes journées dans le lit des fleuves. Une moitié
de moi-même, cachée dans les eaux, s'agitait pour les surmonter, tandis que
l'autre s'élevait tranquille et que je portais mes bras oisifs bien au-dessus des
flots. Je m'oubliais ainsi au milieu des ondes, cédant aux entraînements de
leur cours qui m'emmenait au loin et conduisait leur hôte sauvage à tous les
charmes des rivages. Combien de fois , surpris par la nuit, j'ai suivi les cou-
rants sous les ombres qui se répandaient, déposant jusque dans le fond des
vallées l'influence nocturne des Dieux! Ma vie fougueuse se tempérait alors au
point de ne laisser plus qu'un léger sentiment de mon existence répandu par
tout mon êlre avec une égale mesure, comme, dans les eaux où je nageais,
les lueurs de la déesse qui parcourt les nuits. Mélampe , ma vieillesse regrette
les fleuves; paisibles la plupart et monotones, ils suivent leur destinée avec
plus de calme que les centaures, et une sagesse plus bienfaisante que celle des
hommes. Quand je sortais de leur sein , j'étais suivi de leurs dons qui m'ac-
compagnaient des jours entiers et ne se reliraient qu'avec lenteur, à la ma-
nière des parfums.
Une inconstance sauvage et aveugle disposait de mes pas. Au milieu des
courses les plus violentes, il m'arrivait de rompre subitement mon galop,
comme si un abîme se fût rencontré à mes pieds, ou bien un dieu debout de-
vant moi. Ces immobilités soudaines me laissaient ressentir ma vie tout émue
par les emportements où j'élais. Autrefois j'ai coupé dans les forêls des ra-
meaux qu'en courant j'élevais par dessus ma tête ; la vitesse de la course sus-
pendait la mobilité du feuillage qui ne rendait plus qu'un frémissement léger ;
mais au moindre repos le vent et l'agitation rentraient dans le rameau qui re-
prenait le cours de ses murmures. Ainsi ma vie, à l'interruption subite des car-
DE LA FRANCE. 507
ri ères impétueuses que je fournissais à travers ces vallées , frémissait dans tout
mon sein. Je l'entendais courir en bouillonnant et rouler le feu qu'elle avait
pris dans l'espace ardemment franclii. Mes flancs animés luttaient contre ses
Sots dont ils étaient pressés intérieurement, et goûtaient dans ces tempêtes la
volupté qui n'est connue que des rivages de la mer, de renfermer sans aucune
perle une vie montée à son comble et irritée. Cependant, la lêle inclinée au vent
qui m'apportait le frais, je considérais la cime des montagnes devenues loin-
taines en quelques instants , les arbres des rivages et les eaux des fleuves , cel-
les-ci portées d'un cours traînant , ceux-là attachés dans le sein de la terre, et
mobiles seulement par leurs branchages soumis aux souffles de l'air qui les font
gémir. « Moi seul, me disais-je , j'ai le mouvement libre , et j'emporte à mou
gré ma vie de l'un à l'autre bout de ces vallées. Je suis plus heureux que les
torrents qui tombent des montagnes pour n'y plus remonter. Le roulement de
mes pas est plus beau que les plaintes des bois et que les bruits de l'onde; c'est
le retentissement du centaure errant et qui se guide lui-même. » Ainsi , tandis
que mes flancs agités possédaient l'ivresse de la course, plus haut j'en ressen-
tais l'orgueil , et détournant la tête, je m'arrêtais quelque temps à considérer
ma croupe fumante.
La jeunesse est semblable aux forêts verdoyantes tourmentées par les vents :
elle agile de tous côtés les riches présents de la vie, et toujours quelque pro-
fond murmure règne dans son feuillage. Vivant avec l'abandon des fleuves,
respirant sans cesse Cybêle , soit dans le lit des vallées, soit à la cime des mon-
tagnes, je bondissais partout comme une vie aveugle et déchaîné. Mais lorsque
la nuit, remplie du calme des dieux, me trouvait sur le penchant des monts,
elle me conduisait à l'entrée des cavernes et m'y apaisait comme elle apaise les
vagues de la mer, laissant survivre en moi de légères ondulaiionsqui écartaient
le sommeil sans altérer mon repos. Couché sur le seuil de ma retraite , les
flancs cachés dans l'antre et la tête sous le ciel , je suivais le spectacle des
ombres. Alors la vie étrangère qui m'avait pénétré durant le jour se détachait
de moi goutte à goutte, retournant au sein paisible de Cybèle , comme après
l'ondée les débris de la pluie attachée aux feuillages font leur chute et rejoi-
gnent les eaux. On dit que les dieux marins quittent durant les ombres leurs
palais profonds, et, s'asseyant sur les promontoires , étendent leurs regards
sur les flots. Ainsi je veillais ayant à mes pieds une étendue de vie semblable à
la mer assoupie. Rendu à l'existence distincte et pleine, il me paraissait que je
Bottais de naître, et que des eaux profondes et qui m'avaient conçu dans leur
sein venaient de me laisser sur le haut de la montagne , comme un dauphin
oublié sur les sirles par les flots d'Amphitrite.
Mes regards couraient librement et gagnaient les points les plus éloignés.
Comme des rivages toujours humides, le cours des montagnes du couchant
demeurait empreint de lueurs ma! essuyées par les ombres. Là survivaient ,
dans les clartés pales, des sommets nus el purs. Là .je voyais descendre tan-
tôt le dieu Pan, toujours solitaire, tantôt le chœur des divinités tecrètSf,
ou passer quelque nymphe des montagnes enivrée par la nuit. Quelque-
fois les aigles du mont Olympe traversaient le haut du ciel el s'évanouis
saniii dans les constellations reculées ou sous les bois Inspirés. L'esprit des
508 l'OËTES ET ROMANCIERS MODERNES
dieux, venant à s'agiter, troublait soudainement le calme des vieux chênes.
Vous poursuivez la sagesse , ô Mélampe ! qui est la science de la volonté des
dieux, et vous errez parmi les peuples comme un mortel égaré par les desti-
nées. Il est dans ces lieux une pierre qui , dès qu'on la louche, rend un son
semblable à celui des cordes d'un instrument qui se rompent, et les hommes
racontent qu'Apollon , qui chassait son troupeau dans ces déserts, ayant mis
sa lyre sur cette pierre , y laissa celle mélodie. 0 Mélampe, les dieux errants
ont posé leur lyre sur les pierres , mais aucun... aucun ne l'y a oubliée. Au
temps où je veillais dans les cavernes, j'ai cru quelquefois que j'allais surpren-
dre les rêves de Cybèle endormie, et que la mère des dieux, trahie par les
songes, perdrait quelques secrets ; mais je n'ai jamais reconnu que des sons
qui se dissolvaient dans le souffle de la nuit, ou des mois inarticulés comme
le bouillonnement des fleuves.
« 0 Macarée, me dit un jour le grand Chiron dont je suivais la vieillesse,
nous sommes tous deux centaures des montagnes, mais que nos pratiques sont
opposées ! Vous le voyez, tous les soins de mes journées consistent dans la
recherche des plantes, et vous , vous êtes semblable à ces mortels qui ont re-
cueilli sur les eaux ou dans les bois et porté à leurs lèvres quelques fragments
du chalumeau rompu par le dieu Pan. Dès lors ces mortels, ayant respiré dans
ces débris du dieu un esprit sauvage ou peut-être gagné quelque fureur secrète,
entrent dans les déserts, se plongent aux forêts, côtoient les eaux, se mêlent
aux montagnes, inquiets et portés d'un dessein inconnu. Les cavales aimées
par les vents dans la Scylhie la plus lointaine, ne sont ni plus farouches que
vous, ni plus tristes le soir, quand l'Aquilon s'est retiré. Cherchez-vous les
dieux, ô Macarée, et d'où sont issus les hommes, les animaux et les principes
du feu universel? Mais le vieil Océan, père de toutes choses, retient en lui-
même ces secrets, et les nymphes qui l'entourent décrivent en chantant un
chœur éternel devant lui , pour couvrir ce qui pourrait s'évader de ses lèvres
enlr'ouvertes par le sommeil. Les mortels qui touchèrent les dieux par leur
vertu, ont reçu de leurs mains des lyres pour charmer les peuples, ou des se-
mences nouvelles pour les enrichir, mais rien de leur bouche inexorable.
» Dans ma jeunesse, Apollon m'inclina vers les plantes, et m'apprit à dé-
pouiller dans leurs veines les sucs bienfaisants. Depuis j'ai gardé fidèlement la
grande demeure de ces montagnes, inquiet, mais me détournant sans cesse à
la quête des simples, et communiquant les vertus que je découvre. Voyez-vous
d'ici la cime chauve du mont OEta? Alcide l'a dépouillée pour construire son
bûcher. O Macarée ! les demi-dieux enfants des dieux étendent la dépouille des
lions sur les bûchers, et se consument au sommet des monlagnes! les poisons
de la terre infectent le sang reçu des immortels ! Et nous , centaures engendrés
par un mortel audacieux dans le sein d'une vapeur semblable à une déesse,
qu'altendrions-nous du secours de Jupiter, qui a foudroyé le père de noire
race? Le vautour des dieux déchire éternellement les entrailles de l'ouvrier
qui forma le premier homme. 0 Macarée! hommes et centaures reconnaissent
pour auteurs de leur sang des souslracleurs du privilège des immortels, et
peut-être que tout ce qui se meut hors d'eux-mêmes n'est qu'un larcin qu'on
leur a fait, qu'un léger débris de leur nature emporté au loin, comme la se-
DE LA FRANCE. 509
menée qui vole, par le souffle tout puissant du destin. On publie qu'Egée, père
de Thésée , cacha sous le poids d'une roche , au bord de la mer, des souvenirs
et des marques à quoi son fils pût un jour reconnaître sa naissance. Les dieux
jaloux ont enfoui quelque part les témoignages de la descendance des choses;
mais au bord de quel océan ont-ils roulé la pierre qui les couvre, ô Macarée !
Telle était la sagesse où me portait le grand Chiron. Réduit à la dernière
vieillesse, le centaure nourrissait dans son esprit les plus hauts discours. Son
buste encore hardi s'affaissait à peine sur ses flancs qu'il surmontait en mar-
quant une légère inclinaison, comme un chêne attristé par les vents, et la
force de ses pas souffrait à peine de la perle des années. On eût dit qu'il rete-
nait des restes de l'immortalité autrefois reçue d'Apollon, mais qu'il avait
rendue à ce dieu.
Pour moi , ô Mélampe , je décline dans la vieillesse . calme comme le coucher
des constellations. Je garde encore assez de hardiesse pour gagner le haut des
rochers où je m'attarde soit à considérer les nuages sauvages et inquiets, soit
à voir venir de l'horizon les hyades pluvieuses , les pléiades ou le grand Orion ;
mais je reconnais que je me réduis et me perds rapidement comme une neige
flottant sur les eaux, et que prochainement j'irai me mêler aux fleuves qui
coulent dans le vaste sein de la terre.
FRAGMENT.
Non , ce n'est plus assez de la roche lointaine
Où mes jours, consumés à contempler les mers,
Ont nourri dans mon sein un amour qui m'entraîne
A suivre aveuglément l'attrait des flots amers.
Il me faut sur le bord une grotte profonde
Que l'orage remplit d'écume et de clameurs,
Où , quand le dieu du jour se lève sur le monde,
L'a-il règne et se contente au vaste sein de Tonde
Ou suit à l'horizon la fuite des rameurs.
J'aime Thétis , ses bords ont des sables humides ;
La pente qui m'attire y conduit mes pieds nus;
Son haleine a gonflé mes songes trop timides,
Et je vogue en dormant à des points inconnus.
L'amour qui dans le sein des roches les plus dures
Tire de son sommeil la source des ruisseaux ,
Du désir de la mer émeut ses faibles eaux,
I.a conduit vers le jour par des veines obscures,
Et qui, précipitant sa pente et ses murmures,
Dans l'abîme cherché termine ses travaux ;
< ri le- mien. Mou destin s'incline vers la plage.
Le secret de mon mal est au sein de Thétis.
J'irai . i'1 goûterai lesplantei du rivage,
r>10 POÈTES ET ROMANCIERS MODERNES
Et peut-être en mon sein tombera le breuvage
Oui change en dieux des mers les mortels engloutis.
Non , je transporterai mon chaume des montagnes
Sur la pente du sable , aux bords pleins de fraîcheur ;
Là , je verrai Thétis répandant sa blancheur,
A l'éclat de ses pieds entraîner ses compagnes ;
Là , ma pensée aura ses humides campagnes,
J'aurai même une barque et je serai pêcheur.
Ah ! les dieux retirés aux antres qu'on ignore ,
Les dieux secrets , plongés dans le charme des eaux ,
Se plaisent à ravir un berger aux troupeaux,
Mes regards ans vallons, mon souffle aux chalumeaux,
Pour charger mon esprit du mal qui le dévore.
J'étais berger ; j'avais plus de mille brebis.
Berger je suis encor, mes brebis sont fidèles :
Mais qu'aux champs refroidis languissent les épis,
Et meurent dans mon sein les soins que j'eus pour elles !
Au cours de l'abandon je laisse errer leurs pas ;
Et je me livre aux dieux que je ne connais pas !...
J'immolerai ce soir aux Nymphes des montagnes.
Nymphes, divinités dont le pouvoir conduit
Les racines des bois et le cours des fontaines ,
Oui nourrissez les airs de fécondes haleines,
Et des sources que Pan entretient toujours pleines
Aux champs menez la vie à grands flots et sans bruit,
Comme la nuit répand le sommeil dans nos veines ,
Dieux des monts et des bois, dieux nommés ou cachés,
De qui le charme vient à tous lieux solitaires,
Et toi , dieu des bergers à ces lieux attachés ,
Pan , qui dans les forêts m'entr'ouvris tes mystères ,
Vous tous , dieux de ma vie et que j'ai tant aimés ,
De vos bienfaits en moi réveillez la mémoire ,
Pour m'ôter ce penchant et ravir la victoire
Aux perfides attraits dans la mer enfermés.
Comme un fruit suspendu dans l'ombre du feuillage ,
Mon destin s'est formé dans l'épaisseur des bois.
J'ai grandi, recouvert d'une chaleur sauvage,
El le vent qui rompait le ti*su de l'ombrage
Me découvrit le ciel pour la première fois.
Les faveurs de nos dieux m'ont touché dès l'enfance;
Mes plus jeunes regards ont aimé les forêts,
Et mes plus jeunes pas ont suivi le silence
Qui m'entraînait bien loin dans l'ombre et les secrets.
Mais le jour où du haut dune cime perdue
Je vis (ce fut pour moi comme un brillant réveil J )
DE LA FRANCE. a!1
Le monde parcouru par les feus du soleil ,
Et les champs et les eaux couchés dans l'étendue ,
L'étendue enivra mon esprit et mes yeux ;
Je voulus égaler mes regards à l'espace,
Et posséder sans borne , en égarant ma trace,
L'ouverture des champs avec celle des cieux.
Aux bergers appartient l'espace et la lumière,
En parcourant les monts ils épuisent le jour ;
Ils sont chers à la nuit, qui s'ouvre tout entière
A leurs pas inconnus , et laisse leur paupière
Ouverte aux feux perdus dans leur profond séjour.
Je courus aux bergers , je reconnus leurs fêles,
Je marchai, je goûtai le charme des troupeaux ;
Et sur le haut des monts comme au sein des retraites ,
Les dieux, qui m'attiraient dans leurs faveurs secrètes,
Dans des pièges divins prenaient mes sens nouveaux.
Dans les réduits secrets que le gazon recèle,
Un ver, du jour éteint recueillant les débris ,
Lorsque tout s'obscurcit, devient une étincelle,
Et plein des traits perdus de la flamme éternelle ,
Goûte encor le soleil dans l'ombre des abris.
Ainsi
Le Centaure . qui est complet, et ce fragment de vers, qu'on pourrait in-
tituler Glaucus, sont les seuls essais que nous ayons pu recueillir. Si les
parents et les amis de M. de Guérin en retrouvaient d'aulres, nous les enga-
geons à les réunir et à les publier.
George Sand.
ÉTAT ACTUEL
DES INDES ANGLAISES.
DERNIERE PARTIE (1).
Llndoustan. — Expédition de Khiva. — Maires de Chine.
i.
La nature a marqué de si grands traits la physionomie physique et intellec-
tuelle de l'Hindouslan; les destinées de l'humanité s'y sont développées par
(! s influences si mystérieuses ou des secousses si inattendues, et l'avenir s'y
prépare par des causes qui empruntent au passé un tel caractère de grandeur,
qu'on se laisse volontiers aller à la contemplation rêveuse de ce vaste ensem-
ble, et qu'on se demande tout d'abord ce que deviendra cel empire dans la
main de l'homme et sous l'œil de Dieu ! Mais les véritables intérêts et le sort
futur des nations ne peuvent être compris ou conjecturés sans une investiga-
tion attentive et une comparaison laborieuse des éléments que la philosophie
politique emprunte a l'observation, il n'est pas permis, dans l'état actuel de
l'esprit humain, de négliger l'emploi de ces données fondamentales , sur les-
quelles s'appuient toute recherche et toute discussion. Dans l'examen qui nous
I Voyez les livraisons du 1" janvier, du 20 février el 31 mars 1^10.
i/HINDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE. 513
occupe, il nous a paru indispensable de faire connaître plus particulièrement
les éléments nouveaux qui entrent dans l'appréciation du caractère actuel de
la domination anglaise dans l'Inde. Déterminé par ces convictions, nous avons
cru nécessaire d'appeler d'abord l'attention de nos lecteurs sur l'Indus , et les
peuples qui défendent les approches de ce fleuve contre les tendances de
l'Occident. II nous reste à exposer quel est l'état présent de THindoustan pro-
prement dit , et à indiquer les conséquences probables de l'occupation de
l'Afghanistan par les troupes anglaises.
Les relations intimes que le commerce et les progrès de la civilisation ont
établies, surtout depuis un demi-siècle, entre les nations européennes et les Étals
de l'Orient, ont amené la publication d'un grand nombre d'ouvrages destinés
à faire connaître l'histoire, les productions, les ressources, la condition poli-
tique des vastes contrées et des peuples de l'Hindouslan. Les investigations
scientifiques , les recherches administratives , les documents officiels publiés
par ordre du parlement anglais et les observations de quelques voyageurs, ont
fourni des données précieuses sur plusieurs points de détail; mais l'ensemble ,
la physionomie générale du pays , celle des races diverses qui l'habitent , et
surtout les résultats de l'influence exercée par la jeune Europe sur ces races
vieillies, n'ont été que très-imparfaitement connus jusqu'à ces derniers temps.
Depuis une quinzaine d'années seulement, les ouvrages de Mil! (1), Prinsep (2),
Heber(3), Rickards (4), Auber (5), Montgomery-Marlin (G), etc., chez les
(1) History of'Brltish India, 6 vol. in-8", Londres, 1826. — Une quatrième édition
de cet important ouvrage se publie en ce moment sous le titre suivant : The History
of Brilish India , by James Mill , esq., fourth édition (in 8 vol.), with noies and con-
tinuation by H. H. Wilson. — M. W'ilson est le célèbre orientaliste qui a été long-
temps secrétaire de la Société asiatique de Calcutta, et qui professe aujourd'hui le
sanscrit à l'université d'Oxford.
(2) History oj'lhc politicat and mililary transactions in India during the adminis-
tration of the marquess of Hastings , by Henry T. Prinsep, oftbe licngal civil ser-
vice, etc. — II. -T. Prinsep , aujourd'hui l'un des secrétaires du gouvernement suprême
à Calcutta, est frère de G. Prinsep, mort i! y a un an à Calcutta, auteur d'un mé-
moire tres-eslimé sur |a navigation du Gange (1830), travail où nous avons puisé (avec
tîilter) des données intéressantes pour la comparaison des domaines fluviaux du Gange
et de l'Indus. {Revue des Deux Mondes , livraison du 29 février.) ■ — Un nuire frère ,
James Prinsep, secrétaire de la Société asiatique de Calcutta, s'esl fail remarquer par
ses recherches numismatiques et paléographiques , qui ont ('claire d'un jour loul nou-
veau l'histoire ancienne de l'Hindouslan.
(3) Heber's narrative of a journey from Calcutta lo Bombai/, etc. , 3 vol. in-8»,
Londres, 1828. — Heber est mort évoque de Calcutta , en tournée épiscopale à l'rii-
chinopoli, en 1826.
(4j India or facts submitted lo illustra te the character and condition ofthe native
étants, etc.,by 1'.. Rickards, esq., 2 vol. in-8<>, Londres, 1829.
. Rise and progress ofthe Britishpower in India, hy Peter Auber, M, R. \. S., etc.,
L> vol. in s-. Londres, 1«H7.
(6) Le plus important des ouvrages que l'un puisse consulter sur l'état actuel des
Indes anglaises e I ins contredit celui qu'a publié M.R, Mongomery-Martin,enl839,
■ou* ce titre • Statistics ofthe coloniet ofthe Brilish empire, rie. travail immense,
514 i/hindoustan. — AFFAIRES de chine.
Anglais, et chez nous la Correspondance de Jacquemont et quelques résumés
épars dans les journaux et les recueils périodiques , ont commencé à rectifier
et à étendre nos notions sur l'Inde anglaise , et même jusqu'à un certain point
à populariser l'élude de ces notions générales, qui trouvent une application
immédiate à la politique du jour en ce qui touche la question d'Orient. Rassem-
bler ces données et déterminer le caractère qu'elles affectent dans leur ensemble,
ou plutôt le caractère qu'elles assignent aux peuples et au gouvernement de
l'Inde 5 indiquer les modifications qui se développent dans ce pays par l'action
lente, mais partout sensible et toujours croissante, de notre civilisation : tel
est notre but en ce moment.
L'Angleterre est le milieu principal par lequel s'opère la transmission de cette
action que nous venons de signaler. Aussi les altérations graduelles qui s'intro-
duisent dans les institutions et les habitudes de l'Hindoustan ont-elles une
teinte anglaise. Mais la tendance générale et définitive du mouvement social
appartient à l'Europe, et amènera irrésistiblement des résultats qui contrarie-
ront peut-être beaucoup les vues de l'Angleterre, et nuiront en particulier aux
intérêts de la Compagnie des Indes orientales , aujourd'hui régente de ce
vaste empire. Cette association, remarquable surtout par les résultats qu'elle
a obtenus , ce pouvoir anomal, cet imperium in imperio , présente un des
phénomènes politiques les plus dignes de fixer l'attention, et cependant,
l'origine, les accroissements successifs, le mode d'action de ce pouvoir, unique
peut-être dans les annales du monde, étaient peu connus, même en Angleterre,
avant la publication du grand ouvrage de Mill, et n'y ont excité longtemps
qu'un médiocre intérêt. En France , on n'a sur la compagnie et sur les peuples
qu'elle gouverne que des renseignements vagues ou incomplets.
Nous ne saurions avoir la prétention de peindre ici ce vaste tableau; nous
voulons seulement en marquer les contours, en arrêter le trait pour ainsi dire ,
afin que l'œil puisse en saisir l'ensemble , et que les détails tracés par d'autres
mains viennent s'y placer avec les couleurs qui leur sont propres, sur les plans
qui leur conviennent, dans les rapports qu'ils doivent conserver entre eux.
Nous nous bornerons donc, d'après les documents officiels, les renseigne-
ments que nous avons recueillis , et les données les plus récentes et les plus
exactes, à exposer succinctement l'état actuel de l'empire hindo-britannique.
II faut constater ce qui est avant de songer à prévoir ce qui sera. Mais, pour
bien comprendre le présent, il faut jeter un coup d'oeil sur le passé, et, avant
tout, il convient de décrire la scène où, après tant et de si grandes catastrophes,
une poignée de soldats au service d'une compagnie de marchands a , sans le
savoir et sans le vouloir, décidé, au profit de l'humanité, du sort de tant do
millions d'hommes.
Ici nous nous voyons forcé de nouveau d'entrer dans quelque détails dont
nous ne nous dissimulons pas l'aridité, mais qui nous paraissent d'autant plus
résumé très-remarquable de tous les documents officiels et authentiques auxquels il
était possible d'avoir accès, — On peut consulter aussi avec fruit les ouvrages du même
auteur, intitulés History of the possessions of Ihc Hon. East-lndia compatit/ . cl .,
■2 vol., 18"7, et Condition of ' tkc Anglo-Eastfm empire in 18^2 , 1 vol., 1838.
i/lIINDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE. 515
indispensables à l'intelligence complète du sujet, que les relations des voyageurs
et les conjectures des géographes ont donné naissance à une foule de notions
confuses ou contradictoires.
Arrêtons d'abord nos regards sur l'Inde connue des anciens. Les limites
géographiques de la partie de l'Asie, que les Grecs et les Romains désignaient
sous ce nom , ne sont peul-ètre pas bien exactement déterminées ; mais il pa-
raît probable qu'ils entendaient par ce mol l'ensemble des contrées habitées
par les Indi {Hindous), contrées désignées d'une manière tout à fait semblable
par le mot persan Hindou-St'hân , qui a passé dans notre langue. Quelques
géographes modernes considèrent les limites de l'Hindoustan comme détermi-
nées par les points extrêmes où la religion hindoue a pénétré , et Hamillon,
dans sa Description de l'Hindoustan , observe que ce mode de démarcation
a l'avantage de coïncider admirablement de trois côtés avec les barrières natu-
relles que présentent l'immense chaîne de l'Himalaya, l'Indus et l'Océan; mais
cette observation semble peu exacte, puisque au delà de ces barrières la reli-
gion hindoue a laissé des traces évidentes, comme au nord-ouest de l'Indus (où
se trouve peut-être le berceau de la race hindoue), à l'est du Brahmapoiillra ,
dans les îles de la Sonde, eic. Il semble plus naturel de consulter, sur la posi-
tion et les limites de l'Inde ancienne, l'autorité des Hindous eux-mêmes.
Les bràhmes désignent l'Hindoustan sous le nom de Bhârat-Khand ou
Bhârat-Farsha (contrée ou pays de Bhâral), du nom d'un prince issu de la race
lunaire, fils de Doushmanta et de Sacontala. Suivant eux, le Bhàrat-Varsha est
borné au nord par l'Himalaya, au sud par la mer, à l'est en partie par la mer
ft en partie par les chaînes de montagnes qui le séparent des pays connus
aujourd'hui sous les noms à'slssâm, Cassay, Arracân, à l'ouest enfin par
l'Océan et par les chaînes de montagnes qui séparent ces contrées de l'ancienne
Perse et s'étendent jusqu'aux bouches de l'Indus; montagnes que les géo-
graphes modernes désignent par le nom de Monts-Soliman, et que les plus
anciens auteurs hindous considéraient comme une continuation de l'Himalaya,
mais qui sont par le fait dépendantes du plateau de l'Iran, dont elles consti-
tuent le bord oriental. D'après ces données, traduites en géographie mathéma-
tique, l'Inde continentale des anciens, envisagée sous le point de vue de ses
limites extrêmes, s'étendait du s»'«auôrimedegrédelal.N., et du G5meau91m»
degré de long, orientale (méridien de Paris).
L'empire moghol, sous Aurengzeb, a dépassé ces limites en longitude ; mais
plusieurs États du sud n'étaient pas soumis au joug musulman.
L'empire hindo-britannique, au contraire, cmhrasse tous ces États , ainsi
que l'Inde centrale (dont quelques districts ne reconnaissaient qu'imparfaite-
ment la domination des empereurs moghols) , mais il ne s'étend au nord que
vers Ie31m° et à l'ouest que vers le 68me degré; à l'est, il atteint le 1)1"" degrt
de long., et plusieurs provinces réunies dans ces dernières .innées aux terri-
toires de la compagnie, comme Ass.iui. Arrâcan, Tavoy , Tannasserim ,
Singapour, Malacca, etc., sont situées bien au delà de ce méridien. La grande
presqu'île hindoustanique, par sa position intermédiaire a l'égard des peuples
de l'Asie postérieure d'un côté, et des Arabes de l'autre, se trouve dans des
conditions analogues à celles où se trouve l'Italie entre la Grèce dans l'Est et
51 G L'HINDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE.
la Péninsule ibérique dans l'Ouest. On ne l'approche que par de vastes surfaces
de mer, ou en traversant des chaînes de montagnes d'un passage difficile (1).
Envisagée dans son ensemble, cette vaste contrée offre, suivant la belle re-
marque de W. Jones (2), la figure d'un quadrilatère qui se divise en deux im-
menses triangles dont la base commune est la ligne de fonction des bouches
de l'Indus à celles du Gange et du Brahmapouttra. Celte ligne, comprenant
toute la largeur de l'Hindoustan de l'est à l'ouest, n'a pas moins de 1650 milles
anglais d'étendue (environ 680 lieues de poste) ; c'est la dislance qui , en Eu-
rope, sépare Bayonne de Conslanlinople. Le triangle septentrional a son
sommet à Léh, sur l'Indus supérieur; le triangle méridional aie sien au cap
Comorin. La ligne qui joint les deux sommets n'a pas moins de 1975 mille
(ou environ 815 lieues de poste , c'est-à-dire que la distance entre ces deux
points est à peu près la même que celle qui sépare Bordeaux de Moscou, ou
Naples d'Arkhangel). La surface totale des deux triangles est à peu près égale
.'i la moitié de la superficie de l'Europe continentale , moins la péninsule Scan-
dinave. Le triangle du nord contient trois fois la superficie de l'empire d'Aulriche,
celui du sud trois fois celle de la France. Les côtés du triangle du nord sont
formés par de hautes chaînes de montagnes ; le centre est occupé par de basses
vallées ou des plaines immenses. Dans le triangle du sud, au contraire, les
côtés sont des terres basses, étroites, tandis que le milieu est rempli de mon-
tagnes ou de hauts plateaux. Le contraste est complet sous le point de vue
astronomique, comme sous celui de la configuration plastique des surfaces.
La base commune à ces triangles est formée en grande partie par la vallée de
la Narbaddah, au pied des monts Yindhya; aussi ces montagnes et la rivière
la Narbaddah ont-elles une grande importance absolue et traditionnelle,
comme partageant l'Hindoustan en deux parties qui se distinguent l'une de
l'autre non moins par leur aspect physique que par le caractère, le langage et
les mœurs des peuples qui les habitent , et par les souvenirs religieux ou histo-
riques qui se rattachent à chacune d'elles. La partie septentrionale , ou Hin-
(toustan propre, portait chez les anciens bràhmes le nom de terre civilisée
et sacrée , parce que la tradition voulait qu'elle eût été fréquentée par les dieux.
La partie méridionale, ou le Dekkan (Dakkann) , était seulement appelée terre
civilisée (3). Le Dekkan a aussi ses conslrastes qu'il faut au moins désigner à
l'élude, et dont l'influence ne saurait être méconnue. Ses côtes de l'est et de
l'ouest étant tournées vers des mers animées par des courants et des systèmes
de vent très-différents, les courants d'air, les eaux, les productions, les
peuples eux-mêmes, diffèrent sur l'une et l'autre plage, et à ces différences
correspondent des besoins et des échanges, en un mot des relations commer-
ciales d'un caractère distinct.
Résumons en peu de mots ce que l'on sait aujourd'hui sur l'aspect géologi-
(1) Voyez, pour le développement scientifique des formes de transition de la haute
Asie aux basses terres de l'Inde antérieure, Bilter, tom. V, pag. 42i et suiv.
(2) Discours d'ouverture de la société asiatique de Calcutta , 1786.
(3) Voyez Exposition o/'lhe practical opération of the judieial and revenue Systems
tiflndia, etc., by Rajah Rammohnn-Rny, London, 1 «"2 , in-Sn.
L'HINDOUSTAN. —- AFFAIRES DE CHINE. '617
que et hydrographique de l'Hindoustan embrassé du poinl de vue le plus
général.
Un pays dont l'étendue égale celle de la moitié de l'Europe doit nécessaire-
ment présenter une grande diversité de surfaces; aussi depuis des siècles les
voyageurs qui ont visité différentes parties de ce pays ont décrit ou indiqué ,
chacun de son point de vue exclusif, ce labyrinthe de montagnes et de val-
lées, de plaines fertiles, de déserts, de provinces peuplées, de forêts, de bas-
sins fluviaux et de côtes. Il était à peu près impossible de se former, d'après
ces données éparses , toujours incomplètes, souvent inexactes, une idée de
l'ensemble des caractères physiques de ces contrées. C'est aux déterminations
rigoureuses fournies , dans ces derniers temps, par la géodésie, la géognosie,
la botanique , la climatologie, que nous devons la connaissance du vrai relief
du pays, et c'est par le judicieux emploi des éléments qu'elles ont rassembles
qu'on a pu arriver enfin à la construction d'une carte tant soit peu exacte de
l'Hindoustan. Le gouvernement anglais a fait exécuter dans ce but une série
de travaux que l'on peut sans hésiter ranger au nombre des entreprises qui
honorent le plus l'humanité (1). Les énormes chaînes de l'Himalaya au nord
et à l'est, avec leurs pics élevés de vingt et un mille à vingt-quatre mille pieds
au-dessus du niveau de la mer, les Monts-Soliman qui terminent le bassin de
I'Indus à l'occident , le grand désert de sable qui sépare le Sindh du Rajpou-
tana, les chaînes qui traversent le Rajpoutana , le plateau central de Malwa,
les monts Vindhya qui se lient à ce plateau et à ses dépendances ; puis , au sud
de celte chaîne , les groupes connus sous le nom de Guths orientaux et occi-
dentaux , et enfin les Gaths méridionaux , ou la chaîne qui se termine au c;ip
Comorin : tels sont les traits géologiques les plus saillants de celle vaste contrée.
Les terrains élevés y sont à l'ensemble des terres basses, d'après nos calculs ,
dans le rapport approximatif de 19 à 14. Toutes ces grands formes de la na-
ture sont traversées d'une multitude innombrable de courants d'eaux depuis
les cimes les plus hautes jusqu'aux plages de l'Océan. Dans l'Inde du Nord ,
toutes les sources et leurs ramifications infinies se partagent en deux systèmes
gigantesques , celui de I'Indus et le système combiné du Gange et du Brahma-
poutlra. Le Dekkan ou l'Inde du Sud est, au contraire, arrosé par une multi-
tude de rivières bien plus petites , mais se jetant isolément dans la mer. La
longueur de ces rivières et leur profondeur vont en s'amoindrissanl du nord
au sud à mesure que la presqu'île se rétrécit. Les deux rivières situées le plus
au nord, la Narbaddah et le Tu pli , oui cela de particulier que , contraire-
ment à la pente générale, elles courent de l'est à l'ouest, en ligne presque
directe, se jeter dans la nier à la cote de Malabar, tandis que h' Godavery, le
Kiatnah, le Pânar, le Câvery, qui ont leurs sources près de la côte du
Malabar dans les montagnes marginales du plateau de Dekkan , c'est-à-dire
dans la pente orientale de ('•(((lis, vont traverser les plaines du plateau de
l'ouest à l'est, cl se jeter dans la mer du Bengale à la cote de Coromandel. En
(1) Le grand Allas de l'Inde, résultat principal de ces immi lises travaux , et qui se
publie par ordre de la cour des directeurs , est arrivé .i sa trentième feuille. L'échelle
en csl d'un pouee par quatre mille .in
518 l'HINDODSTAM. — AFFAIRES DE CIU.NE.
résumé, trois des plus grands fleuves du monde, plusieurs autres fleuves ou
rivières considérables, égaux par le volume de leurs eaux et la longueur de
leur cours aux principaux fleuves de l'Europe, et un grand nombre de rivières
secondaires arrosent et fertilisent plusieurs parties de l'Hindouslan; mais
l'Hindouslan n'est pas aussi favorisé, sous ce rapport, que l'Inde transgangé-
lique , surtout celle portion de l'Inde qui s'étend à l'est du grand Gange et du
Brahmapoultra.
La fertilité de l'Hindouslan, la beauté de son climat, sont presque prover-
biales ; cela est dû , sans doute , à ce que l'on a appliqué au pays entier ce qui
n'est vrai que de quelques-unes de ses parties, ou à l'année ce qui n'est vrai
que d'une saison. Les conquérants musulmans n'avaient pas une très-haute
opinion des avantages que pouvait offrir un établissement durable dans ces
contrées, et ce n'est qu'une longue habitude qui a vaincu leurs répugnances.
Ce n'est pas la richesse du sol, mais les richesses minérales et les produits
précieux de l'Inde; ce n'est pas la beauté du climat, mais la soif et l'espoir
du butin qui paraissent avoir tenté ces hordes envahissantes. Le fanatisme
religieux, agissant comme prétexte et comme excitant à la fois, a fait
le reste, et livré l'Hindoustan à toutes les horreurs de la dévastation et du
pillage.
Selon lesbrahmes, l'Inde se divisait originairement en dix grands royaumes,
et l'existence de ces divisions générales paraît être confirmée par celle de dix
dialectes principaux , correspondant à chacune de ces divisions. Environ deux
mille ans avant l'ère chrétienne , selon les Pouranas , le Bharal-Khand aurait
compris quatre riches et puissants royaumes. Tous les autres Étals secondaires
de l'Inde auraient été tributaires de l'un ou l'autre de ces grands empires , et
ceux-ci auraient, à leur tour, formé, à de certaines époques , une confédéra-
tion soumise à un seul chef ou empereur. Celle organisation politique et l'in-
dépendance des races hindoues furent déduites par les invasions successives
des mahoméfans , de l'an 1001 à l'an 1193 de l'ère chrétienne. A dater du
xie siècle , la domination plus ou moins absolue de l'Hindoustan passa d'une
dynastie de conquérants à l'autre, jusqu'à Baber, descendant de Timour, qui ,
envahissant ce malheureux pays pour la cinquième fois, en 1525 , détrôna
l'empereur Palan , Soultan-Ibrahim , et commença la dynastie moghole, qui a
régné sans compétiteur sur ce vaste empire (si l'on en excepte l'usurpation de
Sheer-Khan) pendant pris de deux siècles. Sous le règne d'Akbar, petil-tils de
Baber, l'empire fut divisé en soubahs ou gouvernements, ceux-ci en sircars
ou provinces, et les provinces en pargannahs ou districts. Le nombre des
soubahs a varié sous le règne d'Akbar et les règnes suivants; mais on peut en
compter vingt sous Aurengzeb, savoir : Kaboul , Kanhadar, Lahore . Ka»hmir,
Adjinir, Moullàn , Dclili , Agra, Aoudh, Allahabad , Béhar, Bengale , Orissa ,
Malwa , Goudjrât, Khandeish, Bérar, Aurangabad, Golconde et Bidjapour.
C'est là l'époque la plus brillante de la domination moghole, el celle où l'ad-
ministralion musulmane a eu le plus d'unité el de vigueur. La période de dé-
cadence a commencé avec le xvmc siècle, sous le règne de Shah Allum, fils
d'Aurengzeb , el la désorganisation qui suivit l'invasion de Nader-Shah laissa
vacant par le fait le (i ône de l'Hindoustan . où l'Angleterre est venue s'asseoir.
l'HINDOISTAN. — AFFAIRES DE CHINE. 519
Elle a ramassé les débris et reconstruit l'édifice impérial sur des bases plus
durables.
L'Inde britannique est divisée aujourd'hui en quatre grands gouvernements,
savoir : la présidence du Bengale ou Fort-William, celle de Madras ou fort
Saint-George , celle de Bombay, et le gouvernement d'Agra ou des provinces
de l'Ouest ( Western-Provinces). Ces quatre gouvernements forment l'Inde
continentale anglaise, régie par la Compagnie des Indes orientales, en
vertu d'une charte particulière dont nous parlerons bientôt 5 mais il faut leur
ajouter, comme partie intégrante de l'empire hindo-brilannique, le gouver-
nement de Ceylan, quoique cette grande île soit administrée directement par
la couronne. Avant d'entrer dans l'examen de l'organisation politique , civile,
militaire . et des ressources de cet empire , il convient de donner une idée de
la forme du gouvernement qui le régit.
L'origine première de ce gouvernement est remarquable par le règne auquel
elle se rattache, celui d'Elisabeth ; par la date de la charte d'incorporation de
la première Compagnie des Indes , le 51 décembre 1G00, et surtout par le
contraste entre le point de départ, le commerce, et le point d'arrivée,
l'empire !
Montesquieu a dit : « Le monde se met de temps en temps dans des situa-
tions qui changent le commerce. » Quand on pense à quel degré et a quelle
nature de pouvoir la compagnie anglaise des Indes orientales est arrivée de nos
jours, et qu'elle tient en ses mains la destinée delà moitié des peuples de l'Asie,
il semble qu'on puisse dire à plus juste titre : « Le commerce se met de temps
en temps dans des situations qui changent le monde. » La constitution actuelle
et la nature du gouvernement de la compagnie nous montreront jusqu'à quel
point, à son égard, celte conclusion est fondée.
Ce n'est pas ici le lieu de suivre dans toutes ses phases le développement
de ce pouvoir colossal; cependant il importe de bien constater un fait impor-
tant que nous venons d'indiquer, fait déguisé , il est vrai, sous l'appareil des
formes commerciales, mais qui perce au travers des chiffres et se révèle par
les hésitations et les précautions affectées d'une ambition que les honneurs
vulgaires et les profits du négoce ne pouvaient satisfaire. Depuis un siècle 1 1
demi, le commerce a cessé d'être le but exclusif ou même le but principal de
la compagnie. Le pouvoir, les possessions territoriales , l'empire , voilà ce
qu'elle a convoité sans presque oser le vouloir, voilà le résultat vers lequel elle
a été fatalement entraînée, et qu'elle n'a complètement atteint que depuis
quelques années.
Nous envisageons ici la question sous son point de vue le plus général ; nous
admettons que , dans l'origine. les diverses associations qui se sont formées en
Angleterre pour envoyer des Hottes marchandes aux Indes orientales , ne son-
geaient qu'aux profits que pourraient réaliser les cargaisons de retour; mais,
à dater de 1089, et surtout depuis la Fusion des deux grandes compagnies ri*
yales en une seule, et la constitution définitive de la compagnie actuelle an
1702-1708, la tendance à l'agrandissement , requit de conquête , la volonté
de devenii pui -une dans l'Inde, se sont montrés en tonte occasion, el onl do-
miné toute question comm irciale. Les archives de la compagnie foui Dissent à
o20 L'HINDOUSTÀN. — AFFAIRES DE CHINE.
cet égard un document d'autant plus curieux , qu'il révèle, à une époque si re-
culée, la pensée tout entière de ce gouvernement, pensée ambitieuse et cupide
à la fois. Les directeurs, dans les instructions envoyées à leurs principaux
agents dans l'Inde , en 1689, s'exprimaient ainsi :
« L'augmentation de nos revenus est un sujet qui nous intéresse autant que
la prospérité de notre commerce ; c'est cela qui nous rendra forts , tandis que
vingt accidents peuvent interrompre notre commerce; c'est avec cela que nous
deviendrons une nation dans l'Inde; sans cela , nous ne sommes qu'une
réunion d'aventuriers sous la protection de la charte royale, faisant le com-
merce là seulement où il n'est pas de l'intérêt de quelqu'un de puissant de s'y
opposer, et c'est pour cela que les sages Hollandais , dans toutes leurs instruc-
tions générales, instructions que nous avons lues, écrivent dix paragraphes
concernant leur gouvernement, l'administration civile et militaire, la guerre
et V augmentation de leurs revenus , pour un paragraphe concernant leur
commerce. »
L'historien des Indes anglaises, l'illustre Mill, avait signalé cette tendance
précoce à la souveraineté; toutefois, il s'était borné à en conclure qu'un com-
merce dédaigné est un commerce négligé, et conséquemment un commerce
sans profit, vérité que !a discussion publique des ressources et de la situation
financière de la compagnie , dans ces derniers temps , a pleinement établie,
comme résultat de sa longue existence commerciale. Ce n'était pas là toute la
vérité , ce n'était pas le résultat le plus important d'un siècle de combats , de
monopole et d'intrigues. Un acte du parlement a formulé d'une manière offi-
cielle, il y a sept ans, ce résultat définitif, résultat politique et non commer-
cial conséquence forcée d'un développement monstrueux et d'une complica-
tion d'intérêts dont le ministère anglais n'avait ni la volonté, ni le loisir
d'accepter la responsabilité. Par cet acte , qui reçut l'assentiment du roi
le 28 août 1835, la compagnie a renoncé au monopole de Chine, suspendu
indéfiniment tout négoce, et a été investie du gouvernement immédiat de
l'empire hindo-britannique jusqu'au 50 avril 1854. La couronne a délégué à la
compagnie le gouvernement suprême des Indes, à la condition acceptée par
elle de soumettre ses actes au contrôle d'un conseil spécial. La désignation or-
dinaire de ce conseil est celle de conseil ou bureau de contrôle (board of
vont roi), et ses membres ont le titre de « commissaires de Sa Majesté pour les
affaires de l'Inde. » Le président de ce conseil siège parmi les ministres. La
première formation du bureau de contrôle remonte à l'année 1784. Avant d'eu
définir les attributions, il convient de se rendre compte de l'organisation ac-
tuelle de la compagnie des Indes orientales et des fonctions de la cour des
directeurs.
Le capital de la compagnie est de G millions sterling, ou plus de 150 mil-
lions de France. L'intérêt de ce capital, au taux de 10 1/2 p. 100, est réparti ,
d'api es les renseignements les plus récents entre trois mille cinq cent soixante-
dix-neuf propriétaires. Les affaires générales de la compagnie sont réglées par
la cour des jnopriétaires. Ceux des propriétaires qui possèdent pour 500 liv.
sterling d'actions de la compagnie, depuis au moins un an, ont droit de siéger
et de prendre part aux débats, mais ils ne peuvent pas voler; 1,000 liv. sler-
L'iIINDOLSTAN. — AFFAIRES DE CHINE. 521
ling donnent droit à un vote , 3,000 Iiv. sterling à deux votes, 6,000 liv. à
trois votes, et enfin 10,000 livres et au-dessus à quatre votes, nombre de votes
le plus élevé auquel un seul propriétaire puisse prétendre. Les femmes peuvent
posséder des actions de la compagnie ; les étrangers , à quelque nation , à
quelque religion qu'ils appartiennent, peuvent également devenir proprié-
taires. Les uns et les autres ont droit de prendre part aux débals et de voler
aux conditions que nous venons de mentionner. Le nombre total des volants
est estimé à deux mille. En 1852, deux mille deux cent onze votes apparte-
naient à des hommes , trois cent soixante-douze à des femmes. La cour des
propriétaires s'assemble régulièrement tous les trois mois. Elle nomme des
directeurs tirés de son sein pour administrer les affaires politiques, finan-
cières, etc., de la compagnie. La cour des directeurs, émanée de la cour
des propriétaires , se compose de trente membres, qui doivent satisfaire aux
conditions suivantes : être né sujet anglais ou avoir été naturalisé, posséder
des actions de la compagnie pour au moins 2,000 liv. slerl., n'être ni direc-
teur de la banque d'Angleterre ni directeur de la compagnie de la mer du Sud.
De ces trente membres, vingt-quatre seulement sont en activité, six sortant à
tour de rôle, tous les ans, de la direction active, et n'étant rééligibles qu'à
l'expiration de l'année. La cour des directeurs se choisit chaque année un pré-
sident et un vice-président. Celte cour s'assemble une fois par semaine. Il faut
que treize membres au moins soient présents pour constituer la cour. Tontes
les questions sont décidées au scrutin secret. La cour des directeurs se par-
tage, pour l'expédition des affaires ordinaires, en trois comités : 1° de l'inté-
rieur et de la comptabilité, composé de huit directeurs ; 2° des affaires politi-
ques et militaires, composé de sept directeurs; 5° comité législatif, des
revenus et de la justice , sept directeurs. Les affaires secrètes sont confiées
exclusivement à un comité qui se compose du président, du vice-président et
du plus ancien directeur. Les membres de ce conseil des trois prêtent entre
les mains l'un de l'autre , avant d'entrer en fonctions , le serment dont voici la
teneur : « Je jure d'exécuter fidèlement le mandat qui m'est confié comme
membre du comité secret nommé par la cour des directeurs de la compagnie
des Indes, et de me servir des pouvoirs qui me sont attribués en celle qualité
avec toute l'habileté et tout le jugement dont je suis capable. Je ne confierai
ou ne ferai connaître à qui que ce soit les ordres secrets, instructions , dé-
pêches , lettres officielles ou communications qui pourront m'être donnés ou
envoyés par les commissaires pour les affaires de l'Inde, si ce n'est aux autres
membres dudit comité secret, ou à la personne ou aux personnes dûment
nommées et désignées pour transcrire ou préparer ces documents , à moins
que je n'y sois autorisé par lesdils commissaires. Qu'ainsi Dieu me soit en
aide (1). »
Le gouvernement suprême des Indes reçoit directement ses instructions de
la cour des directeurs. Une importante prérogative de ce corps est la nomina-
tion à peu près exclusive aux grades ou emplois par lesquels se recrutent les
différentes branches du service dans l'Inde : patronage immense, et qui suffi-
(1) Charte «le 183.Ï , ai I. ôà.
tome H. "><>
5±2 l'IIUNDOUSTAN'. — AFFAIRES DE CHINE.
rait pour donner une influence considérable à la cour des directeurs, en An-
gleterre même, où ïes plus grandes familles sont souvent désireuses de voir
leurs plus jeunes membres entrer dans la carrière à la fois honorable et lucra-
tive que peut leur ouvrir la protection d'un directeur. Ce patronage est réglé
sur les bases suivantes. Le nombre des commis (1) , cadets et chirurgiens
aides-majors à nommer dans le coins de l'année étant connu , ce nombre est
divisé en trente parts. Le président de la cour des direcleurs a deux nomi-
nations, le vice-président deux, le président du conseil de l'Inde deux égale-
ment, et chacun des direcleurs une. Une partie du patronage est entre les
mains des ministres par l'intermédiaire du conseil de l'Inde , la nomination
des juges, des évêques et des officiers de l'armée de la reine qui sont appelés
à servir dans l'Inde leur étant dévolue. La couronne s'est aussi réservé le
droit d'accorder ou de refuser sa sanction à la nomination du gouverneur
général , des gouverneurs et des généraux commandant en chef les armées de
l'Inde (2).
Dans l'état actuel des relations que la nouvelle charte a établies entre le con-
seil de l'Inde (board of control) et la cour des direcleurs , les grandes mesu-
res administratives et surtout politiques émanent du bureau , qui , en outre .
exerce un droit de contrôle absolu sur toute la correspondance de la cour des
direcleurs. Quant à la correspondance générale , ce droit est mitigé par le
droit de remontrance, que la charte reconnaît à la cour des direcleurs; et en
ce qui concerne la correspondance secrète , les ordres du bureau , étant alors
sans appel , doivent èlre transmis par l'intermédiaire du comité secret et re-
vêtus des signatures des membres de ce comité, en sorte que les agents de la
compagnie au dehors ne reconnaissent que l'autorité de la cour des direc-
teurs, et ne correspondent qu'avec elle , quoique l'autorité suprême et l'ini-
tiative des grandes mesures appartiennent, comme nous l'avons dit , au con-
seil suprême des affaires de l'Inde , ou bureau de contrôle. Cetle organisation
manque , jusqu'à un certain point, d'unité, et conséquemment de force ; mais
elle était peut-être la seule possible au milieu des circonstances tout à fait
anomales où se trouvaient en 1833, d'un côté la compagnie, de l'autre le gou-
(1) Les jeunes gens admis à concourir pour les emplois civils (le service civil, aux
Indes anglaises , embrasse l'administration, la justice et les finances) portent le titre
de wrilers , écrivains. Cette dénomination fait partie de l'ancienne classification des
employés civils de la compagnie en wrilers , écrivains ; factors, facteurs, après cinq
ans de grade d'écrivain ; junior mcrchanls , après trois ans d'emploi comme facteurs;
setiior mcrchanls enfin , après trois ans d'emploi comme junior, c'est-à-dire après onze
ans de service.
Cette singulière classification n'est plus en rapport avec les formes et le but de l'ad-
minislration actuelle.
(2) Le patronage qui s'attache au titre de directeur de la compagnie est le plus im-
portant avantage de cette position. Le traitement d'un directeur n'est que de 300 liv.
slerl. (environ 7,600 francs). Le président du bureau de contrôle reçoit 3,500 liv. sterl.
par an (à peu près 90,000 fr.). Le département des affaires de l'Inde coûte à l'État
environ 800,000 fr. par an. L'ensemble des traitements payés à l'hôtel de la compagnie
des Indes s'élève, d'après nos calculs, à près de 3 millions de francs par an.
L HINDOUSTÀN. — AFFAIRES DE CHINE. 523
vernement royal. C'est une forme de transition par laquelle il était sage de
passer, et qui ne nous semble pas devoir compromettre l'avenir de la domina-
tion anglaise dans l'Hindoustan. Sur quelques points de détail seulement, il y
a eu et il y aura désaccord entre ces deux pouvoirs ; mais les bases de la trans-
action sont larges , rationnelles , simples et durables, et suffiront à maintenir
le système actuel de gouvernement jusqu'au 30 avril 1854 (terme auquel ex-
pire la charte accordée à la compagnie) et au delà, s'il le faut. La compagnie
a fait au total une belle affaire en acceptant les conditions que le gouverne-
ment lui avait offertes; elle a abandonné, il est vrai, ses privilèges commer-
ciaux, mais son commerce l'avait appauvrie, loin de l'enrichir. Toutes les
propriétés mobilières et immobilières qui lui appartenaient au 22 avril 1854,
ont été transférées à la couronne, mais elle en conserve l'administration. L'ex-
ploitation des immenses ressources de l'Hindoustan lui est concédée pour
vingt ans au moins ; le dividende de ses actionnaires est payé sur les revenus
de l'Inde, et garanti , en outre, sur un fonds de 2 millions sterling mis à part
sur le montant de la réalisation de ses valeurs commerciales (estimées à 21 mil-
lions sterling). Enfin , si le gouvernement juge à propos d'user de la faculté
qu'il s'est réservée de racheter les actions qui donnent droit à ce dividende, ce
remboursement ne pourra se faire que dans quarante ans (c'est-à-dire au plus
tôt en 1874), au taux de 200 p. 0/0, à moins que la compagnie cesse , en 1854 ,
d'être chargée du gouvernement immédiat de l'Inde, auquel cas elle pourra
exiger le remboursement, sous trois ans , à ce même taux de 200 p. 0/0.
Les détails dans lesquels nous sommes entré, quoique très-succincts , suffi-
sent , nous l'espérons du moins, pour donner une idée exacte des formes et de
l'action du gouvernement suprême des affaires de l'Inde en Angleterre. Il nous
reste à examiner quelle est la forme et le mode d'action du gouvernement
local chargé de l'administration immédiate des Indes anglaises.
En 1831 , d'après les documents officiels imprimés par ordre du parlement
les territoires anglais dans l'Inde occupaient une superficie de 514.190 milles
carrés (1), peuplée d'environ 100 millions d'âmes. La totalité des territoires
possédés directement par l'Angleterre, ou protégés par elle, était évaluée
à 1,128,800 milles carrés, habités par environ 200 millions d'âmes. C'est à
cette prodigieuse multitude, répandue sur un espace immense, que l'Angle-
terre envoie tous les cinq à six ans, par l'intermédiaire d'une compagnie de
négociants retirés du commerce, un roi sous le titre de gouverneur général.
Les présidences que nous avons déjà indiquées, savoir : la présidence du
Bengale, celle de Madras, celle de Bombay, le gouvernement d'Agra ou des
provinces de l'Ouest , et le petit gouvernement de Penang, Malacca et Singa-
pour, sont soumises à l'autorité suprême d'un gouverneur général en con-
seil, désigné par le titre de gouverneur général de l'Inde (2). Le conseil de
l'Inde se compose de quatre membres ordinaires et du général commandant
en chef les armées des trois présidences (le gouvernement d'Agra étant plus
particulièrement une dépendance de la présidence du Bengale) qui y siège
(1) C'est-à-dire dix fois la superficie de l'Angleterre ,
f2) Arl. 39 de la charte.
524- l'hindoustan. — AFFAIRES de chine.
comme membre extraordinaire. L'un des membres du conseil ne siège et ne
vote que lors de la proposition et de la discussion des lois ou ordonnances
nouvelles que le gouvernement peut juger convenable d'introduire dans la lé-
gislation de l'empire , en vertu des pouvoirs qui lui ont été conférés par l'ar-
ticle 45 de la nouvelle charte. Le conseil suprême peut s'assembler en quelque
lieu des trois présidences qu'il plaise au gouverneur général de désigner.
Le gouverneur général est en même temps gouverneur particulier de la pré-
sidence du Bengale , et peut être aussi gouverneur particulier (iord Auckland
Fêlait tout dernièrement encore) des provinces de l'Ouest. Il peut réunir à ces
dignités le grade de général en chef des armées dans l'Inde (quelquefois avec
le titre de capitaine général, comme l'a été lord Wellesley pendant son admi-
nistration). Mais qu'il soit ou non général en chef, ou même quand il ne serait
revêlu d'aucun grade militaire , il commande en chef la garnison du fort Wil-
liam ou de Calculta.
Le gouverneur général est investi de pouvoirs souverains plus étendus à de
certains égards que ceux dont jouissent plusieurs rois en Europe (1). Non-
seulement il est le chef suprême de l'État, il commande les forces de terre et
de mer, déclare la guerre , fait les traités de paix, d'alliance et de commerce,
nomme aux emplois , etc. ; mais il peut faire des lois ou règlements nouveaux,
abolir ou modifier les règlements antérieurs, et ses décisions législatives,
quoique soumises au contrôle du gouvernement suprême en Angleterre , sont
exécutoires dans l'Inde jusqu'à ce que la cour des directeurs ait fait connaître
ses intentions (2).
Chaque présidence est administrée par un gouverneur en conseil, et chaque
conseil se compose du gouverneur et de trois conseillers; l'un de ces conseil-
lers est nécessairement le général commandant en chef l'armée de la prési-
dence. L'art. 58 de la nouvelle charte avait élevé le gouvernement d'Agra au
rang de présidence, et cette quatrième présidence devait avoir son gouverneur
et son conseil; mais ces dispositions ont été modifiées depuis. Les provinces
de l'Ouest ont maintenant un gouverneur sans conseil : des secrétaires d'État,
revêtus de pouvoirs convenables, suffisent aux besoins du service.
Examinons quelle est Faction du gouvernement suprême de l'Inde tel que nous
venons de le représenter , et commençons par nous rendre compte de son ac-
tion politique.
Le gouvernement anglais a adopté dès l'origine , comme principe fonda-
mental de sa politique dans l'Himlouslan, de n'intervenir, au moins ostensible-
ment, dans les relations des États voisins de son territoire, qu'autant qu'il y
est forcé par des actes d'hostilité directe , ou par des agressions dont ses alliés
seraient l'objet.
Les principaux Étals indépendants avec lesquels la compagnie a conclu des
traités d'alliance ou de commerce, sont : l'empire Birman, qui borde la fron-
tière anglaise au sud-est , le NapAI au nord-est, Lahore au nord. La compa-
gnie a des ministres plénipotentiaires ou résidents à la cour d'Ava (empire Bir-
(1) Voyez l'art. 13 de noire charte constitutionnelle.
(2) Art. 43 , 44 et 45 de la charte.
L HINDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE. 525
nian), à celle de Katmandou (Napâl), et un agent accrédité auprès de la cour
de Lahore, mais qui réside sur le territoire anglais, à peu de distance de la ca-
pitale du maharadja. Les relations du gouvernement suprême avec le souve-
rain de Lahore se modifient probablement en ce moment par suite des événe-
ments qui paraissent avoir placé Karak-Singh (fils de Randjit-Singh et son
successeur) dans la dépendance de Nao-Néhal-Singh , propre fils de ce prince.
Nous reviendrons plus tard sur ce sujet.
Une foule d'États secondaires dans l'Hindoustan central et dans le Dekkan
sont également liés par des traités avec le gouvernement suprême de l'Inde
anglaise, affectant ainsi le caractère d'une fédération dont ce gouvernement
est le chef.
Les mesures politiques et les relations extérieures des États protégés sont
soumises à la sanction ou au contrôle de ce régulateur suprême , arbitre
des différends qui peuvent survenir entre eux. Protection effective d'un côté ,
déférence et soumission formelle de l'autre , telle a été la base de ce système.
Les États de quelque importance, en retour des garanties que leur offrent
l'alliance et la protection du gouvernement, ont assigné une certaine portion de
leur territoire au maintien d'un corps de troupes placé sous les ordres directs de
l'agent du gouvernement suprême , et commandé par des officiers européens.
Ils doivent, en outre, entretenir des forces suffisantes pour la police inté-
rieure et pour agir au besoin comme contingent.
Parmi les petites principautés, les unes sont simplement tenues de payer un
tribut; les autres, trop pauvres pour offrir une redevance annuelle en échange
de la protection qui leur est accordée, s'engagent au moins à fournir leur con-
tingent militaire à la première réquisition.
Les princes qui vivent aujourd'hui sous la dépendance ou sous la protection
immédiate de la compagnie, peuvent se diviser en quatre grandes classes :
\" princes dépossédés et pensionnés, qui se subdivisent à leur tour comme il
suit : princes pensionnés à l'aide d'une certaine étendue de territoire, dont les
revenus leur sont assignés , et dont l'administration leur est conservée, dans
certains cas, en tout ou en partie; princes recevant une pension annuelle di-
rectement du trésor de la compagnie.
2° Princes indépendants dans l'administration intérieure de leurs États, mais
non dans le sens politique.
3° Princes dont les États sont gouvernés par un ministre choisi par le gou-
vernement anglais et placé sous la protection immédiate du représentant ou
agent de ce gouvernement, qui réside a la cour du souverain nominal.
4" Princes dont les États sont gouvernés en leur nom par le résident anglais
lui-même et les agents de son choix.
L'expérience a déjà prouvé que, de ces quatre modes de gouvernement, les
deux derniers, malgré leurs imperfections, sont ceux qui , dans les circon-
stances actuelles, présentent le plus de garanties pour le maintien de l'ordre
public , et qui doivent amener à la longue , sans efforts et sans secousses . des
modifications favorables au développement de la Civilisation , et conséquem-
ment au bonheur des peuples. Il paraît donc extrêmement probable que tôt ou
tard les divers Étals soumis à l'influence immédiate du gouvernement de la
526 LIIÏNDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE.
compagnie se rangeront dans l'une ou l'autre de ces catégories. Toutefois le
pouvoir protecteur ne marche vers ce but qu'avec sa langueur et sa prudence
accoutumées. Avec la prétention de ne rien négliger de ce qui doit amener au
fond celte rénovation générale, les formes sont soigneusement respectées. La
religion , les habitudes locales, les prérogatives de la caste et du rang , sont
entourées de respects et d'égards. Les principaux chefs, les familles souve-
raines, sont inviolables dans leurs personnes et affranchis de la juridiction des
cours, excepté dans les cas de quelque importance politique. Les chefs d'un
ordre inférieur sont traités avec la considération et les ménagements indiqués
par les usages du pays, et on ne peut les forcer à comparaître en personne
dans aucune action civile; mais le gouvernement suprême se réserve le droit
de les priver de leur liberté ou de saisir leurs domaines , quand des raisons
d'État ou l'infraction violente des obligations contractées réclament l'adoption
de ces mesures de rigueur.
On peut énumérer aujourd'hui environ deux cent vingt royaumes, princi-
pautés et fiefs principaux, dépendants ou tributaires de la compagnie, sans
compter une infinité de petits princes ou chefs secondaires qui ont des relations
plus ou moins directes avec le gouvernement suprême.
Considérés sous le rapport des sectes religieuses auxquelles ils appartien-
nent ou sous celui de leur origine, les princes ou chefs dépendants de quelque
importance se rangent sous les dénominations suivantes :
Princes musulmans, d'origine mogho/e. — L'empereur de Delhi, auquel le
gouvernement anglais n'accorde cependant que le titre de roi; le roi d'Aoudh ;
le nizam, ou ancien souhehdar du Dckkan, etc.
Princes musulmans, afghans d'origine. — Nawab de Bhopàl ; nawab de
Tonk, Serondje, etc. ; nawab de Karnoul, etc.
Princes musulmans, d'origine abyssinienne. Le nawab de Sutchin; le sidie
de Djindjiera , etc.
Princes hindous : brahmanes. Le peshwa, ancien chef de la confédération
Mahratte, aujourd'hui pensionné, sans territoire; le soubehdar de Djansi , le
rânâ de Djalone, etc. Radjpouts. Le radjah d'Oudeipour , le radjah de Djey-
pour et autres chefs puissants de Radjpoutana , du Boundèlkund , de Maiivâ ,
de Goudjrât, etc. Maltraites. Le souverain de Baroda ou le gaékwar , le radjah
de Satara, le maharadjah-scindhia. etc. Hindous de diverses castes. Le rad-
jah de Mysore, le radjah de Cochin. le radjah de Bhartpour, etc.
Princes ou chefs sikhs indépendants du maharadjah de Lahore . et sous la
protection delà compagnie. Le radjah de Djeend , le radjah de Paliala, le rad-
jah deSirmour. etc. (1).
(1) Pour donner une idée de la complication des relations politiques du gouverne-
ment suprême avec cette multitude de chefs d'origine hindoue ou musulmane, il suffira
de dire que le nombre des serdars et petits chefs ayant des agents accrédités auprès
du résident anglais à Amhalah (ville principale des Liais sikhs protégés , sur la rive
gauche du Sutledje) , est d'environ cent cinquante, que les radjahs ou serdars prin-
cipaux du Bondclkuud sont au nombre de trente-sept, ceux du Radjpoutana de vingt-
deux . etc.
L'HINDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE. 527
A la tête de ce troupeau de rois déchus , marche , courbé sous le poids des
souvenirs de sa race, le descendant de Timour, l'héritier des titres pompeux
que justifiaient la conquête de l'Hindoustan el la splendeur des règnes d'Akbar
et d'Aurengzeb, le shâh-hun-shâh (roi des rois) , qui aurait pu commander
comme ses ancêtres à tous ces tributaires, et qui, tombé plus bas qu'aucun
d'eux, tend aujourd'hui à l'aumône de la compagnie sa main impériale. Par
respect pour le souverain nominal, dont la compagnie tient ses droits aux
yeux des peuples de l'Hindoustan , par une sollicitude étudiée pour les privi-
lèges du rang el les exigences de l'étiquette, le résident à la cour de Delhi est
encore astreint, dans ses relations avec le clurbar , aux formes humblement
cérémonieuses que l'usage prescrit a un inférieur. Toutes les prières de l'em-
pereur sont des ordres en apparence, tous les ordres du résident sont des
prières ; mais à mesure que le pouvoir du gouvernement anglais se consolide ,
ce vain étalage de soumission respectueuse se resserre dans de plus étroites li-
mites, et le nom du souverain anglais a succédé à celui de l'empereur sur les
monnaies frappées par ordre du gouvernement suprême.
Un domaine considérable avait été affecté à la subsistance et ù l'entretien
de la famille impériale; ce domaine est aujourd'hui administré par les officiers
de la compagnie, et une portion des revenus réalisés constitue la dotation ga-
rantie au vieil empereur. Cette pension, par suite de la mission en Angle-
terre du célèbre Ram-Mohun-Roy, chargé en 18ô0des réclamations des illustres
mendiants, a été portée à 15 lacks de roupies ou environ 3,700,000 francs.
I! est quelques autres princes, autrefois sujets des empereurs moghols ou
grands vassaux de leur couronne, mais plus lard souverains indépendants, el
qui conservent encore aujourd'hui, sous la protection de la compagnie, quel-
ques attributs du pouvoir suprême. L'étendue et la population de leurs États,
l'importance de leurs revenus, méritent d'arrêter un instant nos regards.
Le roi d'Aoudh .dont les Étal s occupent une superficie d'environ 26, 000 milles
carrés avec une population d'à peu près G millions d'habitants ; un revenu de
50 millions et une armée de 20 à 30,000 homme, dont une partie commandée
par des officiers de la compagnie. Le roi d'Aoudh passait, il y a quelques an-
nées, pour le souverain le plus riche de l'Hindoustan; lepère du roi actuel avait
laissé un trésor évalué a plus de 350 millions.
Le nizâm , dont le territoire n'occupe pas une superficie moindre de
100, 000 milles carrés; ses revenus sont au moins égaux aux revenus actuels
du roi d'Aoudh. La population est probablement au-dessus de 10 millions
d'aines. L'armée régulière, commandée par des ofhViers anglais, s'élève à en-
viron 12, 000 hommes. Les forces locales proprement dites ne vont pas au delà
de 20,000 hommes de troupes irrégulières.
Le mabaradjah-scindiah, roi de Gwalior ; on évalue l'étendue de ses Élats à
42,000 milles cariés, la population à 5 millions d'âmes, les revenus nets de
25 à 3o millions. L'armée, commandée en partie par des Européens, s'élevait,
il y a quelques années, à plus de 25,000 hommes.
Legaékwar ou roi de Baroda, dont l'importance politique est inférieure a
celle des princes déjà cités, et qui entretient un corps d'armée d'environ
10,000 hommes.
S2S i/HmnorsTAN. — affaires de chine.
Les radjahs ou ranâs d'Oudeipour , Djeypour et Djopour , qui sont les trois
souverains principaux du Radjpoutana, et qui peuvent mettre sur pied plus de
CO. 000 hommes de troupes, dont une cavalerie regardée comme la plus redou-
table de l'Hindoustan, forme la majeure partie. Le gouvernement suprême se
serait vu, d'après les derniers avis, forcé de déposer le souverain de Djod-
pour , Radjah Màn-Singh , et de prendre en main l'administration de ses
États (1).
Il est très-probable qu'avant longtemps ceux des princes hindous ou mu-
sulmans qui ont conservé quelque indépendance subiront le sort de Màn-Singh,
et nous n'hésitons pas à penser que les populations aujourd'hui soumises à
l'administration immédiate de ces princes gagneront en général à passer sous
la domination directe du gouvernement anglais, qui prendra soin, toutefois,
de donner par degrés une part active dans l'exercice du pouvoir à des agents
subalternes choisis parmi les indigènes. Si quelque cause extérieure ou quel-
que haute imprudence politique ne vient pas troubler les habitudes de soumis-
sions auxquelles l'Inde est déjà façonnée envers sa superbe protectrice, ces
"■rands changements s'opéreront sans secousse , et donneront , dans un quart
de siècle , un demi-siècle peut-être , à l'empire hindo-brilannique le caractère
d'unité et de force politique qui lui manque encore. Mais en même temps le
flambeau de la civilisation européenne aura éclairé jusqu'aux plus humbles
vallons, jusqu'aux derniers hameaux de l'Hindoustan; la race née du mélange
des conquérants européens avec les races indigènes aura crû en nombre , en
intelligence de ses besoins et de ses droits, en influence politique, en forcée»
un mot; les Indiens eux-mêmes , soit musulmans , soit Hindous , se seront fa-
miliarisés avec les armes puissantes qui les ont vaincus et réduits à l'obéis-
sance, ils auront compris ce qu'il y a de merveilleux dans l'organisation , la
subordination, le concours , ce que l'homme peut faire avec l'intelligence , la
connaissance, la volonté. Alors, si l'amour du changement si naturel au cœur
humain, comprimé pendant tant de siècles par des institutions fortes et sages
à plusieurs égards, se fait jour au travers des castes et se communique des
hautes classes à la masse de la population ; si la vie civile et politique leur ap-
paraîWoutà coup avec ses grandeurs européennes et son avenir illimité, si
l'ambition et l'habileté de quelques hommes donne à ces émotions nouvelles le
caractère d'un sentiment national; alors, disons-nous, les Hindoustanis ou-
blieront peut-être qu'ils sont redevables à l'Angleterre des bienfaits de la civi-
lisation ; alors se trouveront en présence quelques étrangers dominateurs et
des millions d'hommes exaltés par le désir d'une vague indépendance, et qui
n'ont qu'à se lever non- seulement pour dominer à leur tour, mais pour
anéantir en un instant toute résistance ! Voilà ce qui peut arriver; voilà très
certainement quelles sont les tendances que le gouvernement anglais aura à
(1) Nous ferons observer en passant que la race radjpoul présente un caractère d'in-
<li'pendance , de dignité chevaleresque et de force qu'on chercherait vainement parmi
les autres nations ou tribus qui peuplent la vaste étendue de l'empire hindo-hritanni-
que. Malgré le contact des Européens, les mœurs des Radjpouts ont conservé leur âpre
originalité et leur poù»ie primitive.
l'HENDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE, 529
combattre, et dont les germes déposés par la civilisation dans le so! politique
de l'Inde percent déjà de toutes parts. D'autres puissances européennes, dans
le but de faire prévaloir des prétentions plus ou moins fondées à la participa-
tion des avantages dont l'Angleterre jouit exclusivement aujourd'hui, pour-
ront exciter à dessein l'esprit turbulent de certains peuples de l'Inde occiden-
tale et du Dekkan , encourageant en même temps les projets d'envahissement
des nations à demi sauvages de l'Est, qui déjà plus d'une fois ont obligé les
Anglais à des expéditions coûteuses pour les refouler au delà des grands
fleuves ou des montagnes qui les séparent du territoire de la compagnie. Ce-
pendant ce sont là des éventualités qui ne nous paraissent pas devoir se pré-
senter avant un assez long temps, et comme la conduite du gouvernement an-
glais n'a manqué, à aucune époque décisive, ni de fermeté ni de prévoyance,
il est naturel de penser qu'elle continuera à s'adapter à la marche des événe-
ments et à lutter avec son habileté ordinaire contre les causes de destruction
qui ne cesseront de menacer la domination anglaise dans l'Hindouslan. Nous
persistons donc à regarder le système de politique intérieure que nous venons
de développer comme le plus applicable aux circonstances dans lesquelles le
gouvernement de l'Inde anglaise s'est trouvé placé jusqu'à ces derniers temps
à l'égard des princes du pays, L'administration civile, judiciaire et financière
du territoire anglais proprement dit ne nous semble pas en somme avoir été
dirigée d'après des principes aussi sages et des vues aussi saines et aussi libé-
rales. Néanmoins, celte administration a eu de tout temps le mérite d'une or-
ganisation simple et concentrée, en harmonie avec la forme même du gouver-
nement. Le reproche le plus grave qu'on puisse lui adresser, c'est précisément
l'excès de celte concentration, qui place fréquemment encore aujourd'hui dans
la même main des pouvoirs qui devaient en bonne justice être totalement dis-
tincts, et qui fait passer sous les yeux d'un seul juge ou d'un seul collecteur (1)
les innombrables affaires créées par les conflits d'intérêts d'une population
trop considérable pour que l'activité et le dévouement d'un seul homme (fùl-il
aussi éclairé qu'actif et dévoué) puissent satifaire même imparfaitement aux
prétentions légitimes de chacun à un examen attentif de ses droits. Voici en
peu de mots quelle est l'organisation administrative et judiciaire du pays.
La correspondance relative aux différentes branches du service est dirigée
par un petit nombre de secrétaires du gouvernement , assistés chacun d'un
ou deux secrétaires-adjoints. Le pouvoir exécutif est, dans tout ce qui con-
cerne les mesures générales, réglé par des commissions spéciales ou plutôt
des conseils ou bureaux permanents (boards) , dont on compte six dans la
présidence du Bengale, savoir : 1° le bureau des finances (bourd uf revenue) ,
2° le bureau des douanes , du sel et de l'opium (boa rd of CUStoms , sait and
opium), 7>° le bureau du commerce (bourd o/'trade), \ le bureau militaire
(military board) , 5° le bureau de la marine (marina bourd), G" le bureau
médical ou conseil de santé (médical bourd). l.a présidence de Madras ne
compte que trois de ces bureaux directeurs. Bombay n'en a qu'un seul. Il y a
en outre, au siège du gouvernement suprême, une direction générale des
(\) Collecter, receveur général.
850 l'hindoustan. — AFFAIRES de chine.
postes, un bureau général des comptes (accountant general's office) , un
comité des monnaies [mint committee) , un comité d'instruction publique, etc.
L'organisation judiciaire dans l'Inde, et en particulier dans la présidence
du Bengale et dans les province de l'Ouest, ne présente pas encore un ensemble
régulier, et ses limites ne sauraient être nettement définies, attendu que les
fonctions administratives, fiscales et judiciaires, sont quelquefois exercées
toutes trois ensemble, et souvent deux d'entre elles par le même fonctionnaire.
Nous ne pouvons donc qu'indiquer les principaux éléments d'un système quia
reçu des modifications continuelles, et qu'on ne peut regarder encore comme
définitivement arrêté.
L'application de la loi anglaise aux Européens , aux serviteurs de la compa-
gnie et aux sujets anglais dans l'Inde, est réservée à des cours suprêmes de
judicature établies aux chefs-lieux des différents gouvernements. La cour su-
prême de Calcutta est composée d'un grand juge et de deux juges ordinaires
dont le traitement annuel s'élève, pour le grand juge, à 200,000 fr. et, pour
les juges ordinaires, à 150,000 fr. par an environ.
D'autres cours suprêmes d'appel et de police judiciaire , connues sous le
nom de cours de sadder-diicany et nizamat-adâlat (cours suprêmes civile et
criminelle), dirigent l'application des lois indigènes, c'est-à-dire des codes
musulman et hindou. Ces cours se composent d'un nombre variable déjuges :
ceux de la cour suprême indigène de Calcutta , au nombre de quatre, reçoivent
un traitement moyeu de 150,000 fr. environ.
Viennent ensuite les cours d'appel et de circuit, ou cours provinciales, pré-
sidées par des juges qui ont un traitement d'environ 100,000 fr., puis des cours
de zillahs ou cours de districts, dont les membres reçoivent en général de 50 à
75,000 fr. par an , et enfin des tribunaux secondaires où siègent des magistrats
choisis surtout parmi des indigènes , et qui sont désignés par le titre examines
(divisés en principaux, sadder aminés, et ordinaires) et de mounsiffs. Ces
magistrats décident les causes de 500 roupies (1,250 fr.) et au-dessous. Leur
traitement varie de 5,000 à 15,000 fr. , selon l'importance de leurs fonctions.
Ces détails se rapportent plus particulièrement à la présidence du Bengale.
Les autres gouvernements ont également leurs cours de judicature anglaise et
des cours indigènes analogues à celles dont nous venons de parler, mais qui,
dans leur constitution et dans la manière dont elles administrent la justice,
sont modifiées par des considérations particulières el des habitudes locales
qu'on a sagement respectées.
Ce système judiciaire qui semble, au premier coup d'œil , devoir satisfaire
aux besoins de la population, a été, nous le répétons, et est encore, à beau-
coup d'égards, fort imparfait dans son application, ce qu'il faut attribuer sur-
tout à deux causes : l'une était l'emploi exclusif, dans tous les tribunaux, de
la langue persane , qui n'était ni la langue des juges ni celle des parties; cette
cause de confusion et d'injustice , reste d'un système imposé par la conquête .
va disparaître dans toute l'Inde el a déjà disparu complètement au Bengale. La
langue la plus généralement parlée dans les divers gouvernements a été sub-
stituée au persan dans toutes les procédures. Une autre cause de la mal-admi-
nistration de la justice (el nous y avons déjà fait allusion) est la grande étendue
LIIINDOLSTAN. — AFFAIRES DE CHINE. 531
des juridictions dans un pays où beaucoup de provinces sont très-peuplées et
où la population est naturellement très-processive. Le gouvernement suprême
s'est occupé avec une louable sollicitude de remédier aux imperfections du
système judiciaire et du système administratif. Sous l'administration philanthro-
pique de lord W. Bentinck, et maintenant sous celle de lord Auckland, de
grands efforts ont été faits dans ce but. Un des résultats les plus importants
déjà obtenus est , sans contredit , la révision des codes mahométan et hindou,
et leur refonte en un seul code où l'humanité éclairée de l'Europe chrétienne
vient en aide, autant que les temps le permettent , aux populations de l'Hin-
doustan , si longtemps opprimées par le despotisme, le fanatisme et la super-
stition.
Le nouveau Code pénal de l'Inde . rédigé par une commission spéciale et
soumis à la sanction du gouvernement suprême, est un pas immense fait dans
la carrière des améliorations que réclame l'administration de la justice. Pour
donner une idée de l'esprit de libéralité, d'impartialité et de saine politique qui
a présidé à la rédaction de ce beau travail , nous citerons l'exposé des motif*
qui précède le chapitre xv du nouveau code, chapitre qui traite des délits re-
latifs à la religion et aux castes.
Voici comment s'exprime la commission, et nous appelons d'autant plus
volontiers l'attention de nos lecteurs sur ce court et lumineux exposé, qu'il
suffit pour donner, sous le point de vue religieux , une idée très-nette de la po-
sition du gouvernement anglais à l'égard des populations de l'Inde :
« Le principe sur lequel ce chapitre a été établi est un principe auquel il
serait à désirer que tous les gouvernements se conformassent , et duquel le
gouvernement anglais dans l'Inde ne peut s'écarter sans risquer la dissolution
de la société. Ce principe est que chaque homme doit être libre de suivre sa
propre religion, et qu'aucun homme ne peut insulter à la croyance d'un
autre.
» La question de savoir si les insultes faites à une religion doivent être pu-
nies, nous semble tout à fait indépendante de la vérité ou de la fausseté delà
religion attaquée. La religion peut être fausse, mais le mal que ces insultes
causent à ceux qui professent cette religion est réel. C'est souvent, et l'obser-
vation la plus superficielle peut nous en convaincre, une peine aussi réelle,
aussi poignante qu'aucunes de celles qui puissent être causées par des délits
contre la personne, la propriété ou la réputation, et il n'existe rien qu'on
puisse offrir en compensation. La discussion peut, il est vrai, faire jaillir la
vérité, mais les outrages n'ont point celle tendance. Ils peuvent être dirigés
aussi aisément contre la foi la plus pure que contre la plus grossière supersti-
tion. Il est plus facile de combattre le mensonge que la vérité, mais il est tout
aussi facile de détruire ou de souiller les temples de la vérité que ceux du
mensonge; il est aussi facile de troubler par des paroles déshonnétes et des
clameurs injurieuses des hommes rassemblés dans des vues d'adoration ra-
tionnelle et pieuse, (pic des hommes occupés de l'accomplissement des plus
absurdes cérémonies. De telles insultes , quand elles seul dirigées contre des
opinions erronées, ont rarement d'autre effet que celui de fixer ces opinions
plus profondément dans l'esprit , et <|o donner un caractère particulier de féro-
552 l'hindoustan. — AFFAIRES de chine.
cité aux discussions théologiques. Au lieu de faire ressortir la vérité , elles ne
font qu'enflammer le fanatisme.
» Toutes ces considérations s'appliquent avec une force particulière à l'Inde.
Il n'est peut-être pas de pays où le gouvernement ait autant à craindre de l'ex-
citation religieuse parmi le peuple. Les chrétiens sont en très-petite minorité
dans la population, et en possession des emplois les plus élevés dans le gou-
vernement, dans les tribunaux et dans l'armée. Sous leur domination se trou-
vent placés des millions de mahomélans de différentes sectes, mais tous for-
tement attachés aux articles fondamentaux de la foi mahométane, et des
dizaines de millions d'Hindous, fortement attachés à des doctrines et à des
rites que chrétiens et mahométans réprouvent également. Un tel étal de choses
est rempli de dangers qui ne peuvent être évités que par une ferme adhérence
aux vrais principes de tolérance et de modération. Le gouvernement anglais,
avec un profond jugement et un succès non moins remarquable , a agi jusqu'à
présent d'après ces principes , et sur ces principes nous proposons d'établir
cette partie du code pénal. «
Depuis un temps immémorial l'impôt foncier a été la principale source des
revenus du gouvernement dans l'Inde. Le revenu territorial , dans ce pays, est
une sorte de redevance basée sur ce principe que la terre appartient au souve-
rain, et qu'il a droit à une certaine portion du produit. La terre est donc affer-
mée au cultivateur; mais la nature du bail varie suivant les provinces , et les
conditions générales de la transaction n'ont pas encore revêtu un caractère de
permanence, de rationalité et de justice qui protège également les intérêts du
cultivateur et ceux du gouvernement.
D'après les comptes soumis au parlement pour l'année 1836-57, l'impôt
territorial (land revenue) s'élevait à 10,200,000 liv. ster. (environ 260 millions
de francs). La plus importante des autres branches de revenus, dans ces
dernières années, avait été la vente de l'opium, qui, en 1836-57, n'a pas rap-
porté moins de 143 lacs de roupies ou à peu près 56 millions de francs ; le mo-
nopole du sel, qui, dans la même année, a réalisé au Bengale 90 lacs de
roupies ou environ 22,500,000 francs; viennent ensuite les droits perçus par
la douane ou les octrois, qui paraissent s'être éievés à la même époque à 6 ou
7 millions dans celte présidence, etc. (1).
Le total des recettes, dans les quatre gouvernements, s'est élevé en
1836-37 à un peu plus de 16 millions de liv. ster., environ 41 5 millions de francs.
Les dépenses ont dépassé 14 millions de liv. ster. (environ 557 millions de fr.) ,
laissant en apparence une balance de 58 millions disponible pour l'exercice
suivant; mais cet excédant de recettes, s'il a existé réellement, a dû être
absorbé , et bien au delà, par les dépenses des années 1838-89 et 1839-40 (2).
Nous n'avons sous les yeux que deux documents qui se rapportent à la question,
(1) Dans les présidences du Bengale et de Madras, et dans le gouvernement des
provinces de l'Ouest, les revenus excèdent de beaucoup les dépenses. Bombay est, au
«ontrairc , toujours en déficit. Ce déficit s'élevait en 1856-37 à plus de 7 millions de
francs.
(2) Les exercices se comptent du 30 avril d'une année au 30 avril de l'année suivante.
l'HINDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE. 533
mais ils suffisent pour faire présumer l'exactitude rigoureuse de nos conclu-
sions; ce sont deux bordereaux officiels des dépenses acquittées en Angleterre,
chaque année, au compte du territoire de l'Inde , bordereaux qui font partie
du budget de l'Inde , l'un pour l'exercice 1856-57 , l'autre pour l'exer-
cice 1838-39. Le premier s'élevant à 2,210,847 liv. ster., l'autre atteignant le
chiffre de 3,643,980. La différence est de 1,433,133 liv. ster. ou plus de 56 mil-
lions de francs. Il est probable que l'expédition d'Afghanistan aura coûté
quatre ou cinq fois cette somme , et il se passera plusieurs années avant que
l'état des revenus de Shah-Shoudja permette à ce prince de rembourser au
gouvernement anglais ces énormes avances. D'ailleurs les augmentations con-
sidérables dans le personnel et le matériel de l'armée anglo-indienne auxquels
le gouvernement suprême s'est décidé postérieurement à celte expédition, les
entraves mises par les événements politiques au commerce de l'opium, et les
immenses préparatifs qu'entraîne la rupture enlre l'Angleterre et la Chine, au
sujet de cette drogue, et dont le gouvernement de l'Inde aura certainement à
payer sa part; ces diverses causes, disons-nous, ont une tendance manifeste
à compromettre gravement et pour longtemps peut-être la position financière
de l'empire hindo-britannique. Enfin, les derniers documents recueillis sur le
commerce de l'Inde semblent indiquer une diminution considérable dans les
produits de ce commerce depuis quelques années. De 1816 à 1825 , la somme
des importations et des exportations s'était élevée à 1,909,412,208 roupies.
De 1826 à 1835 , le total n'a été que de 1,897,500,886 roupies, donnant une
différence de 12,111,552 roupies, ou environ 50 millions de francs en moins
pendant les dix dernières années (1).
Cependant, à dater de 1855, il y a eu amélioration, car les relevés les plus
récents nous donnent pour chiffre de la moyenne des entrées dans le port de
Calcutta, pendant les années 1854-35, 55-56 et 56-57, 168,540 tonneaux,
moyenne supérieure à celle des années précédentes. La part prise par la France
dans ce mouvement commercial a été :
En 1834-55. . . 22 navires, jaugeant 0,200 tonneaux.
En 1855-56. . . 56 — — 10,330 —
En 1836-57. . . 53 — — 17,236 —
De ces navires, il n'y en a guère que dix ou douze , année commune , qui fas-
sent leur retour directement en France. Les autres sont employés au transport
des riz et blés pour l'approvisionnement de Bourbon, et utilisent ainsi le temps
qui s'écoule jusqu'à l'époque favorable pour un chargement de retour.
« Pendant les trois années relevées , la moyenne des
importations au Bengale 'a été de 52, 091, G06 roupies ,
et celles des exportations de 61,679,784 —
» Ce qui élève le mouvement général et annuel des
affaires ù 93,771,390 roupies.
(1) de 180-2 à 1818, il était entré dans le poil de CaleutU un nombre de navires
534 l'hiindoustan. — AFFAIRES de chine.
» Soit au change moyen de 2 fr. 50 cent., une valeur de 234 millions de
francs.
» Réduite qu'elle a été encore par l'effet des modifications apportées au tarif
en 1850 et 1837, la participation de la France a bien rarement atteint, par ses
exportations en valeur réelle, un chiffre de 2 millions de francs, et encore
une notable partie de cette somme a-t-elle été introduite par navires anglais.
Ses achats ou importations en produits indiens présentent une valeur réelle
d'environ 16 à 18 millions de francs.
» C'est donc un tribut annuel de 15 à 16 millions que la France paye à la
compagnie des Indes, soit à l'empire britannique, pour le Bengale seulement ;
tribut compté en numéraire pour acheter des traites au commerce anglais, ou
des matières d'or et d'argent, qui vont se fondre et se convertir en roupies à
l'hôtel des monnaies de Calcutta.
» Sans doute l'équilibre entre ces rapports ne sera jamais possible. L'Inde
sera toujours pour la France ce qu'elle est, ce qu'elle a toujours été depuis les
temps les plus reculés pour l'Europe entière , un pays de production agricole
et non point de consommation industrielle, un gouffre où va s'engloutir l'or
du continent européen ; mais notre participation à ce mouvement immense est
trop infime, la disproportion qui existe entre son actif et son passif est trop
considérable, pour tenir à des causes également équitables. Si on accorde
quelque attention à leur recherche, on ne peut s'empêcher de reconnaître que
les unes dépendent de nous-mêmes , de notre propre volonté, du système
économique qui nous régit, système aussi vicieux en soi que fâcheux dans ses
conséquences , et que les autres tiennent à un vouloir étranger qui nous sera
toujours contraire, mais qu'une sollicitude plus active pourrait nous rendre
moins défavorable (1). »
Le gouvernement anglais est occupé en ce moment de mesures importantes
pour la protection et le développement des ressources commerciales de l'Inde.
Ce que nous avons dit ailleurs sur ce sujet, et les renseignements généraux que
nous venons de présenter sur les recettes et les dépenses de l'empire suffisent
pour montrer que le gouvernement de l'Inde doit chercher à augmenter ses
revenus territoriaux parles encouragements qu'il donnera à l'agriculture, par
l'accroissement et le perfectionnement des voies de communication intérieures,
jaugeant en tout 2,632,653 tonneaux ; de 1819 à 1835, 2,440,471, montrant une dimi-
nution d'environ 200,000 tonneaux en dix-sept ans.
(1) Nous empruntons ces derniers détails à une brochure publiée ces jours derniers
àliorcleaux, sous ce titre : Notes analytiques sur le commerce français au Bengale ,
par J.-A. Walker, de la maison J.-A. Walker et comp. , de Calcutta, petit in-4» de
100 pages. — Ce petit ouvrage, dont nous avons en ce moment sous les yeux un exem-
plaire que l'auteur a bien voulu nous adresser, contient des renseignements importants
et très-curieux sur le commerce du Bengale et des Indes anglaises en général. L'au-
teur indique avec netteté les causes principales qui nuisent au développement de nos
relations commerciales avec ce pays ; il ne se borne pas à signaler le mal, il désigne
aussi le remède. Ses vues à cet égard nous paraissent mériter toute l'attention du haut
commerce et du gouvernement.
l'HINDOISTAN. — AFFAIRES DE CHINE. 555
par l'extension générale du commerce , et enfin par l'appropriation définitive
de certains Étals tributaires dont les richesses naturelles ou les ressources sont
méconnues par les gouvernements indigènes ou imparfaitement réalisées et
dissipée dans l'intérêt d'un despotisme égoïste.
La police générale de l'empire (divisé à cet égard en plusieurs grands ar-
rondissements) est confiée à des hommes éminents par leur instruction , leurs
connaissances locales, l'activité et l'énergie de leur caractère, et dont les ef-
forts dans ces dernières années ont été surtout dirigés vers la suppression du
tugguisme (1), cette association monstrueuse qui couvre l'Inde entière de ses
réseaux, et qui depuis des siècles fait du meurtre et du vol une profession
placée sous la protection de certaines pratiques superstitieuses. Pour maintenir
l'ordre et la sécurité dans les divers districts, on a formé des corps de milice
et une sorte de gendarmerie à pied et à cheval qui accélère la correspondance
entre les chefs de service , magistrats, collecteurs , etc. , presse la rentrée des
contributions, surveille les malfaiteurs employés aux travaux publics, etc. Les
relevés de la statistique criminelle indiquent depuis quelques années une dimi-
nution remarquable dans le nombre des délits.
Le gouvernement s'efforce de donner une impulsion salutaire à l'immense
population aux destinées de laquelle il préside , en multiplanl autant que pos-
sible les établissements d'instruction publique. L'instruction primaire , dans
toute l'étendue de l'Inde , paraît avoir été de tout temps dans un état plus flo-
rissant qu'en aucune partie de notre Europe, et des calculs récents donnent,
pour la proportion du nombre des enfants fréquentant les écoles au nombre
total des habitants, le rapport de 1 à 5.
La presse est libre dans l'Inde anglaise. Le nombre des journaux et des pu-
blications périodiques qui s'impriment à Calcutta , Madras , Bombay et autres
villes considérables des provinces, tant en anglais qu'en persan, bengali, etc.,
s'élève a plus de quatre-vingts.
Malgré les habitudes généralement tranquilles et paisiblement industrieuses
de la masse de la population, la stabilité de l'ordre de choses introduit par la
domination anglaise doit être attribuée surtout à la présence d'une armée
dont l'organisation actuelle, parfaite à beaucoup d'égards, est le résultat
d'une longue expérience et d'études approfondies sur le caractère des indigè-
nes et les exigences du service. Ce serait une tache curieuse et utile à la fois
(par les nombreux points de comparaison qu'elle offrirait) que de tracer l'his-
toire de cette armée et d'entrer dans le détail de celle organisation si merveil-
leusement adaptée aux circonstances locales ; mais , sur ce point comme sur
ceux qui précèdent, nous devons ici nous borner à des indications sommaires,
quoique précises et suffisantes pour les appréciations de la politique. Nous
ferons cependant quelques observations qui nous sont suggérées par les im-
menses résultats que l'Angleterre a obtenus de la formation de corps indigè-
nes disciplinés plus ou moins complètement à l'européenne, et commandés
(1) T'/tuys (prononcez t/teuggs) dans l'Hindoustan proprement dit, et p'hansigars
dans le Dcltkan, Voleurs cl assassins , surtout élranglcurs par profession. Les Thugs
admettent des hommes de toute caste, mais surtout des Brahmes,
53G l'ihndoustan. — AFFAIRES de chine.
par des officiers anglais. Il est permis d'espérer que nous réussirons à tirer
parti des populations de l'Algérie de la même manière et en passant par des
modifications analogues à celles qui , dans l'Hindoustan, ont fait par degrés
un cavalier ou un fantassin accompli , un soldat brave, discipliné et dévoué à
ses chefs, de celui qui n'était jadis qu'un maraudeur ou un pillard hardi. Le
cypahi est bien payé ; il reçoit 7 roupies par mois (environ 17 francs) en
garnison , et en marche une augmentation ou batta de 1 roupie 8 annas, ce
qui porte sa solde à 21 francs à peu près. II se nourrit lui-même, mais on a
soin que le bazar (marché) du camp soit toujours bien fourni en grains , fa-
rine de bonne qualité, etc. En santé, le cypahi est l'objet des soins, des égards,
et (après de longs services, ou par suite de quelque action d'éclat) des distinc-
tions les plus flatteuses (1) , accompagnées d'une augmentation de solde ou de
pension ; malade , il trouve dans les hôpitaux régimentaires des secours
prompts et efficaces. En un mot, rien ne manque au comfort et au bien-être
moral du cypahi pendant la période active de sa vie militaire; et quand l'âge,
les infirmités ou les blessures le décident à prendre sa retraite , cette retraite
est entourée d'aisance , de considération et de respect.
Les classes principales de la population indigène contribuent toutes à la
formation de l'armée. L'élément hindou domine dans l'armée du Bengale, et
en général dans l'infanterie des trois armées. L'infanterie compte au moins
50,000 Radjpouts. La cavalerie se recrute en général de mahométans dans les
trois présidences, et plus particulièrement dans celle de Madras. Chacune de
ces présidences a son armée, complètement organisée et commandée par un
général en chef (2). Les trois armées forment ensemble l'armée de l'Inde,
commandée en chef, en ce moment, par sir Jasper Kicolls, qui succède à sir
Henry Fane.
L'armée régulière se compose d'Européens et d'indigènes commandés par
des officiers européens. Les Européens se divisent en troupes de la reine à la
solde de la compagnie , et troupes levées et organisées par la compagnie elle-
même. Voici le relevé , par armes , des forces actuelles dans les trois prési-
dences , comprenant 20 régiments européens de la reine, infanterie; 6 de la
(1) Le gouvernement anglaisa institué deux ordres du mérite militaire destinés à
récompenser les longs et fidèles services et les actions d'éclat des officiers, sous-officiers
et soldats des troupes indigènes. Ces ordres portent les noms d'Ordre du Mérite et
Ordre de l'Inde anglaise (Order of British India). Les premières décorations de
l'Ordre de l'Iode anglaise ont été accordées en 1838.
Shâh-Shoudjah , de son côté , a institué un ordre de chevalerie qu'il a appelé Ordre
de l'empire Douranic , et dont les principaux officiers anglais faisant partie de l'expé-
dition d'Afghanistan ont été décorés, il y a quelques mois.
Le maharadjah sikh , Rand|U-Singh , avait devancé Shàh-Shoudjà dans la création
de distinctions honorifiques à l'instar de celles d'Europe. L'Ordre du Fandjûb avait
été conféré déjà . du vivant de Randjit-Singh , à plusieurs officiers de l'armée anglaise
et à nos braves compatriotes au service du maharadjah.
(2) L'armée du Bengale est distribuée dans la présidence de ce nom et dans les pro-
vinces de l'Ouest. Le gouvernement des provinces de 1 Ouest n'a point d'armée qui lui
«il propre.
L HINDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE.
537
compagnie et 4 régiments de cavalerie européenne de la reine; 152 régiments
d'infanterie indigène, et 21 régiments de cavalerie, etc. (1).
TROUPES EUROPÉENNES.
Présidence du Bengale et provinces de l'Ouest. — \ Hommes.
Infanterie et cavalerie 11,000
Présideivce de Madras. — Infanterie et cavalerie . . 10,400 > 54,200
Présidence de Bombay. — Infanterie et cavalerie . . G, 400
Artillerie et génie (pour les trois présidences) . . . 0,400
TROUPES INDIGÈNES.
Présidence du Bengale et provinces de l'Ouest. —
Infanterie et cavalerie 72,G00
Présidence de Madras. — Infanterie et cavalerie . . 53,100 > 162,600
Présidence de Bombay. — Infanterie et cavalerie . . 25,200
Artillerie et génie (pour les (rois présidences) . . . 11,700
Donnant un total (au grand complet) de 196,800
Auxquels il faut ajouter environ 5,000
officiers européens.
Grand total de l'armée régulière anglo-indienne. . . 201,800
Les corps provinciaux, milices, gendarmerie, cavalerie irrégu-
lière, etc., forment ensemble environ 18,000 hommes de toutes
armes, auxquels il convient d'ajouter les troupes régulières et
irrégulières employées dans la grande île de Ceylan, c'est-à-dire
à peu près 6,000, ce qui augmente de 24,000
les forces totales de l'Angleterre dans l'Inde , et les porte en =====
conséquence à 225,800
En supposant une population de 100 millions aux territoires anglais dans
l'Inde et estimant l'armée indigène en nombre rond à 180,000, il paraîtrait
(1) L'idée exprimée en français par le mot régiment diffère beaucoup de celle qu'ex-
prime ce même mol. dans l'Inde anglaise. Les régiments dans l'Inde n'ont , en général,
qu'un bataillon ; ces bataillons ne comptaient pas 650 hommes l'un dans l'autre, il y a
un an. A la revue passée par Randjit-Singh (voyez Revue des Deux Mondes du 15 jan-
vier, pag. 105), le ."> décembre 1 8 Ti 8 , le gouverneur général avait rassemblé 10,500
hommes de troupes de i miles armes , dont quinze régiments A infanterie : ces quinze
régiments présentaient un effectif de 8,500 hommes, ou environ 050 hommes par
régiment : six régiments de cavalerie, la cavalerie irrégulière de Skinner et l'artillerie
formaient les 2,000 hommes restants,
Des dispositions toutes ré( entei i porté L'effectif des régiments d'infanterie de la
reine (servant dans l'Inde) à 1,000 hommes, et des régiments d'infanterie de la com-
pagnie à 900.
roMi ii
558 l'mndoustan. — affaires de chine.
que le gouvernement anglais ne lève qu'un soldat sur 555 habitants (1). Le.
chiffre de l'effectif de l'armée a atteint près de 500,000 en 1826. Le budget de
la guerre, dans l'Inde anglaise, doit s'élever maintenant à environ 250 mil-
lions de francs. En 1850, le chiffre dépassait 259 millons, et l'armée, forte
d'environ 225,000 hommes comptait plusieurs milliers d'Européens de moins
qu'aujourd'hui. En résumé, l'armée indienne, avec son organisation et son
effectif actuels, est une des armées les plus belles , les mieux équipées et les
mieux disciplinées du monde entier.
La marine de l'Inde est loin d'être sur un pied aussi respectable. La prési-
dence de Bombay, la mieux pourvue sous ce rapport, et dont la marine mili-
taire a été assez imposante autrefois , ne comptait dans ces derniers temps
qu'une frégate, une dizaine de corvettes et de bricks, deux steamers armés
en guerre , et quelques autres bâtiments de transport , etc. Le port de Calcutta
compte douze gros bricks pilotes, qui font un service très-actif à l'embouchure
du Gange et entre celte embouchure et Calcutta. La présidence du Bengale
entretient aussi quelques steamers. Madras n'a rien qui ressemble à une ma-
rine militaire. Le gouvernement suprême s'attachera, sans aucun doute , à
multiplier les steamers, surtout en vue de l'exploitation complète de la navi-
gation de PIndus.
Quelque préoccupé qu'il puisse être de la protection et du développement
des intérêts matériels , ce gouvernement donne une attention toute particulière
aux besoins de la population chrétienne et aux moyens de propager avec une
sage lenteur les doctrines évangéliques parmi les indigènes. Nous devons nous
borner à quelques indications. L'Inde anglaise compte aujourd'hui trois évê-
chés , dont l'un métropolitain , celui de Calcutta , et deux suffraganls, ceux
de Madras et de Bombay. L'évêque métropolitain de l'Inde relève de l'archevê-
que de Cantorbéry, son traitement annuel est d'environ 50.000 roupies, ou
125,000 francs; il est logé dans un magnifique palais; les frais de ses tournées
épiscopales sont supportés par l'État. Les évêques suffragants jouissent des
mêmes avantages , mais leur traitement n'est que de 24,000 roupies, environ
G0, 000 francs.
L'ensemble des hauts traitements civils, judiciaires et ecclésiastiques, dans
les trois pKidences (les provinces de l'Ouest comprises), s'élevait, en 1827-28,
à plus de 50 millions d:j francs, et cette somme était répartie sur 1,50G indi-
vidus, donnant un traitement moyen .d'environ 40,000 francs par tête. Le
(1) Les données approximatives que nous avons recueillies fourniraient la comparai-
son suivante :
La Russie compte 1 soldat pour 57 habitants.
Prusse — — 80 —
Autriche — — 118 —
France — — 122 —
Hollande — — 142 —
Angleterre — — 520 —
Iiulc anglaise — SJJS —
États-Unis 1,077
L'HINDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE. 5oî>
chiffre actuel de cette dépense n'est probablement pas tout à fait aussi élevé ,
mais la différence ne saurait être considérable , et s'il est une vérité établie en
statistique gouvernementale, c'est que la compagnie paye les fonctionnaires
qu'elle emploie plus libéralement que ne l'a jamais fait aucune des puissances
européennes. Si l'on considère les circonstances particulières et difficiles dans
lesquelles ce gouvernement a été placé et son caractère mixte, commercial et
politique, on jugera qu'il a sagement agi en payant mieux qu'aucun autre, et
c'est surtout à cause de cela qu'il a é(é mieux servi.
Pour compléter ces indications générales, nous dirons quelques mots des
traitements alloués aux officiers généraux, supérieurs et autres de l'armée.
Le général commandant en chef dans l'Inde reçoit, indépendamment de la
solde de son grade et à litre de traitement extraordinaire, environ 180,000 fr.
par an; les officiers généraux reçoivent de 56 à 40,000 roupies, ou de 90 à
100,000 francs par an ; les brigadiers environ 60,000 francs , les colonels de
36 à 45,000 francs (selon les armes et la différence entre la solde de garnison
et la solde de marche ou sur pied de guerre , différence désignée sous le nom
de batta) ; les lieutenants-colonels de 22 à 54,000 francs, les majors de 17 à
27,000, les capitaines de 10 à 16,000, les lieutenants de 6 à 10,000, et les sous-
lieutenants , enseignes ou cornettes, de 4 à 9,000 francs environ.
Les Hindous et les musulmans forment les deux éléments principaux de la
population de l'Hindoustan, et il semble au premier coup d'œil qu'il soit pos-
sible de grouper autour de l'une ou de l'autre de ces deux grandes divisions
toutes les races ou tribus secondaires; mais il n'en est pas ainsi : plusieurs de
ces races se refusent à de semblables rapprochements , et vivent isolées par
leurs mœurs, leur langage et leurs caractères physiques. D'ailleurs , les Hin-
dous et les musulmans se subdivisent eux-mêmes en un grand nombre de
populations qui ne diffèrent pas moins les unes des autres que bien des nations
de l'Europe entre elles. Il serait difficile de dire qu'elle est dans l'Hindoustan
la proportion des Hindous aux musulmans , les relevés étant fort incomplets
jusqu'à ce jour ; mais nous pensons qu'on peut évaluer à une vingtaine de mil-
lions la population musulmane répandue dans toute l'Inde anglaise, y com-
pris le Pandjâb et l'Afghanistan. Les Hindous proprement dits, appartenant à
diverses sectes de la religion brahmanique , peuvent s'élever à 50 millions, dont
30 millions au moins habitent la présidence du Bengale. Le boudhisrae compte
peut-être dans toute l'Inde anglaise 2 à 3 millions de prosélytes, dont la po-
pulation de Ceylan forme la moitié; les autres croyances, dont quelques-unes
participent à la fois de l'islamisme et du brahmanisme, et dont d'autres ne pa-
raissent avoir aucun point de contact avec ces religions, se répartissent entre
une quantité prodigieuse de tribus. Pour donner une idée de l'immensité du
champ que l'ethnographie aura à parcourir pour rassembler seulement les
matériaux des importantes recherches qu'elle est appelée à faire dans l'Hin-
doustan, nous remarquerons, avec L'historien du Radjpoutaua (1), qu'en sui-
vant le cours de la rivière Tchamboul sur un développement d'environ 500 mil-
les, on traverse des royaumes, principautés, petites républiques, etc., for-
ft) James Tod , AnnaU and antiquitiea ofRajast'han, London , l*~>-2, 1 vol. iu-4«.
540 l'hindoustan. — AFFAIRES de chine.
mes des races suivanles : Soundies , Tchanderawats , Siesoudias , Aaras,
Gore, Djadoune , Sikenoal , Goudjeur , Djât , Touar, Tchohâne , Bha~
doria , Katchtvaha, Sengar , Bondëla, etc. Toutes ces races diffèrent plus
ou moins par leurs caractères physiques, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs
occupations ordinaires et leurs langages (1). La taille, le teint et la physiono-
mie des Hindous et même des musulmans de l'Inde sont si variés, qu'aucune
description ne peut suffire à faire connaître les diverses races qui composent
la masse de la population. Parmi cette diversité infinie de types que présente
celte population bigarrée de l'Hindoustan, il en est quelques-uns qui ont déjà
été étudiés avec soin , et , avant de quitter ce sujet, nous essayerons de donner
une idée de la race hindoue proprement dite , observée dans ses castes supé-
rieures. En général, les habitants des plaines sont plus petits et plus sveltes ,
les montagnards, ou au moins les habitants des plateaux, d'une plus haute
taille et d'un système musculaire plus développé; mais les uns elles autres
sont agiles, de formes élégantes, et capables de supporter de grandes fati-
gues ; tous ou presque tous sont éminemment propres à la vie militaire. On voit
peu de personnes contrefaites, mais par différentes causes la cécité est assez
commune. Le teint du peuple varie, selon le climat et les circonstances, d'un
olivâtre foncé tirant sur le noir, à une riche teinte brune légèrement olivâtre
ressemblant assez à celle des Italiens du Nord ou des Provençaux; mais chez
les Hindous, l'esprit est si bien discipliné, que le dehors trahit rarement les
émotions du dedans. Le contour de la figure est ovale , le front élevé, mais
légèrement comprimé, les yeux et les cheveux noirs, les sourcils arqués, le
nez et la bouche de forme européenne, le regard calme , tranquille et préve-
nant, également éloigné de l'aspect sombre et farouche du Malais et de l'ex-
pression passionnée du Persan ou de l'Arabe. Le buste est en général dans de
belles proportions; la poitrine est large et profonde, la taille fine, les bras
parfaitement attachés , les mains petites , mais nerveuses ; les extrémités in-
férieures comparativement grêles, et le pied plat, les orteils courts, mais bien
détachés et très-souples.
On trouve fréquemment parmi les Radjpouts et les montagnards du Nord
des hommes d'une stature gigantesque , qui seraient remarqués dans tous les
pays de l'Europe par leurs proportions et leur force herculéennes. « Gokul-
Dass, dit le colonel Tod, le dernier chef de Déoghar, était défigure et de
taille , un des plus beaux hommes que j'aie jamais vus : il avait environ six
pieds six pouces ; il avait la corpulence d'un Hercule et se tenait parfaitement
droit ; son père, à vingt ans , était beaucoup plus gros et devait avoir eu près
(2) Les deux langues mères de l'Inde paraissent être le sanscrit et le tamnul , l'une
d'où semblent dériver tous les principaux dialectes île l'Inde septentrionale (principa-
lement au nord de la rivière Krishna), tels que le bengali, le maltraita, le hindi , le
pahdjabi , etc. ; l'autre, qui aurait donné naissance au tamil , tnalayalam , telenga ,
canarais, talava, etc. Le bengali est parlé par 30 millions d'hommes qui peuplent le
système inférieur du Gange; l'hindoustaai avec ses dialectes est parlé par environ
20 millions et compris par les hautes classes indigènes , depuis le Dekkan jusqu'au Ka-
cliemyr, et depuis Calcutta jusqu'à Hombay.
L'HINDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE. 541
de sept pieds de haut. » Les femmes, lorsqu'elles ne sont pas hâlées et flétries
par le soleil et par un travail excessif, sont presque toujours d'une beauté ex-
traordinaire ; elles ont les membres petits et arrondis, les articulations d'une
grande souplesse, des traits pleins de douceur, des yeux noirs et languissants,
les cheveux longs et soyeux, et la peau d'une finesse et d'un poli merveilleux.
Les femmes hindoues de la caste brahmanique se font remarquer entre tou-
tes. Le cou , les épaules et la poitrine sont ravissanls, les membres en général
d'une rare délicatesse et d'un moule exquis, les mouvements aisés, nobles et
gracieux à la fois; le contour de la face du plus bel ovale grec, le nez long
et droit , la lèvre supérieure admirablement modelée, la bouche petite, le
menton rond. Les yeux, ombragés de longs cils noirs et surmontés de sourcils
élégamment arqués, sont grands, noirs, humides et étincelanls d'expression.
Il est difficile en un mot de rien voir de plus gracieux qu'une femme hindoue
de haute caste , et il n'est pas jusqu'à la teinte dorée de celte peau si douce , si
unie, si lustrée, dont le ton riche , chaleureux et diaphane, n'appelle le re-
gard et n'excite l'admiration.
L'opinion paraît hésiter , quant à la supériorité morale et intellectuelle ,
entre la race hindoue et la race musulmane. Nous croyons que, sous le rap-
port de l'aptitude, de la pénétration et de l'intelligence , les Hindous sont au
moins égaux aux musulmans, et sous le rapport des qualités morales, des
habitudes et surtout des penchants de l'une et l'autre nature , nous n'hésitons
pas à donner la préférence aux sectateurs de Brahma. Nous considérons la po-
pulation hindoue comme la plus propre à concourir au grand œuvre de la ci-
vilisation de l'Asie centrale. L'empire anglais dans l'Inde lui doit ses richesses
agricoles, ses commerçants les plus actifs et les plus habiles, ses meilleurs
soldats (fait remarquable, et qui suffit à lui seul pour prouver combien on
s'était formé une idée fausse du caractère hindoue); elle lui devra ses meil-
leurs administrateurs, ses agents les plus dévoués, et peut-être , au jour d'é-
preuve , ses alliés les plus fidèles et ses plus intrépides défenseurs. Mais il man-
que encore à cette masse intelligente et soumise ce qui manque, hélas ! à plus
d'un peuple aujourd'hui : la confiance dans l'avenir.
Tel est, esquissé à grands traits , le tableau général des divisions politiques,
militaires, administratives, de la population , de l'organisation et des res-
sources de l'empire hindo-brilannique. Jamais, à aucune époque de l'histoire
et dans aucune partit; du ftlobe , si l'on en excepte l'empire chinois, une si
vaste étendue de pays, une population aussi considérable, des éléments aussi
variés d'industrie, de commerce , de civilisation , n'ont été soumis a un pou-
voir unique et dirigés immédiatement par une seule volonté. Jamais un aussi
grand ensemble . un système aussi compliqué de gouvernement, une domina-
tion aussi immense et offrant cependant quelques chances d'avenir , n'avaient
été le résultat de la conquête. Il nous reste à examiner quelles sont en effet
ces chances d'avenir et quelle est la situation politique actuelle de l'empire
indien principalement dans ses rapports avec la Russie et lu Chine.
542 j/lIINDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE.
II.
Quand Nader-Shah, après avoir envahi l'Hindoustan, se retirait, il y a un
siècle , avec un butin estimé à plusieurs milliards de notre monnaie, l'empire
nioghol croulait de toutes parts , et le champ qu'abandonnait la domination
musulmane était ouvert à l'ambition des chrétiens. La France et l'Angleterre
s'y trouvèrent en présence. La suzeraineté de l'Inde devait tôt ou tard échoir
à l'une de ces rivales. La plus riche, la plus persévérante , et, il faut le dire,
la plus habile , a triomphé. Certes, toute nation grande et généreuse doit ap-
précier l'influence qu'une posilion politique et commerciale à laquelle elle au-
rait pu prétendre , lui aurait permis d'exercer sur une vaste portion du globe;
elle doit regretter que celte haute posilion, cette noble influence, lui aient
été enlevées par sa faute. Sous ce point de vue, la France peut se repentir de
s'êlre si mal acquittée du rôle qu'elle avait été appelée à jouer dans l'Inde et
se trouver humiliée du rôle qu'elle y joue aujourd'hui (1). Mais , à dire vrai ,
la lutte dans laquelle nous avons succombé n'avait pas ce caractère élevé, ce
but honorable qui justifient aux yeux de la postérité le vainqueur comme le
vaincu, l'orgueil de la victoire et la douleur de la défaite. Les droits et les be-
soins de l'humanité n'étaient comptés pour rien dans le résultat anticipé de
tant d'efforts; cependant, et c'est là notre consolation et notre enseignement
à la fois, l'humanité a triomphé. Elle a recueilli les fruits de tant d'agitations
et de misères. Les peuples de l'Hindoustan jouissent aujourd'hui de plus d'in-
dépendance relative, de repos , d'aisance et de bonheur qu'ils n'en avaient eu
en partage pendant dix siècles. Le gouvernement sur qui pèse la responsabilité
de leur avenir n'a cependant pas fait pour eux tout ce qu'il aurait pu , tout ce
qu'il aurait dû faire ; mais , entraîné par le mouvement irrésistible de la civi-
lisation et par les exigences de sa position , il comprendra peut-être que le
temps est venu de substituer à une exploitation égoïste une administra-
tion prévoyante et palernelte. Il n'a su commander jusqu'à présent que l'éton-
nement et la crainte ; il lui faut conquérir la confiance et l'affection de ses
sujets , et c'est une carrière toute nouvelle où les premiers pas ont à peine été
faits depuis une dizaine d'années.
La domination anglaise dans l'Inde s'est établie par des moyens compliqués,
et développée par des causes souvent imprévues. La compagnie aspirait sans
doute à étendre ses possessions territoriales , d'abord pour la protection et
raffermissement de son monopole, ensuite pour l'accroissement de ses revenus
et de son influence politique ; mais elle n'avait pas le pressentiment d'une aussi
(1) Les traités de paix de 1814 et 1815 ont restitué à la France quelques établisse-
ments , dont les principaux sont situés sur la côte de Coromandcl. La population totale
de ces établissements s'élève à environ 168,000 âmes; la superficie des territoires
réunis peut avoir de 25 à 26 lieues carrées. Tels sont les débris de notre grandeur
passée , débris recouvrés à des conditions humiliantes , débris précieux cependant ;i
plus d'un titre, et dont la valeur s'accroîtrait, si des échanges projetés depuis plu-
sieurs années pouvaient s'effectuer.
i/HINDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE. 543
haute destinée que celle que lui réservait la fin du xvme siècle , et elle a voulu
souvent , mais en vain , s'arrêter dans la route où l'entraînaient sa propre
ambition et la force irrésistible des événements. L'agrandissement de son pou-
voir a été au delà de toutes ses prévisions; il a dépassé tous les calculs hu-
mains.
Parmi les causes immédiates de cet agrandissement, il en est deux très-re-
marquables : l'une est la dislance qui séparait les établissements de la com-
pagnie de la métropole européenne, où résidait le gouvernement suprême ,
distance de plusieurs milliers de lieues, qui a rendu jusque dans ces derniers
temps les communications lentes et diffici'es. et, par suite, placé les gouver-
nements délégués dans une position comparativement indépendante (1) ; l'autre
est le nombre considérable d'hommes d'un mérite éminent qui se sont succédés
dans l'administration des affaires civiles, politiques et militaires de la Com-
pagnie, depuis près d'un siècle. Parmi ces hommes, il faut distinguer surtout
lord Clive , Warren Hastings. lord Wellesley et lord Haslings. Par eux, les
relations du gouvernement anglais avec les différents princes de l'Hindoustan
ont acquis le caractère de suprématie et de dignité qui convenait à une grande
nation : sous leur administration , et plus particulièrement sous l'administra-
tion de lord Hastings , le système de politique intérieure a pris la forme et la
consistance qu'on lui reconnaît aujourd'hui et dont nous avons essayé de
donner une idée.
Depuis quelques années, des améliorations importantes ont été introduites
dans l'administration des provinces anglaises de l'Hindoustan. Ces améliora-
(1) Aujourd'hui , tout sous ce rapport va changer de face. L'échange des courriers a
lieu en moitié moins de temp's que par le passé ; le système de communications régu-
lières établi entre l'Europe et l'Hindoustan par la Méditerranée et la mer Rouge au
moyen de steamers , bien qu'il n"ait pas encore atteint le degré de perfection dont il
est susceptible , a déjà exercé une grande influence sur les relations de la Grande-
Bretagne avec l'empire indien, et l'un des avantages capitaux que le gouvernement
anglais en a retirés, a été de pouvoir s'entendre avec lord Auckland sur le plan et les
moyens d'exécution de la grande mesure qui assure la prépondérance de l'influence
anglaise au delà de I Indus. Il paraîtrait , au reste, que les idées du président du bu-
reau de contrôle (sir John llobhouse) et celles de lord Auckland sur la marche politique
à suivre à l'égard de la l'erse et de l'Afghanistan , dans les conjonctures où l'on se
trouvait en 1858-39, s'étaient formulées presque en même temps, et que leurs dépè-
ches respectives à ce sujet se sont croisées. Ce qu'd y a de bien constant , malgré ce
qu'on a pu croire et publiera cet égard , c'est que le gouvernement suprême en Angle-
terre a eu tout le temps de délibérer sur l'opportunité ou l'inopportunité de l'expédi-
tion d'Afghanistan , et que lord Auckland a reçu ses instructions en conséquence. La
part du libre arbitre était néanmoins large encore à cette distance cl avec deux a trois
mois d'incertitude inévitable, malgré la vapeur. Lord Auckland a su en faire un noble
usage et conduire à fin son aventureuse entreprise, — Les nouvelles de Bombay arri-
vent maintenant en trente-six ou trente-huit jours à Londres. Nos dernières lettres de
Calcutta et de Bcnarès ont mis un peu moins de cinquante-deux joui*! à franchir la
distance qui sépare la capitale de la France de» métropoles politique et religieuse de
l'Hindoustan.
544 L'niNDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE.
lions datent principalement de l'avènement de lord W. Bentinck au pouvoir,
et se distinguent par un caractère d'humaine sollicitude . de libéralité, d'im-
partialité et de justice envers les peuples de l'Inde, qu'il est de notre devoir
de signaler. Sous ce rapport, lord Bentinck a bien mérité, non-seulement de
son pays, mais de l'Inde britannique et de l'humanité tout entière. Ce n'est pas
ici le lieu d'examiner dans quel but spécial d'économie et de réforme cet homme
d'État avait été investi du gouvernement suprême, et quels moyens il a em-
ployés pour atteindre ce but. Nous n'avons non plus ni le temps ni l'intention
d'apprécier les principaux actes de sa politique, et nous nous bornerons à cet
égard à répéter ce (pie nous avons déjà exprimé en parlant du caractère de
ses négociations avec le Sindh , que sa politique en général nous a paru man-
quer de dignité, d'habileté et de force; mais le nom de lord W. Bentinck a
mérité de vivre et vivra dans la postérité par le souvenir d'un acte qui suffisait
à lui seul pour honorer tout un gouvernement : l'abolition du Satti (1).
L'administration de lord Auckland paraît s'être moins adressée aux sympa-
thies de la masse des populations indigènes que celle de lord Bentinck. On
l'accuse surtout d'avoir adopté des mesures financières dont le principe et le
moded'exécution blessent la justice et ne remplissent les coffres de l'État qu'aux
dépens de l'affection des contribuables et souvent au mépris de leurs droits.
Les réclamants, dit-on, ont été livrés à la merci des secrétaires et ont vaine-
ment sollicité la permission de faire un appel direct à la commisération et à
l'équité du gouverneur général. Des propriétaires ruinés, des princes dépos-
sédés, auraient suivi sa seigneurie dans ses dernières tournées sans pouvoir
obtenir d'audience. Deux fois lord Auckland aurait visité la ville impériale de
Dehli, et deux fois il l'aurait quittée sans l'échange ordinaire de compliments
officiels avec le chef de la plus noble race et de la plus ancienne peut-être du
monde asiatique. Entouré de ses gardes , enivré des victoires que la vigueur et
la prévoyance de sa politique avaient préparées, lord Auckland aurait ignoré
toutes les misères infligées à la population par les mesures financières aux-
quelles nous avons fait allusion, et qui fournissent aux collecteurs des revenus
de dangereux prétextes pour contester la validité des titres et ébranler des
droits de propriété longtemps respectés; en un mot, lord Auckland aurait été,
sans le savoir, l'instrument d'une accablante oppression, et le gouvernement
s'apercevra trop tard que l'estime et la confiance des peuples ont fait place à
une haine implacable qui saisira avidement toutes les occasions de vengeance.
Il y a , nous n'en doutons pas, une grande partialité dans ce jugement
porté sur l'administration intérieure de lord Auckland ; mais il nous paraît ex-
trêmement probable que les préoccupations continuelles de la haute politique
n'ont pas permis à ce gouverneur général de donner son attention à des détails
dont les parties intéressées se sont aisément exagéré l'importance, et on ne
saurait nier que l'aspect général des affaires n'ait présenté dans ces dernières
(1) Satti, veuve hindoue qui se brûle sur le bûcher avec le corps de son mari. On
donne le même nom à la cérémonie religieuse dont cet acte fanatique est le complé-
ment indispensable. Le satti a été aboli dans les territoires de la Compagnie par lord
William lientinrk, en 1829.
L'iIINDOtSTAN. — AFFAIRES DE CHINE. 545
années des symptômes assez alarmants pour appeler toute la sollicitude, toute
l'activité et toutes les ressources du gouvernement suprême. Les intrigues de
la Perse et de la Russie d'un côté , l'altitude hostile du Népal et de l'empire
birman de l'autre, les dispositions douteuses de certains États tributaires dans
le Nord-Ouest et dans le Dekkan; enfin, les complications que pouvaient amener
d'un instant à l'autre la mort de Randjîl-Singh et l'incapacité reconnue de l'hé-
ritier présomptif du trône de Pandjab ; toutes ces causes réunies faisaient une
loi à lord Auckland de s'occuper, avant tout, du renversement de toute oppo-
sition intérieure à l'influence de son gouvernement et de faire avorter toute
tentative extérieure contre le maintien de cette influence. Plusieurs démons-
trations importantes, plusieurs expéditions décisives devaient avoir lieu dans
ce but, et la chaîne de ces entreprises hardies, après avoir fixé son premier
anneau sur le plateau de l'Afghanistan , traverse en ce moment les mers pour
aller trouver en Chine un nouveau point d'appui. Les opinions de quelques
publicistes ont été partagées sur la question de savoir si la puissance anglaise
doit perdre ou gagner, en dernier résultat, à l'expédition d'Afghanistan, et
l'on a été jusqu'à soutenir que c'était une grande imprudence ou même une
faute immense à lord Auckland que d'avoir passé l'Indus, et d'avoir ainsi attiré
l'attention et les forces de la Russie de ce côté ! (Comme si l'attention de la
Russie avait cessé, depuis Pierre le Grand, d'être dirigée vers la Perse et l'Asie
centrale!) Selon nous, la véritable question , au moins la question préalable,
est de savoir si l'Angleterre pouvait éviter de passer l'Indus , et nous ne crai-
gnons pas d'affirmer qu'elle se trouvait, depuis plusieurs années, dans la né-
cessité fatale de franchir cette barrière, non pour la détruire, mais pour en
fortifier les approches et la rendre inexpugnable, autant au moins qu'il était
au pouvoir de la politique et de la stratégie de le faire. Nous pensons que l'An-
gleterre a voulu sincèrement , cette fois , le rétablissement de Shâh-Shoudjah
sur le trône de ses pères , et qu'il était d'une bonne et saine politique de songer
à reconstruire avec les débris épais de la monarchie douranie un Étal qui pût
couvrir l'Inde anglaise et qui eût intérêt à défendre cet empire contre les ten-
tatives envahissantes de l'Occident. iV'ous croyons même, et nous l'avons déjà
dit, qu'il eût été sage de faire, il y a six ans, ce qu'on a fait l'année dernière,
et que lord W. Rentinck aurait pu recueillir, à moins de frais, pour la nation
et pour lui-même, la moisson de gloire que son successeur a été conquérir
dans l'Afghanistan.
Cette expédition que le ministère anglais, dans la séance du parlement du
0 février dernier, a qualifiée à juste titre de miracle moral , celle expédition
qui a employé 22.000 hommes , un matériel immense , 27,000 chameaux, qui
a parcouru une dislance de 1,550 milles jusqu'à Caboul, se liait à un vaste
système d'opérations dont l'accomplissement a exigé un surcroil de 40,000 hom-
mes de toutes armes dans les forces anglo-indiennes. Ces précautions étaient
nécessaires , el le ministère l'a déclaré dans celte même séance; on avait su
de la manière la plus positive que quelques-uns des chefs mabraltes , le radja
de Népal , le souverain de Djodpour, le nawad de karnoul (1), méditaient des
CI) Le 18 octobre dernier, le nawab «le Karnoul a été f;iii prisonnier après une résis-
546 i/hindoustan. — affaires de chine.
projets hostiles. L'issue de la campagne d'Afghanistan doit avoir une influente
salutaire sur la stabilité du pouvoir anglais dans l'Inde. L'effet moral de la
prise de Ghizni et de Kélât a été immense ; il ne fallait rien moins que ces
éclatants triomphes pour couper court aux intrigues ourdies par les chefs du
Sindh, du Radjpoutana et du Dekkan , et arrêter les combinaisons hostiles du
souverain d'Ara et des Népalais. Aussi, dans les remercîments volés à lord
Auckland par le parlement, est-il rendu hommage au jugement et à l'habi-
leté avec lesquels les ressources de l'empire anglais dans l'Inde ont été
appliquées , sous sa direction, aux opérations militaires à l'ouest de
V Indus-
Les dernières nouvelles de l'Afghanistan nous montrent Shâh-Shoudjah et
sir William Macnaghten occupés de la réorganisation du pays, de la soumis-
sion de quelques chefs turbulents, et surveillant du haut des passes de l'Hindou-
Koush les mouvements des Ouzbeks , chez lesquels Dost-Mobammed a trouvé
un asile. Le shah s'applique surtout à se créer une armée et pius particulière-
ment une infanterie disciplinée à l'européenne. Les Afghans sont en général
plus propres au service de la cavalerie, et c'est comme cavalerie qu'ils se sont
rendus redoutables à leurs voisins ; cependant le Kohistan de Kaboul fournit
d'excellentes recrues pour l'infanterie. Si le shah réussit à se concilier l'affec-
tion et la confiance des principaux khans douranis et ghilzies , il ne tardera
pas à exercer sur la nation . par l'intermédiaire de ces chefs , l'influence né-
cessaire à la consolidation de son autorité. Il pourra s'occuper alors de l'in-
troduction de réformes qui doivent porter bien plus sur les vices de détail de
l'administration intérieure que sur l'esprit même des institutions , institutions
admirablement adaptées à l'établissement d'une monarchie tempérée par une
représentation nationale dont tous les éléments sont pour ainsi dire sous la
main. Nous l'avons déjà dit, Shâh-Soudjah et sir William Macnaghten doivent
songer, avant tout , à imprimer aux relations de l'Afghanistan avec les pro-
vinces de Ralkh et de Bôkhara d'un côté, avec les peuples qui habitent le
Paropamise (1) et le petit royaume d'Hérat de l'autre, le caractère de stabilité
tance courte, mais furieuse. Les troupes du nawab, composées principalement
d'Arabes, d'Afghans et de quelques Beloutchis , ont fait preuve d'un courage déses-
péré, d'un dévouement chevaleresque, dignes d'une meilleure cause, disent les rela-
tions anglaises. La variété infinie et la profusion d'armes et de munitions qu'on a dé-
couvertes dans les caves du Zènana témoigne de la monomanie vraiment étrange du
nawab, qui n'a pas dû dépenser moins de 6 lacs de roupies (1,500,000 francs), à l'achat
seul du métal qu'on a trouvé eu nature ou sous forme d'instruments de guerre de toute
espèce. Le secret et l'intelligence avec lesquels ces opérations avaient été conduites
ont donné lieu de penser que cette affaire de Karnou! n'était peut-être qu'une ramifi-
cation d'un complot plus étendu pour le renversement du pouvoir anglais dans l'Inde.
(1) Les habitants actuels du Paropamise, quoique tous descendus de la race tartaro-
moghole , se divisent en deux peuples , celui de l'Est et de l'Ouest, les Eimâks et le<
Hazarélis , dont les mœurs , les habitudes , le langage, le gouvernement , différent en-
tièrement de ceux des Afghans. Occupant, selon toute apparence , la patrie primitive
de ces derniers, et placées entre l'Afghanistan et la Perse, leurs diverses tribus ont
reconnu de temps à autre la suzeraineté douteuse, les une- de lierai, les autres du roi
LIIINDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE. 547
et d'influence qui leur manque depuis si longtemps. Les dispositions vacillan-
tes de Shàh-Kamràn et le peu de sympathie de son visir Yâr Mohammed pour
l'alliance anglaise , paraîtraient , d'après les derniers avis , avoir causé quelque
inquiétude au gouvernement suprême ; mais le fait est que nous manquons de
renseignements sur tout ce qui se passe sur les frontières de la Perse et le
versant septentrional de l'Hindou Koush.
En soumettant à nos lecteurs le résultat de nos recherches sur l'état actuel
des Indes anglaises, nous avons eu surtout pour hut de fournir aux esprits
sérieux en général , aux hommes politiques en particulier, des données préci-
ses sur les questions dont la solution intéresse l'avenir de l'Asie centrale et de
l'extrême Orient. Nous avons dû donner plus d'attention aux questions tout
récemment débattues , et c'est ce qui nous a déterminé à nous occuper avec
quelque détail de l'Afghanistan et de l'Indus. Hérat et les pays du bassin de
l'Oxus , qui ont été longtemps dans la dépendance de l'Afghanistan , méritaient
d'être étudiés à part, en les envisageant surtout sous le point de vue de la
question politique et commerciale qui se débat entre l'Angleterre et la Russie.
Nous avions eu l'intention de leur consacrer un article séparé ; mais sans re-
noncer à revenir plus tard , et sous une autre forme , à cet important sujet,
nous avons senti la nécessité de nous borner dans notre travail actuel à des
indications sommaires et à quelques considérations qui se rattachent plus par-
ticulièrement au tableau général que nous avons tracé de la domination an-
glaise dans l'Inde.
Les probabilités d'une invasion des Indes anglaises par la Russie , à une épo-
que plus ou moins rapprochée, ont longtemps occupé et occupent encore les
esprits. Les uns ont regardé celte expédition gigantesque comme impraticable;
les autres comme inévitable et devant s'accomplir par des moyens analogues à
ceux qui ont conduit Alexandre aux rives du Sulledge et les conquérants mu-
sulmans au cœur de l'HindousIan. Napoléon, aux trois grandes phases de sa
vie politique , général , premier consul , empereur, avait rêvé la conquête de
l'IIindouslan. Jusqu'en 181-3 et pendant les conférences de Prague, il s'occu-
pait de la possibilité d'attaquer les Anglais dans leur empire d'Asie, et le duc
deRassano, alors son ministre des affaires étrangères , recueillait , pour les
lui soumettre , les renseignements les plus précis que les voyageurs pussent
fournir sur celte grande question. Napoléon n'est plus, et le inonde a changé
de face. Les moyens d'attaque el de défense se sont égalisés; les nations cher-
chent dans des luttes d'intelligence et d'industrie des résultats plus complets et
plus durables que ceux qu'elles devaient autrefois au hasard des batailles. Il y
a donc ici encore une question préalable , c'est celle de l'opportunité. La Russie
a-t-elle en ce moment, aurai elle d'ici à longtemps un intérêt véritable à
menacer les possessions anglaises dans l'Inde? Nous ne le croyons pas ; mais .
en supposant même qu'elle eût conçu le projet formel de substituer au moins
de Kaboul , quelques-unes celle de la Perse. Les Eim'âks comme les Hazaréhs sont mu-
sulmans; ils parlent un dialecte persan j les premiers sont Sounis, les seconds Shias :
de là haine mutuelle et guerre à mort entre ces deux peuplades retranchées dans leurs
montagnes inaccessibles.
548 L HINDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE.
en partie sa domination et son influence à la domination et à l'influence bri-
tanniques, nous sommes convaincu que les moyens d'exécution d'un semblable
projet ne sauraient être réunis avant plusieurs années, et au nombre de ces
moyens d'exécution nous n'hésiterions pas à placer, comme condition indis-
pensable de succès , une alliance qui , dans l'état actuel de l'Europe , est im-
possible , ou du moins on ne peut plus improbable. Mais, en dehors de ces
éventualités conjecturales , il y a des droits évidents , des intérêts actuels , qui
peuvent et doivent trouver leur satisfaction. La Russie, par sa position géo-
graphique , est, de tous les Étals du continent , celui qui semble destiné plus
particulièrement à servir d'entrepôt au commerce de l'Europe avec l'Asie cen-
trale. Le principal obstacle qui s'oppose au développement de ce commerce
est l'insociabilité des peuplades asiatiques voisines de la Russie. Cette puis-
sance a un intérêt immédiat à changer le plus promptement possible un état
de choses dont elle souffre dans le présent, et qui entrave évidemment son
avenir. De là ses tentatives pour arriver à étendre et à assurer ses communi-
cations avec les contrées situées à l'est de la mer Caspienne. La plus importante
de ses expéditions avait eu lieu sous Pierre le Grand. Le prince Rekevitche,
envoyé à Khiva avec un détachement de soldats , fut assassiné avec toute sa
troupe , malgré la foi des traités et des serments. Une partie de son corps
d'armée , qui avait été cantonnée sur les bords de la mer Caspienne pour y
former des établissements fortifiés, fut obligée de se rembarquer et de s'en re-
tourner à Astrakhan. En 1813, près d'un siècle avait passé sur ces événements,
et la Russie confia à un marchand arménien de Derbend une mission en Tour-
komanie , qui n'eut aucun résultat important. En 1819, le capitaine Mouraviev
fut envoyé à Khiva : il a publié une relation intéressante de son voyage (1).
L'importance de la possession de Khiva avait fortement frappé Mouraviev, qui
ne semblait pas regarder comme douteux le succès d'une expédition dirigée
contre ce petit Élat. « Si nous possédions Khiva , dont la conquête ne serait
pas difficile , dit M. Mouraviev, les nomades du centre de l'Asie auraient re-
douté notre puissance, et il se serait établi une route de commerce par le Sind
et LAmou-Déria jusqu'en Russie ; alors toutes les richesses de l'Asie auraient
afflué dans notre patrie , et nous eussions vu se réaliser le brillant projet de
Pierre le Grand. Maîtres de Khiva , beaucoup d'autres États se seraient trouvés
sous notre dépendance. En un mot, Khiva est en ce moment un poste avancé
qui s'oppose au commerce de la Russie avec la Boukhari et l'Inde septentrio-
nale; sous notre dépendance , la Khivie serait devenue une sauvegarde qui
aurait défendu ce commerce contre les attaques des peuplades dispersées dans
les steppes de l'Asie méridionale. Cette oasis, située au milieu d'un océan de
sahle, serait devenue le point de réunion de tout le commerce de l'Asie , et
aurait ébranlé jusqu'au centre de l'Inde l'énorme supériorité commerciale des
dominateurs de la mer. La roule de Khiva a Astrakhan pourrait être de beau-
coup abrégée , puisqu'il n'y a que dix-sept jours de marche d'Ourghendj à la
(1) Voyage en Tourkomanie cl à Khiva, etc., revu par MM. G.-B. Eyriès et J. Klap-
roth; Paris, 1823, in-8".
l'MNDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE. o49
baie de Krasnovodks , d'où , par un vent favorable , on peut aller en peu de
jours à Astrakhan. »
En 1820, des envoyés de Bôkhara ayant exprimé le désir de voir une am-
bassade russe se rendre dans leur pays, ce vœu fut accueilli par l'empereur
Alexandre, qui nomma son chargé d'affaires auprès du khan de Bôkhara un
conseiller d'État, M. de Négri. Parmi les personnes attachées à cette mission
se trouvait le colonel de Meyendorff. La relation rédigée par cet officier a été
publiée à Paris en 1826 (1). M. de Meyendorff insiste, de son côté, sur les avan-
tages immenses qui résulteraient de rétablissement de cette influence légitime
que la Russie a le droit d'exercer dans l'Asie centrale. « La marche progressive
des lumières en Russie appelle ce vaste empire à réaliser une idée aussi géné-
reuse. C'est à la Russie qu'il appartient de donner aux khanats de l'Asie cen-
trale une impulsion salutaire, et de répandre sur ces contrées tous les bienfaits
de la civilisation européenne. » La Russie a constamment entretenu, depuis
celte époque, des relations actives avec Bôkhara , et il est probable que ce
point sera le centre de la lutte commerciale qui s'engage aujourd'hui entre
elle et l'Angleterre, lutte appuyée du côté des Anglais par l'expédition de l'Af-
ghanistan, et du côlé de la Russie par celle de Khiva. Celle dernière expédition,
préparée à Orenhourg sous les ordres du général Perowski, avait été précédée
d'un manifeste que nos journaux ont reproduit, et qui énumère les griefs
très-réels de la Russie contre le khan de Khiva. L'expédition, partie à la fin de
novembre dernier, et dont on avait annoncé la marche au delà de l'Emba , vers
le 12 janvier, avait été attaquée près des bords de cette rivière par quelques
partis de Khiviens qui avaient été repoussés et n'avaient plus reparu. Toutefois
les froids exlrèmes, les raffales de neige et les fatigues de la roule paraissent
avoir causé une perle considérable eu hommes et la mort d'un si grand nombre
de chameaux, que le général Perowski, se voyant encore à une dislance consi-
dérable de Khiva à la fin de janvier, et craignant que tous les moyens de
transport ne vinssent à lui manquer par suite de la rigueur inaccoutumée de
la saison , a jugé à propos de rétrograder pour prendre position sur l'Emba,
près de ses magasins. Il paraîtrait, d'après les dernières nouvelles, que ce
mouvement rétrograde était complété au 14 février, et que de là, c'est-à-dire
des rives de l'Emba, une partie du corps d'armée expéditionnaire se serait
repliée sur Orenhourg. L'expédition doit être conséquenimenl considérée
comme abandonnée pour cette saison. Mais la Russie, une fois décidée à
pousser à bout celle entreprise, ne reculera pas, et on peut être certain que-
dès ce moment des préparatifs sur une plus grande échelle et protégés par des
précautions plus minutieuses encore que celles qui avaient été employées na-
guère, sont en pleine activité. Au reste, la conduite des troupes russes, pendant
cette marche aventureuse et celle pénible retraite, ne paraît pas moins digne
d'admiration et d'éloges que celle de l'armée anglaise franchissant, au milieu
d'épreuves d'un autre genre , les passes du Bolan. Le cabinet russe ne se lais-
sera pas démoraliser par un échec. Les tribus Kirghis et Kaissacks , qui ont
aidé les Russes dans leur dernière tentative, seront encore leurs auxiliaires
(l) Poyaijc ci "Orcnbounj à Boukhara, etc. revu par M. Amêdée Jaubert.
550 l'IIINDOIïSTAN. — AFFAIRES DE CHENE.
dans la nouvelle expédition (|iû se prépare. Trois cents lieues de pays ne sont
pas un obstacle infranchissable pour des nomades qui peuvent aller partout où
leurs chevaux trouveront de l'eau et des pâturages, et qui n'exigent pour leur
propre subsistance que ce que la nature ne refuse nulle part. Toutefois , nous
le répétons , il est de l'intérêt de la Russie de se borner en ce moment à prendre
position dans l'Asie centrale pour la protection et l'agrandissement de sou
commercej c'est un droit qu'elle peut exercer sans que l'Angleterre puisse s'en
offenser, et si la rencontre de ces deux puissances prenait , contre toute appa-
rence, un caractère hostile, la faute n'en sera pas à la Russie. Il n'est pas au
pouvoir de l'Angleterre d'arrêter la marche de la civilisation dans l'Inde. Ce
qu'elle pouvait faire, c'était de s'associer au mouvement et de le diriger, et
c'est ce qu'elle a fait; mais, tout en s'efforçant de féconder les éléments divers
de ses richesses territoriales, et de développer les ressources industrielles et
commerciales de son empire, elle a voulu avant tout, et pour son seul intérêt,
exclure de cette œuvre d'avenir le concours des autres nations européennes,
et même jusqu'à leur influence politique. C'est la, selon nous, qu'est le vice
radical de son système, et nous ne pouvons croire qu'elle persiste dans cette
voie d'exclusion. Malheureusement les nations, comme les individus, s'abusent
parfois sur leur valeur réelle, se laissent aller au courant des habitudes et de
la routine, caressant certains préjugés vaniteux, s'accoutumanl à regarder
comme un droit ce qui n'a été que le résultat de la tolérance ou de l'insouciance
des autres nations. Les Anglais, en particulier, regardant la mer comme leur
domaine, et les spéculations basées sur une exportation illimitée de leurs pro-
duits comme un privilège, s'étonnent, s'alarment et s'offensent même au
besoin avec un naïf égoïsme de toute tentative de concurrence. C'est là recueil
contre lequel viendra peut-être se briser l'avenir de l'Inde britannique. Il est
toujours plus aisé de détruire que dédirîer, et, par une conséquence inévitable
de ce principe, il sera toujours comparativement facile de s'entendre pour
renverser une domination qui n'aura pas su se ménager d'alliances solides au
dehors, et au dedans l'affection et la reconnaissance des peuples. L'existence de
l'empire russe a été toute militaire jusqu'à ce jour, elle le sera longtemps
encore. La Russie a besoin de la guerre; si l'Angleterre lui fournil un prétexte,
elle ébranlera bientôt l'Asie : Da mihi punctum , et tenant movebo. Pierre
le Grand avait dit : « 11 faut maintenir l'empire dans un étal de guerre perpé-
tuelle... se pénétrer de cette vérité que le commerce des Indes est le commerce
du monde, et que celui qui en peut disposer exclusivement est le maître de
l'Europe. »
Il est de l'intérêt de l'Europe continentale , de celui de la France en parti-
culier, que la Russie tienne l'Angleterre en échec dans l'extrême Orient. Les
forces matérielles de la Russie ne sauraient rester inactives; si elle est repoussée
du côté de l'Asie centrale, elle retombera de tout son poids sur l'Occident, et
une politique traditionnelle lui fait une loi de se mêler à toutes les querelles de
l'Europe. Il ne faudrait pas cependant non plus laisser le champ trop libre à
la Russie du côté de l'Inde; car, si une lutte sérieuse s'engageait entre elle
seule ci l'Angleterre, en supposant cette lutte terminée en sa faveur et l'An-
gleterre ruinée, où serait la digue qui arrêterait le torrent? Quant à présent .
L'HINDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE. ooi
l'attitude de la France doit être celle de l'observation, mais de l'observation
active. Tout en désirant le maintien de la paix, la France ne doit pas permettre
qu'on dispose de l'avenir politique de l'Orient, et surtout de son avenir com-
mercial, sans sa participation. Le temps a emporté bien des questions ; mais,
comme le faisait observer un homme d'État dans le sein de noire parlement ,
la question d'Orient est restée et grandit tous les jours. Autour de cette question
désormais s'agiteront les ambitions les plus hautes et se grouperont les plus
vastes ressources, les combinaisons les plus hardies. L'organisation politique
de la Russie est très-favoble à l'accomplissement de ces grands desseins. La
force du gouvernement ne s'use pas comme chez nous, dans ces derniers temps,
en luttes électorales, en débats de tribune, en vaines agitations de politique
intérieure, efforts stériles où il s'est dépensé journellement plus de capital in-
tellectuel , plus d'activité physique et de temps , qu'il n'en eût fallu pour doter
la France d'une bonne moitié des avantages qui lui manquent encore. La
question financière, c'est-à-dire commerciale, est celle qui préoccupe le plus
vivement le gouvernement impérial. Celle de la domination russe en Orient s'y
rattache par des conséquences nécessaires , et c'est ce qui inspire aux Anglais
une jalousie et une inquiétude dont la correspondance entre les cabinets de
Londres et de Saint-Pétersbourg a l'ait foi.
Nous avons indiqué plus haut les symptômes d'hostilité latente qui, dans
l'Inde anglaise , paraissaient se rattacher d'un côté à l'influence de la Perse et
de la Russie, de l'autre à celle de l'Hindo-Cbine. Cet état de chose exige une
surveillance continuelle de la part du gouvernement, et ne lui permet pas de
dégarnir de troupes les points intérieurs qui commandent le pays. En même
temps , à mesure que les frontières de l'empire reculent dans une direction
quelconque , l'occupation militaire des points les plus importants du territoire
nouvellement acquis devient indispensable , et c'est ainsi qu'il a fallu procé-
der dans le Sindb , en Afghanistan, à Karnoul , à Djodpour ; c'est ainsi qu'il a
fallu déposer le radja de Satlara et entretenir un corps d'observation sur les
bords du Sulledge, pour être prêt à intervenir dans les troubles dont le Pand-
jab est menacé, depuis la mort de Randjil-Singh , par l'incapacité de Karrak-
Singh, l'ambition de son jeune fils et les prétentions rivales des serdars sikhs.
Les relations du gouvernement suprême avec la cour d'Ava ne sont pas amica-
les , mais il n'est pas douteux que les triomphes obtenus par l'armée anglaise
dans l'Afghanistan auront fait réfléchir le souverain birman et considérable-
ment refroidi son ardeur guerrière et ses projets de vengeance; cependant il
nous paraît probable que la lutte n'est que relardée. Les Anglais se verront
forcés, avant longtemps, de se rendre mailrc du cours de l'irrawadi , comme
ils se sont rendus maîtres des cours du Barrampouler et de l'indus , ou du
moins de substituer un pouvoir ami à une domination hostile dans les
pays situés au delà du Barrampouler.
Le gouvernement anglais a fait de grands efforts pour mettre son armée
dans l'Inde sur un pied tel qu'il devint possible de satisfaire à toutes ces con-
ditions. Il a fait plus encore. La rupture violente et imprévue de ses relations
amicales avec la Chine , par suite de l'abolition du trafic de l'opium prononcée
par l'empereur, a déjà amené des collisions sanglantes . et pourrait entraîner
552 l'hindoustan. — AFFAIRES de chine.
un longue guerre. Une expédition a dû faire voile du golfe du Bengale, à la fin
de mars, pour les mers de Chine, avec des troupes de débarquement et un ma-
tériel considérable. De l'issue de celle expédition dépend en grande partie l'a-
venir du commerce anglais dans ces mers.
Cette grande affaire de Chine , qui mérite à tant d'égards d'être étudiée et
suivie avec soin , a déjà donné lieu à mille conjectures, et amené la publica-
tion d'un nombre infini de pièces officielles, de renseignements particuliers;
elle a fait éclore plusieurs plans de campagne, et les appréciations les plus
diverses des causes qui ont provoqué la rupture , comme aussi des conséquen-
ces probables de ce grand événement. La conduite du surintendant anglais et
celle des hauts fonctionnaires chinois ont été surtout l'objet d'une polémique
active. 11 serait difficile de faire dès à présent la part des hommes et des cho-
ses dans celte lutte imprévue , où figurent des personnages que la main de la
Russie pousse peul-ètre , sans qu'ils s'en doutent, au premier plan. Le premier
acte de ce drame étrange se terminait le 5 novembre dernier par un combat
entre deux corvettes anglaises et vingt-neuf jonques de guerre chinoises ,
combat où l'activité et la précision fatale de l'artillerie européenne ont rem-
porté une victoire sanglante et décisive. Une des jonques a sauté, trois ont
coulé bas, le reste a pris la fuite dans le plus grand désarroi, et tout espoir
d'accommodement s'est évanoui pour longtemps sans doute. On se trompe ce-
pendant si l'on pense que la rupture des relations régulières entre les deux
peuples ait fait un tort considérable et immédiat au commerce anglais dans
l'Inde. Le commerce de l'opium, depuis la saisie opérée par le commissaire
Lin, a repris une activité prodigieuse, et le gouvernement suprême de l'Inde
se croit tellement sûr des débouchés que lui ménagent l'audace et l'intelligence
des conlrebandiers, qu'il a fait des avances aux cultivateurs indigènes sur la
même échelle de production que par le passé , comme si rien ne devait en-
traver ce monstrueux trafic. Quoique nous ne puissions entrer dans les détails
et aller au cœur de cette question d'opium en particulier, nous signalerons en
passant une erreur dans laquelle sont tombés plusieurs publicistes à l'égard
de l'extension donnée à la culture du pavot dans l'Inde anglaise. Selon eux,
« le revenu de l'Inde presque tout entier est engagé dans le commerce de l'o-
pium, et pour suffire à une immense production, il a fallu que presque toute
l'Inde fût transformée en un champ de pavots ! » Pour la première partie de
cette assertion , nous renvoyons nos lecteurs aux chiffres que nous avons don-
nés plus haut sur les diverses sources des revenus de l'Inde anglaise ; quant à
l'extension réelle de la culture du pavot, voici des données précises :
La culture du pavot se fait principalement dans quelques districts du Malwa
et des provinces de Bénarès et de Palna. Des recherches faites avec beaucoup
de soin par ordre du gouvernement, en 1820, avaient établi que, dans le
Malwa , 87,000 bigahs de terre (environ 22,000 hectares) étaient consacrés a
cette culture, et fournissaient à l'exportation environ 8,000 mands , ou
4,000 caisses d'opium. En 1838, il a été expédié de Bombay 25,000 caisses ,
ce qui suppose que la production a sextuplé depuis 1820, ou, en d'autres ter-
mes , que la culture du pavot occupait en 1838 de 130 a 140,000 hectares. Or
I«: Malwa produit à lui seul plus de la moitié delà quantité totale, et à la même
h 'UIMDOUSTAX. — AFFAMES DE U1LNE. OJO
époque, 1858, le Bengale a produit 19,500 caisses, ce qui donne à peu près
100,000 hectares de culture. En somme, on peut estimer à 250,000 hectares
environ la superficie occupée par la culture du pavot (l). 11 y a loin de là aux
conclusions que nous avons cru utile de combattre , et les conséquences de la
cessation partielle du commerce de l'opium ne sauraient être aussi graves
qu'on se l'est imaginé. Quoi qu'il en soit néanmoins, l'Angleterre a un intérêt
immense à amener, parla combinaison de mesures énergiques avec les res-
sources ordinaires de la diplomatie, le rétablissement du commerce légal entre
la Chine et elle. Les Anglais ont réuni , dans ce but , comme nous l'avons dit ,
des forces imposantes de terre et de mer pour appuyer ces négociations d'un
ordre nouveau qu'ils se proposent d'ouvrir avec le céleste empire. Les mesures
hostiles annoncées par le gouvernement de la reine ont mis en émoi le parle-
ment, qui n'a approuvé qu'à une bien faible majorité (neuf voix) la conduite
tenue par le ministère dans la direction des grands intérêts qui lui sont con-
fiés.
L'Angleterre a décidé que la suspension de son commerce avec la Chine lie
serait que momentanée, et elle espère que l'arrivée de l'expédition formidable
qui a été préparée à cet effet suffira pour faire accepter à l'empereur les con-
ditions qu'on aura soin d'offrir avant de pousser les choses aux dernières ex-
trémités, conditions qui auraient pour résultat d'asseoir les futures relations
des deux puissances sur des bases pins conformes à la dignité de l'Angleterre
et à ses intérêts. Il serait possible, c'est du moins l'opinion de plusieurs per-
sonnes qui ont été à même d'étudier le caractère chinois (2), que les Anglais
rencontrassent de plus sérieux obstacles qu'ils ne l'ont supposé. Mais en Chine
comme ailleurs l'énergie, l'intelligence et la science militaire peuvent faire
beaucoup; l'or répandu à propos peut faire le reste. Les principaux griefs qui
ont été mis en avant pour justifier les mesures hostiles de la Grande-Bretagne
sont énumérés dans un document rédigé par le capitaine Elliot, surinlendant
du commerce anglais en Chine , dans l'intention de le soumettre à la cour cé-
leste. Nous ne citerons que les derniers paragraphes de cetle pièce, dont la
date est , du reste , antérieure de plusieurs mois à la rupture définitive (ô).
Faisant allusion à la violation des promesses faites par le commissaire impé-
(1) La quantité d'opium récoltée au Bengale et livrable en 1839 a atteint 22,01)1)
caisses. 18,992 caisses sont livrables en 1840. La France est intéressée, quoique indi-
rectement, au commerce de l'opium ; les stipulations des derniers traités interdisent
toute culture du pavot dans les possessions françaises de l'Inde, moyennant une rede-
vance annuelle d'un million de francs que la compagnie paye au gouvernement fran-
çais ; indépendamment de ce tribut en espèces , l'administration de Chandernagor a
droit à 200 caisses d'opium , à prendre au prix moyen des ventes réalisées par la com-
pagnie.
(2) M. Adolplie Barrot, royaye en Chine, livraison du 30 novembre 1839 de la
Revue des deux Mondes.
(3) Les dernières dépêches du surintendant reçues par lord Palmcrston paraissent
être du G décembre , et sont parvenues à Londres le 27 nuis dernier avec les dépêchi -
du mois de nov< mbre.
554 l'hindoustan. — AFFAIRES de ciunf.
rial Lin , après la cession des vingt mille caisses d'opium appartenant au com-
merce anglais en Chine, le capitaine Elliot s'exprime ainsi :
« Peut-on opérer une grande réforme morale et politique en sacrifiant tous
les principes de vérité , de modération et de justice? ou peut-on penser que ces
mesures spoliatrices anéantiront le commerce de l'opium? De telles espérances
sont futiles , et l'empereur a été trompé.
» Mais, s'est-on demandé de l'autre côté, les intentions sages et justes de
l'empereur ne peuvent-elles pas et ne doivent-elles pas être remplies? Assuré-
ment, elles pourraient et devraient l'être.
» Il est certain, cependant , que les dernières mesures du commissaire ont
retardé l'accomplissement de la volonté impériale, ont donné une immense
impulsion au trafic de l'opium, qui était , plusieurs mois avant son arrivée,
dans un état de stagnation , et ont ébranlé la prospérité de ces provinces flo-
rissantes.
» Il est probable que le résultat de ces mesures sera de semer l'agitation sur
toutes les côtes de l'empire, de ruiner des milliers de familles étrangères et
indigènes , et d'interrompre les relations de paix qui ont existé depuis près de
deux siècles entre la cour céleste et l'Angleterre.
» Les marchands et les navires de la nation anglaise ne se rendent pas à
Canton et à Whampoa, parce que toute protection leur est refusée au mépris
des gracieux commandements de l'empereur , parce que l'on a caché la vérité
à Sa Majesté Impériale, parce qu'il n'y a plus de sûreté pour une poignée
d'hommes sans défense, si ces hommes se mettaient à la merci du gouverne-
ment de Canton , parce qu'il serait dérogatoire à la dignité de leur souverain
eldeleurnationd'oubliertoutesles insultes etoutrages dont ils ont été l'objet,
avant que justice entière ait été rendue, et jusqu'à ce que toutes les relations
commerciales et autres aient été placées sur un pied honorable et sûr, tant
pour cet empire que pour l'Angleterre. Le temps approche; la gracieuse sou-
veraine delà nation anglaise fera connaître la vérité au sage et auguste prince
qui occupe le trône de cet empire , et toutes choses seront réglées selon les
principes de la plus juste raison.
» Elliot et les hommes de sa nation en Chine soumettent les expressions de
leur plus profonde vénération pour le grand empereur. »
Un ancien employé de la compagnie des Indes à Canton, M. Hainilton Lind-
say, a publié , sur la question de Chine , un petit écrit où , de son point de vue,
il résume nettement les principales circonstances du démêlé entre les autorités
chinoises et le surintendant. Les conclusion de M. Lindsay, tout exclusivement
anglaises qu'elles puissent être, nous semblent indiquer avec assez de proba-
bilité la marche (pie le gouvernement de la reine suivra pour arriver au but :
nous les reproduirons donc avant de terminer ce que nous avons à dire, quant
à présent, sur cette immense question.
Selon M. Lindsay, les conditions à imposer au céleste empire sont les sui-
vantes :
i indemnité pour la valeur de l'opium livré par l< capitaine Elliot, et pour
L'HINDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE. 555
toutes les pertes éprouvées par les sujets anglais, par suite de la cessation de
commerce;
2° Satisfaction de l'insulte faite à Sa Majesté dans la personne de son repré-
sentant.
Voilà pour le passé. Quant à l'avenir, le premier point et le plus important
à obtenir pour le maintien de la bonne intelligence est un libre accès à la cour
impériale, ce qui ne peut se faire que par la résidence d'un ambassadeur à
Pékin. Ceci sera désagréable aux Chinois; mais comme on peut montrer un
précédent dans l'établissement d'une mission russe qui a résidé longtemps à
Pékin , le gouvernement chinois pourrait céder sans se compromettre et s'a-
vilir aux yeux de la nation. Ce point une fois obtenu , on arriverait naturelle-
ment à la conclusion d'un traité de commerce ouvrant aux Anglais un ou plu-
sieurs ports du Nord , et établissant un système défini de règlements pour les
relations futures. Bien des gens en Angleterre pensent que la possession de
quelque île sur la côte de Chine, où les sujets de Sa Majesté Britannique pour-
raient faire le commerce sous la protection du pavillon national , serait une
chose désirable. De grandes et sérieuses objections, selon M. Lindsay, se pré-
sentent à l'adoption de cette mesure. Rien ne tendrait autant à dégrader le
gouvernement impérial , aux yeux du peuple chinois , que la demande d'une
telle concession, qui, même en ne considérant que les intérêts anglais, aurait
une tendance funeste. Le but des Anglais en Chine doit être, non un agrandis-
sement territorial, mais le maintien des relations commerciales , et il serait à
craindre qu'une fois le drapeau britannique planté sur un territoire enlevé au
céleste empire, des circonstances ne vinssent forcer les Anglais à reculer les
limites de ce territoire, et commencer ainsi en Chine la répétition de ce qui
s'est passé dans l'Inde anglaise. Rien ne serait plus aisé que de précipiter cet
empire dans la confusion et l'anarchie, car il y règne beaucoup de méconten-
tement, et la dynastie actuelle n'est rien moins que solidement assise sur le
trône. Il suffira de donner au gouvernement chinois une leçon sévère. M. Lind-
say opine pour qu'on fasse sauter tous les forts à l'embouchure de la rivière de
Canton , ce qui sera l'ouvrage d'un jour pour une escadre anglaise telle que
celle qui , probablement , est dans les mers de Chine au moment où nous écri-
vons. Un grand point, selon M. Lindsay, serait de s'emparer du commissaire
Lin , qui réside fréquemment au Bogue, ou de tout autre mandarin de haut
rang, qui servirait merveilleusement pour nouer des négociations utiles avec
l'empereur. Après avoir fait preuve de force, on serait libre de montrer une
modération et une réserve qui ne pourraient plus être attribuées à la crainte.
Si le gouvernement impérial n'était pas suffisamment humilié pour souscrire
aux demandes des Anglais , il faudrait recourir à un blocus de la côte , blocus
qui comprendrait les ports de Canton , d'Amoy, de Ningpo et de Shanghae.
Voilà le plan de M. Lindsay. Il a au moins le mérite d'èlre exposé avec
franchise et d'indiquer d'honnêtes convictions. L'opinion de cet ancien fonc-
tionnaire n'est certes pas favorable au caractère du gouvernement chinois ; en
revanche, il pense beaucoup plus de bien des Chinois en général . qu'on n'au-
raii pu s'y attendre. M. Lindsay termine son exposé par les considérations el
les détails suivants , qu'il nous a paru intéressanl de reproduire :
55(5 Ii'HINDOUSTAN. — AFFAIRES DE CIILNE.
«Mon but, en présentant cette brochure au public, a été de prouver que,
dans les hostilités pendantes , la justice était de notre côté. Je ne suis point mû
par des motifs de vengeance ou d'animosité contre les Chinois; loin de là : je
trouve que le gouvernement a toujours été injuste et oppressif à l'égard des
étrangers, mais j'aime la nation , et je suis convaincu que , sous un système
tel que celui que j'espère voir bientôt en vigueur, les relations les plus amicales
pourraient exister entre eux et nous. J'ai connu intimement beaucoup de Chi-
nois dans l'intégrité et l'honneur desquels je placerais une confiance aussi
entière que dans ceux d'aucun de mes compatriotes. La conduite jalouse du
gouvernement s'est opposée jusqu'à ce jour à l'extension des relations sociales;
mais si cet obstacle disparaissait, nous verrions alors les traits plus aimables
du caractère chinois dans leur véritable jour.
» Je conclurai en racontant une anecdote relative à un Chinois de mes amis,
anecdote qui se rapporte jusqu'à un certain point aux troubles récents, et qui
lui fait tellement honneur que j'ai grand plaisir à la rappeler. Cet homme était
un très-honorable et très-intelligent marchand de soieries qui faisait fréquem-
ment le commerce de l'opium. En 1837, il avait pris des engagements avec
notre maison pour livrer, l'année suivante , des soieries à un prix fixé, et avait
reçu une somme considérable d'argent en avance. Quand les troubles commen-
cèrent, le nom de mon ami parut sur le livre noir du gouverneur, parmi ceux
des principaux spéculateurs en opium, et une forte récompense fut promise
pour son arrestation. La saison avançait, et nous n'entendions par parler de
lui ; en même temps, le prix des soieries avait haussé, de sorte qu'il n'eût pu
remplir son engagement qu'en subissant une perte de 15 pour 100. Je dois
avouer que, dans ces circonstances, nous n'avions que peu d'espoir de revoir
notre soie ou notre argent, lorsqu'une nuit, en décembre 1838, au moment où
la persécution de tous ceux qui étaient enveloppés dans l'affaire de l'opium
était à son apogée, un Chinois vint me trouver et m'annonça que mon ami était
à Canton et désirait me parler. Je l'accompagnai à une petite boutique chi-
noise où je trouvai mon ami. Il me dit : « Je suis venu à Canton au péril de
» ma vie, pour remplir mes engagements envers vous et envers messieurs
» Les soieries que je vous ai promises sont entre les mains d'un tel. Il faut
« que vous preniez des arrangements pour les faire passer par l'entremise d'un
» marchand hong sans m'exposer, car, si elles sont saisies, ma mort est cer-
« taine. Si elles ne sont pas d'aussi belle qualité que celles que j'avais promi-
» ses, mon ami en a davantage à votre disposition ; vous pourrez choisir ce
»> que vous voudrez , et je payerai , s'il y a lieu , la différence en valeur. » J'a-
voue que je fus vivement louché de cette conduite si honorable, et je le pressai
fortement de ne pas perdre un instant pour retourner dans le lieu qui lui ser-
vait d'asile et qui se trouvait dans une province éloignée. Le lendemain , je vis
le Chinois auquel il m'avait adressé, et je reçus de lui toute la soie qu'il devait
me remettre et qui se trouva de la plus belle qualité. Je suis heureux de pou-
voir dire que mon ami échappa aux griffes de l'inquisition chinoise, et qu'il
élait en sûreté d'après les derniers avis que j'ai reçus.
l ii Irak pareil fait également honneur à l'individu et à la nation, et je
crois fermement que de tels hommes oonl nombreux en Chine. Que nous ob-
L HINDOUSTAN. — AFFAIRES DE CHINE. 557
tenions seulement liberté et sûreté dans nos relations avec la Chine , et les
deux peuples en retireront de grands avantages. »
Nous pensons , avec M. Lindsay, qu'il est à désirer que les relations de l'An-
glelerre avec le céleste empire prennent un caractère de dignité , de libéralité
et de justice qu'elles n'ont pas eu jusqu'à ce jour; mais nous pensons aussi,
avec ou sans M. Lindsay, que le temps est venu pour les autres nations euro-
péennes, et pour la France surtout, de prendre une part active, régulière,
durable au commerce de la Chine. Nous espérons, dans tous les cas, que la
France observera attentivement la marche des événements, depuis les bouches
de Flndus jusqu'à Canton et au delà; qu'elle n'oubliera pas que les produits
de ses manufactures peuvent chercher et doivent trouver de nouveaux débou-
chés dans l'extrême Orient ; que des marchandises de peu de volume, expé-
diées de Marseille, pourront bientôt, quelque merveilleux que cela paraisse,
arriver à Bombay ou à Karatchi en trente jours, à Loudianah en six semaines;
que le commerce des îles de la Sonde et des mers de Chine doit nécessairement
recevoir une impulsion nouvelle et salutaire des événements mêmes qui sem-
blent devoir entraver le commerce de l'Angleterre dans ces parages; qu'il y
a place dans ces spéculations pour nous comme pour les Américains; qu'en
un mot la France doit se présenter dans les mers de l'Inde et de la Chine ,
partout où l'avenir de ses relations commerciales l'invite à faire flotter son
pavillon.
A. DE JaNCIGNY.
POETES
ET
ROMANCIERS MODERNES
DE L'ALLEMAGNE.
i.
En 1837, je me trouvais à Berlin. Des amis me conduisirent dans une réu-
nion littéraire qui se tenait tous les mercredis au milieu d'un jardin, sous de
beaux arbres, et portait le nom sans prétention de Société du Mercredi. Une
idée originale avait présidé à sa fondation : on devait s'occuper de (ouïes les
productions littéraires a mesure qu'elles paraîtraient ; les ouvrages des mem-
bres du club étaient seuls exceptés , il ne pouvait jamais en être question. Les
fondateurs avaient voulu éviter les préoccupations égoïstes et les querelles va-
niteuses qui troublent trop souvent les associations de ce genre et les corrom-
pent. La pensée d'une institution si désintéressée d'amour-propre ne pouvait
guère être conçue qu'en Allemagne, et encore je crois que la Société du Mer-
credi n'existe plus.
J'étais donc un mercredi dans le jardin où l'on se rassemblait chaque se-
maine. Là se trouvaient plusieurs hommes, jeunes la plupart, et ayant déjà
POETES ET ROMANCIERS MODERNES DE L ALLEMAGNE. 559
presque tous un nom dans les lettres : le poète tragique uaupach, Stieglifz,
Iloltei , Willibald Alexis, qui venait de tromper le public à une imitation de
Walter Scott, et dont la renommée devait grandir encore ; Uchlerilz , auteur
à? Alexandre et Darius] et près d'eux des amis plus mûrs, Varnhagen ,
homme du monde, homme de goût, mari de la célèbre Rahel ; Hitzig, le docte
criminaliste, et le biographe populaire de Werner et de Hoffman. Ce dernier
me mit en rapport avec un de ses amis qui , plus que personne dans la société,
avait ce que nous appelons en France une tournure allemande; il était grand
et mince, de longs cheveux descendaient et flottaient sur ses épaules , son vi-
sage offrait une singulière expression de candeur et de fermeté, quelque chose
de doux et de fort, de paresseux et d'ardent. La conversation s'engagea entre
nous en allemand; mon interlocuteur parlait avec une énergie d'expression
remarquable, mais, à ce qu'il me semblait, avec un peu d'effort et un accent
nouveau pour moi (1). Moi , je construisais à la sueur de mon front ces labo-
rieuses périodes allemandes dont chacune ressemble aux pyramides vivantes
que forment, en s'enlassanl les uns sur les autres , les divers membres d'une
famille d'équilibrisles, les petits mots expressifs, les particules qui déterminent
le sens, se juchant au sommet de la période , comme les enfants sont hissés à
la pointe de la pyramide. Tout à coup un de ceux qui assistaient à notre dia-
logue partit d'un éclat de rire, et nous dit : Messieurs, mettez-vous à l'aise, et
parlez français. — Le personnage au long corps et aux longs cheveux était
mon compatriote; c'était l'homme excellent, singulièrement doué par la na-
ture et longtemps persécuté par le sort, dont je vais retracer la vie agitée ;
c'était un émigré picard et un officier prussien, un gentilhomme et un libéral,
un poète et un botaniste, qui avait fait un roman fantastique et le tour du
monde ; c'était un Allemand né en France, c'était Chamisso.
Louis-Charles-Adélaïde de Chamisso, qui remplaça le second de ses prénoms
par celui d'Adelbert, naquit au commencement de l'année 1781, en Cham-
pagne, au château de Concourt, d'une famille noble et originaire de la Lor-
raine. Cette famille s'était alliée à plusieurs maisons régnantes; on y conser-
vait l'épée que le maréchal de Villars avait donnée au grand-père de Chamisso,
âgé de quinze ans ; on y conservait aussi une autre épée â laquelle se ratta-
chait un louchant souvenir de vaillance et de fidélité. Le 10 août, les deux
frères aînés de Chamisso, Hippolyle et Charles, se trouvaient auprès de
Louis XVI. Charles, blessé en défendant le roi, fut sauvé par \\\\ homme du
peuple; peu de temps après, il reçut une épée qu'avait porté l'infortuné mo-
narque, et un billet ainsi conçu :
« Je recommande à mon frère M. de Chamisso, un de mes fidèles serviteurs;
il a plusieurs fois exposé sa vie pour moi.
» Louis. »
Telle fut l'origine de celui a qui sont consacrées ces pages : un manoir
(1) Chamisso, qui a écrit l'allemand avec une grande perfection , ne s'est jauni-
débarrassé de quelques gallicismes, comme uac/i mit- (selon moi). On ne pouvait lui
entendre dire trois phrases sans s'apercevoir qu'il était Français.
800 t>OÊTËS ET ROMANCIERS MODERNES
champenois, une famille antique el dévouée aux vieux souvenirs. Celte ori-
gine n'annonçait point la carrière qu'il devait parcourir. On ne se doutait pas
à Boncourl, en 1781, que le gentilhomme qui venait d'y naître serait un poêle
et un prosateur allemand distingué , et traduirait dans la langue de Goethe les
chansons de Béranger.
Chamisso , dans son enfance, était hahituellement pensif et silencieux. Lui-
même nous apprend qu'il avait déjà les goûls du naturaliste et les rêveries du
poêle. « J'ooservais les insectes, je cherchais de nouvelles plantes , je passais
les nuits orageuses devant une fenêtre ouverte, à contempler et à réfléchir. »
La révolution détruisit Boncourl et fit sortir de France Chamisso avec sa fa-
mille; il avait alors neuf ans. A treize ans, il étudiait le dessin et la miniature
à Wurtzhourg. A quinze ans, après avoir été quelque temps élève peintre à la
manufacture royale de porcelaine de Berlin , il devint page delà reine de
Prusse. A dix-sept ans, il entra au service : trois ans après (1801), il était
lieutenant , et sa famille revenait en Fiance. La première occupation du jeune
officier prussien fut d'apprendre à fond l'allemand, car celui qui devait s'illus-
trer dans cette langue ne la savait pas encore très-bien à l'âge de vingt ans.
C'est ce que prouve un essai de tragédie en prose (le Comte de Comminge),
qui remonte à cette époque. Mais en même temps on y sent, dit M. Hitzig,
biographe et ami de Chamisso , « une certaine habileté d'expression et un en-
traînement involontaire vers le rhythrae. La prose, sans que l'auteur s'en
aperçoive , passe au vers. » Chamisso n'était pas encore écrivain, il était déjà
poêle.
C'est qu'il était amoureux, amoureux d'une jeune veuve française nommée
Cerès Duvernay. Les vers qu'il composa dans cette langue, pour l'objet de sa
passion, sont aussi mauvais et aussi exaltés qu'il convient à un premier amour.
Un jour, Mmc Cerès Duvernay ayant laissé tomber un bouquel de pensées, Cha-
misso voulut le lui rendre ; on le lui donna. Cet incident, peu extraordinaire,
lui inspira les vers suivants, qui le sont beaucoup. Je ne les cite que pour mon-
trer à quel point notre compatriote étail déjà Allemand par le tour de l'imagi-
nation, même dans ses vers français.
Bientôt je sentis cette fleur
Devenir graine dans mon cœur,
Et cette graine se répandre ,
Lever, et croître, et me surprendre,
Remplir le jardin de mon cœur.
Depuis ce jour mille pensées
Malgré moi troublent mes journées ,
Fleurissent pendant mon sommeil,
Se flétrissent à mon réveil,
Renaissent avec ton image...
Ce fantastique madrigal semble traduit de l'allemand. Chamisso faisait pas-
ser dans celle langue les vers coquets el assez plats que lui adressait en français
Mmo Cerès Duvernay. Sa langue adoplive était donc comme l'idiome naturel
DE L'ALLEMAGNE. aGl
de son imagination el de son cœur. Il s'y sentait dès lors plus à l'aise que dans
sa langue maternelle.
Bientôt il se trouva faire partie d'un petit cercle de jeunes poêles alors ob-
scurs, et qui la plupart sont devenus des hommes distingués dans divers genres.
Parmi eux étaient Robert , Varnhagen , Koreff . Delafoye , aujourd'hui profes-
seur de chimie à Caen, et enfin le plus fidèle ami de Chamisso, celui qui a pu-
blié ses lettres et sa biographie , Hitzig. Les jeunes amis entreprirent de con-
cert un almanach des Muses . publication qui leur semblait d'une grande
importance el qui leur procura bientôt l'ineffable bonheur d'avoir des admira-
teurs, des admiratrices et des ennemis. Les fondateurs du Livre Vert (c'était
le nom du recueil) furent séparés par la divergence de leurs carrières. Cha-
misso, resté seul à Berlin , leur écrivait souvent, et ce commerce, surtout
avec les plus chers, ne fut jamais interrompu à travers les phases d'une vie
errante.
La guerre allait commencer contre la France , el Chamisso exprime ainsi le
vague besoin d'action qui tourmentait le jeune lieutenant : «Je me frapperais
du poing; être un gars de vingt-quatre ans, et n'avoir pas vécu , et n'avoir
rien fait, rien souffert , rien goûté , n'être rien el n'avoir rien acquis, absolu-
ment rien dans ce misérable, misérable monde. « Vn attendant une occupation
plus sérieuse, le Livre Vert l'absorbait tout entier. Il avait aussi des projets
(i'étude et d'université. Le savant futur et le futur poêle s'annonçaient de loin
par des instincts confus. Mais ces projets n'étaient point du goût de la famille
de Chamisso. Voici ce que lui écrivait sa mère , femme , du reste , d'un grand
sens et d'une admirable tendresse pour ses enfants :
« Rêvez-vous quand vous parlez des universiléss de Saxe? La science est
sans doute une fort belle chose , mais c'est lorsqu'elle peut nous être utile ; et,
je vous prie , à quoi pourraient vous servir tous les us de l'univers ou pour
votre bonheur ou pour voire utilité? Craignez-vous de ne pas rencontrer as-
sez de tableaux de mauvaises mœurs el d'irréligion pour désirer aller dans la
réunion complète de l'un et de l'autre en admirer les merveilleux effets? Don-
nez-vous à la littérature , elle amuse l'esprit , et c'est de cela surtout que vous
avez besoin : elle l'orne et donne des passe-temps agréables; mais, pour l'es-
prit de l'école , je trouve que ce qu'on peut faire de mieux est de l'oublier et
d'y renoncer bien vite quand on en sort j ce n'est donc pas la peine de l'aller
acheter si chèrement. »
L'ouverture de la campagne mit fin aux irrésolutions de Chamisso, mais il
conserva toujours ses goûts litéraires; durant des marches pénibles, il était
constamment occupé du cher Almanach vert. Son Homère ne le quittait point,
el il entremêlait, dans ses lettres, des phrases grecques aux effusions de
l'amitié. Les grands événements du jour tiennent peu de place dans celle cor-
respondance ; Chamisso vil uniquement avec son imagination , ses souvenirs.
M's rêveries el le peu délivres qu'il peut se procurer. « Je lis , dis-il , l'Écriture
avec soin el avec une grande édification ; j'ai lu l'Évangile de saint Mathieu ,
el je le compare avec l'Évangile de saint Jean. Les versets 14 , 22 et suivants
de saint Mathieu m'ont frappé. Si nous prenons ici nos quartiers d'hiver, je
de\ iendrai théologien. J'ai une espérance . une espérance charmante . je pour-
562 POÈTES ET ROMANCIERS MODERNES
rai peut-être faire venir des livres de la bibliothèque de (Jocllingue. » J'ima-
gine qu'il n'y avait pas dans l'armée française un lieutenant dont la corres-
pondance ressemblât à celle de Chamisso. Courier pourrait faire exception
pour Homère , mais Courier ne lisait point saint Mathieu.
La carrière militaire de Chamisso fut terminée par un événement qui lui
causa une profonde affliction. Il serait peut-être trop sévère de lui faire un re-
proche d'avoir consenti à porter les armes contre les Français. On doit se
rappeler qu'il avait quilé la France à neuf ans, que la reconnaissance et l'hon-
neur l'attachaient au pays qui lui avait donné du pain et une épée (1). Mais
quelque jugement que l'on porte sur le parti qu'avait pris Chamisso , ou plu-
tôt que la destinée avait pris pour lui, on doit rendre justice à la noble dou-
leur dont il fit preuve lors de la reddition trop prompte d'une place (Hameln),
qu'il eût voulu défendre. Dans une longue lettre , il raconte et déplore une fai-
blesse contre laquelle il proleste énergiquement ; il voit , dans cette honte qu'il
subit avec rage et désespoir , une punition du rôle qu'il avait accepté, après
bien des combats , avec répugnance et avec un sombre pressentiment.
Chamisso obtint un passe-port pour la France , où était sa famille ; mais ,
avant de partir , il écrivait à Hilzig : « Je suis Allemand dans le cœur et pour
la vie. » Et il disait vrai. Jamais il ne fut indifférent au sort de la France ; mais
par sa nature intime il appartenait à l'Allemagne. Sa candeur , sa naïveté , la
gaucherie de ses manières , sa disposition à la fois studieuse et rêveuse, le
goût des voyages ou d'une vie paisible dans un petit cercle d'amis, l'origina-
lité de ses idées toujours un peu enveloppées d'une expression forte, mais pé-
nible , tout en lui , jusqu'à l'aspect de sa personne , était allemand plus que
français. Devait-il cette empreinte germanique à l'origine lorraine de sa fa-
mille? Je ne sais ; mais vraiment il semblait prédestiné au rôle qu'il a rempli.
Le hasard l'a rendu plutôt que donné à l'Allemagne. Cette fois, la nature avait
préparé l'ouvrage du sort.
Arraché à sa patrie de choix , et ne pouvant jeter racine dans l'autre, Cha-
misso passa plusieurs années dans celte situation maladive de l'âme que tra-
versent les hommes d'imagination dont les circonstances ou une vocation im-
périeuse n'ont pas encore déterminé la carrière. Durant ces jours remplis par
des projets sans suite , des tentatives sans résultais , des travaux entrepris et
interrompus , germait silencieusement le poète. Les années qui semblent com-
plètement perdues sont souvent celles qui laissent le plus de traces dans l'âme.
Alors elle vit en elle et pour elle-même , plus tard elle vit au dehors et pour le
bruit ; beaucoup ne se sont mis à écrire que quand ils ont eu fini de vivre j et
ce que le monde a admiré dans leurs ouvrages , c'étaient les débris, et, si
j'osais le dire , les rognures de leur vie intérieure aux époques ignorées.
La famille de Chamisso voulait le fixer en France , il fut même question de
mariage ; il parle d'une aimable jeune fille avec force bien au soleil. Mais son
heure n'était pas venue , son inquiétude ne pouvait encore se fixer et s'asseoir,
il avait besoin de faire le tour du monde pour gagner l'appétit du repos. D'ail-
(1) u Ici le sol, là les hommes, me sont étrangers, s'écriait-il douloureusement; je
ne puis être satisfait nulle part. »
DE L'ALLEMAGNE. 565
leurs , son âme se tournait toujours du coté de l'Allemagne, où étaient les amis
de son premier âge , ses souvenirs , ses habitudes , et vers laquelle , malgré
son attachement pour une famille qui en était digne , le rapportaient sans cesse
les penchants et les besoins de sa nature.
Il revint à Berlin , mais ses amis étaient absents et dispersés ; il y passa trois
ans sans occupation déterminée, dans un état de mécontentement intérieur et
d'abattement auquel le sage Hitzig ne voyait qu'un remède : faire une folie
pour avoir à la réparer, et retrouver par là de l'activité et un but. Chamisso
lui-même peint assez poétiquement, dans une lettre datée de Berlin 1808, cet
état de malaise et de langueur qui l'accablait. « Je serais heureux de me sentir
lié et de savoir précisément ce que j'aurais à exiger de moi; car le vide dans
lequel les événements me laissent flottant, de sorte que mes ailes s'affaissent
comme celles de Satan dans Milton; ce vide me fatigue mortellement et me
plonge en un sommeil engourdissant pareil à celui qu'on éprouve dans les
hautes régions de l'atmosphère. » Chamisso souffrait de la position fausse que
lui faisait sa naissance. Étranger au milieu de l'élan libérateur de l'Allemagne,
auquel il ne pouvait prendre part, il se sentait avec colère languir dans l'inac-
tion , et , comme il le disait avec une énergie un peu grossière , a au milieu de
toute cette fermentation, tomber en pourriture sans même donner de fumier ! »
En 1810 , Chamisso fut appelé en France pour y occuper une place de pro-
fesseur au collège de Napoléonville. Ce voyage le mit en rapport avec M. do
Barante , préfet de la Vendée, et Mme de Staël, qui habitait alors le château
de Chaumont, si pittoresquement placé sur la rive gauche de la Loire, entre
Blois et Amboise.
Chamisso , avec sa rudesse , sa sauvagerie et sa pipe, faisait une singulière
figure dans cette société spirituelle , élégante, romanesque, qui avait été la
société de Coppet. Pourtant on appréciait l'élévation de son âme, la simplicité
de son cœur, l'originalité de son esprit. Pour lui, il était là un peu étonné,
un peu contraint et à demi séduit, comme un Scythe dans Athènes. Il a ex-
primé avec une vivacité assez brusque l'impression que faisait sur lui la femme
extraordinaire dont le hasard l'avait rapproché. « En somme, Mmede Staël nie
plaît plus que l'Allemand (Schlegel); elle a un sentiment plus vrai de la vie ,
bien qu'elle s'entende moins que lui à la disséquer; elle a aussi plus de vie, plus
de passion (mehr lieb' im leibe) ; elle a les bonnes qualité du Français, la lé-
légéreté des manières , l'art de vivre , la grâce. » —Et ailleurs : « Mmo de Staël
est un être extraordinaire. Elle réunit le sérieux allemand, l'ardeur méridio-
nale , les manières françaises. Elle est sincère , ouverte, passionnée , jalouse,
tout enthousiasme; elle ne comprend que par l'âme. Le sentiment de la peinture
lui manque; la musique est tout pour elle ; elle ne vit que dans les sons ; il faut
qu'on fasse de la musique près d'elle quand elle écrit , et au fond elle n'écrit
que de la musique. La géométrie de la vie a ici peu de succès. M"'c de Slaél
est également enthousiaste de la chevalerie et de la liberté. Elle est du grand
inonde et une franche aristocrate ; elle le sait elle-même , et tout ce qu'elle
sait, elle le dit à ses amis; c'est un personnage de tragédie. Elle a besoin de
recevoir , de donner ou de jeter bas des couronnes, elle a été élei «e dans les ré-
gions où se formaient les orages politiques qui ont décidé du sort de la terre.
864 P0ËT1 S ET ROMANCIERS MODERNES
Il lui Faudrait au moins entendre le bruîl des voitures de Paris, Elle dépérit
dans cet exil. *
11 Fallut quitter Chaumont. Dn jour . le cor féodal qu'on sonnait pour annon-
cer l'arrivée de ceux qui se présentaient sur la rive droite du fleuve, annonça
une visite. C'était le propriétaire du château . qu'on croyait en Amérique . et
qui revenait chez lui , ne s'altendant pus à y trouver si bonne et si nombreuse
i ompagnie. On l'invita à dîner . et on parti! le lendemain pour Fossé . près de
Blois. \ lusse, l'on conserva les habitudes de Chaumont. Le soir, tandis qu'un
Italien jouait de la guitarre , M1110 de Staël et ses amis , assis autour d'une table,
jouaient à la petite poste; ce jeu consistait a s'écrire des billets qui se croi-
s -lient rapidement . et procuraient à chacun le plaisir d'avoir un ou plusieurs
tète-à-tête par écrit; car on aimait beaucoup les lète-à-tète: il y avait dans le
jardin Vallée des explications.
M. de Barante appela bientôt près de lui Chamisso dans le chef-lieu du dé-
partement delà Vendée, dans la ville nouvelle à laquelle Napoléon avait donné
son nom. Chamisso devait aider le Futur traducteur de Schiller dans ses tra-
vaux sur la littérature allemande. Il trouva ù Napoléonville un grand repos et
me hospitalité pleine de grâce sous le toit du jeune préfet , dans lequel il re-
connaissait déjà la supériorité que les années ont mûrie. Chamisso remplissait
les loisirs que lui laissaient des fonctions peu assujettissantes en lisant nos
vieux fabliaux et nos romans de chevalerie. Celte portion de notre littérature
semble avoir été celle qu'il goûtait le plus. Il poussait même l'admiration pour
nos mystères . en général assez insipides, jusqu'à comparer le dialogue d'Isaac
et d'Abraham au moment du sacriC.ce avec les plus divines productions des
Crées. Déjà il s'était occupé à chercher en France des chants populaires. Il
s'attachait a imiter Sfarot . comme plus tard il devait imiter Déranger , et Ma-
rol prenait eu allemand une teinte mélancolique.
li h liiu nielu mehr was sonst ich war.
Son véritable instinct poétique se montrait par son admiration pour Uhland,
dont il a souvent approché dans ses ballades. . Après Goethe, disait-il, aucun
] oeTe n'a autant agi sur moi. a
Pans une situation douce et facile, mais sans indépendance et sans avenir,
Chamisso n'était pas moins inquiet, moins malade de l'âme et delà tète (pie
par le passé. <• Pour être heureux . s'écriait-il . il faut être empereur, artiste ,
amoureux ou imbécile, a Chamisso n'était rien de tout cela. 11 est certaines
dispositions chagrines où les contrariétés deviennent des distractions et des
! ilagemenls. Chamisso travaillait ;i une traduction de l'ouvrage d'Auguste
Schlegel sur l'art dramatique. Le libraire fit faillite. s Je me tourmente décela,
d ! le traducteur traversé dans son entreprise, el il est bon. vrai Dieu! (pie
je me tourmente à cause de quelque chose sans quoi je me tourmenterais a
. luse de rien, ce qui est la pire manière de se tourmenter. »
i e désir de revoir ses amis de Berlin, le rêve <\u bonheur domestique le pour-
suivaient. Jamais il n'y cul de mélancolie moins égoïste et plus honnête que la
s nui'. Au mois de septembre 181 1, il avait été' rejoindre à Coppel Mm»deSlael,
D£ L \L; . . I .,<....
pour lui dire adieu avant de quitter la France. Il trouvait là une tristesse égale à
sa tristesse. A -e de Coppet. respire une mélancolie tou-
jours plus profonde. Je suis vraiment accablé d'une faligue mortelle. Ce mois
et le mois suivant, toute ma vie glissera et m'échappera sans que j'arrive à rien.
L'année s'en vieillit . le-, arbres jaunissent, bientôt la neige nouvelle argenlera
la cime des montagnes. Un mot encore de mes rapports avec mon hôtesse. La
quitler en ce moment, ne pas attendre que son sort se dénoue, serait vraiment
difficile, car elle est bien malheureuse; la malédiction atteint ceux qu'elle
aime, tous ses amis sont repoussés loin d'elle.... » En effet, la persécution qui
s'acharnait sur une femme de génie venait de frapper deux personnes qui lui
étaient bien chères ; coupables de leur courageuse amitié, Mme Récamier
et M. Mathieu de Montmorency avaient été exilés pour n'avoir pas fui son
exil.
Charaisso continue ainsi : i Mme de Siael estime el apprécie mon caractère. ■
C'était vrai. Il ajoute et avec quelle candeur!) : « La première fois que je me
trouvai vivre près d'elle, elle ressentit i •</< grand attrait. Cette fo.s
je l'ai trouvée engagée dans une relation qui léloignail entièrement de moi •
j'ai reculé arec fierté, et nous avons été froids l'un pour l'autre. Elle m'ap-
pelle orgueilleux; il est vrai que je me mets en défense contre elle comme
contre une force supérieure; elle estime aussi cela en moi. »
Ces paroles . dv s'éloigner
h l'illustre fugitive , et qui sont empreints de quelque amertume, donnent
lieu de penser que, trompé par celle coquetterie romanesque habituelle à l'au-
teur de Corinne . et qu'elle regardait comme le savoir-vivre de l'imaginaliou ,
Chamisso s'était un peu exagéré l'impression qu'il avait précédemment pro-
duite. Mais une nuance fvement montré n'empêchait point Chamissu
de sympathiser noblement a?ec les douleurs de celle qui en était l'objet : et si
l'on sour.t en l'entendant | nent de Yattrait qu'on a ressenti
pour sa personne , en le voyant fier, sensit • me un peu farouche.
on ne peut que s'intéresser à lui et l'honorer.
Cette époque est marquée aus^i dans la vie de Chamisso par ses premier s
études dans une science a laquelle celte vie «levait plus lard être eorir
la botanique. Le Jura et les Alpes l'invitaient à de poétiques herborisations,
Ii fit en 1*]L' un roy ige pédestre en Suisse, hésita un moment devant les séduc.
1 Cetf un rondeau : dont voici le commencement et la fin .-
J'ai vu la Gréée et retourne en Scytbie .,
Dans mes ForéUje retourne cacher
r» dédains et ma mélancolie.
Désabuse je connais ma I
Je vois les Heurs tomber et 'e sécher ;
Je vois déjà ma jeunesse flétrie
.'.lier,
prix de la
566 POETES ET ROMANCIERS MODEKNES
tions de l'Italie, puis tourna court, affamé de l'Allemagne, y rentra , éprouva
la plus grande joie qu'il pût avoir, celle d'embrasser ses amis, et se mita
étudier l'anatomie avec fureur. Le goût de l'histoire naturelle devenait chez lui
de plus en plus dominant; la pensée de se rendre capable de prendre part à
un .voyage scientifique commençait à diriger vers un but moins vague les er-
rantes études de Chamisso.
Les événements de 1813 vinrent douloureusement agiter celui qui a écrit :
« Je n'avais alors plus de patrie, ou bien je n'avais pas encore de patrie. » II
se sentit Français pour souffrir des désastres de Russie. Au milieu du mouve-
ment guerrier de l'Allemagne, parfois il s'écriait : « Non, ce temps n'a pas pour
moi une épée ! » Dans d'autres moments il se sentait décidé à défendre sa terre
adoptive : « Si l'on en vient à une guerre de paysans , je pourrais y prendre
part; pro aria etfocis, je ne refuserai pas de périr avec vous. » Pouvait-il
tenir un autre langage?
Ce fut dans ce temps si triste, que, pour amuser les enfants de son ami
Hitzig, il écrivit Pierre Schlemihl, le plus populaire de ses ouvrages en
Allemagne et en Angleterre, et le plus connu en France. L'idée de cette nou-
velle est bizarre : c'est l'histoire d'un homme qui a vendu son ombre. Les cir-
constances de ce singulier marché sont racontées au début de la merveilleuse
histoire d'une manière très-piquante. Pierre Schlemihl, pauvre diable qui a
une lettre de recommandation pour un riche personnage, arrive dans la maison
de campagne de celui-ci. Il le trouve dans son parc , entouré d'une société
brillante à la suite de laquelle le nouveau venu se glisse timidement, sans que
personne prenne garde à lui. Une belle dame se blesse légèrement la main en
voulant cueillir une rose; aussitôt un petit homme maigre et silencieux tire
sans mot dire de sa poche un morceau de taffetas d'Angleterre et le présente
avec une profonde révérence. La belle dame prend le morceau de taffetas
d'Angleterre ; personne ne songe à remercier le petit homme , l'on continue la
promenade commencée , et l'on arrive sur une colline du haut de laquelle on
jouit d'une vue superbe et d'où l'on découvre la mer. Un point blanc se montre
à l'horizon : « Un télescope ! » s'écrie le richard , et aussitôt le petit homme
tire de sa poche l'objet demandé. Schlemihl admire comment un si grand in-
strument a pu sortir de la poche d'un habit, mais personne ne paraît surpris;
un instant après , quelqu'un remarque combien il serait commode d'avoir là
un tapis pour que la société pût s'asseoir et jouir du point de vue. Aussitôt le
même petit homme lire de la même poche un magnifique tapis de quarante
pieds, sans que personne en paraisse étonné le moins du monde. Mais le soleil
devenait incommode; la belle daine se tourne alors vers le petit homme, et lui
demande d'un ton léger si par hasard il n'aurait pas une tente sur lui. Nouvelle
révérence, la lente est tirée de la poche d'où élail sorti le tapis. La chose
paraît encore toute simple ; on déploie la tente, et l'on n'y pense plus. Schlemihl
ouvrait de grands yeux; mais quelle fut sa surprise quand, sur le désir ex-
primé par une personne de la société, le petit homme fouilla encore une fois
dans sa poche et en lira trois chevaux sellés et harnachés! Ace coup, Schlemihl
s'éloigne épouvanté, croyant avoir rêvé ce qu'il a vu. G; début esl un vrai
chef-d'œuvre de plaisanterie dans le genre fantastique: jamais Hoffmann ne
DE L' ALLEMAGNE. 567
réussit mieux à préparer son lecteur à l'impression du merveilleux et ne l'in-
troduisit plus graduellement et plus vivement à la fois au sein de la réalité
quotidienne, ce qui est le grand art dans cette sorte de récit.
Bientôt Schlemihl se trouve face à face avec l'étrange personnage dont la
conduite n'a paru surprendre que lui. Celui-ci , du ton le plus humble, lui dit,
après force révérences : — Pardon de ma hardiesse , mon cher monsieur,
mais... vous avez une bien belle ombre ; s'il pouvait vous convenir de vous en
défaire, je m'en arrangerais volontiers. — Schlemihl est d'abord un peu étonné
de la demande; mais pour cette ombre, qui ne lui sert à rien, l'inconnu lui
offre le sac merveilleux de Fortunalus d'où l'on peut tirer de l'or sans l'épuiser
jamais. Le marché semhle bon à Schlemihl ; il consent à la proposition. Aussitôt
l'acheteur se baisse, et, avec une grande dextérité, enlève du sol l'ombre
vendue, la roule soigneusement, la met dans sa poche et disparait.
Ici commencent les tribulations du pauvre Schlemihl ; il s'aperçoit pour la
première fois de ce que valait cette ombre, qu'il a possédée longtemps sans en
connaître le prix. A chaque pas qu'il fait au soleil , chacun de se récrier : —
Qu'a fait ce monsieur de son ombre? II a beau jeter l'or à pleines mains, il
entend toujours dire derrière lui : Comment a-t-il perdu son ombre ? qu'est
devenue son ombre? que peut être un homme qui n'a pas d'ombre? — Le même
malheur le suit partout. Il est parvenu, en ne sortant que le soir ou par un
temps couvert , à déguiser ce qui lui manque à celle qu'il veut épouser, et que
son mérite, aidé du merveilleux petit sac , a décidée à lui donner sa main. La
veille du jour où tous les vœux de Schlemihl doivent être couronnés , il a ras-
semblé dans un jardin quelques amis. Assis auprès de celle qu'il aime, il s'aban-
donne aux plus douces rêveries. Tout à coup la lune paraît et dessine une
seule ombre sur le gazon. La belle regarde son prétendu avec un élonnement
mêlé d*efrïoi, et jure qu'elle n'épousera jamais un homme qui n'a pas d'ombre.
Son domestique vient lui déclarer un jour qu'il ne peut se résigner à servir
un maître qui n'a pas ce qu'il convient ù toute personne honorable d'avoir.
« On n'est qu'un pauvre diable, dit-il, mais enfin on a une ombre comme tout
le monde. « Et il demande son congé.
L'un des incidents les plus plaisants des infortunes de Pierre Schlemihl est
celui-ci. Le personnage mystérieux par lequel il a été induit au marché qu'il
déplore chaque jour reparaît et veut le porter à donner son Ame pour son
ombre. Schlemihl résiste; mais le tentateur, pour le séduire, lui offre de lui
prêter ce qu'il regrette si vivement. Quelle est la joie du pauvre Schlemil ,
rentrant en possession du trésor qu'il avait perdu , quand il voit son ombre re-
prendre sa place et trotter auprès de lui, car en ce moment il est à cheval, et
le perfide acquéreur de son bien marche à ses côtés ! Une idée lui vient, piquer
son cheval et emporter son ombre au galop; mais la tentative ne réussit pas.
L'ombre s'arrête et attend son propriétaire, qui la ramasse et la rend froide-
ment au fugitif désappointé, en l'engageant à prendre les moyens de la mieux
conserver.
Celle folie est , selon moi , trop prolongée. Une saillie d'imagination ne peut
ê(re la donnée d'un roman dans les règles. La partie s< nlimentale el pathéti-
que de Schlemihl ne louche poinl le lecteur qui ne peu! prendre an sérieux
508 POLIES ET ROMANCIERS MORLB.NLS
un malheur aussi extraordinaire. La conception frappe par ce qu'elle a d'inat-
tendu et de nouveau. La fantaisie consent en souriant à s'y prêter pendant
quelques minute?; mais bientôt la raison reprend ses droits. Il faut une cer-
taine logique, une certaine conséquence, même dans le merveilleux; il faut
de la vraisemblance jusque dans l'impossible , TAriosle et les Mille et une
Nuits en font foi; et véritablement le malheur de n'avoir pas d'ombre peut
paraître à beaucoup de gens compensé par le bonheur d'être démesurément
riche. On ne peut admettre que Schlemihl n'ait d'autre ressource contre son
malheur que les bottes de sept lieues qui ne terminent pas très-heureusement
son histoire , el l'on se demande si , avec le sac de Forlunatus , il n'aurait pas
trouvé des serviteurs respectueux, de la considération et d'excellents partis.
Y a-t-il une idée sous ce récit bizarre? Sans faire comme Schlemihl, et
courir après une ombre , il me semble qu'on peut supposer à l'auteur l'inten-
tion d'exprimer celte vérité, que, dans la société telle qu'elle est, la vertu,
le mérite, la fortune même , ne sont pas tout. On a beau être riche, on a be-
soin encore de quelque chose pour être un personnage dans le monde; il faut
un je ne sais quoi , une ombre légère désignée par ces mots vagues, mais qui
ont un sens : spécialité, notabilité , position. Pour compter dans la société de
nos joui s , où l'on n'est plus classé par le rang , il faut porter un nom connu ,
ou avoir fait un livre, ou avoir un talent; il faut la mode ou une célébrité,
une notoriété , et , comme on dit, une distinction quelconque. C'est là l'ombre
dont on ne saurait se passer, pour laquelle le diable nous lente parfois de
vendre notre âme, et sans laquelle on ne réussit à rien. L'auteur de Pierre
Schlemihl a raison de conclure que , lorsqu'on n'a pas d'ombre , il ne faut pas
aller au soleil.
Pierre Schlemihl devint promptement populaire. Chamisso jouissait naïve-
ment de son succès ; il aimait à voir les enfants courir après une ombre; il
n'était pas insensible au plaisir de retrouver son héros à Copenhague, à Fé-
lersbourg et jusqu'au cap de Bonne-Espérance, d'apprendre qu'on avait fait en
un an trois éditions de Pierre Schlemihl à Londres et une à Boston, qu'on
l'avait cité en plein parlement. Hoffmann introduisit l'homme sans ombre dans
une de ses fantastiques nouvelles. Une traduction française, à laquelle Cha-
misso avait mis la main, parut en 1821 , mais après avoir subi, de la part de
l'éditeur, des mutilations et des changements qui la rendaient presque mécon-
daissable aux regards paternels (1).
Revenons à la vie de Chamisso. Il passa la fin de 1813 et le commencement
de 1814 occupé d'histoire naturelle, suivant des cours de minéralogie , aidant
à classer les crustacés du muséum zoologique de Berlin , el s'exerçant à écrire
et à parler le latin pour se préparer a passer sa thèse de docteur. 11 voulut
prendre part au voyage que le prince de Neuwied devait faire dans le Brésil,
et qu'il a depuis exécuté; mais ce projet manqua comme tant d'autres. A cha-
que entreprise avortée, Chamisso retombait dans une tristesse plus sombre,
n'ayant pour se consoler que l'accroissement rapide de son herbier et le succès
non moins rapide de Pierre Schlemihl. Il arrivait au moment où l'on coin-
1, Une seconde éilitiou , imprimée en It>ôt>, se trouve chez Bossange.
1)E L'ALLEMAGNE. o69
inence à sentir le poids des années , et où l'on se prend à dire comme lui :
« Insensiblement nous vieillissons , et le plus fort est fait. »
Enfin cette carrière scientifique tant désirée allait s'ouvrir devant ses pas.
Un jour, chez Hilzig , il lut par hasard dans un journal l'annonce d'un voyage
de découvertes vers le pôle nord qui devait être entrepris sous les auspices du
gouvernement russe. Chamisso s'écria en frappant du pied : « Je voudrais être
avec ces Russes au pôle nord. — Parles-tu sérieusement? lui dit Hitzig. — Oui,
sérieusement.» Elle 15 juillet 1815, Chamisso parlait de Berlin pour un voyage
de trois années.
Il a publié la relation de ce voyage; elle fut lue avec intérêt par le public ,
fortune bien rare pour un voyage scientifique. Le prince royal de Prusse , dans
une aimable lettre qu'il écrivit à Chamisso , lui exprima tout le plaisir qu'avait
fait son voyage dans d'augustes soirées. C'est que l'inspiration vive et originale
du poëte savait colorer les recherches du naturaliste. L'humeur individuelle
de l'auteur donnait un tour piquant au récit toujours un peu monotone d'un
voyage autour du monde , c'est-à-dire d'une longue et ennuyeuse navigation
dans laquelle on touche à quelques points lointains du globe. Il y mêlait des
peintures animées de la vie maritime , des anecdotes et des souvenirs.
« L'existence à bord d'un vaisseau, dit-il, est une existence d'un genre à
part. Avez-vous lu dans Jean-Paul la biographie de deux frères jumeaux qui
étaient attachés l'un à l'autre par les épaules? C'est quelque chose d'analogue,
sinon de tout à fait semblable. La vie extérieure est uniforme et vide comme
la plane étendue de l'Océan et le bleu du ciel , qui s'appuie sur les vagues. Rien
à raconter, point d'événement, point de journal. Le repas lui-même, qui,
sans varier jamais, revient deux fois partager chaque journée, est un ennui
plus qu'un plaisir. Il n'y a aucun moyen de se séparer, de s'éviter, d'expliquer
un malentendu. Qu'un ami , au lieu du bonjour auquel nous sommes accoutu-
més , nous dise : Comment vous portez-vous ? l'on rumine sur cette nou-
veauté, et l'on s'enfonce dans un noir souci ; car, pour mettre la conversation
sur ce point , il n'y a pas de place sur le vaisseau. Chacun tour à tour se livre
à la mélancolie. »
Un gracieux souvenir de la France attendait Chamisso au Kamtchatka. « Je
vis , dit-il , pour la première fois un portrait que j'ai souvent retrouvé depuis
sur des vaisseaux américains , et que leur commerce a répandu sur les côles et
dans les îles de l'océan Pacifique , le portrait de M"10 Récamier, cette aimable
amie de Mme de StaCl , auprès de laquelle j'avais eu le bonheur de vivre long-
temps. Il était peint sur verre par une main chinoise assez délicate. En regar-
dant ce portrait, notre voyage me semblait une plaisante anecdote racontée
parfois d'une manière un peu ennuyeuse, et rien de plus. »
En cherchant les traces de Dante à travers l'Italie , j'ai rencontré la même
image reproduite par la main de Canova en souvenir de Béatrice; je la re-
trouve aujourd'hui sur les pas de Chamisso dans une peinture chinoise au
Kamlchalka.
Les lettres de Chamisso , datées des latitudes les plus diverses , de Ténériffe,
du Chili, de la Californie , de Manille , sont touchantes par la préoccupation
constante de ses amitiés, qui le suit sous toutes les constellations du ciel.
TOME II. 59
570 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
La muse ne s'endormait pas en lui sur les mers. Au contraire, les grands
spectacles de la nature, l'isolement habituel sur l'Océan, le vide même et
l'ennui des longues traversées, favorables à la méditation et aux rêveries,
toute une vie entre les flots et le ciel, loin de la terre, parmi les brumes , ache-
vèrent de mûrir l'inspiration dans cette âme errante. Sur le détroit de Behring,
Chamisso composait des vers qui semblent se balancer tristement comme des
vagues : « La vie , la mort , m'ont dépouillé , mes années se détachent de moi
et tombent; ma tète s'incline plus profondément; marchant comme en rêve,
je pose mon bâton toujours plus loin, et je m'avance chancelant, plus las que
beaucoup ne le croient ; je m'avance vers mon but , mon tombeau. »
L'odyssée du poëte est terminée. Revenu en 1818, il commença à recueillir
en 1819 le fruit de ses longues études et de son long voyage. Il fut nommé doc-
leur honoraire près l'université de Berlin, membre de la Société des curieux
de la nature , et custode du jardin botanique. Enfin sa situation se fixait; il
pouvait réaliser le projet qu'il formait depuis longtemps , celui de se marier,
d'avoir des enfants , une famille. Chamisso parle souvent de ce désir daus ses
lettres; il citait volontiers ce vers de Goethe :
TFe'iler brignt es kein mensch stetlt er sich w'ie auch crwïll.
« Nul homme , comme qu'il s'y prenne , ne saurait aller au delà. »
La mélancolie de Chamisso s'évanouit comme par enchantement au contact
de son bonheur. La poésie , qui lui avait inspiré de si sombres accents au temps
de sa vie solitaire et voyageuse , ne lui suggérait plus que des chants d'amour
et l'expression lyrique d'une joie tantôt recueillie , tantôt éperdue.
Tandis qu'il faisait des vers pour sa jeune femme et qu'il mettait en ordre les
herbiprs du muséum de Berlin, Chamisso ne se souvenait probablement guère
de sa qualité d'émigré français. La loi d'indemnité vint la lui rappeler assez
agréablement. Il s'agissait d'une somme de 100,000 francs â réclamer. Il fit le
voyage de Paris, où il fut très-bien accueilli de nos savants, et où il fut dou-
blement heureux, en sa qualité d'Allemand et en sa qualité de Français, de
voir Marie Stuart applaudie sur notre scène. Bien qu'intéressé à la loi du mil-
liard pour les émigrés, Chamisso sympathisait vivement avec l'opposition
constitutionnelle d'alors. Il écrit à sa femme avec une sorte de triomphe :
« Dis à Hilzig que j'ai assisté au convoi du général Foy, cette grande solennité
de deuil national, et que j'ai entendu parler près de son tombeau quelques-uns
des plus célèbres orateurs ; dis lui que j'ai assisté également au procès et à l'ac-
quiltemenl du Constitutionnel; dis-lui que j'ai passé toute une matinée chez
Auguste de Slael entre lui et le général Lafayetle. » Celte préoccupation de
la France, qui ne cessera point chez Chamisso, comme le prouvent ses lettres
jusqu'à la fin et le recueil de ses poésies, pouvait appartenir autant à l'Alle-
mand qu'au Français. Le vif intérêt que l'Allemagne prenait sous la restaura-
tion à nos discussions politiques m'a frappé alors au delà de ce que je puis dire.
Ce n'est pas parce qu'il était né à Boncourl que Chamisso assistait avec tant
d'émotion au procès du Constitutionnel et à l'enterrement du général Foy,
c'est parce qu'il venait de lîerlin.
DE L ALLEMAGNE. 571
Du reste, il n'était pas absorbé dans les grands spectacles que Paris lui
présentait au point de perdre de vue un seul détail de son intérieur, car il écri-
vait aussi à sa femme : « N'oublie pas d'arroser les rosiers ; n'oublie pas de faire
lire les enfants ; n'oublie pas de répandre sur ma fenêtre la pâture pour les
moineaux ; n'oublie pas de soigner les plantes que j'ai plantées. « Le con-
traste de ces lignes avec celles que j'ai empruntées plus haut à la même cor-
respondance achève de dessiner la figure de Chamisso, analogue à celle de
plus d'un Allemand de nos jours : un sentiment exalté des tendances nouvelles
et une fidélité louchante aux naïves habitudes de la vie patriarcale des anciens
jours. Les journaux français et la tribune française écoutés de loin au sein
d'un ménage semblable à ceux que dépeint Auguste Lafontaine, ou mieux en-
core l'épopée domestique de Louise , voilà ce qu'on trouve à chaque pas en
Allemagne. Heureux pays , où la politique a encore toute la candeur et toute
l'innocence d'un premier amour !
Ce fut après son retour de France que je vis à Berlin Chamisso, en 1827, et
que je ressentis pour cet homme excellent et remarquablement doué un attrait
de cœur qui ne s'est jamais effacé depuis. Le naturaliste estimé commençait
à avoir quelque réputation comme poète. Les pièces de vers que Chamisso avait
composées jusqu'à cette époque, sous l'empire de ses diverses impressions et
de ses diverses fortunes, parurent en 1827, réunies à une seconde édition de
Pierre Schlemihl , et, en 1828, Chamisso écrivait en confidence à un ami.
« Je crois presque que je suis un des poètes de l'Allemagne. » L'année sui-
vante, il écrivit, contre certaines tendances exaltées du moment , cinq sonnets
intitulés les Apostoliques; il publia aussi son beau poème, SalasyGomez,
empreint d'un vif souvenir des îles lointaines de l'océan Pacifique. Il s'y mon-
tra supérieur dans l'art de manier la terzine dantesque. Dès ce moment fut
fondée sa double réputation d'écrivain éminent en prose et en vers, dans une
langue qui n'était point sa langue maternelle : exemple presque unique dans
l'histoire des lettres.
Chamisso a laissé deux volumes de poésies détachées. Il est très-difficile de
donner une idée du mérite qui leur est propre. Le sujet est en général assez
peu de chose. C'est presque toujours un fait sans importance, un accident fu-
gitif de la vie de l'auteur, ou un récit qui l'a frappé , quelquefois un événe-
ment du jour; mais , sur ce fond sans étendue et sans nouveauté, il déploie
souvent une rare énergie et une remarquable originalité de pinceau. Sa louche
est franche, vigoureuse , son vers incisif et bien frappé. Il a su faire vibrer la
corde nationale dans les âmes allemandes; et , après Uhland, il n'est peut-être
pas de poète en Allemagne dont les œuvres soient plus fréquemment données
en cadeaux, surtout par les fiancés à leurs fiancées. Entre les nombreuses piè-
ces de vers de Chamisso que je pourrais citer, je choisirai celle qui , selon moi ,
est son chef-d'œuvre, le Château de Uoncourt; on se souvient que c'est le
nom du manoir où il était né :
a Je me suis reporté en rêve aux jours de mon enfance , et j'ai secoué ma
tète grisonnante. Que me voulez-vous, images que je croyais dès longtemps
oubliées ?
572 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
» S'élevant du sein des bois touffus , un château reluit au soleil. Je connais
les tours, les créneaux , les ponts de pierre , le portail.
» Les lions des armoiries semblent me regarder avec tendresse. Je salue ces
vieux amis , et je m'avance dans la cour féodale.
» Là, le sphinx est couché près de la fontaine; là , le figuier verdoie. Là-
bas , derrière ces fenêtres, j'ai songé mon premier songe !
» Je m'avance vers la chapelle du château ; je cherche le tombeau de l'aïeul.
C'est ici. Ici la vieille armure est suspendue au pilier.
» Mes yeux, qui se voilent, ne lisent plus les lettres de Fépitaphe, quoiqu'une
vive lumière brille à travers les vitraux coloriés.
» Ainsi, ô château de mes pères , tu es demeuré debout dans ma mémoire
fidèle , et cependant lu as disparu de la terre ; la charrue passe sur loi.
» Sois fertile, sol bien aimé, je te bénis avec émotion et avec tendresse ; et
soit deux fois béni celui qui aujourd'hui fait passer la charrue sur toi ! »
Cette pièce , d'une exécution admirable dans l'original , cette pièce restera.
Il fallait, pour la faire, la destinée et l'âme de Chamisso; il fallait l'amour
ardent du bonheur des hommes de notre temps dans un cœur qui baltait en-
core aux souvenirs d'autrefois. Les premières stances expriment avec une sin-
gulière vigueur toute la poésie féodale des vieux souvenirs, et, dans la der-
nière , on entend comme un cri sublime et pénétrant d'humanité qui touche
jusqu'aux larmes.
Je laisse Chamisso se caractériser lui-même comme poêle dans quelques li-
gnes manuscrites que je dois à l'obligeance de sa famille :
« C'est toujours parmi nous, dans le fond de nos cœurs , dans notre his-
toire , dans notre société telle qu'elle est , que je cherche et trouve la poésie...
» J'ai quelquefois puisé dans de vieux contes populaires , des légendes ou
traditions. Ces sources purement humaines appartiennent à lous les âges; la
Matrone d'Éphèse et Abdallah nous appartiennent aussi bien qu'aux Latins
et aux Orientaux. C'est toujours l'homme que je mets en scène , les secrets du
cœur que je cherche à dévoiler, et si je dois à mes voyages d'avoir su peindre
avec vérité quelques scènes de la nature , le paysage fut toujours le fond de
ce tableau. »
Chamisso avait rapporté de Paris une grande confiance dans le triomphe de
la liberté. Chamisso fut toujours un libéral , mais un libéral modéré, comme il
le dit positivement : « Depuis que je me suis connu , j'ai été vvhig. » Il élait
plein de foi dans l'avenir. Son refrain éternel , avec son ami Delafoye , un peu
plus pressé que lui, élait : Patience ! patience! tout viendra en son temps; le
monde continue à marcher d'Orient en Occident ; il tourne insensiblement et
ne se laissera pas visser en arrière. — Il était sans cesse occupé de l'avenir du
monde , et regardait souvent vers l'Amérique.
Les journées de juillet produisirent sur lui , comme sur toute l'Allemagne el
sur lou le l'Europe ce qu'on pourrait appeler la stupeur de l'enthousiasme.
DE L ALLEMAGNE. 575
Le S août 1830, Chamisso entra chez son ami Hitzig , tenant à la main le jour-
nal qui contenait les miraculeuses nouvelles. Il avait traversé les rues> rem-
plies de monde ce jour-là , qui est celui de la fête du roi , dans un négligé plus
grand encore qu'à l'ordinaire, en pantouffles , sans chapeau. Il était ivre de
joie et d'orgueil, il se rappelait en ce moment qu'il était né Français, et il
triomphait. Quelque temps après, ayant vu près d'Hamhourg le pavillon tri-
colore, il poussa un cri de joie. Confondant ses deux patries dans la généreuse
illusion de ses espérances , il voyait déjà la Prusse , alliée de la France, gran-
dir en Allemagne par suite de cette révolution, dont le caractère humain le
transportait. Du reste, il jugea avec un bon sens qui ne le quitte jamais lors-
qu'il parle des affaires de la France , les difficultés de la nouvelle situation. Dès
le 18 août, il écrivait à son ami Delafoye une lettre remarquable et à quelques
égards prophétique.
Ce moment marque dans la carrière de Chamisso le point culminant au delà
duquel il n'y a plus qu'à descendre. Quand on a triomphé des obstacles et des
traverses de la vie, quand on a obtenu la position qu'on ambitionnait, quand
la gloire vous arrive, quand on a une femme et des enfants, des amis qui vous
chérissent, on serait heureux.... mais alors il faut mourir!
Depuis la grippe qui régna à Berlin en 1851, la santé de Chamisso fut sen-
siblement altérée; il devint sujet à une toux fréquente , résultat d'une maladie
de poitrine qui devait le conduire au tombeau.
Sa considération s'accroissait toujours. En 1855, il fut nommé membre de
l'Académie des sciences de Berlin , sur la proposition de M. de Hu 'iboldt , dont
le glorieux dévouement aux sciences est égalé par le vif intérêt qu'il porte à
tous ceux qui les cultivent. Les succès du poète allaient de pair avec ceux du
naturaliste. Ce fut alors que le prince royal de Prusse écrivit une lettre affec-
tueuse à Chamisso, pour le remercier de ses œuvres , qu'il venait de publier
en quatre volumes, et qui furent accueillies du public avec une bienveillance
empressée. Mais les faveurs du public , des princes et des académies arri-
vaient un peu tard; celui qui en était l'objet n'était pas destiné à en jouir
longtemps.
La femme de Chamisso , qui était tombée malade vers le même temps que
lui , mourut. Une sœur de la défunte se chargea , à sa place , des soins de la
famille, et sert encore de mère à sept enfants aujourd'hui doublement orphe-
lins. Dans les quinze mois qui s'écoulèrent entre la perte de sa femme et sa
propre mort, Chamisso ne ralentit rien de son activité scientifique et littéraire.
11 travaillait en même temps à deux ouvrages bien différents, et qui montrent
quelle fut jusqu'au bout la variété de son talent et de son intelligence. Il pu-
bliait une grammaire de la langue hovaï, parlée dans quelques îles de la mer
du Sud , et, en société avec M. de Gaudy, il traduisait, ou plutôt , comme il
l'a dit lui-même, il germanisait les chansons de Bélanger (1). La lâche était
difficile. S'il est un poète national par le génie autant que par les sentiments
qu'il exprime, c'est Béranger, et je ne puis accorder ;i son traducteur que ,
dans beaucoup de ses peintures de mœurs, il se rapproche du génie allemand
(1) ïfir haben umern author ofl mehr verdeuttcht ait ubertetzt, préf., pas. 12.
574 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
plus qu'aucun de nos compatriotes. C'est une louange à laquelle Bélanger sans
doute n'a jamais prétendu.
La difficulté de l'entreprise tentée par Chamisso et son ami se trahit surtout
dans les pièces d'un caractère gai et folâtre. Les habitudes de la langue et de
la poésie allemande vont mal à l'enjouement de l'auteur original. Dans la
chansonnette intitulée la Grand' M ère, à côté de ce refrain :
Combien je regrette
Mon bras si dodu ,
Ma jambe bien faite
Et le temps perdu !
M. de Gaudy a placé trois vers allemands que je traduis à mon tour plus fidè-
lement qu'ils ne l'ont été eux-mêmes du français :
« Je comptais quinze ans à peine , lorsque dans mon cœur timide s'éleva le
premier songe de l'amour. »
Chamisso ne germanise pas à ce point son auteur. Cependant il cède encore
trop souvent à l'influence du langage poétique allemand ; par exemple, quand
il traduit ainsi le second vers du premier couplet à mon vieil habit :
Nicht ivahr, mitsammen wanâern wïr an grab?
« N'est-il pas vrai , nous cheminons ensemble au tombeau? »
Il y a ici une solennité lugubre peu en harmonie avec le sujet et le ton général
du morceau. Mais tout à coup je me souviens que les traductions dont je parle
occupèrent les dernières années de Chamisso , ces années douloureuses , et je
crois surprendre l'expression d'un triste pressentiment dans l'accent sérieux
de ce vers mélancolique. Alors je me reproche cette critique légère , et je
ne vois plus que le tombeau vers lequel il se sentait alors marcher, et dans
lequel aujourd'hui il est descendu. Du reste, Chamisso choisit en général,
pour sa part dans l'œuvre commune , la traduction des morceaux qui conve-
naient le mieux au tour de son imagination : le Juif errant , le Pauvre
Jacques, la Femme du Braconnier, et il parvient souvent à reproduire par
son vers ferme et serré l'énergique et vive concision de l'original.
Chamisso conserva jusqu'à la fin de sa vie toute la chaleur d'âme et d'en-
thousiasme dont la nature l'avait doué. Peu de temps avant sa mort , il fit le
voyage de Leipzig, pour parcourir la première station du chemin de fer de
Dresde. Il était transporté d'admiration ; il appelait la machine a vapeur les
ailes du temps, ou bien un animal à sang chaud sans yeux.
L'année suivante, il ne se sentit plus en étal de remplir ses fonctions au
jardin des plantes ; il avait continué à s'y rendre pendant tout le terrible hiver
de 1838, bien que sa maladie se lût par là considérablement aggravée. Une
retraite égale à la totalité de ses appointements lui fut accordée dans les ter-
mes les plus honorables et les plus flatteurs ; mais il avait trop attendu pour
prendre un repos nécessaire , il devait payer son zèle de sa vie , et être le
DE L ALLEMAGNE. 575
martyr du devoir. Le 9 août 1839, il se coucha plus malade qu'il n'avait été
depuis longtemps ; la fièvre se déclara bientôt , puis une sorte de délire, dans
lequel il parlait diverses langues , et particulièrement la langue hovaï. La nuit
qui précéda sa mort , il parla constamment français , ce qui ne lui arrivait que
rarement. Les réminiscences du berceau se raniment en présence de la tombe.
Il cessa de vivre le 21 août 1839. Je terminerai par un détail attendrissant
cette courte notice, dans laquelle j'ai eu pour but autant de faire aimer
l'homme que de faire admirer l'écrivain (1). Peu de temps avant sa mort, il
composa, pour une vieille blanchisseuse aveugle, deux pièces de vers qui eu-
rent le plus grand succès. Données par l'auteur aux enfants de cette femme
et achetées avec empressement, elles assurèrent l'existence de sa malheureuse
famille. On y lisait :
« Elle a épargné pour acheter du lin , elle a veillé durant les nuits et filé le
lin , le tisserand en a fait de la toile , elle a pris les ciseaux et l'aiguille , de sa
propre main elle a consu son linceul sans tache comme elle.
» Son linceul lui est cher, elle le garde avec soin , c'est l'unique trésor qu'elle
ait au monde; elle s'en revêt le dimanche pour aller entendre la parole de
Dieu; au retour, elle le serre précieusement jusqu'à ce qu'on vienne la cher-
cher pour l'ensevelir.
» Moi , au déclin de mes jours , puissé-je, comme cette pauvre femme , avoir
rempli tous mes devoirs, avoir vécu comme elle , et pouvoir trouver la même
joie dans mon linceul ! »
Pieuses el graves paroles auxquelles je me garderai d'ajouter aucune réflexion.
Il n'en est point qui n'affaiblît l'effet de cette prière de l'homme de talent de-
mandant à Dieu , après une vie tourmentée, de mourir comme la vieille indi-
gente a laquelle il donnait la touchante aumône de ses vers. Puisse Dieu avoir
exaucé le vœu du poêle, el avoir envoyé les joies du linceul a celui qui avait
eu si peu de joies sur la terre !
J.-J. Ampère.
(1) Il ne m'appartient pas de juger Cliamisso comme naturaliste. Le botaniste le plus
distingué de l'Allemagne et de la France appréciait son savoir en ce genre; il en a
donné des preuves dans un mémoire sur les potamorjeton. Il a publié en latin un tra-
vail zoologique, auquel il attachait de l'importance, sur quelques animaux de la classe
des vers selon Linnèc, un travail sur les plantes nuisibles et usuelles qui croissent dans
le nord de l'Allemagne; enfin, les. soins assidus qu'il a donnés au jardin des plantes de
Berlin et les trésors dont il a libéralement enrichi , sans en rien «lire . les herbiers con-
fit ' ses soins , sont des titres qui ont mérité à Cliamisso la reconnaissance de sa patrie
adoptive. Mais ce genre de détails ne saurait trouver place ici ; je renvoie à l'appré-
ciation des mérites de Cliamisso comme botaniste, par Schlechtendal i Linneva .
année 1839, v. XIII, l«r cahier.
MARIE D'ÉNAMBUC.
i.
Sur la côte occidentale de la Martinique, au delà de cette vaste plage sablon-
neuse qui s'étend entre l'anse Thomazo et la haute falaise appelée le Morne-
aux-Bœufs, il y avait, vers le milieu du xvue siècle, une possession dont les
limites touchaient d'un côté le rivage et s'avançaient de l'autre jusqu'au pied
du Morne-Vert. Ce magnifique domaine appartenait à M. d'Énambuc du Par-
quet , lieutenant général du roi de France aux Antilles. M. d'Énambuc était
parvenu à une de ces hautes fortunes réservées aux hommes d'élite qui savent
poursuivre leur voie à travers tous les obstacles et tous les périls. Cadet d'une
noble famille de la Normandie et réduit à une très-mince légitime , il était
passé aux îles avec le grade d'officier de marine, et, par son courage, son
habileté , la fermeté prudente de son caractère, il y avait conquis une autorité
indépendante et absolue. Sa puissance égalait celle des princes souverains;
sujet du roi de France , il renouvelait en Amérique un de ces pactes féodaux
dont aucun exemple n'existait plus dans la mère-patrie : il était seigneur pro-
priétaire de la Martinique , de la Grenade et de Sainte-Lucie. Comme les an-
ciens grands vassaux de la couronne , il avait droit de haute et basse justice
dans toute l'étendue de ses domaines; les magistrats qu'il nommait ne rele-
v. lient d'aucun parlement; leurs jugements étaient sans appel , et dans tous
les cas, même celui de la peine de mort, il avait le plus beau droit de la souve-
raine puissance, le droit de grâce. Sous le titre de lieutenant général du roi
de France, il levait des troupes, commandait les expéditions et pouvait faire
la guerre à quiconque n'était ni sujet ni allié de son souverain. Il avait des
;;anles , des officiers , des gentilshommes, il régnait enfin.
MARIE D'ÉNAMBUC. 577
Pendant son dernier voyage en France , lorsqu'il était allé recevoir l'inves-
titure de cette grande autorité, M. d'Énarobuc avait épousé à Paris une demoi-
selle pauvre , mais de haute noblesse, et qui tenait par alliance aux meilleures
familles du royaume. Ce fut un étrange changement dans la destinée de cette
jeune fille ; elle quitta son obscure maison de la rue Culture-Sainte-Catherine
pour aller à l'autre extrémité du monde chercher une fortune , des honneurs
qu'elle n'avait jamais ambitionnés. En arrivant à la Martinique , elle trouva sa
maison formée; elle eut des demoiselles, des pages, des gentilshommes , toute
une cour; sa suite était aussi nombreuse que celle d'une princesse du sang; il
ne lui manquait que le titre. D'abord on l'appela Mme la générale, puis tout
simplement Madame, et c'était ainsi qu'on la désignait dans toute l'île , comme
on s'était habitué à nommer le lieutenant général, Monsieur. La jeune femme
accepta avec un naïf orgueil tous ces honneurs. Elle avait quinze ans à peine
quand elle arriva, et son jeune âge, sa beauté, ses qualités charmantes lui
gagnèrent l'affection de toute cette population turbulente et mêlée qui habitait
la colonie. Les blancs, les riches créoles lui témoignaient un grand respect ;
les noirs et tout le pauvre peuple l'appelaient la petite reine. Tandis que le
général s'occupait de son gouvernement , elle donnait des fêtes au fort Saint-
Pierre; ou bien, retirée à son habitation des Mornes, elle s'y reposait dans les
molles et somptueuses habitudes delà vie créole.
C'était un délicieux séjour que celui des Mornes. La maison, bâtie en pierres
et flanquée de quatre grands pavillons , s'élevait entre deux massifs de canefi-
ciers dont les hautes cimes dépassaient son toit d'ardoise. Bien qu'il n'y eût
sous ses murailles ni palissades, ni fossés, elle n'était pas cependant sans
quelques moyens de défense; les fenêtres du rez-de-chaussée étaient garnies de
solides contrevents, une espèce de herse pouvait au besoin s'abaisser derrière
la grande porte , et le vestibule était précédé d'un passage voûté où quelques
hommes déterminés auraient suffi pour arrêter une armée. A l'entour de la
maison, il y avait un jardin irrégulièrement planté , et clos de tous côtés par
une haie de raquettes ou figuiers d'Inde. Cette plante, qui dans les régions
tropicales atteint la hauteur d'un grand arbrisseau, formait un mur naturel plus
inexpugnable que les meilleurs retranchements. Ses larges feuilles charnues et
armées de longues épines opposaient une formidable barrière à quiconque eût
osé tenter le passage , et son fruit même , tout hérissé de ces dards aigus dont
la cruelle piqûre traverse les plus forts vêlements, semblait défier la main
imprudente qui se fût avancée pour le cueillir. Cette redoutable muraille était
coupée en un seul endroit par une grille qui faisait face à la porte principale
et à travers laquelle on apercevait les allées sinueuses et ombragées du jardin.
Non loin de la maison et en descendant vers la plage, il y avait les cases a.
nègres, le moulin à sucre et toutes les dépendances d'une vaste exploitation.
De magnifiques cultures s'étendaient aux environs et jetaient leurs teintes
variées sur ce paysage. Dans les bas- fonds, les cacaoyers croissaient a l'abri
du vent qui flétrit leur feuillage délicat ; les terrains secs étaient piaules de
maïs dont les épis fuselés oui la couleur de l'or, cl les champs de cannes à
sucre formaient de longs sillons d'une verdure jeune el gaie entre lesquels se
balançaient de sveltes bouquets de cocotiers. Mais au delà de ces riches cul-
578 MARIE d'énambuc.
lures la terre avait encore tout le luxe sauvage de sa végétation primitive; on
ne découvrait aucune trace du travail de l'homme dans les profondes vallées
qui séparent les Mornes ; partout des bois inextricables coupés par des savanes
solitaires et dominés par des montagnes chauves , partout une nature vigou-
reuse et sombre sur laquelle rayonnait le ciel ardent des Antilles. Quelquefois
une fumée blanche s'élevait en longues colonnes du milieu de ces épaisses
forêts, ou bien un incendie resplendissait tout à coup au loin et dévorait
l'herbe desséchée des savanes : à ces signes , on reconnaissait la présence des
sauvages qui vivaient dans l'intérieur de l'île. Ces peuplades étaient remontées
vers le haut pays à mesure que les Européens avaient envahi les côtés , mais ce
n'était pas sans avoir d'abord essayé de défendre leur territoire. Les premiers
colons avaient soutenu contre elles plusieurs combats, les habitations écartées
avaient été souvent ravagées et brûlées par ces hordes qu'animait un féroce
instinct de vengeance; mais maintenant elles étaient affaiblies et peu redou-
tées. Quelques relations commerciales s'étaient même établies entre les Caraïbes
et les habitans du fort Saint-Pierre. Plus d'une fois de légères pirogues avaient
paru sur la rade, et les sauvages qui les montaient avaient salué avec des
cris d'étonnement et d'admiration les vaisseaux de haut-bord ancrés au mouil-
lage, les édifices élevés sur la côte , et surtout cette habitation des Mornes, la
plus belle et la plus considérable de toute l'île Ils contemplaient avec une
sorte de stupéfaction la maison à trois étages, le large perron à double escalier
et le toit d'ardoises qui reluisait au soleii comme le dos écailleux de quelque
gigantesque poisson ; mais ils admiraient de loin toutes ces merveilles et ne se
hasardaient pas à visiter ces parages, où ils avaient jadis un grand carbet ou
village formé par l'agrégation de plusieurs familles. Ils abordaient pour faire
leurs échanges et ne quittaient pas la plage. Vers la nuit ils regagnaient leurs
pirogues et prenaient le large pour retourner à la côte orientale de l'île, dont
ils occupaient encore quelques points.
Le jour de l'Assomption , en l'année 1657, un homme déjà sur le retour de
l'âge et une jeune dame étaient assis devant la porte l'habitation des Mornes,
sous un léger tendelel de toile des Indes : c'étaient le général d'Énambuc et sa
femme. Un bel enfant de quatre à cinq ans jouait à leurs pieds avec un polichi-
nelle aussi grand que lui, qu'il tâchait de faire tenir à cheval sur le dos d'un
petit négrillon, et de temps en temps il laissait là ce rare joujou , récemment
apporté de France, pour venir s'accouder sur les genoux de sa mère. Un peu
plus loin, trois ou quatre négresses se tenaient debout et chuchotaient gaie-
ment entre elles. Le soleil se couchait , et ses rayons, voilés d'une légère
brume, jetaient sur la plage un doux crépuscule ; la mer, d'un bleu sombre ,
déferlait mollement sur le sable ; pas une voile ne se montrait dans cette
immense étendue; (oui était solitaire et muet comme au jour où le navire de
Christophe Colomb loucha pour la première fois ces bords inconnus. Apparem-
ment il y avait dans la grandeur mélancolique de cette scène quelque chose
qui émut douloureusement la jeune femme, car elle se renfonça avec un geste
mélancolique dans son fauteuil de bambou, el murmura en fermant les yeux
pour retenir une larme qui tremblait sous ses longs cils : — Mon Dieu! je
voudrais être à demain !
MARIE D'ÉNAMBllC. 579
— Maman, dit tout à coup l'enfant, c'est votre fête aujourd'hui , pourquoi
n'avez-vous point de bouquet? Moi, j'avais un beau bouquet au côté le jour
de saint Henri.
Puis, allant vivement vers son père , il ajouta avec l'insistance mutine de son
âge : — Maman n'a point de bouquet, elle n'en veut pas; dites-lui donc d'en
mettre un ; je vais lui en chercher un au jardin.
A ces mois, il jeta là son polichinelle, descendit en sautant le perron , et
échappa avec des cris joyeux aux mains des négresses qui accouraient pour
veiller sur lui. Mme d'Énambuc se leva et suivit un moment l'enfant des yeux ;
puis elle revint s'asseoir près de son mari, et resta là, le coude appuyé au bras
du fauteuil où il était à demi étendu. Ces deux visages ainsi rapprochés for-
maient un étrange et triste contraste. Le général avait alors environ quarante
ans; une épaisse chevelure noire couvrait sa tête puissante; sa figure était
noble et régulière; mais la maladie avait éteint le chaud coloris de sa peau
bronzée par le soleil des tropiques ; une pâleur livide commençait à s'étendre
sur ses traits amaigris; ses yeux ternes étaient retirés au fond de leurs orbites,
et sa haute taille, enveloppée d'une robe de chambre de salin des Indes , res-
semblait déjà à un squelette sous son linceul. Sa jeune femme, au contraire,
avait ces fraîches couleurs si raies sous le climat ardent des Antilles, et le pur
éclat de son teint illuminait sa beauté sereine et douce. Ses yeux d'un bleu
mourant, ses cheveux d'un blond pâle retombant en boucles abondâmes au-
tour de son visage , donnaient à sa physionomie quelque chose de séraphique.
Quand elle croisait les bras sur sa poitrine et s'enveloppait des plis flottants de
sa longue robe de mousseline blanche, elle ressemblait à un ange qui vient de
replier ses ailes.
— Hélas ! dit-elle en se penchant affectueusement vers son mari , nous
sommes tristes aujourd'hui ; mais j'espère que Tannée prochaine nous pourrons
célébrer plus gaiement cet anniversaire.
Et comme il ne répondait pas, elle reprit d'un air caressant et presque en-
fantin : — N'est-ce pas que l'an prochain nous aurons ici beaucoup de inonde.'
Nous danserons, et je veux qu'on parle longtemps du bal que je donnerai aux
Mornes. Certainement alors vous ne serez plus malade. Que je serai heureuse
quand je VOUS verrai bien rétabli ! Je ne sais plus à quel saint m'adresser quand je
vous vois souffrir ainsi; mais vous guérirez, vous guérirez promptement , j'en
suis sûre : j'ai tant prié Dieu pour vous ! Il me semble que vous èles mieux ce soir?
— Oui, ma chère Marie, répondit-il d'une yoïx faible, je suis mieux en
effet ; le vent frais de la mer m'a fait du bien.
Elle se rapprocha encore , et lui prit la main en souriant d'un air rassuré. 1!
y eut un moment de silence pendant lequel ils furent préoccupés tous deux de
pensées bien différentes : elle, ranimée par l'espoir, oubliait ses inquiétudes
passées; lui, frappé d'un pressentiment funeste, regardail l'avenir avec effroi,
ou, pour mieux dire, il ne voyait plus d'avenir : il sentait que ses jours étaient
comptés, et que leur tei nie liait proche. Les Fatigues, les soucis du pouvoir.
L'influence d'un climat dévorant, avaient ruiné sa puissante organisation, la
mort allait l'arrêter au milieu de sa carrière, et il Bedétachait avec un morne
désespoir des biens dont il avait espéré jouir encore longtemps.
S80 MARIE D'ÉNAMBUC.
— Je voudrais voir revenir le docteur, dit Mmo d'Énambuc en tournant la
tête vers le chemin de Saiut-Pierre , il m'avait promis d'être de retour avant
la nuit.
— Je n'ai pas besoin de lui , je vous assure , mon enfant , dit le général avec
un sourire triste; ne vous inquiétez pas de ce retard; allez, le remède le plus
sûr à mon mal, c'est le repos absolu que nous avons ici, c'est la solitude où
vous vous êtes enfermée avec moi. Là-bas, il y avait trop de monde autour de
nous , trop de gens qui m'obsédaient de leurs soins intéressés. Quand on souffre,
on n'est bien que seul avec ceux qu'on aime.
A ces mot, il tourna son visage vers la brise salée qui soufflait du large, et,
respirant profondément , il reprit avec une espèce de frisson : — Mon Dieu ,
Marie , qu'il fait bon , ici ! c'est comme une soirée de printemps en France; j'ai
presque froid.
— Le printemps de France ! répéta la jeune femme avec un long soupir :
voilà six ans passés que vous m'avez amenée ici, mais je ne l'ai pas oublié.
N'est-ce pas qu'un jour, quand les affaires du pays seront tranquilles, nous
ferons un voyage en France , et que j'irai encore cueillir des violettes dans le
bois de Vincennes?
— Enfant ! murmura le général en passant sa main pâle et amaigrie sur la
belle tête blonde qui se penchait vers lui; oui, un jour vous retournerez en
France , bientôt peut-être , hélas !...
— Oh! mon ami, que dites-vous! s'écria-t-elle avec effroi; mon Dieu,
quelles pensées vous viennent aujourd'hui ! Vous êtes mieux, vous êtes bien,
le docteur l'a dit.
Les larmes qu'elle retenait avec effort lui coupèrent la parole , elle s'appuya
en sanglotant sur l'épaule du malade et murmura : — Mon Dieu ! mon Dieu !
pourquoi parlez-vous ainsi? vous êtes dans la force de l'âge, ce mal affreux
passera ; vous avez encore longtemps, bien longtemps à vivre avec votre Marie.
— Oui , oui , mon'enfant , dit le général d'une voix brisée , je le sais bien;
mais que voulez-vous? il y a six mois que ce mal dure, ces longues souffrances
m'ont abattu ; parfois je manque de patience et de courage, et puis les affaires
(in pays m'inquiètent ; Dieu sait comment elles vont depuis que je ne m'en oc-
cupe plus ! Qui sait comment Gorcelas gouverne à ma place !
— C'est un homme de tête; vous l'avez choisi vous-même, et jusqu'ici il
ne s'est élevé aucune plainte.
— Qu'en savez-vous , Marie? qui me dira sans crainte, sans prévention,
sans arrière-pensée ce qui se passe? Gorcelas n'a pas ma confiance : j'ai cédé,
en le nommant mon lieutenant général, à des considérations, à des influences;
mais , si je venais à mourir, Marie, ce n'est pas lui que je chargerais de sou-
tenir vos droits et ceux de mon fils, car ce n'est pas lui qui aurait assez d'ha-
bileté, de courage, de désintéressement pour maintenir ici votre autorité et
conserver à Henry tout mon héritage. Que deviendriez-vous , grand Dieu! si
je venais à vous manquer sans vous laisser un appui, un conseil, un protec-
teur? Allons, ne pleurez pas ainsi, Marie; tout ce que je dis là n'est qu'une
prévision inutile peut-être; je suis mieux , je suis bien, vous le voyez.
— Rentrons, dit-elle en s'efforçant de retenir ses larmes et de chasser les
MARIE DÉNAMBUC. 581
inquiétudes qui venaient de pénétrer pour la première fois jusqu'à son cœur;
je crains pour vous la fraîcheur humide du soir.
— Non, répondit-il, elle me ranime au contraire; il y a longtemps que je
ne m'étais trouvé aussi bien qu'en ce moment. Je veux me mettre à table avec
vous pour souper.
— Décidément, nous faisons fête aujourd'hui , dit-elle avec joie; voici tantôt
six mois , mon ami , que vous n'avez soupe , et nous allons célébrer ainsi le
premier jour de votre convalescence.
Elle passa sur ses yeux son mouchoir de linon pour effacer toutes les traces
de ses larmes et se prit à sourire avec sa sérénité habituelle; mais malgré elle
il lui restait au cœur un triste pressentiment, les paroles de son mari l'avaient
frappée d'une douleur inattendue et terrible; car, pendant cette maladie lente
qui le consumait sous ses yeux, jamais la pensée qu'il pourrait en mourir ne
lui était venue. Elle n'avait jamais aimé M. d'Énambuc de passion, elle ne
s'était même pas décidée à l'épouser et à le suivre si loin de sa famille et de
son pays sans une secrète douleur et de profonds regrets; mais il l'avait tant
aimée, il l'avait rendue si huiireuse, qu'elle s'était attachée à lui avec une af-
fection profonde, pleine de reconnaissance, de soumission et de respect. En
l'entendant pour la première fois manifester ses sinistres prévisions , elle s'était
réveillée au milieu de sa sécurité, et une fatale lumière lui montrait tout à coup
le danger.
— Eh bien ! à quoi songez-vous donc , mon amour? dit le général , inquiet
à son tour de la voir pâle et consternée; vous voilà toute rêveuse. Je vous ai
affligée avec ma maussade humeur de malade. Allons, ne songeons plus à tout
cela. Parlons un peu , je vous prie, des réjouissances qui ont lieu aujourd'hui
et auxquelles nous seuls ne prenons point part. Les illuminations et les danses
doivent commencer maintenant à Saint-Pierre. On a distribué double ration
dans tous les ateliers , et annoncé un pardon général pour les fautes passées.
Aujourd'hui , aucun esclave n'a été mis aux quatre piquets ? et tous ont eu du
tafia pour boire à la sanlé de la petite reine.
— Oui, dit-elle en effeuillant le bouquet de jasmin et de roses de Perse que
son fils venait de mettre sur ses genoux , grâce au ciel, tout le monde est con-
tent aujourd'hui dans l'île, tout le monde fait fêle.
— Exceplé vous , ma pauvre Marie ; point de bal , point de souper, point de
musique, pas même une sérénade ; vous auriez dû permettre au moins que les
violons vinssent ici ce soir.
— Je voulais vous en faire la surprise, répondit-elle en souriant, et ils doi-
vent être dans la petite salle, attendant que la nuit soit close pour venir jouer
sous les fenêtres.
— Ah! c'est bien! dit le malade avec une toux sèche, je les entendrai a vec plaisir.
En ce moment le trot de plusieurs chevaux retentit dans l'avenue qui sépa-
rait les cases à nègres de 1 habitation, et la sentinelle qui montait la garde de-
vant la grille du jardin cria : Qui vive l
— C'est le docteur, enfin ! dit M"" d'Énambuc , il ne revient pas seul.
— Sans doute Loinvilliers l'accompagne, répondit le général ; voilà près de
huit jours que nous ne l'avons vu.
582 MAltlE DÉNAMBUC.
— Vous l'aimez fort, et je lui fais bon accueil par égard pour vous, dit dou-
cement la jeune femme; mais, en vérité, je ne sais ce qui peut vous plaire en
lui; c'est un homme froid , taciturne et ne sachant guère son monde. L'avez-
vous remarqué l'autre jour, quand je l'ai prié à dîner? Il n'a eu garde de me
donner la main pour passer dans la salle ; sous prétexte de quitter son épée,
il s'est arrêté à la porte de la galerie, et je suis allée me mettre à table toute
seule. Une autre fois , vous l'avez engagé à m'accompagner pour faire un tour
de jardin, et il n'a pu s'en dispenser ; mais pensez-vous qu'il ait seulement
avancé son bras pour me l'offrir? Point du tout; il a marché un peu en ar-
rière , sans faire autre cérémonie que de me donner le pas , et sans me dire une
parole. Je crois, Dieu me pardonne! que pendant cette silencieuse promenade
il récitait tout bas son chapelet.
— Voilà, certes, un jeune gentilhomme fort peu galant, répondit le général
d'un air de douce ironie ; mais, ma chère Marie, en le jugeant si sévèrement,
vous n'avez pas assez considéré peut-être son origine et la vie qu'il a toujours
menée. Ce n'est pas sa faute s'il n'a point la politesse et les belles manières
françaises; car, en vérité, où les aurait-il apprises? Il a perdu fort jeune en-
core son père , le comte Thomas de Loinvilliers. et il a été élevé par sa mère ,
une Espagnole de Spiritu-Santo , qui lui a donné les habitudes graves et aus-
tères de sa nation. Quand il a eu douze ans , elle l'a envoyé a son oncle le com-
mandeur Loinvilliers de Poincy, qui en a fait un honnête homme, un brave
soldat, un intrépide marin comme lui , rien de plus.
— Vous avez raison, dit Mme d'Énambuc d'un air convaincu; un homme
qui n'a jamais été en France ne peut pas être un bel esprit, un raffiné, ni sa-
voir son monde comme un habitué de la Place-Royale.
— Vous voilà donc revenue de vos préventions , ma chère Marie.
— Vraiment oui, monsieur, répondit-elle avec une charmante bonhomie;
voici M. de Loinvilliers : pour réparer mon tort, vous allez voir quel bon ac-
cueil je vais lui faire.
La grille du jardin venait de s'ouvrir; deux cavaliers, après avoir mis pied
à terre au bout de l'avenue, s'avancèrent suivis de quelques domestiques noirs.
L'un était un petit homme grêle, assez laid de visage et déjà d'un âge mur.
Son pourpoint de ratine noire descendait jusqu'au genou sur une ample paire
de chausses de la même étoffe et de la même couleur; un rabat de linon, pas-
sablement chiffonné, retombait sur sa poitrine , et il était coiffé d'une espèce
de chapeau à trois cornes, semblable à celui des pères de la doctrine chrétienne.
Il ne portail point de perruque, mais ses cheveux abondants et un peu longs
simulaient assez bien celte partie essentielle du costume des membres de la Fa-
culté ; c'était , avec son rabat, comme un insigne de sa profession, et personne
ne s'y trompait; on ne L'abordait jamais qu'en l'appelant monsieur le docteur.
Il marchait appuyé sur une petite canne qui , dans sa course à cheval , lui avait
servi de cravache, el dont il ne se séparait pas plus que de son tricorne. L'autre
personnage était un homme d'environ trente ans, dont la peau avait un reflet
si bronzé , qu'on aurait soupçonné en lui un mélange de sang africain , si ses
cheveux, d'un noir brillant, son profil aquilin et ses lèvres finement décou-
pées n'eussent clairement prouvé qu'il était de pure race européenne. Sa taille
MARIE D'ÉNAMBUC. 583
était peu élevée, mais sa démarche avait quelque chose de grave et de hardi
tout à la fois. Sa physionomie était d'une sévérité calme, et l'on ne voyait
guère sa bouche sourire sous ses moustaches retroussées.
— Monsieur le comte, soyez le bien-venu , dit Mme d'Ënambuc en inclinant
sa tète avec grâce , et vous aussi , mon cher docteur ; nous vous attendions
avec impatience , comme doivent vous attendre tous vos malades.
— Mon cher Loinviliiers, dit le général en lui tendant la main avec effu-
sion. Mais il ne put achever, une toux sèche et douloureuse lui coupa la
parole.
— Voilà comme on suit mes ordonnances ! s'écria brusquement le docteur;
on se tient dehors après le coucher du soleil et par une nuit fraîche comme
celle-ci encore! Allons, général , il faut rentrer.
— Tout de suite , docteur, répondit le malade d'un air résigné.
— Loango! cria vivement Mmo d'Énambuc en se tournant vers la porte.
Un grand nègre parut aussitôt, suivi de trois ou quatre autres esclaves qui
l'aidèrent à enlever le fauteuil du général ; Marie suivit , appuyée au bras du
docteur, et M. Loinviliiers resta un peu en arrière.
— Monsieur, dit Mme d'Ënambuc en s'arrêlant pour l'attendre , j'espère que
vous êtes venu pour souper avec nous !
— J'aurai cet honneur, madame, répondit-il en s'inclinant d'un air grave el
timide.
Un moment après , le maître d'hôtel vint annoncer que le souper était
servi. Mmc d'Énambuc se leva avec un demi-sourire et avança la main vers
Loinviliiers en lui disant d'un air d'autorité toute pleine de grâce : — Allons ,
monsieur !
A ce geste , le comte resta un moment comme indécis; puis il avança aussi
la main, et les doigts roses et effilés de Marie louchèrent ses gants de buffle;
ce contact le fit frissonner, une légère pâleur couvrit son visage , el il devint
tout tremblant. La jeune femme, le voyant ainsi interdit, se prit derechef à
sourire el l'encouragea d'un regard bienveillant,
— Monsieur, dit-elle , c'est une bonne œuvre de visiter ainsi les malades ; je
vous sais un gré infini d'être venu ce soir au lieu de rester à Saint-Pierre , où ,
sans doute . vous vous sciiez mieux diverti qu'ici.
Ces paroles retentirent jusqu'à l'âme de Loinviliiers el la troublèrent encore
plus profondément; pourtant , il n'y répondit que par quelques paroles froides
et contraintes. Le docteur s'écria :
— Oui certainement, on s'amuse aujourd'hui à Saint-Pierre. Quand nous
sommes partis, les danses commençaient sur la place du mouillage, où l'on a
fait un arc de triomphe surmonté d'un transparent au milieu duquel est écrit
le beau nom de Marie. Toutes les cases sonl illuminées et pavoisées, c'est un
l'oit beau coup d'œil ; aujourd'hui, les milices ont manœuvré devant le fort,
tambour baitanl , enseignes déployées. Les compagnies fiaient au complet, et
tous ces braves gens ont crié en ôlant leur chapeau devant l'arc de triomphe :
Vive madame !
Ces derniers mots parurent causer une émotion de joie au général , el il dit
en regardant sa femme avec attendrissement
584 MARIE DÉNAMBUC.
— Les habitants vous aiment, Marie; je crois que vous pourrez compter sur
leur dévouement et leur fidélité. D'ici à quelque temps, il faudra faire une
tournée dans tous les quartiers de l'île.
— Oui, monsieur; dès que vous serez un peu rétabli, nous la ferons ensem-
ble , répondit-elle d'une voix altérée.
Un triste silence suivit ces paroles, chacun avait compris la pensée du gé-
néral et ses prévisions. Marie baissait les yeux pour cacher les larmes qui rou-
laient sous ses paupières; M. de Loinvilliers était absorbé dans quelque pensée
intérieure, et le docteur observait avec une attention inquiète la physionomie
du malade , qui ,1a tête appuyé au dossier de son fauteuil et les yeux à demi fer-
més, semblait près de s'endormir. Toutes les fenêtres de la galerie qui servait
de salle à manger étaient ouvertes , vingt bougies éclairaient celte vaste pièce
meublée , comme toutes celles de l'habitation , avec un mélange singulier de
luxe et de simplicité. Les murs et le plafond étaient blanchis à la chaux , sans
aucune espèce de tenture ni d'ornement ; le parquet, carelé en pierres de plu-
sieurs couleurs, avait l'apparence d'une grossière mosaïque , et les gros meu-
bles fabriqués dans le pays n'étaient pas d'une forme élégante; mais une ma-
gnifique argenterie reluisait sur le buffet d'acajou massif, et un grand lustre
de cristal était suspendu aux solives. La table , autour de laquelle venaient de
s'asseoir M"18 d'Énambuc et ses convives, était couverte du plus beau linge de
Flandre et d'une profusion d'admirables porcelaines chinoises. Une douzaine
d'esclaves servaient, attentifs au moindre signe; leur livrée était un haut de
chausse rayé et une veste sans manches qui laissait voir une chemise de nan-
kin dont la couleur jaune pâle faisait ressortir le noir mat de leur peau. Ils
portaient au cou un carcan d'argent massif large de deux doigts, sur lequel
étaient gravées les armes de M. d'Énambuc ; des aiguillettes bleues , dont les
ferrels étaient aussi d'argent, flottaient sur leur épaule; mais ils n'avaient
point de chaussure, les pieds nus étant la marque essentielle et obligée de leur
servitude.
Le souper s'achevait tristement et en silence, lorsque le qui-vive de la sen-
tinelle annonça une nouvelle visite.
— Oui donc peut nous arriver si tard ? dit Mme d'Énambuc étonnée et pres-
que inquiète.
Quelques instants après , un esclave vint annoncer que quelqu'un qui arri-
vait de Fiance , le marquis Henry de Maubray , demandait à être introduit. A
ce nom, les joues de Marie devinrent blanclies comme le mouchoir qu'elle te-
nait à la main , et elle dit d'une voix distincte, mais dont l'accent avait quelque
chose de sourd et de voilé : M. de Maubray ! qu'il entre !.... Puis , contenant
son émotion , elle s'approcha du général et lui dit doucement : Vous avez en-
tendu, monsieur ? on nous annonce quelqu'un qui vient de France , M. Henry
de Maubray , un gentilhomme breton dont la famille était attachée à la cour
du feu roi d'Angleterre...
— Elle le connaissait déjà ! pensa Loinvilliers, qui avait observé avec une
sourde inquiétude l'agitation de Marie et les efforts qu'elle faisait pour la dissi-
muler.
Le général releva la tète, cl dit en regardant autour de lui comme un homme
MARIE DÉNAMBUC. 080
qui cherche à ressaisir ses souvenirs et ses idées après un pénible sommeil: ~
M. de Maubray? je ne me rappelle pas ce nom-là; ma mémoire s'affaiblit. Vous
lui parlerez , Marie ; moi , je vais me retirer, je souffre....
— Monsieur, répondit-elle vivement, permettez-moi de vous suivre; puisque
vous souffrez, je ne vous quitte pas...
Au moment où elle achevait ces mots, M. de Maubray entra. Son regard
parcourut rapidement la salle, et, après avoir salué Marie, il s'arrêta comme
s'il eût hésité à reconnaître le général.
— C'est moi, c'est bien moi , monsieur , lui dit le malade avec une espèce
de sourire; approchez, je vous prie, car je ne puis pas me lever pour avoir
l'honneur de vous recevoir.
M. de Maubray avait changé de visage à l'aspect de cet homme faible et mo-
ribond ; il tressaillit intérieurement en entendant cette voix lente, qui semblait
près de s'éteindre avec le dernier souffle de vie qui animait ce corps débile ;
mais , surmontant aussitôt son étonnement et son trouble , il s'avança et salua
le général avec celte bonne grâce un peu fière et celle politesse aisée qui révé-
lait tout d'abord les gens du beau monde et de la cour : — Monsieur , dit-il ,
j'arrive de France sur le Saint-Malo , qui a mouillé hier au Fort-Royal-
nous allons sous peu remettre à la voile pour Sainl-Domingue, et , avant de
repartir, j'ai voulu apporter moi-même à Mme d'Ënambuc des nouvelles de sa
famille.
En achevant ces mots , il présenta à Marie un paquet de lettres qu'elle reçut
de ses mains sans lever les yeux sur lui , et sans le remercier autrement qu'eu
inclinant la tête.
— J'espère, monsieur, que/e Saint-Malo lardera quelques jours à repren-
dre la mer, dit le général en faisant un effort pour se tourner vers le marquis ;
jusque-là, je vous prie de me faire l'honneur d'accepter chez moi l'hospitalité,
la bonne hospitalité créole.
A celle proposition qu'elle aurait dû pourtant prévoir, Marie regarda le mar-
quis avec une sorte de frayeur , d'anxiété profonde. Il sourit faiblement comme
pour la rassurer, et répondit en s'inclinant : — Je vous remercie, général;
demain malin je dois être de retour au Fort-Royal, et à mon grand regret il
me faut repartir dans une heure...
— Je n'insiste pas alors. Mais vous devez avoir un appélit de voyageur; au
moins vous vous mettrez à table , et vous souperez tout en nous donnant des
nouvelles de France.
Le marquis s'inclina de nouveau avec un geste de remereiment et de refus.
Bien que ses paroles et sa contenance ne manifestassent aucun trouble, la pâ-
leur de son visage et le son de sa voix décelaient une certaine agitation inté-
rieure qui n'échappa ni à M"10 d'Ënambuc ni à M. de Loinvilliers. Marie aussi
élail troublée au fond de l'âme; mais sa propre émotion la rendit maîtresse
d'elle-même et lui donna la force de dissimuler lout ce que la présence du
marquis avait réveillé en elle de saisissement . de souvenirs, de regrets, d'a-
mèrejoie. Loinvilliers, morue et attentif', s'élail retiré avec le docteur Janson
dans l'embrasure d'une fenêlre. Mmo d'Ënambuc resta assise en face du mar-
quis de Maubray, a quelques pas du général . qui était retombé dans bon immo-
10ME II. 40
586 MAIUE d'énambuc.
bilité et sa somnolence. Marie osa lever alors les yeux sur M. de Maubray :
six années d'absence l'avaient bien changé; mais il lui sembla que ce visage
bruni par le soleil , amaigri par de longues fatigues , élait encore plus fier .
plus noble et plus beau. Henry de Maubray avait alors environ trente ans ; il
appartenait à une famille dont le nom se rattachait aux plus anciennes épo-
ques de l'histoire de Bretagne , et tout en lui annonçait cette belle et forte race
du Nord, dont le sang ne s'est jamais mêlé à celui des populations méridio-
nales. Ses cheveux , d'un blond vif, retombaient autour de son large front en
boucles légèrement frisées. Sa bouche étroite et vermeille avait une expres-
sion de froideur hautaine que modifiait singulièrement la douceur presque fé-
minine de son regard. La blancheur animée de son teint s'était à peine altérée
sous le climat brûlant de la zone torride, ses yeux étaient d'un bleu sombre
comme ceux de ses aïeux , dont il avait aussi la stature élevée et les formes
svelles. Il y avait dans sa physionomie calme et fière, dans tous les traits de
sa puissante organisation, quelque chose qui rappelait les hommes d'un autre
âge; on eût dit un de ces rois barbares dont les armées vainquirent les légions
romaines, ou bien un de ces bardes que les peuples del'Armorique vénéraient
comme les dieux du savoir et de la poésie. Mais le pauvre gentilhomme n'a-
vait pas retiré d'autre avantage de son illustre origine; l'héritage de ses aïeux
était perdu pour lui, et sa tenue annonçait une très-modeste fortune. Bien
que son ton et ses manières rappelassent qu'il appartenait à la haute société
de son temps , son costume n'était pas celui d'un raffiné de la cour d'Anne
d'Autriche , et il avait plutôt l'air d'un reître que d'un grand seigneur , avec
son pourpoint de rasette grise et son chapeau de feutre, dont le bord relevé
portait , au lieu de plume, une cocarde noire.
Marie avait baissé les yeux devant le regard mélancolique et fixe que M. de
Maubray arrêtait sur elle, et, comme il ne lui parlait pas, elle essaya de
rompre la première ce silence embarrassant pour tous deux.
— Monsieur, dit-elle d'une voix dont le léger tremblement démentait le
calme qu'elle essayait de montrer, vous passez sans doute la mer pour la pre-
mière fois ?
— Oui, madame , répondit-il, je viens aux îles dans le dessein de m'y éta-
blir; c'est la ressource ordinaire des gens qui, comme moi, n'en ont plus
d'autre.
Et comme elle le regardait avec une surprise pleine de tristesse , il ajouta
simplement :
— J'ai perdu les débris de ma fortune au service du roi mon maître, et je
suis condamné a mort en Angleterre.
— Vous y étiez retourné? s'écria Marie.
— J'y ai passé ces six dernières années , les armes à la main contre le tyran
régicide Olivier Cromwell. J'ai été blessé et pris dans une rencontre ; mais on
ne m'a pas traité en prisonnier de guerre. Condamné comme rebelle à mourir
de la main du bourreau, j'allais être pendu lorsque j'ai trouvé moyen de m'é-
chapper des prisons de Leith. Alors je suis revenu en France.
— Oh! mon Dieu! murmura Marie enjoignant les mains.
— Je suis retourné à Paris après plus de six ans d'absence , reprit Maubray
MARIE fi'ÉNAMDlC 587
d'une voix triste , et je suis allé revoir des gens dont je m'étais séparé avec
douleur dans le plus cruel moment de ma vie.
— Vous avez vu ma soeur , ma chère Louise ! s'écria Marie; c'est elle-même
qui vous a remis ces lettres !
A ces mots, sa voix s'altéra 5 le souvenir de son pays, de sa famille , se mêla
dans son âme à tout ce qu'elle avait déjà de trouble et d'attendrissement; elle
ne put retenir ses pleurs.
Maubray la regardait avec une sombre joie ; il semblait recueillir dans son
cœur ces larmes silencieuses.
— Marie! murmura-t-il, si bas qu'elle devina ce nom sur ses lèvres plutôt
qu'elle ne l'entendit. Alors, saisie d'un secret remords, elle recula son siège de
manière à toucher le fauteuil du général et appuya sa main froide et trem-
blante sur celle du malade.
— Madame, reprit Maubray, dans quelques moments je vais partir, et bien-
tôt je serai à Saint-Domingue, d'où probablement je ne reviendrai plus, car
vous savez la guerre que nous font là-bas les Espagnols.
En ce moment le général se réveilla comme en sursaut et dit en regardant
autour de lui :
— Eh bien! Marie, ne devions-nous pas avoir des violons ce soir? Il me
semble que vous m'aviez promis une sérénade. Celte musique pourra divertir
un moment M. de Maubray, auquel je demande bien pardon d'être de si maus-
sade compagnie.
Mmc d'Énambuc fit signe à un esclave qui se tenait à la porte de la salle; un
moment après, les violons commencèrent à jouer sous les fenêtres. Alors le
docteur et Loinvilliers se rapprochèrent; la musique servit de prétexte pour
se dispenser de la conversation que personne , excepté le docteur , n'aurait
soutenue sans efforts. Marie, immobile et debout à côté du général , écoutait
sans entendre ; il lui semblait que le temps passait avec une effroyable rapi-
dité, et pourtant chaque minute lui pesait pendant celte visite qu'elle désirait
et tremblait de voir finir. A chaque mouvement de Maubray , elle tressaillait
intérieurement, car elle sentait que l'heure s'écoulait et qu'il allait partir.
ta musique continuait toujours; après avoir exécuté plusieurs morceaux,
les violons jouèrent un air de danse fort à la mode du temps où les frondeurs
avaient chassé de Paris le cardinal Mazarin. Marie frissonna en entendant la
première mesure de cette joyeuse sarabande ; elle lui rappelait une époque
unique dans sa vie, son premier pas dans le monde, une fête où elle parut
quelque temps avant son mariage. Sans doute ce souvenir frappa aussi M. de
Maubray, car il mit une main sur sa poitrine comme un homme qui souffre de
quelque émotion pénible et violente. Un moment après , il se leva pour prendre
congé du général; puis, s'inclinant devant Marie, il lui fit ses adieux et sortit
sans l'avoir regardée une dernière fois.
II.
Deux heures pins tard, un silence profond régnait dans l'habitation, les lu-
mières s'étaient éteintes une à une derrière les jalousies de bambou, et, selon
588 MARIE DÉNAMBUC.
l'usage, l'esclave chargé de fermer la porte principale en avait mis les clefs au
chevet du général. Il était près de minuit; tout dormait, pourtant une faible
clarté se montrait encore à la fenêtre de l'un des pavillons, et le rideau de gaze
étendu devant le châssis se gonflait mollement au souffle de la brise : c'était la
lampe de nuit allumée dans la chambre de Mme d'Énambucqui répandait ces
douteuses lueurs au milieu des plus profondes ténèbres qui eussent depuis
longlemps voilé le ciel. La jeune femme venait de se faire déshabiller ; un
ample peignoir flottait autour de sa taille déliée , et retombait sur ses petits
pieds nus posés sur une natte de pile. Pensive et le front baissé , elle roulait
machinalement les longues boucles de sa chevelure, et les emprisonnait sous
le madras noué autour de sa tête comme un léger turban. Une esclave age-
nouillée devant elle tenait deux pantoufles de maroquin brodé, si étroites, si
fines, qu'elles semblaient ne pouvoir chausser qu'un enfant. Ses autres femmes
préparaient tout pour la coucher : l'une déployait le vaste pavillon de gaze
qui environnait le lit, l'autre cachait sous un globe de porcelaine la lampe
qui devait veiller toute la nuit; une troisième rafraîchissait l'air en agitant un
large éventail de feuilles de latanier emmanché d'un bambou. Un moment
après, elles se retirèrent ; il ne resta près de Marie que l'esclave qui passait la
nuit près d'elle, et dormait au pied de son lit. C'était une jeune fille qui ne res-
semblait point aux autres femmes esclaves de l'habitation. Ses cheveux d'un
noir brillant, ses traits délicats et sa peau d'un bistre clair décelaient une aulre
origine ; elle appartenait à ces tribus sauvages que les Européens avaient chas-
sées, et dont les débris étaient dispersés dans les bois et le long des grèves de
la côte orientale de l'île. L'Indienne avait la physionomie triste et le regard
inquiet et vague, particulier aux races sauvages; mais son sourire était plus
doux, plus intelligent , el il y avait dans toute sa personne une certaine grâce
nonchalante qui n'appartient qu'aux femmes dont la vie s'écoule dans des oc-
cupations faciles et un certain bien-être matériel. — Palida, dit Mme d'Énam-
buc avec un long soupir, relève ce rideau , Jésus! ou j'étouffe ici.
L'esclave lira la double gaze qui s'abaissait devant la fenêtre, et revint s'a-
genouiller aux pieds de M,ne d'Êiiambuc.
— Maîtresse, dit-elle, le ciel est noir du côté de la mer; il y aura peut-être
un orage celte nuit.
— Que Dieu garde du mauvais temps les pauvres voyageurs! murmura
Mino d'Enambuc en se penchant à la fenêtre.
Le ciel sans étoiles se confondait à l'horizon avec la mer noire et immobile;
une sorte de doux bruissement s'élevait du fond des bois et se mêlait au mur-
mure lointain de quelque torrent caché sous des berceaux de lianes. De rapides
lueurs traversaient incessamment les ténèbres de cette sombre nuit; c'étaient
les fulgoresou mouches luisantes, qui se croisaient dans l'air comme de petits
météores et s'allaient perdre à travers le feuillage touffu des caneficiers. Les
ananas, les frangipaniers, les jasmins, toute celte moisson de fleurs qui s'épa-
nouissait dans le jardin, exhalait une senteur ambrée à laquelle se mêlait l'hu-
mide haleine des bois. 11 y avait, dans celle atmosphère tiède et pleine de
parfums, quelque chose qui alanguissait Pâme el calmait ses agitations; Marie
réprouva. Les souvenirs réveillés dans son cœur s'apaisèrent; elle éleva vers
MARIE D'ÉNAMBUC. o89
le ciel un regard plus calme, et murmura avec une religieuse confiance : —
Mon Dieu ! rendez heureux celui que je ne dois plus revoir , et faites que j'ou-
blie le temps où il nous fut permis de nous aimer!
Mais cetle prière même raviva le souvenir qu'elle voulait étouffer; sa pensée
retourna malgré elle au jour où son père lui annonça qu'il avait promis sa
main au marquis de Maubray, à cetle fête où elle avait paru comme sa fian-
cée, à leurs amours si promplement traversées par l'inexorable ambition de sa
famille , à ce lien brisé avec de si cruels regrets. Ces six années , pendant les-
quelles elle avait pourtant vécu consolée, calme et heureuse , s'effacèrent de-
vant ce souvenir, qui revenait tout-puissant après avoir été si longtemps refoulé
dans les plus secrets replis de son cœur.
— Oh ! mon Dieu ! répéta-l-elle épouvantée de sa douleur, éloignez de moi
cetle pensée !... ayez pitié, pitié de ma folie, mon Dieu !
En ce moment, l'esclave penchée à la fenêtre se redressa brusquement et de-
meura immobile, le visage tourné vers le jardin.
— Qu'est-ce donc , Palida? demanda Mme d'Ênambuc , tout à coup réveillée
de sa rêverie.
— Maîtresse , répondit-elle , c'est étrange ! On dirait qu'il y a par ici des
peaux rouges...
— Des peaux rouges ! s'écria la jeune femme en se levant avec un geste de
frayeur ; alors les chemins ne sont pas sûrs d'ici au Forl-Royal. Seigneur, mon
Dieu !... Mais je suis folle !... Maubray doit être retourné par mer.
Puis, se remettant un peu , elle ajouta : — Tu te trompes, Palida ; il n'y a
personne là-bas. Pourquoi les sauvages auraient-ils quitté leurs earbels?que
viendraient-ils faire ici? Et d'ailleurs, comment peux-tu reconnaître leur pré-
sence par une nuit si sombre?
— Je ne les vois certainement pas, maîtresse, répondit Palida; mais
ne savez-vous pas qu'on sent une peau rouge plutôt encore qu'on ne l'a-
perçoit?
En achevant ces mots , elle tourna son visage vers la brise et respira lente-
ment comme pour chercher à reconnaître les émanations qui l'avaient frappée.
Ainsi que tous les individus de race sauvage , elle avait des sens doués d'une
grande finesse et une sagacité remarquable. Au bout d'un moment, elle dit en
quittant la fenêtre :
— La brise est tombée ; je ne sens plus rien que l'odeur des ananas et des
fleurs de frangipaniers. Si les peaux rouges rôdent par ici, on retrouvera de-
main la plante de leur pied marquée sur le sable le long de la plage, à moins
qu'ils ne fassent comme la tortue quand elle retourne à la mer, et qu'ils n'ef-
facent leurs traces en se retirant.
— Mais ces pauvres idolâtres n'ont pas naturellement la peau plusrougeque
toi, Palida, et on ne les reconnaîtrait pas à l'odeur comme les nègres d'Angola,
s'ils allaient tout nus, tels que Dieu les a mis au monde.
— Non sans doule, maîtresse; c'est le vêtement qu'ils se font chaque jour
qui leur donne celte couleur et cetle odeur étrange. Figurez-vous que chaque
matin, après s'être baigné à la mer ou dans quelque ruisseau , un Caraïbe la-
passe pns moins d'une grande heurt» a sa toilette. D'abord sa femme lui tresse
590 MARIE D'ÉNAMBUC.
proprement les cheveux et lui ornela tète de plumes, de verroteries et d'autres
brimborions ; puis elle lui barbouille tout le corps d'un mélange de roucou eL
d'huile de palmiste ; les plus glorieux se font faire sur cet habit une façon de
broderie noire avec le jus de certaines lianes, et, après s'être ainsi accommo-
dés, ils s'imaginent avoir aussi bon air que vous quand vous avez votre robe
de satin garnie de dentelles d'argent et votre collier d'émeraudes.
— Et tous les jours ils recommencent cette belle toilette?
— Tous les jours, maîtresse ; à la vérité le jus de liane laisse une couleur
solide, mais elle disparaît sous les couches de roucou, et au bout de quelques
jours il faut recommencer à broderie justaucorps.
— Et les femmes aussi portent cet étrange vêtement?
— Elles n'en ont point d'autre.
— Dis-moi, Palida, est-ce que tu ne préfères pas (a jupe rayée, ton madras
des Indes et tes anneaux d'argent à cette abominable parure.
— Oh ! oui, maîtresse.
— Et si je te disais de t'en aller, retournerais-tu parmi les peaux rouges?
— Jamais, jamais ! on ne peut plus demeurer dans leurs carbets quand on a
appris à bien vivre et à prier Dieu.
— Mais tu serais libre.
— Libre, oh ! non, non, maîtresse ! chez les peaux rouges toutes les femmes
sont esclaves et elles ont de mauvais maîtres.
A ces mots, prononcés avec une sombre énergie, Mme d'Énambuc, étonnée,
regarda Palida et lui dit : — Tu n'as donc plus de mère?
— Ma mère ! répondit-elle d'une voix sourde ; elle est morte , et c'est mon
père qui l'a tuée !
— Jésus, mon Dieu !
— Oui, maîtresse , et le lendemain une autre prit sa place. C'est que, parmi
les peaux rouges, la vie d'une femme ne compte pas plus que celle d'un chien:
elles ne naissent que pour travailler et mourir.
— Pauvres créatures ! elles seront plus heureuses quand les missionnaires
auront converti ces hommes idolâtres.
En ce moment des aboiements furieux se firent entendre au loin, dans la di-
rection des cases.
— C'est Nankin qui jappe ainsi, dit Palida en retournant à la fenêtre. Jésus!
on dirait qu'il flaire des peaux rouges!
— Il les connait donc?
— Le pauvre animal appartenait à un colon qui demeurait là-bas sous le
Morne-à-rislel et qui fut tué par les sauvages.
Il y eut un silence, Puis Mme d'Énambuc reprit d'un air rassuré : — Lagrille
est fermée, il y a une douzaine d'hommes au corps de garde , et la sentinelle
est à son poste, prête à lâcher son coup de mousqueton sur quiconque se pré-
sentera d'une façon suspecte. Nous pouvons dormir tranquilles...
— Maîtresse, il y a du monde dans le jardin, interrompit Palida ; entendez-
vous, là-bas, vers le pavillon.
Une idée subite, folle, se présenta à l'esprit de Minc; d'Énambuc; elle crut un
moment que Maubray n'était point parti, qu'il avait voulu attendre le jour ,
MARIE D'ÉNAMBUC. 591
caché près d'elle, el qu'avant de s'éloigner il espérait peut-être lui dire un der-
nier adieu.
— Baisse la jalousie, Palida , dit-elle brusquement; la nuit avance, tâchons
de dormir.
L'esclave se pencha pour saisir les cordons qui pendaient en dehors de la
fenêtre ; au même instant une légère raffale souffla du large et secoua les bran-
ches des caneficiers, dont les longues siliques s'entrechoquèrent avec un bruit
sec. Palida tourna de nouveau son visage au vent ; une lente aspiration sou-
leva sa poitrine; la bouche entr'ouvtrte , les narines dilatées , elle essaya de
reconnaître les subtiles émanations que l'air emportait mêlées à l'arôme des
fruits et des fJeurs. Au bout d'une minute, elle abaissa la jalousie par un brus-
que mouvement, et dit d'une voix altérée : — Sur mon salut, je ne m'étais pas
trompée ! Maîtresse, il y a des peaux rouges là-bas !
— Jésus, mon Dieu ! il faut donner l'alarme, répondit Mme d'Énambuc en
allant vers la fenêtre.
Palida se jeta devant elle.
— N'approchez pas de là , maîtresse ! n'approchez pas, s'écria-t-elle ; vous
serviriez de but à quelque flèche! Soyez sûre que les peaux rouges ont les yeux
tournés de ce côté, où l'on doit apercevoir une clarté du dehors.
— Ces gens sont entrés ici par trahison, par surprise. Ils vont nous atta-
quer, dit Mwc d'Énambuc avec terreur. Mon Dieu, ayez pitié de nous!
Elle se précipita hors de sa chambre et traversa en courant la longue gale-
rie qui séparait son appartement de celui du général; mais, avant d'entrer
chez son mari, elle s'arrêta.
— Et mon fils! Palida, dit-elle en se retournant : va chercher mon fils ,
amène-le près de moi !
Le général avait renvoyé les deux esclaves qui veillaient ordinairement
près de lui, mais il n'était pas seul. Loinvilliers, assis près de son lit , ache-
vait de lire des papiers qu'il avait apportés de Saint-Pierre. Une seule bougie
éclairait ce groupe immobile et projetait dans la chambre une faible lueur.
— Marie ! s'écria le général en la voyant mirer pâle et haletante ; c'est vous,
Marie! encore levée à celte heure ? Eh! que se passe-t-il donc?
— Nous sommes en danger, répondit-elle d'une voix à peine articulée ; une
Iroupe de Caraïbes entoure l'habitation... Palida les a reconnus... ils sont là...
sous ces fenêtres...
— Que dites-vous? interrompit le général en se relevant, voici les clefs de la
grille, et il est aussi impossible de franchir la haie que d'escalader le fort
Saint-Pierre.
En ce moment Palida entra suivie d'une négresse qui portait l'enfant en-
dormi dans ses bras.
— Tu crois que les peaux rouges rôdent par ici? dit le général; parle,
qu'as-tu \ ii ?
Elle répéta ce qu'elle venait de dire à sa maîtresse. — Tout le monde dort
dans l'habitation , ajouta-t-elle ; il n'y a personne ni dans la galerie, ni dans
les salles d'en bas ; les fenêtres sont bien fermées cl barricadées en dedans ,
ainsi que la grande porte.
')92 MARIE d'énambic.
— C'est bien , dit le général en laissant retomber sa tète pâle et fatiguée
sur l'oreiller. Personne n'est sorti, et il n'y a pas à craindre qu'une trahison
ait livré l'entrée du jardin aux peaux rouges... Tu as eu une vision, Palida.
— Plût à Dieu ! maître , s'écria-t-elle; mais ne vous rendormez pas ! Elle
s'interrompit subitement ; une lueur blafarde venait d'apparaître entre les
lames des jalousies.
— Maître, reprit-elle, il y a un orage du côté delà mer-, à la lueur des
éclairs vous allez voir ce qui se passe là dehors, et si je me suis trompée.
Loinvilliers était déjà à la fenêtre. Un éclair plus resplendissant illumina les
airs, et la foudre gronda dans l'éloignemént. Au même instant le comte laissa
retomber la jalousie qu'il avait relevée d'une main, et dit en montrant une
Mèche plantée dans la manche de son justaucorps : — C'est vrai ! en voici la
preuve; ils sont une centaine sous ces fenêtres.
En achevant ces mots, il arracha la flèche qui avait traversé son justaucorps
au-dessus du poignet, et ajouta froidement, après en avoir examiné la pointe:
— Elle est empoisonnée; la blessure aurait été mortelle.
Palida se rapprocha de la fenêtre. Cachée derrière la jalousie, elle regarda
encore dehors à la lueur incessante des éclairs. — Ils ont passé par-dessus la
haie, dit-elle avec stupéfaction, voyez!...
En effet, les sauvages avaient franchi ce rempart redoutable par un singu-
lier artifice. Il y avait en dehors du jardin un grand tamarinier dont les bran-
ches s'étendaient par-dessus la haie, et se joignaient à celles d'un caneficier
qui déployait au fond de l'allée son feuillage d'un vert foncé. Les Caraïbes
avaient passé un à un sur celle espèce de pont aérien, et pénétré sans bruit
dans le jardin. Il n'y avait plus à délibérer, il fallait se défendre. Ce n'était pas
la première fois que les sauvages attaquaient ainsi par surprise les habitations
isolées, et l'on savait de quelle vengeance ils étaient capables.
Le général s'était levé ; il vint vers sa femme , qui, assise à l'écart , tenait
son fils dans ses bras, et semblait plongée dans une morne stupeur.
— Marie, lui dit-il , vous allez vous retirer dans la galerie avec votre fils...
N'approchez pas des fenêtres... Gardez-vous d'essayer de voir ce qui se passera
dehors... Marie, promettez-moi de rester là, d'attendre avec courage et résigna-
lion que le danger soit passé.
— Ah ! monsieur, s'écria-t-elle; et vous?... Vous allez exposer votre vie!
— C'est mon devoir et mon métier.
— Mais mon devoirà moi est d'être près de vous, de ne pas vous quitter...
— Allez, Marie, interrompit le général avec une sorte d'aulorité et en lui
montrant la porte de la galerie , allez m'atlendre , et priez Dieu...
Elle prit la main qu'il lui tendait . la serra contre ses lèvres; puis, relevant
la léle, elle lui dit avec un accent plein de soumission, de courage et de fierté :
— Oui , monsieur, je vais vous obéir, et soyez assuré que je n'aurai point peur,
.le sais que vous sauverez votre femme et votre enfant... Si vous succombiez
en nous défendant, soyez tranquille... je ne tomberais pas vivante aux mains
de ces misérables.
Comme elle achevait ces mots , un horrible hourra retenti! au dehors , et un
choc violent ébranla la grande porte.
MARIE D'ENAMBUC. 595
— Au guichet ! Loinvilliers, au guichet ! cria le général.
En un moment tout le monde fut sur pied dans l'habitation. Le général en-
voya les femmes près de Mm«s d'Enambuc et fil ses dispositions pour le combat.
Il arma ses nègres et les rangea dans des espèces de casemales d'où l'on pou-
vait défendre à couvert le passage qui précédait le vestibule ; pnis il vint au
guichet avec Loinvilliers.
C'était comme un miracle da voir cet homme miné par la fièvre , affaibli
par de si longues souffrances, recouvrer tout à coup ses forces et son énergie
en face du danger. En donnant ses ordres , en se préparant à ce terrible com-
bat où il avait pour lui l'avantage de la position, celui des armes, mais où
le nombre pouvait l'emporter sur la discipline, l'expérience du chef et la
supériorité des moyens de défense , il avait l'accent aussi ferme, la voix aussi
liaule que jadis , quand il passait en revue ses milices sur la plage de Saint-
Pierre.
La galerie où venaient de se réfugier Mmc d'Enambuc et ses femmes était au
premier étage , et les fenêtres, qui s'ouvraient sur une parlie du jardin appe-
lée le labyrinthe, étaient à trente pieds du sol. Leur élévation semblait rendre
inutiles les énormes contrevents qui défendaient celles du rez-de-chaussée;
elles n'étaient fermées que par de légères jalousies et par des rideaux de gaze
dont le tissu transparent ondulait au souffle de la brise devant leurs immenses
châssis. Un silence absolu régnait dans celte vaste pièce, à peine éclairée par
le reflet de la lampe suspendue dans l'escalier, et où vingt femmes agenouil-
lées priaient dans les angoisses du désespoir et de la terreur. Une clameur ef-
froyable et incessante résonnait au dehors; c'était le cri de guerre des sauva-
ges. Leurs massues frappaient comme en mesure la lourde porte, et ces coups
retentissants avaient des échos dans toutes les parties de l'habitation; c'était
UIl bruit plus menaçant , plus terrible que celui de l'artillerie.
Mmc d'Enambuc tenait son fils dans ses bras et priait à voix basse; quiconque
l'eût vue si faible et si tremblante un moment auparavant aurait été frappé de
ce qu'elle montrait tout à coup de courage et de sang-froid. Celte jeune femme
qu'aucun danger n'avait jamais éprouvée, dont la douceur et la timidité al-
laient jusqu'à la faiblesse, était maintenant une femme forte; le péril de cette
situation venait de révéler tout ce qu'il y avait dans son âme d'énergie et de
tranquille courage.
— Ma fille, dit-elle en se tournant vers Palida , qui, pâle, immobile, et les
genoux en terre, disait ses prières d'une voix précipitée, ma fille, notre vie
est entre les mains de Dieu.... Ayons bon courage... La porte peut tenir encore
longtemps. Jésus , mon Dieu ! quels cris effroyables!... Ne dirait-on pas une
légion de démons autour de nous !... Mais il ne faut pas avoir peur de ces hur-
lements; lout ce bruit ne renversera pas les murailles.
En ce moment le docteur Janson entra tout blême et tout effaré. — Eh bien!
eh bien! s'écria-t-il , je viens d'Hic i veillé par une belle musique, et nous al-
lons avoir une belle nuit . à ce qu'il me parait !...
— Docteur, s'écria M"" d'Enambuc en se levant, nous allons avoir des bles-
sés ! Vous êtes ici heureusement!...
— Heureusement ! grommela le docteur en levant les veux et les mains au
594 MARIE d'énambuc.
ciel d'un air consterné. Enfin, ce ne sera pas la première fois que j'aurai fait
mon métier sur le champ de bataille.... A la vérité, c'était chrétien contre
chrétien, et je ne m'étais jamais trouvé en face de ces damnées peaux
rouges !...
Une décharge de mousqueterie coupa la parole au docteur Janson; il cou-
rut à l'escalier et tâcha de voir ce qui se passait en bas.
— Bon ! s'écria-t-il après avoir pris position au fond du vestibule, derrière
une porte dont le large panneau lui servait de bouclier ; bon ! nous avons tiré
à bout portant... La moitié de ceux qui ont été touchés ne se relèveront pas.
— Voyez-vous mon mari , docteur? s'écria Mm0 d'Énambuc penchée sur la
rampe ; dites-moi si vous le voyez !...
— Il est à couvert ainsi que tous nos gens derrière la porte; ils ont tiré par
le vasistas et les meurtrières...
Une nouvelle décharge retentit comme un coup de tonnerre et fit trembler
ta maison jusque dans ses fondements; des cris plus épouvantables s'élevèrent
au dehors , puis il se fit tout à coup un grand silence.
— Cette fois nous avons balayé la place, s'écria le docteur en avançant la
tète hors de sa cachette; loué soit Dieu ! l'alarme est donnée au corps de
garde... Nous devrions entendre des coups de mousquet en dehors de la grille,
à moins cependant que le poste n'ait été surpris et égorgé , ce qui est bien
possible...
— Et les nègres, monsieur ! les nègres ! interrompit Mme d'Enambuc frappée
d'une soudaine espérance; ils vont venir à notre secours !...
— Mais ils n'ont point d'armes ; on n'oserait pas armer les nègres d'atelier,
répondit le docteur. Sainte mère de Dieu ! pourvu qu'il ne vienne pas à l'es-
prit des cinq cents esclaves qui sont là-bas de tuer leurs commandeurs et de
venir se joindre à ces misérables!...
Une nouvelle clameur plus épouvantable couvrit la voix du docteur, et en
même temps la porte fut attaquée avec des coups furieux et précipités, sem-
hlables à ceux de ces machines de guerre qui, aussi bien que le canon, fai-
saient brèche aux murailles. Lésais doublés de fer craquèrent et se fendirent;
les panneaux disjoints résistèrent encore un moment, puis la porte tomba sous
l'effort puissant qui la brisait. Un cri de victoire retentit jusqu'au ciel, et,
presque au même instant, un second cri de surprise et de rage : la herse venait
de tomber derrière la porte et opposait aux assaillants ses larges barreaux de
fer. Les sauvages attaquèrent ce nouvel obstacle avec furie; ils lancèrent dans
le vestibule une grêle de flèches qui n'atteignit personne.
Le docteur avait promplement regagné le premier étage , et, arrêté sur le
plus haut palier, il regardait en bas avec une anxiété pleine d'épouvante : —
La herse tiendra plus longtemps que la porte !... s'écria-l-il; béni soit celui
qui la fit si forte et si solide!... Voyez la bonne grille'! elle ne bouge pas plus
qu'un roc sous les mains de ces misérables ! L'alarme est donnée ; on aura en-
tendu le bruit de notre mousqueterie : le tambour bat maintenant du côté de
la grande anse et jusqu'au fort Saint-Pierre; il va nous arriver du secours !
les milices vont mettre en pièces ces païens, ces cannibales!... nous serons
sauvés !...
MARIE d'énambuc. 595
— Que Dieu et sa sainte mère vous entendent ! dit Mmc d'Énambue, debout
à la porte de la galerie et tenant toujours son fils dans ses bras.
Il y eut dix minutes d'attente et d'angoisses inexprimables. Le bruit lointain
de la foudre se mêlait aux cris sauvages des peaux rouges, qui attaquaient la
herse avec des efforts désespérés; de pâles éclairs illuminaient soudainement
le ciel et faisaient apparaître au milieu des ténèbres cette multitude d'hommes
nus , hurlant, et hideux comme des damnés. Le feu des assiégés ne se ralentis-
sait pas ; mais il faisait moins de mal aux assaillants, parce que les coups por-
taient dans une direction oblique. Deux fois pourtant M. de Loinvilliers s'a-
vança et tira ses pistolets à bout portant sur ceux qui battaient la herse de
leurs lourdes massues. La lampe suspendue dans le vestibule ne projettait
qu'une demi-clarté dans le passage voûté qui allait devenir un champ de ba-
laille, et à travers les barreaux de la herse on distinguait à peine une masse
confuse et mouvante qui se heurtait contre cet obstacle avec une horrible furie.
Une foule de morts et de blessés gisaient au bas de perron , et des plaintes la-
mentables se mêlaient au cri de guerre des sauvages.
— Nous leur avons tué beaucoup de monde , dit le général à M. de Loin-
villiers, qui, debout à l'entrée du passage, rechargeait ses armes; n'im-
porte , il faut nous recommander à Dieu ; car, s'il ne nous vient point de se-
cours, c'en est fait de nous : la herse ne tiendra pas un quart d'heure de plus.
— Nous défendrons le passage, répondit froidement Loinvilliers.
Comme il disait ces mots, des cris perçants retentirent dans la galerie , et le
docteur parut sur l'escalier les mains levées au ciel.
— Les peaux rouges ! voilà les peaux rouges à l'escalade ! cria-l-il ; secours,
miséricorde !
Le tumulte était si grand au dehors, qu'on s'entendait à peine; pourtant le
général comprit ce geste et cet accent de terreur :
— Loinvilliers ! s'écria-t-il, entendez-vous là-haut?
Le comte s'élança et franchit l'escalier, ses pistolets à la main. Un silence
effrayant avait succédé à ces cris de détresse ; le docteur Janson , adossé contre
la rampe , mondait silencieusement de la main l'entrée de la galerie. Loinvil-
liers regarda autour de lui avec une sorte de frisson, et d'abord il devina
plutôt qu'il ne vit ce qui se passait dans cette demi-obscurité, où lout était
immobile et muet. C'était une étrange et horrible scène : les esclaves avaient
fui à l'autre extrémité de la galerie et se pressaient dans l'angle le plus sombre
comme un troupeau surpris par quelque bête fauve; Mme d'Enambue, seule
et debout contre la muraille , couvrait son fils de tout son corps et murmurai!
des prières inarticulées. A deux pas d'elle, devant une des fenêtres dont la
jalousie vacillait encore, un Caraïbe brandissait son redoutable couteau de
guerre et jetait autour de lui un regard inquiet et farouche; aucun vêtement
ne couvrait su peau rougeàtre , ses cheveux étaient longs et mêlés comme une
crinière ; un ornement en forme de croissant reluisait sur sa large poitrine H
annonçait sa dignité de chef. Presque au même instant, un autre sauvage
parut à la fenêtre et sauta dans la galerie; tous deux aperçurent alors
Mmo d'Lnainbuc, et, s'élançanl vers elle , ils la saisirent par .sa longue cheve-
lure; mais Loinvilliers était là.
,f>96 MARIE D'ÉNAMBUG.
— Marie ! cria-t-il en parant le coup qui allait la frapper et qu'il reçut dans
le bras, Marie, me voici!... Le pistolet qu'il tenait de la main droite lui
échappa ; mais il fit feu de l'autre a bout portant et l'un des sauvages tomba.
Alors commença un combat corps à corps où chaque coup portait et qui ne
dura pas deux minutes. Loinvilliers n'avait plus que son poignard, et tout
son sang s'écoulait par une horrible blessure ; mais il voyait Mme d'Énambuc
étendue devant lui comme privée de vie , et il combattait avec le courage
aveugle d'un homme au désespoir. Il atteignit son ennemi et le renversa blessé
à mort; puis , faisant un dernier effort* il releva les deux cadavres et les jeta
par la fenêtre, sur la tête des sauvages qui escaladaient la muraille.
Cependant le docteur était accouru près de Mme d'Énambuc, et il retrouvait,
pour la secourir, la présence d'esprit, le sang-froid admirable de sa profes-
sion. Vingt sauvages auraient maintenant envahi la galerie , il aurait vu leurs
redoutables massues levées sur lui , leurs flèches empoisonnées voler autour
de sa tête , qu'il n'aurait pas changé de place. Penché sur Marie , l'œil fixe et
attentif, le visage immobile, il écoulait le souffle irrégulier qui soulevait la
poitrine découverte et ensanglantée de la jeune femme.
— Elle est morte ! s'écria le comte en se jetant à genoux près de Marie,
elle est morte !
— Non, grâce au ciel! dit le docteur, je ne lui trouve d'autre blessure
qu'une égralignure à l'épaule : c'est le saisissement qui lui a fait perdre con-
naissance; mais la voilà qui soupire et revient...
— Jésus , mon Dieu ! soyez béni ! j'ai donc paré le coup ! murmura Loinvil-
liers d'une voix affaiblie; c'est moi qui vais mourir... Une belle fin... j'ai
donné ma vie pour elle... Dites-le-lui quelque jour, mousieur...
En achevant ces mois , il tomba sur le parquet , roide et comme mort.
Tandis que ceci se passait dans la galerie, la herse avait été brisée, et les
peaux rouges tentaient de franchir le passage; mais on tirait sur eux par les
meurtrières. Ils tombaient dès qu'ils étaient entrés, et pas un ne se relevait.
On les aurait tous tués ainsi jusqu'au dernier, si l'on avait pu continuer le
feu ; mais les munitions allaient manquer, il n'y avait plus ni poudre ni balles.
Cependant le tambour battait dans les mornes, et une troupe d'habitants
venait du côté de Saint-Pierre. Quand ils furent sur la hauteur qui domine la
plage, ils firent une décharge dont le bruit, répété par les échos des mornes ,
fut entendu même de ceux qui étaient dans les casemates. Les Caraïbes ,
épouvantés , cherchèrent alors à s'enfuir, mais la haie et les énormes barreaux
de la grille leur opposaient de tous côtés d'insurmontables obstacles. Ils essayè-
rent de regagner la rase campagne par l'espèce de pont aérien sur lequel ils
rivaient passé pour descendre dans le jardin : quelques-uns à peine parvinrent
à s'échapper ainsi. Quand les milices arrivèrent, elles massacrèrent le reste de
ces malheureux sous les murs de l'habitation.
Une heure plus tard le jour se levait enfin, et l'on commençait à se recon-
naître au milieu de ces horribles débris. Les miliciens bivouaquaient dans le
jardin, et les esclaves du grand atelier, leur commandeur en tête, creusaient
des fossés le long de la plage et enterraient les morts. Une scène encore plus
lugubre se passai! dans l'intérieur de l'habitation : le général était étendu sur
MARIE DJÉNAMBUC. o'j7
son lit ; les forces et l'animation qu'il avait retrouvées au moment du danger
s'éteignaient rapidement en lui ; il avait consumé dans celle nuit d'angoisses
les restes de sa vie ; pâle , immobile , affaissé sur lui-même , il dormait d'un
sommeil qui ressemblait à la mort. Marie était assise près de lui, et de temps
en temps elle portait machinalement la main à sa poitrine légèrement blessée.
Son regard fixe, sans larmes, presque sans expression, décelait celte morne
fatigue qui succède aux émotions violentes et douloureuses. Le docteur Janson,
debout au chevelet du malade, observait d'un regard sombre et attenlif les
progrès de cette agonie que son art ne pouvait même prolonger. Les gens de
la maison se tenaient à distance, silencieux et consternés.
Tout à coup le général se souleva par an brusque mouvement.
— Marie ! ci ia-t-il d'une voix brève et haletante.
— Me voici ! répondit la jeune femme en se dressant épouvantée; me voici !
Le général tourna vers elle son regard terne et vitreux en répétant : — Marie !
ma chère Marie , venez là , que je vous voie ! et mon fils ?
Palida lui présenta l'enfant dont il loucha la tête blonde comme pour le
bénir, puis il reprit : Où est Loinvilliers?
— Il est là , dans la galerie , répondit le docteur.
— Vous répondez de sa vie ? dit le malade avec effort.
— J'en réponds sur la mienne.
— Qu'il vienne alors , qu'il vienne sur-le-champ, murmura le général eu
retombant affaissé. #
Un moment après Loinvilliers s'avança soutenu par deux esclaves; il était
d'une pâleur livide , mais son regard animé, vivant, annonçait que la mort
s'était déjà retirée de lui. Le général lui fit signe d'avancer sa main, et, la
serrant dans la sienne, il dit d'une voix entrecoupée, mais distincte: — Je
n'ai plus le temps de vous parler, Loinvilliers... Le père Du Tertre va venir :
il faut donner à Dieu seul ces derniers moments...
Marie cacha son visage sur l'oreiller avec un cri sourd; puis, se tournant
vers le médecin, elle lui dit : — Cela n'est pas possible! on ne meurt pas
ainsi! Il a encore plusieurs jours dévie! vous m'en avez répondu hier, docteur !
Le médecin se retira un peu en arrière du malade et baissa tristement la
tète. Mmc d Énambuc se rassit; elle ne croyait pas que son mari fût près de
mourir, et elle se mit à prier Dieu pour lui.
— Loinvilliers, reprit le général d'une voix haletante et si basse, que le
comte, penché sur lui, put à peine l'entendre; Loinvilliers , vous savez ce que
je vous ai dit hier soir... Je me lie à voire loyauté , à voire courage... Je vous
laisse à ma place... Vous gouvernerez pendant la minorité de mon fils, con-
jointement avec sa mère... Vous lui conserverez mon héritage...
Il se tut, et, faisant un dernier effort , il tourna les yeux vers Marie en
ajoutant : — Et quelque jour, Loinvilliers, vous épouserez ma veuve...
Le visage du comte devint encore plus pâle; il se pencha sur le lit avec une
faible exclamation. Le général était retombé la tête renversée en arrière; sa
main n'avait pas laissé aller celle du comte; ses souffrances semblaient s'apai-
ser : un souille plus lenl soulevait sa poitrine; ses traits avaient repris leur
sérénité ; on eût diL qu'il dormait.
598 MARIE d'énambuc.
Marie n'avait rien entendu ; la fatigue émoussait toutes ses facultés ; elle ne
voyait plus que confusément ce qui se passait autour d'elle ; ses inquiétudes
affreuses , sa douleur même , s'éteignaient dans cet anéantissement complet du
corps et de l'âme. Loinvilliers , debout en face d'elle , de l'autre côté du lit , la
regardait d'un œil fixe , éperdu , et serrait dans ses deux mains la main du
mourant avec une effroyable expression de joie.
Au bout de quelques minutes, le docteur, qui s'était retiré un peu à l'écart
pour laisser toute liberté à ce dernier entretien, se rapprocba d'un air inquiet
et écarta le rideau; dès qu'il eut jeté les yeux sur le général , il s'écria en
prenant vivement le bras de Loinvilliers: — Monsieur, il faut emmener
Mme d'Énambuc ! Relevez-Yous ! retirez -vous ! ne voyez-vous pas que tout
est fini?
Mme Ch. Reybadd.
(La fin au prochain numéro)
LES
RAYONS ET LES OMBRES,
PAR M.VICTOR HUGO.
C'est un véritable bienfait pour toutes les natures sensibles aux jouissances
de la pensée, que l'apparition d'un nouveau recueil de poésies , qui offre, par
le mérite éminent de son auteur, une promesse et presque une certitude d'é-
motions pures, profondes, désintéressées. Au milieu du prosaïsme dont les flots
débordent de toutes parts et gagnent toutes les hauteurs, un souffle vraiment
lyrique qui, comme une brise inattendue, vient faire vibrer la lyre mystérieuse
que chacun de nous porte en son sein , ne peut qu'être salué avec reconnais-
sance et sympathie.
Ce sentiment de joyeuse gratitude , que tout lecteur de bonne foi ressent à
l'annonce et à la première vue d'un nouvel ouvrage de M. Victor Hugo, la cri-
tique doitl'éproiiver beaucoup plus vif et plus profond encore, elle qui n'exislf
que par la grâce et par le fait de l'art, elle qui n'est rien et ne peut être
qu'un reflet intelligent des créations du génie, elle dont le clavier ne frémit et
De parle que sous la main du grand peintre, du grand musicien, du grand
poCte; elle qui dormirait et se tairait éternellement , si elle n'était éveillée de
temps a autre par la voix souveraine de l'artiste. Toutefois après le ravisse-
ment causé par l'aspect d'une œuvre d'art, arrivent nécessairement les ré-
flexions, les comparaisons , le jugement. L'esprit humain est ainsi fait. A-t-on
été vivement ému? on repasse, à part soi, ses impressions, on les rapproche
de celles qu'on a précédemment ressenties, on les compare et l'on juge ; la cri-
tique n'est que la rédaction officielle de ces réflexions intimes, de cesjugemenls
fugitifs el inexprimés. Les soldats de l'armée d'Egypte, qui battirent des mains
à la vue des ruines de Thèbes, placés plus tard au pied du Colysée ou sous las
660 LES HAYONS ET LES OMBRES-
arcades de l'Alhambra, furent, sans aucun doute saisis d'un enthousiasme â peu
près égal au premier; puis, ils durent comparer leurs impressions anciennes
aux nouvelles, et, sciemment ou non, prononcer entre leurs divers souvenirs.
La critique, cpii est l'expression généralisée de ces impressions partielles , a,
comme on voit sa racine dans la conscience humaine , tout aussi bien que le
génie plastique, poétique et musical. De même que l'artiste exprime avec éclat
ce que le vulgaire a vu , entendu ou senti obscurément ; de même le critique
apprécie avec netteté ce que la foule admire, compare et juge confusément.
Le génie et la critique ont l'un et l'autre atteint leur but, bien inégal, sans
doute, quand ils sont avoués et tenus pour vrais par celles de nos facultésdont
ils se sont constitués les interprètes. D'ailleurs, je le répèle avec conviction, la
base de la critique est l'admiration; c'est là son point de départ, sa raison
d'existence. Toute œuvre qui ne mérite pas de faire naître ce sentiment à un
degré quelconque est indigne d'occuper la pensée, le souvenir, le jugement
d'aucune créature sérieuse. Ou il n'y a pas tout d'abord de grandes beautés à
reconnaître, il n'y a rien à faire pour la critique, qu'on peut à bon droit défi-
nir, la mesure dans l'admiration.
Si celte définition est juste, comme je le crois, on ne s'étonnera pas que nul
poète de ce siècle n'ait autant exercé et passionné la critique que l'auteur des
Feuilles d'automne et ù'Hernani. Il n'est pas une seule de ses nombreuses et
fortes productions qui ne fournisse amplement matière à l'admiration des
moins enthousiastes , et qui n'offre , en même temps , l'occasion de quelques
réserves aux moins sévères. Dans le nouveau volume, la proportion des beau-
lés sur les défauts nous paraît s'être accrue. Les Rayons et les Ombres nous
semblent non-seulement un nouveau pas, mais, à quelques égards, un pas plus
ferme et plus décisif, dans la carrière où M. Hugo est incontestablement supé-
rieur, dans le genre lyrique.
En effet, quoique l'auteur de Marîon deLorme et de Notre-Dame-de Paris
ait poussé le développement successif de ses heureuses facultés dans les trois
grandes directions qui sillonnent le domaine de la poésie; quoiqu'il ail obtenu
d'incontestables succès dans les trois genres, lyrique, épique et dramatique;
toutefois , dans ses romans comme dans ses drames, l'inspiration lyrique do-
mine toute autre inspiration. En revanche, personne n'associe mieux que
M. Hugo le récit à l'ode; personne ne jette plus habilement l'intérêt et le drame
au milieu du chant. Il est impossible de s'emparer du cœur ou de l'imagina-
tion avec un plus petit nombre de mots. De même que quelques notes péné-
trantes suffisent au musicien, quelques vers suffisent à M. Hugo pour nous
émouvoir jusqu'aux larmes ; (elle pièce nous remue, avec cinq ou six strophes,
aussi profondément (pie le pourrait faire un drame en plusieurs actes. Ou se
rappelle les lugubres fantômes des Orientales :
Hélas! que j'en ai vu mourir de jeunes filles I
Dans les Hayons et les Ombres, la pauvre mère, que son lait a rendue folle ,
cl qui va retrouver si vite son nourrisson au cimetière , est un pendant à ce
drame, pendant plus réel, plus saisissant, plus inexorablement tragique. La
LES RA.YONS ET LES OMBRES. (JOi
pensée de résignation évangélique que l'auteur a déposée dans îe titre de cette
pièce, Fiat voluntas (1), adoucit par un reflet de douce piété ce que la fata-
lité de la catastrophe aurait eu de trop pénible et de trop poignant.
Si l'on nous demande à quel ordre de sentiments et d'idées se rattache ce
nouveau recueil , nous dirons qu'il appartient à la même source d'inspiration
qui a dicté ses trois aînés, inspiration sérieuse, intime, contenue, que l'auteur
appelle lui-même la seconde période de sa pensée, et qui commence aux
Feuilles d'automne. Mais c'est surtout avec les Voix intérieures, qui l'ont
précédé immédiatement , que ce nouveau volume offre des signes de fraternité
plus marqués. Les Rayons et les Ombres sont la suite et le complément des
Voix intérieures. Beaucoup de pièces commencées dans le premier recueil
semblent, en quelque sorte, reprises et complétées dans le second. Ces conson-
nances de sentiments qui n'ont, d'ailleurs , rien de monotone , tant les cadres
et les formes poétiques sont habilement et artistement variés, donnent à ce
grand ensemble lyrique une sorte d'harmonie sentimentale d'un effet profond
et d'un grand charme. Je dis harmonie sentimentale, car je ne trouve pas dans
les idées, comme je le montrerai bientôt, le même harmonieux accord qui me
plaît dans les sentiments.
Des critiques d'une raison sévère, qui d'ailleurs ont rendu pleinement justice
aux grandes qualités de style que M. Victor Hugo possède, et notamment à
l'industrieuse souplesse de ses évolutions lyriques, me paraissent avoir été
moins justes appréciateurs de ses qualités intimes. Je ne puis convenir que
M. Hugo n'applique l'admirable instrument dont il dispose à l'expression d'au-
cun sentiment humain et vrai , et que, poète purement extérieur et obstinément
superficiel, il soit dépourvu de toute sincérité sentimentale; je ne puis ad-
mettre que, depuis le cinquième livre des Odes et Ballades, ce charmant et
frais poème , cette aube qui a eu son midi et son couchant , l'auteur n'ait plu*,
rien retrouvé de profondément senti, plus rien de vrai, plus rien de sincère.
La lyre de M. Hugo me semble, au contraire, pourvue d'un assez grand nombre
de cordes , toutes très-franches et très-distinctes. L'échelle des émotions que
parcourt le poète est aussi variée , aussi étendue , aussi riche que celle d'au-
cun autre lyrique moderne, y compris Schiller, Goethe et Byron. Comme ceci
demande une démonstration, nous allons, si l'on nous le permet, étudier un
peu à loisir celte lyre si artistement construite, et, comme un luthier amou-
reux de son art, démonter l'instrument, objet du litige, pour bien constater
la nature et l'état des parties qui le composent.
Je vois d'abord une corde grave et mélodieuse , que nous avons entendue
dans les premières odes de l'auteur, et qui est encore aussi vibrante et aussi
sonore qu'aux premiers jours, celle des souvenirs d'enfance. A côté, je trouve
celle de l'amitié fraternelle, de l'amour filial . j'ai presque dit du culte mater-
nel. Vient ensuite la corde des affections de famille et de la paternité, corde
(1) Pourquoi ne pas dire : Fiat volunlas tua? Nous ne savons pas ce qui n engagé
l'auteur à rendre cette phrase presque inintelligible en la ronquant. — Fiat lux fait
un sens admirable Fiat voluntat n'en fait aucun j il faut que la mémoire complète
l'idée.
l'OHE II. il
002 LES KAYOJNS ET LES OMBRES.
souvent touchée , sur laquelle le poêle a exécuté si admirablement, dans les
Voix intérieures, \e charmant concerto des Oiseaux envolés, et, dans le pré-
sent recueil , la pièce intitulées : Mères, l'enfant qui joue, et plusieurs au-
tres. La quatrième est celle de la pitié aumônière. à laquelle on doit , dans les
Voix intérieures, la grande et belle pièce Dieu est toujours là, et, dans les
Rayons et les Ombres, le tableau si naturel, si saisissant , si triste, des quatre
pauvres petits qui pleurent, chantent et mendient. Puis viennent celle de l'a-
mour, quelquefois trop sensuel , quelquefois trop mystique, presque toujours
trop personnel, vrai cependant et senti, surtout quand il se retourne vers le
passé , comme dans la Tristesse d'Olympio; celle de l'orgueil poétique,
grosse corde qui résonne ici pourtant avec un peu plus de modération que
dans les Voix intérieures, mais qui aurait encore besoin d'une sourdine ;
celle de l'attrait pour les ruines, sentiment complexe, dans lequel se mêlent le
respect de la vieille monarchie capétienne et les souvenirs de l'empire ; enfin,
et par-dessus tout, l'amour de la couleur, du son , de l'étendue, en d'autres
termes, l'adoration du monde matériel, ce que nos voisins appellent le natu-
ralisme.
Tous ces sentiments sont dans M. Hugo parfaitement vrais et sincères. Ils se
concilient entre eux et se pénètrent même en plusieurs points, malgré ce qu'ils
ont ou paraissent avoir d'opposé. Ainsi , le fanatisme vendéen et l'exaltation
napoléonienne trouvent leur point de jonction dans les souvenirs d'enfance et
les traditions domestiques. Il ne faut pas , d'ailleurs , demander aux poètes
l'unité absolue de sentiments; on n'aurait ainsi que sécheresse et monotonie.
Les émotions les plus diverses peuvent sans dissonance s'allier, s'équilibrer,
concerter même. Le cœur admet, comme on sait, les contradictions. Il y a
dans cet organe une puissance merveilleuse d'affinité qui des éléments les plus
divers sait tirer une résultante pleine d'harmonie. Or ce qui est vrai du cœur
est nécessairement vrai de l'art, et surtout de l'art lyrique , qui n'est que le
miroir et l'écho de l'âme humaine.
Mais il n'en est pas des idées comme des sentiments. La raison est bien plus
absolue, bien plus inflexible que le cœur. L'esprit n'admet pas les contraires.
Les idées ne se fondent pas dans le creuset de l'intelligence, comme les senti-
ments dans le foyer de l'âme. Ici l'unité ne se fait pas toute seule 5 c'est au tra-
vail humain de la produire. La critique qui a reproché à M. Hugo d'étendre
l'opulente draperie de son langage sur des sentiments qui ne sont pas vrais , et
sur des idées qu'une patiente méditation n'a pas eu le temps de rendre siennes,
me semble, au moins sur ce dernier chef, avoir raison contre le poète. Ce n'est
pas que M. Hugo ne louche à beaucoup d'idées ; au contraire : il prend, no-
tamment dans ce dernier volume, des opinions et des systèmes de toutes mains.
Platonisme, mysticisme, panthéisme, catholicisme; toutes ces doctrines lui
servent de thèses et se trouvent jetées pêle-mêle, non-seulement dans le cou-
rant du volume , mais souvent dans le même morceau , et quelquefois dans la
même strophe. Voyez la pièce XXVI, Mille chemins, un seul but, où un
matérialisme presque païen revêl ça et là une enveloppe chrétienne et même
mystique; voyez la pièce XXVIII, adressée à une jeune femme, pièce
dont la pensée est entièrement panthéiste, et qui se termine par un trait
LES RAYONS ET LES 03IBHES. b03
de mysticité ultra-calholique. Tantôt M. Hugo admet la matière éternelle et
infinie :
Nature d'où tout sort, nature où tout retombe.
Un vague demi-jour teint le dôme éternel.
Tantôt il reconnaît la création et proclame la souveraineté de Dieu sur son
œuvre :
Dieu fait l'odeur des roses
Comme il fait un abîme
Le monde est à Dieu , je le sens ;
La terre prie et le ciel aime ,
Quelqu'un parle et quelqu'un entend .
Dans un premier vers , il écrit :
L'astre et la fleur commentent l'Evangile,
ce qui est la paraphrase du psalmiste : Cœli warrant gloriam Dei ; puis,
devenu panthéiste dans le vers suivant , il glisse cette pensée aussi éloignée que
possible de l'esprit biblique :
Dieu met, comme en nous, un souffle dans l'argile.
Je ne connais, je dois le dire, rien de plus pénible, de plus blessant, de plus
déchirant pour le cerveau, que ce conflit aigu de toutes les idées , ce cliquetis
de toutes les croyances, cette confusion stridente de tous les systèmes.
C'est, je lésais , une prétention déjà ancienne dans M. Hugo , et qui remonte
aux Orientales , que de donner asile et rendez-vous dans le vaste giron et la
compréhensive enceinte de sa poésie a toutes les idées , à toutes les croyances .
à toutes les erreurs, à toutes les théories qui vivent ou ont vécu dans les so-
ciétés humaines. Cette prétention à l'ampleur, au complet, à l'ouverture indé-
finie, a été magnifiquement exprimée par M. Hugo dans la fameuse comparaison
de la poésie avec une une vieille ville espagnole , où l'on trouve tout : « Fraî-
che promenade d'orangers; larges places ouvertes au grand soleil pour les
fêtes ; rues étroites , tortueuses , où se lient les unis aux autres mille maisons
de toute forme, île tout âge; palais, couvents , casernes... marchés pleins de
peuple et de bruit... - Au centre, la grande cathédrale gothique . avec ses
hautes flèches tailladées en scies, sa large tour du bourdon , ses cinq portails
brodéfl de bas-reliefs... — Et à l'autre bout de la ville, cachée dans les syco-
mores, la mosquée orientale, aux dômes de cuivre et d'élain , avec son jour
d'en haut, ses grêles arcades, ses versets du Coran sur chaque porte, ei la
mosaïque (ir son pavé <■( la mosaïque de Bea murailles .
604 LES HAYONS ET LES OMBRES.
Le premier tort de cette théorie, où un si vif amour de l'image éclate à côté
de tant d'indifférence pour l'idée, est d'avoir été placée à la tète d'un recueil
lyrique. Dans une épopée, dans un drame, dans un roman, on conçoit que
toutes les croyances, tous les systèmes puissent trouver naturellement des or-
ganes et se mouvoir sans confusion. Il est possible que le spectacle complexe
et la confusion pittoresque d'une grande cité du moyen âge soient un symbole
applicable à une large épopée. Il faut pardonner au peintre de ne se priver
d'aucun des ses moyens d'effet. Mais la composition lyrique a d'autres lois.
Une œuvre où ne figure qu'un seul acteur, le poète, et d'où ne peuvent sortir
qu'une seule vois et une seule pensée , la voix et la pensée du poêle, ne saurait
admettre des convictions contradictoires, des professions de foi opposées,
l'Évangile et le Coran, le panthéisme et le spiritualisme, la foi et le doute.
Passe encore si ces contradictions se produisaient, comme dans les Chants du
crépuscule , sous la forme d'un scepticisme individuel mêlé d'espoir, image
du scepticisme général de notre époque. Il y a une sorte d'unité dans le scep-
ticisme; c'est la négation de tous les systèmes; ce n'est pas, comme dans les
Rayons et les Ombres, la glorification simultanée de toutes les croyances, le
tout est bien de Candide appliqué à toutes les doctrines possibles, à tous les
systèmes.
Dans la préface du présent recueil, M. Hugo a formulé de nouveau sa théorie
favorite d'encyclopédisme et d'universalité poétique, mais dans des termes plus
mesurés, et, je le reconnais, plus admissibles, même au point de vue lyrique.
« L'auteur, dit-il, pense que tout véritable poêle, indépendamment des pen-
sées qui lui viennent de son organisation propre et des pensées qui lui viennent
de la vérité éternelle, doit contenir la somme des idées de son temps. « Oui,
sans doute, mais à une condition expresse, c'est que le poète séparera soi-
gneusement les pensées qui viennent de son organisation et surtout de la vérité
éternelle, de celles qui ne sont que le retentissement des erreurs du passé ou
des agitations contemporaines. M. Hugo a l'intime conviction d'avoir rempli
cette condition , et au delà. « L'auteur, dit-il , à chaque ouvrage nouveau qu'il
met au jour, soulève un coin du voile qui cache sa pensée, et déjà peut-être
les esprits attentifs aperçoivent-ils quelque unité dans cette collection d'oeuvres
au premier aspect isolées et divergentes. » Si nous comprenons bien ces pa-
roles, l'auteur se félicite d'apporter une solution ou du moins quelque com-
mencement de solution aux grands problèmes qui agitent la société. On pense
bien , d'après ce que nous venons de dire, qu'au milieu des lambeaux de doc-
trines qui colorent alternativement et indifféremment les vers du poète, nous
avons en vain cherché cette pensée qu'il croit avoir produite. Nous avions ima-
giné que peut-être l'auteur avait gardé ce mot tant promis et enfin découvert
pour la dernière pièce de son recueil , intitulée Sagesse. Ce petit poème est en
effet particulièrement dogmatique; l'auteur fait parler les trois grandes voix
qu'il reconnaît toutes trois pour ses guides ; la première est le christianisme
orthodoxe et rigide, la seconde le déisme philosophique et tolérant, la
troisième le pur panthéisme ; nous espérions qu'à ce moment suprême le
poète allait déchirer le voile et nous apprendre enfin comment de ces trois
voix lient sortir une idée commune et jaillir une vérité nouvelle. Malheu-
LES RAYONS ET LES OMBRES. 605
reusement M. Hugo s'est contenté de tracer les vers suivants pour toute con-
clusion :
Et de ce triple aspect des choses d'ici-bas,
De ce triple conseil, que l'homme n'entend pas,
Pour mon cœur où Dieu vit , où la haine s'émousse ,
Sort une bienveillance universelle et douce
Oui dore , comme une ombre , et d'avance attendrit
Le vers qu'à moitié fait j'emporte en mon esprit ,
Pour l'achever aux champs avec l'odeur des plaines
Et l'ombre du nuage et le bruit des fontaines.
Voilà de quelle façon M. Hugo soulève, suivant sa promesse, le voile qui en-
veloppait sa pensée. En vérité, il nous permettra de lui dire, comme le vieux
monarque avec lequel il causait aux Tuileries le 9 août 1829 : O poète !
La préface de ce nouveau volume, puisque nous l'avons citée, est, sans
comparaison, la partie la plus faible et la plus défectueuse du livre. Obscurité,
lieux communs, prétentions creuses , tels sont les défaut accumulés dans ces
douze pages , et que rien , absolument rien , ne compense. Ce qu'on y aperçoit
de moins obscur, c'est , comme dans la première pièce, intitulée Fonction du
poète, la revendication pour la poésie de toute initiative philosophique et reli-
gieuse. Citons quelques vers de cette pièce, beaucoup plus clairs, d'ailleurs,
que la prose qui les précède :
Le poète eu des jours impies
Vient préparer des jours meilleurs.
Il est l'homme des utopies,
Les pieds ici, les yeux ailleurs.
C'est lui qui , sur toutes les tètes,
En tout temps pareil aux prophètes .
Dans sa main , où tout peut tenir,
Doit, qu'on l'insulte ou qu'on le loue,
Comme une torche qu'il secoue,
Faire flamboyer l'avenir.
11 rayonne ! il jette sa flamme
Sur l'éternelle vérité !
11 la fait resplendir pour l'àme
D'une merveilleuse clart' '
Il inonde de sa lumière
Ville et déserts , Louvre et chaumière .
Et les plaines et les hauteurs ;
A tous d'en haut il la dévoile ;
Car la poésie est l'étoile
Oui mène à Dieu rois et pasteurs !
M. Hugo franche ici, comme on voit, une immense question, La poésie
G06 LES RAYONS ET LES OMBRES.
possède-l-elle , en effet , cette initiative intellectuelle qu'il lui attribue? En
d'aulres termes, l'imagination est-elle , contrairement à l'opinion du père
Mallebranche , le meilleur instrument possible pour parvenir à la vérité?
Comme il y a dans l'affirmative que soutient M. Hugo quelque chose de vrai et
aussi quelque chose d'exagéré et de faux, nous nous y arrêterons un moment.
Oui, il est bien vrai, et nous l'avons dit nous-même ailleurs, l'imagination est
l'avaut-courrière de la raison; elle la devance en éclaireur ; c'est la colonne
demi-obscure et demi-lumineuse qui guide la caravane humaine dans les
déserts de l'intelligence. Doué d'une sorte d'instinct divinatoire trop peu étu-
dié jusqu'ici, le génie poétique est plus propre qu'aucune autre de nos facultés
à saisir, entre les divers objets de la création, certains rapports trop déliés
pour être perçus par un autre sens. La poésie , qu'on peut appeler la demi-
science , et mieux peut-être la prescience, fait jaillir à travers le rayonnement
de ses symboles et l'éclair de ses métaphores , une foule de vérités anticipées
dont la science trouvera plus tard la démonstration.
Mais de ce que la poésie et l'imagination ont été données à l'homme comme
un délectable instrument d'investigation et de découverte, de ce que nos
grands poêles dramatiques et nos ingénieux romanciers ont, par les fouilles
incessantes de leur psychologie sentimentale, rendu vulgaires et presque
scientifiques les plus secrets mouvements de certaines passions 5 de ce que
toute expression vraiment poétique est la révélation d'un nouveau rapport dé-
couvert entre le monde physique et le monde moral, s'ensuit-il que l'initiative
sociale et religieuse appartienne de nos jours aux poètes, et qu'ils doivent
aborder de front les problèmes métaphysiques et sociaux? Non , assurément.
Dans les éludes philosophiques et religieuses proprement dites, les poêles, en
tant que poêles, resteront toujours bien loin des publicistes,des économistes ,
des philosophes. Quand MM. de Lamartine et Victor Hugo abordent, après
Saint-Simon et Fourier, après Jean Reynaud et Pierre Leroux, les questions
de rénovation religieuse et d'organisation sociale , ils nous rappellent triste-
ment l'abbé Delille traduisant dans les trois Règnes de la Nature , les physi-
ciens et les naturalistes de son temps; mais du moins l'abbé Delille ne préten-
dait-il à aucune initiative scientifique.
Non, ce n'est pas par des efforts directs, par d'ambitieuses et vagues théories
générales, ni même par des poèmes cosmogoniques, fussent-ils aussi remar-
quables que la Chute d'un Ange, que les poêles peuvent mériter d'être
comptés parmi les initiateurs du genre humain. Homère , Virgile, Danle ,
Shakespeare , Racine , Goethe , n'ont point créé de systèmes ni lutté avec
Pylhagore, Platon, Bacon, Descaries, Kant. Ces guides enchanteurs de l'hu-
manité ont suivi des voies plus appropriées à la muse. Us ne sont si admi-
rables que parce qu'à la hauteur de tout ce qu'on savait, ils ont jeté négligem-
ment une foule d'aperçus familiers , délicats , inattendus , sur le monde et sur
l'homme; parce qu'ils ont marié la musique et la pensée, et exprimé simple-
ment lout ce qu'ils sentaient , dans un style où le cœur , l'esprit et l'oreille dé-
couvriront éternellement de nouveaux charmes.
C'est dans ce sens restreint que la poésie et l'imagination exercent une
véritable initiative sur la pensée humaine, et M. Victor Hugo , en tant qu'émi-
LES HAYONS ET LES OMBRES. 007
nent écrivain et maître passé en fait d'images et de métaphores, a fait à lui
seul rayonner plus de ces vérités phosphorescentes que presque tous nos poêles
actuels réunis. Mais qu'il ne compromette pas les avantages qu'il possède , en
faussant le hut et la destination de l'instrument poélico-magnétique qu'il manie
avec tant de dextérité. Plongeur hahile , qu'il continue de pêcher des perles
sans s'éloigner du rivage et ne se mette pas à la remorque de ce lourd navire
qui part, chargé de l'attirail de la science, à la recherche des vérités sociales.
Il peut chanter le départ , et plus sûrement le retour, mais rien de plus, s'il
est sage. 11 n'est pas plus donné au poète de découvrir par la rêverie une vérité
sociale, qu'il ne lui est possible de signaler par inspiration, et sans télescope,
une nouvelle planète. La science est pour le poète ce que l'air est pour l'oiseau ;
elle n'est pas son hut , mais son point d'appui ; elle aide à son vol et soutient
ses ailes. Que M. Victor Hugo nous en croie ; il y a plus d'invention , plus de
création, plus d'originalité réelle dans quelques pages, comme celles que nous
allons citer, écrites sous la dictée du cœur et de l'imagination, que dans les
vagues lieux communs d'avenir dont le poète a cru devoir trop souvent, dans
ce dernier ouvrage, couvrir le vide de sa pensée. Pour mon compte, ce que je
trouve de plus véritablement élevé dans la dernière pièce du recueil, adressée
,i Mlle Louise B. et intitulée Sagesse, c'est justement ce morceau presque en-
fantin, si bien rattaché d'ailleurs aux soucis de l'âge mûr; épisode folâtre et
charmant, jeté là on ne sait pourquoi, sans visée profonde, sans prétention
dogmatique , et qui se borne tout uniment à être plein de grâce , de vérité et
d'harmonie :
Pourquoi devant mes yeux revenez-vous sans cesse,
O jours de mon enfance et de mon allégresse?
Qui donc toujours vous rouvre en nos cœurs presque éteints,
0 lumineuse fleur des souvenirs lointains?
Oh! que j'étais heureux ! oh '■ que j'étais candide .'
En classe , un banc de chêne, usé , lustré , splendide,
Une table, un pupitre, un lourd encrier noir,
Une lampe , humble sœur de l'étoile du soir,
M'accueillaient gravement et doucement. Mon maître,
Comme je vous l'ai dit souvent , était un prêt i e
A l'accent calme et bon, au regard réchauffant,
Naïf comme un savant, malin comme un enfant,
(lui m'embrassait , disant, car un éloge excite,
— Quoiqu'il n'ait que neuf ans. il explique Tacite. —
Puis près d'Eugène, esprit qu'hélas! Dieu submergea,
Je travaillais dans l'ombre, — et je songeais déjà.
Tandis que j'écrivais, — sans peur, mais sans système,
Versant le barbarisme à grands flots sur le ihéme,
Inventant aux auteurs «les sens inattendus,
1 « dos courbé , le front touchant presque au Gradus,
Je cro aie car toujours l'esprit de l'enfant veille,
' » 1 1 1 1 confusi m< ni tout près de mon oreille
i i mol gi e< 'il itin . bavards 1 1 familiers,
Bai bouilléf d'en» re, et gais comme des écolier- .
GOS LES HAYONS ET LES OMBRES.
Cliuchotler, comme font des oiseaux dans une aire ,
Entre les noirs feuillets du lourd dictionnaire.
Bruits plus doux que le bruit d'un essaim qui s'enfuit,
Souffles plus étouffés qu'un soupir de la nuit ,
Qui faisaient par instant, sous les fermoirs de cuivre,
Frissonner vaguement les pages du vieux livre .'
Le devoir fait , légers comme de jeune» daims ,
Nous fuyions à travers les immenses jardins,
Éclatant à la fois en cent propos contraires.
Moi d'un pas inégal je suivais mes grands frères ;
Et les astres sereins s'allumaient dans les cieux ,
Et les mouches volaient dans l'air silencieux,
Et le doux rossignol , chantant dans l'ombre obscure,
Enseignait la musique à toute la nature ,
Tandis qu'enfant jaloux, aux gestes étourdis,
Jetant partout mes yeux ingénus et hardis
D'où jaillissait la joie en vives étincelles,
Je portais sous mon bras, noués par trois ficelles,
Horace et les festins , Virgile et les forêts ,
Tout l'Olympe , Thésée , Hercule , et toi , Cérès ,
La cruelle Junon , Lerne et l'Hydre enflammée ,
Elle vaste lion de la roche Némée.
Mais lorsque j'arrivais chez ma mère , souvent ,
Grâce au hasard taquin qui joue avec l'enfant ,
J'avais de grands chagrins et de grandes colères.
Je ne retrouvais plus , près des ifs séculaires,
Le beau petit jardin par moi-même arrangé.
Un gros chien en passant avait tout ravagé;
Ou quelqu'un dans ma chambre avait ouvert mes cages,
Et mes oiseaux étaient partis pour les bocages,
Et joyeux s'en étaient allés de fleur en fleur
Chercher la liberté bien loin, — ou l'oiseleur.
Ciel! alors j'accourais, rouge, éperdu, rapide,
Maudissant le grand chien, le jardinier stupide ,
Et l'infâme oiseleur et son hideux lacet,
Furieux! — d'un regard ma mère m'apaisait (1).
Aujourd'hui, ce n'est plus pour une cage vide,
Pour des oiseaux jetés à l'oiseleur avide,
Pour un dogue aboyant lâché parmi des fleurs
Que mon courroux s'émeut. Non , les petits malheurs
Exaspèrent l'enfant ; mais , comme en une église ,
Dans les grandes douleurs l'homme se tranquillise.
Après l'ardent chagrin, au jour brûlant pareil ,
Le repos vient au cœur, comme aux yeux le sommeil.
(1) Ce trait rappelle le compressa quiescent des Gèorgiques. Mais quelle admirable
imitation! quel souvenir agrandi ! C'est là de l'exquise poésie classique et onniDic il
. rail désirable qu'en fissent souvent ceux qui s'en piquent.
LES RAYONS ET LES OMBRES. 009
De nos maux , chiffres noirs , la sagesse est la soniir.c.
En l'éprouvant toujours , Dieu semblant dire à l'homme :
— Fais passer ton esprit à travers le malheur ;
Comme le grain du crible , il sortira meilleur.
J'ai vécu , j'ai souffert, je juge et je m'apaise.
Ou si parfois encor la colère mauvaise
Fait pencher dans mon âme avec son doigt vainqueur
La balance où je pèse et le monde et mon cœur;
Si n'ouvrant qu'un seul œil je condamne et je blâme ,
Avec quelques mots purs, vous, sainte et noble femme,
Vous ramenez ma voix qui s'irrite et s'aigrit
Au calme , sur lequel j'ai posé mou esprit ;
Je sens sous vos rayons mes tempêtes se taire ,
Et vous faites pour l'homme incliné, triste, austère,
Ce que faisait jadis pour l'enfant doux et beau
Ma mère , ce grand cœur qui dort dans le tombeau !
Toute celle effusion lyrique est d'un naturel , d'une grâce , d'une élévation,
d'une vérité incomparables. Langage, mouvement, pensées, tout ici est à
louer sans réserve; et combien nous pourrions citer dans le recueil de mor-
ceaux d'une valeur égale : les Fers à la duchesse d'A., la Tristesse d'Olym-
pia , le Regard jeté dans une Mansarde!
Nous avons parlé des sentiments et des pensées; il nous reste à dire quelques
mots de la question de forme et de langage. Ces questions, quoique subalter-
nes, doivent plus que jamais tenir une certaine place dans toute discussion
relative à M. Hugo.
La forme, c'est-à-dire la facture de la strophe et du vers, est ici , comme
dans les volumes qui ont suivi les Orientales , parfaitement souple , gracieuse
et belle ; la rime a toute sa richesse habituelle , et ce n'est pas là un mérite
frivole. Le poêle a dû à la puissance musicale de celle basse continue , qui
marque si énergiquement le rhythme , de pouvoir faire avec succès ce qu'on
avait en vain essayé jusqu'à lui , c'esl-à-dire pratiquer l'enjambement et dé-
placer la césure sans que le sentiment rhylhmique soit en rien affaibli. Nous
déclarons n'avoir à signaler que i\m\ rimes un peu faibles : Paros et héros ,
bizarres et rares , dont beaucoup d'honnêtes poêles se contenteraient assuré-
ment. Disons-le néanmoins , si l'oreille est toujours satisfaite, c'est un peu
quelquefois aux dépens de la pensée. Ce culte exclusif et nécessaire de la rime
amène, de temps à autre , des mots étranges et parasites, et qu'il faut bien
appeler par leur nom, des chevilles. On ne peut guère attribuer à une autre
cause ce vers bizarre :
Aimer
C'est se chauffer à ce qui bout.
Plus loin, dans la jolie pièce intitulée la Statue
Parlez-moi, beau Sylvain
K iiv vous qui Iqiu Foi: moqueur antique i ! (jrec
610 LES RAYONS ET LES OMBRES.
Quand près de vous passait avec le beau Lautrec
Marguerite aux doux yeux
II n'y a que le voisinage du beau Lautrec, qui ait pu induire M. Hugo à
lancer si mal à propos l'épilhète de grec aux faunes et aux sylvains du La-
tium. C'est aussi sur le compte de la rime que nous mettons le pléonasme sui-
vant :
L'égoïste , qui de sa zone
Se fait le centre et le milieu.
Quelquefois la rime a fait dire à M. Hugo plus qu'il ne voulait , comme dans ce
conseil adressé à David , l'habile et actif sculpteur :
Toi , dans ton atelier tu dois rêver toujours.
Elle est cause encore de quelques expressions inexactes :
Il (le poète) voit, quand les peuples végètent.
Enfin , ce que nous pardonnons plus difficilement à la rime, c'est d'avoir en-
gagé M. Hugo a changer le nom de Laure, si connu de tous et si doux , en
relui de Laura :
Comme à Pétrarque apparaissait Laura.
Si , par un système que l'accent italien réprouve , M. Hugo a prétendu ren-
dre à la belle Avignonaise le nom que son amant lui donnait , il aurait dû ,
pour être conséquent , écrire aussi Petrarca. Mais M. Hugo ne lient pas , et
avec raison , à ce mode de transcription littérale qui n'est pas toujours le plus
fidèle (1). Il n'y tient même pas toujours assez, car il change (pag. 309), comme
il l'avait déjà fait dans les Voix intérieures, le nom d'Albert Durer en Albert
Dure , ce qui est une attention pour l'oreille, mais une affreuse barbarie pour
les yeux. Mieux aurait valu indiquer la prononciation par une note , comme
dans la petite pièce XXII, intitulée Guitare, où M. Hugo n'a pas hésité à
écrire mont Falu , destiné à rimer avec fou.
Malgré le petit nombre de passages où la contrainte de la rime a laissé son
empreinte , M. Hugo, il faut le dire , remplit d'une manière admirable cette
(1) Il ne faut pas croire qu'en substituant Laura à Laure on se rapproche du nom
véritable. Dans les deux cas, nous altérons un peu la prononciation de la première
syllabe ; mais l'altération est beaucoup plus forte quand nous écrivons Laura . parce
que nous portons forcément alors l'accent sur la finale, comme dans tous les mots de
notre langue qui ne sont pas terminés par un e muet. D'où il suit que la forme Laura .
identique pour les yeux à la forme originale, s'en éloigne en réalité et pour l'oreille
beaucoup plu* que l'ancienne forme Laure.
LES RAYONS ET LES OMBRES. 011
première et impérieuse obligation du poë'e. La valeur vraiment musicale qu'il
a su donner à la rime lui permet d'imprimer, comme nons l'avons dit , à la
marche de ses périodes une grâce et une liberté singulière. Il est impossible
de se montrer, dans la coupe du vers , novateur plus habile et plus fidèle en
même temps aux exigences de l'oreille. Je n'ai pu découvrir dans tout le vo-
lume qu'un seul vers (page 57) dont la césure soit décidément mauvaise :
Où , mer qui vient , esprit des temps , mêlée obscure.
Aussi n'est-ce plus depuis longtemps à propos de l'enjambement ni de la césure
que les adversaires de M. Hugo lui font la guerre. Toutes les objections sont
dirigées contre les procédés irrespectueux et les violences que M. Hugo s'obs-
tine, dit-on , à faire subir à la langue. On sait sur ce point avec quel empor-
tement M. Hugo est attaqué par un certain parti littéraire qui se montre uni-
quement préoccupé, dans ses critiques, de la pureté du langage, et qui
devrait s'en préoccuper un peu plus dans ses œuvres. Pour nous , qui n'enten-
dons depuis longtemps parler de M. Hugo que comme du fléau de Dieu, du
destructeur systématique de la syntaxe, de l'Attila delà langue française,
nous avons lu ce nouveau volume avec défiance et la plume à la main. Au
milieu des plus éblouissantes beautés en tout genre, nous avons eu le sang-
froid de noter tous les passages qui nous ont paru autoriser les formidables
accusations portées contre le poète. Nous avons été sans pitié, et cependant
cette liste d'accusation que nous allons donner telle que nous l'avons dressée,
n'est ni très-chargée ni très-longue. Il a fallu , pour ne pas nous perdre dans
ce dédale , grouper les délits sous divers chefs.
1° Images disgracieuses. Elles sont fort rares dans les Rayons et les Om-
bres. Je voudrais pourtant effacer ce vers :
Quand notre âme, en rêvant , descend dans nos entrailles.
J'en dis autant de cette strophe qui se trouve dans la première pièce. Le
dernier vers surtout rappelle trop de récentes imitations de Juvénal :
Loin ces scribes au cœur sordide
Qui , dans l'ombre , ont dit sans effroi
A la corruption sordide :
Courtisane, caresse-moi!
Et qui parfois , dans leur ivresse,
Du templu où leva leur jeunesse
Osent reprendre les chemins,
Et leurs faces encor fardées
Approcher les cli;isi< is idées
L'odeur de la débauche aux mains!
2° Associations de mois bizarres :
Loin de vous ce» chats populaires.
012 LES RAYONS ET LES 0?tIBRES.
On doule s'il faut lire chats ou chants. On n'est tiré de perplexité qu'en lisant
le second vers :
Qui seront tigres quelque jour.
3° Abus du pluriel :
L'air était plein d'encens et les parcs de verdures.
A quoi bon féconder les èthers et les ondes?
Les verdures et les éthers sont également réprouvés par la physique et par
la langue.
Les soleUs m'expliquent les roses.
Le poète commentant , comme il le fait ici , la création par elle-même , au-
rait pu dire :
Le soleil m'explique les roses ,-
on aurait compris; mais, en écrivant les soleils m'expliquent les roses, il
donne à penser qu'il s'agit des fleurs appelées soleils, des tournesols.
Dans la pièce intitulée : Cceruleutn mare :
Cherchant dans les cieux que tu règles
L'ombre de ceux que nous aimons ,
Comme une troupe de grands aigles...
Personne n'ignore que les aigles ne volent pas par troupe ; ils vivent solitaires,
comme tous les oiseaux de proie.
4° Expressions équivoques. M. Hugo dit, en parlant des pauvres matelots
naufragés:
Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues!
Des têtes perdues offrent tout d'abord à l'esprit un sens fort différent du vé-
li table.
Ce que nous avons fait tôt ou tard nous raconte.
L'auteur veut dire sans doute : raconte notre vie aux autres, et non pa
à nous. Il faut un commentaire.
Pour flétrir nos hontes sans nombre ,
Pétrone, réveillé dans l'ombre,
Saisirai! smi stylet romain,..
LES RAYONS ET LES OMBRES. 615
Il ne s'agit pas ici d'un poignard , mais du stylus , dont les anciens se ser-
vaient pour écrire, et dont nous avons fail style , et non stylet, quoiqu'on
puisse jouer sur le mot.
5" Images inexactes :
La borne du chemin...
S'est usée en heurtant , lorsque la nuit est sombre ,
Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.
La borne ne heurte pas les chars; c'est elle qui est heurtée. L'image est
fausse.
Prairie, où quand la guerre agitait leurs rivages
Les grands lords montagnards comptaient leurs clans sauvages
Et leurs ?ioirs bataillons.
Noirs ! il n'y a rien , au contraire , de plus éclatant que l'uniforme bariolé des
clans écossais.
6° Répétitions. Certains mots reparaissent sans cesse. Je n'ose dire combien
de fois j'ai compté le mot pencher. Le verbe tordre revient avec la même obs-
tination fatigante, et se montre sous toutes les formes et dans toutes les
acceptions , même les moins exactes , témoin ces vers :
C'est pour vous , dans ces bois, que de savantes mains
Ont mêlé les dieux grecs et les Césars romains ,
Et, dans de claires eaux mirant les vases rares,
Tordu tout ce jardin en dédales bizarres.
G0 Abus du verbe actif employé comme neutre.
Front pur, qui sur nos fautes penche.
Puisqu'un dieu saigne au Calvaire.
7" Locutions insolites. Tortionnaire , adjectif pris comme substantif.
Pourquoi le courroucer (le poêle)
Et le livrer dans l'ombre à des tortionnaires?
On ne dit pas un tortionnaire comme un incendiaire, et il y aurait peu d'a\ ;ui
tage à le dire ; le mot est bien dur.
0 rêves de granit! grottes visionnaires !
Je ne suis pas bien sur du sens. Je crois cependant que par grottes vision-
naires l'auteur entend nrottes qui font apercevoir des visions. 1 1 tte ici ep
614 LES HAYONS ET LES OMBRES.
tion nouvelle n'est pas heureuse. M. Hugo a dit bien mieux ailleurs : Ton œil
visionnaire , c'est-à-dire ton œil sujet aux visions.
Nul danger, nul écueil!... Si ! l'aspic est sous l'herbe.
Si, comme particule affirmative , est de pure conversation et n'est pas entrée
dans la langue écrite.
Un vase à forme étrange , en porcelaine bleue.
Un vase en porcelaine est une incorrection qu'un bon écrivain ne doit pas
accréditer. A plus forte raison , ne fallait-il pas dire :
Par une porte en vitre , au dehors , l'œil en foule
Apercevait
Nous demandons bien pardon à M. Hugo et à nos lecteurs de cette trop lon-
gue chasse aux syllabes , qui nous donne quelque peu l'air de Vauceps sylla-
barum , dont se raille quelque part Cicéron. On sait d'ailleurs dans quel but
spécial nous avons entrepris ce minutieux examen. Il ne nous reste qu'à re-
commander à ceux qui l'auront lu de ne tirer de ce commentaire que les con-
clusions que nous avons nous-même indiquées. Nous ne serions certes pas
entré , on peut nous en croire , dans ces détails techniques , si M. Hugo n'était
à nos yeux non-seulement un grand coloriste , un grand musicien , un grand
poète , mais encore un très-habile et très-savant artiste en fait de langue , et,
pourquoi ne pas dire toute notre pensée ? le plus habile aujourd'hui et le plus
savant de tous nos écrivains en vers. Si nous avons cru devoir étudier son
œuvre la loupe à la main , c'est qu'il n'y a d'utiles éludes de style à faire que
sur des ouvrages de premier ordre. Quel profil y aurait-il à signaler les incor-
rections de tous genres qui foisonnent dans les œuvres soi-disant classiques et
pures des bonnes gens qui croient modestement continuer l'école de Racine?
— Nous ne voudrions pas non plus que l'on conclût de la pédanterie de nos
remarques que nous prétendons appliquer, sans distinction ni merci , l'inflexi-
ble égalité de la grammaire aux productions des poètes. Nous ne poussons pas
si loin le radicalisme littéraire. Nous reconnaissons , au contraire , et nous
proclamons volontiers les privilèges de la poésie. N'est-ce pas elle qui crée les
langues et qui les orne ? elle qui leur donne tout ce qui les fait vivre et plaire,
l'harmonie, le nombre , les images ? elle encore qui prodigue à leur déclin les
dernières fleurs elles dernières grâces :' En retour , la poésie reste , dans de
certaines limites, dame et maîtresse de la langue; et c'est justice. Elle a le
droit régalien de battre monnaie ; elle frappe à son effigie des mois nouveaux
el de nouvelles tournures. Ces créations, heureuses ou malheureuses, ne peu-
vent être démonétisées par simple arrêt du vocabulaire ou protestation de la
syntaxe. On ne peut sans barbarie appliquer aux poêles , ces rois de l'intelli-
gence le niveau de la grammaire commune, sous lequel nous devons tons
courber la tête . nous autres simples mortels. Est-ce à dire que la langue de la
LES RAYONS ET LES OMBRES. 615
poésie ne soit soumise à aucune règle ? Non , sans doute. Il y a au-dessus d'elle,
si élevée qu'elle soit, les grandes et suprêmes lois , qui constituent la philoso-
phie du langage et dominent la poésie elle-même. Ces lois , hases éternelles de
la pensée et de la parole , portent heureusement en elles un cachet irrécusable
de généralité et d'évidence. Le peuple est le juge suprême de leur observation.
De ces lois , les deux plus importantes sont la clarté et l'analogie. Boileau lui-
même a entrevu les deux degrés de juridiction- que je signale , quand il a dit :
Et de l'art même apprend à franchir ses limites.
Grand critique et grand poêle , il a compris qu'au delà de la règle commune
il y a une autre règle , et que le code qui régit la langue faite ne peut régir en
même temps cette seconde langue, qui est toujours à faire, toujours à recom-
mencer, la langue poétique. — On voit quels principes nous ont guidé dans
l'examen dont nous avons donné plus haut le résultat. Le petit nombre d'ob-
jections que nous avons dû élever sur cet ensemble d'environ trois mille vers ,
est un hommage implicite que nous avons rendu à la perfection du reste.
Charles Machin.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
31 mai 1840.
II n'est question dans ce moment que du vole de la chambre des députés
l)OU!' les funérailles deNapoléon et des conséquences qui paraissent en résulter.
La chambre et le ministère, la gauche et les conservateurs, ont été tour à tour
en butte aux plus violentes attaques; l'esprit de parti , toujours à l'affût d'une
erreur, d'un malentendu, s'est emparé de ce vote comme d'une bonne fortune,
et menacé qu'il était de voir la session s'achever dans un calme profond , il a
poussé des cris de joie en voyant tout à coup cette nouvelle pomme de dis-
coïde tomber au milieu de l'arène politique, et ranimer tant soit peu le zèle
des combattants.
Celte nouvelle lutte ne peut être de longue durée. Elle n'a pas de cause sé-
rieuse et proportionnée au bruit qu'on en fait .
Ce qui s'est passé à la chambre des députés n'est dû qu'à nos habitudes par-
lementaires et gouvernementales. Chambre et ministère, tout le monde doit
se le reprocher dans une certaine mesure. Nous ne sommes pas étonnés de ce
qui est arrivé . loin de là ; nous serions surpris si ces habitudes se perpétuant ,
elles ne produisaient pas un jour des résultats graves, des conséquences
funestes.
Que devait faire la commission chargée du projet de loi pour la translation
des cendres de l'empereur ? Rien que revenir dans les vingt-quatre heures
devant la chambre encore tout émue , avec un rapport de vingt lignes, qui ,
par l'acceptation pure et simple de la proposition, aurait associé l'assemblée
à la pensée du roi, au projet du gouvernement. C'était là pour la chambre la
seule manière digne de témoigner sa reconnaissance au roi, son adhésion au
cabinet, son respect, sa vénération pour la mémoire de l'empereur. En pareil
cas, rien n'est plus déplacé que la rhétorique, rien n'est moins respectueux
qu'une discussion, et tout calcul est de mauvais goût, eût-il pour but une
allocation supérieure à la demande.
\u lieu de celle marche simple et rapide, la commission a suivi les erre-
ments de fouie:; les commissions qui se foi nient aujourd'hui. Elle a voulu admi-
1 ( la manie du jour. Aussi toute idée de gouvernement s'oblitère
UEYIE. — CHRONIQUE. (il 7
de plus en plus, et cette action ferme et puissante qui , dans notre admirable
organisation unitaire, pourrait s'allier si heureusement à une délibération libre
et vive, celte action, dis-je, s'énerve tous les jours davantage. Il n'est pas de
commission qui ne se croie un ministère au petit pied. Non-seulement les com-
missions ont les mains pleines de systèmes et de projets sur la politique et la
guerre, sur la marine et le commerce, sur l'administration, les finances,
l'instruction publique, les beaux-arts ; mais il n'y a pas de détail, même admi-
nistratif et quelque minime qu'il soit , qu'elles ne prétendent régler par la loi.
Bientôt les administrateurs ne seront plus que des machines; on les aura
dépouillés de tout , sauf toutefois de leur responsabilité. Tout conspire à celte
fin, un peu la faiblesse des uns, beaucoup la vanité des autres, et plus que
tout nos opinions incertaines, nos faibles convictions, notre dédain de la hié-
rarchie et de la règle. Qu'on repasse dans son esprit tout les fails auxquels
nous faisons allusion; on trouve certes quelque peu à rire, mais on y trou\e
surtout de justes sujets d'inquiétude et d'alarme.
La commission pour le projet de translation, dans son désir d'y mettre du
sien, a été entraînée au delà du but; elle l'a complètement perdu de vue : elle
a dénaturé la pensée du gouvernement, la seule qui lût vraiment digne de
Napoléon.
La commission a cru qu'il s'agissait d'élever un monument à la gloire de
l'empereur, de la rehausser, de la montrer à la postérité dans toute sa
grandeur, dans lout son éclat. C'est sous l'empire de celte idée que la commis-
sion doublait la somme , qu'elle imaginait la statue équestre, et s'en allait
visiter, analyser, comparer Saint-Denis, le Panthéon, les Invalides, l'arc de
l'Étoile, la Madelaine, que sais-je? Fort heureusement qu'elle n'a pas eu la
pensée de se transporter sur tous les champs de bataille de l'admirable cam-
pagne de 1814, pour voir s'il n'eût pas été possible d'élever quelque part une
pyramide impériale.
La gloire de Napoléon ! Et que pouvons-nous faire pour l'agrandir, pour lui
donner plus d'éclat? Nos monuments, nos statues, nos bas-reliefs, nos dorures
seront -ils plus durables, seront-ils plus grands que le Saint-Bernard et le
Simplon? Napoléon ne nous a rien laissé à faire pour sa gloire. D'ailleurs ,
tout ce qu'on pouvait imaginer de noble et de digne pour conserver le sou-
venir de cette gloire toute française, la monarchie de juillet l'a accompli. Elle
l'a accompli sur la place Vendôme , en replaçant en quelque sorte Napoléon à
la tête de sa grande armée; elle l'a accompli à l'arc de l'Étoile qu'elle a achevé ;
elle l'a accompli avec une noble profusion qu'on n'a pas assez louée et admirée,
dans les magnifiques salles de Versailles. Et comme il est impossible de nom-
mer Versailles sans songer ù Louis XIV, disons en passant que l'empereur
n'aurait pas dédaigné d'être associé au cavalier de la place des l'ictoires. Si
le héros des Pyramides a quelque connaissance des choses d'ici-bas, certes nul
hommage ne l'a plus louché que la large part qu'on lui a faite dans le palais
du grand roi. Le culte de la gloire, c'était sa vie. Heureux si ce n'eût pas été
là son unique adoration, sa seule croyance!
Ce que nous (levons faire aujourd'hui, c'est autre chose. Nous ne songeons
pas à célébrer une gloire donl l'univers esl plein; nous voulons acquitter une
TOME II. 42
618 REVUE. — CHRONIQUE.
dette sacrée. Nous ne demandons pas aux beaux-arts de récrire une page
brillante de notre histoire; nous leur demandons un monument funèbre, un
tombeau. C'est un grave et pieux devoir que nous voulons accomplir ; c'est un
legs du grand homme que la France veut accepter. » Je désire reposer sur les
bords de la Seine. « Il y reposera. Ce que la France de juillet veut, c'est qu'à
la face de l'Europe la dernière volonté de Napoléon soit exécutée, et que les
restes mortels de celui qui , même dans ses sublimes erreurs, pensait toujours
à la France, ne se sentent plus étouffés sous le poids de la terre étrangère.
C'est là tout ; nous le disons avec conviction : ce nous semble une véritable
profanation , un coupable mépris de la dernière volonté de Napoléon que de
mêler à l'accomplissement grave et solennel de cette pieuse cérémonie, à
l'érection de ce monument funèbre , quelque chose de bruyant et de profane.
Si la commission s'était bien pénétrée du but qu'elle devait atteindre, elle
aurait adopté avec empressement le projet simple et digne du gouvernement.
Le projet de la commission ne répondait à rien ; car si elle prétendait consa-
crer par de nouveaux monuments les souvenirs de la gloire de Napoléon, elle
devait demander vingt millions. 11 serait fort ridicule de lui ériger des monu-
ments profanes qui ne seraient en rien comparables à ceux qui existent. Ce
serait une nouvelle épigramme contre notre temps. On a déjà assez dit que,
petits et chélifs que nous sommes , nous préférons les statuettes aux statues ,
les lithographies aux tableaux.
Encore une fois , c'est un tombeau sur le sol de la patrie que Napoléon
nous demande et que l'honneur de la France réclame; qu'importe la somme ?
Placez là où vous voudrez les dépouilles mortelles de Napoléon , inscrivez son
nom sur le plus simple des marbres , et le monument sera grand. D'ailleurs ,
était-ce le moment, était-ce à la commission, était-ce à la chambre de s'occuper
de ses détails? Fallait-il faire de la demande une question de finances et de
devis? la traiter comme la demande d'une rue nouvelle ou d'un pont? Évi-
demment , le gouvernement n'avait pas de devis. Le chiffre rond d'un million
le prouvait. Les détails de l'opération, il ne les avait pas encore arrêtés. Cepen-
dant il ne pouvait pas différer la présentation de la loi ; la réponse de l'Angle-
terre méritait une prompte exéculion. Il avail demandé un million, certain
que les chambres ne lui refuseraient pas un bill d'indemnité, s'il devenait
indispensable de dépasser la somme allouée.
La commission , par son projet et en dépassant le but , a embarrassé tout le
monde : le ministère, qui, on le comprend, n'a pas eu le courage de repousser
des amendements dictés par des sentiments fort nalurels chez les membres de
la commission; dans la gauche , les hommes qui, voyant préparer, au lieu de
pieuses et solennelles funérailles, une sorte d'apothéose générale, ont craint
de voter l'exaltation du despolisme impérial ; dans la droite, les hommes qui
ont cru entrevoir derrière les voiles funèbres plus encore que des larmes et des
regrets , des espérances coupables et de folles prétentions. Loin de nous la
pensée que ces soupçons et ces craintes aient le moindre fondement ; mais
nous neblâmerons jamais ni les amis de la liberté qui font leurs réserves vis-à-
vis de tout despotisme, quelque glorieux qu'il puisse être, ni les amis de noire
monarchie et de nos institutions qui veillent à leur conservation, même
REVUE. — CHRONIQUE. 619
d'un œil quelque peu soupçonneux et avec une sollicitude facile à alarmer.
La délibération de la chambre s'est ressentie des embarras que créait le
projet de la commission. Le ministère a eu le tort (la vérité pour tous) de ne
pas expliquer sa pensée au moment le plus opportun ; l'assemblée a eu le tort
de ne pas vouloir écouter les explications mêmes tardives que M. le président
du conseil désirait et avait le droit de lui donner.
Le projet du gouvernement a été adopté , si ce n'est avec le calme et l'unani-
mité qui auraient été désirables, du moins à une très-grande majorité; d'ail-
leurs les boules noires qui se sont trouvées dans l'urne étaient une protesta-
tion, une réserve, plutôt que l'expression d'un refus. Il n'y a pas de Français
qui refuse sur la terre de France une sépulture digne de lui au vainqueur de
Marengo et au fondateur de nos Codes.
Aujourd'hui le projet du gouvernement a repris son cours naturel et son
vrai caractère. M. de Rémusat l'a présenté à la chambre des pairs en l'accom-
pagnant d'un exposé des motifs plein de mesure, de convenance , de dignité.
Il était facile d'apercevoir avec quel sentiment général de satisfaction et d'ap-
probation il était accueilli sur tous les bancs de la pairie. « Peut-être , a dit le
gouvernement, le crédit proposé ne suffira-t-il pas. Des suppléments seront
alors nécessaires et vous seront demandés. La chambre des députés ne l'igno-
rait pas ; mais elle a voulu maintenir la rédaction primitive du gouverne-
ment. » C'est là le vrai. Encore une fois, on a soulevé un grand débat sans
causes sérieuses , on a fait du bruit là où tout nous commandait le silence et
le recueillement.
Nous ne craignons point de dire noire pensée tout entière , dût-elle nous
attirer d'injustes attaques, dût-elle, comme cela arrive presque toujours en
pareil cas , être mal interprétée et complètement dénaturée.
Au premier moment , le jour même du vote de la loi, la pensée d'une sous-
cription a dû s'offrir tout naturellement à l'esprit de tous ceux qui étaient sur-
pris, irrités du refus des deux millions ; mais , dans le calme de la réflexion ,
peut-on ne pas envisager ce fait sous son véritable point de vue ?
Une souscription pour les funérailles de l'empereur, pour le tombeau de
Napoléon ! Y pense-t-on ? Mais vous avez beau l'appeler nationale , la répandre.
la prôner, une souscription ne sera jamais qu'un fait particulier. Les souscrip-
teurs ne sont pas la France. Or c'est la France , c'est la nation qui doit seule
pourvoir aux frais de celte auguste cérémonie , de ce monument national. La
nation n'a qu'un moyen digne d'elle , digne de Napoléon , de payer cette dette;
c'est un vote des chambres. Encore une fois, qu'importe la somme? J'en ap-
pelle à tous ceux qui ont connu l'empereur; qu'ils nous disent si la tombe la
plus simple, posée d'une manière digne , légale, solennelle, des mains de la
France , ne serait pas préférée par lui au plus splendide monument élevé aux
frais de simples particuliers, quelque nombreux, quelque respectables, quel-
que dévoués qu'ils puissent être.
Nous ne cesserons de le répéter, des souscripteurs ne sont pas la France.
Eux-mêmes le reconnaissent et l'avoueni . puisque avec nue générosité qui 1rs
honore . apri - avoir donné îles sommes plus ou moins considérables, ils s'en
gagent, si le cas l'exige, à parfaire, v parfaire ce qui manquerait à une sous-
620 REVUE. — CUUONiQLE.
cription nationale pour les funérailles de Napoléon! Mais si tout Fiançais
donnait seulement trois centimes , le million serait dépassé. On craint cepen-
dant , et on a peut-être raison de le craindre , que la souscription n'alteigne
pas le million , bien qu'elle compte déjà plus d'un nom pour des sommes supé-
rieures à 100 francs , à 1 ,000 francs.
Hélas! que pourrait-il donc arriver? que celte souscription se traînât,
comme tant d'autres , dans les journaux , dans les cafés , dans les cabinets
de lectures, des semaines , des mois, sans atteindre le but , ou ne l'atteignant
du moins qu'après des efforts réitérés et pénibles. Eh bien ! nous ne craignons
pas de le dire ; cela ne serait pas digne de la France , cela ne serait pas digne
de l'empereur. Nous en appelons également et à ceux qui ont un sentiment
élevé de la dignité nationale , et à ceux qui sont pénétrés pour le grand
homme dont nous voulons honorer les mânes d'une profonde et respectueuse
admiration.
Les personnes invitées à souscrire peuvent se dire, pourquoi souscririons-
nous ? pour rapetisser une grande et solennelle manifestation de la volonté
nationale ? pour mettre Napoléon sur la même ligne que tel ou tel particulier?
C'est la France qui doit tout faire; la France agit par le moyen de son gouver-
nement. Si un million ne suffit pas , la somme sera dépassée : le gouvernement
l'a dit, et les chambres françaises ne le démentiront pas. Dès lors la souscrip-
tion , fort honorable pour les souscripteurs, comme témoignage de leur dé-
vouement et de leur reconnaissance , ou de leurs sentiments patriotiques, n'a
pas de but réel.
L'incident que nous venons de rappeler n'a point changé la position du
ministère dans la chambre. Ce serait se faire illusion que de le croire. Il y a
eu un malentendu ; il n'y a eu ni la pensée ni l'envie de faire essuyer un échec
au cabinet.
Le ministère a conquis une bonne position dans la chambre de la manière la
plus honorable , à la sueur de son front , par la discussion habile et approfon-
die des affaires , de toutes les affaires. M. Thiers y a déployé toute la variété ,
la puissance , la souplesse de son talent. La question des sucres, la question
de la banque, la réforme électorale, toutes les questions en un mot l'ont
trouvé également prêt, également infatigable , et la chambre, qui s'amuse de
la politique, mais qui au fond aime les affaires , n'a pas résisté au charme et se
rallie tous les jours au cabinet qui l'aide puissamment à faire les affaires du
pays. Les fractions gouvernementales de la chambre n'ont point transigé avec
le ministère comme elles le pouvaient peut-être ; leurs chefs ont montré ou
peu d habileté ou trop de roidcur; quoi qu'il en soit, ce que nous avions prévu
s'accomplit plus promptement encore que nous ne le supposions. Par un mou-
vement tout naturel , les hommes gouvernementaux de toutes les nuances se
rapprochent du gouvernement. Placé sur le navire de l'État, le ministère ap-
pelle fort habilement à lui de bâbord et de tribord , et on répond individuelle-
ment à l'appel : chacun approche sa petite barque et suit le gros navire. C'est
li force dis choses. La gauche ralliée ne pourrait, sans se couvrir de ridicule,
abandonner le cabinet qu'elle a élevé sur le pavois, et les conservateurs mo-
pourraienl-ils eu conscience exposer l'État aux dangers de je ne sais
REVUE. — CHRONIQUE. 021
quelle crise , pour renverser un ministère qui fait parfaitement bien les affaires
du pays , et qui a repoussé de la manière la plus ferme et la plus explicite toute-
pensée de réforme électorale?
La majorité est donc, ce nous semble reconstituée , à une condition cepen-
dant, c'est que le ministère ne fera pas de fautes. C'est une majorité encore
fragile comme toute combinaison neuve, délicate, cimentée d'hier; il importe
de la manier avec toute sorte de ménagements et de soins. M. Odilon Barrol
va se trouver au centre gauche, RI. Garnier-Pagès remplacera M. Barrot dam
la gauche , en attendant le jour où , lui aussi , se rapprochera davantage de la
région des affaires. M. Garnier-Pagès a montré , dans cette session , tant do
capacité, un talent si vrai pour les choses pratiques , pour les questions de
gouvernement , qu'on ne s'aventure guère en prédisant que cet esprit distingué
sera tôt ou tard fatigué de questions creuses et du rôle d'utopiste.
Mais ces mouvements, quelque naturels et légitimes qu'ils soient , ne laissent
pas que de produire , au premier abord , un peu d'élonnemenl et de confusion.
C'est un navire qui reçoit en route de nouveaux passagers. Il y règne au pre-
mier moment beaucoup de contrainte et une sorte de curiosité hostile. Tout
s'arrange, tout s'éclaircil bientôt, et on est étonné des sentiments peu bien-
veillants , inhospitaliers qu'on avait éprouvés d'abord.
Nous le répétons , le service éminent que le ministère a rendu au pays ,
et que seul , grâce à ses précédents , il pouvait lui rendre , c'est d'avoir rallie
au gouvernement une partie considérable de la gauche ; c'est d'avoir recon-
stitué une majorité par la réunion , et nous espérons pouvoir bientôt dire
par la fusion d'éléments qui avaient dû jusqu'alors se combattre , et qui, dans
l'état actuel des choses, peuvent tous conspirer à l'avancement des affaires
publiques. Nous ne savons pas si c'est à son profit , pour longtemps du moins,
que le cabinet a accompli ce grand travail. Qui le sait? une faute, un accident,
peut renverser un ministère. Mais pour peu que son existence se prolonge ,
sa chute, nous le disons à son honneur, ne détruirait pas son œuvre. Il aura
toujours rendu un service éminent à la monarchie et au gouvernement du
pays.
La chambre des pairs vient de rejeter le projet de lui sur le rembourse-
ment de ia rente. Il n'y a rien là d'étonnant ; l'opinion de la chambre était
connue. Il y a eu cependant dans ce débat des faits dignes d'attention et d'uti-
les enseignements. Rien n'était plus facile , plus naturel , que de conclure au
rejet de la loi , en montrant, d'un côté , que le mode proposé n'était pas ac-
ceptable , et en faisant remarquer, de l'autre, qu'il ne convient guère à la
chambre des pairs de prendre l'initiative en matière de finances. On aurait pu
ajouter que les répugnances bien connues de la chambre pour une mesure qui,
dans toutes les hypothèses , aura quelque chose de dur, ne lui permettaient
pas de prendre la direction de celle affaire; (pie la chambre , par respect pour
elle-même, doil se borner à l'examen des mesures qu'on lui propose, et rejeter
purement et simplement toutes celles qui ne lui paraissent pas concilier l'exer-
cice rigoureux du droit avec les égards ci les ménagements que commandent
la politique et l'équité. La chambre aurait ainsi sauve toutes choses , ei rejeté
la loi sans donner lieu â aucune critique tant soit peu fondée. D'un commun
622 KEVUE. — CHRONIQUE.
aveu, il était reconnu que la loi proposée n'était pas acceptable. Rien de plus
simple , rien de plus légitime que de la rejeter.
La majorité de la commission ne s'est pas contentée de repousser l'ennemi ,
elle a prétendu l'étouffer. Vains efforts ! efforts , disons-le, pénibles à voir, car
il est pénible de voir des hommes graves, pleins de lumières, dignes de tous nos
respects, attacher, par une malheureuse préoccupation , leur nom à d'étranges
doctrines. Dans le système de ceux qui contestent à l'Élat le droit de rem-
bourser au pair, se trouvaient au fond ces trois propositions. Il y a des rentes
constituées sans capital, c'est-à-dire des produits sans producteur, des effets
sans causes. — L'État amortit , c'est-à-dire fait monter la rente à coups de
piston pour atteindre le plus tôt possible le point où il ne pourra plus amortir,
à moins de dilapider au profit de quelques personnes la fortune publique. Il
amortit donc , non pour payer ses dettes , mais pour se mettre dans l'impossi-
bilité de les payer. — Enfin , il y a des instruments producteurs (le capital esL
un instrument de production) dont le loyer peut être invariable et éternel.
Ce sont là en droit, en économie politique et en administration, de nou-
velles doctrines. Aussi empressons-nous d'ajouter qu'elles n'ont pas obtenu
dans la commission l'assentiment de deux hommes éminents , M. le comte
Mole et M. le vicomte de Caux. M. le comte Mole a eu soin de le faire remar-
quer par un mot dans le cours de la discussion. Ces doctrines ont été habile-
ment réfutées le premier jour par M. le ministre des finances et par M. le
comte d'Argout, qui, malgré sa mauvaise santé, s'est montré orateur coura-
geux , spirituel , instruit, et a constamment obtenu de la chambre une atten-
tion très-flatteuse.
Hier la question a été reprise, et le droit de l'Étal vigoureusement défendu
par M. le président du conseil. On peut le dire sans flatterie, car la chambre
entière (il était facile de le voir) lui rendait cette justice , M. Thiers a eu un
grand succès de tribune. Le sujet était épineux , la situation délicate pour un
ministre, pour un ministre étranger à la chambre des pairs , membre de la
chambre des députés. Dans une vive improvisation, tout en abordant les ques-
tions les plus ardues , tout en disant la vérité sur le présent et sur l'avenir, il
n'est pas chappé à l'orateur un mot , une syllahe qui pût le moins du monde
déplaire ni à l'une , ni à l'autre chambre.
Nous ne savons pas ce qui serait arrivé si le projet eût été acceptable et sou
opportunité un peu moins sujette à controverse. Toujours est-il que la loi a
obtenue plus de boules blanches qu'on ne le pensait.
Grâce à l'activité de M. le ministre dus travaux publics, on peut espérer que
la session ne se terminera pas sans qu'une nouvelle impulsion soit donné aux
entreprises de chemins de fer. 1! faut espérer que nous sortirons enfin des
faubourgs de Paris pour nous diriger vers Orléans, vers Rouen , vers Bruxelles.
Non-seulement l'intérêt, mais l'honneur du pays nous le commande.
M. Cousin a su , avec un zèle infatigable , et avec cette mesure et cette sûreté
d'action que donnent des observations approfondies et une longue expérience,
appliquera toutes les facultés deux excellentes institutions, celle des ag
ei celle des prix annuels. M . le garde des sceaux et M. le ministre de l'instruc-
tion publique ont en même temps accueilli un vœu que, nous aussi, nous nous
REVLE. — CHRONIQUE. 625
étions permis d'émettre. M. le garde des sceaux, qui a puisé dans le conseil
d'Étal, dont il était un des membres les plus habiles et les plus actifs, l'amour
de la règle et des bonnes traditions administratives , a déclaré que dorénavant,
dans les présentations, on tiendra compte aussi des prix obtenus et du résultat
des épreuves subies dans les écoles de droit.
Les affaires de Buénos-Ayres ont fixé d'une manière particulière l'attention
du gouvernement. M. l'amiral Dupolet paraît avoir oublié un moment la
scrupuleuse réserve qu'un chef militaire doit s'imposer lorsqu'il n'est pas
chargé du double rôle de combattant et de négociateur. Toute intervention
même accidentelle et indirecte peut paralyser des résultats importants et rendre
de plus en plus difficile une mission qui l'est déjà infiniment par elle-même.
Nous avons peine à croire que, dans l'état des choses, un changement de per-
sonnes ne soit pas nécessaire. Évidemment le consul général ou l'amiral,
peut-être l'un et l'autre, devront être remplacés.
En Afrique , nos armes ont été plus heureuses ; mais la lutte contre Abd-el-
Kader a été bien vive, si les résultats ont été glorieux. Le col de Téniah a été
emporté après un combat acharné , et la ville de Medeah est au pouvoir de nos
troupes. On se demande néanmoins si M. le maréchal Valée a fait preuve de
l'activité et du coup d'œil d'un général en chef. Là aussi peut-être le conduite
de nos affaires demande à être confiée à des mains plus habiles. C'est au
cabinet à peser de si graves intérêts. M. le duc d'Orléans, qui a payé de sa
personne dans cette nouvelle campagne d'Afrique , sera bientôt de retour à
Paris, et pourra apporter de vives lumières dans la discussion qui ne man-
quera pas de s'établir au sein des conseils du gouvernement sur la situation
de notre colonie.
L'Espagne paraît se trouver à la veille d'un événement important. La prise
de Morella porterait peut-être le dernier coup à l'insurrection carliste. Mais il
faut ajouter, et l'Espagne se plaît en effet à le reconnaître, que ce grand
résultat est dû aussi à l'habile activité que le cabinet du 1er mars a déployée
dans l'intérêt de notre allié , le gouvernement constitutionnel de l'Espagne.
De nouvelles trames, de redoutables intrigues avaient été ourdies dans le but
de rallumer la guerre civile en Navarre et dans les provinces basques. C'était
en France, clans nos provinces du Midi, dans les nombreux dépôts d'Espa-
gnols réfugiés qu'on cherchait des chefs, des soldats, des secours de toute na-
ture. Celte vaste intrigue a été complètement déjouée par notre administration.
Elle fit interner les Espagnols compromis, arrêter les plus audacieux , saisir
les correspondances, et brisa ainsi tous les (ils d'une conspiration qui. avail
pris le sol français pour point d'appui et préparait une sanglante irruption en
Espagne.
Nous félicitons M. de Rémusa I d'avoir su , dés son entrée au ministère, ap-
porter dans cetie affaire délicate la sagacité, la fermeté et le coup d'œil qui ne
sont chez les bomm< s ordinaires que le résultai d'une longue expérience. Il a
épargné de grands malheurs à l'Espagne . qui ne pourrait pas aujourd'hui se
flatter d'éteindre la guerre civile dans Morella. si une conflagration générale
avail de nouveau porté le à( , ordre dans les cinq provinces.
Mais un l'ait étrange, et qui donne à penser, se passe dans ce moment à
G2I I\EVLE. — CHRONIQUE.
Madrid. La reine a pris tout à coup la résolution de conduire elle-même sa fille
aux eaux de Caldas, près de Barcelonne, sous le prétexte de je ne sais quelle
indisposition. Que signifie ce voyage improvisé, ce voyage aux frontières et
pour ainsi dire au quartier général d'Espartero, ce voyage annoncé, dit-on,
au ministère espagnol comme un ordre dont il n'avait qu'à seconder l'exécu-
tion? Deux ministres seulement sont désignés, dit-on, pour suivre Leurs Ma-
jestés , et ces ministres sont , le choix est curieux , celui de la guerre et celui de
la marine. La rumeur est grande dans les salons de Madrid.
Tout homme ayant la prétention de passer pour un homme politique a sou
explication toute prêle. Les plus fins s'imaginent qu'il n'y a là qu'un caprice
de femme. C'est difficile à croire. La reine régente est trop éclairée et trop
habile pour ne pas avoir calculé les conséquences que peut avoir son brusque
départ de la capitale , où elle ne laisserait qu'un ministère faible et mutilé ,
des caisses vides, des partis assez violents, des cortès découragées et qui pa-
raissent prêtes à se briser et à se dissoudre d'elles-mêmes. Il faut donc que ce
voyage ait un but qui lui paraisse mériter d'être atteint au risque de tout ce
qui pourra s'ensuivre à Madrid. Quel est ce but? Le temps nous le dira , si
réellement il y a là autre chose que du caprice et de l'imprudence. En attendant,
il importe que notre gouvernement ne perde pas de vue l'Espagne. Sa tran-
quillité et la conservation de son gouvernement constiluli6nnel intéressent la
France. Le cabinet du 1er mars en est convaincu.
On répand le bruit de la mort du roi de Prusse. Cet événement qui aurait
pu , il y a quelques années, inspirer de sérieuses inquiétudes pour la paix de
l'Europe, ne peut guère en inspirer aujourd'hui. L'héritier du trône a compris
que le chef d'une nation doit être avant tout un homme politique , et la Prusse
sait que sa prospérité , sa force , son avenir exigent , pour longtemps encore ,
le maintien de la paix générale.
MARIE D ENAMBUC
(i)
m.
Le soleil venait de disparaître derrière une barre de nuages noirs et déchi-
rés, dont les fantastiques découpures s'allongeaient comme des ombres de
géants dans l'azur assombri du ciel. La limite extrême de l'horizon était mar-
quée par une ligne d'un rouge enflammé , présage certain (Vun ouragan. Bien
que l'air fût très-calme , la mer brisait avec violence contre les murailles du
fort Saint-Pierre; on eût dit que quelque tempête sous-marine grondait dans
les ahimes et soulevait les flots. La plage était déserte, on n'entendait plus le
chant monotone des esclaves employés aux travaux de la rade, ni la voix rau-
que des matelots , ni les cris joyeux des enfants qui, lorsque le temps était
beau, venaient nager le soir dans les eaux tièdes et profondes, sans souci des
requins dont les bandes voraces s'approchent parfois de ces parages. Quelques
lumières brillaient au loin le long de la côte, semblables à des étoiles rouges
au-dessus desquelles se levaient les étoiles plus pâles du ciel ; tout était calme
et muet , hors la mer, dont les vagues irritées battaient le rivage avec un
bruit sinistre.
M' '•" il'Liiambuc était accoudée ù l'une des fenêtres du fort, et son regard er-
rait avec une morne distraction sur l'horizon immense , éclairé par les mou-
rantes lueurs du jour. Le docteur Janson, debout derrière elle , avait l'air
absorbé d'un homme qui songe à la solution de quelque problème.
Les appartements du fort Saint-Pierre étaient meublés, comme l'habitation
des Mornes , avec un luxe splendide el plein «le contrastes. Lasalle d'audience,
(1) Xoycz la livraison <ln "1 mai.
roMi h. iâ
626 MARIE d'énambuc.
où était en ce moment Mme d'Ënambuc, n'offrait nulle recherche élégante dans
sa décoration : tout y était d'un style simple , riche et sévère ; aucune ten-
ture ne cachait les murs, et il n'y avait point de vitres aux fenêtres devant
lesquelles s'ahaissaient des stores en satin blanc bariolés de peintures chinoi-
ses; un lapis des Indes couvrait la table surchargée de lettres et de papiers
comme celle d'un secrétaire d'État. Le portrait en pied du général , suspendu
en face de la porte , était surmonté d'une espèce de dais ; il avait pour pen-
dant un trophée d'armes formé avec le casque , les gantelets et l'épée du
défunt, et au-dessus duquel était déployé le drapeau fleurdelisé que son gui-
don portail devant lui les jours de combat. Les fenêtres de cette vaste salle
s'ouvraient sur des fortifications dont la mer baignait le pied ; même par un
temps calme, on y entendait le bruit sourd et incessant des vagues, et la vue
attristée ne rencontrait d'autre horizon que l'espace infini où se confondaient
le ciel et les flots.
Mme d'Ënambuc quitta lentement la fenêtre , et s'assit devant le portrait du
général. Le docteur vint près d'elle , et , lui prenant le bras , il appuya ses
deux doigts sur le pouls , qui vibrait avec une violence inégale. Au bout d'un
moment, Marie retira sa main en secouant faiblement la tête; le docteur ré-
fléchit un peu , puis il dit tout à coup :
— Vous êtes malade , je le vois bien , madame ; mais qu'avez-vous ? je n'en
sais rien.
— Ce que j'ai , docteur? répondit-elle d'une voix brève ; je souffre, je nie
consume , je me meurs !
— Je le vois bien, répéta le médecin en la regardant en face; mais pour-
quoi?
— Parce que j'ai subi des épreuves au-dessus des forces humaines, parce
que j'ai tout perdu , parce que je suis ici loin de tous les miens, sans conseils,
sans appui , et qu'une responsabilité terrible pèse sur moi.
Le docteur hocha la tête , et , après un moment de silence , il dit avec une
sorte d'hésitation :
— Le comte de Loinvilliers a votre confiance.
— Non, docteur, non, répondit froidement Mmc d'Ënambuc , et sans le
souvenir du général, sans ses dernières volontés, que je respecte comme
celles de Dieu même , le comle n'aurait jamais pris ici tant d'autorité ; c'est un
liomme hautain, vindicatif, plein de sourdes passions ;je me méfie de lui.
— Il vous est dévoué pourtant, dit le docteur en regardant fixement
Mmc d'Ënambuc ; il vous est dévoué a la vie et à la mort : n'en avez-vous pas
< ".i la preuve?
— Il m'a sauvé la vie au péril de la sienne, répondit-elle sourdement ; je
m'en souviens.
— Il y a eu hier un an que le général a passé de ce monde à une meilleure
vie , reprit le docteur, et, depuis ce jour, le comle de Loinvilliers vous sert
avec beaucoup de zèle et de dévouement ; je ne puis Comprendre , madame -
c ■ qui vous porte a douter de sa loyauté. Que craignez-vous donc de lui ?
— Son amour, répondit M1"0 d'Ënambuc.
— Ah ! murmura le docteur étonné , il vous en a parlé déjà !
MARIE d'énambuc. 627
— Non , répondit Marie en passant la main sur sa robe de taffetas noir, il
n'a pas encore osé.
— Mais votre deuil finit aujourd'hui , madame , et , selon l'usage , toute
votre maison l'a déjà quitté.
— Je le porterai là encore longtemps, murmura Mme d'Énamhuc en serrant
ses mains jointes contre son cœur, et en jetant un mélancolique regard sur le
portrait du général. Hélas! si celui que nous avons perdu existait encore, je
n'éprouverais pas tant de troubles et de tourments ! Je vivais calme et heu-
reuse près de lui; l'affection sainte et dévouée que je lui portais avait éloigné
de moi toute peine; et maintenant, mon Dieu, que je souffre !
Le docteur ne comprit rien à cette espèce de confidence qui s'échappait d'une
âme dévorée par ses souvenirs et ses regrets ; il pensa tout simplement que
Mme d'Énamhuc était épouvantée de l'influence que le comte avait su prendre
dans les affaires , et des prétentions qu'il concevait peut-être. La position ne
lui semblait pourtant ni fort embarrassante, ni fort périlleuse.
— Eh bien ! madame, dit-il après réflexion , quand même le comte aurait
conçu des espérances, quand même il oserait les manifester, pourquoi celte
déclaration vous mettrait-elle dans un si grand souci?
— Parce qu'alors il faudra lutter contre cet homme et choisir entre son
amour ou sa haine. Allez, docteur, je le connais bien , il ne pardonnera pas
un refus.
— Vous êtes donc décidée à refuser? interrompit le médecin avec inquié-
tude. Ah! madame, comprenez-vous bien toutes les conséquences ?...
— Oui , car je sais tout ce qui se passe, répondit froidement Mrae d'Énam-
huc ; je sais que mon autorité a des ennemis qui l'attaquent sourdement et qui
tâchent d'amener une révolte; je sais que M. de Loinvilliers se croit néces-
saire pour contenir ces turbulences. C'est par ce motif qu'il s'est peu à peu en-
touré d'une milice à lui, de ce qu'on appelle sa garde espagnole : une poignée
d'aventuriers! Il y a longtemps que je vois toutes ces menées.
— Et pourtant vous n'avez pas pu les empêcher. A qui vous fier pour com-
battre l'influence du comte?
— Quelqu'un viendra peut-être! dit Mmo d'Énamhuc en jetant un long re=
gard du côté de la mer.
— Ah ! quelqu'un que vous attendez ? dit le docteur étonné.
— Quelqu'un que j'attends depuis longtemps, répondit Marie. Oui, docteur,
il y a au monde un homme dont la loyauté, le dévouement me sont bien con-
nus , un homme dont toute la vie a été le plus noble exemple de courage et de
fidélité. Je lui ai fait connaître ma position; et, s'il n'est pas mort, il viendra.
— Dieu veuille que ce soit bientôt, s'écria le docteur de plus en plus
étonné.
— Oui , il viendra , dit Marie avec confiance. Puis , retombant tout à coup
dans les craintes , les affreuses perplexités de cette longue attente, elle mur-
mura avec un sombre abattement : Mais s'il était mort?
H y eut un silence; puis le docteur reprit :
— Depuis longtemps j'avais deviné les sentiments de M. de Loinvilliers ; il
vous aime , madame , il vous aime d'un amour emporté , jaloux.
028 MARIE D'ÉNAMBUC.
— Je l'ai compris à l'espèce de haine qu'il a pour mon fils, dit amèrement
Mme d'Énambuc; pauvre enfant! ma tendresse pour lui irrite M. de Loinvil-
liers. Cet amour de mère . pur et saint comme celui que nous portons à Dieu ,
inspire à cet homme une sourde jalousie. Il se réjouit quand il songe à la dou-
leur qui va me frapper. Hélas ! le jour approche où il faudra me séparer de
mon fils et l'envoyer en France.
— L'expresse volonté du général fut qu'il serait élevé par les révérends
pires oratoriens de Paris.
— Celte volonté sera accomplie, docteur, dit Mme d'Énambuc avec une dou-
loureuse résignation. C'est la plus grande preuve que je puisse donner de ma
soumission à celui à cpii durant sa vie je n'ai jamais désobéi. Cher enfant !
bientôt il traversera cette mer immense, je verrai d'ici disparaître la voile du
vaisseau qui l'emmènera !
A ces mots, sa voix se brisa , et elle tourna son visage couvert de larmes
vers la fenêlre au-dessous de laquelle on entendait battre les vagues.
— Ma science ne peut rien contre un mal causé par de telles peines , mur-
mura le docteur découragé. Madame, tant que vous serez sous l'influence de
toutes ces pensées, la fièvre ne vous quittera pas. Il faudrait pourtant tâcher
de guérir. Je suis convaincu que le mouvement d'un voyage , l'air frais des
montagnes, vous seraient salutaires. Vous seriez distraite d'ailleurs par l'as-
pect d'objets nouveaux, et vous laisseriez ici une partie de vos soucis. 11 serait
vraiment temps d'entreprendre la tournée que vous aviez projetée dans les
différents quartiers de l'île.
— J'y songe, répondit Marie; vous m'accompagnerez, docteur. Je veux
aller visiter nos nouvelles possessions à la pointe de Vauclain.
— Ce voyage ne présente plus maintenant aucun danger, reprit le docteur
après un moment de silence; pas un seul Caraïbe ne se montrera sur votre
chemin; M. de Loinvilliers vous a délivrée à tout jamais de ces terribles en-
i! mis.
— II est vrai , dit Mme d'Énambuc d'une voix altérée, le comte a exercé
contre ces malheureux de terribles représailles, il les a exterminés! Que de
sang répandu, mon Dieu! Tous les jours , dans mes prières, je me souviens
de ces pauvres idolâtres que j'avais espéré voir un jour convertis à noire foi.
— Ainsi vous partirez pour le Vauclain; vous partirez bientôt, madame?
— Oui, bientôt, docleur, répondit-elle pensive , en retournant s'accoudera
la fenêtre.
La nuit était venue , et le ciel , sombre comme la mer, se couvrait de nuages
qui laissaient à peine entrevoir quelques étoiles. Les candélabres allumés dans
les appartements du fort répandaient de vives clartés au milieu des ténèbres
(: i cette nuit orageuse, et chaque fenêtre formait comme un grand cadre lu-
mineux dont les reflets élincelaienl dans l'écume blanche des vagues. II n'y
avait dans la vaste pièce qui précéda il la salle d'audience qu'un esclave faisant
fonction d'huissier; mais quelques dames et les officiers de la maison de
""" d'Énambuc jouaient aux caries dans le premier salon en attendant le souper.
— Madame, dit respectueusement le médecin en se rapprochant de Marie,
sans doule on vous allend...
MARIE D'ÉNAMBUC. 029
— Encore un moment de solitude et de liberté, interrompit-elle d'une voix
plaintive; depuis mon lever je suis entourée, obsédée... Hélas! on a raison de
«n'appeler la petite reine ; je subis l'esclavage du trône.
— Votre santé, madame, peut servir quelquefois d'excuse pour vous dis-
penser de ces devoirs fatigants.
— Oui, c'est vrai , docteur .; je suis fatiguée , je souffre; d'ici à l'heure du
souper je ne verrai personne et ne m'occuperai d'aucune affaire; c'est votre
ordonnance, n'est-ce pas?
— M. le comte de Loinvilliers ! cria l'esclave en poussant les deux battants
de la porte.
— II est mon lieutenant général , et il a le droit d'entrer ici à toute heure ,
dit amèrement Mme d'Énambuc ; il faut le recevoir et l'écouler. Allez, docteur;
dans un quart d'heure, je serai au salon.
Le bougeoir couvert d'un abat-jour que Palida venait de poser sur la table
ne répandait qu'une faible clarté qui se projetait tout entière sur les brillantes
rosaces du tapis, et laissait dans une demi-obscurité le reste de la salle.
Mmc d'Énambuc s'était rassise; d'une main , elle fouillait avec distraction les
papiers amoncelés sur la table; son autre main, serrée contre la poitrine,
semblait chercher à étouffer quelque pénible émotion. Son visage était calme
pourtant , et elle répondit au salut de M. de Loinvilliers avec un sang-froid qui
ne laissait deviner ni mécontentement, ni crainte, ni embarras. Le comte
s'approcha avec cet air grave et impassible que l'habitude de contenir toutes
ses impressions avait donné à sa physionomie. Au premier abord , Mmo d'Énam-
buc put croire que cette fois encore elle éviterait l'explication qu'elle avait
prévue, et que son lieutenant général n'avait à lui parler que des affaires de
son gouvernement. Alors elle osa lever les yeux sur cet homme dont elle re-
doutait également l'amour et la haine , et elle lui dit d'une voix faible :
— Eh bien! monsieur, que se passe-t-il aujourd'hui? Avez-vous des nou-
velles de France ? Signalet-on quelque navire?
— Rien , madame , répondit M. de Loinvilliers ; la mer est fort grosse , tout
annonce un mauvais temps , et aucun vaisseau n'oserait s'approcher de la
côte. Ceux qui étaient au mouillage sont allés se mettre à l'abri dans la baie
du Fort-Royal.
— C'est bien , monsieur. J'espère que nous n'aurons telle nuit aucun sinis-
ire ni sur mer, ni sur terre. Les habitants doivent avoir, comme les marins,
pris leurs précautions contre l'ouragan.
— Les colons sont en général d'une si grande insouciance, qu'il faut pren-
dre pour eux les mesures de sûreté. Il y a le long de la côte quelques maisons
exposées à la violence des eaux , où je pense qu'il ne serait pas prudent de dor-
mir celle nuit ; j'ai envoyé l'ordre d'en faire sortir Imis les habitants et de leur
annoncer qu'ils trouveraient ici un asile jusqu'à demain.
— Et les nègres, monsieur?
— Les nègres? .le ne me suis pas occupé d'eux; leurs maîtres en feront ce
qu'ils voudront. J'ai dû songer à la sûreté i\^a habitants, et non à la conser-
vation de leurs propriétés. Votre sollicitude, madame, ne doit pas s'étendre
jusque-là ; c'est à eux de mettre à couvert leurs marchandises el leurs esclaves.
630 MARIE D'ÉNAMBUC.
et de faire en sorle que la mer ne les balaye pas celle nuit dans les magasins.
— Mais, monsieur, où voulez-vous qu'ils envoient leurs nègres? interrompit
Mme d'Énambuc; en rase campagne sans doute? C'est la dernière marchandise
qu'on songera à mettre à couvert parce qu'elle n'a pas à redouter les mêmes
avaries qu'une couffe de sucre ou une caisse d'indigo. Après avoir travaillé
par le mauvais temps , les nègres iront dormir sous les murailles du fort, sans
abri contre le vent et la pluie? Je ne le veux pas. Le sort de ces malheureux
devient plus rude de jour en jour. Je regarde comme un des devoirs de ma po-
sition de les proléger, de les secourir. Cette nuit, monsieur, eux aussi trouve-
ront ici un asile.
Cette commisération et cette humanité envers la race noire n'étaient point
du tout dans les idées de M. de Loinvilliers. Né et élevé en Amérique, il avait
les inflexibles préjugés des créoles, et un nègre était pour lui un animal, do-
mestique; il le voyait du même œil que son chien ou son cheval. Cette fois
pourtant il n'essaya pas de combattre les généreuses d isposi fions de Mme d'Énam-
buc; et, prenant la plume pour écrire l'ordre qu'elle venait de donner, il lui
dit seulement avec un sang-froid où perçait quelque ironie :
— Votre charilé , madame, s'étendra-t-elle jusqu'aux engagés?
— Sans doute, répondit-elle vivement; les malheureux! ils sont encore
plus à plaindre que les esclaves, bien qu'ils soient de race blanche comme
nous !
Ceci était littéralement vrai. Ceux qu'aux Antilles on appelait engagés étaient
de pauvres aventuriers qui, n'ayant aucune ressource , payaient leur passage
aux îles en aliénant trois années de leur liberté. La compagnie des Indes occi-
dentales faisait activement ce monstrueux trafic , et les vaisseaux transpor-
taient incessamment aux colonies des centaines de malheureux, attirés dans
l'espoir de faire fortune après qu'ils seraient sortis de cet esclavage temporaire.
Tant que durait leur engagement, ils étaient plus à plaindre que les noirs ; le
maître qui avait acheté trois années de leur vie les ménageait moins que ses
esclaves; car il lui importait peu qu'au jour de leur émancipation leur santé
fût entièrement ruinée, et qu'ils mourussent des suites de leurs souffrances.
Le colon propriétaire n'avait nul compte à rendre des moyens qu'il employait
pour contraindre ses engagés au travail et à l'obéissance; il leur infligeait les
mêmes châtiments qu'à ses nègres; les paresseux et les rebelles passaient aux
quatre piquets , et on ne leur épargnait pas le cachot ; aussi la mortalité était-
elle effrayante sur les habitations cultivées par les individus placés dans cette
condition mixte, plus dure et plus misérable que la servitude absolue. Cepen-
dant le préjugé mettait l'engagé bien au-dessus de l'esclave. Celui qui survivait
aux effroyables épreuves de ses premières années faisait souvent une fortune
rapide et parvenait à une bonne position sociale, tandis que le nègre affranchi
ne pouvait jamais effacer son origine ni racheter la bassesse de sa première
condition. Du reste, le sort des gens qui passaient aux îles était généralement
a la merci du pouvoir le plus arbitraire. Tout homme qui en débarquant ne
pouvait justifier de certains moyens d'existence était considéré comme engagé
de droit et livré immédiatement a un maître. Cet état de choses enfantait une
foule d'iniquités épouvantables, auxquelles une législation spéciale ne porta
MARIE D'ÉNAMBUC. 631
remède qu'environ cinquante ans après l'établissement des premiers colons aux
Antilles françaises.
Le comte de Loinvilliers écrivit deux lignes, et agita d'une main impatiente
la sonnette posée sur la table. Aussitôt la figure noire et muette d'un esclave
parut à la porte. Le comte lui remit la lettre; puis , revenant vers Marie, il
lui dit avec une espèce de sourire :
— Maintenant, madame, vous voilà tranquille sur le sort de ceux que votre
bonté protège; le sort de ces misérables vous a un moment inquiétée; c'est,
en vérité , plus d'honneur et de bonheur qu'ils ne méritent. Les engagés sont
en général des gens de sac et de corde, des bandits chargés de méfaits qui,
ne pouvant plus vivre en France sous peine de la bart , viennent s'abattre sur
nos colonies. La plupart du temps on ne sait ce qu'ils sont ni d'où ils viennent;
ils ont toujours mille contes à débiter sur leur origine, et pas un bon papier
pour prouver ce qu'ils avancent. Heureusement on fait ici justice de ces vaga-
bonds, et le fouet d'un commandeur les range mieux à l'ordre que le bâton
d'un garde-chiourme.
— Oui, monsieur, répondit Mmc d'Énambuc avec une gravité triste , il faut
que justice se fasse, mais justice pour tous. Dans certains cas, les engagés et
même les esclaves peuvent recourir à mon autorité; je dois les défendre s'ils
sont trop durement opprimés par leurs maîtres , et je ne dénierai à aucun
«l'entre eux ma protection.
— Jusqu'ici , madame , pas un n'y a eu recours , dit froidement le comte.
Mme d'Énambuc le regarda en face et répondit :
— Qui sait? je suis certaine que tous ceux qui ont recours à ma justice
n'arrivent pas jusqu'à moi.
Le sourire qui errait sur les lèvres du comte s'effaça ; d'un coup d'œil inquiet
et rapide, il observa Marie: elle était sérieuse et triste ; mais rien dans sa
physionomie ne décelait une arrière-pensée , ni un ressentiment caché. L'es-
pèce de crainte qui avait frappé Loinvilliers s'évanouit , et il répondit avec
tranquillité :
— Toutes les demandes et réclamations écrites vous sont remises, madame;
vous dictez les réponses et les signez de votre main : en vérité, vous ne pouvez
faire davantage , à moins toutefois d'aller, comme le roi saint Louis , vous
asseoir en plein champ sous un arbre pour écouter les plaintes de vos sujets ,
et rendre la justice.
— Je le devrais peut-être, pour empêcher les iniquités qui se commettent
en mon nom , répliqua-l-elle d'un ton bref et en se levant.
Loinvilliers tressaillit intérieurement , et , pour la seconde fois, il interrogea
la physionomie de Mmo d'Énambuc avec une sorte d'anxiété.
— Monsieur le comte, reprit-elle avec l'air de calme tristesse qui lui
élail habituel, les affaires sont finies pour aujourd'hui; je vais passer au
salon.
— Un moment encore, je vous en supplie, madame, répondit Loinvilliers
d'une voix; grave et avec une émotion qu'il ne put entièrement contenir; c'est
pour moi personnellement que j<' réclame cette audience.
Mmo d'Enambuc avait p&li légèrement en entendant ces paroles , mais le cou-
632 MARIE d'énambic.
rage lui revint promplement , et elle attendit de sang-froid cette explication
qu'elle prévoyait et qu'elle redoutait depuis si longtemps.
— Achevez, monsieur, répondit-elle d'une voix assurée et en se rasseyant
en face du comte ; je suis prête à vous entendre.
M. de Loinvilliers ne se faisait pas illusion sur les sentiments de Marie à son
égard : il savait que cette femme, pour laquelle il avait un amour violent . ca-
pable de tout, le voyait avec une sourde aversion ; il savait qu'elle le redoutait,
et que, pour se soustraire à son influence, elle avait appelé à son secours un
autre homme qu'elle aimait peut-être; mais il savait aussi comment il s'était
délivré de ce rival , et il comptait sur l'ascendant de sa position, pour vaincre
la résistance inexorable qu'il prévoyait.
— Madame, reprit-il en s'asseyant à côté de Marie , qui , froide, immobile
et le regard baissé , semblait recueillie dans une morne attention , je suis venu
ici ce soir pour vous déclarer des choses que de rigoureuses convenances me
défendaient de vous dire un jour plus tôt. Dans la situation où se trouve mon
Ame, Dieu sait ce que m'a coûté cette année de silence ! mais le moment est
enfin venu où je puis réclamer les droits que m'a légués celui dont toutes les
volontés ont été sacrées pour vous.
— Quel droits , monsieur, et que voulez-vous dire? interrompit Marie avec
un étonnement plein d'effroi et un geste de doute; Dieu m'est témoin que je
n'ai fait aucune promesse.
— Je le sais, madame; aussi n'est-ce pas une. parole donnée par vous que
je viens réclamer : je viens vous dire ce qui s'est passé il y a un an , lorsque
le général me fit venir près de son lit de mort. Tous rappelez-vous, madame,
celle chambre où l'on n'entendait que des pleurs et des sanglots, cette place
où vous étiez assise , et où il me semble vous voir encore pale , défaillante , les
yeux fermés , immobile comme une morte?... Moi aussi, j'étais là; le général
louchait à son dernier moment; il me tendit la main , et il me dit : Loinvil-
liers, vous gouvernerez pendant la minorité de mon fils , vous lui conserverez
.-on héritage, et quelque jour vous épouserez ma veuve.
— Monsieur le comte! s'écria Mrae d'Énambuc en se dressant et en se tour-
nant avec véhémence vers le portrait du général; monsieur le comte, Dieu
vous entend !
— Dieu et celui dont voici l'image vénérée, répondit Loinvilliers en se
tournant aussi vers le portrait, qui semblait abaisser sur eux son regard im-
mobile. Aucun témoin n'a entendu ce que je viens de vous dire; mais, sur ma
foi de chrétien , sur mon honneur de gentilhomme .je jure que c'est la vérité :
n'est-ce point assez pour que vous n'en doutiez plus, madame?
— Je vous crois , monsieur, murmiira-t-elle d'une voix éteinte et sans dé-
lourner du portrait de M. d'Énambuc son regard fixe et sans larmes je vous
erois. Seigneur mon Dieu, celui qui fut juste et sage entre tous s'est donc une
fois trompé !
Loinvilliers devina ces derniers mots plutôt qu'il ne les entendit; un sourire
amer plissa ses lèvres, et son œil étincela sous ses larges sourcils; pourtant
il sut se contenir encore, et ii dil avec calme :
— Tant que voire deuil a duré . madame . j'ai dû me taire et ne vous faire
MARIE DÉNAMBLC 033
connaître mes sentiments et mes espérances que par mes actions. Vous avez
pu cependant me comprendre , et voir le but auquel j'aspirais.
— Oui, monsieur, interrompit-elle sourdement; j'avais prévu que bientôt
il faudrait choisir et voir en vous mon second mari ou mon ennemi mortel.
Loinvilliers fit un mouvement , puis il reprit avec le même sang-froid :
Vous savez ma naissance et ma fortune, madame ; ni l'une ni l'autre ne sont
au-dessous de l'honneur que j'ambitionne, et dont celui qui fut votre époux
m'a jugé digne; vous savez maintenant sa dernière volonté , et les droits qu'il
m'a légués : j'attends votre réponse.
— Avant de vous la faire connaître , j'ai besoin de me recueillir et de prier
Dieu , dit Marie en se levant ; demain , monsieur, oui , demain , vous saurez
ma résolution.
Ces derniers mots furent prononcés avec un accent qui devait laisser peu
d'espoir à Loinvilliers; pourtant il ne témoigna ni dépit ni découragement ,
et ce fut d'un air de tranquille satisfaction qu'il offrit la main à Mme d'Ênam-
buc pour passer au salon où l'attendait sa petite cour.
IV.
Deux heures plus tard , Marie rentrait dans sa chambre à coucher, appuyée
au bras du docteur Janson , et suivie d'une douzaine d'esclaves qu'elle con-
gédia aussitôt. Palida seule resta assise sur le seuil de la porte.
— Mon Dieu , que je souffre ! dit M"10 d'Énambuc en se laissant aller sur le
vaste fauteuil de bambou placé au pied de son lit ; il y a dans l'air comme une
humidité brûlante qui me pénètre et me donne la fièvre.
— Une fièvre d'inquiétude et de chagrin, murmura le docteur en posant ses
longs doigts osseux sur le bras de la jeune femme , qui renversa sa tète pâle
sur le dossier du fauteuil.
Tout était silencieux dans les vastes appartements du fort; mais, au dehors,
l'orage grondait avec une horrible furie, la mer brisait avec un bruit rauque
et profond contre les murailles , et ses vagues écumeuses formaient comme
une nappe immense qui déroulait incessamment ses plis d'un blanc argenté au
milieu des ténèbres de cette lugubre nuit.
Mmo d'Énambuc prêta un moment l'oreille à ce tumulte des éléments, et dit
avec un long soupir : Heureusement , aucune créature humaine n'est en péril
sur cette mer terrible; les pauvres gens qui ont leurs habitations sur la cote
sont en sûreté ici. Quand le beau temps reviendra , nous n'aurons aucun mal-
heur irréparable à déplorer; mais que celte nuit va me paraître longue , Jésus
mon Dieu ! je ne dormirai pas.
— Essayez quelques gouttes de ceci , dit le bon docteur en offrant à
Mmo d'Énambuc une lasse posée; près d'elle sur nn plateau d'argent ; vous
savez que celte potion calmante vous a procuré parfois un peu de sommeil.
Elle but quelques gorgées avec docilité ; puis, repoussant la tasse, elle
murmura :
— Je ne sais ce qui se passe en moi ; j'ai comme le pressentimenl de quelque
malheur, mon esprit est troublé de mille chimères, le cœur me bal comme si
tome n. ,i
054 MARIE DÉNAMMiC.
j'étais près d'un grand danger... J'ai peur, docteur ; je vous eu supplie , restez
près de moi.
— Je ne vous quitte pas, répondit-il avec une affectueuse sollicitude ; allons,
madame , reprenez courage . rappelez la fermeté de votre àme , vous en aurez
besoin dans les circonstances difficiles où vous vous trouvez ; c'est aux dangers
réels et présents qui vous menacent , qu'il faut songer. J'ai pris sur moi de
faire avertir le père Du Tertre; il va venir; vous avez toute confiance en lui.
— Oui , c'est un homme pieux et plein de lumières; ses exhortations m'ont
souvent consolée ; il connaît les peines secrètes et profondes de mon âme; il
m'aidera à sortir de ces perplexités , de ces anxiétés cruelles. Ses paroles ras-
sureront ma conscience et me donneront la force et l'espoir en Dieu qui sont
près de me manquer; soyez tous deux mes conseillers. Montrez-moi la justice,
la vérité , mon devoir, car ma tête se perd , et je doute de moi même.
Le docteur serra silencieusement la main que lui tendait Mme d'Ënambuc
La jeune femme se souleva lentement , et fil le tour de la chambre d'un pas
faible et inégal. L'agitation de son esprit lui donnait ce besoin de mouvement
auquel ses forces suffisaient à peine. En passant devant un miroir, elle s'arrêla
et dit avec un faible sourire : Jésus! j'ai l'air d'une morte.
En effet, elle n'était plus cette belle Marie si brillante naguère de vie et de
fraîcheur. L'expression radieuse et sereine de sa physionomie était effacée par
une sombre langueur; une blancheur uniforme avait éteint ses joues où remon-
tait par moment un fugitif incarnat ; son regard seul avait encore toute sa
puissance, il éclatait encore plus doux, plus fier, plus pénétrant sous ses lon-
gues paupières brunes. Tout à coup Marie tourna la tète vers la fenêtre avec
une sorte de tressaillement.
— Docteur, avez-vous entendu? dit-elle , la sentinelle a crié qui vive dans
la grande cour.
— C'est sans doute en voyant venir le père Du Tertre qui se rend ici, ré-
pondit le médecin.
— Comment le père Du Tertre n'a-l-il pas préféré passer par les salles bas-
ses? objecta Mmed'Énarnbuc; il fait mauvais traverser la cour avec un temps
pareil.
A ces mots, elle s'approcha de la fenêtre et regarda dehors. La pluie tombait
à torrents d'un ciel sombre et déchiré par de rares éclairs; une lanterne ac-
crochée devant la porte projetait sa lueur sur la sentinelle qui parcourait d'un
pas égal l'espace assigné à sa faction. Une obscurité complète régnait dans la
vasle cour qui séparait la chapelle des appartements du fort; mais, au fond
de ces ténèbres, brillait une lueur rougeatre dont le reflet éclairait en plein
une porte cintrée.
— II y a du monde dans la chapelle, dit Mmo d'Ënambuc avec élonncment ;
on vient d'en ouvrir la porte , et j'y vois de la lumière.
Elle regarda encore , le Iront appuyé à la fenêtre dont le châssis était garni
de larges plaques d'écaillé transparente.
— Il est minuit, dil le médecin; c'est l'heure à laquelle le père Du Tertre se
lève pour dire les matines; peut-être a l-il voulu celte nuit faire ses dévotions
dans la chapelle.
MARIE D'ÉNAMBUC. 655
Comme il achevait ces mots , la porte s'ouvrit tout à fait , et un homme s'ar-
rêta sur le seuil ; sa haute taille se découpa comme une noire silhouette sur un
fond lumineux, et il resta là une minute, le bras appuyé contre le chambranle
de pierre, dans l'attitude d'une pénible fatigue.
— Oh ! mon Dieu , murmura Marie en frissonnant , cette ombre ressemble
à quelqu'un ! je reconnais sa taille, sa chevelure... Est-ce Maubray, mon
Dieu?
En ce moment , la porte de la chapelle se referma; tout disparut , et le re-
gard éperdu de Marie resta plongé dans les ténèbres.
— Voici sa révérence, dit le médecin en prenant doucement le bras de
Mmo d'Énambuc pour la ramener à sa place.
Le père Du Tertre entra. C'était un vieux moine jacobin d'un esprit droit ,
ferme et plein d'expérience. Depuis dix ans , il était missionnaire dans les co-
lonies, et il avait acquis, dans ces difficiles fonctions, une haute réputation
et beaucoup d'influence.
— Mon père, dit Mrae d'Énambuc d'une voix fort émue et en allant au-devant
de lui , savez-vous qu'il y a du monde dans la chapelle ?
— Je le sais, madame , répondit-il en souriant; vous avez donné, pour cette
nuit, l'hospitalité à tant de gens , qu'on ne savait plus où les loger. Les maga-
sins, les salles basses étaient encombrés, car on a apporté ici beaucoup de
marchandises. Quand les colons et leurs denrées ont été à l'abri , il ne s'est
plus trouvé de place pour les esclaves ni pour les engagés. Alors j'ai pris sur
moi de conseiller à votre capitaine des gardes d'envoyer les noirs coucher à
l'écurie avec les chevaux, et j'ai emmené les blancs dans la chapelle, d'où
j'ai retirée le très-saint sacrement; elle sera leur dortoir pour cette nuit :
n'est-il pas juste que ceux qui sont sans abri aillent dormir dans la maison
de Dieu?
— Ce sont les engagés qui passent la nuit là-bas ? murmura Mmc d'Énam-
buc, dont le visage redevint calme et qui sentit subitement s'apaiser les batte-
ments de son cœur; c'était une vision. Hélas ! cette image est sans cesse devant
mes yeux!
Il y eut un moment de silence; puis Mrac d'Énambuc reprit :
— Mon père, j'ai besoin de vos conseils; vous m'avez soutenue et guidée
dans les moments les plus pénibles de ma vie; aidez-moi dans cette nouvelle
épreuve. Mon père , ce que j'avais craint est arrivé.
Alors elle raconta son entrevue avec le comte de Loinvilliers, et les propo-
sitions de mariage auxquelles, le lendemain . elle était déterminée à répondre
par un refus.
— Mon père, dit-elle en finissant, je suis convaincue que M. île Loinvilliers
a dit la vérité; mais ma conscience ne me fait pas un devoir d'obéir à cette
dernière cl terrible volonté... Celui qui est au ciel et qui voit le fond de mon
âme ne me condamnera pis.
— Ma fille, répondit le père Du Tertre d'une voix grave et triste, ceci n'est
point un cas de conscience ; devant Dieu , vous êtes libre ; maie !<• comte de
Loinvilliers soumettra voire volonté par la loi <lu plus fort. Il s;iii bien com-
ment vous contraindre à ce mariage. Vous ne connaissez [>as entièrement ce
656 MARIE D'ÉNAMBUC.
qui se passe ici et le péril où vous êtes. Il y a un parti contre vous dans la co-
lonie, un parti redoutable, composé des petites gens, qui partout sont les plus
nombreux et les plus remuants. Qu'importe que les capitaines de paroisse vous
soient dévoués si leurs milices sont prêtes à se révolter contre votre autorité?
Tous ces mutins redoutent le comte de Loinvilliers et ceux qu'ils appellent sa
garde espagnole. Ils redoutent aussi beaucoup le baron Loinvilliers de Poincy,
gouverneur de Saint-Christophe, qui pourrait, au besoin, envoyer à son ne-
veu une ou deux barques armées en guerre pour les réduire. C'est ce qui a
arrêté jusqu'ici toute tentative de sédition ; on se souvient de la manière dont
le comte vous a vengée des peaux rouges, et l'on est convaincu qu'il ne
pardonnerait pas plus à des chrétiens qu'à des idolâtres. Mais le jour où il ces-
serait d'être votre lieutenant général , le jour où il se retirerait de votre ser-
vice, ce jour-là , madame, vous verriez votre autorité méconnue, attaquée
ouvertement , et peut-être seriez-vous forcée de résigner vos pouvoirs...
— Jamais , mon père , jamais, interrompit-elle avec véhémence ; nulle force
humaine ne saurait me contraindre à abandonner les droits de mon fils. Je ne
quitterai pas ma place, tant que le roi laissera entre mes mains ce pouvoir dont
les soucis me tuent.
— Madame , dit le médecin , vous m'avez manifesté tantôt un espoir : si
vous pouviez opposer quelqu'un à M. de Loinvilliers , si vous vous aidiez d'un
homme ferme, courageux, habile comme lui, il y aurait moyen de le réduire.
— Oui , si Maubray venait! murmura Mme d'Énambuc avec un accent indi-
cible de découragement, de douleur, d'ardente impatience,- mais il n'arrive
pas.
Apparemment le père Du Tertre savait tout ce que l'âme de Marie renfermait
d'incertitudes, de frayeurs, d'inutiles espérances, car il lui répondit en se-
couant tristement la tête :
— Il n'y a plus d'espoir maintenant. Depuis six mois, parti de Saint-Domin-
gue pour venir ici sur un bâtiment dont on n'a plus eu de nouvelles, il faut
prier Dieu pour le repos de son âme.
Mmc d'Énambuc frissonna ; ce mot la frappait subitement d'une affreuse
certitude.
— Oui, dit-elle en baissant la tête comme pour se soumettre à la volonté de
Dieu , tout est fini.
Le moine recommença alors à lui représenter le péril de sa situation et les
avantages immenses de son mariage avec le comte de Loinvilliers. Le médecin
se joignit au confesseur, et tous deux , pénétrés des mêmes craintes , donnè-
rent les mêmes conseils. La malheureuse femme résista longtemps ; enfin ,
épouvantée , vaincue , elle promit de ne pas éloigner le comte par un refus
définitif, et même de lui laisser des espérances. Ses conseillers ne la quittèrent
que bien avant dans la nuit. En sortant, le moine dit au docteur Janson :
— Béni soit Dieu , qui nous a inspiré les paroles qui pouvaient convaincre
madame! La détermination qu'elle vient de prendre sauve l'héritage de son
fils ei assure la tranquillité de la colonie.
— Oui, mon père; unis peut-être hù coûlcra-t-elle la vie, répondit le mé«
dei m.
MARIE D'ÉNAMBUC. Go7
Vers le malin , le vent tomba subitement, les nuages amoncelés se déchirè-
rent et laissèrent voir la face radieuse du soleil levant. Bientôt le ciel montra
son azur limpide , nul souffle ne troubla les airs ; mais la mer sombre et irri-
tée brisait encore ses montagnes d'eau contre la grève. Les habitants avaient
peu souffert dans l'intérieur des terres : les champs de cannes verdoyaient en-
core, les bouquets de bananiers dressaient toujours leurs longues feuilles d'un
vert glauque sur le toit de paille des cases à nègres ; mais la violence des eaux
avait couvert la côte de débris.
Dès que le jour parut, un certain tumulte annonça le départ de ceux qui
avaient trouvé un abri dans le fort. Mme d'Énambuc sommeillait accablée,
pourtant elle entendit ce bruit confus de pas et de voix.
— Palida , dit-elle en se soulevant , Palida !
L'esclave se dressa au pied du lit.
— Ecoule, reprit Mn,c d'Énambuc, voilà les nègres et les engagés qui s'en
vont; je veux faire une aumône à ces pauvres gens; donne-moi ma bourse.
Palida apporta un petit sac en velours noir dans lequel il y avait une poignée
d'écus.
— Donne-leur tout, dit M"" d'Énambuc; ils se le partageront ; je ne veux
pas compter l'argent des pauvres.
Palida entr'ouvrit la fenêlre, et, avançant sa tète brune, elle cria en jetant
la bourse dans la cour : — Voici de la part de madame pour les esclaves et les
engagés; partage égal. — Et se retirant aussitôt elle referma la fenêtre sans
prendre garde à ceux qui ramassaient cette grosse aumône.
— Vive la petite reine! crièrent plusieurs voix dans la cour. Puis quelques
coups de fouet claquèrent en l'air, et tout rentra dans l'ordre et le silence.
A l'heure de la messe, Mme d'Énambuc se leva pour se rendre à la chapelle.
Selon l'usage, elle était accompagnée de la plupart des gens de sa maison. En
entrant, elle trouva près de la porte M. de Loinvilliers, qui la salua silencieu-
sement , lui présenta l'eau bénite el la conduisit a sa place. La chapelle du
fort Saint-Pierre était décorée avec une simplicité digne des premiers temps
du christianisme. On n'y voyait ni tableau, ni dorures, ni sculptures pré-
cieuses, mais on y mettait chaque jour en profusion des fleurs et du feuillage,
les plus beaux dons de la terre. Des branches d'orangers, de vertes palmes,
ornaient l'autel à la droite duquel élait le prie-dieu de Mmo d'Énambuc. La
fenêlre , étroite et recouverte d'un ample rideau de mousseline, ne laissait pé-
nétrer qu'un rayon de soleil dont le reflet, en tombant sur les murs d'une
blancheur vive, répandait une douce et tranquille lumière. Celle humble
église était merveilleusement disposée pour la prière et la méditation. Séparée
des autres constructions par une vaste cour, elle s'élevait isolée sur le rempart
et dominait la mer, dont le murmure éternel retentissait sous sa voûte.
Mmo d'Énambuc s'agenouilla, le front baissé, sur l'appui du pue-dieu. Le
comte de Loinvilliers, debout derrière elle, la contemplait avec un avide bon-
heur. Elle cachait son visage sur son livre d'heures; il ne voyait que son cou
frêle et blanc, et sa longue chevelure, dont les boucles dorées s'échappaient
d'un réseau de soie noire. Mais il devinait les larmes qu'elle répandait, et son
cœur tressaillait d'une cruelle joie, car il comprenait qu'elle s'était soumise et
()38 MARIE D'ÉNAMBUC.
qu'elle pleurait sur elle-même. Son inflexible amour, son implacable jalousie,
triomphaient, et il songeait sans remords à l'espèce de violence qui allait lui
livrer celte femme dont le cœur fermé pour lui appartenait peut-être à
un autre.
Mme d'Énambuc s'était soumise en effet, car le secret et dernier espoir qui
l'avait jusque-là soutenue s'était évanoui. La veille encore elle attendait, il y
avait dans son âme une lueur de confiance et décourage; mais tout à coup
celte lueur s'élait éteinte. Maintenant tout était fini; elle pleurait la mort de
Maubray , et elle écoutait en frissonnant le bruit rauque de la mer, dont les
profonds abîmes l'avaient sans doute englouti. Le père Du Tertre était à l'autel ;
les assistants suivaient la messe avec un silencieux recueillement ; le docteur
Janson lui-même, les deux genoux en terre, priait sans distraction. Marie
resta prosternée pendant toule la messe; au dernier évangile, elle se releva,
et, dans ce mouvement, son regard se tourna machinalement vers la muraille
blanche sur laquelle ressorlaient de grandes lettres récemment tracées avec un
charbon. Cet lettres formaient un mot presque illisible, mais que Marie de-
vina ; car son livre d'heures s'échappa de ses mains, et elle retomba à genoux,
tremblante, éperdue, le cœur saisi d'étonnement, dedoule et presque d'effroi :
c'était le nom de Maubray qu'elle venait de lire sur la muraille. Ses regards
demeurèrent fixés sur ces lettres inégales et qu'une main mal assurée semblait
avoir écrites dans l'obscurité. Comment ce nom, ignoré de tous ceux qui
vivaient autour d'elle, se trouvait-il écrit là? Pourquoi l'avait-on mis sous ses
yeux en un pareil moment ? était-ce un avertissement, un reproche? Son
esprit se perdait en conjectures. Elle eut sur-le-champ la pensée qu'un des
engagés pouvait seul avoir écrit ce mol dont la vue remplissait son âme de
perplexité, de soudaines espérances et de mortelles crainles. Mais pourquoi
ce mystère? pourquoi, si le sort de Maubray était connu de l'un de ces malheu-
reux, n'en avait-elle pas été instruite? Comment n'avait-on pas essayé de pé-
nétrer jusqu'à elle pour le lui apprendre?
Tandis que Marie, immobile et perdue dans ses émotions et ses pensées,
demeurait à genoux, le visage tourné vers la muraille, M. de Loinvilliers,
pâle et agité , regardait du même côté avec une singulière expression d'éton-
nement et de rage. Lui aussi avait lu ce nom. Un moment après , il sortit ; la
messe était finie. Mme d'Énambuc resta encore un quart d'heure dans la cha-
pelle pour se recueillir et songer aux moyens d'apprendre la vérité, de savoir
par quel inconcevable hasardée nom, toujours présent à sa pensée, s'était
tout à coup trouvé sous ses yeux. Quand elle se retira avec sa suite, elle
irouva dehors M. de Loinvilliers; il élait entouré d'une partie de ses gens
et leur parlait de ce ton bref et impérieux qui faisait trembler tout le
inonde.
— Ricio, dit-il en s'adressant à une espèce de géant asturien que ses cama-
rades avaient surnommé saint Christophe . va-t-en sur-le-champ chef tous les
habitants dont les engagés ont pissé la nuit dans la chapelle, et commande-
leup de ma part d'envoyer ici tous ces drôles. Il faut que je sache quel est celui
qui a osé charbonner son nom de païen sur le mur d'un lieu consacré. Far mon
baptême! je promets de lui faire faire amende honorable.
MARIE d'Énambuc. 659
— Monsieur, dit Mme d'Énambuc en s'avançant, je veux interroger moi-
même ces malheureux.
— On va les amener en votre présence, répondit tranquillement le comte ;
n'avez-vous point, madame, d'autres ordres à me donner?
— Dans un moment, monsieur, suivez-moi, dit-elle préoccupée d'une
vague défiance , et craignant que Loinvilliers ne pût interroger avant elle les
engagés.
Il lui offrit la main et la reconduisit dans ses appartements sans témoigner
le moindre embarras, ni la moindre inquiétude; pourtant ses yeux se tour-
naient souvent vers la porte, et deux ou trois fois il alla se mettre à la fenêtre
qui donnait sur la grande cour. Mme d'Énambuc, faible, oppressée, le front
appuyé sur sa main, était assise dans la salle d'audience ; elle attendait dans
une cruelle anxiété l'espèce de révélation qui allait sans doute l'éclairer sur le
sort de Maubray. Sa préoccupation était si profonde , qu'elle oubliait jusqu'à
la présence du comte , qui , sombre et agité , se promenait lentement dans la
salle sans dire une parole.
Au bout d'une heure environ , les engagés arrivèrent conduits par Ricio. En
entrant, l'Asturien échangea un rapide regard avec son maître et hocha la tête
d'un air significatif. A ce signe, le comte sourit légèrement, le sang reHua vers
ses joues, il sembla respirer plus librement , et son regard fauve tomba sur
jjme d'Énambuc avec l'expression d'une sourde joie. Les engagés étaient restés
interdits et tremblants près de la porte. Ces pauvres gens étaient hâves, brûlés
par le soleil , à peine vêtus. Leur aspect avait quelque chose de plus triste et
de plus misérable que celui des nègres; on lisait sur leur physionomie des
souffrances inorales plus profondes que celles des esclaves. Mme d'Énambuc
jeta sur eux un coup d'oeil prompt et troublé ; tous ces visages lui étaient in-
connus. Alors elle revint subitement de l'espèce de doute et d'espérance qui
faisait battre son cœur avec violence, et elle murmura : Quelle folle pensée !...
c'était impossible !...
— Approchez tous, dit rudement le comte.
Les engagés s'avancèrent intimidés et tremblants. Leurs regards se tour-
naient vers Mmo d'Énambuc avec une expression craintive et suppliante. Ils
avaient peur, car ils ignoraient de quoi on les accusait , et ils savaient de
quels châtiments on punissait les plus légères fautes. La première parole de la
petite reine les rassura.
— Mes amis, dit-elle d'une voix douce, l'un d'entre vous a péché contre
Dieu en écrivant un nom profane dans un endroit consacré. Je vous ai fait
venir pour que vous me déclariez quel est le coupable. Je promets d'avance
de lui pardonner : il ne subira d'autre châtiment que la pénitence imposée
par sa révérence le père Du Tertre. Voyons , que celui qui est en faute si dé-
nonce lui-même pour me donner une preuve de son repentir.
Les engagés se regardèrent entre eux d'un air surpris ; personne ne
répondit.
— Eh bien! reprit Mmo d'Énambuc avec la même douceur, vous vous
taisez? j'ai pourtant promis un entier pardon. Allons, que le coupable se
déclare
640 MÀHIE D'ÉNAMBUC.
Tous gardaient le silence et s'excusaienL par des gestes négatifs. Enfin l'un
d'eux s'avança, et , se jetant aux genoux de Mme d'Énambuc , il lui dit d'un
accent humble et contrit : — Pardonnez-nous , madame, pardonnez-nous ;
mais, en vérité, il est impossible que nous soyons en faute cette fois : pas un
d'entre nous ne sait lire son nom, et encore moins l'écrire...
— Personne d'entre vous n'a donc écrit le nom de Maubray sur le mur de
la chapelle ? interrompit Mrac d'Énambuc d'une voix altérée.
— Personne , sur mon baptême et sur mon salut !
A cette déclaration simple et précise, Marie baissa la tète d'un air découragé
et fit signe aux engagés de se retirer. Au moment où ils sortaient , celui qui
avait pris la parole se ravisa et dit à l'un de ses compagnons :
— Dieu me pardonne ! j'ai peut-être trompé sans le vouloir la petite reine.
Il y avait celte nuit avec nous un compagnon dont nous ne pouvons pas
répondre : c'est ce grand matelot que le capitaine Baillardet a amené de
Saint-Christophe, un sournois qui n'a pas ouvert la bouche. Avant l'aube, il
élait à se promener dans la grande cour, comme s'il avait fait le plus beau
iemps du monde...
— Marche! cria Ricio en poussant l'engagé avec le bois de sa pique,
marche ! ou, par le sang de Dieu ! je le laisse en chemin avec un pouce de lame
sous la peau.
Loinvilliers était resté près de Mmc d'Énambuc; elle réfléchit un moment ,
puis elle dit avec la tenace obstination d'une espérance déçue et d'une ardente
perplexité : —La chapelle est ouverte dès le matin; sans doute quelque
étranger y sera entré et aura écrit ce nom; nous le découvrirons ; je saurai
enfin la vérité.
— Il y a des hasards inexplicables , répliqua froidement le comte.
Marie secoua la tête et ne répondit pas.
— En vérité, madame , reprit Loinvilliers, un fait aussi insignifiant ne de-
vrait pas vous préoccuper ainsi. Que vous importe ce nom? C'est sans doute
celui de quelque pauvre diable qui l'aura mis sur le mur de la chapelle en ma-
nière (Vex-voto. Puisque vous ne voulez pas le faire châtier, il est inutile, ce
me semble, de chercher à le découvrir.
Marie regarda le comte avec inquiétude; il lui semblait qu'une cruelle ironie
perçait dans ses paroles, dans sa physionomie surtout; mais il ajouta aussitôt
d'un ton calme et dégagé qui la rassura :
— En ceci pourtant , comme en toutes choses, vous serez obéie, madame ;
si vous le voulez , nous ferons comparaître ici tous les gens capables de signer
leur nom. Le nombre n'en sera pas bien considérable, vos sujets étant en
général fort peu lettrés.
— Vous raillez, monsieur, interrompit-elle avec une fierté pleine d'a-
mertume.
— A Dieu ne plaise, madame! répondit-il d'un (on plus grave; au fond
de l'âme, je suis préoccupé comme vous, mais c'est pour de plus grands
intérêts : après notre entretien d'hier soir, il vous reste quelque chose a me
dire.
— Monsieur le comte, dil Marie en mettant la main a son front pAle et
MARIE D'ÉNAMBUC. 044
brûlant , j'y ai songé toute la nuit, j'ai prié Dieu, et pourtant... Non, je ne
puis rien vous dire. Il me faut encore un peu de temps...
— J'attendrai, madame, dit Loinvilliers d'un air plein de confiance et de
tranquillité.
A ces mots , il la salua et sortit. Mme d'Ënambuc passa le reste du jour dans
de cruelles alternatives; toutes les investigations qu'elle ordonna n'aboutirent
à rien, et elle finit par dire comme M. de Loinvilliers qu'il y a des hasards
inexplicables. Le même soir, la nouvelle se répandit qu'un engagé avait donné
deux coups de couteau à son maître; l'événement était arrivé au quartier du
Prêcheur. Ce fut le comte qui l'annonça à Mme d'Ënambuc.
— Ce matin, dit-il , un brave marin , appelé Baillardel, a été blessé par un
de ses hommes, un engagé qu'il avait amené de Saint-Christophe. Ce crime
ne peut pas rester impuni , il faudra faire un exemple.
— Une condamnation à mort ! interrompit Marie consternée : ce sera la pre-
mière fois depuis que je commande ici...
— Il faut que justice se fasse : celui qui tue doit être tué...
— Ce malheureux n'a pas accompli le crime ; vous parlez de blessures...
— Oui; mais il s'agit d'un engagé qui a levé la main contre son maître.
N'eût-il fait que le toucher, c'est assez pour qu'il soit pendu. Cet exemple est
nécessaire au maintien de l'ordre sur les habitations, à la tranquillité de la
colonie, à notre propre sûreté. Les esclaves et les engagés tremblent devant
les blancs libres auxquels ils appartiennent ; mais ils sont cinquante contre un.
Que deviendrions-nous, madame, si quelque jour ils n'étaient plus retenus par
la terreur des châtiments?
— Oui, je sais qu'il ne doit y avoir ni miséricorde ni pardon pour le cou-
pable , répondit Mme d'Ënambuc avec une triste conviction; mais je ne mettrai
pas mon nom au bas de sa sentence de mort : c'est vous, monsieur, qui la
signerez comme mon lieutenant général. Dés demain , je pars pour le Vauclain.
<Jue justice se fasse ! je reviendrai quand tout sera fini.
A cette époque , l'intérieur de l'île n'était peuplé que de quelques colons
dont les habitations , séparées les unes des autres par des bois inextricables ,
par de profondes vallées, formaient de rares stations A travers ce pays perdu.
A mesure qu'on s'éloignait de la côte occidentale, ces solitudes prenaient un
aspect plus âpre ; on n'y retrouvait aucune (race du passage des hommes, aucun
vestige de travail humain; c'était la pompe stérile ci magnifique des déserts
dans toute sa sauvage beauté.
Mmo d'Ënambuc partit avec une suite nombreuse pour la pointe du Vauclain.
Mlle allait en litière, portée par douze vigoureux nègres qui se relayaient
d'heure en heure. Le docteur Janson et sa révérence le père Du Tertre che
fauchaient à ses côtés sur de pacifiques mules ; ses femmes suivaient à tin val .
et, après ces noires amazones, venaient à pied une trentaine d'esclaves char-
gés de bagages. Lue compagnie des gaules escortait la caravane le mousquet
au bras, et deux guides couraient en avant. Marie, .Ï demi couchée sous les
642 MARIE DÉNAMBUC.
rideaux de sa litière avec son bel enfant sur ses genoux, ressemblait vérita-
blement à une de ces indolentes souveraines que les peuples de l'Inde voient
passer de loin prosternés dans la poussière; elle était triste, languissante et
belle comme les esclaves couronnées des sultans. Les noirs, accourus sur son
passage, criaient : Vive la petite reine ! Partout les milices des paroisses étaient
sous les armes. Les colons dont elle traversait les possessions venaient lui offrir
des présents et la complimenter. Mais, le second jour de son voyage, elle se
trouva dans les solitudes jadis habitées par les peaux rouges et que nul visage
blanc n'avait jamais traversées. La caravane défila lentement au milieu de ces
vastes savanes, de ces bois où il n'y avait d'autre chemin que le lit desséché
des torrents. La nuit, il fallut dresser un ajoupa , et Mmc d'Énambuc dormit
avec son fils sous un toit de feuilles de balisier, planté sur quatre piquets.
Ainsi que l'avait prévu le docteur, le mouvement du voyage la ranima, et l'as-
pect de cette nature calme et riante reposa son âme. La morne douleur, l'abat-
tement profond où elle était tombée, se changèrent en une tranquille mélan-
colie. Elle oublia les soucis du présent, les inquiétudes mortelles de l'avenir;
un vague espoir la releva , elle se sentit un moment revivre.
Le soleil couchant ne jetait plus que d'incertaines lueurs derrière les
mornes, lorsque la caravane arriva sur les éminences qui dominent la pointe
du Vauclain. Nulle parole ne peut décrire les admirables beautés du paysage
qui s'offrit alors aux regards de Mme d'Énambuc. A travers le doux crépuscule
qui voilait la terre et le ciel , elle vit à ses pieds des savanes dont la fraîche
verdure lui rappela les prairies de notre France, de grands arcs de feuillage
formés par une forêt de palmiers; puis, au delà, l'Océan, l'Océan immense,
qui brisait sur les récifs ses vagues sombres et frangées d'écume. Des par-
fums ravissants s'exhalaient de celte terre féconde; un air plus frais et plus vif
agitait les profondes ramées où gazouillaient encore les oiseaux.
— Nous voici dans la terre promise , s'écria le père Du Tertre saisi d'une
réminiscence biblique, nous voici dans la vallée d'Ébron.
— Il n'y manque rien que les troupeaux et les patriarches, murmura le
médecin, et les nègres qui travaillent là-bas ne ressemblent guère à un peuple
pasteur.
En effet, une cinquantaine d'esclaves courbés au milieu d'un champ de
cannes et frappant la terre en mesure, sous les ordres de leur commandeur,
ne rappelaient nullement les paisibles bergers de Jacob. Sur la lisière du ter-
rain qu'ils exploitaient, s'élevait une grande case couverte de feuilles de
latanier et ombragée par un bouquet d'orangers. C'était la nouvelle habitation
élevée sur l'emplacemeut où se trouvait naguère le carbet des peaux rouges.
Une espèce de village commençait à se former à l'entour, et l'on allait y
bàlir une petite église. Mmo d'Énambuc fut reçue par le géreur, qui ne put lui
présenter les clefs de son habitation , attendu qu'il n'y avait pas même de ser-
rures. Il y cul un moment de tumulte et de confusion ; les travaux cessèrent;
tout le monde accourut pour voir la petite reine. Les misérables noirs se
pressaient à la porte d'un air timide et curieux, en frappant des mains avec
des exclamations de joie. Ces témoignages touchèrent Marie jusqu'au fond do
l'âme; pour la première fois depuis longtemps, elle ressentit un mouvement
MARIE d'Énambuc. 643
(le douce satisfaction : le sort de ces malheureux dépendait d'elle seule, elle
pouvait les soulager. Sur-le-champ elle donna des ordres qui furent proclamés
par le géreur et qui jetèrent les esclaves dans des transports de joie. Deux
heures plus tard , Marie était dans la galerie qui devait lui servir de chamhre
à coucher. Ses femmes venaient de se retirer ; Palida seule veillait debout près
d'une fenêtre. La lune se levait brillante et sereine sur les savanes; la brise
frémissait dans le feuillage sonore de palmiers, et, par moments, on enten-
dait au loin un bruit sourd et cadencé ; c'était celui du tam-tam : les esclaves
dansaient sur le sable du rivage, aux paisibles clartés de la lune.
— Palida, dit Mme d'Énambuc en se soulevant sur son hamac, que re-
gardes-tu?
— L'arbre sous lequel était l'ajoupa de ma mère, répondit l'esclave; nous
sommes à l'endroit même où les peaux rouges avaient leur grand carbet.
— Tu t'en souviens? Tu reconnais ces lieux ?
— J'y suis née et j'y ai vu mourir ma mère, répondit Palida d'une voix
altérée.
— Pauvre fille ! murmura Mmc d'Énambuc.
L'esclave revint se coucher sur la natte devant le hamac.
— Tu pleures , Palida , reprit doucement Mme d'Énambuc ; tu m'as dit pour-
tant que les femmes étaient esclaves chez les peaux rouges , et que . si lu étais
libre , tu ne voudrais pas retourner parmi le tiens.
— Jamais, jamais je n'aurais pu vivre comme eux, dit-elle vivement; mais
je les plains... Quand je songe à cet horrible massacre... c'est ici... les
femmes, les enfants, les vieillards, on a tout tué... Il ne reste plus trace du
grand carbet; le feu a passé partout... Maîtresse, il y a des hommes impi-
toyables parmi les blancs comme parmi les peaux rouges , parmi les chrétiens
comme parmi les idolâtres.
— Le comte de Loinvilliers! murmura M»10 d'Énambuc ; oh ! Palida , que je
crains cet homme !
Elle se mit à faire sa prière ; puis elle dit avec un élan de confiance et de
courage : — J'ai le cœur plus tranquille; je me sens bien ici. Palida, pour la
première fois depuis longtemps , il me semble que je vais avoir un sommeil
calme, et que Dieu me garde [tour demain quelque bonheur.
A ces mots elle passa un de ses bras sous sa tête Fatiguée, et ferma les yeux.
Palida imprima un léger mouvement d'oscillation au hamac et berça doucement
sa maîtresse, qui bientôt s'endormit d'un tranquille sommeil. Vers le malin,
Mine d'Enambuc fut réveillée par les aboyements furieux des chiens de garde.
— Qu'est-ce donc, Palida ? qu'arrive-t-il? dit-elle en se réveillant presque
effrayée.
L'esclave alla regarder au dehors.
— Je ne vois rien, maîtresse , répondit-elle , rien qu'un pauvre noir arrêté
là-bas ; sainte mère de Dieu ! on dirait que les chiens veulent le dévorer, sans
doute il n'est pas de l'habitation.
— Quelque esclave marron qui vient demander sa grâce; il l'aura, dit
M nr d'Énambuc en refermant les yeux.
Le même jour après déjeuner, Marie soriit pour faire une promenade en li-
C44 MARIE D'ÉNAMBUC.
tière. Le docleur et le père du Tertre l'accompagnaient, et elle était environ-
née d'une partie de ses gardes. Au moment où elle traversait l'allée de l'ha-
bitation, un nègre sortit tout à coup d'un massif d'arbres sous lequel il s'était
blotti, et se jeta au-devant de la litière : Les gardes essayèrent de le repousser ;
mais il s'avança résolument jusqu'à la petite reine, et dit en jetant à ses pieds
une bourse de velours noir :
— Maîtresse, un pauvre blanc vous envoie ceci.
Palida releva la bourse et la remit à Mme d'Énambuc, qui la reçut avec un
geste de surprise.
— Que signifie ce présent? dit-elle. C'est la bourse qui a été donnée l'autre
jour aux engagés avec une aumône.
A ces mots, elle l'ouvrit. 11 y avait dedans un écu dont l'empreinte était ef-
facée et sur lequel on avait écrit avec une pointe très-affilée des caractères
bien visibles. Marie les eut à peine regardés, qu'elle se dressa avec un cri
sourd : elle venait de lire pour la seconde fois le nom de Maubray.
— Qui t'a remis ceci? dit-elle au nègre prosterné devant elle.
— Un pauvre blanc engagé qui doit être pendu pour avoir levé le main con-
(re son maître.
— Vn engagé! l'engagé du capitaine Baillardet? s'écria-t-elle.
— Lui-même ; il a été pris au quartier du Prêcheur après avoir fait ce mau-
vais coup, le bon garçon !
— Tu étais là? tu as tout vu? tu connais Maubray? interrompit-elle d'une
voix à peine articulée.
— Je le connais, c'est un bon petit blanc. Nous avons ramé ensemble.
Quand il a été pris, je l'ai suivi. En arrivant à Saint-Pierre, il a demandé à
parler à la petite reine, et quand on lui a dit qu'elle était partie , il m'a remis
ceci , et j'ai promis de l'apporter.
— Et il y a deux jours , déjà deux jours ! s'écria Mme d'Énambuc avec un
profond gémissement; puis, se tournant vers sa suite stupéfaite, elle ajouta
d'un ton bref : A cheval , à cheval sur-le-champ ! Nous serons ce soir au Fort-
Royal. Là , je m'embarquerai , et, si le vent est favorable , je puis être cette
i.uit à Saint-Pierre , j'arriverai , mon Dieu , j'arriverai à temps.
— Madame, dit le docteur épouvanté, pouvez-vous voyager ainsi , faible et
malade comme vous l'êtes ; voulez-vous donc vous tuer...
— C'est lui qui va mourir, c'est lui qui est mort peut-être ! répondit-elle en
pleurant : pourvu que j'arrive à temps... A cheval ! Faites venir les guides...
qu'ils me mènent par le chemin le plus court; peu importent la fatigue, le
danger.... je passerai partout.... mais il faut que j'arrive; il le faut, enten-
dez-vous? sinon, Maubray est perdu!
— Nous ne vous quitterons pas , madame , dit le moine ; sur l'heure , nous
partons avec vous.
Elle était déjà descendue de sa litière, et elle hâtait avec une morne impa-
tience les apprêts du départ. Le docteur se rapprocha du père du Tertre, et lui
dit consterné :
— Dans l'état où est madame, elle ne peut voyager ainsi qu'enlre son mé-
decin et son confesseur; elle pourrait mourir en chemin, mon père.
MARIE d'Énambuc. 645
— Ce ne sont pas les fatigues ou les souffranees du corps qui la tueront , ré-
pondit le moine en secouant la tête.
Quelques moments après , Mmo d'Énambuc était à cheval ; cette violente se-
cousse avait relevé ses forces. Une animation fiévreuse ramenait un léger in-
carnat sur ses joues , et donnait à son regard plus d'éclat et de vie.
— Allons! dit-elle redevenue tout à coup forte et courageuse, allons ! il
faut, Dieu aidant, que j'arrive celte nuit même à Saint-Pierre. Au galop , et
toujours par le plus court chemin !
Elle partit suivie seulement du médecin, du père du Tertre, de Palida et de
deux de ses gardes. Les guides couraient en avant. La troupe passa à travers
les bois et les précipices , sans s'écarter de la ligne droite qui du pied de la
montagne de Vulcain conduit au fond de la baie de Fort-Royal. Mmc d'Énambuc
leva les mains au ciel en apercevant la mer: le vent était favorable, et dans
trois heures on pouvait arriver à Saint-Pierre.
Il était environ six heures du soir , le soleil se couchait, et une forte brise
soufflait du sud-est. Mmc d'Énambuc , assise au fond de la barque et le front
dans ses mains, calculait avec d'horribles angoisses le temps qu'il avait fallu
pour condamner Mauhray. Les formes judiciaires étaient expéditives, un pro-
cès criminel pouvait être terminé en vingt-quatre heures; mais, quand l'arrêt
était prononcé, il était d'usage de laisser au condamné une dernière nuit pour
songer au salut de son âme : Mmo d'Énambuc pouvait arriver à temps. La bar-
que voguait vent arrière et laissait un long sillage. Bientôt la lune se leva et
inonda le ciel de sa blanche lumière ; un jour transparent remplaça le sombre
crépuscule où la nature avait un moment disparu. Les sinuosités du rivage se
découpèrent en vives arêtes sur le bleu foncé de la mer; tous les détails du
paysage devinrent visibles, mais avec des teintes affaiblies, semblables à celles
des peintures en grisailles. On n'entendait que le bruit du vent dans la voile,
et parfois le grincement de la barre du gouvernail. Le docteur Janson et le
père Du Tertre s'entretenaient à voix basse. Mme d'Énambuc, les bras croisés,
la tête baissée, se tenait immobile à l'arrière de la barque. Au bout de trois
heures environ, quelques lumières apparurent dans l'éloignement ; on arrivait
sur la rade de Saint-Pierre.
La lune répandait une lumière si vive, qu'il élait aisé de distinguer les ob-
jets le long de la côte. Bientôt Mmo d'Énambuc reconnut à l'entrée du mouil-
lage l'endroit qu'on appelait la Grosse-Koche. Alors elle se détourna dé-
faillante , et dit d'une voix éteinte en serrant les bras de l'esclave assise à ses
genoux :
— Palida, regarde; que vois-tu sur la plage, au-dessous de la Grosse-
Boche ?
— Jésus ! s'écria la jeune fille, je vois la potence.
Mmo d'Énambuc lit un mouvement violent et essaya de regarder; mais sa
vue troublée ne distingua rien ; alors elle tomba à genoux et dit d'un air
égaré :
— Regarde encore... Que vois-tu là-bas ?... un homme ?...
— Bien, rien que le bras de la potence, répondit Palida.
— Ah! il est vivant ! il esl vivant, mon Dieu ! s'écria M'" d'Énambuc, Puis,
646 MARIE d'énambuc.
s'appuyant sur l'épaule de Palida, elle poussa uu long soupir et perdit con-
naissance.
Quelques moments après, la barque mouilla devant le fort Saint-Pierre. Il
était alors environ dix heures du soir. Mme d'Énambuc, à peine revenue deson
évanouissement, descendit à terre, et , prenant le bras de son esclave, elle dit
avec résolution, les yeux levés vers les fenêtres du fort :
— On ne m'attend pas là-haut ; mais me voici.
Le médecin et le moine , inquiets de ce qui allait arriver , essayèrent de la
retenir et de lui persuader que l'un d'eux devait d'abord annoncer son retour.
— Non, mon père, répondit-elle au moine, il faut que je me présente devant
M. de Loinvilliers sans qu'il ait un seul moment pour se reconnaître. Vous ne
savez pas tout... non , vous ne savez rien... et moi-même j'ignore le secret de
cette effroyable iniquité... mais je le soupçonne à présent, et bientôt je vais
tout apprendre... Venez, venez... justice sera faite... je le jure par le salutde
mon âme!
A ces mots, elle marcha seule et la première vers le fort. Tout dormait
déjà ; un silence profond régnait le long de la plage où ne se montrait per-
sonne. La sentinelle en faction à l'entrée de la grande cour cria : Qui vive !
— Madame et sa suite , répondit le moine , qui marchait le premier. Tous
entrèrent dans la cour; en la traversant, Mme d'Énambuc aperçut une clarté
dans la chapelle au seuil de laquelle étaient arrêtés quelques hommes.
— Mon Dieu ! s'écria-t-elle , il est là ! Et , tremblante , éperdue, les mains
levées au ciel, elle alla vers la chapelle , -mais les hommes qui étaient sur le
seuil lui barrèrent le passage : aucun ne l'avait reconnue, car son visage était
caché sous le capuchon de sa mante.
— Holà ! ma mie , que venez-vous faire ici? dit l'Asturien Ricio; ne savez-
vous pas qu'il y a là-dedans un homme qui ne peut plus avoir affaire qu'au
prêtre et au bourreau ? Nul autre ne le verra cette nuit, la dernière de sa vie ;
retirez-vous.
Mme d'Énambuc rejeta en arrière son capuchon, regarda l'Espagnol ,qui de-
meura comme pétrifié , et passa outre. Le condamné était seul dans la cha-
pelle. et agenouillé à côté du prie-dieu de Marie; ses poignets étaient serrés
dans des menottes, et ses pieds étroitement enchaînés, de manière qu'il ne pou-
vait faire un pas ni seulement joindre les mains. Une casaque d'esclave lui
couvrait les épaules, et ses longs cheveux d'un blond vif retombaient par der-
rière sur ce grossier vêtement; la lampe allumée devant l'autel éclairait en
plein son visage ; il avait l'air calme et recueilli. Au bruit que fit Marie en en-
trant, il ne tourna pas la tète, et elle put s'avancer sans qu'il la vil. Quand elle
se trouva près de lui , elle le considéra un moment avec une ardente émotion ;
elle reconnut lentement, et le cœur plein d'une compassion profond*, d'une
immense joie , ces traits amaigris , celle belle chevelure , ce noble port de tête
que tant de misères, de souffrances e( d'ignominies n'avaient point changé;
puis elle vint s'agenouiller à son prie-dieu.
— Mauhray ! dit-elle doucement et en se tournant vers lui.
\ i ette voix , il tressaillit , ses lèvres devinn ni pâles, et il s'écria en essayant
de joindre' les mains :
MARIE D'ÉNAMBUC. 647
— Marie, chère Marie ! Dieu du ciel, est-ce une vision ?
— C'est moi, dit-elle d'une voix brisée par l'excès de son émotion, c'est moi,
Henri , je viens vous sauver. Oh ! béni soit Dieu , qui permet que j'arrive à
temps ! rendons-lui grâce, Henri.
Elle se recueillit et pria un moment les yeux levés au ciel ; puis elle reprit en
tendant la main au prisonnier : — Levez-vous , Maubray , levez-vous et ve-
nez avec moi. — II se souleva avec effort, et elle s'aperçut qu'il pouvait à
peine marcher , tant il était affaibli et étroitement lié ; alors elle le soutint , et ,
le regardant avec des yeux pleins de larmes, elle ajouta : Appuyez-vous sur
moi , Henri... Oh ! comme vous avez souffert , hélas ! et moi aussi !
— Oh ! Marie , Marie ! c'est vous, dit-il en serrant contre sa poitrine la main
qui le soutenait; puis, succombant à cette violente émotion de joie, il s'ar-
rêta et fixa sur Marie un regard éteint.
— Henri ! s'écria-t-elle, Henri , vous pâlissez !
— Un moment de faiblesse, répondit-il, pourtant, j'étais calme tout à
l'heure en face de la mort ; mon cœur ne battait pas plus vite.... je ne trem-
blais pas... mais à présent je me sens défaillir... Oh ! Marie , ce bonheur si
inespéré , si grand , est au-dessus de mes forces , j'y succombe... Marie , je
suis faible... j'aurais peur de mourir à présent , je veux vivre... Mais savez-
vous que je suis condamné , condamné à un supplice infâme, que la potence
est dressée , que je n'ai plus que celte nuit?
— Oui ! s'écria-t-elle , mais je suis ici.
La suite de 31mc d'Énambuc s'était arrêtée au seuil de la chapelle; chacun
attendait dans une sorte de stupéfaction ce qui allait se passer; les hommes
qui veillaient sur le condamné et qui tous appartenaient à la garde espagnole
du comte, s'étaient rangés des deux côtés de la porte. Mme d'Énambuc s'avança
vers eux le regard fier , irrité , la tète haute , car peut-être prévoyait-elle déjà
quelque résistance à ses ordres ; d'une main , elle soutenait la chaîne passée
dans le carcan qui serrait le cou de Maubray.
— Retirez-vous , dit-elle aux Espagnols , il n'y a plus personne à garder ici.
— Madame, répondit l'un de ces hommes avec quelque hésitation, nous
répondons ù M. le comte du prisonnier.
— Je prends tout sur moi , interrompit-elle , et vous n'aurez pas à en ren-
dre compte à mon lieutenant général ; allez.
Ils obéirent. Mme d'Énambuc ordonna à ses gens de détacher les fers du
prisonnier ; puis elle lui dit : Votre main , monsieur, et venez avec moi.
Il avança son bras meurtri , et elle y appuya légèrement sa main recouverte
d'un gant de soie ; quiconque ne l'eût pas vu de ses yeux n'aurait pu croire que
la petite reine marchait conduite par ce pauvre engagé à peine vêtu d'une grosse
toile de Guinée , et dont les pieds nus portaient encore la mai que d'un anneau
de fer long-temps rivé à la cheville. Us traversèrent ainsi la grande cour ; au
moment où ils entraient, M. de Loinvilliers parut en haut de l'escalier. Ricio
venait de lui apprendre ce qui se passait : — Jésus mon sauveur ! murmura le
père Du Tertre à l'oreille du médecin . que va-t-il arriver ! On moula sileii
cieusemeni à la salle d'audience. M"" d'Énambuc avait une contenance calme,
mais une énergie concentrée animait son regard, ei le comte se fut à peine
648 MARIE D'ÉNAMBUC.
trouvé en face d'elle, qu'il comprit que non-seulement elle sauverait Maubray,
mais encore qu'elle essayerait de le venger. Elle s'assit en entrant , et montra
de sa main les sièges rangés autour de la table, comme pour inviter ceux qui
la suivaient à prendre place ; mais tout le monde resta debout. M. de Loinvil-
liers se rapprocha; sa physionomie, un moment troublée, était redevenue
froide et audacieuse. Il regarda un moment le prisonnier, puis il détourna la
tête, et eut l'air d'attendre l'explication de ce qui se passait. Le père Du Ter-
tre et le médecin s'étaient mis à côté de Mmo d'Énambuc; Maubray resta de-
vant elle, immobile, dans l'attitude d'un homme à peine revenu d'une de ces
violentes émotions qui paralysent toutes les forces physiques.
— Monsieur le marquis, dit lentement Marie en se tournant vers lui, il s'est
passé des choses que j'ai ignorées et dont vous seul pouvez me rendre compte.
Parlez; comment se fait-il que je retrouve dans une si épouvantable situation
un bon gentilhomme, un des plus braves et des plus fidèles serviteurs du feu
roi d'Angleterre ? Comment se fait-il que dans son malheur il ne se soit point
adressé à moi qui commande ici?
— Parce qu'il n'a pu vous approcher , madame , répondit Maubray , parce
qu'il a été victime de la plus affreuse iniquité.
— Achevez , dit Mme d'Énambuc en regardant le comte.
— Le récit de tant de misères et de souffrances vous paraîtra , madame , à
peine croyable, reprit Maubray avec une sombre amertume. Il y a six mois
environ, je partis de Saint-Domingue sur une caravelle qui portait le pavillon
espagnol. Des motifs puissants, l'impatience où j'étais d'arriver ici, ne me
permettaient pas de choisir une autre embarcation. Au bout de huit jours de
navigation, le mauvais temps nous jeta sur la côte de Saint-Christophe. L'équi-
page put gagner la terre ; mais la caravelle péril à une encablure du rivage ,
et nous ne sauvâmes que notre vie. De pauvres colons qui habitent les bords
de la rivière de Pentecôte, nous secoururent , nous donnèrent des vivres et
leurs propres vêlements, car nous manquions de tout. Dans cette cruelle si-
tuation , je crus devoir m'adresser d'abord au gouverneur de Saint-Christophe,
au baron Loinvilliers de Poincy...
— A votre oncle , monsieur le comte? dit Marie en regardant Loinvilliers ,
qui ne répondit à cette espèce d'interpellation que par un mouvement de tête.
— Je déclarai mon nom au gouverneur, reprit Maubray, et j'osai, madame,
me mettre sous votre protection. Je joignis une lettre à celle que vous écrivit
le baron de Loinvilliers...
— Celte lettre , je ne l'ai pas reçue, interrompit Marie; mais achevez, mon-
sieur , achevez.
— J'espérais une réponse, continua Maubray; j'attendais dans une mortelle
impatience les moyens de passer à la Martinique ; mais pas un navire, pas
une barque... Tout à coup je reçus un ordre du gouverneur. Il me faisait som-
mer , par un de ses agents, de fournir les preuves de ce que j'avais avancé et
de déclarer mes ressources pour vivre libre sur la colonie. Mes effets , mes
papiers , tout était perdu ; je ne pouvais donner les preuves qu'on me deman-
dai! , mais j'affirmai sur ma foi de chrétien et sur ma parole d'honnête homme
que j'avais dit la vérité. On ne me crut pas, madame... jefus arrêté, condamné
MARIE D'ÉNAMBUG. 649
sans appel... comme les malfaiteurs, les vagabonds qui abordent aux îles...
et l'on m'acheta... , oui, madame, j'ai été vendu... mon maître m'emmena sur
son habitation, à la pointe des Palmistes...
— Et vous n'avez pas protesté contre cette horrible violence? interrompit
encore Marie , et vous ne vous êtes pas adressé à moi !... Pas une lettre, pas
un seul mot!...
— Pouvais-je écrire? répondit douloureusement Maubray; une lettre .'com-
ment l'aurais-je tracée ? avec mon sang , sur une feuille , sur une écorce d'ar-
bre? mais elle ne vous serait pas parvenue. Kon , non , je voulais, j'espérais
plutôt m'évader et aborder à la nage quelque barque qui m'eût jeté ici... Mais
j'étais attentivement surveillé... Deux fois je fus pris au bord de la mer et ra-
mené à l'habitation. Voyez ces marques , ce sont celles des fers , des coups de
fouet d'un commandeur.
A ces mots, il montra ses bras nus que sillonnaient de pâles cicatrices.
Mrae d'Énambuc frissonna et regarda encore Loinvilliers, dont la bouche dé-
daigneuse sembla un moment s'animer d'un léger sourire.
— Je n'espérais plus ma délivrance, continua Maubray ; j'étais résigné à
mourir bientôt dans ces tortures; mais mon maître me revendit au patron
Baillardet. Alors je repris un peu d'espoir et de courage : les esclaves de maître
Baillardet étaient parfois employés comme matelots sur une grosse barque
avec laquelle il faisait le cabotage d'une île à l'autre. Mon tour arriva enfin ;
la barque toucha d'abord à la Guadeloupe , puis elle fit voile pour la Martini-
que, et , il y a huit jours, nous mouillâmes dans la rade de Saint-Pierre. Je
vins à terre avec le patron ; j'étais plein de joie et d'espoir : tandis qu'on dé-
barquait les marchandises , je m'échappai , je vins sous les murailles du fort,
je voulus essayer de pénétrer jusqu'à vous ; mais vous étiez enfermée dans les
appartements intérieurs, dont je ne pus approcher. Cependant le temps devint
mauvais , tout présageait un ouragan terrible , et les habitants , dont les ma-
gasins sont sur la côte , reçurent l'ordre de venir se mettre à l'abri dans le
fort. Le patron Baillardet y apporta ses marchandises, et comme la place man-
quait , on nous mit la nuit dans la chapelle. Dès le matin, j'avais quitté le fort.
Au moment où , obligé de suivre les autres engagés , je passais sous vos fenê-
tres , votre bonté , madame , voulut venir à notre secours et soulager notre
misère: vous nous files l'aumône... j'en eus ma part , deux écus ; avec l'un
je rachetai votre bourse.
— La voici , dit Marie en la tirant de sa poche ; ah ! le doigt de la Provi-
dence est visible en tout ceci ! ...
— Le même jour, dans la matinée , je fus envoyé par le patron Baillardet
à la pointe du Prêcheur. Cet ordre ressemblait à un caprice brutal ; je m'y
soumis pourtant , car j'espérais revenir bientôt , et je croyais être au moment
de ma délivrance. J'avais louché la terre où vous commandez , il me semblait
que tous mes malheurs étaient finis : j'avais de l'espoir , du courage , de la
patience. Baillardet arriva une heure après moi au Prêcheur. Il était à cheval
et suivi de quelques noirs. La marée montante commençail à remettre â Mot
quelques canots échoués sur le sable, le long de la plage. Le patron sauta dans
celui qui lui appartenait , et me dit île le suivre. Les nous se regardaient avec
TOME II. ii
050 MARIE D'ÉNAMBL'C.
épouvante et hésitaient à s'embarquer; alors Baillardet leur commanda de
prendre les rames. Il voulait , malgré la grosse mer, aller au Fort-Royal ; —
— car, s'écria-t-il avec une effroyable malédiction , il faut gagner le large
avec la barque , sinon ce qui reste de marchandises à bord sera saisi et con-
fisqué ! Je compris alors que les chances de salut sur lesquelles je comp-
tais m'échappaient. Tout était fini , si je quittais la Martinique; je résolus de
mourir plutôt que de me rembarquer. — Allons! me cria Baillardet, à la
rame ! Au lieu d'obéir , je me jetai à l'eau et gagnai la plage. Le patron fu-
rieux fit feu sur moi de ses deux pistolets , puis il s'élança à ma poursuite.
J'avais peu d'avance sur lui , il m'atteignit : alors commença une lutte corps à
corps. Baillardet voulait me tuer, j'en suis convaincu ; je défendais ma vie,
ma liberté : c'est ainsi que je l'ai blessé. Les coups de pistolet avaient donné
l'alarme ; on accourut d'une habitation voisine ; tout l'atelier se mit à ma
poursuite. Peu m'importait d'être pris ; je venais ici moi-même me constituer
prisonnier. Mais l'espérance que j'avais de paraître enfin devant vous, madame,
s'évanouit bientôt: en entrant dans la prison du fort , J'appris que vous étiez
partie le matin même. Je demandai à comparaître devant votre lieutenant
général , pour expliquer ma position , pour me défendre ; j'espérais en cette
dernière chance de salut; je l'attendis sans pouvoir compter les jours ni les
nuits dans l'horrible fosse où l'on m'avait jeté , car il n'y pénétrait aucune
clarté. La porte de ce cachot se rouvrit enfin ; le greffier se présenta , assisté
de deux soldats ; il venait me lire ma sentence : j'étais condamné à mort...
Depuis il ne s'est passé que quelques heures ; c'est aujourd'hui même que j'ai
entendu mon arrêt , et il ne me restait plus que cette nuit... c'étaient les priè-
res des agonisants que je disais dans la chapelle. ..voilà la vérité. Au mépris de
tout droit et de toute justice , on m'a ôlé ma liberté , on m'a couvert d'igno-
minie , on m'a traîné en face du gibet , et si la Providence ne vous eût rame-
née ici, madame, demain je serais mort de la main du bourreau!
Un moment de silence suivit ces paroles véhémentes; puis Mme d'Énambuc
se tourna vers le comte et lui dit avec une expression profonde : — Eh bien!
monsieur? — Loinvilliers redressa la tête , il était d'une extrême pâleur; mais
nul autre signe ne trahissait la sombre rage qui l'animait. Il fit un pas en
avant comme pour répondre en face à cette interpellation, et, sans nulle vio-
lence dans le geste, sans aucune émotion dans la voix, il dit lentement : — Le
palron Baillardet est mort aujourd'hui de ses blessures.
— Que Dieu sauve son âme! s'écria M",ud'Énainbuc avec un geste de surprise
et de consternation. Le prisonnier leva les mains au ciel avec un mouvement
d'horreur. Sans doute il avait plus d'une fois frappé un ennemi à mort sur le
champ de bataille ; mais il ne lui était jamais arrivé de tuer un homme en
luttant ainsi avec lui corps à corps.
— Oui, le patron Baillardet est mort, reprit Loinvilliers en se tournant vers
Maubray ; il est mort frappé par un de ses engagés , et c'est vous qui êtes son
meurtrier. Peu importent* vos antécédents et voire litre; le juge n'a dû voir
que votre crime et la condition où vous étiez quand vous l'avez commis: l'arrêt
qui vous condamne est juste. A qui en appellerez-VOUS d'ailleurs.' Quel tribu-
nal a le droit de casser la sentence qui vous condamne? La juridiction des ma-
MARIE D'ÉNAMBUC. 651
gistrats de cette colonie est indépendante et souveraine. C'est un de nos plus
beaux privilèges ; tous les habitants se lèveront , s'il le faut , pour le défendre
et faire exécuter la loi.
— Mais vous oubliez mon droit? interrompit Mme d'Énarabuc en se levant
avec fierté et en étendant la main vers le prisonnier, comme pour le protéger
et le défendre ; vous oubliez mon plus beau droit , celui de faire grâce quand
la justice humaine a condamné.
— En effet, madame, vous pouvez sauver cet homme du gibet .répondit le
comte.
— Monsieur le marquis, reprit-elle en se tournant vers Maubray, demain
vous aurez vos lettres de grâce.
Maubray fléchit les genoux et baisa la main qu'elle lui tendait ; mais l'émo-
tion l'empêchait de parler. Il avait vu la mort d'un œil calme , et son bon-
heur l'accablait. Son âme, ordinairement si ferme , était comme abattue par
l'excès de sa joie. Il tressaillait , et des larmes troublaient son regard, car c'é-
tait plus que la vie qu'il venait de ressaisir ; c'était l'espoir, la certitude d'être
aimé de Marie. Loinvilliers subit d'un air impassible son humiliation et le
triomphe de son rival ; mais personne ne fut trompé par cette apparente tran-
quilliié. Le père Du Tertre et le médecin échangèrent des regards inquiets
quand le comte sortit après avoir salué Mme d'Énambuc sans dire une parole.
Un moment plus tard, Maubray se retira , accompagné du docteur; comme ils
descendaient l'escalier, ils se trouvèrent en face de Loinvilliers, qui s'arrêta
sur la dernière marche pour leur barrer le passage. Son chapeau enfoncé sur
ses yeux ne laissait voir que le bas de son visage , mais l'expression de sa bou-
che blême et serrée et son attitude annonçaient une provocation. Maubray le
regarda avec étonnement : il ignorait les motifs du déni de justice dont il avait
été victime, et il voyait dans le comte un juge inique et non un ennemi per-
sonnel.
— Monsieur , lui dit Loinvilliers d'une voix brève et haute , l'autorité sou-
veraine de M,I1C d'Énambuc a cassé la sentence qui vous condamne, elle vous
a sauvé de la potence ; mais son pouvoir ne va pas jusqu'à vous réhabiliter
dans l'opinion , et aux yeux de tous vous êtes un assassin.
A cette insulte , Maubray recula d'un pas et fit un mouvement comme pour
saisir uneépée. — Vous n'avez point d'armes , reprit Loinvilliers avec un dé-
dain ironique ; je n'y avais pas songé en vous provoquant. Vous êtes gentil-
homme, monsieur, je puis me battre contre vous, et je ne vous refuse pas
satisfaction. — Maubray le regarda avec plus d'élonnement que de colère , et
lui répondit avec une fierté calme qui, malgré sa casaque d'esclave et les traces
que tant de misères avaient laissées sur sa personne , montrait bien de quel
sang il était :
— Demain , au point du jour, sous les murailles du fort.
— A l'épée?
— A l'épée, monsieur.
— Un duel ! s'écria le médecin effrayé ; vous n'y pensez pas , messieurs!
Madame ne souffrira pas que deux bons gentilshommes s'égorgent ainsi.
— Oui, docteur, nous avez raison; je n'y songeais pas , répliqua Loinvil-
052 MARIE D'ÉNAMBUC;
liers. Madame pourrait être avertie et nous mettre aux arrêts pour empêcher
ce combat ; mais il y a un moyen. Monsieur , ajouta-t-il en se tournant vers
Maubray, voulez-vous à l'heure même vous battre avec moi ?
— Je suis à vos ordres, monsieur, répondit-il froidement.
— Arrêtez, messieurs ! s'écria le médecin en se jetant entre eux; vous ne
pouvez pas vous battre sans témoins ; si l'un de vous était lue, l'autre serait
considéré comme un meurtrier.
— Nous trouverons des témoins , interrompit Loinvilliers : vous, d'abord,
docteur. Ne songez pas à retourner là-haut pour donner l'alarme ; vous allez
venir avec nous , sinon je vous fais arrêter par les hommes de ma garde.
Le docteur suivit tout éperdu les deux adversaires. Ils trouvèrent dans la
cour Ricio et quelques hommes delà garde espagnole qui semblaient les atten-
dre. En sortant du fort, Maubray dit à demi-voix au docteur :
— Je ne comprends rien à ce qui se passe ; une telle insulte... un duel, où
peut-être l'un de nous succombera !... Cet homme est en démence.
— Non , non , répondit le médecin, mais il est votre ennemi mortel , car il
aime madame.
— Ah ! je comprends tout à présent , s'écria Maubray ; et, se tournant vers
Loinvilliers , il ajouta violemment : Hâtons-nous, monsieur; on pourrait venir.
Il faut que nous ayons le temps de nous battre...
— Mais, monsieur , les chances sont contre vous , dit le docteur , en sai-
sissant le bras de Maubray ; vous pouvez à peine vous soutenir. Si ce diable
d'homme me laissait au moins le temps de vous donner quelque bon cordial !
Mais , dans l'état où vous êtes , vous n'aurez pas seulement la force de manier
une épée.
— Soyez tranquille , monsieur, répondit Maubray en serrant la main du
docteur; il y a maintenant en moi quelque chose qui me rend fort.
Ils firent encore quelques pas pour se mettre à couvert sous le rempart.
Ricio tenait deux épées qu'il présenta à Maubray.
— Vous avez le choix , monsieur , dit Loinvilliers en étant son pourpoint
et en détachant sa cravate de dentelle, fllaubray leva les yeux vers le fort et
regarda un moment les fenêtres de la salle où il avait laissé Marie; puis,
avant de se mettre en garde , il se rapprocha du médecin , et lui dit d'une voix
triste : — Monsieur, si je succombe, dites à Mmo d'Énambuc que ma dernière
pensée a été pour elle.
Un quart d'heure plus lard , Mmo d'Énambuc entendit un tumulte sourd et
des pas précipités sous ses fenêtres. — Quelque malheur encore! murmura-t-
elle frappée d'un vague pressentiment.
— Que font tous ces gens-là dehors? dit le père Du Tertre en regardant par
la fenêtre.
— Ah ! ne le voyez-vous pas, mon père? s'écria Mmo d'Énambuc en se reje-
tant en arrière et en se couvrant le visage de ses mains... un homme blessé...
mort peut-être... On l'apporte ici...
En ce moment Ricio entra tout en désordre.
— Mon père, dit-il, hàlez-vous de venir, monsieur le comte est blessé...
D'un moment à l'autre , il peut rendre son àme à Dieu Venez le confesser.
MARIE d'énambuc. 653
— Il va mourir , s'écria Mm° d'Énambuc saisie d'horreur, il va mourir ? Qui
donc l'a tué?
— C'est l'engagé, le prisonnier, celui qui devait être pendu demain, ré-
pondit Ricio.
Un peu après , le docteur arriva ; il trouva M'"c d'Énambuc agenouillée et
priant Dieu.
— Loinvilîiers est mort? s'écria-t-elle.
— Pas encore, madame, répondit le médecin ; il a un coup d'épée dans la
poitrine , mais on revient parfois de ces blessures-là.
VI
En effet , le docteur ne s'était point trompé dans ses prévisions; le comte
guérit de cette blessure qui , au premier aspect, avait semblé mortelle. Aussi-
tôt après son duel avec Maubray, on l'avait , selon son expresse volonté et au
risque de le voir expirer pendant le trajet, transporté dans son habitation. Le
lendemain même de l'événement, il envoya sa démission à Mme d'Énambuc,
qui l'accepta. Ceci eut un grand retentissement dans la colonie. Des gens qui
étaient hostiles à Loinvilîiers, qui le haïssaient même pour la hauteur inflexi-
ble de son caractère , se rapprochèrent de lui ; les colons lui savaient gré d'a-
voir défendu leurs droits , et, sans examiner le fond de la question , ils blâ-
maient hautement Mme d'Énambuc d'avoir sauvé du dernier supplice un engagé
qui avait tué son maître en défendant sa propre vie. Une sourde fermentation
régnait dans Pile ; tout était à craindre. Pourtant Marie était tranquille. Que
lui importaient maintenant la vengeance du comte de Loinvilîiers, les com-
plots qui se tramaient peut-être , et les dangers imminents dont elle était en-
vironnée? Maubray était là , elle ne craignait plus rien. Quand elle le voyait
si fier, si courageux, si calme, si dévoué, elle retrouvait la sécurité qu'elle
avait eue autrefois, lorsqu'elle vivait puissante et respectée à l'abri de la sou-
veraine autorité du général.
Il était écrit que la destinée de Marie ressemblerait en tout à celle d'une
souveraine ; libre et maîtresse de sa main, elle ne put s'unir publiquement à
l'homme de son choix. Une nuit , le marquis de Maubray la conduisit à la
chapelle , où le père Du Tertre les attendait. Leur mariage n'eut pas d'autres
témoins que le docteur Janson et un gentilhomme de la maison de M"10 d'É-
nambuc. Les mesures étaient si bien prises , que personne n'eut le moindre
soupçon , pas même les esclaves qui servaient la petite reine ; Palida seule
veillait et attendait dans la chambre à coucher de sa maîtresse. La même nuit,
d'aulres faits s'accomplissaient non moins mystérieusement, et , tandis que le
père Du Tertre disait la messe de mariage , il y avait une assemblée secrète
chez le comte de Loinvilîiers, qui, toujours souffrant de sa blessure, n'avait
pas reparu au Forl-Saint-Pierre.
11 y avait sous les remparts une petite terrasse qui communiquait avec les
appartements intérieurs; Marie s'y arrêta un moment en sortant de la cha-
pelle. D'une main ; elle s'appuyait au bras de Maubray, de l'autre elle retenait
le voile de dentelle dont les plis Bottaient autour <!<• sa taille. Jamais, même
G54 MARIE d'énambuc.
dans la fraîcheur éclatante de sa première beauté, elle n'avait été si ravis-
sante. Sa langueur lui donnait un nouveau charme, et la douce pâleur répan-
due sur ses traits semblait éclairer leur pureté divine. Elle leva vers Maubray
ses yeux pleins de joie et de mélancolie ; une même pensée les occupait ; ils
songeaient à un autre temps, déjà bien éloigné, au temps de leurs premières
amours.
— Henry, dit-elle, ne vous semble-t-il pas que le passé n'a point existé,
que je suis sortie hier du couvent de l' Annonciation, et que nous venons de
nous marier à l'église de Saint-Louis ?
— Oh ! ma chère âme , répondit-il avec une tendre émotion, il est vrai...
J'ai tout oublié... je suis heureux!
— Heureux !... ensemble pour toujours !... murmura-t-elle en appuyant son
front à l'épaule de Maubray.
La nuit était sombre , et la brise qui soufflait de l'est apportait de l'inté-
rieur des terres les chauds parfums des girofliers en fleurs. Tout à coup un
eaneficier, le seule arbre dont la verdure tapissât les murailles du fort, fré-
mit, agité par une légère raffale , et ses longues siliques s'entrechoquèrent
avec un bruit sec. Marie frémit.
— Comme le ciel est noir là-bas ! comme l'air est lourd ! murmura-t-elle;
celte nuit ressemble à une autre nuit bien fatale et qui eut un affreux lende-
main!...
— Cette nuit est belle, la plus belle de ma vie! répondit Maubray en ser-
rant contre sa poitrine les mains jointes de Marie ; éloigne ces terreurs, ces
funestes souvenirs... Soyons heureux enfin...
Le lendemain était un dimanche, et dès le point du jour le père Du Tertre
s'était rendu à l'église paroissiale du Mouillage , pour confesser les gens qui
devaient faire leurs dévotions. Mais, contre son habitude , il retourna au fort
avant de dire la grand'messe. Marie venait de passer dans la salle, où elle avait
trouvé le docteur Janson.
— Mon père , est-ce qu'il y a quelques mauvaise nouvelle ? s'écria-t-elle en
voyant entrer le moine, dont le visage annonçait une certaine agitation.
Il s'arrêta au seuil de la porte, pour s'assurer que personne ne pouvait
écouter; puis il fit signe à Palida de se mettre là en sentinelle.
— Madame , dit-il en se rapprochant de Marie, un complot va éclater au-
jourd'hui même, dans deux heures , à l'issue de la messe... La Providence a
permis que je fusse averti. On veut se défaire du marquis , on veut le tuer...
— El qui s'est chargé de cet assassinat? interrompit Marie en pâlissant.
— L'n parent de Baillardet l'insultera au sorlir de l'église, où l'on s'attend à
le voir paraître à votre suite. On ne lui laissera pas le temps de me! tri! Cépée à
la main , on se jettera sur lui , et vingt bras le frapperont à la l'ois.
— C'est le comte qui a préparé ce guct-apens, s'écria Marie, c'est lui ! u'esl-
ce pas , mon père? Oh ! je le croyais incapable d'une telle lâcheté ....
— Oui, c'est lui , mais il n'est pas seul... Les colons croient se faire ainsi
justice de leurs propres mains. Ils ont vu avec une indignation furieuse ce qui
s'est passé.... Vous êtes sur un abime , madame! tout ce que je prévoyais es)
d'arriver.
MARIE d'énambuc. 655
— Mais Maubray est un homme de tête, un homme de cœur..., Il nous dé-
fendra, il nous sauvera.
— C'est pour cela qu'on veut d'abord se défaire de lui. D'ailleurs , madame,
il ne faut pas vous le dissimuler, le marquis ne peut rien que par son courage
personnel , son dévoûmenl. Les circonstances qui ont entouré son arrivée ici
empêcheront toujours qu'il ait une influence puissante... Le comte de Loin-
villiers le sait bien.... il triomphe...
— Mais que faire alors , que faire? s'écria Marie avec épouvante. Mon père,
je ne puis même dire à Maubray le péril où nous sommes; il le braverait.
— Nous l'empêcherons aisément d'aller ce matin à l'église du Mouillage ,
dit le docteur, mais on attendra une autre occasion.
— J'entourerai Maubray de ma garde , et d'ailleurs il y a une justice ici, je
puis encore faire arrêter et punir ceux qui trament la rébellion et l'assassinat.
— Non , vous ne le pourrez pas, madame, s'écria le moine; il ne faut plus
songer à un coup d'autorité ; vous perdriez tout peut-être , et même la vie .
sans sauver M. de Maubray. On m'a révélé tout le complot... Des gens de
votre propre maison y ont trempé... Vous ne pouvez plus vous fier aux capi-
taines de paroisse; ceux du Prêcheur, du Carbet et du Lamantin étaient cette
nuit chez M. de Loinvilliers , et ils ont répondu des autres. Toute celte trame
a élé conduite avec tant de prudence et de secret, qu'il a fallu une faveur de
la Providence pour la découvrir... C'est un des espagnols qui m'a tout révélé
en confession. Pour vous convaincre de l'imminence et de la grandeur du pé-
ril, je n'ai qu'un mot à ajouter : c'est le comte qui est l'âme du complot, il
dirige tout; vous le connaissez, et vous savez s'il est homme à différer long-
temps et à manquer sa vengeance.
Tandis que le moine parlait , Marie marchait avec agitation , le regard fixe,
les mains croisées; de temps en temps elle s'arrêtait devant la fenêtre et re-
gardait la mer.
— Il faut sauver Maubray, dit-elle, et pour le sauver il n'y a qu'un moyen...
le Saint-Malo met à la voile demain au point du jour.
— Vous voulez partir, madame? vous voulez retourner en France? inter-
rompit le moine.
— Non , non , pas moi , mon père, répondit-elle, mais Maubray... Je lui
confierai mon fils ; et vous-même, vous l'accompagnerez, chargé d'une mis-
sion près du roi. Je resterai ici, j'y resterai seule, sans craindre le comte ni
aucun de mes ennemis : mon espoir est que la bonté du roi abrégera cette
situation.
— Je ne vous comprends pas , madame , dit le moine avec un profond élon-
nement.
— Les dépêches que je vous remettrai vous expliqueront tout, répondit-elle
avec calme. Maintenant, mon père, retournez à l'église du Mouillage : j'y se-
rai dans une heure.
Quand le père Du Tertre fut sorli , Marie se rapprocha du médecin.
— Docteur, dit-elle , je ne veux pas faire nus adieux à Maubray.
En prononçant ces mots , sa fermeté l'abandonna tout à coup, et elle fondit
en larmes.
6ÎJ6 MARIE d'ÉNAMBUC.
— Non , reprit-elle, non , je ne le reverrai pas , je ne le pourrais sans mou-
rir. D'ailleurs, je ne saurais le tromper; il devinerait la vérité, il voudrait
rester... Non , non , qu'il parte , qu'il parte ! il y va de sa vie !... Aveugle que
j'étais ! j'avais pu croire que Loinvilliers ne se vengerait pas.... Oh ! certaine-
ment il tuerait Henry Seule ici , je ne le craindrai plus. N'ai-je pas déjà
lutté contre son influence, contre son ambition, contre son amour?... Puis
viendra enfin le jour de ma délivrance.... Mais à présent, c'est à Maubray
qu'il faut songer.... Allez le trouver, docteur; dites-lui de se rendre sans délai
à bord du Saint- Malo , et d'y attendre une lettre de moi. Dites-lui que je lui
ai fait mystère d'un dessein qui m'occupait depuis son arrivée ici, et que je
vais le lui faire connaître. Dites-lui que je vais exiger de son amour le plus
grand sacrifice; dites -lui qu'il y va de ma vie, de notre bonheur. Oh! il me
croira , il partira.... Je vais envoyer mes ordres au capitaine... Docteur, vous
ne quitterez pas Maubray, vous l'empêcherez de revenir à terre. Allez , mon
vieil ami , je me fie à vous.
En ce moment , une voix se fit entendre dans le premier salon ; la maison de
M'"c d'Ënambuc se réunissait pour la suivre à l'église.
— C'est lui ! murmura Marie en fuyant dans la chambre. Oh ! mon Dieu ,
donnez-moi la force et le courage !
— Je vais vous obéir, madame , dit vivement le docteur; soyez tranquille :
j'ai tout compris.
Un peu après , M™ d'Ënambuc monta en litière pour se rendre à l'église du
Mouillage. Elle tenait son fils sur ses genoux. Toute sa maison la suivait, et
la compagnie des gardes précédait sa litière. Cet apparat n'était d'usage qu'aux
jours de grande fête, et l'on remarqua avec un certain étonnement l'espèce de
solennité dont s'était entourée la petite reine. L'église était déjà pleine de
inonde , son étroite enceinte contenait à peine les privilégiés , les gens de pure
race blanche ; les peaux noires , les esclaves , se tenaient dehors , et assistaient
de loin aux offices , comme autrefois en Europe les excommuniés. Marie aper-
çut en entrant le comte de Loinvilliers au milieu d'un groupe nombreux. Il
était encore tout malade et affaibli ; mais son regard noir et brillant avait
toujours la même expression de vivante énergie. Au moment où Marie parut,
tous les regards se tournèrent vers elle, et le plus profond silence régna dans
la nef. Loinvilliers avait cherché Maubray d'un rapide coup d'œil.
— Par le corps du Christ ! murmura-t-il en serrant le bras de Ricio, je ne le
vois pas ! il n'est pas venu !
Marie traversa la nef d'un pas lent, et vint s'agenouiller avec son fils au
prie-dieu préparé pour elle devant la sainte table. Déjà le père Du Tertre avait
reçu ses instructions; avant de commencer la messe, il s'arrêta au pied de
l'autel , et se retournant vers l'assemblée , il dit à haute voix :
— Mes frères , joignez-vous d'intention au saint sacrifice que je vais offrir,
et demandez à Dieu de répandre ses bénédictions sur ce jeune enfant et sur sa
mère. C'est aujourd'hui que madame se sépare de son fils pour l'envoyer en
France, où il doit être élevé selon L'expresse volonté de son défunt père, au-
trefois seigneur de cette île. Prions , mes frères , pour que Dieu garde et pro-
tège la veuve et l'héritier du général d'Ënambuc.
MARIE D'ÉNAMBUC. Go7
A ces mots, l'assemblée entière s'émut, et tous les yeux se tournèrent vers
Marie avec étonnement : elle s'était levée.
— Oui, dit-elle, mon fils vient vous faire ses adieux , il ne reviendra ici que
dans bien des années, quand il sera un homme. Alors, il ne démentira pas le
sang dont il sort, il se souviendra des exemples que lui a légués son père;
maintenant je le confie à des mains sûres : c'est sa révérence le père Du Tertre
et M. le marquis de Maubray qui l'emmènent en France.
A cette déclaration si inattendue, il y eut un mouvement dans le groupe qui
environnait Loinvilliers; tous ces visages sombres et attentifs se tournèrent
vers le comte. Il sourit d'un air calme et se mit tranquillement à genoux pour
entendre la messe qui commençait. La triste Marie priait et pleurait prosternée
devant l'autel ; ses mains froides et tremblantes serraient les mains de son fils,
elle lui parlait tout bas comme pour soulager son cœur.
— Ah ! mon cher enfant, disait-elle , je reste seul ici , seule et désolée !
Tu me chercheras demain, tu m'appelleras..., mais celui auquel je te confie
t'aimera aussi... Si quelque danger le menace , il le défendra, il le sauvera ;
bientôt tu seras avec lui dans ce beau pays que j'ai tant aimé et regretté ; prie
Dieu alors , pauvre enfant innocent ! prie-le pour que ta mère puisse aller te
rejoindre !
Quand la messe fut finie , et que Marie sortit tenant son fils par la main , on
se pressa autour d'elle , les femmes pleuraient en regardant ce bel enfant qui
les saluait en souriant d'un air de petit prince. La nouvelle du départ de Mau-
bray avait tout à coup calmé les esprits , et la petite reine recueillit sur son
passage des marques de sympathie qu'on ne lui eût pas accordées quelques
heures auparavant.
La malheureuse femme accomplit courageusement son sacrifice ; en rentrant
au fort, elle écrivit à Maubray; sa lettre ne contenait que ces mots : a II faut
nous quitter, Henry ! vous vous résignerez à cet affreux malheur, car il y va
de ma sûreté , de ma vie peut-être ; le père Du Tertre vous expliquera tout...
Au nom du ciel, au nom de noire amour, partez ! c'est votre femme qui vous
en prie à genoux. Je vous confie ce que j'ai de plus cher au monde, mon fils...
In devoir sacré me relient, je ne puis abandonner pour vous suivre les grands
intérêts remis à ma garde. Je dois compte au roi et à l'héritier du général d'É-
nambuc de ma conduite ici; mais j'espère, j'attends le moment qui me déli-
vrera de cette responsabilité terrible. Le père Du Tertre va porter mes suppli-
cations au roi. Henry, j'irai te retrouver ; j'en fais la promesse devant Dieu,
je te serai rendue ! »
Le Saint-Malo était mouillé à quelques encablures du rivage, sous les fe-
nêlrea du fort; des embarcations allaient et venaient incessamment pour les
préparatifs de ce départ précipité. Maubray était à bord depuis deux heures
quand il reçut la lettre de sa femme ; déjà le docteur Janson lui avait fait pres-
sentir son malheur, il était comme un homme hors de sens quand le père Du
Tertre arriva. Le moine avait une longue expérience des souffrances humai-
nes, il connaissait l'art de les calmer, et il sut inspirer à Maubray le courage
de se soumettre à celle séparation. Marie passa le reste de la journée et toule
la nuit assise près de la fenêtre , et les yeux tournés vers le navire qui allait
658 MARIE D'ÉNAMBLC.
emporter tout ce qui lui était cher au monde. Un peu avant l'aube, le père
Du Tertre vint avec une suite nombreuse chercher le jeune d'Énambuc. La
malheureuse mère tenait son enfant endormi sur ses genoux; elle l'embrassa
silencieusement, et le remit au moine en disant avec cette sombre tranquillité
qui est la plus haute expression des douleurs violentes :
— Priez Dieu pour moi , mon père , et dites à Maubray que nous nous re-
verrons.
Plusieurs heures après , Marie était encore devant la fenêtre , agenouillée ,
immobile et les yeux fixés sur la mer. Son regard suivait une voile qui s'effa-
çait de moment en moment et qui disparut enfin dans la ligne indécise où les
eaux bleues se confondaient avec le tranquille azur des cieux. Lorsqu'elle n'a-
perçut plus rien que l'espace immense et vide, elle étendit les bras en s'écriant,
l'âme saisie d'un pressentiment funeste : Les reverrai-je, mon Dieu PPuis elle
se releva brusquement et murmura , en regardant autour d'elle avec une sorte
de terreur : A présent , je suis seule !
Le docteur et Palida étaient près d'elle , ils l'emmenèrent : comme elle tra-
versait la salle d'audience, Loinvilliers entra. En revoyant dans un pareil mo-
ment celui dont la fatale influence avait rempli sa vie de trouble et de douleur ,
Marie ne put réprimer un mouvement d'effroi , ses genoux fléchirent ; elle dit
d'une voix à peine articulée et avec une morne froideur : Excusez-moi , mon-
sieur, je ne puis avoir l'honneur de vous recevoir aujourd'hui.
— Je venais seulement , madame , pour vous assurer de mon dévouement,
répondit-il d'un air grave; en toute circonstance, je serai prêt à vous en
donner des preuves.
Elle ne répondit à ces protestations qu'en inclinant la tète, et sortit lente-
ment. Le comte la suivit du regard.
— Ah ! murmura-t-il avec une profonde expression de joie, elle ne l'aimait
donc pas, puisqu'il est parti? C'est son fils qu'elle pleure... Oh! Marie,
Marie ! cet homme serait mort s'il fût resté. Mais non , tu ne l'aimais pas....
j'étais fou de le croire.
A dater de ce jour, le comte revint souvent au Fort-Saint-Pierre; il n'avait
pas cependant repris l'autorité qu'il avait longtemps exercée , et la petite
reine ne lui rendit pas sa charge de lieutenant général, qui demeura vacante.
Le départ de Maubray avait produit une certaine sensation dans la colonie ,
et apaisé les ressentiments furieux dont il avait failli être victime ; mais tout
n'était pas fini pourtant, et le comte de Loinvilliers , qui , pour perdre 3Iau-
bray, avait fomenté tous ces complots , était allé plus loin a son insu. Mau-
bray n'était qu'un prétexte pour les gens, depuis longtemps hostiles à la petite
reine , qui avaient en vue autre chose que de venger la mort du patron Bail-
lardet. Tous ces mécontents voulaient se soustraire à l'autorité seigneuriale,
dont ils dépendaient immédiatement, et faire de la colonie un petit Etal gou-
verné par des magistrats élus entre les notables habitants , comme les capi-
taines de paroisse. Toutes ces menées restèrent longtemps secrètes •. le comte
de Loinvilliers n'y (lait point mêlé; on avait cessé de le craindre, pourtant on
se méfiait de lui. Marie n'ignorait pas entièrement ce qui se passait; mais elle
était dans celte espèce de sécurité que donne l'habitude d'une position difficile.
MARIE d'énambuc. 659
Elle se soutenait avec une admirable grandeur d'âme au milieu des peines
araères qui la rongeaient. Tous lui obéissaient encore , nul n'avait manqué au
serment de fidélité qu'il avait prêté entre ses mains ; toutefois les mêmes accla-
mations n'accueillaient plus sa présence, et les pauvres noirs criaient seuls
eucore sur son passage : Vive la petite reine !
Quelques mois s'écoulèrent ainsi. Le comte de Loinvilliers voyait avec une
sombre inquiétude, une sourde impatience, l'espèce de défense que Marie lui
opposait. Il y avait dans ses refus une sorte d'inertie contre laquelle les vio-
lences du comte se brisaient. Il était loin cependant de perdre toute espé-
rance ; il comptait sur le temps , sur la persévérance de ses soins, et surtout
sur l'isolement où était Marie : il ne savait pas quel espoir la faisait vivre. Un
matin, c'était au commencement de riiivernage, dix mois environ après le
départ de Maubray, la petite reine se promenait sur la plage, appuyée au
bras du docteur Janson; Palida portait le vaste parasol bariolé de peintures
chinoises et l'éventail de sa maîtresse; quelques négresses suivaient à distance;
le vieux médecin avait l'air soucieux.
— Pourvu que toute cette canaille paye les rôles sans tuer les collecteurs !
mur mura- 1- il. Cinquante livres par tête de cette plante nauséabonde qu'on
appelle ici pétun et tabac à Paris : il n'y a pas de pays au monde où la taille
soit moins lourde.
— Je ne suis pas tranquille, dit Marie, depuis ce matin on entend dans les
mornes le son des buccins ; ce sont des gens qui s'avertissent d'une habitation
à l'autre , comme quand on voyait venir les peaux rouges.
— Ne serait-il pas à propos que le capitaine de la paroisse fût mandé?....
fin cas d'émotion populaire, je crois qu'on peut compter sur lui et sur ses gens.
— Qui sait? dit Marie en secouant la tête ; dans un moment d'effervescence,
les rebelles entraîneront les gens paisibles. Dieu me garde d'ailleurs de voir
les habitants armés les uns contre les autres !
En ce moment , le bruit éloigné des tambours se fit entendre , et bientôt on
aperçut le long de la plage , du côté du Carbet , une foule d'hommes qui s'a-
vançaient ; la plupart avaient des fusils et des piques , dont le fer aigu relui-
sait au soleil.
— Ils ont fourbi leurs armes ! s'écria le docteur. Toutes ces piques étaient
rouillées et attachées au râtelier depuis la guerre des peaux rouges... Madame,
ils en veulent peut-être à votre personne; venez, rentrez dans le fort, faites
fermer les portes.
— Pourquoi? répondit Marie avec calme. S'ils viennent nous attaquer, qui
pourra nous défendre? La compagnie des gardes, soixante hommes contre
celle multitude prèle à nous assiéger?... Rentrons au fort; mais la porte res-
tera ouverte , et c'est dans la grande cour que j'attendrai.
Cependant la troupe arrivait au pas de charge; elle fit halte devant le forl.
On put reconnaître alors qu'elle étail composée d'une foule de colons des
quartiers du Prêcheur el du Carbet; la plupart avaient aussi armé leurs en-
gagés. l 'exacl el véridique auteur de V Histoire des Antilles nous a conservé
les noms des meneurs de celle rébellion : c'étaient un neveu du patron liai! -
lai<lrl el deux riches colons , Vigeon cl Sigaliz. Ils amenaient chacun environ
G60 MARIE D'ÉNAMBUC.
deux cents liommes bien armés et fort résolus. A l'approche de cette troupe ,
M. de La Fontaine-Héron, commandant de la place de Saint-Pierre, avait
promplemenl réuni tout son monde , et la garde de la petite reine était ran-
gée au fond de la cour. Marie ordonna à M. de La Fontaine-Héron de faire
mettre bas les armes à ses gens, puis elle s'avança seule au-devant des révoltés
jusque sur la porte de la grande cour ; là , elle s'arrêta et dit avec calme :
— Que voulez-vous , messieurs , et par quel motif vous présentez-vous ainsi
devant moi?
Une clameur inintelligible s'éleva, il y eut un moment de confusion et de
désordre , tous répondaient à la fois; puis Sigaliz s'avança et porta la parole :
— Madame , dit-il , les notables habitants sont réunis en ce moment dans les
magasins du Mouillage pour aviser aux intérêts de la colonie ; nous venons en
leur nom vous sommer de vous rendre à celte assemblée.
— Nulle assemblée ne peut se former si elle n'a été convoquée par moi ,
répondit Marie avec fermeté ; je ne reconnais aucun des actes émanés de ce
nouveau pouvoir. Retirez-vous , et dites à ceux qui vous envoient que je suis
prête à les entendre , s'ils veulent venir ici me soumettre leurs réclamations.
— Ce n'est pas entre les murailles du fort , sous les mousquets de la gar-
nison qu'ils pourraient parler librement, s'écria Sigaliz ; il faut nous suivre ,
madame.
A ces mots , il fit un mouvement comme pour mettre la main sur la petite
reine. Ce geste fut le signal de l'attaque. Les révoltés tentèrent d'envahir la
cour, tandis que les gardes , serrés autour de Marie et la pique en avant, tâ-
chaient de protéger sa rentrée daus les appartements du fort; mais Vigeon et
ses hommes s'emparèrent bientôt de la porte. Au milieu de ce tumulte , on en-
tendait une voix qui criait: Sauvez, sauvez madame!... C'était celle de
Palida ; l'esclave s'était jetée devant sa maîtresse et la couvrait de son corps.
Au bout de quelques minutes, Sigaliz se fit jour jusqu'à la petite reine, et,
la saisissant d'un bras vigoureux, il l'emporta tout échevelée et couverte
de sang.
— Elle est prisonnière ! elle est prisonnière ! cria-t-on de tous côtés , et la
lioupe entière abandonna la place pour suivre Sigaliz , qui emmenait la petite
reine aux magasins du Mouillage.
VII.
Deux jours plus tard, vers minuit, Marie veillait encore dans la chambre
qui lui servait de prison. Elle était assise devant une petite table sur laquelle
élait ouvert son livre d'heures ; en face d'elle, Palida , debout et le dos appuyé
à la muraille, semblait écouler si quelque bruit ne se faisait pas entendre au
dehors; mais tout se taisait, hors le vent qui murmurait au châssis grillé de
la fenêtre. Une lampe de terre éclairait à peine celle triste cellule, située sous
le luit d'un des magasins du mouillage , et qu'on avait arrangée à la hâte pour
servir de prison à Marie; au milieu de ces vagues ténèbres, ressortait comme
une lumineuse apparition la figure blanche et immobile de la petite reine : elle
lisait le front baissé, les mains jointes, et par moments elle jetait les yeux sur
MARIE D'ÉNÂMBUG. G6l
un papier placé devant elle, à côté d'une écritoire en fer-blanc, semblable à
celle que les scribes de profession portaient alors suspendue à la ceinture.
— Maîtresse , dit Palida en relevant la tête , il me semble que j'entends quel-
que chose en bas, comme des gens qui viennent.
— C'est la sentinelle qui marche devant la porte; va, tout le monde dort
ici, répondit Marie.
— Non , non , on a parlé , dit l'esclave en montant sur le banc de bois placé
devant la fenêtre et en essayant de voir ce qui se passait dehors; mais elle
n'aperçut qu'une lumière qui brillait non loin de là , au couvent des pères ja-
cobins. Tout était muet ou désert aux environs, car alors le quartier du Mouil-
lage n'existait pas encore , et la ville de Saint-Pierre n'était qu'une grosse
bourgade bâtie sous le fort. Tout à coup un léger bruit se fit entendre derrière
la porte même de la prison et la clef tourna doucement dans la serrure.
— Maîtresse! s'écria Palida , on ouvre!
Le cœur de Marie battit violemment.
— A cette heure! murmura-t-elle; que Dieu ait pitié de nous !... Qui donc
vient ici?
La porte s'enlr'ouvrit et se referma doucement , le porte-clef resta dehors
et Loinvilliers entra. Marie s'jélait levée ; en reconnaissant le comte, elle recula
jusqu'au fond de la chambre et resta là , tremblante et appuyée des deux mains
à l'épaule de Palida. Loinvilliers parcourut la prison du regard ; puis ses yeux
s'arrêtèrent sur Marie avec une amère joie. Combien de fois, dans l'égoïsme
cruel de son amour, il avait souhaité la voir ainsi seule, abandonnée de tout
secours humain ! Il crut réduire enfin, sinon le cœur, du moins la fierté de
cette femme, dont le salut dépendait en ce moment de lui, et dit en se rap-
prochant de Marie :
— Je viens à votre secours, madame...
— Vous! interrompit-elle avec un geste de doute et presque d'effroi.
— Savez-vous ce qui se passe? reprit-il; les rebelles sont maîtres du fori
et de la ville ; ils ont nommé des magistrats, des officiers nouveaux... Ils ont
rédigé un acte par lequel vous renoncez à vos droits et à ceux de votre fils...
— Cet acte , le voilà, répondit-elle en montrant le papier placé sur la table.
— Ils l'ont apporté pour vous le faire signer, ils l'ont laissé.... eh bien?
— Eh bien ! dussé-je mourir ici , je ne rachèterai pas ainsi ma liberté ,
ma vie.
— Mais vous pouvez échapper autrement à ces misérables, s'écria Loinvil-
liers; j'ai gagné vos gardes, mes Espagnols nous attendent au bord de la
rivière des Pères. Au point du jour, nous serons en sûreté dans les Mornes , et
alors , savez-vous ce que je ferai , Marie ? J'enrôlerai tous les flibustiers de ces
îles; mon oncle le baron de Poiney m'enverra des troupes de Saint-Christophe.
Avec toutes ces forces réunies , j'attaquerai les rebelles, je les traiterai comme
j'ai traité les peaux rouges. Vous serez vengée, Marie ! le voulez-vous? Alors
il faut vous fier à moi, il faut me suivre.
— Non , répondit-elle , non ; car qui sait quel prix vous mettriez à votre dé-
vouement ?
— Le plus haut prix, je l'avoue, s'écria Loinvilliers; j'exigerais une pro-
662 HAiUE DÉNAMBUC.
messe, un serment que vous accompliriez quand vous seriez revenue ici victo-
rieuse et vengée.
— Je n'ai donc plus d'espoir qu'en Dieu , dit-elle en baissant la tête; je ne
vous suivrai pas , monsieur.
— Marie, au nom du ciel , par pitié pour vous-même, s'écria Loinvilliers,
venez, le temps presse; mais vous me haïssez donc plus que la mort? Ces mi-
sérables vous tueront ; qui peut vous sauver si ce n'est moi ? Quel secours pou-
vez-vous attendre dans cette île séparée du reste du monde par les abîmes
immenses de la mer?
Marie s'était assise; elle détourna la tête et fit signe à Loinvilliers de sortir.
Alors il se mit à ses genoux , il lui parla encore longtemps avec des transports
d'amour, de fureur, avec menace, avec prière ; mais elle fut inébranlable.
Le comte la quitta enfin , irrité , désespéré de ses refus et résolu pourtant à la
sauver.
La situation de la petite reine était affreuse ; les auteurs de celte rébellion
s'étaient trop compromis pour ne pas aller jusqu'aux dernières extrémités, si
Marie ne signait l'acte qui les investissait légalement du pouvoir. Mais Loinvil-
liers les surveillait , et il leur suscita des embarras qui ne leur laissèrent pas
le temps d'arriver a leurs fins ; il agit sourdement auprès des capitaines de pa-
roisse qui déjà voyaient avec inquiétude les embarras du nouveau gouverne-
ment; il se servit de l'influence toute puissante du clergé pour ramener les
petites gens ; il réclama enfin hautement la liberté de Marie. Cependant la
petite reine était toujours étroitement gardée. Aucune nouvelle de ce qui se
passait au dehors ne lui était transmise, et Loinvilliers lui-même ne put par-
venir une seconde fois jusqu'à elle. Un jour enfin la porte de sa prison s'ou-
vrit, et elle vil entrer le docteur Janson ; le pauvre homme était blême et
défait.
— Oh ! mon vieil ami, s'écria-t-elle toute en larmes, c'est vous! que vous
ont-ils donc fait , grand Dieu !
— Ils m'ont enfermé là-bas dans une chambre noire , répondit-il piteuse-
ment, depuis un mois ; et vous, madame? Oh ! les infâmes, vous traiter ainsi !
mais ils ont peur à présent. Sigaliz et les autres se sont enfermés dans le fort ;
il y a une assemblée au quartier du Prêcheur, le comte de Loinvilliers s'y est
rendu; d'un moment à l'autre , les choses peuvent changer de face.
— D'un moment à l'autre il peut arriver un navire de France ! s'écria Marie
avec un accent indieible de confiance et d'espoir. Docteur, il y a aujourd'hui
onze mois que Maubray est parti.
En parlant ainsi , elle était pâle, animée, et ses prunelles brillantes sem-
blaienl se dilater. Le médecin lui pril le bras et se mit à compter les pulsations
de l'artère avec une attention inquiète. Elle sourit et dit en étendant la main
du côté de la mer : — Maubray m'attend là-bas, j'irai. Vous m'y conduirez,
docteur. — En ce moment, un grand tumulte s'éleva du côté du fort; on en-
tendait le roulement des tambours et un bruit confus. — Sainte mère de Dieu !
on vase battre ! s'écria Marie. Il y eut un moment d'angoisse et de cruelle
atli nte : le bruit approchait.
— On vient vous délivrer, madame ! 8'écria le docteur.
MARIE DÉNAMBUC. 665
Au même instant les portes s'ouvrirent, et Loinviliiers parut à la tête d'une
vingtaine d'hommes.
— Vous êtes libre, madame, dit-il; Baillardet, Vigeon et Sigaliz viennent
d'être arrêtés ; les habitants se recommandent à votre miséricorde. La vigie a
signalé un navire, un navire de l'État , et les rebelles sont effrayés.
— Un navire qui vient de France ! s'écria Marie en levant les mains au ciel ;
mon Dieu! soyez béni !
La petite reine fut ramenée au fort Saint-Pierre comme en triomphe; ceux
qui un mois auparavant la poursuivaient de clameurs furieuses s'attendrissaient
maintenant en la voyant s'avancer si pâle, si faible, si souffrante, mais le
front éclatant de joie. Le docteur et Palida la soutenaient, car elle n'avait pas
voulu monter dans sa litière. Quand elle fut sur la plage, elle s'arrêta les
yeux fixés sur le navire dont on distinguait en pleine mer la haute voilure.
Oh ! munnura-t-elle avec un élan de confiance et d'espoir, voici ma déli-
vrance !
Loinviliiers marchait, plein d'orgueil et d'espoir, à côté de la petite reine;
dans l'effusion de sa joie , elle lui avait adressé quelques paroles bienveillantes .
Il rentra avec elle au fort, et chacun , en le voyant si radieux , pensa que sa
charge de lieutenant général lui était déjà rendue. Avant de suivre Marie dans
les appartements , il appela Ricio et lui dit à voix basse : — Que mon canot
soit prêt sur l'heure. Dès que le navire qu'on signale aura mouillé, j'irai à
bord. Il faut que je sois maître ici : elle est à moi maintenant!
Le soir même, le vaisseau de guerre l'Amphitrite jeta l'ancre dans la rade
de Saint-Pierre. Le père du Tertre et M. de Vauderoque d'Énambuc, frère du
défunt général , étaient à bord.
Le lendemain , vers midi , une assemblée solennelle , convoquée par la petite
reine , se réunit au fort. Les principaux habitants, le clergé , tous les officiers,
tous les employés du gouverneur remplissaient la salle d'audience. Le comlc
de Loinviliiers avait repris sa place près du fauteuil où allait venir s'asseoir la
petite reine. Pour la première fois de sa vie peut-être , il ne pouvait dissimuler
entièrement ce qui se passait au fond de son âme ; un sourire involontaire fai-
sait frémir ses lèvres pales, une secrète joie éclatait sur son front de marbre
et dilatait ses sombres prunelles. On ignorait quelle communication la petite
reine voulait faire à l'assemblée. Loinviliiers lui-même ne se douta pas un in-
stant de ce qui allait se passer. A midi précis , Marie parut , conduite par son
beau-frère, M. de Vauderoque d'Énambuc; le père du Tertre marchait à côté
d'elle, tenant dans ses mains un pli auquel pendait le sceau royal. Une accla-
mation s'éleva de tous côtés; on cria : Vive la petite reine! vive Madame!
Marie s'inclina , visiblement émue; son beau visage si pâle, si languissant,
s'anima d'une légère rougeur, et elle leva la main vers le portrait du général
comme pour lui reporter tous ces hommages. Quand les acclamations eurent
cessé, Marie prit des mains du père Ou Tertre le parchemin scellé, et dit d'une
voix très-émue, mais haute et distincte: — Messieurs, je suis touchée jus-
qu'au fond de làmc dis sentiments que vous me témoignez, et j'en garderai
toujours un vif souvenir, .le vous ai réunis pour vous faire mes adieux. Sa
majesté , cédant à mes supplications, a remis en d'autres mains le gouverne-
064 MARIE D'ÉNAMBUC,
ment de la colonie. C'est le frère de celui que vous avez tous pleuré et dont
la mémoire est restée ici en vénération; c'est M. de Vauderoque d'Énambuc
qui représentera mon fils et commandera au nom du roi de France; voici les
lettres patentes. Messieurs , je vous présente votre nouveau gouverneur. — En
achevant ces mots , elle se tourna vers M. de Vauderoque , qui se leva et salua
l'assemblée. Il y eut un moment d'étonnement et de silence. Personne ne s'at-
tendait à une telle déclaration ; tous les regards se tournèrent vers Loinvil-
liers , qu'un moment auparavant chacun désignait comme le futur époux de la
petite reine. Il était debout , immobile et calme en apparence; mais il avait la
main sur son poignard , car sa première pensée fut de tuer Marie sur l'heure ;
puis il calcula rapidement qu'il avait quelques jours devant lui et qu'il pouvait
encore devenir le maître de cette femme , dont la possession était depuis si
longtemps l'unique but de sa vie. Il dissimula sa rage, sa fureur, toutes les
passions qui bouleversaient son âme, et il entendit d'un visage tranquille la
longue harangue que M. de Vauderoque fit à l'assemblée. Quand tout le monde
se fut retiré , il se rapprocha de la petite reine , et lui dit , le regard ardent ,
les lèvres pâles et serrées : — Vous partez ! vous voulez aller retrouver cet
homme ! mais, sur mon âme, sur mon salut , il ne vous reverra jamais!
V Amphitrite devait faire voile pour Saint-Domingue après quelques jours
de relâche à la Martinique, et l'époque de son retour en France était encore
éloignée. Marie ne voulut point l'attendre ; elle se décida à partir sur un navire
de Bordeaux qui venait de compléter sa cargaison à la Basse-Terre de la Gua-
deloupe. On essaya vainement de la dissuader d'entreprendre une si pénible
et si longue traversée sur un vaisseau marchand mal construit et mauvais voi-
lier; elle n'écouta que l'ardente impatience qui depuis si longtemps la con-
sumait.
Quelques jours plus tard, une foule d'habitants se pressaient le long de la
plage. Ils étaient venus de tous les quartiers de l'île en apprenant l'arrivée du
nouveau gouverneur et le départ de la petite reine. Les regrets et l'attendris-
sement étaient universels; en ce moment on ne se souvenait que de la bonté,
de la justice , des nobles qualités de Marie; ceux-là même que l'idée d'être gou-
vernés par une femme avait le plus révoltés , la pleuraient maintenant. Tous
les canots de la rade étaient en mouvement autour de V Amphitrite , qui allait
transporter la petite reine et sa suite à la Guadeloupe , où elle devait s'embar-
quer sur le Saint-Nicolas de Bordeaux. Les noirs chantaient sur un air mono-
tone et plaintif des paroles improvisées; tous aimaient cette jeune femme, dont
ils n'avaient jamais aperçu que de loin le doux visage ; ils la pleuraient , car
ils savaient qu'elle avait souvent jeté sur leurs misères un regard de compas-
sion, et qu'elle les protégeait contre l'oppression des blancs. La petite reine
entendit la messe dans la chapelle où une année auparavant elle avait à pareil
jour épousé secrètement le marquis de Mauhray; son âme était pleine de joie et
d'espoir; il lui semblait que cet anniversaire devait lui porter bonheur. Après
avoir fait ses dévolions , elle descendit vers la plage , accompagnée de tous les
gens de sa maison qui la suivaient en France. Une longue acclamation s'éleva
à son aspect ; la foule éplorée se pressa sur son passage avec mille bénédic-
tions et nulle vœux. Marie, tout à la fois triste et radieuse , mit une main sur
MARIE D'jÉNAMBUG. 065
son cœur et salua cette multitude inconstante, qui, un mois auparavant,
l'avait vue traînée en prison, et ne s'était point levée pour la délivrer. Elle
était d'une extrême pâleur, et elle se soutenait à peine. Le gouverneur lui don-
nait la main; mais elle était si faible , qu'il lui fallait aussi s'appuyer au bras
du docteur Janson. Lorsqu'elle fut entrée dans le canot qui devait la transporter
à bord , elle se retourna et fit encore un signe de la main. Alors les sanglots
éclatèrent; la foule tendit les bras vers elle en criant :
— Vive ! vive la petite reine!
— Adieu, adieu, dit-elle en jetant un long regard sur cette terre où elle
avait régné, où elle avait tant souffert ; adieu ! la France ne me fera jamais
oublier cet autre côté du monde.
Le comte de Loinvilliers n'était pas venu faire ses adieux à la petite reine;
seul et caché derrière les remparts, il la vit s'embarquer et quitter pour tou-
jours la Martinique. Quand le canot eut abordé UAmphitrite , quand Marie eut
quitté le pont, après avoir une derrière fois salué la foule immobile sur le
rivage, Loinvilliers appela Ricio.
— Allons! tout est-il prêt? s'écria-t-il. Moi aussi, je pars! Oh! Juan de
Mata , terrible écumeur de mer, quelle proie ! Allons , allons retrouver aux
Saintes mes amis les forbans ! Ce sont eux qui me rendront la petite reine !
Il y a dans l'Océan qui sépare les deux mondes des chemins invisibles que
le navigateur sait reconnaître et suivre; il y a comme des jalons jetés au
milieu des eaux, devant lesquels passent les navires qui sillonnent la vaste
mer. Juan de Mata , capitaine du Santiago , savait bien dans quelles latitudes
il fallait attendre le Saint-Nicolas de Bordeaux, et, un mois environ après
le départ de Marie, le forban croisait par le travers des Bermudes. Le Santiago
était une légère goélette armée de canons, et montée par un équipage recruté
dans les quatre parties du monde, mais dans lequel les Espagnols étaient en
majorité. Pendant quinze jours de croisière, il avait reconnu deux ou trois
navires que le capitaine Juan de Mata eût volontiers abordés; mais Loinvil-
liers le força d'attendre.
Le temps était calme, des brises molles et changeantes ridaient à peine
l'immense étendue au milieu de laquelle la goélette ressemblait à un point
blanc sur un velours bleuâtre. Loinvilliers ne quittait guère le pont; adossé
aux bastingages, promenant ses yeux sur l'horizon, il regardait si aucune
voile n'apparaissait sur l'azur indécis du ciel; il attendait avec une sombre et
cruelle impatience qu'un vent favorable lui amenât sa proie. Enfin la vigie cric :
Navire! et l'on aperçut bientôt distinctement un vaisseau, qu'à sa lourde voi-
lure, â sa marche, on reconnut pour le Saint-Nicolas de Bordeaux. Alors la
joie de l'équipage se manifesta par des cris et d'effroyables malédictions ; on
se prépara au combat comme à une fête, car on ne prévoyait nulle résistance.
Le comte de Loinvilliers prit Juan de Mata à part.
— Nos conventions tiennent, lui dit-il, â vous et â vos hommes la car-
gaison tout entière, a moi M"" d'Énamhuc. Vous me transporterez avec elle
dans quelque porl de L'Amérique du Sud. Ce sont bien mis conventions, Juan
de Mata.'
TOME H. iO
666 MARIE b'ÉNAMBIJC.
— Ce sont nos conventions, et, sur mon salut, je les accomplirai , répondit
le forban la main sur la poitrine.
— Oh ! maintenant elle est à moi ! s'écria Loinvilliers ; ni le ciel ni l'enfer ne
sauraient me l'arracher !
Cependant le Saint-Nicolas avait reconnu de son côté ce navire, qui com-
mençait à lui donner la chasse , et il essaya de fuir ; mais la goélette , d'une
marche infiniment supérieure, lui eut bientôt fait connaître l'inutilité de sa
manœuvre. La faible brise qui soufflait de l'est était tombée; le lourd navire
marchand resta immobile et comme enchaîné par une puissance invisible sur
cette mer endormie , tandis que la goélette avançait sur lui , grâce à sa voilure,
qui lui permettait de profiter du moindre souffle de vent. Quand elle fut à une
portée de pistolet du Saint-Nicolas, les forbans se dressèrent sur les lisses
avec des cris sauvages , et se préparèrent à jeter les grapins dans les haubans.
— A l'abordage ! à l'abordage ! cria Juan de Mata.
La goélette accosta le Saint-Nicolas , et les forbans envahirent le pont, le
poignard aux dents , la hache dans un main et le pistolet dans l'autre. Il y eut
un moment de confusion, mais on ne se battit point, le vaisseau marchand
élant entièrement désarmé. Tandis que les forbans se rendaient maîtres du
capitaine et de l'équipage, Loinvilliers descendit dans l'enlre-pont. En entrant
dans la chambre, la première personne qu'il trouva devant lui fut le docteur
— Monsieur, lui cria-t-il, toute résistance serait inutile; nous sommes
maîtres du navire. Où est Mme d'Énambuc?
Le médecin ouvrit la porte d'une des cabines , et répondit simplement : —
La voilà!
Les sabords ouverts éclairaient en plein cet étroit espace; Palida était assise
par terre dans un coin, la tête dans ses mains. Au milieu de la cabine, il y
avait une caisse étroite et recouverte d'un drap noir.
— Morte!... s'écria Loinvilliers en s'arrèlant comme foudroyé. Elle est
morte!...
— Je n'ai pu la sauver ; elle avait trop souffert! répondit le médecin.
— Monsieur, interrompit Loinvilliers avec égarement, ôtez ce drap! dé-
couvrez ce cercueil ! je veux la voir !
— C'est une profanation , s'écria le médecin en reculant avec épouvante ;
monsieur, au nom du ciel, laissez en paix ces restes sacrés !
— Je veux la voir! répéta Loinvilliers avec un geste de menace.
Le médecin releva le drap d'une main mal assurée et découvrit le cercueil.
Son art avait conservé ces tristes dépouilles; elle était là comme endormie,
la tête ensevelie dans ses longs cheveux , les mains jointes sur le crucifix. Le
comte de Loinvilliers s'agenouilla; deux larmes, les premières qu'il eût ver-
sées de sa vie , roulèrent le long de ses joues, et il s'écria , dans un affreux
désespoir : Marie! Marie! morte pour l'éternité!
— Elle vous a pardonné à ses derniers moments, dit le médecin; elle a
prié pour vous, pour vous, dont le funeste amour a rempli sa vie d'amertume
et de malheur. Maintenant, du moins, laissez-moi accomplir ses dernières
volontés; souffrez que je ramène en France ses tristes restes pour les rendre à
son mari , le marquis de Maubray.
MARIE D'ÉNAMBUC. 667
— Son mari ! s'écria le comte en se dressant avec une sombre fureur ; elle
était sa femme !
— Elle l'avait épousé secrètement à la Martinique.
Loinvilliers l'interrompit et lui imposa silence d'un geste violent ; puis , re-
devenant calme en apparence et maître de lui-même , il appela Juan de Mata.
Le forban pâlit et s'arrêta épouvanté en apercevant cette femme morte , dans
ce cercueil ouvert près duquel Palida et le médecin venaient de s'agenouiller.
— Est-ce là Mmc d'Énambuc ? dit-il en faisant un signe de croix; par le Dieu
vivant! ce n'est pas ainsi que vous vous attendiez à la retrouver, seigneur
comte ! Maintenant qu'allez-vous faire ?
— Ses funérailles , répondit Loinvilliers.
Un quart d'heure après , tout l'équipage du Saint-Nicolas et tous les for-
bans étaient réunis, la tête nue, sur le pont ; l'aumônier, son missel à la main,
disait les prières pour les morts devant le cercueil auquel on avait attaché
deux boulets; le comte, agenouillé contre les bastingages, murmurait le
De Profundis d'une voix creuse et brisée. Après l'absoute, deux hommes
soulevèrent le cercueil et le lancèrent par-dessus le bord. Les profondes eaux
jaillirent avec un bruit sourd et se ridèrent au loin; puis le gouffre se referma,
tout fut fini; la petite reine était à jamais cachée au foud des abimes de la
mer. Alors le comte se releva et dit entre ses dents :
— Il ne la reverra ni vivante ni morte !
Mms Charles Reybaud.
PORT-ROYAL,
PAR M. SAINTE-BEUVE.
Voici enfin un livre qui console du triste état où sont tombées les lettres
depuis quelques années 5 car, on ne peut se le dissimuler, il s'est introduit de
nos jours un étrange désordre dans les vocations de l'esprit et dans l'emploi
des talents. Presque toujours le début des carrières littéraires de nos contem-
porains a été leur moment le plus heureux, parce qu'il était l'effet d'un mou-
vement naturel. On allait là où l'on se sentait appelé ; on écrivait sous la dictée
d'un impérieux instinct; on se développait librement, parce qu'on obéissait à
une voix secrète et puissante. C'était là l'heure des œuvres fécondes et des
succès éclatants. Mais il arrive un moment où la veine s'épuise, soit parce que
la nature n'y a pas mis davantage, soit parce que le travail ne creuse pas celte
veine assez à fond. Alors on se met à en chercher une autre, on dévie, parce
qu'on se croit à bout de la route première, ou parce qu'on manque d'énergie
pour briser les obstacles contre lesquels on se heurte. Ici s'ouvre une autre
époque dans la vie de l'écrivain. Auparavant, il suivait la vocation qu'il s'était
reconnue; maintenant, il s'en forge une autre, et à la nature il substitue la
volonté. Il n'y a pas de génie si vigoureux qu'on le suppose qui puisse sans
dommage , avec impunité , se permettre un déclassement semblable et ces ap-
plications forcées. Plus, au contraire , les talents qui se fourvoient ainsi sont
réels, plus les dissonances qu'ils tirent d'un instrument auquel ils n'auraient
jamais dû loucher sont aiguës et fâcheuses.
M. Sainte-Beuve a su échapper à celle déchéance. Ses débuis avaient an-
noncé un écrivain brillant : les développements qui les ont suivis nous ont
donné un écrivain supérieur. L'auteur des Critiques et Portraits littéraires,
POIlT-ROYAL, G00
le romancier qui a écrit f'oluptè, a pris rang parmi les premiers prosateurs
de notre époque.
Déjà vers la fin du xvie siècle, on se plaignait de la multitude des auteurs et
du peu de valeur de leurs livres. « Il y a tant d'écrivains aujourd'hui qui s'ac-
cablent les uns les autres , disait un traducteur des Commentaires de César,
qu'on ne peut guère bien discerner les bons des mauvais qui les éteignent et
suffoquent, à guise des méchantes herbes qui surcroissent parmi les utiles et
salutaires, et les surmontent et les étouffent : quand chacun, sans aucun choix
ni jugement, sans rien élabourer ni sarcler, se transporte le nez au vent,
selon que la fantaisie le pousse (1). » Et, de nos jours, qu'est-ce qu'écrire
pour bien des gens, sinon céder à un caprice et remplir une heure de désœu-
vrement? Mais le caprice n'est pas la force , mais le désœuvrement n'est pas
l'inspiration.
Il n'est pas permis non plus d'oublier que de nouveaux devoirs sont imposés
à l'écrivain par les richesses mêmes de la littérature dans laquelle il veut pren-
dre place. Si le peuple au milieu duquel il est appelé à penser et à produire
compte déjà trois siècles de développement et de fécondité littéraire , il aura
soin de s'enquérir de toutes les conditions, de toutes les phases et de tous les
détails de cet illustre passé, pour éviter des redites inutiles , ou des efforts qui
porteraient à faux. Dans une littérature qui commence, on peut marcher
devant soi sans information préalable ; la route est libre, et toutes les gloires
peuvent être ravies par les talents qui arrivent les premiers; mais au sein d'une
civilisation littéraire dont les travaux et l'opulence ne semblent laisser aux
contemporains que les plaisirs d'une jouissance oisive, un esprit sérieux ne
saurait se résoudre à tenter quelque chose avant de s'être assuré, par une
connaissance approfondie du passé, d'une originalité possible dans le présent.
Nous ne connaissons pas d'écrivain qui se soit enquis de la tradition avec
plus de diligence et de sagacité que M. Sainte-Beuve. Même au moment où il
croyait le plus à l'avenir d'une rénovation littéraire , il étudiait le passé avec-
une pénétration ingénieuse; c'était un révolutionnaire érudit. Quand , plus
lard, il toucha l'époque d'une littérature plus indifférente , ou même, suivant
sa propre expression, légèrement désabusée, il put fortifier ses études critiques
par la maturité toujours croissante de son esprit. La science acquise et l'ori-
ginalité personnelle se prêtèrent un mutuel secours, et de celte alliance, de ce
tempérament sortit un écrivain qui sut se distinguer à la fois de ses contempo-
rains et de ses devanciers.
La prose française, qui, dans l'histoire de l'esprit humain et de l'ail,
marche l'égale des proses grecque et latine , a débulé par la causerie , la dé-
monstration et la polémique. Montaigne, Descartes et Pascal l'ont faile et l'ont
constituée. Quand les conditions et l'harmonie de ses formes furent réglées et
reconnues, elle servit surtout d'instrumenl aux débals delà religion, delà
philosophie, puis enfin de la politique : ses habitudes furent la rapidité de
l'allure, la clarté de la phrase , la précision du mot. Que se proposait-on sur-
(1) Essai sur les meilleurs ouvrages écrits en ]>rosc dans la lamjue française , par
François «le NeufcliAteau.
670 PORT-ROYAL.
tout? On voulait prouver des vérités utiles, détruire l'erreur, entraîner les
masses. Pour cela , il faut une marche prompte, un épanchement facile de la
pensée, une succession progressive de coups véhéments et sûrs. Aussi, at-
teindre un grand but en marchant avec célérité sur la ligne droite, tel est le
mérite ambitionné par la plupart de nos prosateurs.
Mais en courant ainsi on laisse de côté , on omet bien des choses. Tout ce
que l'esprit a de sinuosités et de profondeurs, tout ce que le cœur a de délica-
tesses et de recoins cachés, en un mot, tous les faits complexes et intimes
risquent de rester sans observateur et sans peintre. C'est cette partie si impor-
tante, trop négligée par nos plus grands maîtres , qu'a surtout cultivée avec
bonheur M. Sainte-Beuve. Il nous rend, avec les transformations nécessaires ,
ce que la causerie de Montaigne et la phrase d'Amyot ont d'abondant et d'iné-
puisable. Il procure au lecteur du xixe siècle le plaisir de renouer un peu avec
les traditions du xvie. A ces éléments si français se trouvent associées des
qualités qui rappellent la profondeur et la subtilité de l'idéalisme allemand.
M. Sainte-Beuve a écrit quelque part de Diderot qu'il était la plus allemande
de toutes nos têtes. 11 y a aussi , dans le talent de l'auteur de Volupté , des
aspects qui font songer aux prosateurs , aux poètes de l'autre côté du Rhin.
Mais chez l'écrivain ces divers contrastes , la tradition gauloise du xvie siècle
et les analyses d'une psychologie un peu allemande, trouvent leur harmonie
et leur achèvement dans une personnalité forte et libre. Pendant qu'autour de
lui presque tous les écrivains sont engagés sous diverses bannières et tradui-
sent les questions soit de l'art, soit de la politique, dans une polémique ardente
et partiale, M. Sainte-Beuve s'est attaché à retenir la disposition de lui-même
pour être mieux en état de comprendre toute chose et de rendre bonne justice
à tout le monde. Chaque jour l'a fortifié dans celte noble attitude, et c'est à
celte persévérance laborieuse et digne que nous devons aujourd'hui le livre de
Port-Royal, qui résume les qualités agrandies de son talent.
Il y a précisément deux siècles que le mouvement religieux qui a rendu
Port-Royal célèbre commença. Si l'on se montrait surpris que Port-Royal n'ait
pas trouvé plus tôt un historien sérieux et complet, cet étonnement dénoierait
quelque irréflexion. Depuis les pages élégantes de Racine , il ne s'était pas en-
core rencontré d'époque vraiment ouverte à l'impartialité et à l'intelligence sur
ces matières difficiles. Au xvnc siècle , les doctrines de Port-Royal étaient per-
sécutées. Le xvnie ne les connut que dans une sorte de décadence et de tra-
vestissement. Au commencement du xixe siècle, elles étaient oubliées et par-
tagèrent le discrédit où tombèrent pour quelque temps les questions religieuses
et philosophiques. C'est seulement aujourd'hui qu'il est possible de peser ces
doctrines ce qu'elles valent , et de les apprécier sans faveur comme sans dé-
nigrement. Elles viennent a propos prendre place dans cette enquête équitable
et universelle a laquelle se livre notre siècle sur les idées et les croyances
qui ont agile le genre humain. Notre époque est juste, parce qu'elle est cu-
rieuse; elle goûle peu le fanatisme et la partialité qui tendraient à dérober
quelque chose à son examen, et son avidité de tout connaître est pour les
systèmes, les sectes et les écoles une gnranlic excellente contre l'injure de
l'oubli.
PORT-ROYAL. 671
Les doctrines qui alimentaient la dévotion de Port-Royal , et dont Jansénius
fut le théologien dogmatique , se rattachent à ce que le christianisme a de
plus profond et de plus intime. Je voudrais en saisir le nœud , et le faire tou-
cher au lecteur.
La nature humaine, dans les sociétés antiques, agissait avec une liberté
presque irréfléchie. L'homme développait ses facultés et ses passions avec une
impétuosité et une énergie qui lui permettaient peu de se replier sur lui-même
pour s'examiner et se juger. Nous parlons des majorités et des masses , car il
y a dans tous les temps des âmes privilégiées qui se dérobent par leur gran-
deur à l'infériorité des autres hommes. Mais, pour les sociétés elles-mêmes,
il est exact de dire que des temps fort longs s'écoulèrent, avant que la ré-
flexion et l'étude produisissent une morale pratique qui servît de règle à leurs
actions. Les premiers développements du stoïcisme ne précèdent que de trois
siècles l'ère chrétienne : l'apogée des doctrines et des vertus du portique est
contemporaine des premières prédications et des premiers dévouements du chris-
tianisme. Désormais la question de la liberté humaine était posée dans toute
sa profondeur, tant par les sectateurs de Zenon que par les disciples du
Christ.
On peut dire que dans les deux camps , du côté de saint Paul aussi bien que
dans le parti de Sénèque , on eut peur de la liberté humaine à la vue des
excès dans lesquels elle était tombée. Le stoïcien voulut la dompter en la ren-
dant immobile ; il lui prescrivit pour règle de supporter et de s'abstenir, il
lui imposa pour devoir unique et terrible d'assister à l'irréparable chute des
vieilles institutions avec une résignation muette. Le chrétien se réfugia dans
le sein de Dieu ; il absorba la liberté humaine dans une fatalité divine qu'il
appela la grâce, et c'est dans une sublime servitude qu'il trouva l'indépen-
dance morale.
Dans toutes les grandes doctrines qui instruisent l'humanité, la passionnent
et la mènent, il y a des esprits entiers et ardents qui ne transigent sur rien et
prennent à tache au contraire d'insister d'une manière dure et violente sur ce
que le système dont ils sont les interprètes a de plus exclusif, de plus spécial
et de plus intraitable. Colonnes de feu , tranchantes épées , ils portent haut la
lumière et lui frayent la route par la puissance incisive de leurs résolutions
extrêmes. Ainsi fit saint Paul. S'il a quitté si brusquement la synagogue , c'est
pour annoncer des choses entièrement nouvelles dont l'impitoyable originalité
remplira l'âme humaine d'étonnement et de douleur. Il enseigne que la nature
de l'homme est foncièrement mauvaise , que l'homme ne peut se relever de
cette corruption incurable par ses propres efforts , et qu'il ne saurait être
sauvé que par les mérites de Jesus-Chrisl crucifié. Se figure-t-on l'effroi du
genre humain devant celte proposition formidable, et la terreur n'augmentera-
t-elle pas quand l'apôtre écrira expressément aux Romains que Dieu prend en
compassion ceux qu'il veut, et endurcit ceux qu'il veut. L'objection du bon
sens humain ne l'arrête pas. A l'homme qui demande pourquoi, s'il en est
ainsi, Dieu se plaindrait, puisqu'il est impossible de résister à sa volonté,
Paul répond avec un accablant dédain : Qui es-tu, toi qui conlesle contre Dieu:'
Le vase demandc-t il au polier. pourquoi m'as-lu façonné de la sorte? Ainsi
G72 PORT-ROYAL.
l'apôtre plonge la liberté humaine dans le gouffre de l'omnipotence divine et
il l'y perd. Au nom de la foi, Paul fait ce que fera plus lard uu autre Juif au
nom de la métaphysique; c'est ce qu'il appelait servir dans la nouveauté de
l'esprit. Désormais l'humanité saura qu'elle doit abdiquer le passé, dépouiller
le vieil homme , renoncer à ses opinions , à ses habitudes d'esprit , aux prin-
cipes qui lui paraissent les plus raisonnables, et qu'elle ne peut se sauver qu'en
croyant ce qui la choque le plus. L'humanité est ainsi faite qu'elle se précipi-
tera avec un enthousiasme douloureux sur les pas de celui qui la condamne :
elle aime au fond ce qui la heurte, ce qui la déroule et ce qui la contredit. La
doctrine de Paul multiplie d'autant plus les nouveaux chrétiens qu'elle est
plus absolue et plus sombre : ses duretés ont pour l'âme humaine un charme
secret, une attraction irrésistible.
Trois cents ans après saint Paul, les maximes de l'apôtre furent développées
par un beau génie que le christianisme conquit sur les lettres païennes. Qui
était mieux préparé que saint Augustin pour accepter le dogme de la grâce
dans ce qu'il avait de plus divin et de plus fatal ? Le fils de Monique avait cher-
ché partout la vérité; il s'était longtemps arrêté aux sources de l'éloquence
cl de la philosophie antiques sans pouvoir étancher la soif qui le dévorait; il
était resté neuf ans dans la secte des manichéens sans trouver à leur école une
réponse satisfaisantes et claire aux difficultés qui le tourmentaient. Alors il
passe du côté du Christ parce qu'il désespère de la science humaine , et, par
un mouvement décisif, il va tout au fond de la nouvelle doctrine qu'il em-
brasse. Il commente saint Paul, il le développe, il le continue. Il enseigne
que tous les hommes naissent dans le péché du premier Adam , et qu'il n'y a
que la justice qui vient du second Adam qui les en puisse délivrer. Il faut que
la grâce de Dieu prévienne la volonté de l'homme , qui, de lui-même, est in-
capable d'accomplir ou même de commencer une bonne œuvre. On ne doit
donc pas dire que c'est en vertu de nos mérites que la grâce de Dieu nous est
donnée , car alors la grâce ne serait plus la grâce, puisqu'elle ne serait plus
que le payement d'une dette et non pas un présent gratuit. « Ne voyez-vous
pas, s'écrie saint Augustin dans son Traité de la Prédestination des Saints,
que le dessein de l'apôtre est que l'homme soit humilié et que Dieu seul soit
glorifié? » Voilà le mot décisif; et pour mieux abaisser la nature humaine , on
lui déclare que la foi même est un don de Dieu , aussi bien dans son commen-
cement que dans ses progrès et dans sa perfection; que ce don est accordé aux
nus et refusé aux autres; qu'enfin, lorsque Dieu fait miséricorde, c'est une
libéralité , et que lorsqu'il endurcit, c'est une juste rétribution. Saint Au-
gustin a trouvé la paix dans ce qui épouvantait d'autres âmes. Il est tran-
quille parce qu'il a nié la liberté de l'homme. Il se complaît dans les partis
extrêmes; il réprouve la nature humaine , comme il a condamné la tradition
antique, et il se prosterne devant la force d'un Dieu omnipotent et terrible
qu'il a trouvé pour lui miséricordieux, puisqu'il a été touché de sa grâce,
puisqu'il s'est converti.
Voilà le vrai christianisme. Saint Paul et saint Augustin l'ont prêché aux
hommes dans toute sa pureté , dans toute sa force. Mais cet absolutisme divin
ne pouvail passer dans la pratique commune. L'L'glise ne put. comme l'apôtre
PORT-ROYAL. G
(ô
et l'ancien professeur de Tagaste , anathémaliser !a liberté humaine; elle prit
des tempéraments dont on donnera une assez juste idée en disant que l'Église
catholique est semi-pélagienne. De son côté, l'école au moyen-âge, tout en
révérant saint Augustin , se mit à lui associer Aristote : on ne niait pas la
grâce, mais, à côté d'elle, on faisait reparaître la science humaine. Saint
Thomas fut surtout l'artisan de cette alliance, et le grand bœuf de Sicile la-
boura dans les deux sillons. Depuis le xme siècle jusqu'à Luther, Aristote ou
plutôt la scholastique envahit la théologie, qui, à force de raffinements, de
subtilités et de sophismes , devint une inextricable confusion également fu-
neste à la science et à la foi.
Avec le docteur Martin , le christianisme se réveilla. L'épîlre de saint Paul
aux Romains toucha le cœur du professeur de Wittemberg, et, comme il y
trouva ces mots : « Le juste vivra par la foi, » il se sentit, par cette parole,
illuminé d'une révélation intérieure (1). A l'exemple de l'apôtre et du grand
évêque d'Afrique, il comprit et enseigna que l'homme naissait dans le péché
et dans une corruption radicale, dont ses propres œuvres sont impuissantes à
le délivrer; l'homme ne peut être tiré de l'abîme que par la main de Dieu. Or
la grâce est donnée gratuitement aux plus indignes, aux moins méritants, elle
n'est pas la récompense de l'étude et des œuvres. Luther ne craint pas d'écrire
à Mélancthon : « Sois pécheur et pèche fortement, mais aie encore plus forte
confiance , et réjouis-loi en Christ qui est vainqueur du péché , de la mort et
du monde. II faut pécher tant que nous sommes ici, cette vie n'est point le
séjour de la justice; non , nous attendons, comme dit Pierre, les cieux nou-
veaux et la terre nouvelle, où la justice habite (2). » De nos jours, un des
plus profonds penseurs de l'Allemagne, Novalis, n'a donc fait que reproduire
Luther, quand il a écrit : « Le péché est le plus grand attrait pour l'amour de
Dieu ; plus l'homme se sent pécheur, plus il est chrétien. » C'est avec la force
qu'il puisait dans ces convictions redoutables, que Luther répondit à Érasme :
« C'est la querelle d'Augustin avec Pelage qui recommence. Encore une fois,
le libre arbitre est subordonné à la grâce divine; on le fait esclave (de servo
arbitra). C'est dans celte servitude que le chrétien doit espérer le plus; Dieu
s'est chargé de son salut; seul, l'homme n'irait qu'au péché : sous le doigt de
Dieu , il a pour lui l'espoir et la chance d'être atteint de la grâce divine.»
Qu'est Érasme aux yeux de Luther? un païen, un Lucien nouveau , un Épicu-
rien athée qui se permet de juger le Christ. Érasme fut consterné de tant de
violence, il se sentit comme brisé parcelle espèce de férocité dogmatique, et
il mourut accablé de tristesse, sans comprendre celle fureur divine qui s'a-
charnait â détruire l'humaine liberté.
Au xvie siècle, la doctrine de la grâce se releva donc dans tout son éclat.
Hossuet a écrit que Calvin avait raffiné au delùde Luther; il expose, dans son
Histoire des Variations , comment Calvin voulait que le chrétien lût non-
seulement assuré de sa justification par la foi , mais qu'il tînt pour certain sa
(1) Tout ce qui tient aux dispositions intérieures de Luther est raconté avec la vérité
la plus touchante dans l' Histoire de la information . par M, Merle d'Aubigné.
(2) Mémoires de Luther, traduit» par M, Michèle) . i"n>. III . pag, 165.
674 PORT-ROYAL.
prédestination éternelle de sorte, dit expressément l'évêque de Meaux, qu'un
parfait calviniste ne peut non plus douter de son salut qu'un parfait luthérien
de sa justification. Ainsi, la grâce une fois reçue ne peut plus se perdre, et
celte inamissibilitë va si loin, que les enfants des justes naissent dans la
grâce, et n'ont pas promplement besoin du baptême pour être sauvés. Calvin
n'innovait pas, mais il systématisait les idées fondamentales de la réforme, et
les poussait à leurs conséquences dernières. Le moine saxon avait eu cette
sensibilité ardente qui remue et féconde les pensées ; le théologien de la Pi-
cardie porta , dans la réforme dont Genève fut le théâtre , celte raison précise
et sévère qui , en approfondissant les principes , les rend positifs , rigides et
puissants.
Cependant l'Église catholique n'était pas affectée par cette résurrection de la
grâce. Le concile de Trente avait expressément condamné Calvin; cette con-
damnation , tout en rejaillissant sur saint Augustin lui-même, maintenait la
théologie dans les tempéraments du semi-pélagianisme. Cent ans après Yln-
stitution Chrétienne, que Calvin dédia à François Ier, parut en 1640 YAu-
gustinus. Ce livre posthume, car Jansénius était mort en 1658, traitant de la
grâce, du libre arbilre , du péché originel et de la prédestination. Avec VAu-
gustinus reparaissait la doctrine fondamentale du christianisme. L'ouvrage
de l'évêque d'Ipres, composé et tissu avec les textes de saint Augustin, pré-
sentait en faisceau et en système tout ce qu'avait écrit en faveur de la grâce
l'adversaire de Pelage, et tournait contre les molinistes les plus puissants ar-
guments de l'évêque d'Hyppone. C'était un retour aux sources primitives du
christianisme , un recours ardent à la prière, à l'exaltation vers Dieu ; c'était
une abdication formelle de l'orgueil humain et des prétentions de la liberté.
La chute a tout changé pour l'homme, enseignait Jansénius , et l'a plongé dans
une corruption dont il ne peut se relever seul ; ses actions sont nécessairement
des péchés ; l'unique remède est dans la grâce. Dieu la donne à qui il veut , il
ne la doit à personne ; la réprobation n'est qu'une stricte justice; la prédesti-
nation est une exception que Dieu réserve à ses élus dans sa miséricorde. Jan-
sénius répète le mot de saint Augustin , qui disait, en «'adressant à Dieu : Da
qnod jubés et jubé quod vis. Le bon plaisir de Dieu fait tout ; sans le secours
de Dieu , l'homme ne peut remplir ses commandements , et ceux qui n'ont pas
sa grâce sont voués au péché. C'est ainsi que Jansénius dogmatisait avec tris-
tesse et profondeur, en sondant les derniers abîmes de la misère de l'homme
et de la prescience divine.
Celte fois, les principes absolus de saint Paul et de saint Augustin se pro-
duisaient au sein même de l'Église catholique. Ce n'était plus à Witteinberg, ù
Zurich ou a Genève , mais à Louvain et à Paris qu'ils tentaient une réaction
contre les opinions les plus accréditées de la Sorbonne. On touche au doigt la
gravité du fond et l'importance du débat : la discussion roulera sur les points
fondamentaux de la foi chrétienne, et les plus grands esprits pourront s'y
mêler sans descendre. Maintenant quelles seront pour la Fiance les formes et
pour ainsi dire la mise en scène de ce mouvement théologique? Poser celle
question , c'est heurtera la porte de Port-Royal.
Un des avantages du christianisme sur les religions qui le précédèrent, a été
PORT-ROYAL. 675
de donner aux femmes une influence sociale qu'elles ont exercée à travers les
opinions et les pratiques religieuses. Dans le polythéisme , les femmes partici-
paient au culte; mais, si l'on excepte quelques pythonisses , elles ne péné-
traient pas au delà des rites extérieurs , et ne faisaient que servir d'ornement
aux fêtes et aux cérémonies. Avec le christianisme leur condition s'éleva , et
elles purent jouer un rôle important dans une religion qui accordait tant aux
mouvements du cœur. Des chefs barbares se convertissent parce que leurs
femmes disposent de leur âme et de leur foi. D'illustres païens désertent le
temple de Minerve pour les autels du Christ , parce que leurs mères les pous-
sent à une éclatante apostasie. Les femmes sont auprès des confesseurs , elles
assistent les évêques , elles encouragent les martyrs; on les trouve au pied des
croix , au fond des cachots; et cette religion qui , dans son essence , n'est que
tendresse et douleur, devient pour elles un perpétuel triomphe. L'Église leur
assure une autorité positive et leur confère une sorte de souveraineté. Les
femmes constituent des ordres et régnent dans des abbayes. Enfin, pour su-
prême honneur, on les trouvera mêlées aux plus grands débats spirituels; elles
figureront dans l'histoire même du dogme et des combats que devra soutenir
l'orthodoxie traditionnelle contre l'innovation. Pendant que Luther dogmatise
contre l'Église , sainte Thérèse fonde des monastères et multiplie des écrits où
la foi catholique reçoit les plus fervents hommages. Avec 6ainte Thérèse,
l'Espagne répond par la prière à la polémique allemande. Un jour une jeune
fille , qui se présentait pour prendre le voile , dit à la fondatrice des Carmélites
qu'en entrant au couvent elle apporterait sa Bible. — Votre Bible ! s'écria Thé-
rèse ; s'il est ainsi , ne venez pas parmi nous , car nous ne sommes que de pau-
vres religieuses qui ne savons que filer et obéir. — Que de puissance dans celte
simple parole ! Quelle volonté ferme de vouloir ignorer les débats de la science
humaine!
Tout au commencement du xvue siècle vivait en France, à Port-Royal,
une jeune fille qui en avait été nommée abbesse dès l'âge de dix ans et demi.
Jusqu'à seize ou dix-sept ans , elle fut souvent tentée de quitter la vie reli-
gieuse , lorsque, touchée de la grâce , elle entreprit la réforme de la maison
qu'elle dirigeait. Voilà le commencement naïf du grand mouvement religieux
qui agitera les règnes successifs de Louis XIII , de Louis XIV et de Louis XV.
Voilà qui donne au jansénisme une physionomie particulière que n'ont pas les
autres disputes et les autres hérésies. L'histoire de Port-Royal s'ouvre avant
celle du jansénisme; la prière et la pratique ont précédé le dogme et la science.
Port-Royal est un sanctuaire de vie intime et de dévotion intérieure, où la foi
brûle sur l'autel avant que la doctrine, puis la polémique, pénètrent dans le
cloître.
Poursuivons, et nous rencontrerons dans les destinées du jansénisme une
autre originalité qui ne sera pas moins considérable. Quand la doctrine même
aura fait explosion , elle deviendra l'occasion cl presque le mobile d'un mou-
vement littéraire qui lient une notable place dans les développements de la
langue et des lettres françaises. Pascal et Racine font partie intégrante de
l'histoire du jansénisme , et dans les diverses phases de cette grande dispute
non* pourrons admirer, sans parler ici de travaux nombreux d'érudition, de
076 PORT-ROYAL.
philosophie et île grammaire, ce que notre prose a de mieux aiguisé , ce que
noire poésie a de plus harmonieux et de plus parfait.
Nous ne croyons pas nous tromper en affirmant que M. Sainte-Beuve a été
attiré vers le sujet qu'il a traité par la variété de son origine, de ses épisodes
et de ses développements. S'il ne s'était agi que de tracer l'évolution directe
d'une grande opinion religieuse , il est probahle que M. Sainte-Beuve ne se fût
pas chargé d'une tâche exclusivement théologique; mais il n'a pu résister au
désir de raconter et de peindre un incident compliqué qui traverse l'histoire
de l'Église et de l'ancienne société française, touche à tous les intérêts de la
religion, des lettres et de la politique, et a l'avantage de présenter dans un
cadre non moins vaste que limité tout ce que les passions et les pensées hu-
maines peuvent avoir de délicat et de profond. La vie intime du cloître, les
pratiques et les secrets d'une dévolion ardente, les combats d'une piété mys-
tique contre les attaches du monde et contre les sentiments de la nature et de
la famille, tout cet intérieur de spiritualité raffinée a eu pour le peintre de
Mme de Couaén un attrait auquel il a bien fait de céder. D'un autre côté, les
aspects littéraires du sujet , les noms illustres qui s'y produisent , les chefs-
d'œuvre de prose et de poésie qui s'y rattachent d'une façon plus ou moins
directe, toute cette histoire de l'art , qui mêle son éclat à l'histoire de la reli-
gion et s'éclaire elle-même de son jour, ouvrait à l'auteur des Critiques et
Portraits une carrière à laquelle il ne pouvait se refuser.
Il était même à craindre qu'au milieu de tant de contrastes l'importance
dogmatique du fond fut un peu éclipsée; mais par son talent de composition
l'auteur a su éviter cet écueil. Dans son livre, la question fondamentale agitée
par Jansénius est véritablement la première pierre et la base; elle reparaît
toujours, quand il le faut , comme la cause et le but des actions et des paroles
des personnages du drame. Elle est traitée avec intelligence et respect, et tou-
tefois l'historien de Port Royal a eu l'art et le tact de n'intervenir dans ces
débats de la théologie que comme un amateur, scrupuleux il est vrai, mais
qui se borne à commenter moralement et à reproduire. Ailleurs. M. Sainte-
Beuve dit aussi : « Quand Port-Royal ne serait pour nous qu'une occasion, une
méthode pour traverser l'époque, et quand on s'en apercevrait, l'inconvénient
ne serait pas grand. » On concevra sans peine le charme que répand dans tout
l'ouvrage celte discrétion habile et savante. Le lecteur est conduit, jusqu'aux
derniers aperçus et jusqu'aux dernières subtilités du point théologique, par
une pente facile , pour un chemin où , pour parler avec Bossuel, on rencontre
des objets qui vous divertissent. Il se trouve instruit sans avoir été enseigné
avec apprêt et pédantisme, et c'est à travers les sinuosités et les richesses
d'une histoire littéraire qu'il arrive a la compréhension d'un dogme épineux.
Il y a dans M. Sainte-Beuve un demi-scepticisme qui lui permet de tout saisir
avec sagacité , de tout rendre avec persuasion ; il est pénétrant et lucide, parce
qu'il a toujours l'esprit libre et dégagé.
Après les préliminaires historiques qui occupent les trois premiers chapitres
du premier livre, le lecteur est introduit au plus vif du sujet par la peinture
de ce qui se passe dans l'intérieur de Port-Royal et dans l'âme de la jeune ab-
besse. Les gradations de la grâce sont indiquées avec finesse . et la journée du
PORT-ROYAL. 077
guichet est contée avec une piquante franchise; c'est le jour où Angélique re-
fusa d'ouvrir les portes de l'abbaye à son père , M. Arnaud , qui venait, comme
à l'ordinaire , passer auprès de sa fille les vacances du parlement. C'était un
acte décisif pour la réforme de Port-Royal, et, comme le dit spirituellement
M. Sainte-Beuve, c'était le coup d'État de la grâce. Sans la journée du gui-
chet, remarque encore notre historien , cette réforme , depuis si fameuse et si
fertile, avortait en naissant, et il n'y avait pas de Port-Royal, c'est-à-dire
qu'il n'y avait pas quelque chose dans le monde et dans le xvii" siècle de tout
aussi important que Richelieu. On peut ajouter aussi qu'il n'est donné à per-
sonne d'entrer dans la pratique de la perfection chrétienne sans rompre avec
les liens de la chair et de la famille. Le Christ n'a-t-il pas dit : « Ne pensez pas
que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la
paix, mais l'épéej car je suis venu séparer l'homme d'avec son père , la fille
d'avec sa mère , et l'homme aura pour ennemi ceux de sa propre maison ?
Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi. » La
fille de M. Arnaud accomplissait donc au point de vue chrétien une action né-
cessaire en établissant entre elle et son père une barrière inviolable. Elle entrait
dans l'intelligence et la pratique de ce renoncement absolu dont Dieu change
les premières douleurs en jouissances ineffables. Nous n'ignorons pas que les
sentiment naturels et peut-être même la délicatesse littéraire peuvent être
froissés par l'énergie mâle et simple avec laquelle la scène est contée. Néan-
moins l'écrivain a eu raison de ne pas faiblir. Cette journée du guichet, dé-
peinte avec une naïve fermeté , initie sur-le-champ le lecteur mieux que ne
l'auraient pu faire de longues explications.
Quand il s'est ainsi établi dans le sanctuaire même de Port-Royal , M. Sainte-
Beuve sur-le-champ aborde l'histoire littéraire. Il n'a pas voulu attendre que
la succession des temps amenât sous sa plume les noms de Pascal et de Racine
pour entrer dans les questions de l'art, et pour s'en servir comme d'un bril-
lant contraste avec les choses religieuses. Au nom de la grâce, il s'empare de
Polyeucte , il fait suivre l'appréciation du chef-d'œuvre de Corneille de l'ana-
lyse du Saint-Genest de Rotrou : c'est le commencement de l'ingénieux pro-
cédé par lequel il promènera tour à tour le lecteur de la théologie îs la litté-
rature. Polyeucte et Saint-Genest , dit M. Sainte-Beuve, c'est une aile de
notre sujet qui attend d'avance pour y correspondre Esther et Athalie. Peut-
être notre auteur a-t-il cherché à établir une connexion trop intime entre la
scène du guichet dont Port-Royal venait d'être le théâtre, et la conception de
Corneille; mais il est évident que lorsque l'auteur de Cinna passa du siècle
d'Auguste â l'histoire du martyre de Mélitène, il obéissait à une provocation
sourde que lui adressaient les âmes de ses contemporains. Et quel plus beau
champ pour un poêle! peindre les effets de la grâce, mettre au théâtre
ces métamorphoses éclatantes et soudaines qui s'accomplissent sous la
main de Dieu! Corneille n'a pas usé ses jours â méditer saint Paul , à pâlir
sur saint Augustin; mais comme il est un vrai poêle , comme le souffle divin
a passé sur son front, il comprend d'un coup les mystères de l'humaine
nature; c'est aussi, à un autre point de vue . \u\ miracle de la grâce. Dix
ans plus lard , en IOjO : Corneille placera dan.-, son OEdipe une allusion
678 PORT-ROYAL.
directe aux débats du jansénisme, el il mettra ces vers dans la bouche de
Thésée :
Quoi ! la nécessité des vertus et des vices
D'un astre impérieux doit suivre les caprices ,
Et Delphes , malgré nous , conduit nos actions
Au plus bizarre effet de ses prédictions !
L'àme est donc tout esclave ; une loi souveraine
Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne ;
Et nous ne recevons ni crainte ni désir
De cette liberté qui n'a rien à choisir ;
Attachés sans relâche à cet ordre sublime,
Vertueux sans mérite, et vicieux sans crime .'
Qu'on massacre les rois, qu'on brise les autels,
C'est la faute des dieux , et non pas des mortels ;
De toute la vertu sur la terre épandue
Tout le prix à ces dieux , toute la gloire est due ;
Ils agissent en nous quand nous pensons agir ;
Alors qu'on délibère, on ne fait qu'obéir ;
Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite,
Que suivant que d'en haut leur bras la précipite.
On peut se représenter le plaisir qu'éprouvait le public du xvne siècle à re-
trouver dans un sujet antique la controverse contemporaine , la grâce à propos
de la fatalité , et Jansénius dans la fable û'OEdipe.
L'auteur des Critiques et Portraits excelle à mettre de l'imagination dans
l'art de disposer la réalité et de la produire avec une économie lumineuse.
Avant de nous montrer la figure sévère de M. de Saint-Cyran , de ce grand di-
recteur de Port-Royal , M. Sainte-Beuve a voulu nous offrir une dévotion pins
aimable et plus tendre. Saint François de Sales sert de transition à l'austère
théologie de l'ami de Jansénius. D'ailleurs l'évêque de Genève est écrivain ,
écrivain plus qu'il ne croit , ainsi que le remarque notre auteur; à ce litre,
l'historiertde Port-Royal s'y arrête , et trouve l'avantage, comme il le dit, de
tenir avant Pascal bien des éléments et des préliminaires de la belle prose
française , jusqu'au moment juste où elle s'accomplit. Le second volume con-
tiendra une longue excursion sur Balzac.
Saint François de Sales appartient tout à fait à cette classe de chrétiens
doux et bons qui ne veulent ni épouvanter les hommes, ni les damner, mais
qui se plaisent à les attendrir et à les consoler. M. Sainte-Beuve a bien carac-
térisé cette nature insinuante et affectueuse , celte imagination riante et fé-
conde qui mène à l'amour de Dieu par des sentiers faciles el fleuris. Il a cité
de charmants passages de ce pieux écrivain; et comme ces citations nous
avaient mis en goût de saint François de Sales, nous avons lu l'Introduction
à la vie dévote. Celle lecture nous permet d'ajouter aux éloges de M. Sainte-
Beuve celte remarque , qu'une grande habileté dirige l'abandon apparent el
l'allure aisée de saint François do Sales. On peut, en le parcourant, pressentir
l'autorité d'un pareil litre sur le cœur des femmes et l'espril des enfants.
PORT-ROYAL. 679
Tout y est mis en figures, en images; les cieux sont toujours ouverts, le
Christ est toujours présent; il y a abondance de métaphores, d'apostrophes
amicales, de tendres exclamations. Ici la religion est plus puissante que la
philosophie; elle se fait toute à tous, elle s'abaisse avec les humbles, elle
trouve les moyens de persuader les pauvres d'esprit ; elle console , elle pro-
met , elle affirme , et , pour nous servir des expressions de l'évêque de Genève,
elle ressemble vraiment à nue bonne mère qui prépare à l'enfant qu'elle porte
tout ce qui doit lui ê(re nécessaire pour le conserver après sa naissance. A
chacun donc sur cette terre sa nourriture : aux uns V Invitation et l'Intro-
duction à la vie dévote , aux autres le manuel d'Épictète et les lettres de
Sénèque.
Enfin paraît le front soucieux et ridé du directeur de Port-Royal. Il y eut
entre Jansénius et Jean Duvergier de Hauranne, qui fut abbé de Saint-Cyran,
comme un partage du royaume spirituel. Jansénius est le docteur, il étudie
saint Augustin sans se lasser, il le dévore, il se l'assimile ; il l'avait lu jusqu'à
dix fois. C'est l'homme du dogme et de la théorie qu'on entendait s'écrier de
temps à autre en se promenant dans son jardin : O vérité ! ô vérité! tant il
la poursuivait, tant elle était pour lui le plus puissant attribut et la meilleure
image de Dieu ! Saint-Cyran a surtout le génie de la pratique et de la réforme.
Il dirige les âmes, il veut les sauver, ils les subjugue et les maîtrise indivi-
duellement; quand une fois elles se sont soumises à son autorité, il dispose
d'elles en souverain, et ces âmes qu'il gouverne portent leur joug avec amour.
Chez l'abbé de Saint-Cyran , c'est la volonté qui est supérieure plus que l'in-
telligence. Le grand directeur ne sera ni un penseur de premier ordre ni un
brillant écrivain : il se propose surtout , dans la vie de vouloir et de mener; il
aspire au royaume de Dieu , il veut y faire entrer le plus d'âmes qu'il pourra ,
et il confesse sentir en lui un esprit de principauté aussi bien que les plus
grands potentats du monde.
Le plus sûr témoignage de l'ascendant moral qu'exerçait autour de lui M. de
Saint-Cyran est dans le nombre et la qualité des personnes qui s'offrirent à sa
direction. II faut voir dans M. Sainte-Beuve tout le détail de cet empire. Le
directeur de Port-Royal suffit à toutes les âmes et à tous les devoirs; il pré-
sente comme refuge et comme appui la même fermeté de doctrine et de ca-
ractère aux religieuses, aux grandes dames , aux gens simples, aux hommes
célèbres qui viennent à lui. On ne le voit jamais rien provoquer, mais il ac-
cepte tout. Quand M. Le Maître vint lui annoncer sa résolution de quitter le
barreau pour ne plus vivre qu'aux pieds de Dieu , il le reçut avec ces paroles :
« Je prévois où Dieu me mène en me chargeant de votre conduite, mais il
n'importe; il le faut suivre jusqu'à la prison et à la morl. » La conversion de
M. Le Maître est dans l'ouvrage de M. Sainte-Beuve un morceau d'élite où la
sagacité du moraliste , l'émotion chrétienne et la critique littéraire concou-
rent à produire quelque chose d'harmonieux et d'achevé.
L'abbé de Saint-Cyran avait un formidable juge de ses actions et de ses pa-
roles, juge qu'il connaissait sans le craindre ni le braver: c'était le cardinal
de Richelieu. Le ministre de Louis XIII avait distingué <!«• bonne heure l'ami
de Jansénius: il avait pénétré tout ce que celte nature avait de vigueur morale
080 PORT-ROYAL.
et de puissance contenue. Aussi, avec l'instinct qui ne manque jamais aux
vrais politiques, il avait fait de nombreuses avances à un mérite dont il vou-
lait conquérir le dévouement et la reconnaissance. L'indépendance altière de
l'abbé de Saint-Cyran avait tout décliné et avait laissé dans l'âme du cardinal
un ressentiment plein d'amertume et de vigilance. Mais nous ne saurions son-
ger à raconter ici ce que l'historien de Port-Royal a si bien décrit , les pré-
tentions théologiques du cardinal, son dépit contre l'abbé, la singulière solli-
citude avec laquelle Richelieu veillait sur la conscience religieuse de Louis XIII.
Arrêté le 14 mai 1658 et conduit dans le donjon de Vincennes, l'abbé de Saint-
Cyran n'en sortira qu'après la mort du cardinal , de la bouche duquel on avait
entendu tomber celte parole, que si l'on axait enfermé Luther et Calvin ,
quand ils commencèrent à dogmatiser , on aurait épargné aux Etats bien
des troubles.
L'arrestation de M. de Saint-Cyran, son interrogatoire qui n'eut lieu qu'un
an après , ses relations et ses dissentiments avec saint Vincent de Paule , ter-
minent le premier volume de Port-Royal. La première moitié du second nous
offrira l'analyse de la doctrine et du livre de Jansénius, qui mourut en 1638.
Trois ans après l'apparition de YAugustinus, l'abbé de Saint-Cyran succombe
à son tour, et dans la même année , en 1645, paraît le livre d'Arnaud de la
fréquente Communion , livre inspiré par les principes de Jansénius, et ser-
vant de transition au Port-Royal de la seconde époque, dont Pascal est le dé-
fenseur et la gloire.
Avant l'ouvrage de M. Sainte-Beuve , nous ignorions presque entièrement
ce qui avait précédé l'apparition des Provinciales. Tous ces commencements
de dogmatisme sincère et profond, de piété naïve et fervente, les origines .
en un mot , étaient cachées dans l'ombre; elles étaient méconnues et mépri-
sées. Voltaire, en parlant du jansénisme dans son Siècle de Louis Xlf, jette
en passant une phrase dédaigneuse où il dit que l'abbé de Saint-Cyran, ami de
Jansénius , homme aussi ardent qu'écrivain diffus et obscur, vint à Paris, et
persuada de jeunes docteurs et quelques vieilles femmes. Lemontey, dans son
Histoire de la Régence , s'exprime ainsi : « C'est aux historiens du
xvne siècle qu'il appartient d'écrire l'origine du jansénisme. Ils diront com-
ment , après avoir été l'amusement des sophistes d'Athènes et l'un des exerci-
ces de la moderne scolaslique, quelques subtilités inintelligibles sur la liberté
des actions humaines sortirent tout à coup de la poussière des écoles , et de-
vinrent, par l'ambition de quelques prêtres, une querelle religieuse, et par
l'imprudence de Louis XIV, une espèce de guerre politique. » Toute celte
époque, si injustement caractérisée par Voltaire et Lemontey, restait donc à
divulguer, et dans M. Sainte-Beuve elle a trouvé son historien. Nous savons
désormais cette phase du passé si importante pour la religion , la philosophie,
les mœurs et les lettres.
Nous avons éprouvé en lisant l'histoire de Port-Royal une impression ana-
logue à celle que nous avaient donnée les Mémoires de Saint-Simon. C'est un
de ces ouvrages qui vous font assister tout a fait à l'époque qu'il déroule. On
.s'imagine presque y vivre , on se surprend quelquefois à se croire le contem-
porain «ko hommes et des choses évoqués par le talent de l'auteur. On suit
POHT-ROYAL. G81
avec sécurité la marche de l'écrivain . parce tju'ou la sent tranquille et mai-
tresse d'elle-même; on est satisfait de s'abandonner à la conduite d'un esprit
calme et ferme qui se développe sans s'agiter, aux mouvements d'une sensibi-
lité qui n'a rien de désordonné, de convulsif. La pensée de M. Sainte-Beuve
est toujours juste et profonde : peut-être quelquefois l'amour de la vérité en
fait-elle descendre la finesse jusqu'à la minutie. Sa phrase est large , incideti-
tée, ample et sinueuse. On pourrait trouver parfois qu'elle embarrasse sa
marche par la surabondance des détails; mais, en y songeant, on ne voudrait
rien retrancher, parce que cet excès même est une richesse qui éveille chez le
lecteur un plus grand nombre de sentiments et d'idées.
Tel est, en effet, le principal attrait et le premier mérite du livre de
M. Sainte-Beuve, c'est qu'il provoque la pensée et l'excite à embrasser un
vaste horizon. L'historien de Port-Royal dit en commençant un de ses chapi-
tres : « C'est toujours du plus près possible qu'il faut regarder les hommes et
les choses; rien n'existe définitivement qu'en soi. Ce que l'on voit de loin et
en gros , en grand même si l'on veut, peut être bien saisi , mais peut l'être
mal; on n'est très-sûr que de ce que Ton voit de très-près. » Nous ajouterons
que cette élude exacte et analytique d'une question , d'un fait , non-seulement
approfondit d'une manière définitive l'objet examiné , mais éclaire aussi d'au-
tres sujets, et l'ensemble même des choses humaines. On saisit sous des appa-
rences particulières, dans une époque circonscrite, dans un cadre spécial,
les mêmes pensées et les mêmes questions qui , dans d'autres temps , avec des
proportions différentes, sous d'autres formes , ont occupé l'esprit de l'homme
et frappé son imagination.
Quand on se donne le spectacle des systèmes religieux et philosophiques,
un premier coup d'œil vous fait saisir les différences; mais la persévérance
de l'attention et la sûreté du regard vous livrent des ressemblances qui sem-
blent tracer autour des opinions humaines comme un cercle fatal. Leibnitz ,
dans un morceau de jurisprudence (1) où l'on ne pouvait guère s'attendre à
rencontrer une pensée métaphysique aussi profonde, trouve les mêmes con-
clusions dans un certain mysticisme chrétien sur lequel on disputait beaucoup
de son temps, et dans le panthéisme d'Averroes, de ses disciples et de quelques
philosophes de l'antiquité. Des deux côtés, on lui semble aboutir à la morta-
lité des âmes, puisque des deux cotés on finit par 1rs perdre dans un océan
divin dont auparavant elles s'étaient séparées comme des gouttes. Leibnitz
ajoute avec beaucoup de finesse que les mystiques ne savaient pas probable-
(1) C'est dans la dissertation qui précède la seconde partie du Codex diptomaticus
que nous trouvons ce passage : « Verendum est ne illa quorunulam maie mystico-
runi abnegalio proprii, et quam fingunt, aclionum cogilationumque suspensio, quà
maxime Deo sciliect uniamur, desinat démuni in doeti inam moi talilatis animz ,- qualcm
docebant Averroistx et alii anliqui éliam philosophi, quibus videbatur post hominic
morlem mentes non ultra subsislerc nisi in oceano divînitatis, unde gulta olim prodiit-
sent. Cujus doctrine semina inValentino Wcigelio, e( Angelo quodam Silesio , et Mo-
linosio (fortaise non salis ijisis agnita autoribus) animadvertere mihi ristti mm. «
t G. Leibnilii opéra omnia . edit. Duten»., tom, IV, | ;
TOMR il. 47
()S"2 PORT-ROYAL.
ment eux-mêmes tout ce qu'il y avait au fond de la doctrine qu'ils profes-
saient. Telle est assez souvent la fortune des opinions humaines; il leur ar-
rive d'être propagées et défendues par des gens qui ne les possèdent pas à
fond au moment où ils s'échauffent le plus pour elles. Ces ignorances et ces
méprises sont la source des dissensions les plus vives, et l'on pourrait retran-
cher la moitié de la polémique humaine , si l'on ne discutait sciemment que
sur ce qui est fondamental et incompatible.
Allons au fond du temple et de l'école , interrogeons le prêtre et le philo-
sophe, et qu'ils nous répondent avec vérité : que trouvons-nous dans les luttes
de la religion et de la science, et dans les guerres civiles que se livrent entre
eux tant les soutiens du dogme que les sectateurs des idées? un nombre assez
restreint d'affirmations contradictoires qui d'époque en époque se reprodui-
sent avec des variantes de détails. La différence est dans l'appareil extérieur,
le fond demeure dans sa primitive obscurité ; mais la richesse des métamor-
phoses donne à croire au plus grand nombre qu'on a pénétré plus avant quand
on n'a fait que changer les mots et déplacer les termes.
Ainsi , dans le jansénisme , nous retrouvons les problèmes que la sagesse
payenne a si longtemps tourmentés. La question de la prédestination chré-
tienne ne fait que déplacer la fatalité antique; elle la mène plus loin, elle la
porte jusqu'aux cieux; mais en l'introduisant dans l'autre vie , elle la pose
sans la résoudre. Elle la rend non plus claire, mais plus grave, puisqu'elle la
complique de l'éternité.
Le destin pour les écoles philosophiques de l'antiquité et pour quelques
poètes supérieurs n'était pas un hasard aveugle, mais la volonté de Dieu, mais
le décret de son intelligence. C'était la réunion d'une nécessité inévitable et
d'une sagesse souveraine. Et sur cette sagesse, Plutarque ne tient pas un autre
langage que saint Paul; il dit qu'elle échappe au raisonnement humain. C'est
la même affirmation aussi absolue, aussi inflexible.
Personne ne doit s'enquérir de ce que Dieu veut ; lui seul a le droit de faire
de pareilles questions, ainsi parle le catéchisme de la foi musulmane (1). N'est-
ce pas la même pensée qu'exprime l'apôtre dans cette apostrophe : Qui es-tu,
homme, pour objecter quelque chose à Dieu? Le livre musulman qui présente,
rédigée en maximes, la poésie du Coran, ajoute : 11 faut donc croire que le
bien et le mal ont lieu par la prédestination de Dieu , par sa volonté et par son
opération. Ici la négation de la liberté humaine semble s'égarer jusqu'à l'impiété !
Le christianisme de saint Augustin , de Luther , de Calvin et de Jansénius ,
dit aussi que le sort de l'homme dépend de Dieu, mais il le dit surtout eu
égard ù son salut. Le destin des anciens et la fatalité du Coran s'appesantis-
sent surtout sur l'existence terrestre. Le christianisme au contraire ne se
préoccupe que de l'autre vie, si bien que ies prospérités du monde lui parais-
sent un écueil , un détriment ; l'essentiel est le bonheur au delà de cette terre,
et il est dispensé comme un don par la volonté divine. Or, maintenant, ap-
pliquez à la félicité céleste tous les arguments des écoles antiques sur la desti-
née de l'homme sur la terre, et vous avez le jansénisme.
i Exposition tic la foi musulmane . traduite du (urc par M. Garcin de Taasy,
PORT-ROYAL. 685
Il est des régions dans la pensée humaine où les progrès sont difficiles. La
théologie et la métaphysique posent des affirmations dont le dogmatisme reste
stationnaire. On dirait que dans ces sphères élevées le génie de l'humanité
conçoit d'un seul coup tout ce qu'il est capable de produire, et que par un uni-
que élan il arrive au terme de ses forces. Un classificateur intelligent pourrait
diviser l'histoire comparée des religions et des pliilosophies sous les chefs peu
nombreux de certaines propositions fondamentales qui contiennent toutes les
possibilités connues de la pensée. Cependant autour de ces affirmations puis-
santes qui font la vie d'une religion, ou qui constituent un système viennent
se ranger pour l'attaque ou pour la défense les facultés et les passions hu-
maines, le raisonnement, l'imagination, l'enthousiasme, l'intérêt, et voilà
l'histoire proprement dite qui commence. Les orages dont les scènes de la na-
ture nous donnent le spectacle ne troublent que les régions moyennes de l'air;
plus haut le calme règne, et les espaces sublimes échappent aux éclats de la
foudre , au déchirement de la nue. Il en est ainsi dans le monde des idées : la
guerre et la discorde ne siègent pas sur la cime, pour les rencontrer, il faut
descendre. Le vrai théosophe et le grand mélaphysicien ne disputent pas ; ils
voient, et là où ne pénètre pas la science, ils s'élèvent à la vérité par celte foi de
l'intelligence qui est le signe d'une sympathie naturelle entre l'homme et Dieu.
Mais au dessous de ces rares et tranquilles génies, les discussions commen-
cent, le raisonnement s'aiguise et s'exerce, la sophistique humaine se déroule ;
elle est inépuisable, elle a des subtilités et des arguments pour toutes les opi-
nions et toules les erreurs. Pendant que la logique raffine à l'excès, de sou
côlé l'imagination s'échauffe ; elle se monte, elle s'exalte, elle a ses caprices,
ses aberrations ; elle enfante mille fantaisies qui étendent sur le sanctuaire un
voile épais et brillant. C'est souvent plus pour ces accessoires que pour le fond
même qu'on voit les hommes se passionner. Enfin si l'intérêt se mêle à tous ces
mobiles, si de grandes situations politiques, si la possession du pouvoir et des
richesses, dépendent de la tournure que prendront les débats institués au nom
des idées, le trouble et la confusion seront au comble , et il se trouvera que
l'Église et l'école, au lieu d'instruire L'État, le déchireront.
On le voit, dans les questions religieuses et métaphysiques, il n'est pas fa-
cile à l'esprit humain de faire des progrès en profondeur, et de pénétrer au
delà des dogmes et des axiomes une fois conçus. Mais on dirait qu'il a résolu
dans noire siècle de tourner la difficulté ; il ne se perd plus dans les subtilités
et les mystères d'un problème spécial, il embrasse toules les questions , il les
suit à travers tous les siècles et tous les pays ; il a le pressentiment qu'après
avoir parcouru le cercle des opinions humaines, il trouvera la récompense de
cette vaste compréhension dans des inductions fécondes, l'u philosophe de
l'antiquité donnait ce conseil: «Pense très-souvent à la liaison el à l'intime
rapport que toutes les choses du monde ont entre elles; car elles sont pour
ainsidire entrelacées, et par ce moyen alliées et confédérées. L'une à la suite
de l'autre par l'effet du mouvement local, de la correspondance et de l'union
de toules les parties de la matière. « La même connexilé <:sl à étudier dans les
conceptions el les systèmes qu'a développés l'esprit humain ; il y a là aussi un
entrelacement et une cohésion qu'il importe de comprendre. Aussi plus
Cëi POKT-KOÏÀL.
l'homme saisit de rapports, plus il traverse d'opinions et de points de vue pour
en savoir le sens et la portée, plus il multiplie les sensations morales que peu-
vent lui envoyer les objets du monde intellectuel , plus il fouille d'idées, de
systèmes et de dogmes ; plus il travaille à être vraiment homme en se mettant
dans des relations légitimes avec la nature des choses. La vérité est dans l'é-
tendue, et elle se dérobe à ceux qui veulent morceler l'espace qu'elle s'est
donné pour théâtre. Quand le plus grand métaphysicien moderne eut prononcé
cette formule : La pensée est l'attribut de Dieu, ou Dieu est la pensée même, il
vit qu'il avait encore quelque chose à dire, et il laissa tomber cet autre axiome :
L'étendue est l'attribut de Dieu, ou Dieu est l'étendue même. Ce n'est pas en un
jour qu'on parvient à comprendre ce mot et à saisir celle équation sublime de
l'étendue et de la pensée dans le sein de Dieu. Mais on peut dire qu'aujour-
d'hui l'humanité s'agite et travaille sous l'influence de cette grande parole;
elle la pratique; partout ses efforts tendent à reculer les bornes anciennes, à
écarter les formes surannées et inutiles ; elle a la conscience qu'elle ne peut
mieux trouver le vrai qu'en cherchant ce qui est simple et universel.
Lermimeh.
LE
THEATRE EN ITALIE.
III.
Les Théâtres napolitains. — Scaramouche et Pulcinelk
Le seul moyen d'être nouveau en parlant de l'Italie, c'est de décrire ce que
l'on a vu , et de dire ce qui est. Quoi de plus différent , par exemple . que ïNa-
ples aujourd'hui et Naples il y a vingt ans? Que sont devenues ces légions de
lazzaroni demi-nus ou pilloresqucment drapés dans un misérable haillon ,
couchant sur le pavé ou vivant dans leur panier d'osier, comme Diogène dans
son tonneau? Les germes de civilisation que les Français avaient déposés sur
cette terre féconde ont fructifié. Les gens du peuple ont appris à connaître le
prix du temps , et même le prix du travail. Ils se sont aussi décidés à se vêtir.
Le climat n'est plus le même, disent-ils, car ils sont encore de trop bonne
foi et trop près de la nature pour s'avouer qu'ils avaient honte de leur nudité.
Ce commencement de réforme dans le costume a profondément altéré celte
physionomie originale que devait Naples a la combinaison de la civilisation la
plus avancée et de l'état sauvage. Les lazzaroni, aujourd'hui, sont vêtus à
peu de chose près comme la populace de toutes les grandes villes il Europe;
ils ont endossé la vieille défroque des classes plus aisées de la population ; il
n'y a guère que les pécheurs qui aient gardé le costume national , c'est-à-dire
le caleçon pour unique vêlement , et qui aient encore l'aspect africain ; le
686 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
reste du peuple, en se civilisant, est devenu vulgaire; sa misère même a perdu
sa poésie.
La révolution dans les habitudes et les mœurs a été moins complète que la
révolution dans le costume , et , si l'extérieur a changé , le caractère est resté
à peu près le même. Il existe encore à Naples des hommes qui n'ont jamais su
leur nom , des espèces de morts civils par négligence ou par oubli, incapables
d'acquérir et de lester parce qu'ils ne peuvent établir leur identité. La canaille
y est toujours maîtresse en l'art de crier, et , depuis qu'elle connaît le prix
de l'argent, elle l'est devenue en l'art de mendier. Ces hommes oisifs par goût
et paresseux par tempérament comprennent aujourd'hui la nécessité du tra-
vail ; mais je doute fort qu'ils en aient jamais l'amour. Ils préfèrent encore
un jour de gène et même de jeûne à une heure de labeur pénible; et, si nous
nous étonnons de cette manière d'être, ils s'étonnent bien plus de nous voir
travailler pour le plaisir de travailler. — Cet homme est bien heureux, il a de
l'ouvrage, disent les gens du peuple à Paris. Les Napolitains ne voudraient
pas d'un pareil bonheur. Du moment qu'on a de quoi dîner, pourquoi se don-
ner tant de peine et penserai! lendemain?
Quoique le travail soit antipathique à la moitié au moins de sa population ,
Naples a cependant l'air d'un grand atelier. C'est qu'au lieu de s'enfermer
entre quatre murs , chacun descend dans la rue et s'y établit pour faire sa be-
sogne ou pour vendre sa marchandise; les boutiques et les étalages se tou-
chent, les métiers se confondent; tourneurs, serruriers, menuisiers, tailleurs,
vivent et travaillent pêle-mêle. Tous ces ouvriers rient, chantent, crient, s'in-
jurient, se collettent; c'est une rumeur assourdissante, un mouvement inces-
sant; c'est aussi un spectacle des plus gais, car ces gens-là travaillent sans
ennui ; la plupart, il est vrai, ne sont Napolitains que de nom et par occasion :
ce sont des gens de métier venus souvent de tous les coins delà Péninsule , ce
ne sont plus les lazzaroni d'autrefois.
L'imagination du peuple a moins changé encore que son caractère; elle a
conservé la même vivacité bouffonne et la même fécondité. Son langage est
toujours expressif et coloré. Les hommes des faubourgs et du port vivent
comme des bohémiens, ont le langage figuré de l'Arabe; comme lui , ils sont
conteurs, et semblent avoir habité les palais des Mille et une Nuits. Ils doivent
ce tour d'esprit poétique et merveilleusement varié , moins encore à leur ciel
et à la domination espagnole, qu'à l'influence arabe non pas détournée ,
comme l'ont prétendu Mme de Staël et M. de Sismondi, mais directe. Cette in-
fluence se fait sentir, en effet, bien avant la parfaite consolidation de la domi-
nation espagnole : en premier lieu , lors des nombreuses invasions des Sarra-
sins en Sicile et sur les côtes du royaume, et lors de leur établissement dans
diverses provinces du sud de l'Italie sous Manfred ; en second lieu , lors des
grandes relations entre ces mêmes provinces et l'Orient au temps des croisa-
des, Naples se trouvant sur la roule de ces pèlerins armés; plus tard enfin,
lors des ravages des Iiarharesques , de 1518àlj50, sous Hariadan Barbe-
rôtisse , Draguet-Rayz et les rois d'Algers. Les provinces du royaume de Na-
ples , entourées par la mer, présentaient un long déploiement de côtes difficiles
à défendre ei accessibles sur bien des points. t)ans ces temps calamiteux, la
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 087
dixième partie de la population du pays fut réduite en esclavage, et tous ceux
de ces captifs qui, après avoir payé rançon, revinrent dans leur pays, y rap-
portèrent les habitudes arabes contractées pendant leur longue captivité.
L'effet de cette influence est sensible surtout dans les chroniques écrites en
dialecte napolitain , remplies d'événements qui tiennent du prodige, racon-
tées avec une prolixité pompeuse , et tout à fait dans le goût des chroniques
arabes ; il l'est également dans les contes et la poésie populaires du pays qu'on
pourrait qualifier d'héroïco-fantastique. Le Tasse et l'Arioste ont connu ces
poètes antérieurs à la renaissance, que plus tard Bazile, Corlese et leur école
ont continués; ils se sont emparés de leurs fictions et les ont répandues dans
toute l'Jtalie.
L'influence arabe , nous l'avons dit , se fait aussi sentir dans les habitudes et
les mœurs ; mais là elle se trouve complètement modifiée par deux autres
grandes influences, l'influence de la religion et l'influence espagnole. Ces trois
influences ont été également funestes à la nation. La première a conduit au
brigandage les hommes à imagination vive et au caractère aventureux; les
montagnes furent leur refuge comme la mer était le refuge des corsaires. Ils
faisaient des descentes dans la plaine comme les Baibaresques sur le rivage ;
comme eux, ils pillaient les villages et rançonnaient les villes; comme eux,
ils emmenaient en captivité les habitants riches, et, s'ils n'en faisaient pas des
esclaves , ils ne les relâchaient pourtant que sous bonne rançon. L'influence
arabe fut fatale à toute l'Italie, surtout pendant la dernière moitié du xvie siè-
cle. De cette époque date la dépopulation de ses campagnes, la ruine de son
agriculture, la dévastation de ses rivages.
L'influence espagnole, qui succéda ù l'influence arabe, salutaire dans le
principe, ne tarda pas à devenir funeste par l'exagération de la doctrine du
point d'honneur. Le noble besoin d'une satisfaction nécessaire fut transformé
en une passion implacable que l'on aurait pu appeler la religion de la ven-
geance. Le duel ne fut plus regardé que comme une réparation insuffisante;
comme un passe-tempsd'enfanls, bon tout au plus à satisfaire l'amour-propre
des combattants, mais nullement a punir un outrage et à laver un affront.
L'offensé ne pouvait-il pas devenir la victime de l'offenseur ? Il fallut donc
trouver un autre moyen qui satisfit à la fois l'honneur et le besoin de la ven-
geance. Quel fut ce moyen? L'assassinat! Un outrage fut considéré comme
une déclaration de guerre , et à la guerre tous les moyens sont bons pour se
défaire de son ennemi ; une affaire d'honneur devint dès lors une guerre de
famille à famille; un meurtre appela un autre meurtre , et la vengeance se
légua comme un héritage. Du moment qu'il fut établi que tout homme de
cœur pouvait se venger avec le poison et le poignard, quitte à courir plus
tard les mêmes chances, ce fut faire preuve de courage et de noble énergie
que d'engager ce duel à la fois mystérieux et terrible, ce duel qui ne se ter-
minait souvent que par l'extinction de toute une race. Plus la vengeance était
inattendue, plus l'assassin s'était montré implacable, plus il obtenait de con-
sidération.
Ce code de la vengeance régit encore la Corse. En Italie , il n'est plus en
honneur que chez le peuple, et seulement dans les provinces où ce peuple est
f)88 LE TBÉAÏRE EN ITALIE.
resté sauvage; les classes supérieures de la société l'ont abrogé. On ne peut
qu'applaudir à cette réforme, mais il est peut-être à regretter que le duel soit
également réprouvé. Dans certaines occasions, la tiédeur que met l'Italien ou-
tragé à demander la réparation d'une offense semblerait indiquer un manque
de ressort dans le caractère national, surtout quand l'offensé ne pardonne pas
à l'offenseur et se borne à nourrir contre lui une haine stérile. A d'honorables
exceptions près, les Italiens oublient trop aisément qu'un homme de cœur ne
doit jamais se condamner volontairement au supplice de la haine impuissante,
et que l'impunité de l'outrage ne doit jamais être assurée.
L'influence religieuse, exagérée par l'imagination vive et mobile du peu-
ple, a peut-être contribué plus que tout autre cause à sa démoralisation, la
religion , pour ces hommes grossiers , ne consistant guère qu'en une suite de
pratiques puériles. Les choses en sont arrivées au point que la confession de-
vient une sorte d'encouragement à pécher. Ces gens-là , en effet , font tout ce
<;ui leur passe par la tête ; puis ils vont tous les trois mois raconter leurs fre-
daines à un moine qui en rit avec eux, leur recommande pour la forme de ne
plus recommencer, et finit en leur disant que tout est pardonné. Eussent-ils
volé ou tué, une fois cette parole dite , ils n'y pensent plus. Le maintien dans
la ligne du bien, à l'aide de la raison et du sentiment du devoir , est tout
autrement pénible, et rend sans aucun doute la vie moins douce et moins fa-
cile. Cette manière de vivre n'ouvre pas non plus aussi certainement les portes
du ciel.
Un autre résultat des influences arabe et espagnole combinées fut de chan-
ger la condition des femmes. De libres qu'elles étaient sous les républiques du
moyen âge, elles devinrent esclaves, et les grilles et les duègnes remplacè-
rent les barrières naturelles qu'élevait bien (dus sûrement l'éducation morale
qui plaçait leur défense en elles-mêmes. Celle sombre et lyrannique galanterie
amena , vers le milieu du xvne siècle, une inévitable réaction ; l'éducation du
couvent n'offrant aucun;: garantie de la vertu des femmes, la liberté, ou,
pour mieux dire, la licence remplaça tout à coup l'esclavage dont elles étaient
victimes ; les sigisbés détrônèrent les duègnes , l'amour fut exclu du mariage,
lous les liens de la famille furent brisés, le mari ne fut plus que l'homme
d'affaires de la femme et le tuteur de ses enfants. Depuis le commencement
de ce siècle , l'influence française el un meilleur système d'éducation ont mo-
difié ces mœurs , sans toutefois les changer absolument.
Ces considérations étaient nécessaires: elles pouvaient seules donner l'intel-
ligence du caractère national et faire comprendre les mœurs dont les théâtres
de Naples nous offrent la caricature plus ou moins chargée; elles donnent la
( lef des croyances du peuple; elles expliquent ses superstitions, l'ignorance
profonde où il paraît être des nolions les plus simples du bien el du mal, el
son peu d'horreur pour le meurtre. L'homme qui lue n'est plus un assassin ,
c'est un pauvre diable qu'on avait provoqué el qui a eu un malheur. Proposez
a ce malheureux de vous servir de guide le dimanche, il vous répondra avec
horri ur : Moi , manquer à la sainte messe !
Dans la pluparrdes maisons de Naples, mais particulièrement chez les mé-
d fins p| les avocats, exposés par étal à faire des mécontents . vous voyez se
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 689
dresser d'énormes cornes de bœuf placées comme ornement sur la cheminée
ou sur quelque consola de l'antichambre. C'est un paratonnerre contre la^'e-
tatura. XJnjetatore n'est autre chose qu'un magicien qui peut , à volonlé , et
quelquefois même sans le savoir , vous jeter un mauvais sort. Celte croyance
vient encore de l'Orient. Les Napolitains l'ont traduite sur la scène sans oser
toutefois la ridiculiser. Pulcinella jetatore est une assez bonne farce; ce n'est
pas du malicieux enchanteur que le parterre se moque, mais de ceux aux-
quels il joue de mauvais tours : tous les rieurs sont du côté de Polichinelle ,
car ia plupart de ceux qui sont là ne doutent point de la vertu des charmes
qu'il emploie.
Le théâtre à Naples, nous parlons du théâtre vraiment national, a de tout
temps été soumis à ces diverses influences, soit morales, soit littéraires. La
magie, la féerie, dominent dans ces pièces à grand fracas qui plaisent tant
au peuple , et qui rappellent plutôt les jornadas espagnoles que nos mélo-
drames. D'un autre côté, la comédie de caractère tourne presque toujours à
Vîmbroglio. L'action n'est jamais une, elle se complique d'autres actions pa-
rallèles qui amènent des surprises et des événements en foule , et qui se nouent
et se dénouent avec un rapidité que le spectateur a peine à suivre. Ces pièces,
dont le dialogue manque â la fois de naturel et de finesse, peuvent amuser la
curiosité ; elles ne satisfont pas l'esprit. Il semble que les auteurs dramatiques
du pays , à commencer par l'inépuisable Camerana , celte providence du théâ-
tre San-Carlino, ne connaissent encore d'autre poélique que la l'ropaladiada
l'Espagnol Torrès-Naharro, qui, vers 1517, régentait le théâtre de Naples (1).
Le peuple de Naples est fort curieux et se dégoûte facilement ; les pièces qui
composent le répertoire de ses théâtres sont donc innombrables. Giamba lista
<lella Porta, Lombardi , Corlese , Cozenza , Camerana , sont les plus féconds
des auteurs dramatiques napolitains; la plupart de ces pièces sont de faciles
improvisations, brodées sur des canevas fort compliqués. Peu de ces comédies
ont survécu à l'improvisation et ont été imprimées. La Cintia et la Sorellaàu
physiologiste Porta , le théâtre moral deGenoino e! quelques petites comédies
de Cozenza sont du pelit nombre de celles qui ont eu cet honneur. Ces pièces
d'élile sont en général fort médiocres. La plupart n'ont dû leur succès qu'à
l'excellence d'un acteur ou à la nouveauté de situations aujourd'hui Portusées.
A Naples, ainsi qu'à Rome et à Florence, les théâtres populaires soni les
seuls qui offrent quelque intérêt comme peinture de mœurs. Cet intérêt roule
surtout sur ûcux personnages forl connus: Scararaouche et il signore Pul-
cinella.
Scaramouche esl un gentilhomme qui sent tant soit peu le sac et la corde ;
l Cette poélique de Torrès Naharro se trouve en («le de sa Propaladia, ou recueil
«le ses comédies. Ces comédies, cour mporain< s de la Mandragore de Machiavel el
des pièces de l'Arétin, furent représentées devant Lé n \, qui, ;i'nibi que nous l'ap-
prend M. Scribe, a vait aussi honoré la Mandragore th \ prêt nce, ce qui, ajoute-t-il,
prouve un grand libéralisme de sa pari. La Soldadesca . la Trophea el la Yemenea
sont les meilleures de ces pièces , spirituelles, licencieuses, et d'une grande hardiesse
I Ile* furent imprimées o Naples en 1T>\7 .
G90 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
il est marquis, duc, prince même, et seigneur d'immenses domaines qui
n'existent que dans son imagination. Scaramouche a la tournure d'esprit et la
morale plus que relâchée de Casanova , ce roi des chevaliers d'industrie ; il a
son jargon , son adresse et son insolence. A-t-il sa décision et sa bravoure?
Nous en douions fort, bien qu'a l'entendre il adore le péril et qu'il soit tou-
jours prêt à croiser l'épée. Scaramouche descend en ligne directe du fameux
capitaine. Il a partagé ses dépouilles avec son compagnon Pulcinella. Ce
dernier lui a pris son grand chapeau pointu, son justaucorps bigarré et sa
belle fraise ; Scaramouche , lui , s'est adjugé le sabre avec lequel son aïeul a
pourfendu tant de géants et tué la Mort en personne. Ce sabre , il le tient en
réserve, attendant quelque bonne occasion de s'en servir , et , comme on le
pense bien , cette occasion ne vient jamais , car Scaramouche est à peu près
aussi brave que le capitaine ; il appelle le danger à grands cris, et quand le
danger vient , il décampe le plus lestement du monde. Le capitaine était an-
térieur à la domination espagnole ; nous le croyons contemporain de tous ces
formidables chefs de bandes italiens qui se distinguèrent à Anghiari (î) et dans
ces fameuses rencontres où un cheval qui (ournail la tète ou la croupe suffi-
siit pour faire gagner ou perdre la bataille. C'est Machiavel qui nous l'assure.
Sous ses nouveaux maîtres , le capitaine se transforme en matamore ; il
bredouille le castillan , prend la morgue espagnole et se corrige le mieux qu'il
peut de sa pollronerie. C'est alors qu'il ne passe guère de journées sans tuer
un Maure , confondre un nécroman ou séduire quelque princesse. L'étoffe des
turbans des infidèles qu'il a décapités lui sert à habiller ses valets, et il se fait
faire une colle de mailles avec les nombreux anneaux que lui ont donnés ses
maîtresses. Aujourd'hui qu'il a perdu sa vieille énergie et qu'il a subi une nou-
velle transformation , il aime encore à raconter ses prouesses. Un jour, au
siège de Trébisonde, il a pénétré seul dans la lente du sultan , et , le prenant
par la barbe , il l'a traîné à travers son camp, tandis que, de la main qui lui
restait libre, il écartait les assaillants et tenait en respect toute l'armée enne-
mie. Quand il rentra dans la ville, sa cuirasse était hérissée d'un si grand
nombre de flèches, qu'on l'eût pris pour un poic-épic. C'est de ce jour que
l'image du porc-épic fait partie de son écusson. Une autre fois il saula seul sur
une galère barbaresque qui longeait la côle de Sicile, et, jouant de son grand
sabre, il fil un tel carnage de ces mécréants , que le ponl du bâtiment ressem-
blai! â l'étal d'un boucher. Les Sarrasins épouvantés, se jetèrent à ses ge-
noux et le supplièrent de vouloir bien leur permettre de conduire la galère
dans le port de Messine, où le héros fut reçu en triomphe. Sa galanterie égale
sa bravoure, et, lorsqu'il s'attaque à une beauté, il a de si merveilleux moyens
de séduction, qu'il ne trouve jamais de cruelles. Il renverse les tours, brise
les porles de fer, ou , comme un dieu grec, s'insinue sous la forme d'une pluie
d'or. Il est telles de ses prouesses galantes qui depuis ont trouvé des imitateurs.
(1) A Anghiari, on combattit quatre heures entières avec le plus grand acharne-
meut ; le pont d'Angliiari fut emporté à diverses reprises par les deux armées , et ce-
pendant il n'y eut de tue qu'un seul homme qui tomba de cheval et fut écrasé par la
gendarmerie.
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 691
Unjour,par exemple, que dans la compagnie de la princesse Gilyme d'Apremont
il galopait sur les rives du Garigliano , celle-ci , fatiguée de ses protestations
amoureuses, lui dit en plaisantant : Le feu qui consume mon chevalier est
donc bien ardent ? — En doutez-vous cruelle? — Nullement , mais je sais un
moyen de te soulager ; c'est de le jeter dans ce fleuve. — Toutes ses eaux ne
pourraient éteindre ma flamme. — C'est une galante manière de l'exprimer;
aussi ne le croirai-je que si je te voyais sortir de ses flots brûlant toujours
du même amour. — En vérité , belle princesse ! — Et l'intrépide amoureux
enfonce ses éperons dans les flancs de son coursier , et se précipite au milieu
du fleuve. Il courut grand risque de se noyer, et ce ne fut qu'en abandonnant
son cheval qu'il put gagner le bord , tout ruisselant , mais dévoré des mêmes
feux. La princesse tint donc parole et récompensa un si noble dévouement.
Comme les capitans ses ancêtres , le matamore était magnifique en paroles;
mais sa bourse était toujours vide , et , sous sa belle cuirasse richement da-
masquinée , il ne portait qu'un méchant pourpoint de peau de buffle tout usé
et n'avait pas de chemise. Vers la fin du xvne siècle , quand la paix succéda à
la guerre et le repos aux aventures , le héros déposa le harnais et prit le triste
et singulier vêtement qu'on lui voit encore. C'est alors qu'il devint le posses-
seur d'une mullilude de principautés el de châteaux en Espagne. En subis-
sant celle nouvelle métamorphose , il redevint poltron comme par le passé , ne
se battît plus qu'à coups de latte et avec la langue, et prit le nom de Scaramouche.
Scaramouche, comme le capitaine et le matamore . a toujours un grand
faible pour les femmes , et , si on l'écoute , ses aventures sont aussi nombreu-
ses que celles de don Juan. Il faut l'entendre , dans ses moments d'abandon .
raconter ses galants exploits à son ami Pulcinella, qui l'interrompt par de
petits ricanements goguenards, et qui coupe son récit dénotes admiralives ,
qui prouvent clairement qu'il ne croit pas un mot de toutes ces belles choses.
Pulcinella est en effet un rustaut, un balourd , un âne, comme l'appelle son
ami Scaramouche; mais Pulcinella a une vieille expérience des hommes et des
choses, et, depuis l'an 2000 avant Jésus-Christ , époque à laquelle on fait re-
monter son origine , il a vu passer trop d'événements el s'est trouvé en rapport
avec trop de personnages importants, pour être jamais dupe. Pulcinella vivait
bien antérieurement à la fondation de Rome, c'est chose prouvée. II y a plus :
on le prétend contemporain des Pharaons , et Champollion a retrouvé sa gro-
tesque physionomie dans quelques-unes des peintures des sépulcres égyptiens.
Polichinelle, lorsqu'il débuta joyeusement dans le monde, n'habitait point
Naples , qui n'existait pas, mais la cilé d'Atella, que les Osques avaient bâtie
à mi-chemin de Capoue à la mer; Maccus était son nom, et , si le Romain Meo
Patacca prétend descendre de ce grand personnage, c'est pure vanité de ma-
nant. Depuis ces temps reculés, le physique de Polichinelle n'a pas changé,
son costume seul a suhi quelques modifications. Le Vésuve était encore au
niveau de la plaine, (pie la double bosse de Pulcinella se dressait majestueu-
sement sur son abdomen et entre ses deux épaules; son nez, qui ressemble au
bec disproportionné d'un jeune poulet, elauquel il doit son nom plus moderne (1),
(1) Pullicinella , de pullut gattinaceui ou depullelai
692 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
flaira la fumée des cuisines des Baïa et les parfums de roses de Pcestum; l'em-
preinte de ses sabots, car dès lors il avait des sabots, fut marquée sur le soi
de la Campanie bien avant celle de la sandale de Platon ou de la pantoufle de
bronze d'Empédocle('i).
Polichinelle a pris naissance le même jour que la comédie dont il est un des
inventeurs; les pièces satiriques et quelque peu licencieuses dans lesquelles il
figura d'abord, s'appelaient atellanes . de la ville d'Atella son pays. Les Grecs,
en empruntant ce genre de comédie aux Italiens, lui conservèrent ce nom;
les atellanes, c'est la comedia dell' arte d'aujourd'hui. Le dialogue de ces
pièces n'était pas écrit; les acteurs jouaient leur rôle d'inspiration sur le
scénario ou canevas dont ils étaient convenus, a peu près comme aujourd'hui
ou joue chez nous des proverbes ou des charades en action. Plus tard, les
atellanes jouirent d'une grande vogue dans toute l'Italie; la jeunesse romaine
se passionna surtout pour ce genre de comédies qu'elle confisqua en quelque
sorte au profit de son plaisir, s'en réservant tous les rôles. Il fut un temps où
les acteurs de profession n'eurent plus le droit de jouer dans ces pièces; les
acteurs des atellanes durent être citoyens romains, jouissant de toutes les
prérogatives attachés à ce titre. Ces acteurs jouaient en public, mais le peuple
n'avait pas le droit de les punir, ni même de les faire démasquer. Quand les
mœurs se corrompirent, la licence de ces spectacles fut poussée au point que,
plus d'une fois, le sénat fut obligé d'en suspendre la représentation. Polichi-
nelle Maccus était le boute-en-train de ces folies dans lesquelles il jouait le rôle
d'an campagnard spirituellement grossier et naïvement méchant.
Si la tournure et les dehors de Polichinelle ont peu changé, son caractère et
ses habitudes sont toujours aussi à peu près les mêmes; il ne se modifie qu'en
apparence, et encore il ne modifie que ses actions et son langage, et garde
presque toujours le même costume; il s'occupe des personnages du jour, les
applaudit ou les baffoue, les méprise ou les craint ; mais tout en se laissant
aller au courant du monde, en ayant l'air de hurler avec les loups, au fond
sa philosophie est immuable. Celte philosophie , c'est celle des gens qui ont
beaucoup vu et beaucoup vécu : le plus parfait égoïsme; son cœur est fait de
la même matière que ses sabols, c'est-à-dire du bois le plus dur; d'ailleurs, il
< A si profondément enseveli sous ses deux énormes gibbosités, que, fût-il
d'une matière plus malléable, il ne courrait jamais grand risque d'être sérieuse-
ment entamé. Comme tous les égoïstes, Pulcinella a une morale des plus ac-
commodantes : pourvu que les ricochets ne l'atteignent pas , qu'il y trouve
son profit, il fait le mal sans scrupule , et se soucie de la vie d'un homme
comme de rien. Pulcinella a cependant l'air bonhomme, il a des manières
toutes rondes, une constante belle humeur, un langage naïf, parfois même
< nfanlin , et un laisser aller de nigaud ; mais on ne se figurerait jamais tout
ce que, sous sa balourdise et son apparente bonhomie, il sait cacher d'astuce,
de noirceur el même de férocité ; c'esl bien «le lui qu'on peut dire que sa gaieté
1) Voir le bronze antique trouvé à TU. me en 1727, et conservé dans le muséum «lu
m rquia Capponi. Ce bronze a été rapporté par Ficoroni. Voir au si le petit buste rnp-
porté par Caylus , <lnns ses Antiquités . tom, III , pag, 75.
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 0*J5
est implacable , car il n'est jamais plus méchant que lorsqu'il s'abandonne à
sa grosse joie. S'il se met à rire, c'est qu'il vient de faire quelque mauvais
coup; rit-il aux éclats , tenez pour certain qu'il a (ué son homme.
Il signora Pulcinella est peut-être bon croyant , mais i! y paraît peu : il
assomme un moine comme il assommerait un derviche. Nous ne le croyons
donc ni chrétien ni Turc; il a déjà vu , il est vrai, passer plus d'une religion;
toutefois , sur ces matières-là, il est fort réservé et sait parfaitement tenir sa
langue en bride : il le faut bien. Pulcinella , comme Stentarello et Cassan-
drino, et en général comme tous ces personnages ullramontains, aime pas-
sionnément le beau sexe, mais il est rarement dupé comme eux; sa grande
expérience lui a fait connaître d'irrésistibles moyens de séduction. Avec les
femmes il est dur, caustique, méchante langue, insolent quelquefois, entre-
prenant toujours ; aussi , malgré les petites mais trop visibles imperfections
de sa personne, réussit-il auprès d'elles d'une manière inexplicable. Pulcinella
se pique peu de constance; il se fait gloire de tromper sa femme quotidienne-
ment et de changer de maîtresse beaucoup plus souvent que de chemise ; nous
devons dire cependant, à la louange de Pulcinella , que , pour un Napolitain,
il porte en général du linge assez blanc. La célébrité de ce personnage est
européenne ; aussi nous dispenserons-nous de dessiner sa personne et de dé-
crire son costume, qui, d'un peuple à l'autre, varie peu. Chez nous, il a con-
servé son nom ; les Anglais l'appellent Punch, et les Allemands Hanswurst .
ce qui veut dire Jean Saucisse. Nous ne raconterons pas non plus son histoire
vulgaire et ses aventures si connues. Qui de nous ne l'a vu assommer amis,
femme, commissaire , médecin, gendarmes , et tenir même bravement tète
au diable en personne, auquel il croit à peine? N'a-t-il pas en effet déjà vu
détrôner Pluton?
Ce grand drame de Polichinelle se joue dans toute l'Europe et même en
Orient, et , à quelques variantes près qu'y apporte le génie national de chaque
peuple, le fond en est toujours le même. Dans l'enfance il a fait nos délices.
et plus tard il nous fait sourire encore. A Naplcs , il signora Pulcinella est
un type invariable au moral comme au physique, mais il figure au milieu
d'événements divers et de situations bizarres qui servent au développement de
son caractère. On croirait que le caractère invariable de ce favori des Napoli-
tains devrait à la longue le rendre monotone et fatiguer la curiosité; les ama-
teurs assurent pourtant que c'est cela même qui fait tout le succès de ce per-
sonnage. C'est une vieille connaissance, ils n'osent dire un ami, qu'ils se
plaisent à voir aux prises avec la lionne et la mauvaise fortune, et dont ils
suivent les actions avec un intérêt tout autre que celui de la curiosité. Placez
un inconnu dans les mêmes situations, cet intérêt n'existe plus. On a attribué
le goût du peuple napolitain pour ce personnage à d'autres causes encore, par
exemple à une similitude de passions, d'intérêts et de sympathies, qui , à la
longue , produisait l'affinité. Sans doute il signore Pulcinella n'est pas né pour
rien dans le voisinage du Vésuve , et entre lui et les citadins de la ville où il a
élu domicile , les poinls de rapporl cl le; traits de ressemblance tout nom-
breux. Son < prit esl if comme le leur, son imagination mobile; il
bonne chère, et sait jeûner s'il le faut; il ne distingue pas fort nettement le
694 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
bien d'autrui du sien. Pulcinella n'est pas néanmoins une personnification
comme Meo Palacca et Cassandrino. Le peuple napolitain n'a ni son courage
ni sa méchanceté; il est insolent et se laisse bàlonner, ce que Pulcinella ne
souffre jamais. Le Napolitain parle toujours de crucifier son ennemi , et ce-
pendant il a bon cœur ; Pulcinella , lui , vous couperait un homme en mor-
ceaux sans sourciller : l'un est plus énergique , l'autre est meilleur.
Le Largo del Castello et les places voisines sont bordées de nombreux théâ-
tres qui ont chacun leur Pulcinella; mais c'est au théâtre San-Carlino que de
préférence Polichinelle a élu domicile , c'est là que soir et matin il est le héros
d'aventures bouffonnes et merveilleuses. En effet, quoique le Polichinelle de
San-Carlino ne soit pas de bois, il ne se repose jamais , et quand on a an-
noncé, pour le malin et pour le soir, quelque nouvelle pièce, giocosissima in
lutte le sue scène, ricca di bizarri avenimenti... con Pulcinella , Pulci-
nella doit être sous les armes et gambader mort ou vivant. Voulez-vous avoir
une idée de ces pièces, divertissantes d'un bout à l'autre et riches d'événe-
ments bizarres , pièces qui ne doivent cependant leur succès qu'à Pulcinella ?
Nous allons en analyser quelques unes , choisissant de préférence celles qui
font le mieux connaître le peuple napolitain. Le scénario de celle de ces pièces
qui avait le plus de succès lors de notre séjour à Naples , a été emprunté sans
façon à une petite comédie de Cozenza, 77 pazzo a forza , le fou par force.
Celte pièce méritait sa vogue, d'abord parce qu'elle ne manquait ni de vivacité
ni de nerf comique , parce qu'ensuite elle dénonçait un crime de lèse-humanité
et renfermait une haute moralité ; nous allons dire comment.
Il existe dans la ville d'Aversa , à sept milles de Naples (c'est précisément la
patrie du héros des atellanes), un établissement fondé en 1813, et qui a acquis
une grande célébrité dans toute l'Europe : c'est la maison des fous. Cette
maison , citée longtemps comme modèle, ne méritait guère sa réputation , et
même, à en croire de courageux dénonciateurs , c'était un enfer. D'abord les
insensés, qui ailleurs forment différentes catégories, étaient confondus, et les
pacifiques condamnés à vivre avec les furieux, le directeur prétendant les sou-
mettre de celte façon à une sorte d'enseignement ou plutôt de cure mutuelle.
La force et la rigueur étaient les seuls moyens curatifs appliqués avec suite.
Le fou qui désobéissait était puni de la prison ; celui qui se fâchait élait battu ;
le battu qui entrait en fureur et se révoltait était revêtu de la camisole de
force , ou bien on le plaçait horizonlalemenl dans une caisse en forme de cer-
cueil qui laissait seulement sortir la tète, ou bien encore on l'assujettissait ver-
ticalement à l'aide d'un corset de fer scellé au mur, de gants de cuir dur qui
empêchaient la flexion des doigls , et de planches qui serraient les pieds. Si ,
lorsque le malade élait resté plusieurs heures dans cette cruelle position,
l'accès continuait, on le garrottait, et on le jetait à un troisième élage sous les
plombs. Là , ces malheureux étaient confiés à la garde d'un aliéné , vivant
comme des porcs sur leur fumier, rongés de gale et de vermine, en proie à
toutes les lorlures de la soif el de la faim. H fallait (pièces souffrances fussent
affreuses, car on a vu ces malheureux chercher à s'enlre-dévorer, el, puisqu'il
faut tout dire, se jeter avec avidité sur les excréments de leurs compagnons el
s'en nourrir. A la férocité du traitement joignez l'abominable malpropreté des
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 695
chambres, la pourriture des lits, l'affreuse saleté des pensionnaires de toute
espèce; ajoutez à cela l'absence de tout traitement rationnel, le manque
d'observations régulières sur les résultats obtenus et le traitement appliqué à
chacun des malades; réunissez, en un mol, tout ce qui dénonce le plus profond
mépris de l'humanité, et vous aurez le tableau du fameux hospice d'Aversa,
tel que des médecins philosophes et des observateurs dignes de foi nous l'ont
présenté (1).
Le charlatanisme avait fait la réputation de cette maison , le mensonge la
soutenait. Si par hasard un étranger ou un inspecteur survenait sans qu'on
fût prévenu, chacun des employés de rétablissement, à commencer parle
portier, savait son rôle, et la comédie commençait. Le portier allait chercher
le démonstrateur, qui se faisait longtemps attendre : premier délai qui per-
mettait de mettre quelque semblant d'ordre dans le désordre. Le démonstrateur
s'arrêtait ensuite longuement dans le vestibule, décrivant chaque statue,
chaque buste , chaque inscription , comme le custode d'un musée. Celui-ci
c'était Érasme, celui-là Esculape, cet autre Socrate. Impatienté, vous désiriez
passer plus avant, mais déjà chacun était à son poste. Les employés parlaient
à l'envi philanthropie et charité chrétienne; à les en croire les seuls remèdes
employés étaient, à quelques rares exceptions près, des remèdes moraux tels
que la danse, la musique, l'occupation, les distractions, et rarement la répres-
sion. Puis des aliénés des deux sexes, portant un uniforme bleu galonné
d'argent, défilaient devant vous; des fous mélomanes vous donnaient un con-
cert, et des amateurs de danse un ballet. D'autres se baignaient, d'autres
jouaient au billard ou à la paume. Vous passiez dans la bibliothèque, il y avait
des fous lecteurs; la chapelle était remplie de fous en prière : l'enfer s'était
transformé en paradis ; mais on assure que beaucoup de ces fous n'étaient là
que pour la montre et n'avaient jamais perdu leur bon sens.
La petite pièce du Fou par force n'attaque pas de front de si monstrueux
abus : il eût fallu prendre les couleurs du drame, sa morale pénétrante et ses
poignantes péripéties ; mais la critique , pour être indirecte et présentée sous
forme plaisante, n'en a pas moins de portée. Il signore Pulcinella, directeur
d'une maison de fous , arrive en colère ; ses pensionnaires ont trop bon ap-
pétit. — C'est bon , c'est bon , s'écrie-t-il , dorénavant nous donnerons à ces
messieurs des pommes de terre et des œufs durs à leurs repas ; ces maudits
fous mangent comme des ogres : aujourd'hui , ils n'étaient que huit à table ,
et ils ont dévoré douze rotolos (vingt livres) de macaroni sans compter les
morceaux délicats ; mais à l'avenir Le monologue de Pulcinella est inter-
rompu par l'arrivée d'un noble personnage vêtu de noir qui le salue jusqu'à
terre.
— Que demandez-vous? lui dit le directeur.
— L'illustre docteur Pulcinella, cet homme unique pour le traitement des
fous.
— C'est moi, monsieur, et vous êtes dans ma maison : comme vous voyez ,
elle est vaste, bien aérée , peu de princes en ont de semblables ; ici chaque
(1) MM. Kfinu'lini, Gualanili , Louis Frank , etc., etc.
t)% LE THÉÂTRE LIS ITALIE.
pensionnaire a sa chambre à lui, si toutefois il est riche et noble. Mais à qui
ai-je l'honneur de parler ? sans doute à quelque comte ou marquis?
— Vous avez deviné, au marquis Scaramouche.
— Beau nom, beau nom , en vérité; mais, monsieur le marquis, pour en
revenir à ce que je vous disais tout à l'heure, ici je ne reçois que des pension-
naires nobles, et je leur administre moi-même des remèdes composés d'ingré-
dients orientaux. Après un somptueux dîner, mes pensionnaires descendent au
jardin et respirent les parfums balsamiques des fleurs; ils se rassemblent en-
suite au salon, y dansent, y font de la musique, y causent de littérature et de
politique: le soir, on leur sert un souper magnifique, et bientôt leur étal
s'améliore à tel point, que non-seulement ils retrouvent la raison qu'ils
avaient perdue, mais qu'ils se trouvent avoir acquis l'esprit et la sagesse qu'ils
n'avaient jamais eus. Il y a de mes fous, monsieur, qui sont devenus poêles,
philosophes, académiciens; il y en a qui sont devenus ministres et qui gouver-
nent les Étals et cela sans qu'il y paraisse.
— Je vous en fais mon compliment sincère; mais quel est le prix de V03
soins ?
— Une misère, 50 ducats par mois; la famille s'engage en outre à me faire
un cadeau de 500 ducats après la guérison , plus les petits présents des profes-
seurs, les bonnes mains des gardiens... vous comprenez?
— Parfaitement.
— Ainsi donc , quand vous voudrez être des nôtres , seigneur Scaramouche ,
nous disposerons vos logements, et je puis vous assurer que vous serez
satisfait.
— Je vous rends mille grâces, docteur, mais je ne me propose nullement
d'être votre pensionnaire. Je n'en ai, je crois, nul besoin.
— J'avais cru... vous savez, les plus fous ont leurs moments lucides, et il
vaut mieux arranger soi-même ses affaires.
— Vous êtes trop bon, mais j'ai toute ma raison.
— J'aurais dû m'en apercevoir.
— C'est d'un paient qu'il s'agit, d'un riche industriel qui a fait des pertes
considérables et qui est devenu fou de chagrin. Voici 50 ducats pour le pre-
mier mois; tout à l'heure je vous l'amènerai, mais à une condition, c'est que
vous ne le mal traiterez pas.
— Ici, monsieur le marquis, nous ne maltraitons personne.
— Convenons de nos faits, car le malade ne voudrait pas me quitter, si je
n'usais de quelque ruse. J'arrive donc par cette porte avec le malade, et je
vous demande : Tout est-il prêt, monsieur le notaire? Vous me répondez :
Oui, tout est prêt, passez dans ce cabinet pour voir si l'acte est en règle. Sous
ce prétexte, je sois par celle porte, qui donne, je crois, sur la rue, je gagne
ma voiture el je décampe, vous laissant notre pensionnaire , mais je vous le ré-
pèle, traitez le bien, et surtout de la douceur.
— Ne craignez rien.
\u revoir, docteur Pulcinella. (A part.) Mon ami Scaramouche, si lu
réussis, Lu auras fait là un fameux coup.
I. doi ' m Pulcini lia . resté seul, se félicite de l'acquisition d'un nouveau
hh 1HÉATKE Ei\ ITALIE: GD7
pensionnaire. « Ce seigneur Scaramouche est vraiment généreux ; je lui ai de-
mandé 50 ducats, et il n'a pas marchandé, mon prix ordinaire est de 30, je
suis fâché de ne pas lui en avoir demandé 100. » A la suite de celte réflexion
bien napolitaine, on voit le docleur Pulcinella à l'ouvrage. Sa méthode curalive
est des plus simples : l'eau froide, la bastonnade et le cachot. Bientôt Scara-
mouche revient avec sa dupe; c'est un joaillier de la rue de Tolède qui lui a
vendu pour5,000 ducats de bijouterie. La caisse qui contient les bijoux est dans
une voiture laissée à la porte , et le joaillier en vient loucher le prix chez le
notaire de Scaramouche, qui n'est aulre que le docteur Pulcinella.
— Je ne connaissais pas ce notaire , dit Flavio le joaillier en entrant.
— Il est nouvellement établi.
— Il a une superbe maison pour un débutant.
— C'est qu'il a épousé une riche héritière , et puis vous savez qu'à Naples
les gens de loi...
— Remplissent vite leurs poches.
— A qui le dites-vous?
— Ah ! dans ce pays-ci , les gens honnêtes sont rares. Il y a des coquins
d'une adresse et d'une audace...
— Ils vous déroberaient les semelles de vos souliers tandis que vous marchez,
et cela sans que vous vous en doutiez. Tenez, monsieur Flavio, vous débutez
dans le commerce, eh bien ! soyez sur vos gardes, car celui que vous croyez le
plus honnête homme du monde peut vous tromper. (A part.) Tout à l'heure
tu en auras la preuve.
Les Napolitains, comme on voit, ne se ménagent pas, et connaissent leurs
côtés faibles. Sur ces entrefaites, le prétendu notaire arrive ; les choses se pas-
sent comme le docteur et Scaramouche en sont convenus. Le marchand, resté
seul dans le salon , s'impatiente et trouve le temps long. Arrive un fou qui lui
raconte que la veille on lui a fait manger pour son souper un courrier bouilli
avec ses boites fortes; ce fou l'appelle âne, le prend à la gorge et fait mine de
vouloir l'étrangler. Flavio appelle et se défend comme un lion. Le docteur
Pulcinella accourt, les voit aux prises et les bâlonne l'un et l'autre. Flavio
s'indigne. — Qu'est-ce à dire, monsieur le notaire? vous me rendrez raison de
celle insulle. — Je ne suis pas notaire. — Qui éles-vous donc ? — Le médecin
des fous. — Allez au diable , vous me rendriez fou avec vos folies. — Vous
l'êtes déjà. — L'insolent! mais où est M. Scaramouche? mon argent est-il
prêt?... l'acte est-il dressé?... Vous riez... pourquoi riez-vous?... Prends
garde à loi, misérable... je ne respecte que ceux qui me respectent. — Mon
ami, de la patience, ici il faut savoir se supporter mutuellement. — Je ne veux
rien supporter... je veux mon argent, et puis je partirai. — Vous ne partirez
pas de sitôt. — C'est ce que nous allons voir.
Flavio sort et rentre aussitôt en fureur : — Comment! les portes sonl fer-
mées, et Scaramouche n'est plus ici ! voudriez-vous m'escroquer par hasard ?
Ah! misérable! ah! fripon! — Mon ami, calmez-vous, je vous en conjure,
ou bien... (Il lui montre un bâton. ) Mais avec vous je ne voudrais employer
que la douceur. — De la douceur! ah! brigand ! — Si la douceur m: réussit
pas. nous aurons recours aux bains froids el aux coups de halon ; si cela est
rONE II, -18
(>î)8 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
insuffisant, et que vous fassiez le méchant , nous avons de bonnes prisons et
des chaînes de fer. — Mais encore une fois, je ne suis pas fou; laissez-moi
sortir et sur-le-champ... Ah ! je le vois , je suis volé , je suis égorgé... au vo-
leur ! à l'assassin ! — Pas tant de bruit , tenez-vous en repos , ou bien... — De
quel droit me retenez-vous? vous êtes donc d'accord avec le voleur! Laissez-
moi partir, ou , par la Madonna ! je te ferais payer cher le vol que tu me fais,
misérable ; allons ! marchons ! (Il lui prend le bras et l'entraîne vers la porte.)
— Ah ! coquin , baisse la tête et respecte-moi. — Et Pulcinella lui assène quel-
ques coups de son gros bàlon sur la tête.
— Tu oses me frapper, attends! — Flavio saisit un fauteuil et poursuit Pul-
cinella; celui-ci, tout en jouant vigoureusement du bâton, appelle les gardiens,
qui accourent et se jettent sur Flavio.
— Scélérats! je suis un honnête homme...
Pulcinella aux gardiens : — D'abord un bain froid, des douches glacées sur
la tête, et puis, s'il continue à se débattre, la prison.
— Mais , par saint Janvier, je ne suis pas fou ! je suis le joaillier Flavio.
— Tu es joaillier, c'est à merveille ; alors tu nous diras si nos petites chaînes
et nos petits colliers sont solides.
Dans les scènes suivantes, plusieurs fous, un médecin , un avocat, un mili-
taire, un maître de chapelle et un philosophe, sont aux prises et tiennent les
discours les plus saugrenus. C'est de la grosse comédie comme il en faut sou-
vent au parterre de San-Carlino , qui diffère essentiellement de ce parterre
romain qui comprend à demi-mot. Pulcinella n'a pas non plus la finesse d'es-
prit et les manières distinguées de Cassandrino. Son moyen de conciliation
ordinaire, c'est le bâton : il bâlonne tour à tour le philosophe, le militaire,
l'avocat, le médecin, le musicien ; et, quand ceux-ci sont à peu près éreintés, il
se félicite du succès de sa méthode curative. Flavio , que le bain et les douches
ont calmé, le voyant de bonne humeur, l'aborde d'un air grave et essaye en-
core une fois de le persuader. — Envoyez quelqu'un de confiance à mon ma-
gasin de la rue de Tolède, et vous serez convaincu que je vous dis la vérité.
— Chaque fou en dit autant; ne me rompez pas la tète de ces fadaises, ou gare
l'eau froide! — Vous ne voulez donc envoyer personne? — Non. — Vous ne
me croyez donc pas? — Non. — Mais au moins écoutez mes raisons. — Je
n'écoute rien. — Ah! misérable!... —Encore! —Et Pulcinella applique à
Flavio, qui le menaçait du poing , une terrible volée de coups de hàlou et le
laisse tout élourdi sur la place. Le pauvre diable , qui se voit battu, volé, et
qui court risque d'être ruiné, car ce jour-là est un jour d'échéances, et l'on
va croire , en ne le trouvant pas chez lui, qu'il se sera enfui , ne sait plus à
quel saint se vouer; il a voulu faire un coup de tète, il a essayé la persuasion,
tout a élé inutile. Une affreuse idée lui traverse tout à coup l'esprit; personne
ne sait qu'il est dans celte maison , et , comme les communications avec le de-
hors sont interdites, il court risque d'y passer toute sa vie. il s'abandonne un
momeni au désespoir, mais bientôt , reprenant courage : — Après tout, dit-il,
n'ai- je pas ma raison comme cet infâme docteur? Je puis donc lutter avec lui
et lui prouver que je ne suis pas plus fou que lui.
Flavio a remarqué que Pulcinella avait des pistolets; il se glisse dans m
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 699
chambre , s'en empare , et profitant d'un moment où les gardiens font la sieste,
il les enferme chacun dans sa cellule. Il est sûr maintenant de pouvoir s'échap-
per ; mais cela ne lui suffit pas , il veut se venger des coups de bâton que l'abo-
minable docteur lui a donnés. — Et puis, ajoute-t-il , je veux lui prouver qu'il
n'y a qu'à enfermer un homme de bon sens avec des fous pour mettre une mai-
son à l'envers ; une autre fois il y regardera de plus près. — Profitant d'un
moment où le docteur est dans son cabinet , il appelle ses nouveaux compa-
gnons, caresse la folie de chacun d'eux et les endoctrine de son mieux. —
Vous n'avez tous , leur dit-il , qu'un ennemi , qu'un envieux qui vous persé-
cute, c'est l'infâme Pulcinella ; mais , si vous voulez suivre mes conseils, nous
mettrons ce vieux coquin-là à la raison. — Comme ce langage flatte leurs pas-
sions, les fous le comprennent parfaitement. Dans ce moment, le docteur, qui
les voit rassemblés , s'approche en tapinois avec son gros bâton. Flavio s'a-
dresse à lui et le somme de lui rendre la liberté. Pulcinella fronce le sourcil et
le menace du bâton. — Ton bâton , je n'en ai plus peur. — Et Flavio lui montre
ses pistolets. A celle vue, Pulcinella change de couleur el appelle ses aides. —
Tes aides sont mes prisonniers.— Et Flavio lui montre les clefs de leurs cham-
bres. — Voici le plus méchant fou que j'aie jamais vu ! s'écrie Pulcinella fu-
rieux, mais obligé de se contenir, car les pistolets sont toujours tournés de
son côté. Il sent donc la nécessité de parlementer, fait le bon enfant , prend un
ton câlin et supplie son ami Flavio de lui rendre ses pistolets : dans certaines
mains ce sont des armes dangereuses. — Ah ! misérable , tu me prends donc
encore pour un fou ? — Oh ! non pas. — Alors tu me prends pour un enfant?
— Pas davantage. Mais, mon bon Flavio , vous ne voulez donc pas être mon
ami? — Non. — Vous ne voulez donc pas m'écouter? — Non. —Vous ne crai-
gnez donc pas de pousser à bout ma patience? — Ah! lu raisonnes , tu oses
menacer... A moi, compagnons! (Tous les fous accourent.) Saisissez-moi ce
vieux scélérat. — Pulcinella veut se défendre; mais, à la vue des pistolets qu'il
a chargés lui-même et que Flavio présente à quelques pouces de son visage, il
s'apaise, et, tout en se laissant faire, demande grâce. — Point de grâce; de
l'eau froide et des coups de bâton. — On le met sous la pompe et on le bâtonne.
— Grâce! grâce ! seigneur Flavio... Mes amis , épargnez-moi. —Mais les fous
sont sourds à ses prières et s'écrienl en chœur : — De Peau froide et des coups
de bâton ! — Les douches el la bastonnade vont donc leur train, el Pulcinella
esl sur le point de succomber au traitement que lui administrent ses malades,
quand arrivent des soldats qui viennent de saisir Scaramouche aux trousses
duquel la police était depuis longtemps. Pulcinella , celle fois, a le dessous, il
esl battu, bafioué, el obligé de payer de gros dommages au marchand dont les
billets ont élé protestes.
La pièce que nous venons d'analyser esl l'une des plus distinguées du
théâtre San-Carlino, L'idée n'en est pas neuve, mais l'action se développe avec
une certaine régularité. Quoique la scène se passe dans une maison d'aliénés
el que les trois quarts des acteurs n'aient pas le sens commun, le dialogue n'a
cependant que le degré de folie convenable au sujet, et, comme nous l'avons
expliqué tOUt à l'heure, le but tic cette pelite comédie esl moral. Nous n'en
dirons pas autant des «Mimes fantastiques qui composent le répertoire de ces
700 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
spectacles populaires ; ces pièces sont remplies de coups de théâtre extrava-
gants, d'aventures merveilleuses, de métamorphoses inexplicahles , enfin de
toute la fantaisie grotesque qui remplit le Pentameron de Basile et les poèmes
de Cortese, et que ceux-ci avaient empruntée aux contes arabes. Les person-
nages paraissent, se transforment et s'évanouissent sans qu'on sache pourquoi
ni comment. Nos mélodrames à grand spectacle, comme le Pied de Mouton
ou les Danaïdes , peuvent seuls donner une idée de ces drames bizarres ; en-
core ces mélodrames seraient-ils des chefs-d'œuvre auprès de ces ébauches in-
formes. L'échelle est aussi bien autrement grandiose sur nos boulevarts, la
mise en scène et les moyens d'exécution sont bien supérieurs. Ici, tout ce qui
est costume, décoration, machine ou coup de théâtre rappelle encore l'enfance
de l'art. Les nobles paladins, habillés de carton peint en bleu pour figurer une
armure, dépassent de toute la tête les tours de la ville qu'ils assiègent; leur
suite se compose d'un page débraillé , et leur armée de trois soldats, de sorte
que, pour peu que l'affaire ait été chaude et que les deux tiers des combat-
tants soient restés sur le champ de bataille , le reste de l'armée se trouve dans
l'impossibilité matérielle de serrer les rangs.
Il y aurait mauvaise grâce à reprocher ces pauvretés à l'imprésario de San-
Carlino, lorsqu'on voit où en sont arrivés les grands théâtres de Naples sous
le rapport de l'exécution matérielle et du spectacle ; nous ne faisons pas même
d'exception pour San-Carlo , qui fut longtemps le théâtre modèle. La mise en
scène y est pitoyable , et nos théâtres du boulevart ne voudraient pas de ces
misérables toiles, grotesquement badigeonnées, où toutes les règles de l'art,
la perspective exceptée, sont mises en oubli. Cette même remarque s'applique-
rait, à juste titre, à tous les principaux théâtres de l'Italie. Sanquirico , si
vanté , n'a pas laissé d'élèves , et nous doutons fort que Vigano ait jamais fait
école, car les ballets peuvent marcher de pair avec les décorations.
Mais revenons au théâtre San-Carlino, et convenons , pour être justes, qu'il
y aurait bien quelques paillettes brillantes à extraire de ce grossier minerai.
L'action des comédies ou farces populaires est toujours gaie. Il n'y a là rien
de bien élégant, mais il n'y a non plus rien de niais. Le dialogue est vif, co-
loré même; malheureusement le dialecte napolitain en rend le plus souvent
les finesses incompréhensibles à tous ceux qui ne sont pas du pays. Dans quel-
ques-unes de ces pièces, l'intérêt est assez habilement ménagé, et le spectateur,
tenu vivement en haleine, suit les péripéties du drame avec une véritable cu-
riosité. C'est de l'intérêt de mélodrame , mais c'est du moins de l'intérêt, et
il n'y a là que la dose de balourdise suffisante pour que le parterre soit satisfait.
C'est à ces divers titres que Pulcinella chef de brigands a mérité la vogue.
La scène se passe dans les Calabres = Pulcinella, qui a fait de mauvaises
affaires dans le commerce, se livre à une autre industrie; il exploite les
grands chemins. Dans cette nouvelle carrière, il a commencé par être le bouf-
fon des troupes de Parafante et de Francalripa ; puis il a pris goût au métier,
et pour partager les bénéfices, il s'est fait brigand. Enfin, le dernier de ses chefs
étant mort, ses compagnons , que son courage et les ressources de son esprit
ont séduits , le nomment leur capitaine à sa place , après lui avoir fait préala-
blement el comme épreuve, manger le cœur du défunt. Pulcinella a tout ce
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 701
qu'il faut pour être un excellent chef. Il est sans scrupules et sans pitié; il
professe le plus souverain mépris pour la vie des hommes; l'assassinat pour
lui n'est qu'une peccadille ; c'est même un devoir quand il a pour but la ven-
geance. N'est-ce pas là le point d'honneur espagnol dont nous parlions tout
à l'heure ? Dans la mauvaise fortune, Pulcinella prend philosophiquement son
parti, et, quand la chance est heureuse, lorsque les affaires vont bien, il
mange comme quatre, boit comme six, danse la pecorara et la tarentella avec
son abandon et sa souplesse ordinaires.
Le nouveau chef a des projets sur une meunière des environs de Nicastro ,
qui, outre ses appas, a, si l'on en croit la renommée, un grand sac rempli
d'écus dans son armoire. Pulcinella laisse sa bande dans la forêt voisine , et,
suivi d'un seul de ses compagnons, il va faire une visite à la meunière. Pour
ne pas lui donner d'ombrage, il fait cacher son camarade derrière un buisson
et se présente seul à la porte. C'est un dimanche ; le brigand a choisi ce jour-là
parce qu'il sait que le meunier est à l'église de la bourgade voisine, et que la
meunière reste seule au logis avec un enfant. Pulcinella se présente comme
un garçon meunier sans ouvrage. Il est bien accueilli par la meunière ; mais
tout à coup, profitant d'un moment où l'enfant s'est éloigné, il tire un grand
couteau, et menace la meunière de lui couper la gorge, si elle ne lui donne
sur-le-champ tout l'argent qu'elle possède. La meunière effrayée promet de le
satisfaire. — Mon argent est là-haut, lui dit-elle , dans mon armoire; venez
avec moi, je vous le donnerai. Pulcinella la suit, en conservant du mieux
qu'il peut son air grave et calme. Il trouve la meunière si jolie , que , n'était
l'avidité de ses compagnons qu'il faut satisfaire , il lui laisserait volontiers
son sac d'argent et lui ravirait autre chose que des écus Mais son plan de
campagne est arrêté. — Prenons le sac d'abord , s'est-il dit , et puis après
nous verrons.
Pulcinella est monté avec la meunière; mais, tandis qu'il fouille dans l'ar-
moire, celle-ci s'esquive lestement et ferme la porte à double tour. Les fenê-
tres sont garnies de barreaux de fer, la porte a un demi-pied d'épaisseur ;
Pulcinella est pris au piège comme un étourneau. La meunière ne perd pas
de temps, elle appelle son enfant: — Cours à Nicastro, lui dit-elle, et va
chercher ton père et les carabiniers; cours vite, dis-lui qu'il y a un brigand
dans la maison. — L'enfant part, mais le compagnon de Pulcinella , qui en-
tend les cris de son chef, lui barre le passage et l'arrête. La meunière ne perd
cependant pas courage, elle verrouille les portes et barricade les fenêtres. Sa
situation est des plus critiques. Elle entend Pulcinella qui , à l'aide d'un mar-
teau , commence à démolir le parquet sur sa tête ; elle voit son enfant que
l'autre brigand menace de mort si elle n'ouvre pas. Elle appelle à grands cris,
personne ne peut l'entendre et personne ne répond. Le couteau est toujours
levé sur la tète de son enfant, et Pulcinella aura tout à l'heure fait son trou.
Elle implore la pilié des deux bandits , mais ces gens-là sont sans entrailles.
Cependant le brigand du dehors garrotte l'enfant et le jette dans un coin ; rô-
dant ensuite autour de la maison , comme un loup autour de la bergerie, il
cherche quelque porte ou quelque fente par laquelle il puisse y pénétrer et dé-
livrer son chef. Tout à coup l'idée lui vient de se glisser par la roue du moulin
702 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
et par l'ouverture de l'arbre tournant; mais, dans ce moment, la meunière a,
de son côté, la pensée de mettre cette roue en mouvement. C'est le dimanche,
et son mari , entendant le bruit inaccoutumé , aura hâte de revenir. Le bri-
gand vient de se glissera moitié dans l'intervalle laissé entre le mur et l'arbre
tournant, lorsque la meunière détache la cheville qui retient les engrenages;
la roue se met en mouvement, et avant qu'elle ait fait deux tours, le bandit
est broyé comme sous le pilon d'un mortier. Pendant ce temps, Pulcinella a
achevé son trou , et il va se précipiter dans la chambre , quand le mari de la
meunière arrive avec un détachement de carabiniers qui est sur la piste du
chef de brigands. Pulcinella ne perd pas courage. Comme ceux-ci montent
l'escalier qui conduit à la chambre où il est renfermé , précédés du meunier et
de sa femme, il saute par le trou du plafond , s'échappe par un autre escalier
et grimpe sur le toit de la maison.
Le reste de la pièce n'est plus qu'une sorte de divertissement burlesque dans
lequel figurent la meunière, les soldats, les paysans et Pulcinella poursuivi,
déployant son adresse et faisant toutes sortes de tours de force. On le voit , par
exemple, prendre la place de la girouette, et tourner à tous vents ; mais au
moment où Ton met en joue ce personnage fort peu métallique, il fait un
bond , saute sur le toit , du toit dans le jardin , et se blottit dans un coin , où il
figure une borne. Un soldat monte sur cette borne pour regarder par une fe-
nêtre, la borne se dresse et s'enfuit ; puis Pulcinella se glisse sous un van et
lâche de gagner le bois cheminant comme une tortue. A la fin on le prend , et
on le mène à Nicaslro pour être pendu. L'histoire de sa pendaison est connue.
Pulcinella se laisse tranquillement conduire sur l'échafaud; mais, lorsque la
corde est prêle , il fait toutes sortes de façons avec le bourreau , s'y prend
maladroitement, et feint toujours de ne pouvoir trouver l'ouverture. — Quel
balourd ! s'écrie le bourreau impatienté; tiens, regarde, c'est ainsi qu'il faut
s'y prendre, et il passe la tête dans le nœud coulant. Pulcinella saisit le mo-
ment favorable, se pend à la corde, et étrangle le bourreau , en lui criant i
— - Eh bien ! suis-je encore un balourd !
Pulcinella chef de brigands rappelle une histoire de voleurs qu'on raconte
aux enfants dans toute l'Allemagne et dans le nord de l'Italie. Dans le conte
allemand , le brigand coupe le cou de l'enfant de la meunière, et il est aussi
écrasé parla roue du moulin. L'auleurdu scénario napolitain a sans doute eu
connaissance de ce conte. Au reste , les faiseurs du pays puisent à toutes les
sources, et il n'est pas rare de voir sur ces petits théâtres non-seulement les
comédies de Molière, mais encore les tragédies de Racine et de Voltaire tra-
vesties d'une manière grotesque, avec accompagnement de Polichinelle.
A en croire les récits des voyageurs qui, dans ces derniers temps, ont visité
l'intérieur de l'Afrique, les nègres de ces contrées ont leur iliéàlre national et
leur poète dramatique. Ce poète, aussi fécond que M. de lialzac , s'appelle
Youriba ; ses pièces sont des tableaux de mœurs, et ont pour titres : La lie-
colle de la Gomme , la Chasse aie Serpent boa , rie. Dans ces drames com-
pliqués , il y a t OU jour 8 la caricature de rigueur du Diable blanc; c'est ainsi
ipie les nègres appellent l'Européen) Le diable blanc est très-maigre , porte un
habit galonné , grelotte et prend du tabac. Cette imitation est fort plaisante ei
LE THÉATKE EN ITALIE. 705
tout à fait appropriée au goût de ces peuples, qui sont charmés de pouvoir se
moquer impunément de ces hommes blancs devant lesquels ils tremblent d'ha-
bitude. Ces caricatures ont, de plus, une extrême analogie avec les charges du
même genre que les Napolitains se permettent lorsqu'ils font paraître sur la
scène un Anglais ou un Français, et qu'ils se plaisent à introduire dans de pe-
tits drames dont le sujet est national, comme la Fête de Pausilippe, la Mo-
tionna délia Grotta , ou les Ruines de Pompeïa. Dans ces farces napolitai-
nes, l'Anglais est toujours représenté grand et gros, le Français petit et maigre,
l'Anglais ne rit jamais, et le Français rit toujours. L'Anglais a ses poches
pleines d'or ; mais toutes les fois qu'on lui demande un c;irlin , ou qu'il s'agit
de payer un mémoire, il se met dans une terrible colère , et rabat de moitié sur
le prix. Le Français n'aime guère plus à donner son argent, mais c'est parce
que sa bourse est fort mince. Ces moqueries sont fort innocentes et un peu
usées; on doit d'autant mieux les pardonner aux Napolitains, qu'ils s'exécutent
eux-mêmes de fort bonne grâce. Ainsi , dès qu'un étranger paraît en scène, on
voit toujours quelque drôle tout débraillé ôter respectueusement son chapeau
s'il en a un , et tendre insensiblement la main, en disant : Caro signore. C'est
leur façon ordinaire de mendier. Ils en ont de plus ingénieuses ; celle-ci , énlre
autres , m'a paru charmante. Un étranger entre dans un café de la rue de
Tolède et prend une glace; au moment de la payer, le garçon lui dit : —
Mais c'est déjà fait, un de vos amis a payé pour vous. — Un ami..., je ne con-
nais personne ici. — N'importe , on a payé pour vous. — L'étranger sort tout
surpris. A la porte du café, un homme, vêtu d'une manière convenable et qui
paraissait l'attendre, le salue jusqu'à terre , et lui dit avec une sorte de sourire
humble : — Pardonnez-moi, caro signore , mais c'est moi qui tout à l'heure
ai voulu avoir le plaisir de payer pour vous. Je suis un pauvre musicien sans
ouvrage , et j'avais grand désir de vous connaître, sachant combien vous êtes
généreux , etc. On devine aisément le reste du compliment. Il n'y a pas de
peuple au monde qui sache mieux mendier, qui aime plus l'argent , et qui
sache plus mal s'en servir.
Dans les Ruines de Pompeïa, Pulcinella, qui aime la fille d'un custode de
l'endroit, s'est mêlé à une troupe de visiteurs étrangers, qu'il amuse de ses
saillies et aux dépens desquels il se régale , volant les meilleurs morceaux du
déjeuner, et escamotant toujours le carlin que les visiteurs mettent dans la
main des custodes. Ceux-ci finissent par s'apercevoir de la chose, trouvent la
plaisanterie fort mauvaise, et veulent prendre au collet Pulcinella , qui se
fâche, crie très-fort et s'indigne qu'on ose soupçonner un galant homme
comme lui, un personnage de son importance. 11 contrefait tour à tour un
lord anglais, un officier français; mais, bientôt convaincu d'imposture et
serré de près, il joue du bâton, s'enfuit à travers les ruines, et disparaît loti!
à coup au moment où on croyait le tenir. On le trouve , à la fin , dans une des
caves nouvellement découvertes, couché sur un las d'amphores vides, en com-
pagnie... de la Bile du custode. Tout s'arrange , et la pièce se termine par un
mariage qui paraît fort nécessaire.
Disons à ce propos qu'à San-Carlino et en général sur tous les petits théâtres
napolitains, les femmes apportent dans l'exécution de leurs rôles une extrême
"04 LE THÉÂTRE EH ITALIE.
licence. Quelque aguerri que soil l'étranger, il conviendra que la censure
permet beaucoup à ces dames, et que dans leurs discours, leurs gestes et
mêmes dans leurs sourires règne une étrange liberté. Nos bourgeoises des
Variétés ou nos duchesses du Palais-R»yal sont d'une pruderie sauvage à côté
des grandes dames ou des joyeuses commères de San-Carlino. Elles ignorent
les précautions oratoires : elles disent franchement, lestement ce qu'elles pen-
sent et ce qu'elles sentent, et le geste chez elles est toujours d'accord avec la
parole. Ces dames sont toujours disposées à céder; elles provoquent en résis-
tant , consentent en refusant , et l'on voit qu'elles ont du bonheur à être fai-
bles. C'est la vérité nue et prise sur le fait, car les choses ne se passent pas
autrement dans la rue que sur le théâtre. L'art en cela ne fait que copier la
nature. Ne s'agil-il pas en effet de retracer les mœurs des habitantes de ces
rivages , funestes de tous temps à la vertu des jeunes filles?
Littora quse fuerant castis inimica puellis.
Nous avons dit quelles étaient, avec le climat, les causes de ce singulier
relâchement des mœurs des femmes napolitaines ; ces causes ne subsistent
peut-être plus, mais l'influence s'en fait encore sentir sur la moitié de la
nation.
Le fonds du répertoire des petits théâtres se compose donc de ces parades
mêlées de chant, dans lesquelles l'auteur fait assez bon marché de la morale.
Les personnages qui figurent dans ces pièces, tout à fait nationales, sont,
outre le Polichinelle et le Scaramouche, le Paysan , la Romaine, le Soldat.
La Romaine est une maîtresse femme; elle connaît toutes les ruses du métier
et n'est rien moins qu'un dragon de vertu. Est-ce par pruderie patriotique,
par ménagement pour les faiblesses de leurs aimables compatriotes, que les
poêles du pays ne l'ont pas nommée la Napolitaine? Nous ne le croyons pas,
car dans une foule d'autres pièces, la Napolitaine parait sous son véritable
caractère et dans le déshabillé moral le plus complet.
Ces parades plaisent beaucoup au peuple. Il y retrouve tous les détails de
sa vie journalière habilement retracés, mis en relief par un dialogue plaisant,
le tout entremêlé des contes et des saillies de Pulcinella. Ces hommes si près
de la nature jouissent de ces folies en vrais enfants , applaudissant , criant ,
riant à se tordre. Le spectacle du parterre et des galeries est peut-èlre plus
amusant pour un étranger que celui de la scène. Ces pièces sont intriguées de
la manière la plus vive, et, comme nous l'avons dit, tournent à l'imbroglio;
celles du vieux répertoire sont encore les meilleures. Il en est qui ont le privi-
lège de faire rire le peuple depuis plus d'un siècle et dans lesquelles le même
acteur s'est distingué pendant soixante et dix ans; don Procolo est de ce
nombre. Le sujet de celte bouffonnerie est tiré d'une nouvelle de Slraparole,
mais avec de nombreuses variantes et une broderie de fraîche date, qui en
fait tout le mérite.
Don Procolo est un vieux professeur de belles lettres qui a épousé une
jeune femme et qui compte sur ses agréments personnels et son esprit pour
s. n faite aimer et la rendre fidèle. Don Procolo, malgré son âge, affcrl»' les
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 705
manières d'un jeune homme; sa démarche est sautillante, son œil vif et son
toupet hien frisé. Il explique de préférence à ses élèves les élégies de Tibulle
et l'Art d'aimer d'Ovide; et comme depuis qu'il a une jolie femme , il se croit
uri modèle de galanterie, il joint de curieux commentaires à la théorie du
poëte, et se met dans la tête d'enseigner à ses auditeurs la pratique de cette
gaie science, en un mot, de leur apprendre à faire l'amour. Pulcinella, le
plus spirituel et le plus avancé de ses écoliers, a bonne envie de mettre ses
leçons à profit. Don Procolo, enchanté de ses dispositions, l'encourage. —
Vous êtes jeune, lui dit-il, et si vous n'êtes pas des plus beaux garçons de la
ville, du moins votre tournure est originale; vous avez le mérite de ne res-
semblera personne, ce qui auprès des femmes, a bien son prix. Mettez-vous
en quête , trouvez une belle , et je vous réponds que, si vous voulez suivre
mes avis , vous lui plairez , et que vous serez heureux.
L'écolier se met aussitôt en campagne. Le lendemain il vient trouver don
Procolo à son cours, et lui raconte qu'il a vu à l'église une femme ravissante.
— Est-elle jeune? — C'est un enfant. — Est-elle jolie? — Comme Vénus. —
Connaissez-vous sa demeure? — Pas encore. — C'est bien; alors suivez la
dame, sachez où elle habite, et avec un peu d'adresse et de persistance il ne
vous sera pas difficile de vous introduire chez elle et d'arriver à votre but.
Adressez-vous d'abord à quelques-unes de ces femmes adroites qui, moyen-
nant un petit présent, se chargent d'arranger ces sortes d'affaires, qui portent
les billets, sollicitent les rendez -vous. Tenez, je me rappelle qu'avant mon
mariage la signora Smeraldina , cette aimable marchande de rubans de la rue
de Tolède, était renommée pour son adresse. Elle m'a rendu bien des petits
services de ce genre , ajoute-t-il en se rengorgeant, et en redressant coquette-
ment la tète de façon à faire voler autour de lui la poudre de sa perruque.
Son commerce lui donne occasion de fréquenter les maisons de nos jeunes
femmes , et . pour peu qu'un cavalier soit libéral , elle se charge volontiers de
toutes ses galantes commissions.
— Je ne demanderais pas mieux que d'être libéral , mon cher maître; mais
mon père est un vieil avare , et ma bourse est peu garnie.
— Qu'à cela ne tienne , mon ami , je puis mettre à votre disposition quel-
ques ducats : n'ètes-vous pas mon élève de prédilection ? ne pratiquez-vous
pas d'après mes conseils?
Pulcinella remercie son cher professeur, et détache la Smeraldina vers sa
belle. Celle-ci porte les billets et les demandes de rendez-vous; mais elle ren-
contre une résistance inattendue. Le pauvre Pulcinella est désolé ; il s'adresse
encore à son professeur, car il a grand besoin , sinon de ses avis, du moins
deses consolations. Celui-ci relève son courage.
— Le fruit qui a delà saveur tombe-t-il de l'arbre a la première secousse?
lui dit-il. Per Di'o! mon cher, vous êtes un heureux mortel, vous aurez dé-
couvert quelque attrayante novice , une véritable rareté. Du courage, mon
enfant, du courage! laissez maltraiter votre ambassadrice; qui' les injures,
les soufflets même ne la rebutent pas , et vous verrez qu'à la tin la sauvage
s'apprivoisera. Les meilleures citadelles ne capitulent qu'après un siège dans
toutes les formes.
706 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
Pulcinella suit encore les conseils de don Procolo , et obtient enfin un ren-
dez-vous. Lorsqu'il revoit son professeur, il est ivre de joie. Il se jette à son
cou, fait raille folies. — Ce soir il doit être le plus heureux des hommes, sa
chère Lucinda a cédé enfin à ses instances , et promet de le recevoir. — Don
Procolo, en entendant le nom de Lucinda , est altéré ; son visage a pâli et a
pris la couleur jaune du parchemin de ses bouquins. — Lucinda!... c'est le
nom de ma femme, se dit-il à part lui, en se grattant le front. 11 a bonne
envie d'éclaircir ses doutes sur-le-champ, mais il craint de donner l'éveil à
son élève. Celui-ci le serre de nouveau dans ses bras ; c'est à lui seul , à ses
excellents avis qu'il devra son bonheur. Il s'éloigne en gambadant , sans que
le pauvre homme ait pu tirer de lui aucun éclaircissement.
Don Procolo cependant commence à se douter de son infortune. C'est contre
lui-même qu'il a travaillé ; c'est le séducteur de sa femme qu'il a si bien di-
rigé, qu'il a même aidé de sa bourse. La jalousie l'étouffé; il veut savoir à
quoi s'en tenir et se rend chez sa femme quelques instants après l'heure indi-
quée pour le rendez-vous, lorsqu'il suppose que le galant doit être entré. Mais
les amants entendent le bruit des pas du mari. Où fuir, où se cacher? Pulci-
nella se jette bravement dans un grand baquet plein d'eau , et la jeune femme
lui couvre la tête d'un linge mouillé; on ne viendra pas le chercher au milieu
d'une lessive, et ce bain donnera à Pulcinella, toujours plaisant, l'occasion
de faire une foule de grimaces et de débiter raille lazzi. Le mari cherche, ne
trouve rien, et sort furieux. Pulcinella rejette le linge qui le couvrait , et, du
fond de son baquet, adresse mille tendres protestations à sa belle. L'eau a fait
sur son cœur brûlant l'effet de l'huile, elle a activé le feu. Il n'ose cependant
en sortir, car il craint d'être consumé vivant. Lucinda lui répond d'une ma-
nière plus naturelle. — Viens, mon ami, viens te sécher, viens te réchauffer
dans mes bras. — Elle accompagne ses mots de l'œillade la plus expressive,
tend la main à son amant , et le rideau tombe.
Pulcinella n'a pas reconnu son professeur; le lendemain il n'a rien de plus
pressé que de lui faire le récit de son aventure. Don Procolo est furieux , mais
il dissimule. 11 apprend que Lucinda a donné à son amant un nouveau rendez-
vous pour le soir même , et il jure , par Vulcain , de se venger de sa mésaven-
ture. Il guette les amants et arrive cette fois tellement à Timproviste, que Pul-
cinella n'a que le temps de se jeter dans une armoire. Don Procolo l'a vu entrer,
il querelle sa femme, met la clef de l'armoire dans sa poche, et sort pour
chercher les parents de Lucinda et la confondre en leur présence. C'est encore
la vieille histoire de George Dandin. Mais la fine commère trouve une double
clef. Elle fait sortir son amant , et met à sa place le chien de sa voisine. Ici la
pièce tourne à la bouffonnerie. Les parents arrivent; ils ne peuvent croire
qu'une femme aussi modeste que Lucinda ait trompé son mari et cache ses
amoureux dans son armoire. — Vous douiez encore , s'écrie don Procolo, eh
bien ! quand vous allez voir le galant de madame, peut-être serez-vous convain-
cus. 11 ouvre la porte en criant: Le voici, et un gros caniche s'élance au
milieu de la chambre en aboyant. Confusion de don Procolo qui commence à
croire à la sorcellerie. 11 battrait le chien s'il n'avait peur de se faire mordre.
Tous les assistants se moquent de lui , les plus proches parents de Lucinda lui
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 707
reprochent son indigne conduite ; mais celle-ci implore son pardon : — Excusez
le pauvre homme , leur dit-elle , l'étude et la science lui auront troublé la
cervelle. Dans ce moment arrivent les élèves de l'université que Pulcinella a
malicieusement convoqués. Ils viennent complimenter don Procolo sur son
admission dans la grande académie des Incoronati; et, comme toutes les co-
médies de ce genre , la pièce finit par une parade dont Pulcinella et don Pro-
colo sont les héros ; le tout est entremêlé de danses grotesques, de couplets
grivois, de lazzi incroyables, sur la ville deGragnano, fondée par des ânes,
et dont les habitants ne font pas mentir l'origine; sur les femmes de Portici ,
qui ont le tempérament du Vésuve , qu'il ne faut pas enfermer entre quatre
murailles, mais entre quatre rideaux, et dont le sang bout encore après la
mort, comme celui du grand saint Janvier, quand un joli garçon passe aux
environs de leur tombe. Ces saillies sont accueillies par les rires inextinguibles
et par les acclamations multipliées du parterre. Il faut convenir aussi que les
acteurs jouent avec une verve incroyable , et qu'au milieu de toutes ces folies ,
le caractère du peuple napolitain, sa colère et sa joie criardes , sa pétulance
et sa belle humeur, sa triviale philosophie, en un mot, toutes les nuances
tranchées de son caractère sont parfaitement exprimées.
Nous sommes loin sans aucun doute, de citer ces pièces comme des chefs-
d'œuvre, et à cet égard nous avons déjà fait nos réserves ; nous répéterons
néanmoins ici ce que nous avons déjà dit en commençant celte étude des théâ-
tres populaires et des divers types nationaux italiens : aujourd'hui , à Naples
comme à Rome et à Florence , la seule et vraie comédie, celle qui peint fran-
chement les ridicules et les habitudes du peuple, c'est la comédie a soggeto ,
la comédie delVarle , improvisée en partie. Nous savons parfaitement que
dans ce genre de comédies l'auteur est trop souvent obligé de s'effacer pour
faire place aux caprices et à la verve de l'acteur, que l'art du poëte est sacri-
fié à l'art du comédien, et que la langue et la décence ne sont pas toujours
assez respectées, soit par les auteurs qui donnent les canevas de ces pièces, soil
par les acteurs qui sont chargés de les remplir; toujours est-il qu'elles seules
intéressent et font rire , nous dirons plus, qu'elles seules intruisent. Quelles
pièces, en effet , les partisans du genre noble peuvent-ils opposer à l'amusant
répertoire de Camerana , si longtemps acteur et auteur à San-Carlino? celles
de Giulo Genoino? mais ces pièces, destinées à l'éducation du jeune âge , ne
sont que de froides imitations de Berquin et de Mme de Genlis. C'est la perfec-
tion du genre ennuyeux et du genre plat. D'autre part, les comédies de carac-
tère du Piémontais Alberto Nota , qu'on a essayé de naturaliser à Naples et
de célébrer naguère à Paris, manquent absolument d'originalité. On y sent
trop l'imitation gênée de Goldoni et du théâtre fiançais. Ces comédies sont
telles que pourrait les écrire un garçon rangé, qui ne voudrait déplaire à per-
sonne ; elles sont très- raisonnables . très-morales , mais parfaitement insipi-
des, et il faut avoir une prodigieuse bonne volonté pour y trouver le plus
petit mot pour rire. Alberto Nota ne manquait cependant ni d'observation ni
de talent; mais (pie voulez-vous que fasse, on Italie, un pauvre auteur qui
veut plaire au gouvernement et faire de la peinture des mœurs ? Nota fut
l'homme prudent par excellence , et cependant peu s'en fallut que, malgré
708 LE THÉÂTRE EN ITALIE.
tous ses ménagements et ses précautions timorées, il n'eût, comme le malheu-
reux Pellico, la gloire du martyre. En 1817, il avait fait jouer à Naples la
Donna Ambiziosa, pièce qui rappelle les Deux Gendres, et qui eut peu de
succès. Il voulut se venger par un double triomphe à Turin, et donna succes-
sivement la Lusinghiera , la coquette, et la Costanza rara. Ces deux ou-
vrages obtinrent une sorte de succès d'estime , et Alberto Nota, complimenté
par son souverain , était en passe d'arriver aux premiers honneurs littéraires,
lorsque l'ambassadeur russe découvrit dans la seconde de ces innocentes co-
médies une de ces énormilés qu'un gouvernement fort ne saurait pardonner.
En des personnages de la pièce, qui était Français, ne s'avisait-il pas de dire
que les glaces du Nord avaient été de moitié au moins dans le désastre de
Moscou ! L'ambassadeur moscovite demanda raison de cette vérité insolente ,
et sur-le-champ on s'empressa de le satisfaire. La pièce fut interdite, l'auteur
et le directeur du théâtre furent sévèrement réprimandés, et peu s'en fallut
même qu'Alberto Nota ne fût puni de son audace par une retraite d'une couple
d'années dans une forteresse. Que l'on s'étonne, après cela, de la dégrada-
tion des grands théâtres et de l'insipidité du répertoire moderne.
Alfieri, vers la fin de sa carrière, s'écria un jour , — Jeune homme, je
pleurais ; maintenant que me voilà vieux , je veux rire !
Giovine piansi; or, vecchio omai, vo' ridere!
Et il composa six comédies tout d'une haleine. Mais en croyant restaurer la
comédie comme il avait restauré la tragédie , ce bilieux de génie se trouva
seulement avoir dramatisé la satire. Son rire n'est jamais franc, son dialogue
manque de naturel et de gaieté , et dans tout son recueil on ne rencontre pas
une situation vraiment comique. En revanche, les plaisanteries cruelles , les
sarcasmes amers, les virulentes tirades, y abondent. C'est de la comédie mi-
santhropique, comédie triste, où la passion politique, la colère impuissante,
le désespoir même, percent à chaque scène, et où le poète semble s'être moins
proposé d'égayer le spectateur que de lui faire partager sa mauvaise humeur.
La conclusion de ces comédies d'Alfieri est curieuse et montre toute l'amer-
tume de la pensée qui les a dictées. L'auteur s'adresse au public et lui dit : —
Maintenant, sifflez tant que vous pourrez; sifflez l'auteur, sifflez les acteurs ,
sifflez [Italie, sifflez vous vous-mêmes, car vos vertus ne méritent que des sif-
flets ! — Ces comédies n'ont jamais été jouées ; la censure des gouvernements
italiens s'est toujours opposée à la représentation.
Ce qui fait le succès des théâtres populaires où se joue la comédie bouf-
fonne, la comedia dell' arte, c'est que par son essence cette comédie est plus
libre et plus vraie. Improvisée en partie, et par conséquent variable et fugi-
tive comme la parole, elle échappe à la censure et fraude facilement ces doua-
nes de la pensée. Il n'y a pas de milieu, il faut lui laisser une certaine liberté
d'allure ou l'interdire absolument, et les gouvernements ne l'oseraient pas.
Slentarello, Cassandrino et Pulcinella ont, chacun chez lui, droit de bour-
geoisie. Ils ont des amis, des partisans, une nombreuse clientèle, et jouissent
des privilèges de tout citoyen. Ils ne peuvent donc être brusquement comlain-
LE THÉÂTRE EN ITALIE. 709
nés et mis à mort, sans que les sympathies populaires ne se soulèvent en leur
faveur. Les proscrire, ce serait du même coup étouffer une dernière étincelle
de liberté et frapper le peuple dans l'objet de ses vieilles et joyeuses affec-
tions ; que sais-je? ce serait peut-être provoquer une émeute et braver une
révolution, car, nous n'en douions pas , de si chères victimes auraient des
vengeurs.
Mais d'où naît cette vive affection de la nation pour ces bizarres personna-
ges? De leur bonne humeur d'abord , et puis de leur manière de vivre et de
leurs goûts sympathiques. Sortis du sein du peuple et créés à son image, ils
ont ses passions et ses faiblesses, ils s'agitent dans le même milieu et vivent
de sa vie.
Stenlarello, Cassandrino , Pulcinella , et toutes ces créations bouffonnes et
typiques des Italiens, doivent à celte ressemblance avec le peuple et à cette
parité de sentiments un sens moral tout particulier. C'est au moment où s'é-
croulaient les mystiques croyances du moyen âge, au fort de la lutte du sen-
sualisme moderne contre le mystérieux spiritualisme des siècles précédents ,
que leur physionomie actuelle s'est dessinée, que leur caractère se montra
dans toute sa naïveté; comme Falstaff en Angleterre et Panurge en France, ils
sont l'expression quelque peu grossière du sensualisme triomphant.
Tous ces types populaires de l'Europe se ressemblent donc. Nés à diverses
époques, ils adoptent tous, vers le même temps, la même philosophie posi-
tive et égoïste. L'exaltation religieuse, la poésie, le platonisme de l'amour, la
haute ambition , le courage, le dévouement, la vertu , leur sont inconnus. Ils
n'aspirent qu'aux prosaïques jouissances de la matière. Bien vivre, aimer sen-
suellement, soigner son corps, acquérir à tout prix, se tirer d'affaire en ris-
quant le moins possible , et se moquer un peu de tout sans trop se compro-
mettre , telles sont leurs communes règles de conduite. Personnifications
bouffonnes du peuple italien tel qu'il est aujourd'hui avec un souvenir loin-
tain et goguenardement exprimé de ce qu'il a été autrefois, ces types, con-
venons-en, ne nous sont pas non plus absolument étrangers ; ils nous font
merveilleusement connaître le noble idéal que se proposent nos sociétés ma-
térialistes, le but vers lequel nous tendons.
Frédéric Mercey.
DE LA POPULARITÉ
UE
NAPOLÉON.
La France donne à l'Europe, depuis deux semaines , un spectacle dont elle
doit éprouver le besoin de se rendre compte à elle-même ; car il n'en est pas
de plus propre à provoquer de sérieuses méditations. A peine un ministre eut-
il annoncé à la tribune législative qu'une pieuse restitution était sur le point
de s'accomplir , que l'assemblée , faisant trêve et aux divisions qui la parta-
gent et aux intérêts si vivement excités, sembla subir la puissance d'un sou-
venir prestigieux, et laissa éclater une acclamation semblable à la voix long-
temps contenue de tout un peuple. Sortie de l'enceinte législative , la grande
nouvelle circula comme font les bruits populaires , jusqu'aux extrémités du
royaume ; et à cette beure le seul événement pour la France, des grèves de la
Bretagne aux chaumières des Pyrénées, c'est que les restes de l'empereur
vont , après vingt années , traverser l'Océan pour reposer aux bords de la
Seine, dans son dernier tombeau, selon son dernier vœu. Il n'est pas un vieux
soldat qui ne se redresse sur le soc de sa charrue , pas un enfant qui n'écoute
avec un redoublement d'attention les merveilleuses histoires de l'empire j il
n'est guère de familles, il n'est pas assurément de lieu public où ne se soit
produit de quelque manière ce sentiment de toutes les classes comme de tous
les âges; l'on dirait que l'unité nationale s'est concentrée tout entière dans
une seule pensée et autour d'une seule mémoire.
Cependant, dans toutes ces provinces, dans toutes CCS familles , dans toutes
■ i ' Ii lumières , combien de douloureuses blessures ce souvenir ne doit-il pas
DE LA POPULARITÉ DE NAPOLÉON. 711
rouvrir! On n'a oublié ni le poids des sacrifices , ni l'oppression d'un pouvoir
sans pitié, ni le tribut du sang, ni les larmes des mères; on se rappelle les
hontes et les souffrances des deux invasions, terme suprême de cette guerre
portée des Pyramides au Kremlin, pour aboutir aux buttes Montmartre; on
sait assez d'histoire pour avoir appris , fût-ce du magister du village , que Na-
poléon laissa la France moins grande qu'il ne l'avait reçue; et tout élevé
qu'on ait été dans les lycées de l'empire , on n'ignore pas que l'empereur n'a
finalement réalisé aucune de ses conceptions politiques , et qu'il n'est resté de
son œuvre qu'un principe d'unité gouvernementale dont l'initiative appartient
plutôt à la constituante qu'à lui-même, et dont l'abus fut la déplorable con-
séquence des nécessités de sa situation. Lorsqu'on fait profession d'opinions
républicaines , ce n'est pas non plus sans embarras qu'on s'incline devant
l'homme du 18 brumaire; lorsqu'on est avocat , il est des mots significatifs
qu'il y a plus que de la charité à pardonner ; lorsqu'on est mandataire du
pays, il est difficile d'oublier que Napoléon a jeté vos prédécesseurs par la fe-
nêtre; lorsqu'on croit sincèrement aux idées de 89 et à ce principe d'égalité
dans lequel vient se résumer la nouvelle civilisation de l'Europe, on ne sau-
rait regarder comme une conception de génie et d'avenir le pastiche aristo-
cratique si obstinément essayé par l'empire , en dépit de l'impuissance des
imitations, malgré les impossibilités suscitées par la force même des choses.
Pratiquer des habitudes démocratiques en payant un culte pieux au fonda-
teur de la noblesse impériale; professer des doctrines de liberté constitution-
nelle en honorant l'inventeur des sénatus-consultes organiques; s'incliner en
même temps devant la colonne Vendôme et devant celle de juillet, c'est là une
association de sympathies et de croyances que la logique a d'abord quelque
peine à avouer. Cependant, toute singulière que cette situation soit en elle-
même, tout intenable qu'elle paraisse en face de l'argumentation la plus sim-
ple, celte disposition d'esprit est aussi sincère qu'elle est universelle, et les
contrastes les plus apparents dans la pensée viennent se confondre et s'éva-
nouir dans le sentiment plus élevé où ils s'absorbent ; un instinct supérieur
aux lois de la logique elle-même réunit dans une admiration naïve autant que
profonde et les antécédents contradictoires et les doctrines opposées; enfin le
raisonnement assiste vaincu et désarmé au mystère de cette apothéose.
Ce n'est pas la liberté qu'on surprend seule ici en contradiction apparente
avec elle-même. Ne voyez-vous pas l'Europe si souvent vaincue et foulée sous
son talon , s'incliner aussi avec respect devant ces restes, grandissant chaque
jour par son enthousiasme cette gloire conquise sur elle-même ? Il n'est pas
une capitale où l'empire n'ait insulté les peuples et humilié les rois; pas une
ville, des bords du Tage à ceux de la Moseowa, qui ne porte la trace indélé-
bile de son passage, les flétrissures imprimées par ses traités ou par ses armes.
Interrogez cependant les peuples de l'Italie ou de l'Espagne, les uns décimés ,
les autres asservis; consultez le sentiment national dans celte Allemagne à la-
quelle la vengeance prépara pour un jour un sublime réveil , et vous verrez
presque en tous lieux les sympathies populaires incliner vers celte mémoire,
et les peuples oublier, après peu d'années, des injures el des souffrances qui
semblaient devoir fomenter des haines éternelles. Les violences de Louis XIV
71:2 bO. LA POPULARITÉ DE NAPOLÉON.
ne furent rien auprès de celles où se porta Napoléon. Si l'un institua les cham-
bres de réunion, l'autre brisa sans hésitation comme sans scrupule tout le
vieux droit public de l'Europe. Il découpa de mille manière la carte du monde.
Il fit et défit des États , nomma et institua des rois, au gré de ses fantaisies
impériales ; il proclama le droit de la force en s'en réservant l'inexorable mo-
nopole , et cependant les peuples ont plus aisément pardonné à cette gloire
qu'à celle de Louis; ils ne l'ont pas seulement absoute, ils l'ont exaltée, et
plus d'une fois , depuis vingt ans , ils se sont tournés vers la grande tombe de
Sainte-Hélène , comme si elle eût gardé le secret de leur avenir et le mot tant
cherché parce siècle. Enfin . nous avons vu, spectacle prodigieux! l'Angle-
terre elle-même se précipiter en masse sur les pas d'un guerrier français, et
lui préparer un accueil qu'elle n'eût certes pas fait au fils des rois , parce
qu'elle entrevoyait sur son front un reflet de cette grande gloire !
Ainsi l'Europe vaincue, ainsi la liberté asservie, ainsi l'égalité détruite,
pardonnent à l'envi à Napoléon , et viennent payer à ses cendres des respects
unanimes. Quel est donc ce privilège de réconcilier à sa mémoire tant d'inté-
rêts si cruellement blessés, et d'où lui vient ce prestige que ses fautes mêmes
semblent grandir en constatant toute sa puissance? Là gît un problème que
l'histoire devra résoudre , et dont la politique contemporaine ne peut elle-
même manquer de s'occuper , puisque des tentatives , moins téméraires, il est
vrai, que ridicules, s'efforcent d'exploiter sans pudeur un nom qui n'est au-
guste que parce qu'il est solitaire.
Napoléon est peut-être , entre tous les grands hommes, celui dont il serait
le plus facile de rabaisser la gloire, en prenant isolément tous les faits de sa
vie, sans s'élever jusqu'à l'idée qui les domine et les féconde. Que répondre à
la critique qui procéderait ainsi et dirait : « L'empire a doté la France des plus
éclatants souvenirs de ses annales militaires; mais son imprévoyance n'a-t-
elle pas amené les Cosaques de l'Ukraine dans la cour du Louvre , et Waterloo
ne compense-t-il pas Auslerlitz? Napoléon a été grand plutôt par les choses
qu'il a faites que par la pensée qui les a inspirées, car la grandeur morale est-
elle compatible avec ce mépris profond des nations et des hommes , avec le
systématique abaissement des instincts les plus élevés? Comment lui départir
cette persévérance sagace et forte qui est le génie même en politique? à quelle
conception a-l-il été fidèle , hors celle de sa grandeur personnelle ? Domina-t-
il les événements, et ne fut-il pas constamment entraîné par eux? ses apolo-
gistes les plus habiles ne tirent-ils pas la principale défense de ses plans
politiques des résistances de ses ennemis qu'il ne lui fut jamais donné de
coniurer?
» Ceux-ci ne l'ont-ils pas contraint de se précipiter d'excès en excès jus-
qu'à sa chute inévitable, sans qu'il ait su imposer le plus faible temps d'arrêt
à l'Europe et à lui-même, dans celte course sans but comme sans repos? Ou
le voit d'abord , au début de sa carrière politique , essayer d'un nouvel équi-
libre européen qu'il est le premier à briser : plus lard il lui faut une ceinture
d'Étals réduits en vasselage, el bientôt après ceci même ne lui suffit plus. Mors
commence une tentative insensée d'absorption au sein de l'unité impériale.
une lutte à nioii contre tous les droits et toutes les nationalités; et parce qu'il
DE LA POPULARITÉ DE NAPOLÉON. 713
n'a pu parvenir à s'imposer à l'Europe, l'empire entend briser l'Europe elle-
même. Ainsi se prépare une réaction qu'il fallait à coup sûr bien peu de péné-
tration pour ne pas pressentir, et dont Napoléon avait été le seul à ne pas corn-
prendre toute la puissance.
» Cet homme a tenu le sort du monde dans sa main, et chaque jour il l'a
joué à quitte ou double ; il pouvait réparer de grandes iniquités , fixer l'avenir
des générations, hâter en le réglant le progrès des peuples vers leur régénéra-
tion politique; mieux placé pour faire du bien aux hommes qu'aucun mortel
ne le fut jamais, comment a-t-il compris son œuvre, comment surtout l'a-t-il
accomplie? Quels combats n'a-t-il pas rendus contre la liberté, quelles épreu-
ves ne lui a pas préparées sa chute? Organisa-t-on jamais un pouvoir plus op-
presseur dans le présent , plus impuissant dans l'avenir? Tout ue fut-il pas
viager dans cette pensée sans lendemain , et le premier souffle de la tempête
n'a-t-il pas suffi pour renverser cet arbre sans racine, à l'ombre duquel 1rs
peuples ne reposèrent jamais? »
Si l'on envisageait à ce point de vue l'histoire de l'empire, il serait difficile
de nier la rigoureuse exactitude de plusieurs de ces appréciations. Et pourtant
seraient-elles justes, et les respects du monde n'auraient-ils pas bientôt rendu
à cette grande mémoire le relief que l'analyse historique tenterait en vain de
lui ôter? Napoléon n'est-il pas du petit nombre de ces êtres exceptionnels dont
la mystérieuse puissance résiste aux fautes mêmes par lesquelles elle se mani-
feste? N'emprunte-t-il pas toute sa force à une pensée dont il n'a pas toujours
conscience , à rencontre de laquelle il marche trop souvent ; mais qui ne se
relire jamais de lui jusque dans ses plus déplorables aberrations ?
Le jour était venu de balayer les ruines que les siècles avaient faites, et de
constater l'impuissance de cette antique organisation que la corruption avait
atteinte jusque dans ses racines. Il fallait toucher l'Europe par tous les points
pour la féconder au contact de ces idées nouvelles inaugurées en France au
sein de la tempête , et tout a été bon pour celte œuvre, nos di'saslrcs»comme
noire gloire, nos fautes comme notre génie. Qu'importe à la Providence
qu'léna nous ait livré le royaume de Frédéric II, Auslerlitz l'empire des Cé-
sars, ou que Leipsig et Waterloo aient appelé les peuples au sein même du
pays chargé de cette redoutable initiation? Napoléon les a convoqués des
quatre vents du ciel à ce rendez-vous commun ; il a préparé l'unité du momie
moderne, comme César prépara celle du monde antique, et le délire de ses
projets a plus servi son œuvre que n'aurait fait sa prudence.
Promener dans l'univers vaincu les principes de 89, puis amener comme
par la main tous les peuples de la terre au berceau même de ces principes,
cette mission, L'empereur Ta accomplie tout entière par ses revers autant que
par ses victoires. Personnification radieuse de celle force faite homme , il a
clos pour jamais l'ère du droit historique eu frayant avec les plus vieilles
races royales, en brisant les unes, en exallant les autres, en faisant de celle--
ci ses victimes , de celles-là ses créatures, de toutes le marchepied de sa su-
prême puissance. Bonaparte , le front ceint de la double couronne de Charlc-
magne, partageant son lit avec une archiduchesse, était plus redoutable <jii!:
le jeune général républicain aux races royales et à l'ordre européen dont
TOME il. '.!<
714 DE LA POPULARITÉ DE NAPOLÉON.
celles-ci formaient la base ; et lorsqu'il cédait aux entraînements de sa propre
vanité , en s'entourant des pompes aristocratiques et des prestiges du rang su-
prême , il portait un coup mortel aux puissances mêmes qu'il aspirait si vive-
ment à réhabiliter dans sa personne.
Il faut bien le reconnaître , l'empire a détruit dans toute l'Europe le culte de
l'hérédité royale; et si celle-ci s'y maintient encore comme institution politi-
que, elle y a pour jamais disparu comme croyance. Aussi ce ne fut pas le
spectacle le moins étrange de ce siècle , que de voir, à la chute de l'empire, ces
rois créés pour la plupart par son bon plaisir, ces souverains improvisés à
Vienne pour des peuples qui ne les connaissaient souvent que par des antipa-
thies séculaires, s'évertuer à formuler un droit public en harmonie avec tant
de contradictions et de violences, pour aboutir enfin , faute d'une idée, à ce
mot de légitimité, qui , dans son application usuelle , dut sembler alors une
trop amère ironie.
Napoléon s'est merveilleusement acquitté de la seule mission qu'il eût reçue
du ciel, celle de préparer le terrain pour un lointain avenir. Les ruines qu'il
a faites jonchent le sol de toutes parts, et l'Europe, encore fatiguée de sa
course haletante, se loge provisoirement dans ces débris qu'elle soutient par
des étais chaque fois qu'ils craquent au-dessus de sa tête.
D'autres hommes ont laissé sur la terre des traces plus permanentes de leur
passage, des résultats plus durables de leurs combinaisons politiques. Charles-
Quint constitua en Europe la prépondérance de sa maison et de l'Empire; Ri-
chelieu transféra celte prépondérance à sa patrie; Cromwell prépara la su-
prématie maritime de l'Angleterre; Pierre de Russie et Frédéric de Prusse
jetèrent l'un et l'autre un État nouveau dans la balance du monde. Tout cela
se fit au prix d'une persévérance inouïe, d'une unité d'efforts et dépensées
qu'on chercherait vainement, n'en déplaise à des apologistes abusés, dans
cette histoire de l'empire où Léoben , Lunéville , Tilsitl , Bayonne et Schœn-
brunn , la constitution de l'an vin et l'abolition du tribunal, le Code civil et
les majorats, marquent assurément et des systèmes opposés et des phases peu
concordantes. Et cependant que sont les noms de ces hommes puissants par la
politique et par la guerre, auprès de celui de Napoléon , quoique ceux-là aient
fondé des empires et que celui-ci n'ait pu même se conserver une tombePC'est
que les uns n'exprimaient que des intérêts limités et locaux, quelle que fût
d'ailleurs leur importance, pendant que l'autre était à la fois l'expression et
l'instrument d'une universelle pensée. Foudroyant symbole de l'égalité révolu-
tionnaire et du droit souverain du génie, le soldat-roi résumait dans sa per-
sonne les idées mêmes qu'il avait vaincues, etdont il aspirait la sève.
Deux choses sont donc à distinguer dans Napoléon , deux choses qui don-
nent la clef de tant de jugements incohérents, de tant de contradictions ap-
parentes : sa mission et sa politique, son œuvre et sa volonté. Par l'une, il
marcha loujours vers le but assigné à sa vie, lors même que par l'autre il
sembla vouloir s'en détourner. C'est pour cela que l'instinct du peuple l'ab-
sout dans ses fautes et le glorifie jusque dans ses abaissements. Le sceau de
la Providence est sur celle lèlej elle est sacrée pour l'humanité tout entière.
Lorsque iui le rocher de Sainte-Hélène , loin dé celte scène du monde qu'il
DE LA POPULARITÉ DE NAPOLÉON. 715
avait remplie si longtemps, Napoléon se rendait à lui-même ce compte que
Dieu et la postérité allaient lui demander bientôt , sa vie lui apparaissait sous
ces deux faces, et vainement essayait-il de faire concorder l'une avec l'autre.
De là ces conversations singulières où les explications les plus étranges sont
données aux événements les plus authentiques, où, pour excuser des actes
réprouvés par l'opinion , on dispose tout un long avenir dans lequel ces actes
devaient changer de caractère et de nature ; de là ces commentaires destinés
à la fois et à dévoyer l'histoire et à se tromper soi-même. Mais en vain le grand
homme, rendu à sa conscience et à la solitude, essayait-il de systématiser sa
vie; le décousu de ses plans , la mobilité de ses projets, l'inanité même de sa
gloire , revenaient peser sur sa tète. Se dégageant alors des vanités de la terre,
il rappelait dans son cœur ce Dieu de ses premières années, sous la main du-
quel il avait marché en aveugle instrument de sa providence et de sa justice :
sublimes communications où dut s'illuminer pour lui la mystérieuse obscurité
de sa vie! sublime retour qui abaissa dans son néant celui devant lequel s'é-
tait tu le monde!
Alexandre , César, Charleinagne, Napoléon , quatre ouvriers marqués entre
tous pour creuser le lit où s'épanche le flot des siècles ! L'un, ouvrant l'Asie
aux investigations de l'Europe et préparant l'union féconde du génie grec
avec celui de l'Orient; l'autre, conviant tous les peuples aux mêmes droits et
à la même œuvre, et déblayant le sol où doit s'élever bientôt le grand édifice
dont la Judée pose la première pierre; Charlemagne constituait l'Europe
moderne sur la papauté et sur l'empire ; Napoléon, substituant à la hiérar-
chie féodale l'élément d'une organisation nouvelle, obscure encore, mais
déjà puissante; ces noms-là appartiennent à l'humanité tout entière, aucun
peuple ne doit les revendiquer au point de vue d'une nationalité égoïste et
jalouse.
Et c'est cette tombe si grande entre toutes que l'on aurait voulu jeter sur
une place publique, au milieu d'une foule distraite et bruyante; ce sont ces
restes que l'émeute eût insultés de ses clameurs et qu'un patriotisme de caserne
aurait inhumés au pied d'un monument tout militaire, comme ceux d'un sol-
dat mort sur la brèche! Là France échappera , grâce au ciel ! à celle double
profanation de la mémoire des grands hommes et de la religion des tombeaux.
C'est assez dans sa capitale d'une sépulture glacée , où la mort semble habiter
sans consolation et sans réveil, et dont les hommes illustres à laquelle on l'a
voué se défendront par respect pour leur âme immortelle ! Saint-Denis est plu-
tôt la sépulture officielle des familles princières que le tombeau des grands
hommes, fils de leurs œuvres; c'est le blason perpétué dans la mort, l'éti-
quette héraldique assise au seuil de l'éternité. La Madeleine est un monument
commencé sans but , exécuté sans inspiration, où toutes les croyances sont
mal à l'aise, parce que toutes y sont faussées; cette église, dont on pourrait
faire à volonté un théâtre, une bourse ou un bazar, cl que le peuple n'entoure
pas plus de ses respects que de son silence , n'est pas un séjour assez auslôre
pour recevoir le dépôt que l'Angleterre rend à la France en signe de réconci-
liation et de paix. C'est à l'ombre de la croix cl non pas au pied des colonnes
triomphales que les peuples libres se donnent la main . ei une sépulture due
71G DE LA POPULARITÉ DE NAPOLÉON.
tienne peut seule , selon une noble parole, ensevelir à jamais ce qui survit en-
core de tant d'inimitiés séculaires.
Félicitons le gouvernement d'avoir dignement compris ce qu'il devait et à
Napoléon et à la foi publique. L'empereur reposera dans un temple sanctifié
par la religion comme par la gloire, sous la garde de ses vieux soldats , heu-
reux et fiers de prier près de ses restes. Dans la solitude recueillie des Invali-
des, au milieu de ces masses de verdure , et sous le dôme étincelant que le
voyageur salue de loin , s'élèvera une tombe imposante par sa masse et d'une
simplicité grandiose. Que l'artiste chargé de préparer celte couche funèbre la
creuse dans le granit de Corse et lui donne un bloc immense pour piédestal ,
qu'un aigle enserrant un globe y apparaisse comme unique emblème , cou-
vrant la tombe tout entière de l'ombre de ses larges ailes; qu'on ne dégrade
un tel monument ni par une recherche déplacée ni par de froides imitations ,
et que l'art ne fasse pas regretter à Napoléon le saule planté sur un rocher
batlu des flots.
Un sentiment de haute convenance devait déterminer à laisser au gouver-
nement seul , et le choix du lieu de sépulture , et la fixation des détails artisti-
ques et financiers de celle mesure nationale. A cet égard , des fautes nom-
breuses et à jamais déplorables ont été commises, et peut-être n'était-il pas
impossible de le pressentir. La commission aurait dû comprendre qu'on ne
fait pas d'enthousiasme par amendement , et qu'il est des inspirations qu'un
million de plus ne grandit pas. Personne en France n'a droit de se dire plus
patriote que le gouvernement , plus dévoué à nos gloires nalionales que la
chambre qui s'était si chaleureusement associée à sa pensée. Lorsqu'une sta-
tue a pour piédestal la colonne des victoires, on a mauvaise grâce à en récla-
mer une autre ; c'est, on a pu le croire du moins , renchérir avec quelque
affectation sur l'initiative royale, au risque de n'aboulir qu'à une idée sans
originalité et peut-être sans convenance. La chambre a voulu, en reprenant
le projet du cabinet , jeter un peu d'eau sur cet enthousiasme trop ardemment
allumé. Puisse celle eau ne pas se changer en huile pour alimenter la flamme
si habilement entretenue; puisse la chambre ne pas regretter une vote hono-
rable dans sa pensée, mais dont elle reste dans l'impuissance d'exposer au
pays la signification véritable ! Peul-êlre l'assemblée se devait-elle à elle-même
de n'apporter ni passions ni paroles inutiles près de ces cendres auxquelles
elle allait rendre un asile dans la patrie; si elle redoutait de paraître confon-
dre dans une admiration commune toutes les parties d'une vie pleine de tant
de contrastes, contre le danger d'une pareille interprétation le silence était
alors la protestation la plus significative et la plus éclatante, car le silence est,
lui aussi, la leçon des grands hommes.
Quoi qu'il en soit, la matière ne comportait pas plus la discussion que levole
lui-même n'admettait l'incertitude, car devant la postérité que ce jour ouvrait
pour Napoléon , deux choses étaient ù jamais au-dessus de toute controverse :
l'immensité de son rôle dans l'œuvre du siècle, et la légitimité de son titre au
gouvernement de la France.
S'il fut dans le monde m\ droit suprême et manifeste, c'est assurément
celui là . car aucun pouvoir ne fut jamais plus nécessaire et plus universelle-
DE LA POPULARITÉ DE NAPOLÉON. 717
ment accepté. Un homme avait été suscité d'en haut pour arracher la société
à l'abîme , y rétablir l'empire des croyances et des lois ; et ce trône , élevé par
l'impérieuse puissance des choses qui force les volontés elles-mêmes, cimenté
par l'adhésion la plus éclatante qu'ait jamais donnée un grand peuple, ce
trône, radieux de l'éclat d'une gloire incomparable, consacré par la religion
dans ses plus augustes solennités et les plus mystérieuses expansions de sa
puissance, n'aurait pas été légitime ! Que faut-il donc de plus , grand Dieu !
pour consacrer l'union des pouvoirs et des peuples? et devant de telles ma-
nifestations est-on admis à scruter les généalogies ou bien à compter un à
un les suffrages populaires pour douter d'une majorité au sein de la volonté
nationale?
Etranges métaphysiciens qui , partant des prémisses les plus opposées ,
aboutissent à des conclusions analogues; argumentateurs sans intelligence qui
dissertent à perte de vue sur l'origine du pouvoir, attribuant au fait seul de
la naissance, ou à celui d'une majorité toute numérique, une autorité abso-
lue que l'histoire et la conscience des peuples a constamment déniée : l'héré-
dité est sans nul doute le mode le plus avantageux de transmission pour la
puissance publique; mais c'est à conditioin que les intérêts nationaux reste-
ront identifiés avec une dynastie. Sous certaines constitutions , la nation peut
également être consultée par la voie élective; mais le titre du pouvoir y repo-
sera bien moins , quoi qu'on puisse penser, sur l'adhésion d'une majorité mo-
bile et passionnée , que sur la conformité des actes de ce pouvoir lui-même
aux lois immuables de l'ordre moral et aux intérêts permanents de la na-
tionalité qu'il représente. Les institutions ne créent pas plus le droit que les
écoles de philosophie ne font la vérité; l'un et l'autre se manifestent dans le
monde par ces signes éclatants qui forcent l'adhésion des intelligences et des
volontés.
Or, qui porta jamais plus que Napoléon la légitimité de son litre écrite sur
son front , légitimité incontestable autant qu'incontestée, que les temps seuls
avaient faite , et dont il est difficile de voir arguer aujourd'hui sans sourire ,
au nom d'on ne sait quel sénatus- consulte , et au profit d'on ne sait quelles
prétentions ?
La monarchie de 1830 a osé regarder en face les reliques de Napoléon, et
se charger du soin de ses funérailles. La réhabilitation de Versailles appelait
celle des Invalides, et les cendres du triomphateur devaient avoir un tombeau,
du jour que ses victoires étaient rendues à l'enthousiaste admiration de la
multitude. Se croire assez fort pour absorber dans son sein (ouïes les gloires
de la France est une pensée qui prêle par elle-même quelque force, alors même
qu'elle préparerait aussi le danger de quelques épreuves. Celle force ne sau-
rait manquerai! pouvoir lorsqu'il s'appuie sur un énergique sentiment natio-
nal , et qu'il se borne à l'accomplissement d'un pieux devoir ; car si , selon la
parole d'un orateur illustre , l'instant n'est peut-élrc pas venu de juger Na-
poléon, il est temps du moins de donner à ses restes une sépulture définitive.
Ce tombeau qui , placé pour l'éternité aux limites des deux mondes, tel que le
géant du cap des Tempêtes, fût apparu a la postérité comme le plus magnifi-
que des symboles , offrait par la perspective de son déplacement, lot ou lard
718 DE LA POPULARITÉ DE NAPOLÉON.
inévitable , je ne sais quoi de provisoire et d'impie qu'il était enfin temps d'ef-
facer. La politique, dans ses calculs et dans sa prudence, peut très-bien ajour-
ner une amnistie pour les vivants, mais elle n'a pas le droit d'ajourner la sé-
pulture des morts.
Ce n'est pas qu'on ne puisse , qu'on ne doive peut-être s'attendre à des
efforts qui pourraient ne pas reculer devant l'idée de profaner ces cendres.
Ce serait là , il faut en convenir , une belle occasion de reprendre la redin-
gote grise et le petit chapeau pour recommencer Strasbourg ; les cris , à la
colonne , donneraient le signal du mouvement , et un million d'hommes
inaugureraient un tombeau populaire , en en faisant la base d'un nouveau
trône.
Il faut vraiment vivre en un siècle où l'hypocrisie politique la plus déhon-
(ée masque le vide de toutes les croyances, le néant de toutes les affections,
pour badigeonner impudemment d'une couleur impérialiste des tentatives où
s'engagent et des prétendants sans foi sérieuse dans leur titre, et des conjurés
sans respect pour les mannequins politiques qu'ils dépouilleraient bientôt de
leur couronne de théâtre. L'avenir qui se déroule devant la France est incer-
tain sans aucun doute, peut-être autorise-t-il bien des conjectures et bien des
rêves; mais entre tous je n'en sais pas de plus humiliant pour une grande na-
tion , de plus compromettant pour la civilisation du monde, que la résurrec-
tion de l'empire sans l'empereur, que la légitimité d'hommes inconnus pro-
clamée par des Catilina de corps de garde ou de carrefour. Si l'intelligence
liumaine est menacée par la force brutale ; si la démagogie doit dominer
un jour les sociétés modernes, qu'elle se montre du moins dans ses attributs
propres, l'œil enflammé et les bras découverts, et que le souvenir de Napo-
léon ne soit pas réservé à ce dernier outrage, de servir de passe-port à la
barbarie.
L'idée d'une monarchie napoléonienne fonctionnant régulièrement après la
chute de celle de 1830, est un non-sens politique si évident, qu'un esprit sé-
rieux n'a pas même à la discuter. Pense-t-on que l'Europe, l'œil ouvert sur le
passé, et prévoyante pour l'avenir, consentît à servir de marchepied à ce trône
militaire, qu'une longue série de victoires pourrait seule élever? En procé-
dant par un coup de main, s'estimerait-on assez puissant pour résister, ne
fût-ce qu'un jour, aux forces terribles auxquelles on aurait fait appel, et ne
voit-on pas que si l'empereur a détrôné l'anarchie, ce serait l'anarchie elle-même
qu'on inaugurerait en son nom? Napoléon n'a pas laissé plus d'héritier de son
droit que de son œuvre ; l'un dort pour jamais avec lui dans sa tombe, l'au-
(re se continue par le labeur de toutes les générations ; et pour que les peu-
ples ne s'y trompassent pas, la Providence a moissonné dans sa fleur ce jeune
prince dont le berceau s'appuyait au Capitole, et pour lequel il n'y avait plus
de place marquée sur la terre. Que ceux qui portent ce grand nom, s'incli-
nanl noblement sous cet arrêt du sort, ne le profanent pas par la turbulence
d'une ambition vulgaire; qu'ils sachent que ce nYsl pas pour fonder une li-
gnée dans Ba personne, <i'"' Napoléon est venu porter aux dynasties royales
les plus rudes coups qui les aient jamais frappées.
Aucune appréhension sérieuse, hors celle de tentatives insensées , ne pou-
DE LA POPULARITÉ DE NAPOLÉON. 7J9
vait arrêter le gouvernement dans l'accomplissement d'un tel acte. La France
ne pouvait pas abandonner pour toujours à l'étranger la dépouille de l'homme
dont la main l'avait fait sortir de l'abîme pour la placer au premier rang entre
toutes les nations , et la ville d'où la pensée s'irradie sur le monde devait ser-
vir de sépulture au puissant mortel qui l'avait si profondément soulevé. Puisse
ce mausolée n'être muet pour personne ! Puisse-t-il apporter quelques ensei-
gnements à cette société chancelante dans ses voies, incertaine de sa mission
et de ses destinées !
La France doit vivre par une idée ; il lui faut un rôle en Europe , une œuvre
à parfaire dans le drame infini dont chaque époque déroule une page. Espérer
la parquer dans le soin de ses intérêts et de son bien-être, et parce qu'en une
certaine région les âmes se sont flétries au contact de l'égoïsme, croire qu'on
aurait raison du génie national, c'est à la fois impertinence et folie. On amor-
tira certaines résistances, on corrompra certains hommes; mais on n'ira pas
Dieu merci ! jusqu'au cœur de la nation, et toujours il battra pour les grandes
choses. Que la France apprenne donc , en méditant sur cette tombe , le rôle
nouveau que lui font les temps ; qu'après avoir entr'ouvert par le fer le sol
européen, où elle ensemença ses idées , elle sache les faire mûrir par sa mo-
dération et par sa prudence; qu'elle se porte la tutrice de tous les faibles, la
protectrice de toutes les libertés menacées et de toutes les nationalités vrai-
ment vivantes; qu'elle accepte sans marchander en Afrique sa part difficile
dans l'œuvre de la civilisation des peuples; que vouée tout entière à une ac-
tivité désintéressée , mais vigilante, elle protège l'Europe et l'Asie contre la
double ambition qui les menace; qu'elle apparaisse enfin clans le monde poli-
tique comme la vivante expression de la justice et du droit. Alors elle n'aura
rien à regretter des gloires de l'empire, rien à craindre de ses souvenirs, elle
pouvoir cessera de chercher à travers tant de tâtonnements et d'obscurités un
but pour ses efforts, un point d'appui pour ses épreuves.
Efforts laborieux , épreuves multipliées, tâtonnements et obscurités inévi-
tables! Lorsqu'une société s'est reposée sur le bras d'un grand homme, en
devenant un instrument entre ses mains, si cet homme disparaît soudain de
la scène du monde , il se fait alors un vide immense qu'il faut parfois plusieurs
générations pour combler. Accoutumés à s'abdiquer eux-mêmes en face de ce
substitut de la Providence, ne discutant pas plus devant sa force que devant
la foudre ou la tempête, les peuples perdent pour un temps quelque peu de la
spontanéité de leur pensée et de la liberté de leur action, et toutes choses se
produisent dans une confusion inévitable. Ainsi nous poursuivons depuis un
quart de siècle le développement de certains principes , la conciliation de cer-
taines idées, destinées à trouver place dans l'organisation nouvelle que l'em-
pire eut mission de préparer pour l'Europe; mais la forme définitive de ces
idées est loin d'être encore nettement dessinée, et le monde ne pressent pas
plus clairement le but vers lequel il se dirige, qu'aux temps orageux <|iii mar-
quèrenl la chute du vaste édifice élevé par Charlemagne. Puisse cependant la
France garder religieusement sa foi en elle-même! puisse son gouvernement
comprendre que la première condition de durée qui lui soit imposée par la
Providence . c'est d'accepter dans toute sa plénitude une p;lniieiise initiative!
720 Ï)E LA POPULARITÉ DE NAPOLÉON.
La France n'abdiquera les souvenirs de l'empire que sous condition de rester
grande aux yeux du monde comme aux siens. Celte condition remplie dans la
mesure que comporte l'esprit de nos libres et pacifiques institutions , laissez
faire les ridicules parodistes et les apologistes boursouflés ; le pays sifflera les
uns et méprisera les autres. Il verra combien est rapide la pente par laquelle
la démagogie glisse dans la servitude, et il en respectera davantage cet ordre
constitutionnel dont le mécanisme difficile nourrit et entretient, il est trop
vrai, bien des misères, mais qui nous épargne du moins aux yeux du monde
cet éclatant et dernier scandale de répudier aux pieds du despotisme les prin-
cipes au nom desquels nous avons remué l'Europe.
t. de Carné,
DU
COMTE D'ESPAGNE01.
La convention de Bergara et l'entrée de don Carlos en France avaient mis
fin à la guerre civile dans les provinces basques , mais il n'en était pas de
même dans le reste de l'Espagne. L'insurrection était encore debout en Aragon
et en Catalogne. Au lieu de s'éteindre, la fureur du parti s'exalta au contraire
dans ces deux provinces par la pacification de la Navarre. On long cri de tra-
bison courut de Berga à Morella. En Aragon , tous les ressentiments se grou-
pèrent avec plus d'ardeur (pie jamais autour du chef qui s'était toujours
montré le plus irréconciliable et le plus cruel, Cabrera; en Catalogne, ces
mêmes ressentiments éclatèrent de la manière la plus inattendue et la plus
inexplicable en apparence, par la déposition et l'assassinat du capitaine gé-
néral pour Charles V, le terrible comte d'Espagne.
Pour bien comprendre cet épisode aussi bizarre qu'effrayant de la guerre
civile espagnole, il importe de se faire une idée nette de la sil nation sociale
de la Catalogne et de la position du comte d'Espagne dans ce pays. La Cata-
logne est, par sa capitale, Barcelone, la partie la plus riche et la plus éclairée
de l'Espagne ; mais elle est en même temps, par ses montagnes, la partie la
plus ignorante et la plus fanatique. Le clergé y exerce une domination vrai-
ment absolue; aveugles et passionnés eux-mêmes, les prêtres des montagnes
(1) Ce récit , qui contient les révélations les plus authentiques sur la mort si mysté-
rieuse et si tragique <hi célèbre comte d'Espagne . sera suivi d'autres documents sur la
guerre civile en I , 1840 el urlc principaux chef des deux partis.
722 MORT DU COMTE D'ESPAGNE.
mènent à leur gré une population aveugle et passionnée à qui ils persuadent
ce qui leur plaît. Autant l'esprit républicain dominait dans le carlisme navar-
rais, autant l'esprit théocratique l'emportait dans le carlisme catalan. Com-
posée en majorité de curés et de chanoines , la junte de Berga en était la plus
fidèle expression.
On sait quelle violence inouïe prend l'esprit de parti quand il a des prêtres
pour principaux représentants. Le fanatisme de la junte de Berga avait donné
à la guerre civile en Catalogne un caractère particulier de fureur. Celte junte
était profondément divisée comme tout le parti carliste espagnol , et les deux
grandes fractions qui la composaient , celle des nobles et celle des prêtres, se
faisaient une rude guerre intestine; mais la fraction la plus ardente tendait
de plus en plus à la domination, et l'événement de Bergara, en excitant toutes
les baines de la faction, décida son triomphe. Or il s'en fallait que le comte
d'Espagne, malgré sa cruauté, fût à la hauteur des membres exaltés de celte
fraction , à la tête desquels étaient le chanoine Torrebadella et le curé
Ferrer.
Le comte d'Espagne, il ne faut pas l'oublier, avait étécapilaine général d<^
la Catalogne sous Ferdinand VII. On sait que le gouvernement de ce prince,
tout absolu qu'il était, n'avait pas encore satisfait le parti apostolique, qui,
même du vivant de Ferdinand, avait ouvertement placé ses espérances sur la
lêle de son frère don Carlos. Des insurrections avaient eu lieu , précisément
en Catalogne , en faveur de ce parti , et elles avaient été étouffées par le
comte d'Espagne ; c'était le comte d'Espagne qui avait eu la plus grande part
à l'exécution de Bessières ; c'était lui qui avait fait périr les promoteurs de la
révolte de 1827, le médecin Pallas, le colonel Rafi Vidal , le chef principal
Jep dels Estans; c'était lui encore qui avait envoyé, sans forme de procès ,
aux présides d'Afrique , un nombre considérable d'officiers insurgés.
Quand le comte d'Espagne prit ensuite le commandement de l'armée car-
liste il trouva, au milieu de cette armée, les parents et les amis de ses victi-
mes , et une partie de ceux mêmes qu'il avait persécutés du vivant de Ferdi-
nand ; les officiers qu'il avait envoyés aux galères étaient revenus , et servaient
sous ses ordres. Tout en obéissant aux ordres de leur roi, qui avait investi
le comte de l'autorité , tous ces coryphées de la foi absolutiste conservaient
contre lui une haine profonde et le désir secret de la vengeance. Ces senti-
ments avaient paru effacés pendant cinq ans , mais ils dormaient au fond des
cœurs, car on oublie peu en Espagne, et ils se réveillèrent tout à coup, dès
que la défiance qu'inspirait le comte put trouver une occasion de se mani-
fester.
La convention de Bergara une fois signée, le comte d'Espagne ne devait
pas se faire illusion. Il devait prendre promptement son parti, déposer le
commandement de l'armée carliste en Catalogne et se réfugier en pays étran-
ger, ou, s'il persistait à garder son commandement , soit qu'il voulût transi-
ger comme Maroto, soit qu'il voulût continuer la guerre, exterminer sans
relard tous les chefs du parti apostolique catalan. Comment ne l'a-l-il pas
fait? C'est ce qu'il est bien difficile de savoir. Certes, ce n'est pas la crainte
de verser le sang qui l'a arrêté; un pareil sentiment lui étaif trop étranger.
MORT DU COMTE D'ESPAGNE. 723
A-l-il méconnu la gravité de sa situation? ou , la connaissant, n'a-t-il pas osé
frapper uu coup hardi , et s'est-il persuadé qu'il devait, avant tout, gagner
du temps pour prendre ensuite la décision que lui indiqueraient les circon-
stances ? Toujours est-il qu'il s'est laissé prévenir par ses ennemis, et soit
aveuglement, soit peur, soit enfin qu'il ait été dominé par une fatalité plus
forte que lui , il a fini par succomber.
Peu après la conclusion de la convention de Bergara , il reçut des ouvertu-
res du gouvernement de la reine pour une transaction semblable à celle qui
venait d'avoir lieu; un commissaire anglais se présenta pour traiter avec lui.
Le capitaine général de Catalogne pour la reine , don Geronimo Valdes , s'a-
vança à la tète de ses troupes vers Berga pour accompagner le commissaire
anglais, mais il s'arrêta en avant de la sierra de Viure pour éviter de laisser
derrière soi la seconde division de l'armée carliste , commandée par don
Manuel Ivanez, autrement appelé el Llarc de Copons, qui manœuvrait sous
les sierras de Poreig. De son côté, le comte s'avança seul et sans escorte au-
devant du commissaire. La conférence dura environ une heure, après quoi le
comte revint à Casa-Minova , où il avait placé son quartier général au centre
de ses divisions.
Quoique rien n'eût transpiré de part et d'autre sur le résultat de cette en-
trevue , il n'en fallut pas davantage pour provoquer les accusations des enne-
mis du comte d'Espagne. La présence sur la frontière de France du marquis
de Mata-Florida et du colonel don José Oliana , qu'on prétendait être des
agents de l'ambassadeur d'Espagne à Paris en rapport secret avec le comte ,
acheva de fixer les soupçons. On ne sait pas encore d'une manière certaine si
Mata-Florida et Oliana avaient en effet une mission de l'ambassadeur ; mais
ce qu'il y a de sûr, c'est que les absolutistes catalans l'ont cru ou supposé , et
que ce fut là la cause ou le prétexte des mesures violentes qui furent bientôt
prises contre le comte d'Espagne.
Cependant don Carlos lui écrivait une lettre autographe pour lui dite
qu'après la trahison de Marolo , le roi plaçait toute sa confiance dans ses deux
fidèles sujets, les comtes d'Espagne el de Morella , et dans leurs héroïques
efforts pour sauver la bonne et sainte cause. Des copies de cette lettre furent
lues à l'ordre du jour à toutes les divisions de l'armée carliste de Catalogne ,
et les soldats y répondirent par des acclamations en l'honneur de leur roi et
de leur général. Le comte reprit aussitôt avec énergie les opérations militai-
res ; il attaqua , prit et réduisit en cendres le bourg fortifié de Moya ; la se-
conde division, commandée par Yvanez, en fit autant à Copons; et, pour
éviter de subir le même sort , le fort de Caslell-Trésols ouvrit ses portes.
Ce redoublement de vigueur avait-il pour but d'endormir les défiances?
c'est ce qui est possible et même probable; mais dans ce cas , le but n'était
pas atteint. La conspiration absolutiste commençait à se former, et, suivant
quelques-uns, du consentement de don Carlos lui même. Voici ce qu'on ra-
conte à ce sujet. On dit qu'après h s événements de Navarre , la confiance de
don Carlos dans le parti absolutiste pur s'était aliène un moment , cl que,
mécontent de Cabrera qui n'exécutait pas ses ordres, il avait nommé le comte
d'Espagne commandant général de Catalogne, Aragon et Valence. Cabrera .
724 MoUT DU COMTE D'ESPAGNE.
qui avait eu soin depuis longtemps de suborner à prix d'argent tous ceux qui
approchaient don Carlos , aurait été immédiatement informé de cette inten-
tion, et aurait aussitôt résolu de se débarrasser de son rival.
Ce qui est certain, c'est qu'on vit un jour apparaître à Berga le fameux
Arias Tejeiro , ce petit avocat galicien qui était devenu ministre de don Carlos,
et qui, après avoir tout brouillé au quartier général par son fanatisme, avait
été chassé des provinces par Maroto. Après avoir passé quelque temps en
France , Arias Tejeiro était allé rejoindre Cabrera. Puis , on entendit dire que
Cabrera l'avait , à son tour, expulsé d'auprès de lui , et il vint se présenter au
comte d'Espagne comme une victime de la plus noire persécution. Tout ce qui
était maltraité par Cabrera était sûr de trouver aide auprès du comte d'Espa-
gne ; celui-ci reçut en effet très-bien Arias Tejeiro , et parut en faire son con-
seiller et son ami.
Arias avait-il été en effet repoussé par Cabrera, ou toute cette histoire
n'était-elle qu'une feinte pour obtenir un bon accueil du comte d'Espagne?
Ceux qui croient qu'il y eut alors trahison racontent ainsi ce qui se serait
passé : Arias se serait mis secrètement en rapport , dès son arrivée à Berga,
avec Torrebadella et les autres meneurs les plus violents de la junte, el il
aurait été décidé qu'on s'adresserait à don Carlos pour lui faire des représen-
tations. Pour ne pas éveiller les soupçons, on aurait évité de charger de cette
commission un membre de la junte, et on aurait choisi pour la remplir le
chanoine Espar, recteur de l'université carliste établie à Portella , et un des
plus violents du parti. Espar aurait passé la frontière, serait venu à Bourges,
où il aurait vu don Carlos , et aurait rapporté de cette entrevue l'autorisation
verbale de déposer le comte comme traître et transactionniste.
Sa mission remplie , Espar aurait immédiatement donné avis à Cabrera du
résultat , et celui-ci aurait envoyé de son quartier général, à Berga , le co-
lonel don Antonio Jésus de Seri adilla , pour presser Arias et les autres de
donner suite au complot. De son côté , Espar, craignant de se livrer au comte
d'Espagne , serait venu jusqu'à la frontière, mais sans s'éloigner du territoire
français, et aurait écrit de là à Torrebadella qu'il eût à mettre la main à
l'œuvre. Tout ce qu'on peut dire sur cette version , c'est que les deux faits ap-
parents sur lesquels elle repose , le voyage d'Espar en France et celui de Ser-
radilla à Berga, sont authentiques ; quant aux menées secrètes, on ne peut
que les supposer. Ce Serradilla était un absolutiste ardent qui avait dû se
sauver de Navarre, où il avait failli être compris dans les sanglantes exécu-
tions d'Estella ; il était l'ami intime d'Arias Tejeiro , et de l'intendant de l'ar-
mée de Catalogne , don Gaspard Dias de Labandero , qui jouera un rôle dans
i ■ récit.
Quoi qu'il en soit, la conjuration marchait, et le comte d'Espagne ne parais-
sait pas s'en apercevoir. Dn événement singulier, arrivé vers cette époque.
montra chez lui ou une confiance inexplicable, ou une non moins étrange
dissimulation. Le colonel carliste Fonlanillas , gouverneur de la forteresse de
Hort , vint un jour le trouver à son quartier général , <-t lui révéla tout ce qui
se tramait contre lui. Le comte l'écoula avec une froide indifférence, et non-
ulemenl il méprisa cel avis mais il punil celui qui venait le lui donner, il
MOUT DU COMTE D ESPAGNE. 723
retira immédiatement au colonel le corumandemenl de la forteresse, et le con-
fina dans un village ouvert et sans défense de la haute montagne en lui sup-
primant sa paye et ses râlions. Quand Fontanillas se vit aussi cruellement
traité , exposé à la fois, dans le lieu où il était envoyé , à un coup de main
des troupes de la reine et à la vengeance des conjurés dont il avait dévoilé
les complots , il abandonna la partie , passa la frontière , et se réfugia à Per-
pignan.
Cette confiance, réelle ou feinte, parut cependant s'ébranler; on vit le
comte devenir peu à peu triste et taciturne. Il quitta un jour les opérations
militaires , et , retournant à Berga , il appela en sa présence le brigadier
Perez de Avila , commandant la première division , et lui dit ces propres pa-
roles : «Vous saurez, mon ami, que les curés de la junte veulent me faire la
barbe , j'aurai soin de les prévenir ; mais , en attendant , je dois m'entourer de
précautions pour ma sûreté. Choisissez un officier d'une loyauté éprouvée et
quelques soldats de (ouïe confiance, et envoyez-les chez moi. « Perez de Avila
obéit; il chargea de cette mission le capitaine de grenadiers du 6e bataillon
Borrés, qui, avec les meilleurs grenadiers de sa compagnie, se rendit à Berga
et se présenta au comte. Celui-ci le reçut gracieusement et lui donna les in-
structions les plus minutieuses pour veiller à la conservation de ses jours.
Pendant quelque temps, celte escorte extraordinaire accompagna le comte
partout. Lorsqu'il allait à la junte, le capitaine Borrés devait garder les ave-
nues extérieures , et par intervalles s'introduire dans la salle des séances pour
s'assurer de sa présence. Les mêmes précautions étaient prises quand le comte
allait à la messe. Tout cela dura très-peu. La mobilité d'esprit habituelle au
comte était arrivée à un degré incompréhensible. Sans aucun motif connu, il
fit appeler un malin le capilaine Borrés et lui dit sèchement : « Il est ridicule
que vous m'accompagniez toujours avec vos grenadiers; je ne crains personne,
vous n'avez qu'à vous retirer avec vos soldais à votre bataillon. » Sans répli-
quer ni faire aucune espèce d'observation , Borrés obéit , et le comte revint à
son escorte ordinaire de gendarmes (1) et de cosaques (2).
Comme il se trouvait, peu de temps après, avec la division d'avant-garde
et Pélat-major, à Prats de Llusanès , une personne de confiance lui remit
une lettre dans laquelle on l'avertissait que sa mort était positivement résolue.
Bien que celle lettre fût anonyme, le comte en reconnut l'écriture, et il con-
çut une alarme réelle. Craignant qu'on n'attentât à ses jours le même soir, il
fit appeler sur-le-champ les deux chefs de son escorte, il s'assura par lui-
même de l'état des armes , il monta à cheval , et, se séparant de la division
de l'état -major, il alla coucher a la maison de campagne dite vilata de
Mariés (3).
(1) Le capitaine Borrés , pour avoir été pendant quelques jours chef de l'escorte ex-
traordinaire du comte, se vit, après son assassinat, en butte à la haine implacable de
la junte de Berça, et émigra pour échapper à la vengeance de ces furieux.
(2) Le comte d'Espagne avait créé en I lalalogne un corps irrégulier de cavalerie qu'il
appela Cosaques, et qui surpassaient ceux du Don en cruauté.
(3 L'anecdote suivante fera connaître la démence du comte, Le propriétaire de
726 MOU! 1)C COMTE l/ESPAGNE.
fondant toute cette nuit, il ne dormit ni ne se déshabilla. Il visita souvent
les armes des gendarmes de son escorte, pour s'assurer si elles étaient char-
gées et amorcées.
A la pointe du jour, il monta à cheval et se dirigea sur Berga , où il resta
cinq jours renfermé dans sa chambre, sans recevoir personne. Peut-être
passa-l-il ce temps à réfléchir sur sa situation et à méditer contre ses ennemis
une de ces sanglantes combinaisons qui lui étaient si familières. C'est ce que
pensèrent tous ceux dont il était bien connu lorsqu'ils virent qu'il faisait venir
dans Berga le bataillon n° 7, appelé infante don Sébastian , qui se trouvait
sous les ordres du commandant don Juan Gomez; ce bataillon avait servi de
modèle pour organiser et discipliner toute l'armée, et il était , jusqu'au der-
nier soldat, tellement dévoué à son général, qu'on l'appelait la garde royale
du comte d'Espagne. L'arrivée de ce renfort à Berga remplit d'épouvante les
conjurés; mais ils étaient trop avancés pour reculer, et ces précautions n'eu-
rent d'autre résultat que de précipiter la catastrophe.
Toute démonstration ostensible était impossible, et la junte ne l'ignorait
pas. Un ordre formel du prétendant n'aurait peut-être pas suffi pour ôter au
comte d'Espagne le commandement de l'armée; la discipline qu'il avait éta-
blie lui répondait d'une obéissance passive. 11 avait à Berga le bataillon n° 7,
qui, au moindre signe de sa part, eût exterminé tous ceux qui se fussent
permis la moindre manifestation. Tout près de là , à Caserras , se trouvait
la lre division aux ordres du brigadier Perez de Avila. La division d'avanl-
garde avec la cavalerie sous les ordres du colonel Camps était également à peu
de dislance de Berga. Aussi eut-on recours à la ruse pour arriver au but qu'on
se proposait.
Pour que la place de Berga fût dégagée de bouches inutiles en cas de siège
ou d'attaque , le comte avait décidé que la junte sortirait de la ville pour aller
tenir ses séances à Avia , bourg situé à une demi-lieue de là. C'est dans ce
bourg qu'était le centre de la conjuration ; on cherchait , par tous les moyens,
à y attirer le comte pour l'exécution de l'horrible projet conçu contre lui, et
voici comment on y réussit.
Les séances de la junte étaient quotidiennes , mais le comte n'allait les pré-
sider que lorsqu'il voulait proposer ou appuyer quelques mesures contre le
vœu de ses membres. Depuis quelque temps, il avait prié Labandero, inten-
dant de l'armée, de se concerter avec la junte sur le moyen de donner aux
troupes, le 4 novembre , pour célébrer la fête du roi don Carlos, une ration
double et une gratification d'un demi-mois de solde au moins. L'intendant
Casa-Vilata de Mariés était très-riche et vieux garçon ; le comte le fit venir devant lui,
et lui dit que, pour être utile à la société, il devait se marier çt faire le bonheur de
quelque honnête demoiselle. Le célibataire résista, et, pour le punir, le comte lui
laissa une compagnie entière à loger et nourrir, bientôt après nouvelle sommation ,
nouvelle résistance, envoi d'une seconde compagnie. Le nombre des soldats garnisairc-
augmentant toujours , le célibataire ne vit pas d'autre parti pour ne pas se ruiner que
de prendre femme, et le comte assista à la noce. Le propriétaire de Casa- Vilain de
Mai li - 1 est d'ailleurs 1res bien trouvé de ce changement de condition.
MOUT DU COMTE D'ESPAGNE. 727
feignit de s'occuper de cette affaire , et toutes les fois que le comte lui en
parlait, il répondait qu'on travaillait à réunir l'argent nécessaire , mais que
la solution complète dépendait de la junte, et notamment de la section de
comptabilité.
Bien que le comte ne reçût personne depuis son retour à Berga , il admet-
tait toutefois l'intendant. Celui-ci, d'accord avec les conjurés, grossissait la
difficulté de recueillir pour le 4 novembre la somme considérable qui était
nécessaire, sans que le service ordinaires des vivres et du matériel eût à en
souffrir, et il engageait le général à aller présider la junte, pour vaincre par
son autorité les résistances que ce corps opposait. Le comte ne voulut pas d'a-
bord céder aux instances de Labandero , alléguant que son intervention per-
sonnelle dans celle affaire lui paraissait inutile. Labandero ne se rebuta pas et
revint plusieurs fois à la charge. Enfin , le 2G octobre , il trouva le comte à
son heure fatale... Il lui exposa qu'une partie des contributions réunies pour
former la somme demandée ayant déjà reçu , d'après les instructions en vi-
gueur, une autre destination , il n'avait pu vaincre les scrupules de la junte ,
et particulièrement de la section de comptabilité, mais que, suivant ce qu'il
avait remarqué dans la discussion, la présence du comte ferait infailliblement
cesser toutes ces hésitations. Il ajouta qu'il n'y avait pas de temps à perdre et
supplia le comte de se rendre dans la soirée même à la junte avec lui, afin
d'en finir une fois pour toutes.
Ce fut donc vers les six heures et demie du soir, le 26 octobre , et par con-
séquent à l'entrée de la nuit, que le comte d'Espagne, revêtu de son grand
uniforme, accompagné de l'intendant Labandero , de son secrétaire don Louis
Adell, et de l'escorte ordinaire composée de quelques gendarmes et de six co-
saques montés, sorlit de Berga et se dirigea vers Avia. II était de très-belle
humeur, et , durant le trajet, il ne cessa pas de parler et de plaisanter...
La junte tenait ses séances dans le presbytère ou maison curiale de Avia,
conliguè à l'église et située hors du bourg. La salle des séances se trouvait
au premier étage , qui servait d'habitation au curé. Celte salle était assez
grande , avec une alcôve dans le fond. Onde son escalier principal , la maison
avait pour la commodité du curé , un petit escalier étroit conduisant à l'église.
Il n'y avait d'autre force armée dans tout le bourg de Avia que quelques gen-
darmes qui formaient l'escorte de la junte.
Le comte, en descendant de cheval, à la porte , dit à son secrétaire Adell
«le se trouver là sur les neuf heures pour repartir, et , accompagné de l'inten-
dant, il monta à la salle des séances. Les gendarmes qui l'avaient escorté se
placèrent au rez-de-chaussée , comme d'habitude , et les six cosaques se diri-
gèrent sur la maison du village qui leur était désignée pour mettre pied à terre
et soigner leurs chevaux.
A son entrée dans la salle, le comte trouva le brigadier Orteu , vice-prési-
dent de la junte , et quelques membres se tenant debout , qui le saluèrent avec
les plus grandes démonstrations de respect et de soumission, le suppliant
d'avoir la bonté d'attendre quelques minutes pour donner le temps de faire
appeler les membres qui manquaient. On entama familièremenl la conversa
tion, ci presqu'au même instant le chanoine Torrebadella et le curé Ferrer,
728 MOUT DU COMTE DESPAGNE.
membres de la junte , sortirent de la salle. Le comte dut naturellement penser
que c'était pour aller avertir les membres absents. Après une courte conférence
sur l'escalier, Torrebadella rentra , et Ferrer descendit au rez-de-cbaussée à
la tête des gendarmes qui formaient la garde de la junte , commandés par don
Francisco Llabol dit Caragolet. 11 fit comparaître devant lui les deux chefs de
l'escorte du comte, nommés La Mola et Pallarès, et leur intima l'ordre, au
nom de Son Excellence le comte d'Espagne, commandant général, de livrer
leurs armes et de se constituer prisonniers. Ceux-ci , qui n'avaient rien à se
reprocher, témoignèrent leur ëtonnement; mais, réfléchissant au caractère
étrange et plein de boutades du comte et ne soupçonnant aucune trahison de
la part d'un membre de la junte, ils obéirent sans résistance , et furent gardés
à vue dans la cave de la maison.
Ferrer ordonna ensuite aux gendarmes de l'escorte du comte de se rendre
dans deux maisons de campagne isolées l'une de l'autre , qu'il leur indiqua ,
et de n'en pas bouger. Ils obéirent tranquillement, se divisèrent en deux es-
couades et prirent des directions opposées pour arriver aux points signalés ,
où des mesures étaient prises d'avance pour les surveiller. Un ordre semblable
fut donné aux six cosaques, lesquels montèrent à cheval et se dirigèrent sur
une autre maison de campagne. Ainsi débarrassé de tous les hommes qui for-
maient la garde ordinaire du comte, don Francisco Llabot dit Caragolet plaça
des sentinelles autour de la maison , avec la consigne de n'en permettre l'en-
trée et la sortie à personne sans la permission préalable du chef.
Ces dispositions prises, et après qu'on eut fait avertir les chanoines Milla el
Sanpons , Ferrer entra dans la salle et annonça l'arrivée de ces deux membres
de la junte , qui entrèrent en effet. Le comte ouvrit aussitôt la séance et com-
mença à parler ; mais Ferrer, se levant alors le pistolet au poing, l'interrompit
d'une voix terrible, lui signifiant qu'il avait cessé, par ordre du roi, d'être
commandant général de la Catalogne , et qu'il devait livrer son épée et son
bâton de commandement. Le comte , surpris , répondit cependant avec beau-
coup d'énergie qu'il honorait la volonté de son souverain , que dès qu'on lui
aurait montré ses ordres écrits , il résignerait le commandement, mais qu'il
ne céderait point à la violence. A ces paroles, qu'il prononça en mettant la
main sur la garde de son épée, on ouvrit les rideaux de l'alcôve qui se trou-
vait derrière lui; deux hommes armés en sortirent précipitamment et appuyè-
rent les canons de leurs pistolets sur sa poitrine. L'un de ces hommes était
Ferrer, chirurgien de l'hôpital militaire de Berga, frère du prêtre, l'autre un
étudiant en droit nommé Franseeh del Puai. Le comte ne montra pas de fai-
blesse à cette vue , il protesta de nouveau contre ce guel-apens. Alors le curé
Ferrer, tenant à la main gauche un pistolet armé , s'approcha de lui el lui as-
séna sur la tète un coup de poing si violent, qu'il retendit par terre sans con-
naissance. Les deux assassins, qui étaient sortis de l'alcôve, lui arrachèrent
l'épée cl le bâton de commandement.
Le superbe comte d'Espagne resta quelque temps par terre sans reprendre
ses sens. Lorsqu'il revint à lui, il se mit sur son séant, et d'une voix plaintive
il demanda un verre d'eau , qu'on lui refusa Tournant ses yeux abattus
mi on ancien conseiller el ami . l'avocat célèbre de Barcelone, don Ignacio
MOUT 1>L comte d'ëspagnë. 729
Andreu y Sanz, membre de cette terrible junte, il lui demanda conseil; mais
Sanz lui tourna le dos en répondant : Il est trop tard.
Tandis que ceci se passait , le secrétaire du comte , don Louis Adell , se pré-
sentait à la porte de la maison : on le laissa pénétrer à l'entrée du rez-de-
chaussée sans rien lui dire; mais à peine était-il entré , qu'on se saisit de sa
personne ; on le fit monter au second étage, où il fut maintenu en état d'ar-
restation et gardé à vue pendant quatre jours sans qu'il sût ce qui venait de se
passer.
Entre dix et onze heures de la nuit, les conjurés et les assassins poussèrent
le malheureux comte sur l'escalier étroit conduisant de l'habitation du curé à
l'église. A la porte se trouvait une mule sur laquelle on le fit monter, et l'on
se mit en roule. 11 partit accompagné du vice-président de la junte, don Ja-
cinto Orteu , du chanoine don Maleo Sanpons , du prêtre don Narciso Ferrer,
de son frère le chirurgien de l'hôpital militaire, de l'étudiant Fransech del
Puai, et du chef de l'escorte , don François Llabot dit Carragolet, avec seize
gendarmes. On prit la direclion de la maison dite Hostalde la Rivera, auberge
distante de quatre lieues de Berga , où le cortège passa le reste de la nuit ,
gardant a vue son prisonnier et le privant de lit et de feu.
Au moment même où l'on chargeait le comte sur sa mule à la porte de l'E-
glise , l'intendant Labandero sortait par la porle opposée et courait à Berga ,
avec mission de s'emparer de tous les papiers du comle et des effets qui se
trouveraient dans sa maison. Les portes de Berga se fermaient à l'approche de
la nuit ; mais le gouverneur de cette place , Burjo , initié à la conjuration,
attendait impatiemment à l'une d'elles le résultai du premier acte du complot.
Burjo fil entrer l'intendant en secret, et tous deux s'acheminèrent ensemble
vers la maison du comte. Il élait alors plus de onze heures. La garnison et les
habitants dormaient profondément. Après la saisie des papiers , on s'occupa
d'assurer le succès de ce qui restait à faire.
Les portes de Berga s'ouvraient tous les jours presque au crépuscule après
la diane. Le 27 octobre , elles étaient encore fermées à dix heures du malin.
Les habitants et la garnison ne savaient commenl expliquer celle nouveauté
autrement que par l'approche de quelque corps de l'armée de Christine. Les
bataillons n°» 7, 14 et 20 , qui composaient la garnison , étaient fermement
attachés au comle d'Espagne. Les conjurés n'étaient pas sans craindre un sou-
lèvement si on apprenait ce qui s'était passé la veille, et ils résolurent de con-
signer les bataillons dans les murs de Berga et au château , jusqu'à ce qu'ils
pussent appuyer par d'autres forces leurs dispositions ultérieures.
Il était environ dix heures et demie lorsqu'on entendit en dehors de Berga
battre plusieurs tambours. C'était le 10e bataillon commandé pardon Antonio
Rius, initié à la conjuration, auquel on ouvrit les portes. A la tête de ce ba-
taillon marchaient le brigadier don José Ségarra , chef de l'état major général
de l'armée el second du comle d'Espagne, et le colonel don Miguel Pons,
mieux connu par son sobriquet d'El-Bep-al-Oli.
Le bataillon n° 10, à son entrée a Berga, resta sous les ai nies, et le briga-
dier, don José Ségarra , se fil reconnaître comme commandant général de
l'armée de Catalogne, supposant à cet effet un ordre royal de don Carlos; il
TOME II. 50
750 MOUT DU COMTE DESIWG.NL.
eut pour remplaçant, comme chef d'état major, El-Bep-al-Oli. Dans le moment
même on arrêta don Juan Gomez, commandant du 7° bataillon, comme par-
tisan du comte, et l'on déchargea les autres officiers de leur obéissance , tou-
jours au nom de don Carlos. Ainsi eut lieu sans contestation la transition du
pouvoir tyrannique du comte d'Espagne à la domination absolue delà junte.
Pour prévenir toute opposition ultérieure, on fil courir le bruit que le comte
d'Espagne était sur le point de conclure un accommodement avec la reine
quand il avait été arrêté. On avait soin d'indiquer dans ces rumeurs les condi-
tions qu'il stipulait pour lui et ses favoris , tandis qu'il n'avait, disait on, de-
mandé aucune garantie, ni fait aucune condition en faveur des ecclésiastiques
et des loyaux défenseurs de la religion. On ajoutait qu'il était arrivé à la junte
un ordre de don Carlos qui destituait le comte et nommait à sa place Ségarra ;
que le comte s'était soumis , et qu'après avoir déposé ses pouvoirs au sein cie
la junte, il s'était mis en route pour la France sous bonne escorte. Les jours
suivants , on prétendit avoir surpris sa correspondance avec le marquis de
Mira flores et don José Oliana , agent de cet ambassadeur, lesquels traitaient
avec lui pour qu'il livrât à discrétion, moyennant une forte somme, tous
les fidèles défenseurs de la cause de don Carlos et de la religion en Catalogne.
Cependant le vice-président de la junte , don Jacinto Orteu , et le chanoine
Sanpons, retournaient à Berga dans la matinée du 27, après avoir donné
leurs dernières instructions au curé Ferrer. Celui-ci ; obligeant le comte à re-
monter sur sa mule, prit avec l'escorte la direction de Call Oden. Après deux
heures de marche, le cortège fit halte dans un lieu isolé. Ferrer ordonna au
prisonnier de descendre de sa mule et d'ôter son uniforme pour se vêtir en
paysan. Celui-ci résista , et déclara formellement qu'il ne consentirait jamais
qu'on le dépouillât de ses insignes ; mais les soldats, obéissant à l'ordre de
Ferrer, se jetèrent sur lui, le lièrent, lui arrachèrent pièce à pièce tout son
uniforme, le revêtirent d'un costume grossier à l'usage des habitants pauvres
de ces montagnes, et, l'ayant repoussé sur la mule , ils continuèrent leur
marche. Durant cette humiliante transformation , le comte s'écria plusieurs
fois : « C'est clair, on veut m'assassiner ! » Mais ses bourreaux lui imposèrent
silence , lui assurant qu'on le conduisait en France , bien que telle ne fût pas
la direction qu'ils suivaient, car ils .marchaient parallèlement à la frontière,
vers la Seo d'Urgel.
Ils passèrent la nuit dans une maison de campagne située près du village
de Cambrils, et ils y restèrent toule la journée du 28. Le soir ils se transpor-
tèrent â Casa-Casellas, maison de campagne située près dOrgana, où ils res-
tèrent toute la journée du 29 octobre. Le soir du 29 , on transporta le comte
dans une autre maison de campagne. Le 50, on retourna à celle de Casa-
Casellas. Tous ces mouvements mystérieux étaient évidemment calculés. Ou
gagnait du temps pour que la junte consolidât son nouveau pouvoir ; on vou-
lait voir comment l'armée prendrait la disparition du comte, qu'à tout évé-
nement on conservait vivant , et, en attendant , on délibérait sur le moyen de
s'en défaire.
Vers les neuf heures du soir, le 50 octobre, on annonça au comte qu'on al-
lait le Iransportei à [a Frontière de France et qu'on l'y laisserai! libre. On
MORT DU COMTE DESPAGNE. 7ôi
chercha même à lui donner une espèce de satisfaction en lui faisant entendre
que tous ces mouvements avaient eu pour but d'éviter la rencontre d'une co-
lonne de troupes chrislines d'Urgel qui rôdait aux alentours, et qu'on avait
attendu la protection d'une escorte pour arriver à la frontière avec plus de
sûreté. Un rayon d'espoir entra dans le cœur du malheureux et se refléta sur
sa figure abattue.
Il était depuis une heure monté sur sa mule au milieu de la cour, attendant
qu'on se mît en marche; impatienté de ce retard, il en demanda le motif à
ceux qui le gardaient. On lui répondit froidement que l'on attendait l'avis de
l'arrivée de l'escorte au passage convenu. Au bout d'une nouvelle heure écou-
lée dans la même situation, un envoyé mystérieux vint parler à Ferrer, et l'on
dit. au comte de mettre pied à terre parce qu'on allait passer la nuit lu. Le
comte augura mal de toutes ces lenteurs ; le léger espoir qui avait un instant
ranimé son cœur se convertit en une rage araère , et il éclata en lançant les
plus violentes injures contre ses gardiens. Ceux-ci, furieux, s'élancèrent sur
lui , le poussèrent dans une chambre, et voulurent l'attacher avec des cordes.
Le comte avait soixante-sept ans accomplis. iNi cet âge avancé, ni ce qu'il souf-
frait depuis quelques jours , n'avaient abattu ses forces physiques. Loin d'être
épuisées, elles étaient au contraire augmentées à tel point par le désespoir,
que Ferrer et six de ses plus robustes complices eurent beaucoup de peine à
le soumettre ; enfin il succomba , et on l'attacha des pieds et des mains à un
vieux fauteuil.
Il passa dans cette terrible situation toute la nuit du 30 et toute la journée
du 51, vomissant toujours des injures contre ses bourreaux, qui se vengèrent
amplement en lui crachant à la figure et en exerçant sur lui toutes sortes de
violences. Vers les dix heures du soir , après l'arrivée d'un exprès à Casellas ,
cet horrible cortège se remit en mouvement. On détacha le comte , qui fut re-
placé sur sa mule, et on lui assura avec des rires moqueurs et des cris dejoie
que l'heure de le conduire à la frontière de son pays était arrivée.
Le cortège prit la direction de la Sègre. En arrivant au pont de la Espia. .
on aperçut un groupe d'hommes embusqués , composé de quelques soldats du
bataillon n° 4 ( prince des Asluries ), du commandant de ce bataillon, don
Antonio Pons, frère du fameux Bep-al-Oli (1), du général carliste don Barlho-
lome (2), mieux connu sous le surnom de Ros-de-Eroles (5), et de don Ma-
(1) Don Miguel Pons , dit Bep-al-Oli (mot à mot Joseph à l'huile) , avait pris part au
soulèvement carliste de la principauté de Catalogne en 1827. Arrêté par ordre du comle
d'Espagne , il fut condamné aux présides <l Lfrique. Le comte, l'ayant trouvé dans la
faction lorsqu'il vint en prendre le commandement, commit l'erreur de croire qxrvil
éteindrait son ressentiment en le nommant colonel. Bep-al-Oli fut nommé brigadier et
chef d'état-major général de l'armée.
(2) Don Antonio Pons, frère du précédent, fut aussi envoyé aux présides d'.VI'riqin-
pour avoir coopéré à l'insurrection carliste de 1827.
(3; Don liartliolonif Ponedon , dit Kos-de-Eroles (mot à mol : le Roux </' lïrotcs , du
nom de son village) , avait trempé dans la même conspiration et avait eu le même sort
que les autres. Quand le comte arriva en < atalognc il le tr uva avec lt grade
752 MOUT DU COMTE D'ESPAGNE.
riano Orteu, aide de camp du comte. Quand il fut entouré de cette nouvelle
bande d'assassins, le comte aperçut au milieu d'eux son aide de camp Orteu,
cl en le reconnaissant il s'écria : Mariano ! Ce fut sa dernière parole. Orteu
répondit en lui déchargeant sur la poitrine son pistolet à bout portant , et, à
ce signal, Ros-de-Eroles , Pons et les autres le criblèrent de coups de poi-
gnards. Au moment où i! tombait de sa mule, le chef de la garde de la junte,
don Francisco Llabot, lui enfonça son couleau dans la nuque.
Les volontaires du 4° bataillon s'étaient pourvus de cordes ; on en ceignit le
corps en lui liant sur la poitrine une énorme pierre, et on le jeta encore pal-
pitant dans le fond du torrent de la Sègre... Les meurtriers espéraient effacer
ainsi jusqu'à la dernière trace de ce crime qui devait rester enveloppé d'un
éternel mystère. La Providence ne le permit pas. Soit que la corde se fût rompue
en frottant dans la rivière contre quelque rocher saillant , soit que la pierre se
fût détachée en tombant ou qu'elle eût été dégagée par l'impétuosité du courant,
il est certain que le cadavre remonta sur l'eau et fut porté la même nuit parle
courant jusqu'à un amas de sable formé par la Sègre, près du Coll-de-Nargo.
Les habitants du pays le trouvèrent arrêté le matin du jour suivant. Ils le re-
cueillirent et lui donnèrent en secret la sépulture, supposant bien, d'après sa
tète blanche et ses blessures, que c'était le corps du comte d'Espagne. Telle
fut la fin de cet homme qui avait fait si longtemps trembler la Catalogne entière.
Quelque discrétion qu'ils eussent eu soin de garder sur le pieux office qu'ils
venaient de rendre, le bruit se répandit bientôt sur la frontière qu'un cadavre
ramassé dans la Sègre avait été ainsi inhumé. Ce fut là le premier indice qui
fil connaître le crime qu'on avait essayé d'enfouir dans un abîme. Les assassins
n'en persistèrent pas moins à garderie plus profond silence sur ce qu'ils
avaient fait ; Ferrer retarda de quelques jours son retour à Berga, el quand il
se présenta enfin à la junte , il fit insérer, par une dernière hypocrisie, dans
le Restaurateur catalan, un rapport dans lequel , après avoir insulté le
comte défunt, qu'il avait envoyé lui-même au fond de la Sègre, il assurait
l'avoir laissé sur le territoire étranger, en toute sûreté.
Ces faits, et quelques autres, portent à croire qu'une main cachée poussa
jusqu'à l'assassinat une conspiration qui n'avait eu pour but primitif que la
déposition du comte et son renvoi en France. La plupart des conjurés parais-
sent avoir ignoré jusqu'au dernier moment qu'ils poussaient leur général à sa
perte. Ferrer et la minorité savaient seuls ce qu'ils faisaient; soit qu'ils fus-
sent, comme on l'a cru , les instruments de la jalousie de Cabrera, soit qu'ils
ne fussent guidés que par leur propre haine et par les souvenirs de 1827. L'ob-
scurité dont ils se sont entourés à dessein, ajoute encore, s'il se peut, à l'hor-
reur de leur action.
néral commandant la première division , commandement qu'il lui ôta bientôt après,
|iour le confiera ferez de Avila. Il envoya Kos-de-Frolcs à Organa, avec l'emploi in-
signifiant de commandant militaire de ce district. Uos-de-Erolcs est un homme cruel ,
sans éducation, et d'une naissance tellement humble , que jusqu'à la guerre civile de
IK.Î0 ,i 1823 il a fait le service de garçon décurie dans une auberge des montagnes de
la Cerdagne.
MORT DU COMTE DESPAGNE. 755
Longtemps encore, on ne parlera , dans les montagnes de !a Catalogne , du
vieillard bizarre , astucieux et cruel dont nous venons de raconter la mort,
qu'avec une réserve superstitieuse , et l'on évitera d'y prononcer trop souvint
le nom du pont tragique de la Sègre. A Berga, on a été réduit aux conjectures
sur ce qui s'était passé, ou plutôt on a feint généralement d'ignorer ce que
chacun devinait , mais dont il était défendu de parler. Sur la frontière de
France, on s'est attendu à tout moment, pendant plusieurs mois, à apprendre
que le comte s'était sauvé par quelque chemin détourné , après avoir répandu
lui-même le bruit de sa mort pour échapper aux poursuites. Mais il n'est pas
donné aux hommes d'étouffer la voix du sang. Ce récit est le premier qui
aura soulevé le voile dont cet attentat était couvert ; l'histoire confirmera un
jour la vérité des détails que nous avons donnés et éclaircira ce qui est resté
encore douteux et obscur.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
14 juin 1840.
La nouvelle situation des partis se dessine tous les jours plus nettement dans
la chambre et dans la presse. Cette partie de la gauche qu'on désignait sous le
nom d'opposition constitutionnelle, est coupée en deux sections, la gauche
indépendante , qui n'a pas encore de chef , et la gauche ralliée sous la con-
duite de M. Odilon Barrot.
Ce fait important paraît irrévocablement accompli. Les incidents suscités
par la translation des restes mortels de l'empereur , incidents qu'il serait fort
inutile de rappeler à nos lecteurs , ont achevé la rupture, et par cela même
raffermi l'alliance de la gauche Barrot avec le parti gouvernemental.
Aussi l'honorable député se lrouve-l-il aujourd'hui dans une situation fort
nouvelle pour lui. Aux éloges unanimes de la gauche ont succédé de violentes
attaques. On donne à M. Barrot un vif avant-goût des douceurs réservés aux
hommes du pouvoir. On met déjà à de rudes épreuves son impassibilité d'homme
politique.
La presse de la gauche ralliée a pris la défense du chef du parti avec une
fidélité et une énergie qui l'honorent. La lutte est vive entre ces journaux qui,
à des degrés divers , combattaient tous , il y a peu de jours , pour l'opposi-
tion. La mêlée est d'autant plus animée, que le défenseur de M. Barrot a dû
en même temps se défendre lui-même. Ce double rôle n'est peut-être pas sans
quelque embarras. On peut reconnaître aujourd'hui que les évolutions poli-
tiques sous le feu de l'ennemi sont aussi difficiles et aussi périlleuses que
les évolutions militaires. Nous n'applaudissons pas moins au courage qui les
inspire et les honore. Mieux vaut affronter hardiment le danger et recevoir
quelques blessures, que de s'obtiner dans une position intenable et sans issue.
Quoi qu'il en soit , nous pouvons louer sans réserve et expliquer sans em-
barras la résolution de M. Barrot. Son passé, nous n'en sommes pas solidaires,
mais nous le concevons : nous ne l'avons pas toujours approuvé, mais nous
! h nuirons comme toute conviction sincère, désintéressée , soutenue par un
beau lalent et un caractère élevé. Nous l'avons déjà dil : au fort d'uni' révo-
lution, lorsque par un entralnemenl naturel les hommes que la révolution
REVUE. — CHRONIQUE. 735
suscite essayent de s'élancer au delà du droit et du possible , le principe con-
servateur , qui , au lieu d'être amené à une transaction, se voit menacé d'une
défaite , se met en défense et proportionne , s'il le peut , la résistance au dan-
ger, quelquefois à ses alarmes. Son langage austère, ses mesures énergiques
étonnent et blessent des hommes honorables. Conservateurs au fond , puis-
qu'eux aussi ne veulent que les résultats de la révolution accomplie et non
une révolution nouvelle , ils sont cependant peu sensibles aux dangers de l'é-
lan révolutionnaire et se persuadent de pouvoir contenir les partis par la no-
blesse des sentiments et la puissance de la parole. De là un schisme et à pro-
prement parler un malentendu. Bientôt des méfiances s'élèvent entre des
hommes faits pour s'entendre, leur langage s'aigrit, s'emporte, la guerre
éclate; les libéraux confiants se trouvent refoulés vers les adversaires du
système établi, et les libéraux défiants ne tarde pas à être proclamés ennemis
de toute liberté.
Cependant, qu'on le remarque , ces mêmes hommes qui se déchiraient dans
l'arène politique se respectaient dans la vie privée; ils se portaient des coups
violents à la tribune, ils s'abordaient paisiblement dans la salle des confé-
rences. On aurait tort d'en conclure que ce n'était donc là qu'une comédie. Les
hommes, en général, sont plus comédiens qu'ils ne le pensent, et beaucoup
moins qu'on ne ledit. D'un côté, il est vrai que dans leurs paroles et dans
leurs actes ils dépassent souvent la mesure de leurs convictions froides et ré-
fléchies, excités qu'ils sont par le retentissement du combat, par les cris de
leurs amis, les applaudissements ou les colères du public, le besoin de vaincre,
la rage du succès. D'un autre côté , il est certain que tous les partis sont sin-
cères. Dans tous les rangs, il peut se trouver quelques individus sans convic-
tions , sans principes ; mais un ensemble d'hommes, un parti , quelle que soit
sa bannière, dit ce qu'il pense réellement et agit selon ses croyances. Il n'y
aurait rien de plus gauche, de plus maladroit qu'un parti que ses directeurs
spirituels voudraient façonner à la dissimulation et à la ruse: à peine peut-on
lui conseiller avec succès quelque prudence.
Au fond, la gauche constitutionnelle voulait, comme nous, la dynastie et la
charte. Ce qui la séparait de nous était la question de la résistance . et, dans
la question de la résistance, plus encore la question de fait que la question de
droit. Les faits n'avaient pas à ses yeux toute la gravité qu'on leur attribuait ;
les dangers lui paraissaient exagérés; les alarmes, déraisonnables.
Le public impartial a bien apprécié le fond des choses et les dispositions des
personnes. Il y a longtemps qu'on entend dire : si (cl ou tel arrivait aux affai-
res , il gouvernerait comme ceux qui gouvernent. On ne veut pas dire par là
que tous les hommes ont les mêmes lumières, la même expérience, la même
fermeté, la même tenue, un égal esprit de conduite; on ne veut exprimer
qu'une pensée : c'est qu'il n'y a pas deux systèmes possibles de gouvernement
pour quiconque veul la monarchie el la charte; c'esl que l'empire des faits el
! 9 nécessités politiques du temps forcenl tout homme honnête et apte au gou-
vernement du pays â ne guère s'écarter de la ligne tracée. Sans mettre exacte-
ment le pied sur les empreintes laissées par ses prédécesseurs, il doit cepen-
dant se diriger vers le même but, suivre la même direction, employer les
75G KEVUE. — CIIllONIQUE.
mêmes forces. Y a-t-il des différences entre une administration et une autre?
elles sont toutes dans l'habileté et dans la puissance morale des hommes du
pouvoir.
Ces considérations sont devenues frappantes de vérité pour tout le monde
depuis que la vague révolutionnaire s'élant graduellement affaiblie, tous les
esprits se sont calmés, et toute exagération est devenue impossible sous peine
de ridicule. Dès ce jour, la lutte entre le parti gouvernemental et l'opposition
constitutionnelle n'était plus sérieuse; elle ne pouvait plus du moins avoir
pour objet que des questions secondaires , des questions d'affaires , des ques-
tions de pure application, les principes à appliquer étant les mêmes pour les
deux partis. Dès le moment où la résistance, rassurée sur le maintien intégral
du syslème fondé en juillet, n'avait plus rien à demander, rien à faire qui pût
paraître exorbitant et inspirer des inquiétudes à ceux qui redoutent avant
tout de voir fortifier l'ordre aux dépens de la liberté; dès ce moment , dis-je,
tout dissentiment profond disparaissait entre les deux partis ; dès ce moment,
on pouvait différer d'opinion sur telle ou tellequestion particulière, on n'était
plus ennemi; il pouvait rester des antipathies de personne, il n'y avait plus
d'incompatibilité réelle pour les choses; le langage pouvait ne pas être exac-
tement le même , les actes des uns ne pouvaient guère différer de ceux des au-
tres ; dès ce jour enfin , dès ce jour seulement , des cris de guerre, des com-
bats acharnés n'auraient plus été qu'une sorte de comédie.
Cela est vrai pour tous ceux du moins qui avaient nettement aperçu le fond
des choses, qui s'étaient rendu un compte exact de la situation des partis, pour
ceux qui, véritables hommes politiques, savaient oublier les violences de la
lutte parlementaire et imposer silence aux antipathies personnelles.
Cependant le rapprochement, quelque raisonnable, quelque nécessaire
qu'il fût, ne pouvait être général. L'opposition constitutionnelle devait laisser
en arrière des hommes honorables que le parti gouvernemental doit vivement
regretter; ce sont des consciences délicates, des esprits un peu roides que tout
mouvement vers le centre effarouche, et que leur propre immobilité flatte
comme une preuve solennelle de leur indépendance. Ils se plaisent à constater
fièrement une qualité que nul ne leur refuse. C'est une exagération fort excu-
sable, comme toute exagération d'un sentiment généreux , lorsqu'elle n'en-
traîne pas de funestes et irréparables conséquences.
Cette partie de la gauche que des scrupules respectables , de petites antipa-
thies et peut-être un peu de susceptibilité retiennent sur les bancs de l'opposi-
tion , ne se ralliera jamais au parti radical. Elle veut sans doute le progrès ;
elle le veut avec plus ou moins de hardiesse; elle croit peut-être que le pou-
voir s'applique trop a le ralentir, A le modérer , qu'il ne fait pas aux saines
théories politiques applicables à notre gouvernement un accueil assez cordial
et assez franc. Il n'est pas moins vrai que celte partie de la gauche se com-
pose de libéraux conservateurs , d'hommes sur lesquels l'ordre établi pourrait
compter toutes les fois qu'il serait sérieusement question de son maintien et
de son raffermissement.
Le parti Barrot n'a fait qu'accepter aujourd'hui l'alliance que les membres
rie la gauche indépendante accepteront plus laid , à mesure que les faits et
BEVUE. — CHRONIQUE. 757
l'expérience viendront leur montrer que dans la pratique des affaires, dans les
principes et les actes du gouvernement, il n'y a rieu d'incompatible avec leurs
propres principes, rien qu'un ami sincère de la liberté constitutionnelle , de la
monarchie représentative, ne puisse hautement avouer.
M. Bai-rot doit se féliciter d'avoir donné l'exemple, d'avoir mis fin à un
schisme qui n'était plus qu'un malentendu. Il ne s'agit plus aujourd'hui de
résister à outrance à des factions armées et menaçantes , de pousser les
moyens d'ordre et de défense jusqu'à celte dernière ligne qui , bien que légi-
time, effarouche et alarme ces amis passionnés de la liberté, ces esprits
spéculatifs auxquels les théories sont encore plus connues que les faits , la
violence des passions et la pratique du gouvernement. Toute lutte violente ,
illégale, a cessé. Les opinions extrêmes sont rentrées dans le cercle de la
légalité. Elles usent de la parole , de la presse, des pétitions , de la tribune,
de tous les moyens que les lois autorisent ; elles prouvent par leur propre
fait que la liberté n'est pas un vain mot cbez nous. C'est leur droit. Nous se-
rions les premiers à blâmer quiconque prétendrait le leur enlever ou le res-
treindre.
Mais pour tout homme étranger à ces opinions, les questions importantes
aujourd'hui sont les questions d'organisation , de développement, de progrès
dans toutes les branches de la puissance nationale. Il faut seconder l'impul-
sion qui nous pousse vers un avenir de plus en plus brillant et prospère,
maintenir la France au premier rang en Europe par son influence et sa force ,
profiter de l'inépuisable richesse de son sol, animer son industrie, perfec-
tionner toutes ses institutions , tous ses établissements , tous ses moyens de
développement matériel et moral , la doter de tous ceux qui lui manquent en-
core ; il faut , en un mot, gouverner habilement, fortement , dans l'intérêt gé-
néral, ce vaste et beau pays . qui recèle dans son sein des ressources dont la
grandeur et la variété surpassent lout ce qu'on pourrait lui comparer. Pour-
quoi le parti Barrot se serait-il refusé à coopérer à ce grand travail? Pour-
quoi préférer à ce concours loyal, éclairé , une crise politique, une nouvelle
péripétie ministérielle , une dissolution prématurée de la chambre , dissolu-
lion qui aurait pu devenir pour le pays une cause d'agitation , et relarder
de plus en plus tout le bien que la France a le droit d'attendre de son gouver-
nement ?
C'étaient pourtant là les deux termes de la question, l'adhésion au ministère
ou la dissolution de la chambre. M. Barrot a préféré le premier parti ; il a pré-
féré le connu à l'inconnu , le parti sage au parti aventureux , le parti qui de-
vait lui susciter des accusations, des reproches , au parti qui lui aurait valu
les éloges, les hymnes des opinions extrêmes. M. Barrot a droit d'être fier de
sa noble conduite.
Si la gauche s'est divisée, les conservateurs à leur tour sont loin d'être una-
nimes. Les uns, comprenant la nouvelle situation politique, se sont franche-
ment ralliés au ministère ; d'autre se tiennent en observation, et, sans être
hostiles, ils sont méfiants; enfin il en est (le nombre de ces derniers, il faut
le dire, s'est fort atténué) qui voudraient se persuader que rien n'est changé
dans l'étal des partis depuis le ministère Périer . qu'il faut toujours crier à
758 REVUE. — CHRONIQUE.
tue-tête contre la gauche tout entière, dire et croire que tout est préparé pour
nous ramener 1792 pour le moins. Us voudraient, disons-uous , se le persua-
der à eux-mêmes, en réalité, ils ne le pensent guère. C'est tout ce qu'on peut
dire de plus favorable pour eux. S'ils croyaient réellement que le moindre con-
tact du gouvernement avec une portion quelconque de la gauche est un grand
péril pour le pays , ils auraient commis un acte bien coupable en forçant, par
leurs répugnances et leurs hostilités , le ministère à chercher un point d'appui
dans la gauche. Pensaient-ils que le cabinet pourrait ensuite ne rien faire
pour elle, qu'il travaillerait au contraire à briser de ses mains l'appui qu'on
lui aurait rendu nécessaire?
Au surplus, soyons justes , la gauche ralliée n'a point abusé de la situation
qu'on lui avait faite. Elle a soutenu le pouvoir avec fermeté , avec courage ,
avec désintéressement. Qu'a-t-elle exigé? Qu'a-t-elle obtenu ? On répand des
bruits sans nombre, mais le Moniteur est sobre de concessions faites à la
gauche.
Le travail sur les préfectures ne vaut pas la peine d'être cité. C'est un petit
remaniement adminislralif : ce n'est pas là un fait politique.
Quant à la nomination de M. Nicod à la place vacante à la cour de cassa-
tion, nous n'avions qu'une seule crainte, c'est que M. Nicod ne l'acceptât pas.
Il serait difficile de trouver un jurisconsulte plus digne de siéger dans la cour
suprême du royaume.
On parle maintenant d'un remaniement dans notre diplomatie. Nous ne sa-
vons pas bien ce qu'il peut y avoir de positif dans les bruits qui circulent à ce
sujet. M. de la Redorte, dit-on, irait à Madrid; M. de Rumigny viendrait à
Bruxelles, ambassade de famille. M. Bresson remplacerait à Conslantinople
M. Ponlois , qui passerait à Berlin. Comme on le voit; tout se bornerait à des
déplacements et à la promotion de M. de la Redorte , qui a su se faire une po-
sition dans la chambre des députés.
Quoi qu'il en soit, nul n'a le droit de se "plaindre de voir des hommes de la
gauche ralliée arriver aux affaires, lorsque leur nomination, justifiée par une
capacité incontestable, ne blesse d'ailleurs les droits de personne.
L'œuvre à accomplir , nous ne cesserons de le répéter , c'est la fusion de
toute la portion de la gauche qui ne méconnaît pas les conditions et les néces-
sités de notre gouvernement , avec les conservateurs modérés et raisonnables,
avec tous ceux qui ont une autre politique que la haine, qui ne résument pas
toule la science de l'homme d'État dans la rancune.
C'est là la base large et solide qu'il faut établir ; nous ne disons pas au pro-
fit personnel de tel ou tel homme, de tel ou tel cabinet, mais au profit de tous,
au profit de la dynastie , de la liberté , du pays.
Au reste , malgré les fautes et les passions des hommes, et nul ne peut pré-
tendre d'échapper à tout reproche , la force même des choses accomplira ce
travail et consolidera la nouvelle majorité.
Le parti radical y aide en absorbant quelques notabilités de la gauche , en
se donnant dans la chambre une organisation plus forte, une altitude plus
redoutable.
Les chambres ont continué à s'occuper avec zèle des affaires du pays , sans
REVUE. — CII110N1QUE. 759
pouvoir cependant réparer complètement le temps perdu en vains débats poli-
tiques. Nous aurons enfin des chemins de fer. Le gouvernement, fortement et
habilement secondé par MM. de Beaumont et Duvergier de Hauranne, ainsi
que par M. Duchàlel , qui a retrouvé dans une discussion d'affaires, sur le
terrain qu'il n'aurait jamais dû quitter, toute sa capacilé et son incontestable
puissance; le gouvernement, dis-je, a triomphé des préjugés, des antipathies,
des accusations , qu'on avait habilement suscités contre ces utiles entreprises,
et surtout contre celle dont l'administration et la conduite étaient le plus à
l'abri de tout soupçon et de tout reproche.
La chambre des pairs a discuté avec soin et non sans quelque vivacité une
loi fort importante, bien qu'elle ne préoccupe guère la pensée publique. Nous
voulons parler de la loi relative au monopole du sel. Chose rare! le gouver-
nement proposait le retour au droit commun ; la majorité de la commission
voulait lui imposer le monopole. La question a été fort habilement débattue ,
contre le ministère, par MM. d'Audiffret et Cordier, et pour le ministère, par
M. le garde des sceaux et par MM. Mounier et Gasparin.
La chambre a adopté le projet du gouvernement.
Parmi les travaux du ministère, il faut mettre au premier rang les traités
de commerce qu'il est sur le point de conclure , entre autres avec l'Angleterre.
M. Thiers aura rendu un grand service au pays et pour la chose en elle-même,
puisque nous ne douions pas que les intérêts bien entendus de la France n'y
trouvent toutes les garanties désirables, et pour le précédent qu'il aura éta-
bli , et qui sera, nous l'espérons, le précurseur d'autres négociations commer-
ciales non moins importantes. L'industrie et l'agriculture françaises ont besoin
de débouchés et d'échanges, et il est temps que noire commerce maritime
sorte de ses proportions si chélives , et se mette au niveau de la grandeur et
delà puissance du pays : résultat impossible tant que nous ne serons, en fait
de commerce , que des Chinois ne voulant trafiquer qu'avec nous-mêmes , tant
que nous aurons l'étrange prétention de vendre toujours sans jamais acheter.
Espérons que les chambres donneront au gouvernement le pouvoir de mettre
à exécution ces traités dans l'intervalle des sessions par voie d'ordonnance.
M. Thiers en a fait la demande indirecte à la chambre des députés. Comme il
s'agissait d'une délégation de pouvoir législatif, M. Thiers a préféré l'obtenir
de l'initiative même de la chambre. Sans blâmer ce scrupule, nous serions ce-
pendant désolés d'apprendre que le but n'eût pas été atteint.
On ne peut qu'applaudir A l'envoi de l'amiral Baudin à Buénos-Ayres.
M. Baudin a fait ses preuves. Son nom, sa résolution, sa bravoure, sont connus
des Américains. II est temps que cette affaire se termine par un coup de vi-
gueur ou par une négociation habile , peut-être par l'un el par l'autre. I n
blocus prolongé est une situation pleine d'inconvénients, de difficultés de toute
nature. Nous ne savons pas non plus jusqu'à quel point il peut être de l'inté-
rêt et de la dignité de la France de solder une guerre civile , et de se mêler
aux débals intérieurs de ces malheureux pays pour obtenir une satisfaction.
Dût-elle coûter davantage, l'action directe de la France nous aurait paru, sous
ion. les rapports, préférable à des menées el à des intelligences donl les ré-
sultais soni presque toujours chimériquei ,
740 REVUE. — CHRONIQUE.
L'empereur de Russie est arrivé à Berlin deux heures avant la mort du roi,
de ce prince que le peuple prussien regrette amèrement, et qui , après de ter-
ribles revers, a tant fait pour la prospérité, pour l'instruction , pour le déve-
loppement moral et la bonne administration de son royaume , ainsi que pour
le maintien de la paix européenne.
En traversant la Pologne, la malheureuse Pologne, l'empereur Nicolas
s'est-il demandé quel sera , au jour de sa mort, le jugement inexorable de
l'histoire? Les rois aussi meurent , et, comme le lui a écrit l'évêque de Podla-
chie, ils sont appelés comme nous devant le tribunal du Tout-Puissant. On ne
s'est pas contenté de fouler aux pieds les droits sacrés de la Pologne , d'y
étouffer toute liberté , d'y laisser commettre les actes les plus odieux, de lui
arracher par lambeaux tous les éléments de sa nationalité politique ; on veut
maintenant , à force de séductions , de tracasseries , de violences, l'enlever au
catholicisme et la courber sous le sabre de la papauté russe.
Au reste , il ne faut pas trop s'en plaindre. C'est peut-être une de ces folles
tentatives que la Providence permet dans sa justice. Ce sont des blessures que
le temps ne guérit pas. C'est une lutte sourde , longue, douloureuse, mais une
lutte où la Pologne trouve , sans les mendier, des alliés habiles à Rome, des
sympathies profondes dans toute la catholicité. Charles-Quint put étouffer la
liberté politique à Florence; les inquisiteurs de Philippe II affranchirent les
Pays-Bas.
Un horrible attentat vient d'épouvanter l'Angleterre. Nous avions espéré
que ce n'était qu'un acte de démence; il paraît malheureusement que c'est un
crime. Attendons l'issue du procès.
Un nouveau triomphe vient de raffermir le trône constitutionnel en Espa-
gne. Morella est au pouvoir d'Esparlero. Bientôt don Carlos trouvera dans son
impuissance une cause légitime de délivrance, et pourra rejoindre don Miguel
à Borne. — On parle toujours du voyage des reines Isabelle et Christine. Le
champ des conjectures est toujours ouvert; il serait téméraire d'y entrer.
ÉTUDES HISTORIQUES
ET POLITIQUES
SUR L'ALLEMAGNE
(i)
I.~ VUES GÉNÉRALES SUR L'HISTOIRE DU POUVOIR
MONARCHIQUE EN ALLEMAGNE.
L'Allemagne moderne ne ressemble guère plus a l'ancienne Allemagne que
la France actuelle à la France d'il y a cinquante ans, car noire grande com-
motion révolutionnaire y a fait presque autant de ruines et amené presque au-
tant de changements que chez nous. La république et Napoléon renversèrent
la vieille constitution germanique, et effacèrent de leur épée victorieuse jus-
qu'à ce nom vénéré de saint-empire romain, inscrit dix siècles auparavant par
Charlcmagne sur le fronton de l'antique édifice. Longtemps foulée aux pieds
du conquérant français, et traversée en tous sens par ses armées, l'Allemagne
fit en 1 81 ô un puissant effort pour secouer le joug; et, quand Napoléon fut
tombé devant la coalition européenne, elle recouvra son indépendance et ses
anciennes limites, mais non ses vieilles institutions. L'organisation de la con-
fédération germanique par le congrès de Vienne ne fut point une restauration
du passé, mais l'établissement d'un régime entièrement nouveau, une tenta-
tive à peu près du même genre que la monarchie constitutionnelle de Louis
XVIII. Nous essayerons plus tard d'apprécier ce qui fut fait alors, mais nous
devons auparavant faire connaître ce qui existait avant la révolution et expli-
quer par quelles transitions on est arrivé du saint-empire de 1792 au pacte fé-
déral de 1815.
(?) Voyez la livraison du 15 «liVembrc 1830.
TOME ir. 51
742 EUDES SUR L'ALLEMAGNE.
Qu'on nous permette d'abord quelques considérations générales sur les
différentes phases de la constitution germanique.
La dignité impériale, considérée depuis Charlemagne comme un symbole de
suprématie sur tous les peuples chrétiens, avait passé des Français aux Alle-
mands, lors de la honteuse décadence des princes carlovingiens. Ce fut l'Alle-
magne qui au Xe siècle sortit la première de l'anarchie et du désordre auxquels
la chrétienté était en proie : elle en fut redevable à deux grands hommes,
Henri l'Oiseleur et Olhon le Grand. Othon surtout rappela à l'Europe l'activité,
la puissance et la gloire de Charlemagne ; il se fit donner par le pape le titre
d'empereur romain , qui depuis ce temps resta inséparable de celui de roi des
Allemands. Quand on voit ce qu'était alors l'Allemagne comparativement aux
autres pays , on s'étonne qu'elle ne soit pas restée le centre et le foyer de la
vie politique de l'Europe , et qu'elle n'ait pas conservé la prééminence que
semblait devoir lui assurer la possession de la couronne impériale. Mais elle
ne put jamais atteindre cette unité à laquelle la France dut en grande partie
son rôle si important dans l'histoire : il se rencontra dans la constitution de
l'empire germanique, et sans doute aussi dans le caractère national, un prin-
cipe de division dont les circonstances favorisèrent le développement. Le
pouvoir central alla s'affaiblissant d'âge en âge au profit de pouvoirs secon-
daires, et le saint-empire romain finit par n'être plus qu'un vain nom, n'éta-
blissant aucun lien sérieux entre cette foule d'États indépendants, souvent
ennemis, dont se composait le corps germanique.
Il y a sous ce rapport, entre les destinées de l'Allemagne et celles de la
France, un contraste frappant, et qui mérite d'être étudié. En France,
du x° au xne siècle, la royauté, d'abord assez faible, va toujours grandissant:
d'élective qu'elle était dans le principe, elle devient héréditaire, et il n'est
presque pas de règne qui ne lui apporte quelque accroissement nouveau,
grâce à la politique constante des descendants de Hugues Capet et aussi à un
concours inouï de circonstances heureuses. A la mort du dernier fils de Philippe
le Bel , l'avènement de la branche de Valois amène une longue guerre de suc-
cession entre la France et l'Angleterre ; mais la loi salique triomphe :
Charles V répare les désastres de Crécy et de Poitiers, et l'héroïque pucelle
efface la honte d'Azincourt. Le pouvoir royal et la nationalité française sor-
tent plus forts qu'auparavant de cette crise d'un siècle, comme le prouve
bientôt le règne de Louis XI, qui abat les dernières grandes existences du
moyen-âge. Cinquante ans plus tard, la féodalité expirante s'allie à la réforme
et met en péril l'unité française, qui est sauvée par le mouvement catholique
et populaire de la ligue. Henri IV ne monte sur le trône qu'en renonçant à sa
religion et à son parti, et bientôt après Richelieu achève de briser tout ce qui
reste de résistances aristocratiques et prolestantes. Le siècle de Louis XIV
commence : l'autorité royale, désormais illimitée, n'a plus à craindre que
son propre excès, et ce sommeil qui s'empare des pouvoirs sans contrôle et â
la faveur duquel se préparent des révolutions nouvelles.
Les choses se passent tout autrement en Allemagne. D'abord , au lieu de
celte série de rois de France se succédant de père en fils pendant plus de trois
cents ans, on voit, dans un moindre intervalle, s'éteindre successivement trois
ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE. 741
dynasties d'empereurs. Toufes trois commencent avec éclat par des souverains
habiles et forts qui établissent leur puissance de manière à faire craindre pour
l'indépendance du reste de l'Europe; toutes trois déclinent par des causes à
peu près semblables : la mort prématurée des souverains (1), de longues et
désastreuses minorités (2) , les expéditions et les conquêtes en Italie, terre
funeste pour les empereurs germaniques , et surtout les luttes avec le
sainl-siége.
Les Olhons préparèrent la querelle du sacerdoce et de l'Empire, en s'empa-
rant de la nomination des papes. La maison de Franconie reprit leurs préten-
tions abandonnées par saint Henri , dernier empereur de la maison de Saxe.
Alors parut Grégoire VII , qui unit la cause de la liberté de l'Église à celle de
l'indépendance des princes allemands; ce fut lui qui, par sa résistance à
Henri IV, rendit la dignité impériale vraiment élective. La lutte , apaisée par
le concordat de Calixle II, recommença sous les Hobenstaufen , et les papes
s'allièrent aux républiques lombardes qui maintinrent leur indépendance contre
le puissant Frédéric Barberousse. Ce fut en vain que les empereurs, devenus
maîtres du royaume de Naples, prirent pour ainsi dire à revers le saint-siége
et le parti guelfe : deux papes, dépossédés et fugitifs, tinrent en échec la puis-
sance de Frédéric II, et, peu d'années après la mort de ce prince, sa race
s'éteignit misérablement. Après la cbule de celte illustre maison de Souabe ,
vint une longue période d'anarchie appelée par les historiens le grand inter-
règne, parce que des fantômes d'empereurs, comme Guillaume de Hollande et
Richard de Cornouailles, ne peuvent être considérés comme ayant réellement
exercé l'autorité impériale. Le droit d'élire l'Empereur commença à devenir
l'apanage exclusif d'un certain nombre de princes appelés électeurs, auxquels
ce grand privilège donna une place à part et une prépondérance que celle du
chef de l'État ne parvint plus désormais à balancer. Tous les membres de
l'Empire, évêques, princes, seigneurs, villes, travaillèrent à l'envia se créer
une position indépendante; l'anarchie se mit parfont, et il n'y eut plus de
droit que le droit du plus fort (3). En 1275, Rodolphe de Habsbourg fut élu ,
parce qu'on espérait qu'assez puissant pour rétablir l'ordre, il ne le serait pas
assez pour rendre son ascendant au pouvoir impérial. Ce grand prince fil
régner la justice et rendit la paix à l'Allemagne ; mais il assura à sa famille le
duché d'Autriche, et les électeurs, craignant que les Habsbourg ne devinssent
trop forts, refusèrent d'appeler son fils à l'Empire. Pendant les cent cinquante
ans qui s'écoulèrent depuis la mort de Rodolphe jusqu'à l'élection d'Albert II ,
la jalousie des princes ne permit à aucune famille de s'affermir sur le trône
(1) Ollion II , fils d'Olhon le Grand , Othon III , son petit-fils, meurent, l'un à vingt-
neuf, l'autre à vingt et un ans. Henri III, second empereur de la maison de Franconie,
n'atteint pas quarante ans ; Henri VI de Hohenstaufen , fils de Frédéric Barberousse,
meurt dans sa trente-deuxième année.
(2) Celles de Henri IV et de Frédéric II préparent la chute des maisons de Franconie
et de Souabe.
(3) C'est ce que les Allemands appellent Taustrecht , droit du poignet. Plusieurs pé-
riode» do leur histoire sont caractérisées parce nom,
744 ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE.
impérial. Les maisons de Nassau, d'Autriche, de Luxembourg, de Bavière,
vinrent s'y asseoir alternativement, mais sans pouvoir rendre la force à une
autorité dont elles n'avaient que la jouissance passagère et contestée. Les em-
pereurs, en désespoir de cause, ne s'occupèrentquede leurs États héréditaires ,
vendirent aux princes des privilèges exorbitants, et dissipèrent ce qui restait
du domaine impérial. Presque tous passèrent leur vie à guerroyer contre des
compétiteurs ; deux d'entre eux furent déposés solennellement. L'Empire
tendit de plus en plus à devenir une république aristocratique, et la bulle d'or
de Cliarles IV ne fit que constater l'incurable impuissance du pouvoir central.
En 1458, Albert II fut élu, et la dignité impériale entra dans la maison
d'Autriche pour n'en plus sortir jusqu'à l'extinction de la lignée masculine de
Rodolphe de Habsbourg ; mais il était trop tard pour que la monarchie pût
regagner ce que les siècles lui avaient fait perdre. Les États d'Empire (1),
grands et petits, avaient conquis presque tous les droits de la souveraineté, et
ils avaient assuré leurs couquêtes par de fortes alliances entre eux. L'Empire
ne donnait plus à l'Empereur ni autorité ni richesse; loin de pouvoir penser
à se faire obéir des princes, il ne pouvait même pas obtenir leur concours
pour rétablir un peu d'ordre matériel. Tous étaient en guerre les uns contre
les autres; chacun se faisait justice à main armée, et les cinquante-quatre
ans du règne de Frédéric III se passèrent en efforts inutiles pour faire décréter
la paix publique (Lanclfriede). L'état de l'Allemagne au xv siècle est fidèle-
ment retracé dans ces paroles remarquables adressées aux Allemands par
Silvius Énée Piccolomini : « Il y a une raison qui a affaibli votre empire et qui
ie réduira à rien , si vous n'y mettez ordre : les philosophes déclarent funeste
le grand nombre des princes, vous en faites vos délices. Quoique vous confes-
siez que l'Empereur est votre roi et votre seigneur, son autorité est précaire ,
sa puissance est nulle ; vous ne lui obéissez qu'autant que vous voulez, et vous
ne le voulez pas du tout. Ni villes, ni princes, n'accordent à l'Empereur ce qui
lui est dû ; on ne lui paye point d'impôts, il n'a point de trésor. Chacun veut
être chez lui modérateur et arbitre. De lu vos discordes continuelles et vos
guerres interminables. Si vous désirez recouvrer votre ancienne prépondé-
rance, reprenez vos anciennes vertus, vos anciennes mœurs; surtout, préférez
l'unité à la division. Rendez à voire chef spirituel et à votre chef temporel les
honneurs et l'obéissance qui leur sont dus. Si vous le faites, vous reconquerrez
infailliblement votre antique gloire, et vous donnerez encore des lois a plu-
sieurs grandes nations (2). »
Maximilien Ier, prince brillant et aimable qu'on a appelé le dernier des che-
valiers, parvint à rétablir l'ordre en Allemagne en faisant décréter par la diète
la paix publique perpétuelle. C'est aussi sous son règne que fut fondée la
chambre impériale et (pie l'Empire fut divisé en dix cercles, mesures très-
utiles, mais qui, loin d'augmenter l'autorité de l'Empereur, la restreignirent
(1) C'cstau xivc siècle que le nom d'États d'Empire (Rcichsslacndc) commence à être
usité en parlant des princes , seigneurs et nobles, sous Charles IV, les droits et privi-
lèges sont exprimes par le mot de supériorité territoriale (Landcs/io/icil).
■ Silvii Germania , dans Sehardii jRer. Gertn. scriplor, pag, 165
ÉTUDES StH L* ALLEMAGNE. 715
encore à certains égards. L'ordre de choses constitué par la bulle d'or avait
jeté trop de racines dans les mœurs et les habitudes pour qu'il fût facile de
ramener tant de divergences à une véritable unité. Toutefois , il n'eût peut-
être pas été impossible d'y arriver avec le temps, à cause de la tendance fa-
vorable au pouvoir monarchique qui se manifestait partout en Europe; mais
l'œuvre à peine commencée fut arrêtée par la réforme, qui établit dans
l'empire une division à jamais irrémédiable. Après la mort de Maximilien , les
électeurs n'accordèrent leurs suffrages à Charles-Quint qu'après lui avoir lié
les mains parmi traité appelé capitulation, où leurs privilèges et leur indépen-
dance étaient garantis par des promesses solennelles. De semblables promesses
furent depuis lors imposées à tous les empereurs, et devinrent la condition
obligée de leur élection. Charles-Quint s'occupa le moins qu'il put de l'Alle-
magne , où il vint rarement et où il ne résida jamais longtemps ; il abandonna
à son frère Ferdinand les possessions de sa maison dans ce pays , et le nomma
son lieutenant dans le gouvernement de l'Empire. L'Espagne, les Pays-Bas,
l'Italie, l'Amérique, absorbèrent tous ses soins : il ne put donner aux affaires
d'Allemagne qu'une attention distraite et partagée, et laissa ainsi son libre
cours à une révolution religieuse qui devait changer la face de l'Europe. La
réforme fut favorisée par les princes parce qu'elle leur promettait de les rendre
plus maîtres chez eux et d'augmenter leurs richesses aux dépens de celles de
l'Église. Quelques maisons princières en retirèrent en effet de grands avantages,
mais c'en fut fait de l'unité de l'Allemagne , et par conséquent de son impor-
tance politique en Europe. Six ans après le jour où Luther avait brûlé à
Witlemberg la bulle du pape qui le condamnait, deux ligues, l'une catholique,
l'autre protestante , étaient en présence avec des forces à peu près égales.
Quelques années plus tard, les protestants formaient une alliance avec le roi
de France pour faire la guerre à l'Empereur, et donnaient l'exemple, trop sou-
vent imité depuis, d'appeler l'étranger à intervenir dans les affaires de leur
patrie. L'alliance française leur valut la paix de religion qui constitua politi-
quement le protestantisme et établit deux États dans l'État ; elle coûta à
l'empire les (rois évêchés lorrains, dont la France resta en possession. Sous
le régime de la paix de religion, la réforme fit des progrès rapides, neutralisés
seulement par les divisions entre les sectes prolestantes et par l'activité et le
prosélytisme habile des jésuites. Presque tous les princes laïques embrassèrent
la réforme; mais la maison d'Autriche , restée catholique, conserva la dignité
impériale, et aucune des deux religions ne put devenir prédominante. Enfin,
après un demi-siècle de controverses, de querelles sans fin, de troubles sans
cesse renaissants, on en appela aux armes, et la guerre de trente ans éclata.
Celle guerre, bien plus politique que religieuse, se serait décidée au profit de
la maison d'Autriche et du pouvoir impérial, sans l'intervention de la Suède et
de la France, qui , poussées par des motifs bien différents , firent pencher la
balance en faveur du protestantisme et de l'indépendance des princes. Le traité
de Westphalie modifia la constitution germanique de manière à relâcher en-
core le lien déjà si peu serré qui unissait les divers membres de l'Empire. Les
deux partis qui avaient si longtemps combattu restèrent en présence , avec la
dénomination légale de corjts des catholiques et de corps des êvangéliques.
tome n. 52
746 ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE.
Les princes acquirent tous les droits de la souveraineté, notamment celui de
faire la paix et la guerre, et de s'allier entre eux et avec les étrangers. La
France et la Suède furent chargées de garantir l'exécution du traité, ce qui
leur conférait en quelque sorte la tutelle de l'Empire. A dater de cette époque,
les princes allemands tendirent de plus en plus à se considérer comme n'ayant
entre eux d'autres rapports que ceux qui existaient entre les divers Étals de
l'Europe; ils ne tinrent plus compte que de leurs intérêts particuliers, et se
firent rarement scrupule de leur sacrifier ceux de l'Empire j aussi fut-il tou-
jours facile aux puissancss étrangères de les armer les uns contre les autres ,
et de paralyser ainsi les forces du corps germanique. Ce fut particulièrement
la France qui profita de cet état de choses pour établir sa prépondérance en
Europe. Louis XIV enleva aux deux branches de la maison d'Autriche l'Alsace,
la Franche-Comté, une partie de la Flandre et du Hainaut. Grâce à la position
que lui avait faite le traité de Westphalie, il ne cessa de s'immiscer secrète-
ment ou publiquement dans les affaires de l'Empire ; ses guerres eurent
souvent l'Allemagne pour théâtre, et les dévastations opérées par ses ordres
sur les bords du Pihin ont laissé une tache à sa mémoire. La fin du règne de
ce prince fut marquée par des revers aussi signalés que l'avaient été ses
victoires : toutefois l'Allemagne n'y gagna presque rien , et le traité de Rastadt
n'enleva à la France qu'une très-faible partie de ses nouvelles acquisitions.
C'est que le saint-empire était devenu un vain nom qui ne représentait rien
de réel , et que le corps germanique , en vertu de sa constitution , ne pouvait
trouver ni mandataires ni alliés sérieux dans les congrès où se déballaient les
grands intérêts européens. Les plus puissants de ses membres, occupés unique-
ment de leurs plans particuliers d'agrandissement, semblaient avoir oublié
qu'ils avaient une patrie commune : il y avait une politique autrichienne,
prussienne, bavaroise, saxonne; il n'y avait pas de politique allemande. Cetle
séparation d'intérêts entre les divers Étals dont se composait l'Empire devint
de jour en jour plus tranchée, ainsi que le prouve l'histoire du xviue siècle ,
toute remplie de guerres entre Allemands , comme la guerre de la succession
d'Autriche et surtout la guerre de sept ans, où Frédéric le Grand rompit la
paix publique, arma le nord de l'Allemagne contre l'Empereur et l'Empire ,
et se joua impunément des règles les plus fondamentales de la constitution
germanique. Ce prince, en dépouillant l'Autriche d'une de ses plus belles
provinces et en élevant la Prusse au rang des grandes puissances européennes,
détruisit ce qu'on appelait l'équilibre de l'Allemagne , et le chef de l'Empire
eut désormais un rival (1). Lorsque plus tard Joseph II, monarque enlrepre-
(1) Voici ce que disait déjà avant la guerre de sept ans l'auteur du Droit public ger-
manique , imprimé à Amsterdam en 1749 : « La balance politique est un pur être de
raison, une chimère ; mais elle est surtout impossible dans un même Etat. Tant que la
maison de Brandebourg balancera le pouvoir de la maison d'Autriche, l'Empire doit
s'attendre à voir rallumer des querelles mal éteintes et à être le théâtre des démêlés
de ces deux rivales. Elles ont toutes deux leurs partisans et leurs alliés au dedans et
au dehors. La dignité impériale, rentrée dans la maison d'Autriche , a ramené dam
' intérêts la plus ,;i.uul> |>niic des Elals d'Allemagne. Indépendamment des avan-
ÉTUDES SLR L'ALLEMAGNE. 747
nant et tracassicr, voulut rendre à la maison d'Autriche son ancienne prépon-
dérance, soit en faisant revivre quelques-unes des prérogatives de la dignité
impériale, soit en concentrant ses forces par l'échange de la Belgique contre
la Bavière, Frédéric l'arrêta dans ses projets en formant contre lui la fameuse
alliance des princes (Fiïrstenbund), et, sous prétexte de défendre la liberté
allemande , assura à la Prusse tous les avantages de sa nouvelle position. Les
choses en élanl venues là, on pouvait prévoir dans un temps donné la dissolu-
tion de l'empire germanique et la rupture définitive du lien dérisoire qui était
censé en unir les diverses parties. Le vieil édifice n'aurait pas tardé à s'écrouler
de lui-même, et la révolution française ne fil sans doute qu'avancer de quelques
années le moment de sa chute.
II. — l'ancienne constitution de l'empire germanique.
Pour qu'on puisse se rendre compte des changements opérés en Allemagne
à la suite de nos victoires , il faut donner quelques explications sur ce qu'était
la constitution de l'Empire à la fin du xvmc siècle. Le saint-empire romain ,
tel était le nom qu'on lui donnait depuis le moyen âge , se composait à cette
époque de trois cent soixante-seize portions (1) de grandeur très-inégale ,
dont chacune avait légalement une existence indépendante et ne tenait aux
autres que par un lien de moins en moins étroit (2). De ce nombre étaient
deux cent quatre-vingt-seize États d'Empire (lieichssiaende), ayant une part
directe à la souveraineté. Les autres ne conféraient pas à leurs possesseurs la
participation au gouvernement, mais elles n'en jouissaient pas moins d'une
véritable indépendance , parce qu'elles relevaient uniquement de l'Empereur
dont la suzeraineté était peu gênante.
Le chef de l'Empire se distinguait par les titres les plus pompeux : il s'inti-
tulait empereur des Romains, toujours auguste , et roi d'Allemagne ; il préten-
dait être le chef de tous les princes chrétiens et le vicaire de Dieu au temporel,
prétentions fondées sur la constitution de l'Europe au moyen âge , mais qui ,
même à cette époque, n'étaient jamais arrivées à une réalisation durable, et
qui, au xvmc siècle, n'étaient plus qu'un vain souvenir. Il fallait qu'il eût été
élu à la majorité des voix par les huit princes qui avaient la qualité d'élec-
teurs. Pendant trois cents ans, la dignité impériale était restée dans la mai-
son d'Autriche; toutefois, depuis Matthias , l'Empereur s'engageait toujours à
ne pas tenter de rendre la couronne héréditaire dans sa famille. Du reste , le
tages qu'elle peut tirer des moindres démarches de sa rivale, la seule puissance ou
celle-ci est parvenue fournira toujours un prétexte suffisant pour animer les esprits
contre elle, par la crainte <1<; voir imperium m imperio, comme parlent les politiques.»
(1) Ce chiffre sérail bien plus élevé si l'on comptait comme partie intégrante de
l'Empire chaque terre immédiate comprise dans les quatorze cantons équestres. Le
nombre de ces terres était de plus de quinze cents.
(2) Plusieurs de cet portions de territoire appartenaient souvent au même prince j
mais c'était un fait accidentel < t variable qui ne le • empêchait pas 'h conserver leur
existence propre comme membres «le l'Empire.
748 ÉTUDES SUK L'ALLEMAGNE.
pouvoir impérial avait été réduit à si peu de chose, et les charges en surpas-
saient tellement les bénéfices , que personne n'était intéressé à disputer aux
Habsbourg cette belle épouse sans dot qu'on appelait l'Empire. Notre Henri IV
disait déjà, à la fin du xvie siècle, qu'il aurait mieux aimé être doge de
Venise qu'empereur d'Allemagne , et , depuis l'époque où il tenait ce langage,
la puissance du chef de l'Empire n'avait pas cessé de décroître. Il serait plus
long d'énumérer les droits qu'il n'avait pas que de dire ceux dont il jouissait.
Aucune parcelle du territoire allemand n'était soumise à son administration
immédiate. Il n'avait pas, à proprement parler, de sujets; il ne possédait ni
domaines , ni revenus, et Joseph II, en faisant revivre quelques vieilles taxes,
ne put lever que la somme ridicule de treize mille florins (1). Le peu de préro-
gatives qu'on lui avait laissées , comme le droit de donner des litres de no-
blesse et quelques autres , étaient sujettes à des restrictions qui leur étaient
toute leur valeur, et il ne lui restait guère des attributs ordinaires de la souve-
raineté que des noms pompeux et des honneurs. Quant aux objets importants,
comme la législation , l'administration générale , la paix ou la guerre , il ne
pouvait prendre de décision que d'accord avec les États d'Empire, ses co-sou-
verains. Il est vrai que lorsqu'une guerre avait été décrétée , c'était lui qui la
soutenait presque seul avec ses troupes et à ses frais , car ce n'était qu'à grand'
peine et seulement par la prière et les négociations qu'il pouvait obtenir de
l'Empire de faibles secours en hommes et en argent. Il avait, à la vérité, la
haute inspection des tribunaux suprêmes de l'Empire; mais cela même avait
été réduit à peu de chose , par suite d'une foule de précédents passés en
usage. Le vice-chancelier, sans la proposition et la coopération duquel il lui
était interdit de mettre la main aux affaires de l'Empire , et tous les officiers
de la chancellerie impériale étaient nommés par l'archevêque de Mayence en
qualité de grand chancelier, et prêtaient serment à celui-ci comme à l'Empe-
reur. En un mot, pour qu'il ne fit pas le mal , on lui avait ôté la possibilité de
rien faire.
L'autorité suprême résidait dans la diète (Reichstag) , assemblée de tous
les États d'Empire ou de leurs représentants. La qualité d'État d'Empire, qui
donnail le droit de siéger et de voler à cette assemblée, ne dépendait pas de la
puissance , du nombre des sujets, de la quotité des revenus , ni d'aucune autre
circonstance de ce genre. C'était un privilège spécial qu'avaient certaines fa-
milles et certaines villes , et dont l'origine élaK si ancienne, qu'il ne pouvait
se constater que par l'exercice qui en avait eu lieu de temps immémorial. Un
petit nombre seulement , et des moins importants, le possédaient en vertu
d'une collation de l'Empereur et de l'Empire, depuis une époque connue et
plus ou moins récente. La diète se divisait en trois collèges, celui des élec-
teurs , celui des princes et celui des villes. Chacun d'eux avait ses assemblées
et ses délibérations séparées où les décisions se prenaient à la majorité des
voix. Quand les trois collèges étaient d'accord , il en résultait une résolution
ou placittuinle l'Empire {Reiclwjutachten) , qui après la ratification de
l'Lmpereur devenait un décret ou conclustitn (/{eichsscltluss).
(1) Voyez Dohm, DcnkwùvJigkcitcnmcïncr Zcit, tom. III.
ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE. 749
Les électeurs étaient primitivement au nombre de sept , et la bulle d'or de
Charles IV les compare à sept flambeaux qui doivent éclairer le saint-em-
pire dans l'unité des sept dons de l'esprit (1). C'étaient les trois archevêques
de Mayence, de Trêves et de Cologne, le roi de Bohême, le comte palatin du
Rhin , le duc de Saxe et le marquis ou margrave de Brandebourg. Deux autres
électorats, celui de Bavière et celui de Hanovre, avaient été créés depuis, l'un
après la guerre de trente ans, l'autre à la fin du xvne siècle. En 1777, le
nombre des électeurs avait été réduit à huit par la réunion de l'électoral pala-
tin et de celui de Bavière sur une seule tête. Les électeurs possédaient les pré-
rogatives les plus étendues. C'étaient eux qui , avant d'élire l'Empereur, lui
imposaient, sous le nom de capitulation, le traité où il s'interdisait toute ten-
tative pour relever la puissance impériale. Ils étaient ses conseillers obligés,
et il ne pouvait rien faire sans leur avis et leur consentement , tandis qu'eux,
au contraire, pouvaient s'assembler et délibérer sur les affaires de l'Empire
sans sa permission. Les rois les traitaient de frères : l'Empereur, par un usage
bizarre , les appelait ses neveux et ses oncles. Le droit électoral était attaché
au territoire, non à la personne , ni à la famille 5 c'est pourquoi tous les élec-
teurs possédaient un certain district qui élait proprement l'éleclorat.
Le second collège de la diète, appelé collège des princes, se composait, en
1792, de cent votants. Sur ce nombre il y avait quatre-vingt-quatorze suffrages
personnels, c'est-à-dire donnés individuellement par les possesseurs de certai-
nes seigneuries laïques ou ecclésiastiques, et six voix curiales ou collégiales
appartenant à deux bancs de prélats et à quatre bancs de comtes. Sur les qua-
tre-vingt-quatorze voix personnelles, trente-trois appartenaient à des ecclé-
siastiques , en vertu de leur élection comme évêques ou abbés, et soixante et
une à des seigneurs laïques portant les titres de ducs, landgraves , margraves
et princes. Ces soixante et une voix se trouvaient réparties entre quarante
princes seulement , dont quelques-uns avaient déjà leur voix dans le collège
électoral. Ainsi le roi de Prusse en avait sept , l'archiduc d'Autriche trois,
l'électeur de Bavière six, le roi d'Angleterre six , etc. Cela venait de ce que,
dans le xvne siècle, on avait attaché la qualité d'État d'Empire, non plus aux
personnes , comme dans les temps anciens , mais aux seigneuries (2). Les
choses avaient été ainsi réglées pour que l'extinction des familles princières
ne diminuât pas le nombre des votants , et ne donnât pas aux Empereurs la
(1) Septem eleclores sacri imperii per quos velut seplem candelabra lucentia in uni-
tate spiritus septiformis sacrum illuminari débet imperium ( Bull. aur. Proœmium).
C'est une allusion au candélabre à sept branches du temple de Jérusalem et aux sept
chandeliers de l'Apocalypse. Le Saint-Esprit est appelé septiformis munere dans l'hymne
f'eni Creator.
(2) I/année 1582 avait été prise pour année normale, cl il avait été convenu que
tous les fiefs dont les titulaires avaient eu voix et séance à la diète de cette année.
conféreraient à leurs possesseurs la qualité d'États d'Empire , de telle manière que
celui qui par héritage ou autrement acquerrait plusieurs de c» ■ fiefs multiplierait par
là le nombre de ses voix ;'i la diète. Multiplicatif territoriis vota multiplicantur. riait
devenu un axiome du droil public allemand
780 ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE.
facilité de faire une majorité à leur dévotion, en élevant un grand nombre de
leurs créatures à la dignité d'États d'Empire. Cette dignité était, du reste,
fort difficile à acquérir, parce qu'on ne pouvait obtenir voix et séance à la
diète qu'avec son consentement exprès , et, dans le cours des deux derniers
siècles , elle n'avait été conférée qu'un petit nombre de fois. Parmi les princes
non électeurs, les plus puissants étaient les landgraves de Hesse-Cassel et de
Hesse-Darmsladt , le margrave de Bade, les ducs de Wurtemberg et de Meck-
lembourg , l'archevêque de Salzbourg, les évèques de Munster, de Bamberg et
de Wurzbourg. Le roi de Danemarck et le roi de Suède avaient chacun une
voix dans le collège des princes, l'un pour le Holstein , l'autre pour la Pomé-
ranie antérieure.
Le troisième collège de la diète était celui des villes impériales : elles étaient
au nombrede cinquante et une et formaient deux bancs, celui des villes du Rhin
et celui des villes de Souabe. Les formes de la délibération semblaient placer
le collège des villes dans un rang inférieur à celui des deux autres collèges :
toutefois le traité d'Osnabruck leur avait accordé voix décisive aux diètes , et
leur concours était nécessaire pour un placitum d'Empire.
La diète , composée des éléments que nous venons d'énumérer , siégeait à
Ratisbonne. Devenue permanente depuis 16G3, elle ne ressemblait guère à ces
diètes orageuses du moyen âge et du xvie siècle, où les Empereurs et leurs
puissants feudataires venaient en personne débattre leurs intérêts et vider
leurs différends. Ni le chef de l'Empire, ni aucun des princes, si petit qu'il fût,
ne se montrait plus à la pacifique assemblée, et leurs délégués seuls y parais-
saient. Le cérémonial, les querelles de préséance, mille formalités minutieuses,
prenaient le meilleur du temps de la diète, elles affaires s'y traitaient avec une
lenteur devenue proverbiale. 11 est vrai qu'on ne lui demandait guère son con-
cours quand il s'agissait de choses vraiment importantes, et que toutes les
grandes questions de politique intérieure el extérieure se décidaient sans elle
dans le conseil privé des princes. Le temps et les événemenls avaient rendu
ceux-ci à peu près aussi indépendants de l'Empire que de l'Empereur : à mesure
que l'unité politique de l'Allemagne avait disparu pour faire place a un équi-
libre toujours menacé entre des forces rivales, la diète, qui représentait celle
unité, avait vu son pouvoir décroître et sa sphère d'activilé se rétrécir. Ses
prérogatives constitutionnelles étaient restées très-étendues en théorie ; mais
dans la pratique elles se réduisaient à peu de chose, parce qu'il y avait mille
moyens d'entraver et même de paralyser son action (1). Il est inutile d'exposer
ici quelles étaient les formes des délibérations de la diète : qu'il suffise dédire
que les décisions s'y prenaient à la majorité des voix , excepté lorsqu'il s'agis-
sait de matières religieuses et ecclésiastiques. Dans ce cas, les catholiques el
les prolestants se séparaient en deux corps qui délibéraient à part el traitaient
les affaires à l'amiable (2).
(1) Sous Joseph I'1 , 1rs villes libres furent admonestées à cause de leur négligence
à se faire représenter à la diète , ce qui prouve qu'elles attachaient peu d'importance
à ce qui se faisait dans cette assemblée.
Dai les i uses de religion, et en toutes les autres affaires où les Etat» ne peu»
ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE. 751
Les institutions judiciaires de l'Empire n'avaient guère conservé plus de vie
réelle que ses institutions politiques. Il y avait deux tribunaux suprêmes : la
chambre impériale, dont la résidence était à Welzlar dans les derniers temps,
et le conseil aulique, siégeant au lieu où résidait l'Empereur. Ces deux tribu-
naux jugeaient souverainement les différends entre les Etats d'Empire; ils
pouvaient aussi réformer, en matière civile, les sentences des tribunaux des
princes, à moins que ceux-ci n'eussent le droit de ne pas appeler (jtis de
non appel/ando ), en vertu duquel les juges nommés par eux prononçaient en
dernier ressort. Tous les électeurs jouissaient de ce droit, ainsi que les plus
puissants d'entre les autres princes. La chambre impériale, établie par Maxi-
milienà la fin du xve siècle, avait exercé à celte époque des pouvoirs très-
étendus ; plus tard, ses prérogatives les plus importantes avaient été trans-
portées à la diète ; son action s'était affaiblie et ralentie, et elle était tombée en
décadence comme l'autorité impériale elle-même.
Quoique les assemblées et les tribunaux de l'Empire fussent bien déchus de
leur ancienne autorité, surtout à l'égard des princes les plus considérables, ils
assuraient à la foule des petits Étals répandus sur la surface de l'Allemagne
une protection souvent efficace contre l'ambition envahissante de leurs voisins
plus puissants. Les sujets des princes de second ordre y trouvaient un secours
contre l'oppression et l'arbitraire de leurs maîtres. Dans les villes impériales,
et même dans des Elats de plus grande importance, l'intervention de l'Empire
avait plus d'une fois garanti des droits menacés , résolu des difficultés graves,
et pacifié dus querelles intestines. Enfin il y avait là certains résultais salu-
taires qui ne pourraient être atteints avec la meilleure volonté du monde par
les nouvelles institutions de la confédération germanique.
Après avoir exposé les rapports établis par la constitution de l'Empire entre
les diverses parties qui le composaient, il faut faire connaître sur quelles pré-
rogatives s'appuyait la puissance de ses principaux membres. Le droit des
Etals d'Empire sur les pays qui leur étaient soumis s'appelait supériorité ter-
ritoriale (Landeshoheit) , et différait peu de la souverainelé absolue. Les
Etals étaient vassaux, non de l'Empereur, mais de l'Empire ; ils possédaient
leurs fiefs par droit d'hérédité, non en vertu de l'investiture qui ne pouvait
leur être refusée, et qui n'élait plus qu'une pure cérémonie. Il y avait quelque
différence entre la supériorité territoriale dont jouissaient les électeurs, et celle
des villes, des comtes, des abbés et abbesses, qui avaient à la diète une simple
voix collégiale. Néanmoins celle supériorité donnait presque toujours le droit
de vie et de mort sur les sujets , celui de faire des lois et ordonnances , même
contraires au droit commun, de lever des impôts, de battre monnaie, de faire
des alliances avec les étrangers, d'entretenir telle quantité de troupes qu'on
jugeait a propos, enfin de soutenir ses prétentions les armes à la main, parti-
culièrement hors de l'Empire. Quant aux différends entre les Elats, on devait,
dans la règle, en remettre la décision à la diète ou aux tribunaux suprêmes;
vent être considérés comme un corps, les États catholiques et ceux de la confession
d'Augsbourg se divisent en deux partis; la seule voie à l'amiable décidera les diffé-
rends, sans s'arrêter à la pluralité des suffrages. » (Traité d'Oanabruck , .-ni. v, § 19.)
752 ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE,
mais la conquête de la Silésie par Frédéric le Grand avait montré que cette
règle était sans force, et que les puissants pouvaient la violer impuné-
ment.
Presque toutes les principautés allemandes avaient eu originairement une
constitution analogue à celle de l'Empire : des États territoriaux ou provin-
ciaux (Landstaende) tenaient en face du prince la même place que les États
d'Empire ( Reichsstaende ) en face de l'Empereur; mais la puissance de ces
États était toujours allée en déclinant depuis la guerre de trente ans et le
traité de Westphalie. Le pouvoir des princes s'était accru à leurs dépens
comme aux dépens de l'Empereur et de l'Empire (1), et ils avaient perdu suc-
cessivement leurs prérogatives les plus importantes ; quelquefois même ils
avaient tout à fait disparu. Leur influence presque partout avait fait place à
la prépondérance des courtisans ou à celle d'une hiérarchie de fonctionnaires
publics.
Les villes impériales étaient États d'Empire et jouissaient de la supériorité
territoriale et de tous les droits qui y étaient attachés. Elles avaient joué un
grand rôle dans le moyen âge, au temps de la ligue. hanséalique et de la con-
fédération des villes rhénanes; mais, depuis le xvie siècle, elles n'avaient fait
que déchoir. Leur prospérité commerciale avait notablement diminué par suite
de la prépondérance maritime de la Hollande et de l'Angleterre ; leur impor-
tance politique avait décliné avec leurs richesses , et la jalousie des princes
qui se souvenaient du temps où ils trouvaient en elles de puissantes rivales,
avait tout fait pour les réduire à une position subalterne. Elles étaient au
nombre de cinquante etune , formant aulantde petites républiques qui se gou-
vernaient comme elles l'entendaient, sauf leur dépendance, peu incommode,
de l'Empereur et de l'Empire. La plupart avaient des constitutions aristocra-
tiques et étaient soumises au joug d'un patricial bourgeois fort exclusif.
Le tableau des institutions de l'empire germanique serait incomplet si l'on
n'ajoutait quelques mots sur la noblesse immédiate, appelée chevalerie d'Em-
pire {Reichsritterschaft), qui , sans avoir jamais pu obtenir voix et séance à
la diète, possédait une existence tout à fait indépendante, puisque ses membres
ne reconnaissaient d'autre suzeraineté que celle de l'Empereur. Les gentils-
hommes immédiats jouissaient, soit comme individus , soit comme corps, des
prérogatives les plus essentielles attachées a la supériorité territoriale. Ils for-
maient trois cercles : celui de Franconie, celui de Souabe et celui du Rhin ; ces
trois cercles se subdivisaient en quatorze cantons équestres ( Riltercantoné) ,
comprenant plus de quinze cents petits fiefs.
Nous en avons assez dit pour que nos lecteurs puissent se faire une idée de
tout ce qu'il y avait d'irrégu lier et de bizarre dans la constitution de l'Empire, et
ils ne s'étonneront pas de l'embarras où étaient les publicisles quand ils vou-
laient la rattacher aux différentes formes politiques qui avaient des noms dans
l'école. C'était, suivant les uns, une monarchie tempérée , suivant les autres,
(1) L'empereur François 1er, dans sa capitulation (art. w), s'engage à ne pas souffrir
lea usurpations des Ltats provinciaux au détriment du seigneur territorial. Pourtant le
pouvoir .!( j>i in'is fi <■< tic epoejuc (\1\Y>) (Hait peu menacé de ce <'ù!<;.
ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE. 753
une monarchie mixte , ou bien encore une république aristocratique, les plus
hardis l'appelaient un gouvernement monstrueux qu'on ne pouvait classer
dans aucune catégorie. En effet, les mots de monarchie ou de république in-
diquent une unité nationale, une force centrale quelconque, une action com-
mune, toutes choses qui n'existaient réellement pas dans la constitution ger-
manique. L'Empereur, enchaîné parles capitulations, n'avait hors de ses États
héréditaires aucune des prérogatives que possède le souverain dans les monar-
chies les plus limitées. La diète , toute-puissante en théorie , était organisée
de manière à ce que tous ses mouvement fussent paralysés. Réduite à s'occu-
per d'affaires subalternes, elle avait perdu successivement toutes ses attribu-
tions politiques , et ce n'était plus qu'un fantôme d'assemblée nationale qui ,
dans le coin où elle était reléguée, n'attirait les regards de personne. Tout ce
qui émanait de l'ensemble du corps germanique, tout ce qui était censé repré-
senter un effort commun et tendait a maintenir un lien entre les différentes
parties, portait le même caractère de décrépitude et d'impuissance. Les im-
pôts d'Empire n'étaient pas payés, l'armée d'Empire était un sujet de risée, les
tribunaux d'Empire avaient vu leur juridiction resserrée dans d'étroites limites
par les privilèges des princes, et, quoiqu'ils marchassent encore, ils n'étaient
plus que l'ombre de ce qu'ils avaient été. Pendant que le corps dépérissait, les
membres s'étaient agrandis outre mesure, et chacun tirait à soi. L'Autriche et
la Prusse, à la fois puissances allemandes et puissances européennes, ne se
disputaient la prépondérance en Allemagne que pour augmenter leur influence
dans les affaires générales de l'Europe. Les autres Etats cherchaient, à leur
exemple, à augmenter leur importance, et se mêlaient pour cela à toutes les
intrigues intérieures et extérieures, ce qui n'aboutissait le plus souvent qu'à
faire de l'Allemagne le champ de bataille universel. Les inimitiés des princes,
en se communiquant aux peuples, semblaient avoir éteint chez eux le senti-
ment de la nationalité , auquel la réforme et la guerre de trente ans avaient
porté un coup si terrible, que les Allemands, habitués à combattre les uns
contre les autres, ne donnaient même pas à leurs querelles le nom de guerres
civiles. Indépendamment du mur de séparation élevé par la religion entre les
protestants et les catholiques, les Autrichiens haïssaient les Bavarois, les
Saxons détestaient les Prussiens; l'hostilité, ou tout au moins l'indifférence,
régnaient de cercle à cercle, de ville à ville, de principauté à principauté , et
l'Empire, livré à d'irrémédiables dissensions, s'approchait chaque jour du
terme où devait s'accomplir sur lui l'oracle évangélique , si profond dans sa
simplicité : Tout royaume divisé en lui-même sera ruiné.
III. — ÉTAT MORAL J)E L'ALLEMAGNE A LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE.
La France fut l'instrument de la destruction de l'Empire, et elle le fut moins
encore par ses armes que par ses idées. Quelque forte que fût la révolution ,
ses premiers coups n'auraient pas renversé si aisément le vieil édifice germa-
nique , si les fondements n'en eussent été minés par un travail analogue ;ï
celui qui prépara chez nous la ruine de l'ancienne monarchie. A la fin du
xvm° siècle, le mépris du passé et l'impatience du présent régnaient en Aile-
754 ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE.
magne comme en France : on répétait avec complaisance la plaisanterie de
Voltaire sur le saint-empire romain, qui n'était ni saint , ni empire , ni ro-
main. Les défauts, frappants, il est vrai, des vieilles institutions , étaient de-
venus un sujet habituel de raillerie (1) , et on fermait les yeux sur ce que leur
action avait de doux et de tutélaire. Ceux mêmes qui vivaient deces institutions
étaient les premiers à les attaquer; et, au lieu de rechercher ce qu'il était
possible de faire pour les réformer et les améliorer , les esprits se laissaient
emporter à un désir effréné d'innovations qui ne reculait pas (levant l'idée
d'un bouleversement complet. C'est que nulle part plus qu'en Allemagne on
n'avait adopté la philosophie française avec son mépris superbe pour la reli-
gion, ses récriminations amères contre l'ordre social et ses plans aventu-
reux pour une refonte radicale de l'humanité. Quelques détails sur la ma-
nière dont les nouvelles doctrines s'étaient propagées, et sur leurs premiers
résultats, sont nécessaires pour donner une idée précise de l'état moral du
pays.
Parmi les causes qui disposèrent les esprits à accueillir favorablement cette
philosophie, il faut mettre au premier rang l'influence de Frédéric le Grand.
On connaît ses rapports intimes avec Voltaire et les encyclopédistes, sa pré-
dilection pour les idées françaises et la langue française : puissante recom-
mandation pour tout ce qui venait de l'autre côté du Rhin auprès des admira-
teurs et des imitateurs du grand homme. Ennemi du christianisme dès sa
jeunesse, par suite de la façon maussade dont les prédicateurs calvinistes de
son père le lui avaient enseigné , il était pourtant trop habile politique pour
travailler directement à l'anéantir dans ses États; mais il ne pouvait cacher
le dégoût que lui inspiraient les controverses religieuses; il se moquait vo-
lontiers de l'orthodoxie protestante et trouvait quelque plaisir à la laisser at-
taquer. Aussi accorda-t-il à ses sujets la liberté de la presse en ce qui louchait
les matières religieuses : il est vrai que les excursions dans le champ de la
politique leur étaient interdites, et qu'on n'eût pas été bien venu à se plaindre
du despotisme souvent oppresseur de l'administration civile et militaire , ou à
réclamer contre les principes qui avaient présidé au partage de la Pologne (2).
A la faveur de la tolérance ou de l'indifférence du roi , une foule d'écrivains
se mirent à battre en brèche l'Église prolestante, qui , tout en proclamant en
principe la liberté d'examen , voulait emprisonner les esprits dans la lettre des
confessions de foi ; et , poussant plus loin leurs attaques , ils essayèrent d'é-
branler les fondements du christianisme. Le principal organe des novateurs
lut un ouvrage périodique intitulé : Bibliothèque allemande universelle,
publié à Berlin par Frédéric Nicolaï , et dont l'influence fut très-grande dans
toute l'Allemagne. Le mouvement parti de la Prusse s'étendit promplement à
tous les pays protestants, qui déjà regardaient Berlin comme leur capitale
(1) On lisait beaucoup alors les Stnalsanzeifje de GcHtingue , où le savant Schlœzer
signalait sans pitié les misères des petits Ltals d'Empire et attaquait les vices de la con-
stitution germanique, qu'il contribua beaucoup à discréditer.
(2) « Raisonnez tant que vous voudrez et sur quoi vous voudrez, disait-il , pourvu
que vous obéissiez. ••
ÉTUDES SUR LÀLLEMAGNE. 755
intellectuelle. Il y eut partout une espèce de croisade contre la religion chré-
tienne , dont l'origine divine fut niée, dont on contesta les bases historiques,
dont on discrédita les livres sacrés, et dans laquelle on ne voulut reconnaître
que l'œuvre d'un ambitieux imposteur, ou tout au plus celle d'un sage phi-
lanthrope qui avait trompé le genre humain pour le rendre meilleur. Il y eut
en général entre l'incrédulité allemande et l'incrédulité française la même
différence qu'entre le caractère des deux nations : chez nous, elle eut le ton
moqueur , l'allure leste et cavalière , le ridicule fut son arme la plus habi-
tuelle ; chez nos voisins , elle fut plus grave , plus raisonneuse, plus scientifi-
que ; mais, malgré quelques nobles protestations , elle ne fut ni moins géné-
rale ni moins active. Ce travail universel de destruction , auquel prirent part
les hommes les plus remarquables du temps, ne pouvait manquer de produire
une grande fermentation dans les esprits, un profond dégoût de l'organisa-
tion sociale existante et je ne sais quel pressentiment d'un avenir inconnu
dont la littérature nationale , alors dans tout l'éclat de la jeunesse, était sou-
vent la vive expression (1).
Les pays catholiques de l'Allemagne ne furent pas moins remués que les
pays protestants par les idées nouvelles, qui eurent cette fois pour instrument
le fils de la pieuse Marie-Thérèse , le chef de la catholique maison d'Autriche ,
l'empereur Joseph II. Séduit plutôt par les doctrines philanthropiques et éco-
nomiques de la philosophie contemporaine que par ses théories religieuses, ce
prince voulut refaire à neuf, pour ainsi dire, les peuples dont la Providence
lui avait confié le gouvernement, et crut pouvoir accomplir en quelques an-
nées ce qui ne peut être que l'œuvre des siècles. Jamais réformateur placé à la
tète d'un grand empire ne fut plus entreprenant ni plus actif: législation,
administration, éducation publique, finances , il bouleversa tout et réorga-
nisa tout sur un nouveau plan (2) ; mais sa plus grande entreprise fut celle de
changer dans ses Etals la discipline de l'Église catholique et de substituer par-
tout son autorité à celle du pape. Toutes les libertés ecclésiastiques étaient à
ses yeux des abus, et il n'y en eut aucune sur laquelle il ne portât la main.
On dit même qu'il eut quelque temps la pensée de se séparer de Rome ; mais
la résistance du clergé à ses premières réformes , le mécontentement du peu-
ple qui, dans les Pays-Bas autrichiens , se manifesta par des insurrections ,
mille obstacles de tout genre qui entravèrent l'exécution de ce que la théorie
présentait comme si facile , l'éclaiièiciii sur les dangers d'une semblable en-
treprise : il s'arrêta au moment de franchir les dernières limites et fil même
quelques pas en arrière. Sa première ardeur s'étant un peu refroidie devant
les difficultés , il s'arrangea avec le pape , qui lui accorda a peu près tout ce
(1) Il suffit de citer V Education du grive humain de Lesslng , les premiers drames
de Schiller, surtout Ici Brigands et Don Carlos, le Werther de Goethe , etc., etc.
(2) Dans les trois premières années de son règne, il av.iit déjà lancé trois cent
soixante-seize ordonnances générales . applicables à t"ns ses États, sans compter Mlles
<|ui ne s'appliquaient qu'à des parties séparées de la monarchie autrichienne. Il y a un
Manuel sur les ordonnances rendues par lui de 1781 à 1786 , qui remplit six volu-
mes in-8°.
756 ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE.
qu'il demandait (1) : l'Autriche resta catholique, et l'Empereur, laissant un
peu respirer l'Église, porta d'un autre côté son zèle aventureux. Est-il hesoin
de dire que les tentatives du réformateur impérial ajoutèrent beaucoup à la
confusion et à l'inquiétude qui régnaient déjà dans les esprits , qu'elles furent
un puissant encouragement pour les novateurs de toute espèce au dedans et
au dehors de la monarchie autrichienne, et qu'en diminuant le respect des
peuples pour l'autorité spirituelle et temporelle , elles frayèrent la voie aux
bouleversements qui se préparaient?
La double influence des réformes de Joseph II et du mouvement philoso-
phique français ne se fit sentir nulle part avec plus de force que dans les prin-
cipautés ecclésiastiques du Rhin , et, chose étrange, ce fut avec la faveur et
l'appui des électeurs archevêques. Possédant, en vertu des lois de l'Empire,
la plénitude de l'autorité temporelle, ces princes supportaient impatiemment
que leur autorité spirituelle fût limitée par la primauté du pape, et ils auraient
désiré se rendre aussi indépendants à son égard dans l'Eglise qu'ils l'étaient
dans l'État à l'égard de l'Empereur. Il résulta de là que la conduite de Joseph II
eut pour approbateurs et pour imitateurs les premiers dignitaires de l'Eglise
germanique. Une querelle de juridiction s'étant élevée entre les électeurs ecclé-
siastiques et le nonce du pape, ces princes tinrent à Ems un congrès où on les
vit , d'accord avec le quatrième archevêque d'Allemagne , celui de Salzbourg ,
définir suivant des maximes tout à fait schismatiques les limites respectives de
leur autorité et de celle du saint -siège. Moins de vingt ans après cette levée de
boucliers contre Rome , les quatre prélats avaient perdu non-seulement leurs
belles et riches principautés, mais encore leurs sièges archiépiscopaux.
Indépendamment de leurs attaques contre l'autorité du pape , les électeurs
ecclésiastiques encourageaient ou toléraient la propagation de la nouvelle
philosophie française, qu'ils laissaient enseigner dans leurs universités, en
même temps que les livres et les journaux travaillaient à la répandre dans le
peuple. Pendant que l'archevêque de Mayence accueillait avec distinction à sa
cour le fameux abbé Raynal , les chanoines à seize quartiers et la noblesse des
électorats travaillaient de concert à faire des prosélytes aux doctrines prêchées
par cet écrivain et par les philosophes du temps. Les écrits les plus hardis
étaient ceux qu'ils recherchaient et vantaient le plus; les bustes de Voltaire
et de Rousseau avaient remplacé dans leurs appartements les images de la
mère du Christ et celles des saints apôtres; ils ne juraient que par Mably,
Rousseau, Raynal et Helvélius, traitaient de préjugés surannés toutes les
vieilles idées, parlaient avec enthousiasme de liberté et d'égalité; enfin, ils
mettaient toute leur influence au service d'une doctrine dont la première con-
séquence devait être le renversement de toute existence semblable à la leur.
Peut-on s'étonner, après cela, des vives sympathies que la révolution française
excita parmi les populations rhénanes?
Il y eut pourtant un Etat catholique où les idées de réformation sociale ne
trouvèrent point d'appui dans le prince ni dans ceux qui l'entouraient : ce fut
(1) Benoît XIV disait : « Je me réjouis quand les princes veulent hien encove me de-
m iniler ce que y- ne puis pas les empêcher de me prendre, »
ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE. 7o7
la Bavière, où régnait Charles-Théodore, (jue la rénuion sur sa tète des deux
couronnes électorales appartenant à la maison de Witlelsbach avait rendu l'un
des plus puissants princes de l'Allemagne. L'électeur, trop vieux et trop ami du
repos pour se faire réformateur, se préoccupait peu du mouvement intellectuel
de l'époque el laissait les choses dans l'état où ses prédécesseurs les avaient
mises : son gouvernement n'était ni brillant ni habile 5 mais le peuple bavarois
était profondément attaché à la foi de ses pères (1) , et le clergé avait conservé
une grande influence dont il se servait pour combattre les nouvelles doc-
trines, ou plutôt pour en empêcher la propagation. Rencontrant là une résis-
tance inattendue au lieu de l'accueil enthousiaste qu'elles recevaient ailleurs,
ces doctrines furent obligées de se frayer une voie clandestine et pour ainsi
dire souterraine : c'est ce qui donna naissance à la secte des illuminés. Adam
Weishaupt, professeur à Ingolstadt, fonda en 1776 une association secrète
dans le but insensé d'anéantir non-seulement le christianisme, mais toute es-
pèce de religion, et de ramener le genre humain à cet état d'indépendance
sauvage que quelques philosophes du temps appelaient l'état de nature , el qui
avait précédé, selon eux, l'établissement des sociétés. Il s'attacha à frapper
les imaginations par l'attrait du mystère, par les formes imposantes d'une
initiation successive aux secrets de la secte, et par des récits fantastiques sur
sa prétendue antiquité et sur la part qu'elle avait eue, à l'insu des profanes,
dans toutes les grandes choses qui s'étaient faites pendant le cours des siècles.
L'organisation de cette secte était très-forte : l'obéissance aveugle en était la
première loi, et l'espionnage réciproque le moyen habituel. Du reste, on ne
savait pas à qui l'on obéissait; les chefs restaient cachés dans un sanctuaire
impénétrable dont on ne devait lever le voile qu'après de longues épreuves,
lorsqu'on se serait montré digne de participer aux sublimes connaissances
qu'ils tenaient en réserve pour le bonheur du genre humain. Weishaupt et ses
adeptes firent preuve d'une rare habileté dans l'art de s'emparer des esprits, et
ils gagnèrent un grand nombre de prosélytes dans toutes les classes de la so-
ciété (2) : ils en firent Justine dans le clergé catholique, notamment Dalberg,
depuis coadjuteur de Mayence, et plus tard prince primat. Mais les progrès de
rilluminisme furent bientôt arrêtés , et son existence menacée parles que-
relles qui s'élevèrent entre les chefs : quelques-uns, l'ayant abandonné, l'at-
taquèrent publiquement par des écrits auxquels Weishaupt eut l'imprudence
de répondre. Cette polémique attira l'attention du gouvernement bavarois, et
le conduisit à des découvertes par suite desquelles la secte fut supprimée en 17815
et ses membres poursuivis comme conspirateurs et ennemis de l'ordre social.
(1) En 1782, lo pape Pie VI , revenant de Vienne, s'arrêta quelques jours à Mu-
nich, où il fut si frappé de la piété du peuple, qu'il appela cette ville la Homo alle-
mande.
(2) «0 hommes! que ne peut-on pas vous faire accroire?» s'écriait Weishaupt,
étonné lui-même de ses succès, en recevant les rapports que le duc île Saxe-Gotha,
admis dans l'ordre comme novice , adn-,s.-iii .1 m, snpérirur-* inconnus, ou hien en
lisant la Confession générale envoyée par un jupe de la chambre impériale. Voyez le
recueil intitulé Nachtrag zu den Originalschriften der Illuminaten,
758 ÉTUDES SUK L'ALLEMAGNE.
On avait saisi un grand nombre de documents écrits, dont plusieurs furent
livrés à l'impression, afin d'éclairer le public sur l'illuminisme , et de faire
connaître ses plans secrets dans toute leur folie et toute leur perversité ; mais
cette publication ne produisit presque pas d'effet, soit à cause du peu de crédit
dont jouissait dans l'opinion le gouvernement bavarois , soit plutôt à cause de
l'affinité qui existait entre les doctrines des illuminés et celles qui avaient la
faveur publique. La plupart des gens considérables du temps pensaient,
comme eux, qu'il fallait se débarrasser de la religion et de l'Église. Quant à
leurs plans politiques, on les tournait presque en ridicule, en pensant à la
police vigilante et aux belles et bonnes troupes qui veillaient à la sûreté des
trônes. Il résulte de là que les illuminés ne furent sérieusement poursuivis
qu'en Bavière, quoiqu'ils eussent des ramifications dans toute l'Allemagne.
Aucun autre prince que Charles-Théodore n'inquiéta ceux qui pouvaient se
trouver dans ses États , et les tribunaux d'Empire ne jugèrent pas à propos de
prendre connaissance de celte affaire. « La plupart des membres de la secte,
dit Menzel , persévérèrent dans son esprit; ils continuèrent à poursuivre,
chacun de son côté, les fins qu'elle s'était proposées, et ils aidèrent de tout
leur pouvoir la révolution qui , quelques années plus tard , changea la face de
l'Empire (1). »
IV. — PREMIÈRES GUERRES DE LA RÉVOLUTION — LEURS CONSÉQUENCES
EN ALLEMAGNE. — TRAITÉS DE BALE ET DE LUNÉV1LLE.
D'après ce que nous venons de dire sur l'état des esprits en Allemagne à la
fin du xvme siècle, il est facile de comprendre quelle impression y produisit
la révolution française. Ce fut d'abord un enthousiasme à peu près universel ,
surtout dans la classe moyenne sur laquelle les mots de liberté et d'égalité
exerçaient une séduction assez naturelle, et parmi les gens de lettres dont
l'imagination, frappée de la grandeur du drame qui se déroulait devant leurs
yeux, croyait voir dans un prochain avenir l'accomplissement inespéré de
toutes les promesses de la philosophie moderne. Cet enthousiasme se refroidit
sans doute à mesure que la révolution se montra sous un aspect plus sombre
et plus sanglant; mais il resta toujours dans un grand nombre d'esprits une
sympathie secrète pour la cause de la démocratie française, qui pénétra jusque
dans les conseils des souverains et ne contribua pas peu à y porter l'irrésolu-
tion et le découragement.
Il existait trop de liens de toute espèce entre toutes les nations européennes
pour (pie la révolution pût se développer sans changer les rapports de la France
avec les États voisins, et sans amener quelques-uns de ces conflits que la guerre
seule peut trancher. L'assemblée constituante, dès ses débuts, porta la main
sur les droits de l'empire germanique, en étendant la mesure générale qui
supprimait la féodalité aux possessions que plusieurs princes allemands avaient
conservées dans les provinces cédées à la France au xvn0 et au wiir
l Karl A'iulf Menzel , Getahiehte unscrer Zeït, U>m. 1 , pag. -i.
ÉTUDES SLR L'ALLEMAGNE. 759
siècle (1). Les parties lésées se plaignirent amèrement de cette atteinte portée
aux traités, d'abord près du roi de France qui n'était déjà plus le maître , puis
près de l'empereur Joseph II, alors occupé à faire la guerre aux Turcs, et
dont la mort, arrivée bientôt après, fut suivie d'un interrègne de sept mois.
Cette première querelle fut bientôt envenimée par de nouveaux griefs. Lorsque
les progrès de la révolution poussèrent une partie si considérable de la no-
blesse et du clergé à fuir le sol de la France, les émigrés reçurent l'accueil le
plus favorable chez les princes ecclésiastiques du Rhin qui élaient au nombre
de ceux dont l'assemblée constituante avait violé les droits. La ville de Co-
blentz, appartenait à l'électeur de Trêves, devint pour ces exilés non-seule-
ment un lieu de refuge, mais encore un quartier général d'où les frères de
Louis XVI, considérant le roi comme captif, provoquaient tous les princes de
l'Europe à s'unir pour le délivrer, et où ils organisaient une petite armée de
gentilshommes destinée à marcher aux premiers rangs des ennemis de la révo-
lution. Il y avait, dans une pareille situation , comme un commencement
d'hostilités de la part de l'empire germanique. L'assemblée nationale s'en
plaignit vivement, et le ministère français adressa à l'Empereur des réclama-
tions auxquelles il ne fut donné qu'une satisfaction incomplète.
Ce ne fut que dans le courant de l'année 1791 que les cabinets de Vienne et
de Berlin , arrêtés jusque-là par les embarras où les avait jetés leur politique
égoïste et ambitieuse à l'égard de la Pologne et de la Turquie, commencèrent
à s'occuper sérieusement de ce qui se passait en France, et pensèrent à une in-
tervention, soit par voie diplomatique , soit même à main armée, si la chose
devenait nécessaire. Quand l'arrestation de Louis XVI à Varennes eut bien con-
staté la captivité de ce monarque, l'empereur Léopold et le roi de Prusse, oubliant
leur ancienne inimitié , travaillèrent de concert à amener une coalilion entre
tous les souverains pour rendre au roi de France, sinon son pouvoir, au moins
sa liberté. Celte pensée donna naissance à la déclaralion de Padoue (0 juil-
let 1791) et à la fameuse conférence de Pilnilz. Frédéric-Guillaume II, animé
alors d'un zèle sincère pour la cause de Louis XVI et de Marie-Antoinette ,
voulait une invasion immédiate du territoire français. Léopold, circonspect
et temporiseur, craignant de mettre en danger par une attaque aussi brusque
la vie de son beau frère et celle de sa sœur, désirait qu'on attendit encore et
fondait quelques espérances sur la lutte du parti constitutionnel français contre
les jacobins. Il parvint à faire adopter ses vues par son allié ; néanmoins les
importunilés des chefs de l'émigration arrachèrent aux deux souverains une
déclaralion où leurs intentions pacifiques se montraient trop à découvert pour
ne pas détruire tout l'effet de leurs menaces , et qui n'était propre qu'à irriter
le parti révolutionnaire sans l'effrayer. Peu de temps après, Louis XVI ayant
accepté la constitution faite par l'assemblée nationale , l'Empereur parut pu-
(1) Ces provinces étaient l'Alsace , la Lorraine , la Franche-Comté et le Ilainaut. Les
princes possessionnes étaient, les trois électeurs ecclésiastiques , le grand maître de
l'ordre Tculonique , les évêquei de Strasbourg, île Spire et de liàle , les ducs de Deux-
Ponts et «le Wurtemberg , le margrave de Bade , le» princes d< Nassau . de Hcssc-
Darmstadl, et quelques autri
760 ÉTUDES SLR L'ALLEMAGNE-
suadé que ceîte acceptation avait été faite librement (1): il écrivit dans ce
sens à tous les souverains , et donna des ordres pour la dispersion et le désar-
mement des émigrés , malgré les vives réclamations des princes français, qui
se plaignaient de la non-exécution des promesses de Pilnitz. Frédéric-Guillaume
agit dans le même sens et déclara qu'on ne ferait pas la guerre à la France si
elle n'attaquait pas l'Empereur et l'Empire. Les deux cours étaient alors d'ac-
cord sur ce point , qu'il ne fallait pas provoquer la révolution au combat ,
mais seulement se tenir sur la défensive et prendre conseil des événements.
Pendant que les vues pacifiques prenaient le dessus à Vienne et à Berlin , il
n'en était pas de même à Paris , où tous les partis poussaient à la guerre. Les
royalistes ia désiraient par suite de l'illusion qu'ils s'étaient faite dès le com-
mencement sur la force de l'esprit révolutionnaire : ils pensaient qu'une
armée désorganisée et abandonnée du plus grand nombre de ses officiers ne
tiendrait pas contre les soldats aguerris de l'Autriche et de la Prusse , se pré-
sentant non en conquérants , mais en libérateurs, et ayant pour avant-garde
la fleur de la noblesse française conduite par les frères du roi. La plupart des
constitutionnels et une portion du ministère espéraient que la guerre réunirait
tous les partis , rendrait quelque force au pouvoir, et, jetant à l'extérieur l'ar-
deur inquiète de la nation, leur permettrait de la discipliner et de s'en rendre
maîtres. Les révolutionnaires exaltés, guidés par un instinct plus sûr, y
voyaient au contraire un moyen de redoubler l'agitation intérieure , de rendre
promptement le roi suspect de connivence avec les ennemis de la France, et
d'arriver par là au renversement définitif de la monarchie. Aussi vit-on partir
du club des jacobins les provocations les plus violentes contre l'Empereur et
contre tous les souverains : répétées dans le sein de l'assemblée législative
par Brissot et par quelques autres , ces provocations entraînèrent bientôt celte
assemblée, et par elle le ministère, à des démarches qui firent disparaître
tout espoir de conserver la paix. Léopold , toujours décidé à ne pas prendre
l'offensive, resserra son alliance avec la Prusse par le traité du 7 février 1792,
et fit dans les Pays-Bas et dans le Brisgau des préparatifs de défense qui ren-
dirent de plus en plus irritantes les relations diplomatiques entre la France et
l'Autriche. La mort subite de ce prince précipita plutôt qu'elle ne l'arrêta la
marche des événements; mais , avant même que la nouvelle en fût arrivée à
Paris, l'assemblée législative avait provoqué une révolution ministérielle qui
rendait inévitable une rupture prochaine. Delessart , ministre des affaires
étrangères , fut mis en accusation comme ayant trahi l'honneur et les intérêts
de la France , et remplacé par Dumouriez. Cet homme habile et ambitieux ,
porté au pouvoir par le parti exalté, présenta au cabinet de Vienne des deman-
des qu'il savait être inadmissibles, et que le jeune successeur de Léopold re-
poussa avec colère. Louis XVI fut alors forcé par son conseil de proposer la
déclaration de guerre au roi de Hongrie et de Bohème (2) , qui fut décrétée à
la presque unanimité par l'assemblée législative (20 avril 1792). Ainsi fut
(î) La captivité du roi était devenue moins rigoureuse depuis l'acceptation de la
constitution, et le parti modéré parut un moment reprendre l'ascendant.
(2) François II n'était pus encore élu Empereur.
ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE. Ttii
donné le signal de ce combat terrible qui devait, pendant prés d'un quart de
siècle, ensanglanter successivement toutes les parties du continent européen et
dans lequel allait périr jusqu'au nom du vieil empire germanique.
Il n'entre pas dans notre plan de raconter en détail des guerres dont le récit
se trouve partout : nous n'en mentionnerons les faits principaux que pour
faire comprendre la politique suivie par les puissances coalisées contre la
France et les phases diverses de cette politique. Nous aurons à nous occuper
plus spécialement de celle des cours allemandes. Nous verrons comment la
division profonde établie par la constitution même de l'Empire entre les mem-
bres du corps germanique , porta ses fruits au moment du danger, comment
elle empêcha entre eux toute union sérieuse , et comment elle finit par amener
la destruction complète de l'ancien ordre de choses.
Quant à la politique de la France , les bases en avaient été posées dès 1792
par Dumouriez dans son rapport au comité diplomatique de l'assemblée légis-
lative. Il avait fort bien vu qu'il existait en Allemagne trois intérêts distincts :
celui du corps germanique proprement dit , celui du roi de Prusse et celui de
la maison d'Autriche. Or, selon lui , le corps germanique n'avait rien à gagner
dans une guerre , qui , en supposant qu'elle fût heureuse , ne pouvait profiler
qu'aux grands États 5 l'alliance du roi de Prusse avec l'Empereur était trop
contraire aux antécédents et aux intérêts du cabinet de Berlin pour pouvoir
être de longue durée ; enfin l'Autriche, livrée à elle-même, avait trop d'em-
barras de toute espèce, pour pouvoir tenir tète à la France. Il résultait de là
qu'il fallait travaillera isoler celte puissance, d'une part en faisant des traités
particuliers avec les membres du corps germanique (1), d'autre part en mé-
nageant la Prusse , en affectant de séparer toujours sa cause de celle de l'Au-
triche , et en laissant ainsi la porte ouverte aux négociations dès qu'on s'aper-
cevrait d'un refroidissement inévitable dans une alliance aussi peu naturelle.
Ces vues dominèrent toute la politique de la France à l'égard de l'Allemagne
pendant les guerres de la révolution , et les événements se chargèrent de lui
donner raison.
La déclaration de guerre du 20 avril 1792 amena la rupture avec le roi de
Prusse, lié à l'Autriche par un récent traité d'alliance, et qui d'ailleurs atten-
dait avec impatience le moment où il pourrait prendre les armes contre la
France révolutionnaire. Une première attaque des Français en Belgique ayant
été repoussée par les Autrichiens, on se figura qu'on arriverait à Paris presque
sans coup férir; on se flatta , surtout à Berlin , qu'une armée prussienne com-
mandée par le duc de Brunswick , élève du grand Frédéric, n'aurait qu'a se
montrer pour mettre en déroule l'année des avocats (2). Il est sur que la
France , avec ses troupes désorganisées et composées en grande partie de
(1) Plusieurs des princes dépouillés par le décret de l'assemblée constituante s'4taient
montrés disposés à entrer en arrangement .
(2) «N'achetez pas trop de chevaux, disait à Massenbaeii . vers la fin de mai, le
favori du roi Bischoffwerder ; la comédie ne sera pas longue. 1-ts fumées de la liberté
se dissipent déjà à Paris ; l'armée des avocats est solidement battue dans les Pays-Bas ;
nous serons de retour chez nous à l'automne.
7b!2 ÉTUDES SUR LALLE:vIAGHE.
nouvelles recrues, élait mal préparée à se défendre; mais les forces que la
coalition mit sur pied n'étaient pas en rapport avec le but qu'elle se proposait.
L'imprudent manifeste du duc de Brunswick , rédigé sous l'inspiration des
émigrés , excita dans les populations françaises une exaltation patriotique
poussée jusqu'à la fureur. L'irrésolution des coalisés, la lenteur de leurs
mouvements , laissèrent à leurs adversaires le temps de se reconnaître et de
s'organiser. L'adresse et l'habileté de Dumoiniez firent le reste. L'armée
prussienne élait presque à moitié chemin de Paris, lorsque ce général, con-
naissant la répugnance qu'inspirait cette guerre aux conseillers de Frédéric-
Guillaume, se mit secrètement en rapport avec eux (1). Ses négociations arti-
ficieuses contribuèrent, bien plus que la canonnade de Valmy, à amener une
retraite que le mauvais temps et le manque de vivres rendirent désastreuse
pour les troupes prussiennes (2). Au moment où Frédéric-Guillaume repassait
la frontière et rentrait dans le Luxembourg , les Français , appelés par les ré-
volutionnaires des bords du Rhin, envahissaient le Palalinat sous les ordres
de Custine , et la trahison leur livrait Mayence , l'un des principaux boule-
vards de l'empire germanique. Quelques jours plus tard, Dumouriez, libre
de porter toutes ses forces sur les Pays-Bas, battait les Autrichiens à Jem-
mapes , et la Belgique soulevée se livrait à lui tout entière. La république
avait été proclamée à Paris le lendemain du combat de Valmy, et le procès de
Louis XVI commençait au moment même où se livrait la bataille de Jemmapes.
Les résultats inattendus de la campagne de 1792 fortifièrent la révolution
en France , et commencèrent à décourager ses adversaires ; mais la conven-
tion , enivrée de ses succès , jeta le gant à l'Europe par son fameux décret
du 19 novembre, où elle offrait son secours à tous les peuples qui se révolte-
raient contre leurs gouvernements, et par celui du 15 décembre, qui ordon-
nait l'incorporation des pays conquis à la république. Elle mit bientôt le
comble à ces audacieuses provocations en faisant tomber la tête de Louis XVI.
Alors il se forma entre toutes les puissances européennes une ligue dont l'An-
gleterre devint l'âme, ligue qui n'eut plus pour but, comme la coalition
de 1792, le rétablissement de l'ordre en France, mais la restauration du vieil
équilibre européen, renversé par les conquêtes de la république, et la défense
de tous les trônes menacés par les éruptions du volcan révolutionnaire. Tout
le poids de la guerre tomba encore sur l'Autriche et sur la Prusse, ayant cette
fois l'Angleterre pour trésorière et la Russie pour arrière-garde. L'Autriche se
prépara à reconquérir les Pays-Bas et à prendre vigoureusement l'offensive;
la Prusse, qui avait une partie de ses forces occupée en Pologne , se chargea
seulement de préserver l'Allemagne. 11 fut convenu que les armées des deux
puissances agiraient séparément, et n'obéiraienl qu'à leurs propres chefs :
(1) Le duc de Brunswick avait été opposé à la guerre dès le commencement, et ne
la faisait qu'à contre-cœur. Les conseillers les plus intimes du roi, notamment Haug-
witz et Lucclicsiui, désiraient vivement qu'il se retirât Je la coalition.
(2) Voyez sur la campagne de 1792 les détails curieux donnés dans les Mémoires
tiret dt /"i/'i', d'un homme 'l'état, tom. 1 et II de l'édition iu-18, ou toui. 1«« de
l'édition grand in-8< delà Société Typographique belge.
ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE. 7G5
c'était enlever aux opérations militaires l'unité dont elles auraient eu besoin ,
et préparer des divisions qui , en effet , ne tardèrent pas à éclater. Quant à
l'empire germanique, il y avait une teile lenteur dans les mouvements de ce
corps décrépit, que sa déclaration de guerre à la France ne fut faite que six
mois après la violation de son territoire et la prise de Mayence. Les États d'Em-
pire, à peu d'exceptions près, mirent très-peu de zèle à fournir leurs contingents ;
la plupart firent preuve d'une mauvaise volonté évidente, et ne furent décidés
à faire quelques efforts que par les subsides de l'Angleterre. L'électeur de
Bavière , le prince le plus puissant de l'Allemagne après l'Empereur et le roi
de Prusse , se distingua par son apathie égoïste et son indifférence marquée
pour la cause commune. Dès l'an 1795, il essaya de se retirer du combat et
d'obtenir sa neutralité par un arrangement avec la république.
La campagne de 1795 commença malheureusement pour la France. Une
seule bataille lui enleva la Belgique , qu'une seule bataille lui avait donnée
l'année précédente. Dumouriez vaincu échoua dans une tentative qui n'aurait
peut-être pas réussi à un chef victorieux, celle de soulever ses soldats contre
la convention : il fut obligé de s'enfuir pour échapper à la guillotine. Le
prince de Cobourg, général autrichien, au lieu de profiter du désordre où
cette défection avait jeté l'armée républicaine pour s'avancer hardiment au
cœur de la France, s'amusa à une guerre lente et méthodique, qui laissa à la
convention le temps de se reconnaître. Elle employa toutes les ressources de
sa sanglante dictature pour jeter à la frontière tous les hommes en état de
porter les armes, réduits à chercher dans les camps un asile contre l'échafaud.
La levée en masse fournit des soldats , l'emprunt forcé et les confiscations
fournirent de l'argent; les généraux , surveillés par des représentants et me-
nacés de la guillotine , contre laquelle la victoire même n'était pas toujours
une défense, furent poussés à des efforts désespérés; le génie de Carnot
donna à la guerre une direction toute nouvelle , qui déconcertait la lactique
routinière des généraux ennemis; enfin l'énergie sauvage du comité de salut
public fit face à tous les dangers qui menaçaient la république au dedans et
au dehors, et communiqua aux armées françaises une fureur belliqueuse que
les défaites mêmes semblaient exalter encore. A la fin de 1795, les coalisés
n'avaient obtenu en Flandre que des résultats sans importance, tandis que sur
la frontière d'Allemagne leurs premiers succès avaient été suivis de revers
inattendus. L'Alsace avait été délivrée et le Palatinat reconquis ; les Autrichien.;
avaient repassé le Rhin à Philisbourg, et les Prussiens s'étaient retirés sous le
canon de Mayence. En présence de l'unité vigoureuse imprimée aux mouve-
ments des armées républicaines, il n'y avait dans les conseils des alliés que
divisions, jalousies et incertitudes. Les vues 'égoïstes et intéressées s'étaienl
trahies : l'Autriche, en laissant voir l'intention de reprendre à la France les
conquêtes de Louis XIV, avait excité la défiance du cabinet de Berlin ; le re-
froidissement entre les deux cours avait amené le manque de concert entre les
généraux; puis , a la suite , des revers communs, des querelles scandaleuses
et d'amères récriminations (1).
(1) Le duc de Brunswick demanda son rappel ; sa leiln au roi ' Pru dalec du
764 ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE.
L'expérience ayant fait reconnaître aux coalisés les inconvénients de la
lenteur et delà tactique pédanlesque qui avaient présidé jusque-là à tous leurs
mouvements, on résolut d'adopter pour la campagne de 1794 un plan plus
hardi, d'après lequel l'armée des Pays-Bas devait marcher sur Paris sans
s'arrêter aux places fortes intermédiaires. Ce système , qui aurait pu réussir
les années précédentes, venait trop lard cette fois (1). D'abord la convention
ne pouvait plus être prise au dépourvu, et elle avait désormais à opposer à ses
ennemis de formidables moyens de défense ; puis il manquait à la coalition un
général en chef capable de faire taire toutes les rivalités et d'imprimer une
direction une et forte; enfin le découragement et la division régnaient dans
les cabinets. Celui de Vienne, dirigé par Thugut, pensait moins à dompter la
révolution qu'à arracher à la France quelques lambeaux de territoire, et ne
prêtait point un concours sincère aux projets stratégiques dont on se berçait
à l'armée. Le roi de Prusse, de son côté, était dégoûté de la guerre par l'issue
des campagnes précédentes ; ses ressources étaient épuisées , et la tournure
que prenaient les affaires de Pologne appelait de ce côté toute son attention.
Déjà quelques démarches significatives pouvaient faire prévoir qu'il saisirait
la première occasion favorable pour se retirer de la coalition. L'inaction cal-
culée de ses troupes après le combat de Pirmasens permit à la convention de
porter rapidement sur la Sambre une partie de l'armée de la Moselle et de dé-
concerter, par la supériorité des forces françaises , toutes les tentatives des
Autrichiens. L'empereur François II, qui était venu à l'armée de Belgique, la
quitta découragé , et dès lors le sort des Pays-Bas fut décidé dans la pensée
des ministres viennois. Les habitants de ces provinces n'ayant pas répondu
à l'appel adressé à leurs étals pour un armement général de la nation, les mou-
vements du généralissime prince de Cobourg n'eurent plus au fond d'autre
objet que d'amener et de motiver l'abandon d'un pays que rien ne pouvait
émouvoir en faveur de l'Autriche. La prise de Cliarleroy et la défaite de
Fleurus (10 juin 1794) décidèrent le général autrichien à une retraite que rien
ne rendait encore nécessaire, et à laquelle s'opposèrent en vain les Anglais et
les Hollandais (2). II se retira derrière la Meuse, pendant que l'armée anglo-
hollandaise se repliait sur le Brabant septentrional.
6 janvier 1794, est fort remarquable : « Je n'espère pas, disait-il, qu'une troisième
campagne donne des résultats plus avantageux , parce que les causes qui ont divisé
jusqu"ici les puissances, entravé les mouvements des armées et empêché les mesures
nécessaires, n"ont pas cessé d'exister... Quand une nation comme la France est poussée
à de grandes actions par la terreur et l'enthousiasme , il faudrait au moins unité de
volonté et de principes dans les démarches des alliés ; mais quand au lieu de cela cha-
que armée agit pour soi, sans plan fixe , sans unité , sans système et sans méthode, les
résultats seront toujours ce que nous les avons vus à Dunkerque , à Maubeuge, à Lyon,
à Toulon et à Landau. »
(1) C'est ce qui inspira à Iîivarol ce mot si vrai et si piquant : a Les coalisés sont
toujours en retard d'une idée , d'une année el d'une armée. «
(2) Lord Cornwallis déclara, dans sa correspondance avec le marquis d'Hcrtford ,
qu'ayant protesté contre l'exécution de pareils ordres , on lui avait répondu que l'Em-
l ■ i i.i abandonnait li !'■• Bas à leur sorl . comme des provinces réfractaires qui ne
ÉTUDES SUR i/ALLEMAGNE. 7Go
Les généraux de la république, par Tordre du comité de salut public, s'ar-
rêtèrent aussi à la Meuse , et l'on reprit les places françaises conquises par
les alliés. Pendant ce temps, le général prussien Moellendorf, attaqué à
Kaiserslautern, avait dû céder au nombre et à l'impétuosité des troupes fran-
çaises, et s'était replié sur Mayence. C'était le contre-coup de la retraite du
prince de Cobourg. Frédéric-Guillaume ayant résisté aux instances des com-
missaires anglais , qui voulaient que ses troupes se portassent sur la Sambre,
les Autrichiens, laissés à eux-mêmes, abandonnèrent la ligne de la Meuse pour
se retirer derrière la Roer : les Français les poursuivirent et les battirent près
de Juliers, ce qui les décida à repasser le Rhin le 2 octobre. C'est alors que le
roi de Prusse renonça formellement aux subsides de l'Angleterre, affaiblit son
armée du Rhin pour pouvoir achever la soumission de la Pologne et commença
à faire des ouvertures à la république (1). Au mois de novembre, toute la rive
gauche du Rhin était au pouvoir des Français , à l'exception de Luxembourg
et de Mayence, et Pichegru, poussant devant lui les Anglais et les Hollandais,
se préparait à envahir la Hollande. Un hiver prématuré rendit inutile à ce
pays sa barrière de fleuves et de marécages, que les troupes françaises fran-
chirent sur la glace. Pichegru, favorisé par le parti opposé à la maison
d'Orange, entra à Amsterdam le 19 janvier 1795, et la Hollande devint parle
fait une province française. Pendant ce temps, les cours de Vienne et de
Berlin, comme pour se consoler de leurs revers, achevaient avec la Russie le
partage de la Pologne.
Le résultat le plus important des victoires des Français fut la paix de Râle ,
où l'on vit le successeur de Frédéric le Grand , le zélé promoteur de la croi-
sade de 1792 , traiter le premier de puissance à puissance avec la révolution.
La défection du roi de Prusse enleva a la coalition une partie considérable de
ses ressources et de ses moyens d'attaque : elle l'affaiblit surtout moralement
en montrant à tous les yeux que les intérêts tenaient une bien plus grande
place que les principes dans l'alliance des puissances contre la révolution , et
que la foi et l'honneur monarchiques étaient bien moins enthousiastes et bien
plus accommodants que les convictions républicaines. Dès la fin de 1794, Fré-
déric-Guillaume II avait commencé à négocier avec la convention. Depuis ce
temps, les Français avaient envahi la Hollande , ils avaient chassé le stalhou-
der, beau-frère du roi de Prusse, et renversé un ordre de choses établi etga-
voulaicnt contribuer en rien à leur propre défense. « Un peuple engoué des principes
jacobins, lui avait dit le comte de Metternich, qui, malgré plusieurs exhortations
pressantes de courir aux armes pour défendre sa religion, sa souveraineté et lui-
même , refuse de s'armer, et se présente au joug «le l'étranger en chantant : Ca ira ,
est un phénomène i ■'■ ervé h uns jours de désolation. »
(1 ) I.e 14 octobre , Moellendorf déclara à ses troupi -, dans un ordre du joui-, <|ue.
« le traité des subsides avec l'Angleterre ne subsistant plus, touteequi Be faisait ac-
tuellement ne servait plus qu'à maintenir l'honneur des armes prussiennes; que si
l'ennemi tentait quelque entreprise contre l'armée, elle devait se battre d'autant
mieux , que son général en chef pouvait lui promettre de bons quartiers d'hiver et une
!>.ii\ prochaine.
766 ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE.
ranli par lui-même huit ans auparavant (1). Mais ni celte conquête, qui enle-
vait à Frédéric-Guillaume un allié important et effaçait un litre de gloire des
armes prussiennes, ni les efforts de l'Angleterre et de l'Autriche pour l'empê-
cher de traiter séparément, ne purent prévaloir sur son désir passionné de se
débarrasser de la guerre avec la France. Le traité de Bâle fut signé le 15 avril.
Frédéric-Guillaume s'engageait à vivre en paix, amitié et bonne intelligence
avec la république , tant comme roi de Prusse que comme membre de l'empire
germanique, et à laisser les Français en possession provisoire des provinces
prussiennes situées sur la rive gauche du Rhin, ajournant tout arrangement
définitif à l'égard de ces provinces jusqu'à la pacification générale entre la
France et l'Empire. De son côté , la république s'engageait à retirer ses trou-
pes des possessions prussiennes situées sur la rive droite du Rhin , et à ac-
cueillir les bons offices du rot en faveur des princes et États de l'empire
(jermanique qui désireraient entrer directement en négociation avec elle,
et qui, pour cet effet , avaient déjà réclamé ou réclameraient encore l'in-
tervention du roi. Cet article , suivant l'expression d'un publiciste (2) , don-
nait le signal du sauve qui peut aux princes allemands, et les plaçait sous
la protection de la Prusse. Une convention additionnelle , signée six semaines
pius tard, conféra à cette puissance le protectorat de l'Allemagne du Nord, en
déclarant neutres tous les pays compris au delà d'une ligne de démarcation
qui renfermait les cercles de Westphalie, de haute et basse Saxe avec une
partie de la Franconie et des deux cercles du Rhin ; cet arrangement assura
contre toute attaque les frontières septentrionales de la France. C'était un vé-
ritable schisme dans l'Empire, dont une moitié s'assurait les bienfaits de la
paix , tandis que l'autre continuait à supporter tout le fardeau de la guerre.
La Prusse trahissait encore plus formellement les intérêts de l'Allemagne dans
les articles secrets du traité de Bà!e où elle se faisait garantir une indemnité
à sa convenance dans le cas où la république porterait ses limites jusqu'au
Rhin, sacrifiant ainsi d'avance l'intégrité de l'empire germanique. Le gou-
vernement français comprit loute la portée des concessions que lui faisait
le cabinet de Berlin , et Revvbell , faisant son rapport à la convention au
nom du comité de salut public , s'exprima à ce sujet en termes très-signifi-
catifs (5).
(1) En 1787, le parti opposé à la maison d'Orange ayant forcé le stathouder à renon-
cer à sa dignité , le roi de Prusse avait fait entrer ses troupes en Hollande et rétabli
le stathoudérat héréditaire. Cette expédition brillante avait consolidé et augmenté le
renom militaire des Prussiens, et il s'en était suivi un traité par lequel Frédéric-
(.nillaume garantissait la constitution des Provinces-Unies.
(2) Gagern. mcïn Anlhcïl an der Politik , tom, 1, p. GO.
(3) « INous n'avons pas oublié un instant, dit-il , que si les vœux du peuple français
étaient pour la paix, ce ne pouvait être que pour une paix glorieuse qui ne pût com-
promettre la dignité, ni blesser les intérêts de la république. Il fallait aussi lier par
son propre intérêt au maintien <!<■ la paix ce gouvernement qui reprenait des senti-
ments d'amitié qu'il n'aurait jamais dû rompre. Nous nous y sommes portés d'autant
i !" volontiers , que trutea les relations prouvent que la nation prussienne n'a laissé
ÉTUDES SU» L'ALLEMAGNE. 7(>7
La paix de Bâle fit un grand effet en Europe , et elle y fut en général sévè-
rement jugée. L'Autriche et les États de l'Allemagne méridionale se plaigni-
rent vivement de cet abandon de la cause commune. Ils faisaient ressortir tout
ce qu'il y avait de scandaleux à voir des membres du corps germanique ab-
jurer ouvertement les devoirs que leur imposait cette qualité, mépriser les
réquisitions de la diète, refuser leur secours à l'Empereur et à l'Empire, et sé-
parer solennellement leurs intérêts de ceux de la communauté; ils rappro-
chaient avec amertume de la conduite actuelle de Frédéric-Guillaume celle
qu'il avait tenue en 1792 , son ardeur belliqueuse contre la révolution fran-
çaise, surtout ses efforts incessants pour entraîner à tout prix ses co-Élats dans
celte même guerre dont il leur laissait maintenant toutes les charges. Le roi
de Prusse, de son côté, alléguait, pour se justifier , l'épuisement de ses res-
sources , les souffrances de ses peuples , la conviction acquise à la suite de
trois campagnes que le but pour lequel on avait pris les armes était impos-
sible à atteindre; il récriminait contre l'Autriche, qui, selon lui, continuait
la guerre bien moins dans l'intérêt de l'Empire que pour ne pas sacrifier ses
provinces des Pays-Bas. Tout cela fut dit expressément ou du moins insinué
dans un écrit adressé par le roi à la diète de Rafisbonne. Mais l'opinion pu-
blique ne prit pas le change , et, loin de voir dans le traité de Bâle un de ces
sacrifices nécessaires qu'imposent des revers éclatants et de grands désastres,
elle persista à y reconnaître l'œuvre d'une politique égoïste et intéressée qui
se relirait du combat avant la fin pour ne pas prendre sa part des pertes
communes, et qui s'assurait parla défection plus d'avantages peut-être que
n'en eût apporté la victoire. Dans le fait , la conduite de la Prusse annonçait
et préparait la dissolution de l'Empire : elle montrait dans tous les yeux l'im-
puissance de sa constitution, la misère de ses lois, la faiblesse du lien qui était
censé unir ses divers membres, l'hostilité réelle et profonde qui se cachait
sous leur prétendue fraternité. Les hommes d'État berlinois faisaient bon mar-
ché de cet être de raison qu'on appelait la patrie allemande : peu leur impor-
tait que l'Empire fût mutilé, pourvu que la Prusse s'arrondit et s'accrût.
L'Allemagne leur paraissait aussi bonne à partager que la Pologne , fût-ce
avec l'étranger, et le principe de l'indemnité aux dépens des tiers , posé à
Bâle, devait avoir pour conséquence nécessaire le système de spoliation qui
fut appliqué plus lard a la suite du traité de Lunéville.
La Prusse et l'Allemagne du Nord s'étant retirées de la coalition , tout le
poids de la guerre retomba sur l'Autriche , faiblement secourue par les États
de l'Allemagne méridionale. La campagnedel79as'ouvrittard, et le résultat en
fut favorable aux Autrichiens. Leurs gémi aux Wurmser et Clairfayt forcèrent les
Français à repasser le Rhin, dégagèrent Mayence et poussèrent Pichcgru jus-
qu'aux frontières de l'Alsace; mais l'hiver amena une suspension d'armes qui
les empêcha de poursuivre leurs avantages. L'année, suivante, le Directoire
voulut forcer l'Autriche à la paix par un gigantesque plan d'opérations : pen-
écliapper aucune occasion , dans tout le cours de cette guerre, de nous donner des
témoignages d'affection et d'estime qu'un intérêt malentendu n'avait pu parvenir à
altérer. »
7G8 ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE.
liant que Bonaparte envahissait l'Italie, Jourdan et Moreau pénétrèrent ait
cœur de l'Allemagne , et forcèrent l'électeur de Bavière , le duc de Wurtem-
berg et le margrave de Bade à des traités séparés où ces princes, suivant
l'exemple donné par la Prusse à Baie , abandonnaient leurs possessions de la
rive gauche du Bhin , moyennant une indemnité ù prendre sur la rive droite.
Chacun se hâtait de s'assurer une bonne part dans les dépouilles des princes
ecclésiastiques qu'on savait bien devoir être sacrifiés dans les futurs arran-
gements. Toutefois la chance des armes tourna : l'archiduc Charles mit en
déroule l'armée de Jourdan et força Moreau à sa belle retraite, si célèbre dans
les annales de l'art militaire. L'Empire était donc sauvé encore celle fois si
Bonaparte n'eût conquis l'Italie par une suite de prodigieuses victoires qui ar-
rachèrent à l'Autriche la convention de Léoben (18 avril 1797), suivie plus
tard du traité de Campo-Formio (17 octobre).
Dans les préliminaires de Léoben , les plénipotentiaires autrichiens avaient
stipulé pour la forme l'intégrité de l'empire germanique; Bonaparte, s'étant
emparé peu après des États de la république de Venise , fit taire les scrupules
du cabinet de Vienne, en lui offrant cette riche proie qui lui fut adjugée par
le traité de Campo-Formio en échange de la Belgique et du Milanais. Il fut
convenu qu'un congrès serait tenu à Rastadt pour régler la pacification géné-
rale entre la France et l'empire germanique ; mais les bases de cette pacifica-
tion furent établies d'avance par des articles secrets qui consacrèrent les
principes du traité de Baie , c'est-à-dire la cession de la rive gauche du Rhin
à la France , et le remaniement de l'Allemagne aux dépens des faibles et au
profit des forls. Les députés des États d'empire s'assemblèrent à Rastadt, où
ils ne tardèrent pas à se convaincre que toute résistance aux exigences du
vainqueur était désormais inutile. Ils furent doue forcés d'admettre en prin-
cipe l'extension des frontières françaises jusqu'au Rhin et la sécularisation
des principautés ecclésiastiques; toutefois les difficultés soulevées parla ré-
partition des indemnités firent traîner leurs délibérations en longueur, et une
nouvelle rupture entre la France et l'Autriche les obligea de se séparer sans
avoir rien conclu. Depuis le traité de Campo-Formio, le Directoire avait révo-
lutionné la Suisse et les États du pape ; il avait forcé le roi de Sardaigne à lui
livrer la citadelle de Turin, et s'était emparé de la forteresse d'Ehrenbreit-
stein. L'Autriche jugea (pie la guerre était moins dangereuse qu'une semblable
paix , et elle entra dans une nouvelle coalition avec la Russie et l'Angleterre;
la Prusse refusa de s'y joindre et maintint de nouveau la neutralité de l'Alle-
magne septentrionale. La campagne de 1799, à laquelle les Russes, comman-
dés par Suwarow, prirent une part très-active, fut malheureuse pour la ré-
publique, privée alors de son grand général : mais la campagne de 1800
répara glorieusement les échecs de l'année précédente. Bonaparte, revenu
d'Egypte en toute hAle, anéantit l'armée autrichienne dans les plaines de Ma-
rengo : cette victoire et celle de Hohenlinden , à la suite de laquelle Moreau
s'avança jusqu'à vingt lieues de Vienne; amenèrent la paix de Lunéville (9 fé-
vrier 1801).
Le traité de Lunéville reproduisit en substance celui de Campo-Formio : en
outre, l'Empereur, traitant en son nom el au nom de l'Empire, ycédail à la
ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE. 769
république française les pays allemands situés sur la rive gauche du Rhin (1).
Les princes héréditaires , dépossédés en tout ou en partie, devaient recevoir
une indemnité sur le territoire de l'Empire, ainsi que cela avait déjà été con-
venu à Rastadt. Le règlement de cette indemnité, étant une affaire purement
allemande, aurait dû être laissé à l'Empereur et à l'Empire, si l'on s'en était
tenu aux principes ordinaires de droit public ; cependant il n'en fut pas ainsi.
Une dépulation d'Empire fut chargée , il est vrai, de régler les droits de tous
les intéressés , mais sa nomination n'eut lieu que neuf mois après la" signature
du traité, et ce ne fut qu'une vaine formalité qui ne put tromper personne :
toutes les décisions relatives aux principaux changements territoriaux étaient
prises d'avance, lorsque cette assemblée commença son travail , et elle n'eut
guère qu'à les enregistrer. La France exerça une véritable dictature sous le
nom de médiation : tout fut réglé à Paris par des négociations particulières
entre le gouvernement consulaire et les divers Etats d'Empire ; médiatrice
aussi , la Russie intervint activement en faveur de quelques princes qui avaient
des rapports de parenté avec le czar. La confiscation des principautés ecclé-
siastiques fut résolue dès le principe , malgré l'opposition de l'Autriche , qui,
soit par esprit de justice, soit dans l'intérêt du pouvoir impérial . désirait en
sauver au moins une partie. Or ces principautés, en y joignant les villes
libres qui devaient être aussi supprimées à peu d'exceptions près, formaient
une masse de territoire très-supérieure à ce que les princes laïques sacrifiaient
sur la rive droite du Rhin. Ceux-ci pouvaient donc , en s'y prenant habile-
ment, se faire indemniser bien au delà de leurs pertes ; aussi les vit-on tous
chercher à gagner les bonnes grâces de Bonaparte ou celles de M. de Talley-
rand , pour qu'il leur fût adjugé une plus forte part dans les dépouilles de
l'Église. Le projet d'indemnité ou plutôt de partage convenu entre la France,
la Russie et la Prusse, fut accepté plus tard par l'Autriche, moyennant quel-
ques modifications en sa faveur : la diète y donna son consentement le
24 mars 1805 «comme au seul moyen d'établir la tranquillité si nécessaire au
bien-être de la patrie allemande et au maintien du lien d'Empire. »
Les changements accomplis par suite du traité de Lunéville n'étaient rien
moins qu'une révolution complète dans la constitution germanique. L'Empire
perdait à peu près le neuvième de son territoire: plus de la moitié de ses
membres était privée de son existence politique j en revanche, plusieurs de
ceux qui conservaient la leur voyaient s'accroître notablement l'étendue de
leurs domaines et le nombre de leurs sujets (2). La diète subsistait encore
(1) P.onaparlo , qui était pressé d'en finir, n'avait pas mémo laissé à l'Empereur le
temps de demandera la diète lis pleins pouvoirs don! il aurait eu besoin pour pou-
voir traiter régulièrement au nom de l'Empire.
(2) Par exemple, la Prusse échangeait 18 milles carrés el 127,000 sujets contre
255 milles carrés et 558,000 sujets ; la Bavière, 186 milles carr< • el 580,000 sujets
contre 290 milles carrés et 854,000 sujets ; Bade, s milles carrés .i 25,500 sujets
contre 59 milles cane., et 2.17,000 sujets; Hcsse-Darmstadt , "■> milles carrés el
140,00(1 sujets contre 100 milles carrés et 187,001) sujets. Le Hanovre , qui n'avait
rien perdu , s'enricliissail «le l'évêché d'Osnabrurk , grâce .> 1 > rdci nriliation réecnie
• le l.i I rallie el il'- I Vngleteri c,
770 ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE.
avec ses trois collèges cl ses anciennes formes, mais tous les rapports y élaienl
changés. Quatre nouveaux électorals avaient été créés en faveur du duc de
Wurtemberg, du landgrave de Hesse-Cassel, du margrave de Bade et du grand-
duc de Toscane, qui avait reçu en échange de ses Étals d'Italie l'ancien arche-
vêché de Salzhourg. Des trois électeurs ecclésiastiques , un seul , celui de
Mayence, avait conservé sa place à la diète, mais avec la plus grande partie
de ses États et sa ville archiépiscopale de moins. Trente et un évêques ou
abbés avaient disparu du collège des princes , ainsi que les deux bancs de
prélats. Le collège des villes libres était réduit à six au lieu de cinquante el
une. L'équilibre entre les religions , établi par le traité de Westphalie , se
trouvait entièrement renversé au profit du protestantisme. Sur les dix voix
électorales , six étaient protestantes ; les protestants se trouvaient en immense
majorité dans le collège des princes , et dans le collège des villes, il n'y avait
plus de membres catholiques. Suivant la remarque ingénieuse d'un histo-
rien (1) , la révolution française, de laquelle on avait attendu le renversement
des souverains héréditaires et la domination exclusive de la bourgeoisie, avait
produit en Allemagne le résultat opposé, puisqu'elle y avait détruit la plupart
des républiques bourgeoises et renforcé la puissance des princes. « Même la
suppression des États ecclésiastiques, ajoute-t-il, pouvait paraître à plusieurs
égards une victoire pour les adversaires des idées et des formes favorisées par
la révolution; car dans tous ces États le pouvoir des souverains était limité
par des formes constitutionnelles. Dans tous, le pouvoir était électif et acces-
sible à des hommes qui n'étaient pas nés princes , puisque , dans les anciens
temps au moins, on avait vu des fils de charrons ou de forgerons devenir
princes-évèques ou électeurs. »
Si l'on juge en elle-même l'abolition des souverainetés ecclésiastiques , il
faut reconnaître que c'était une mesure inique à l'appui de laquelle on ne
pouvait présenter aucun principe de droit public. Au point de vue de l'équité,
les pertes imposées à l'Empire par les victoires de la France auraient dû être
supportées en commun par tous les membres du corps germanique, car tous
étaient solidaires, et la constitution n'établissait aucune différence entre le
droit des laïques et celui des ecclésiastiques. La spoliation de ces derniers ne
se faisait pas dans l'intérêt des populations et d'après leur vœu, car personne
ne songeait à les consulter. Ce n'était pas un sacrifice fait à l'unité el à l'indé-
pendance de l'Allemagne, puisque ceux-là surtout en profilaient qui avaient
les premiers séparé leur cause de la cause commune , et dont la conduite prou-
vait que le mol de pairie allemande était pour eux un mot vide de sens. Il n'y
avait point de prétexte spécieux a alléguer : il ne s'agissait pas du salut de la
nation , mais de l'intérêt particulier de quelques princes qui , pour augmenter
leur puissance, avaient fait l'étranger arbitre des destinées de l'Empire, et
s'étaient appuyés sur lui pour faire tourner à leur profit les perles de la com-
munauté. C'était, après tout, l'application à l'Allemagne des principes qui
avaient présidé au partage de la Pologne, avec cette différence que ce qui
avail élé fait dans ce dernier pays par trois puissances étrangères, était cxé-
I !.. \ . Menzel , Geschichle unserer Zc'ii , ton». II, cap. xvh.
ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE. 771
cuté en Allemagne. Est-il besoin de dire que, quoiqu'on eut conservé les for-
mes extérieures de l'Empire, ses membres, devenus moins nombreux, n'en
étaient que plus divisés de sentiments et d'intérêts , son chef plus isolé et plus
impuissant que jamais ; que rien ne pouvait plus désormais faire revivre cette
confiance , cette foi réciproque, cette disposition à se secourir mutuellement,
sans lesquelles une constitution fédéralive n'est qu'un mensonge et un vain
simulacre ? Chose singulière , les grands changements qui se faisaient n'agis-
saient que faiblement sur l'opinion publique ; la nation paraissait aussi divisée
et aussi indifférente aux destinées de la patrie, que ceux qui la gouvernaient ;
ou plutôt l'Empire n'était pas considéré comme une patrie, et on voyait sans
regrets approcher le moment de sa dissolution définitive. L'Allemagne du
Nord , redevable du bienfait de la paix au traité de Bàle , jouissait en égoïste
du calme et de la prospérité que lui avait assurés la politique prussienne, et
faisait bon marché des souffrances de l'Allemagne méridionale. Celle-ci , déso-
lée par une guerre longue et désastreuse , aspirait avant tout au repos et
tiouvait bon qu'on le lui procurât à tout prix. Il semblait , du reste, qu'il n'y
eût rien de commun entre les diverses populations germaniques et que toute
idée de grandeur et d'indépendance nationale leur fût devenue étrangère.
Toutes les préoccupations des esprits élevés se portaient vers la littérature et
la philosophie, qui étaient alors dans leur moment le plus brillant. Les chefs-
d'œuvre des poêles de Weimar, les systèmes des penseurs de Kœnigsberg ou
d'Iéna captivaient bien autrement l'attention publique que l'œuvre de démoli-
tion qui s'accomplissait à Rastadt ou à Ratisbonne ; il est vrai de dire que ce
grand mouvement intellectuel , en relevant les Allemands à leurs propres
yeux, devait plus lard contribuer puissamment à réveiller chez eux le senti-
ment patriotique.
V. — FIN DE L'EMPIRE GERMANIQLE. — CONFÉDÉRATION DU RHIN. —
RÉACTION CONTRE LA DOMINATION FRANÇAISE (1).
Les changements qui venaient de s'accomplir n'étaient qu'un prélude à de
plus grands changements. Bonaparte, peu satisfait des conquêtes assurées à
la France par le traité de Lunéville , aspirait ouvertement à la domination
universelle , et son ambition ne semblait plus connaître de limites. Nommé
empereur héréditaire des Français en 1804, il se fit roi d'Italie l'année sui-
vante, et plaça sur sa tête la couronne de fer des monarques lombards.
Parme , Plaisance et Guastalla, destinés, aux termes des traités, à indemniser
le roi de Sardaigne, furent bientôt après réunis à l'empire français. Gènes ne
larda pas à éprouver le même sort. Ces prompts et gigantesques agrandisse-
ments , après lesquels il ne fallait plus parler d'équilibre européen , amenèrent
(1) La nalure de ce travail nous ayant fait une loi de prendre , pour ainsidire , notre
point de vue de l'autre côté «lu Rhin , nous prions n<>^ lecteurs de »r pis trop se scan-
daliser s'il-, voient quelquefois dans les pages suivantes percer plus de sympathie poui
les vaincus que pour le vainqueur, l ne justice impartiale pour tous est le premier
devoir de l'historien , ci nous nous sommes efforce d'y être fidèle.
772 ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE.
la troisième coalition contre la France. L'Autriche , qui avait tant d'injures a
venger et tant de perles à réparer, s'allia encore une fois à la Russie et à
l'Angleterre. Mais Bonaparte, en enrichissant des dépouilles de l'Église les
princes de l'Allemagne méridionale, en avait fait les alliés et comme l'avant-
garde de la France ; les électeurs de Bavière, de Wurtemberg et de Bade pri-
rent parti pour lui, ouvrirent passage à son armée et en grossirent les rangs
de leurs propres troupes. La rapide et brillante campagne de 1805 déconcerta
tous les plans des coalisés. Avant qu'ils eussent pu décider la Prusse à se
joindre à eux , Napoléon avait fait mettre bas les armes à l'armée autrichienne
renfermée dans Ulm , et était entré en vainqueur dans les murs de Vienne ; la
victoire d'Auslerlitz fit le reste, el força l'Autriche à signer la paix de Presbourg
(25 décembre 1805). Cette puissance perdit douze cents milles carrés de
territoire qui furent ajoutés au royaume d'Italie et aux États des princes alliés
de Napoléon. La Prusse, prise en flagrant délit de conspiration contre
le conquérant, fut obligée de sacrifier Neufchâlel, Clèves et Anspach; elle
reçut en échange le Hanovre , possession bien plus importante que celles
auxquelles elle renonçait , mais dont l'acceptation la constituait en état de
guerre permanent contre l'Angleterre, lui aliénait la Russie et la compro-
mettait dans l'opinion publique en Allemagne. Le traité de Presbourg conféra
le titre de roi aux électeurs de Bavière et de Wurtemberg. Ces deux princes et
l'électeur de Bade devaient , en outre , jouir de la plénitude de la souverai-
neté et de tous les droits qui en dérivent dans leurs possessions anciennes
et nouvelles , sans pour cela cesser d'appartenir à la confédération ger-
manique. Un terme nouveau , comme on le voit, était substitué à celui d'Em-
pire qui rappelait trop l'ancien lien féodal entre les princes et l'Empereur, et
ce n'était pas sans intention , car la destruction de l'Empire était résolue.
Quelques mois plus tard , en effet , Napoléon , assuré du concours des souve-
rains de l'Allemagne méridionale et occidentale (1) , renversa le peu qui restait
du vieil édifice germanique , et fonda la confédération du Rhin , qui substituait
le protectorat de la France à la suzeraineté de la maison d'Autriche.
Le 12 juillet 1800, l'acte de confédération fut signé a Paris par les envoyés
des rois de Bavière et de Wurtemberg, de l'électeur arcbichancelier, de l'élec-
teur de Bade, du landgrave de Hesse-Darmstadt, du duc de Berg, des princes
de Nassau , de Hohenzollern et de quelques autres. Tous ces princes renon-
çaient à leurs liens avec l'empire germanique comme incompatibles avec la
plénitude de la souveraineté reconnue à quelques-uns d'entre eux par le traité
de Presbourg, el que les autres croyaient devoir réclamer comme \\m consé-
(|iience naturelle et un complément nécessaire du même traité. L'empereur
des Français était déclaré protecteur de la confédération du Rhin avec le droit
d'en nommer le président sous le nom de prince primai, et de disposer des
troupes fédérales dans toute guerre continentale où la France serait engagée.
(1) Les maisons de Bavière . do Bade et de Wurtemberg s'étaient alliées à sa famille
pai 'l' s mariages ; l'électeur arcbichancelier Dalberg avait nommé le cardinal Fesch ,
oncle di Sapoléon , sou coadjuteur et son successeur. Mural avait été créé <!"<• héré-
ditaire di I li vos ri île ;:■ i
études sun l'Allemagne. 773
L'électeur archichancelier devenait prince primat; l'électeur de Bade, le duc
de Berg et le landgrave de Hesse-Dannsladt prenaient le litre de grands-ducs,
avec les droits, les privilèges et les honneurs royaux. La ville libre de Franc-
fort était donnée au prince primat, et celle de Nuremberg au roi de Bavière.
Tous les petits princes et seigneurs de l'Allemagne méridionale qui avaient été
jusque-là vassaux immédiats de l'Empire et avaient joui à ce litre de la supé-
riorité territoriale, étaient médiatisés, c'est-à-dire devenaient sujets des
membres de la confédération dans les États desquels leurs domaines étaient
enclavés.
Celte nouvelle constitution d'une si grande partie de l'Allemagne fut noti-
fiée à la diète de Ratisbonne par le chargé d'affaires de France, qui déclara que
son maître ne reconnaissait plus l'existence de l'empire germanique , et par
les envoyés des princes confédérés. Ceux-ci annoncèrent qu'ils se séparaient
de l'Empire, parce que les événements des trois dernières guerres et les chan-
gements politiques qui en avaient été la suite avaient prouvé jusqu'à l'évi-
dence que le lien qui avait uni jusqu'alors les divers membres du corps ger-
manique ne pouvait plus remplir son but , ou plutôt qu'il était en réalité déjà
brisé. « C'est au sentiment de cette triste vérité, disaient-ils, qu'on doit attri-
buer la séparation des intérêts de l'Allemagne du Nord et de ceux de l'Alle-
magne méridionale opérée dès 1795. Depuis ce temps, toute pensée de patrie
commune et d'intérêt commun avait dû nécessairement disparaître; les mots
de guerre d'Empire et de paix d'Empire n'avaient plus de sens; c'était en vain qu'on
cherchait l'Allemagne dans le corps germanique... En opérant leur séparation
actuelle, ils ne faisaient qu'adopter le système déjà établi par la conduite et
même par les déclarations expresses des plus puissants des Étals d'Empire*
On aurait pu, à la vérité, maintenir la vaine apparence d'une constitution
sans vie réelle; mais il était plus conforme à leur dignité et à la pureté de
leurs intentions de déclarer ouvertement leur résolution et les motifs qui les
y décidaient. » Tout cela était vrai , il faut en convenir : la paix de Bàle avait
commencé la dissolution de l'Empire ; celle de Lunéville et celle de Presbourg
l'avaient achevée ; il n'y avait plus de raison pour conserver un nom et des
formes qui n'étaient désormais qu'un mensonge sans utilité. Aussitôt que l'em-
pereur François II eut connaissance de ce qui s'était passé à Ratisbonne , il dé-
clara à son tour que les conséquences qu'on avait tirées de plusieurs articles
du traité de Presbourg l'avaient déjà convaincu de l'impossibilité où il se trou-
vait désormais de remplir les devoirs attachés à la dignité impériale . et que
la formation de la nouvelle confédération rendait cette conviction encore plus
complète; elle le conduisait à considérer connue rompu le lien qui l'avait uni
au corps germanique ; il déposait la couronne d'empereur d'Allemagne, déliait
les électeurs, princes et Étals, du serment qu'ils lui avaient prêté, et réunissait
ses provinces allemandes à ses autres possessions pour les gouverner toutes
ensemble en qualité d'empereur d'Autriche (1).
Ainsi finit le saint-empire romain, un peu plus de mille ans après sa fonda-
tion parCharlema^ne.
(1) Dès 1804 , il avait ajouté ce litre a celui d'empereur d'Allemagne.
771 ÉTUDES suu l'allemagine.
Nous avons vu que l'acte constitutif delà confédération du Vàùwmédiatisait
une foule de petits princes et seigneurs, c'est-à-dire leur enlevait l'indépen-
dance et les droits de souveraineté dont ils avaient joui jusqu'alors, pour ar-
rondir à leurs dépens le territoire des membres de la confédération. La mé-
diatisation était le complément de la sécularisation opérée à la suite du
traité de Lunéville : elle détruisait l'existence politique de la noblesse d'Em-
pire, comme la sécularisation avait détruit celle du clergé catholique. Du reste,
cette nouvelle mesure, loin de se faire au profit des libertés populaires, n'eut
d'autre résultat que d'augmenter le pouvoir des souverains. Napoléon voulait
que l'autorité de ses alliés ne fût limitée que par la sienne propre, et, on le
sait assez, ce n'était pas à l'héritier couronné de la révolution française que
les peuples devaient demander des droits politiques et des garanties consti-
tutionnelles. 11 ne tarda pas à dévoiler toute sa pensée à cet égard dans un
écrit adressé au prince primai (1), où il disait entre autres choses que les af-
faires intérieures des divers États confédérés ne le regardaient pas , que les
différends des princes de la confédération avec leurs sujets ne devaient pas
être portés devant un tribunal étranger, et que le protecteur ne voulait pas
faire usage du pouvoir qui lui avait été conféré pour restreindre leurs droits de
souveraineté, mais au contraire pour leur en assurer la pleine et entière jouis-
sance. Encouragés par cette déclaration , les princes portèrent partout la main
sur les institutions qui limitaient leur autorité et qui avaient subsisté sous
diverses formes jusqu'à la dissolution de l'Empire dans tous les États, grands
et petits. C'est ainsi que le Wurtemberg fut privé de son ancienne constitution,
que Fox trouvait comparable à celle de l'Angleterre. L'électeur, devenu roi ,
argua de la plénitude de la souveraineté qui lui était reconnue par le traité
de Presbourg pour enlever à ses sujets leurs vieilles libertés, et pour s'arro-
ger un droit absolu et sans conditions à leur obéissance.
L'établissement de la confédération du Rhin avait mis dans la dépendance
de Napoléon l'Allemagne occidentale et méridionale. Ce grand changement
s'était accompli sans le concours de la Prusse, dont l'influence, autrefois si
décisive dans les affaires de l'empire germanique , se trouvait annulée par la
prépondérance de la France, et qui se vit avec douleur réduite au rang de
ces puissances du second ordre auxquelles on ne demande pas même leur con-
sentement pour régler ce qui touche à leurs intérêts les plus chers. Napoléon,
il est vrai, engagea le cabinet de Berlin à former une confédération de l'Alle-
magne du Nord, et celle idée fut accueillie avec espérance comme un moyen
de relever la Prusse et de rétablir, à quelques égards , l'équilibre sur le conti-
nent ; mais l'offre impériale n'était qu'un leurre trompeur : il n'était pas dans
les intentions de Bonaparte qu'un semblable projet se réalisât , et il ne tarda
pas à le montrer en invitant les électeurs de Saxe et de Hesse à entrer dans la
confédération du Rhin , et en enjoignant aux villes hanséaliques de ne pas se
joindre à la ligue septentrionale, parce que la France voulait les prendre sous
sa protection spéciale. Le gouvernement prussien fut profondément blessé de
ces procédés et de quelques autres non moins significatifs ; son mécontente-
i i <; 1) septembre 1806.
ÉTUDES SU» L'ALLEMAGNE. 775
ment fut au comble lorsqu'il se vit menacé de perdre le Hanovre, que la
France, sans le consulter , offrit de restituer au roi d'Angleterre , lors des né-
gociations sans résultat qui eurent lieu entre les deux puissances , sous le mi-
nistère de Fox. Ce dernier outrage poussa à bout l'amour-propre national et
amena la guerre de 1806, où la Prusse, trompée sur sa force réelle par ses
souvenirs du temps de Frédéric le Grand, jeta le gant au vainqueur de
l'Europe. Les Français prirent une éclatante revanche de la défaite de
Rosbach ; l'armée prussienne fut anéantie à la bataille d'Iéna , et treize
jours plus tard Napoléon entra à Berlin, d'où il lança contre l'Angleterre le
fameux décret qui établissait le système continental. Les Russes accouru-
rent au secours de leurs alliés, et une nouvelle lutte s'engagea dans les plaines
de la Pologne et sur les bords de la mer Baltique ; mais la victoire resta fidèle
aux armes françaises, et la campagne de 1807 fut glorieusement terminée
par la bataille de Friedland , qui eut pour conséquence le traité de Tilsilt
(9 juillet 1807).
Napoléon usa durement de la victoire , et il fit payer cher à la Prusse l'illu-
sion qui l'avait portée à se mesurer avec lui. Non content d'enlever à Frédéric-
Guillaume III la moitié de ses États, il se fit un plaisir de Fhumilier, en décla-
rant qu'il ne lui laissait l'autre moitié qu'en considération de l'empereur de
Russie. La plus grande partie de la Prusse polonaise fut érigée en grand-duché
de Varsovie et donnée au roi de Saxe; le reste fut attribué à la Russie, qui
s'enrichit sans scrupule des dépouilles de son alliée et qui livra en échange à
la France Cattaro, Raguse et les îles Ioniennes. En Allemagne , la Prusse perdit
toutes ses possessions situées entre l'Elbe et le Rhin, qui, jointes à la Hesse,
au duché de Brunswick et à une portion du Hanovre , devaient former le
royaume de Westphalie , créé par Napoléon au profit de son frère Jérôme. La
maison de Brunswick cessa de régner, parce que son chef avait accepté le
commandement de l'armée prussienne,- celle de Hesse, « pour s'être toujours
montrée ennemie de la France, et pour avoir pris dans la dernière guerre une
position équivoque. » La Prusse et la Russie reconnurent toutes les souverai-
netés créées par Napoléon, et accédèrent au système continental. Le nouveau
roi de Westphalie entra dans la confédération du Rhin aussitôt après sa nomi-
nation ; un peu plus tard les seuls princes allemands qui n'en fissent pas
partie (1) furent obligés de s'y réunir, de sorte qu'elle embrassa toute l'Alle-
magne, à l'exception des provinces prussiennes et de celles qui appartenaient
aux rois de Suède et de Danemark.
La Prusse, déchue du rang qu'elle avait occupé jusqu'alors parmi les puis-
sances européennes , eut encore beaucoup à souffrir des conséquences du traité
de Tilsitt et de l'extension arbitraire donnée par Napoléon à diverses stipula-
tions de ce traité. Ecrasée par l'occupation française qui fut prolongée jusqu'à
la fin de 1808, ruinée par une contribution de guerre exorbitante, forcée de
(1) L'électeur de Salzbourg, devenu grand-duc de Wurzbourj , en était membre
depuis le lo septembre 1806 ; l'électeur de Saxe s'y était joint pendant la guerre eu
prenant le titre de , emple avait été suivi un peu plus tard par les petit
princes de I Ulcm igné c< ntrale.
770 ÉTUDES sur l'àllemagm..
réduire sou état militaire à quarante-deux mille hommes et d'ouvrir à travers
ses provinces des routes stratégiques et commerciales pour les troupes de la
confédération du Rhin et les marchandises françaises, elle eut 5 subir toutes
les humiliations et toutes les vexations que peut inventer le ressentiment d'un
vainqueur irrité; pourtant ses souffrances lui furent utiles, parce qu'au lieu
de l'accabler, elles réveillèrent chez elle le patriotisme et l'énergie. La guerre
était à peine finie que le gouvernement prussien s'occupait de réparer les maux
qu'elle avait causés et de rouvrir les sources de la prospérité publique. Des
hommes d'une haute capacité furent placés à la tète des affaires, et s'appliquèrent
avec un zèle et une activité admirables à préparer au pays un meilleur avenir.
Les anciennes institutions militaires, dont la campagne de 1806 avait démontré
l'insuffisance, furent complètement remaniées. Scharnhorsl réorganisa l'armée
et la remit sur un pied respectable , mais cela se fit sans bruit , presque en se-
cret , et avec les précautions nécessaires pour ne pas éveiller la défiance de
Napoléon. Le baron de Stein changea le système général de l'administration
de manière à lui donner une vigueur et une unité qu'elle n'avait pas aupara-
vant; il modifia notablement les lois qui régissaient la propriété territoriale ,
et donna aux villes une nouvelle existence. Il y avait une noble hardiesse à se
lancer ainsi dans une large voie d'améliorations et de réformes lorsqu'on était
encore sous le coup d'immenses désastres, et avant même que l'occupation
étrangère eût cessé de peser sur le pays; mais l'âme ardente et énergique du
baron de Stein rêvait déjà l'affranchissement de sa patrie, et il ne pensait pas
qu'il fût trop tôt pour travailler à le préparer. Il s'efforça de relever l'esprit
public non-seulement en Prusse, mais dans toute l'Allemagne, en encoura-
geant tous ceux qu'animait une haine commune contre l'oppression à s'orga-
niser en sociétés secrètes , et à se tenir prêts pour le moment où l'on pourrait
enfui tenter de secouer le joug. Emporté par son brûlant patriotisme, il ne sut
pas envelopper d'assez de mystère ses efforts et ses espérances, et devint sus-
pect au gouvernement français, qui exigea son renvoi du roi de Prusse. Sa
destitution fut bientôt suivie d'un décret de proscription lancé par Napoléon
contre le nommé Stein, comme ennemi de l'Allemagne et de la confédération
du Rhin. Forcé de quitter la Prusse, il se réfugia d'abord en Autriche, puis en
Russie; mais il ne cessa pas de travailler à susciter des ennemis au tout-puis-
sant oppresseur de l'Europe . et fut, du sein de l'exil, l'un des instruments les
plus actifs du mouvement de réaction qui eut lieu plus tard contre la domina-
tion française.
Les grands changements qui avaient bouleversé l'Allemagne septentrionale
s'étaient faits sans la participation de l'Autriche, et Napoléon lui avait fait
senlir durement l'abaissement où l'avait réduite le traité de Presbourg (1).
Effrayée sur son propre avenir par le sort de la Prusse, elle se prépara, dès
l'année 1808, à tenter un nouvel effort pour reconquérir son rang parmi les
puissances européennes , et pour assurer son indépendance sans cesse menacée
par une ambition que rien ne semblait pouvoir assouvir. Napoléon paraissait
(l)Lors de mu entrevue a Erfiirt avec Alexandre, il écrivit ;i l'Empereur d'Autn-
hi ■ Il n'a tenu qu'à moi d'anéantir la mi nari lui autrichienne. »
ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE, 777
avoir formé le plan d'asseoir successivement sur tous les trônes de l'Europe
quelqu'un des membres de sa famille; sa nouvelle entreprise contre l'Espagne
justifiait toutes les craintes à cet égard , en même temps que les obstacles inat-
tendus qu'opposait à ses projets l'indomptable énergie du peuple espagnol pou-
vaient faire croire que le moment était venu de mettre une barrière à tant
d'envahissements. La cabinet de Vienne se décida donc à la guerre, espérant
que les alliés ne lui manqueraient pas, et que rois et peuples s'uniraient à lui
pour briser le joug de fer qui courbait toutes les têtes. Cette attente fut trom-
pée : la Russie prit parti pour la Fiance, et envoya un corps d'armée en Gal-
licie; l'appel de l'Autriche au peuple allemand manqua son effet et ne réveilla
que des sympathies individuelles, trop impuissantes contre la terreur qu'inspi-
rait le pouvoir de Napoléon ; les princes de la confédération du Rhin restèrent
fidèles à leur puissant protecteur, et ce fut avec des troupes allemandes qu'il
remporta les victoires par lesquelles il ouvrit la campagne de 1809 (1). L'as-
cendant de Napoléon l'emporta encore cette fois; mais la lutte fut opiniâtre et
terrible. L'archiduc Charles balança à Aspern la fortune du conquérant, et la
victoire de Wagram ne fut achetée qu'au prix des plus sanglants sacrifices.
Certains épisodes de cette guerre, comme l'apparition de quelques corps de
partisans dans le nord de l'Allemagne, et surtout l'insurrection des monta-
gnards du Tyrol sous André Hofer, montrèrent que la haine de la domination
impériale couvait au fond de bien des cœurs, et n'attendait, pour faire explo-
sion , qu'une occasion favorable. Mais les revers de l'Autriche arrêtèrent le
mouvement qui commençait, et le pouvoir de Napoléon parut plus fort et
mieux établi que jamais. Le traité de Vienne , ou plutôt de Schœnbrunn
(14 octobre 1809), enleva à la monarchie autrichienne plus de deux mille
milles carrés et de trois millions de sujets. Napoléon eut les provinces illy-
riennes, qui ne furent point réunies au royaume d'Italie, mais formèrent un
État à part; la Bavière s'enrichit de Salzbourg et de quelques districts voisins;
la Gallicie occidentale fut réunie au grand-duché de Varsovie ; une partie de
la Gallicie orientale fut donnée à la Russie. L'Autriche, diminuée de plus d'un
sixième, rejetée au delà des Alpes, privée de toute communication avec la
mer, se trouva ainsi réduite à son tour au rang de puissance du second
ordre.
L'année suivante, Napoléon, à l'apogée de sa puissance et devenu l'époux
d'une archiduchesse d'Autriche, fit encore sentir à l'Allemagne septentrionale
les effets de celle inquiétude d'esprit qui le poussait à bouleverser sans cesse
ses propres créations. Après avoir détrôné son frère Louis qui avait montré
quelques velléités d'indépendance, et incorporé la Hollande à son empire,
comme étant une allurion des fleuves français , il réunit encore à la France
toute la partie de l'Allemagne située le long de la mer du Nord ( 13 décembre
(1) Il savait les enthousiasmer par des discours pleins d'habileté, que leurs chefs
leur traduisaient en allemand. En voici un échantillon : « Je ne suis point au milieu
de vous comme empereur des Français , mais comme protecteur de votre pays et de la
confédération du Rhin. Il n'y a pas de Français parmi vous : vous devez à vous seuil
vaincre les Autrichiens, tic. , etc. »
TOUR It. ., ,
778 ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE.
1810). Cette mesure privait de leurs États quatre princes souverains, met-
tait fin à l'indépendance des villes hanséatiques, et enlevait au royaume de
Westphalie des portions notables de son territoire. Ce fut la dernière modifi-
cation apportée à l'œuvre déjà tant remaniée de la confédération du Rhin :
l'heure approchait où l'édifice colossal de l'empire allait s'écrouler tout entier
en moins de temps encore qu'il n'en avait fallu pour l'élever.
Il semblait qu'une puissance mystérieuse forçât Napoléon d'aller toujours
en avant, et ne lui permît pas de se reposer dans ses triomphes; il lui fallait
toujours soutenir ses conquêtes par d'autres conquêtes , compléter ses entre-
prises par des entreprises nouvelles. C'est ainsi que l'asservissement de l'Alle-
magne et le système continental le poussèrent à la guerre de Russie, où il
entraîna avec lui malgré elles la Prusse, l'Autriche et la confédération du
Rhin. Personne n'ignore quelle en fut l'issue : on sait comment l'incendie de
Moscou le força à la retraite , et comment un hiver précoce anéantit Tune des
plus belles et des plus nombreuses armées qu'il eût jamais mises en campa-
gne. Cet immense désastre releva les espérances des nombreux ennemis que la
domination française comptait en Allemagne, et détacha de Napoléon des alliés
que la crainte seule avait associés à sa destinée. La Prusse , qu'il avait traitée
en pays conquis depuis le traité de Tilsitt, et qu'il avait même pensé à rayer
de la liste des États européens (1), donna le signal de la défection. Au mois de
février 1813, Frédéric-Guillaume, qui avait quitté Berlin pour se rendre à
Breslau, conclut avec l'empereur de Russie un traité d'alliance contre la
France. Sa proclamation du 17 mars « où il énumérait en peu de mots ses
griefs contre Napoléon , produisit un effet immense , parce qu'elle exprimait
des sentiments qui étaient dans tous les cœurs. Derrière l'armée régulière qui,
grâce aux sages mesures prises dans les années précédentes, put être promp-
tement portée à cent mille hommes , se leva , sous le nom de landwehr, une
nombreuse milice volontaire dans laquelle on vit figurer des vieillards, des
enfants et jusqu'à des femmes habillées en hommes. Ce fut là le commence-
ment d'un grand mouvement national qui se propagea successivement dans
toutes les parties de l'Allemagne, et qui donna à la guerre de 1813 un carac-
tère tout particulier. On lui donna, dès le commencement, le nom de guerre
sainte; on la désigne encore aujourd'hui sous celui de : guerre de la déli-
vrance (Befreyungs-krieij). Cette époque a laissé un grand souvenir dans le
cœur des Allemands , parce que ce fut la première fois depuis bien des siècles,
qu'unis par la haine du joug étranger, ils combattirent en frères pour un
même but, l'indépendance de la patrie commune. Toutes les discordes, toutes
les rivalités furent un moment oubliées : princes et peuples parlèrent le même
langage, parurent, animés du même enthousiasme; les mots enivrants de
patrie et de liberté retentirent dans les proclamations royales comme dans les
hymnes des nouveaux Tyrtées que les soldats chantaient en marchant au com-
(1) Napoléon haïssait les Prussiens, qu'il appelait les jacobins du Nord. Lorsqu'il si
pi i parait à son expédition de Russie , il eut un moment le projet d'en finir avec la mo-
narchie prussienne. Il avait dans tous les cas l'intention formelle de lui enlever la Si-
l< ie i i la donner .>'i roi de Saxe.
ÉTUDES SLR L ALLEMAGNE. 779
bat (1) ; il y eut là un instant d'élan populaire universel qui put faire croire à
la réalisation prochaine de ce rêve tant et si vainement poursuivi : l'unité de
l'Allemagne.
Le génie de Napoléon ne se démentit pas pendant la campagne de 1815, et
cette guerre se serait sans doute terminée à son avantage, s'il n'avait eu à
combattre que des armées et non une nation ; mais l'exaspération des popula-
tions contre lui était un puissant auxiliaire pour ses eunemis ; elle rendait ses
victoires à peu près inutiles et donnait une grande importance aux moindres
revers de ses lieutenants. Ce fut en vain qu'il battit les alliés à Lutzen et à
Bautzen, et qu'il les poussa, l'épée dans les reins, depuis les bords de la Saale
jusqu'en Silésie : l'Autriche, entraînée par le mouvement universel, se déclara
contre lui, apportant à la coalition deux cent mille hommes de bonnes troupes
et un immense effet moral. La victoire de Dresde n'empêcha pas la Bavière de
se joindre à son tour à cette ligue, et il est probable que la bataille de Leipzig
gagnée par Napoléon n'eût fait que retarder de quelque temps la délivrance
de l'Allemagne; mais cette sanglante mêlée de trois jours, où la supériorité
du nombre et la trahison des Saxons donnèrent la victoire aux alliés, décida
la retraite de l'armée française : encore les Bavarois voulurent-ils lui fermer
le chemin , et fut-elle obligée, pour regagner le Rhin, de remporter à Hanair
une dernière victoire. Ce fut le 2 novembre que Napoléon repassa ce fleuve
tant de fois traversé par lui, et qu'il ne devait plus revoir désormais.
Il suffit de la nouvelle de la bataille de Leipzig pour mettre fin au royaume
de Westphalie. Jérôme Bonaparte s'enfuit de Cassel, et la Prusse, l'Angleterre,
les maisons de Hesse, d'Oldenbourg et de Brunswick se remirent en possession
de ce qui leur avait été enlevé. Le grand-duc de Francfort, Dalberg, aban-
donna le grand-duché que lui avait fait Napoléon, et se retira à Constance ,
puis plus tard à Ratisbonne, dont il était évèque. Le roi de Wurtemberg , les
grands-ducs de Bade et de Hesse-Darmstadt se hâtèrent d'assurer leur existence
par des traités particuliers avec l'Autriche, et joignirent aux troupes des
alliés les contingents qu'ils avaient levés comme membres de la confédération
du Rhin. L'organisation établie par Bonaparte tombait ainsi pièce à pièce ;
mais qu'allait-on mettre à la place? Les uns voulaient la restauration de
l'ancien empire germanique, et croyaient qu'il était de toute justice de pro-
clamer purement et simplement le rétablissement de l'ordre de choses renversé
par la main de l'étranger. D'autres voulaient que tous les princes qui avaient
fait partie de la confédération du Rhin fussent privés de l'administration de
leurs États, ou ne la conservassent que sous la direction d'un comité de gou-
vernement chargé de préparer la reconstitution de l'Allemagne. Ces divers
plans furent rejelés par les puissances alliées comme ne pouvant se concilier
(1) Le mouvement de 1813 donna naissance à toute une littérature patriotique où
s'exhalèrent en vers brûlants et en prose véhémente les sentiments comprimés jus-
qu'alors par la crainte qu'inspirait Napoléon, mais fomentés avec soin par les sociétés
secrètes, cl même, autant «pue la prudence le permettait , par l'enseignement des
universités. Les monuments les plu- curieux de cette époque son) les chant d'Arndt .
de Schenkendort , de Kocrncr, le Mercure du Rhin «le Goerres , et<
780 ÉTUDES SUR L ALLEMAGNE.
avec les traités par lesquels l'Autriche venait de garantir aux princes de l'Al-
lemagne méridionale la plénitude de leurs droits et l'intégrité de leur terri-
toire. D'ailleurs, la guerre n'était pas finie : contre un homme tel que Napo-
léon, ce n'était pas trop d'une ligue universelle, et il ne fallait pas risquer de
lui rendre des alliés et de faire renaître des divisions dont il était encore en
position de tirer un grand parti. On nomma, il est vrai, une commission cen-
trale d'administration présidée par le baron de Stein ; mais son aulorilé ne
s'étendit que sur la Saxe, dont le roi, resté fidèle à Napoléon jusqu'à la fin ,
était considéré comme prisonnier de guerre, sur les grands-duchés de Berg et
de Francfort, et sur quelques parties de la Weslphalie. Cette commission fut
chargée, en outre, d'organiser la force nationale et de veiller à ce que chacun
contribuât, selon son pouvoir, à l'œuvre commune. On put voir alors combien
la domination de Bonaparte avait été favorable au développement des res-
sources matérielles de l'Allemagne par la facilité et la promptitude avec
lesquelles on leva, dans les seuls États du second ordre, des armées telles que
l'ancien empire tout entier n'en avait jamais pu fournir dans son meilleur
temps.
Quatre cent mille hommes passèrent le Bhin sur divers points dans les der-
niers jours de l'année 1815, et le territoire français devint le champ de bataille
où devaient se décider les destinées de l'Europe. La France, épuisée d'hommes
et d'argent, fil un dernier effort pour tenir tête à tant de nations conjurées
contre elle, et cet effort fut assez puissant pour déterminer les coalisés,
quoique arrivés à cinquante lieues de Paris, à offrir encore la paix à Napoléon,
qui repoussa les offres de Châlillon comme il avait repoussé deux mois avant
celles de Francfort, et s'obstina à continuer une lutte inégale , comptant sur
son génie et sur sa fortune. Son génie seul ne lui fit pas défaut; il se montra
aussi actif, aussi fécond que jamais, et la campagne de 1814 fut aussi mer-
veilleuse qu'aucune de ses plus vantées. Mais tout cela fut en pure perte, parce
que la France était fatiguée de prodiguer le sang de ses enfants dans de bril-
lantes aventures, parce qu'elle commençait à séparer sa cause de celle de la
dynastie impériale et à désirer le repos à tout prix. Ce sentiment, qui régnait
dans une portion considérable de la nation, dispensa la coalition de remporter
des victoires décisives : ce fut lui qui amena la capitulation de Paris, l'abdi-
cation de Napoléon et le retour de l'ancienne dynastie.
Le traité du 30 mai, conclu entre Louis XVIII et les puissances alliées ,
posa les bases d'un remaniement général de l'Europe. La France fut réduite à
ses limites de 1792, avec quelques modifications à son avantage; la réunion
de la Hollande et de la Belgique sous le sceptre de la maison d'Orange fut dé-
cidée, quoique non encore formellement énoncée; l'Italie septentrionale fut
donnée à l'Autriche; quant à l'Allemagne, il fut dit formellement qu'elle
formerait une confédération d États indépendants. Celte stipulation vague et
générale laissait le champ libre à bien des conjectures; toutefois elle renver-
sait définitivement les espérances de ceux qui auraient voulu la résurrection
du vieil empire germanique. Il en résultait clairement qu'on allait établir
quelque chose de tout nouveau, et dont il n'y avait pas d'exemple dans l'histoire,
à savoir un Etat fédératif composé de rois et de princes, placés tous au même
ÉTUDES SLR L'ALLEMAGNE. 781
rang et sans aucune subordination hiérarchique des uns aux autres. Telle fut
en effet la solution donnée au difficile problème de la reconstitution de l'Alle-
magne. Le traité de Paris avait posé les principes ; le congrès devienne, as-
semblé quelques mois plus tard, en régla l'application, et l'une de ses œuvres
principales fut l'organisation actuelle de la confédération germanique. C'est
cette œuvre que nous examinerons dans un prochain article , où nous essaye-
rons d'apprécier les causes qui lui ont donné naissance, les modifications suc-
cessives que les événements y ont apportées , et les résultats qui en sont sortis
jusqu'à ce jour, tant pour l'Allemagne que pour l'Europe.
E. de Cazai.es.
LA
(Min m ntnm
2<DU9IIAiaiE)T.
i.
Placé entre le Morbihan , l'Ille-et-Vilaine et la Cornouaille, le département
des Côtes-du-Nord était, pour ainsi dire, le point d'intersection des trois
chouanneries bretonnes. Les royalistes y avaient d'ailleurs pour chef un des
hommes les plus actifs et les plus entreprenants qu'ait jamais produits aucune
guerre civile. Ce chef était un gentilhomme obscur, nommé Boishardy , qui
avait vécu jusqu'alors uniquement occupé à chasser le loup et à courtiser les
jeunes fermières. Les paysans, qui le craignaient à cause de sa force et de
son audace, l'aimaient pour sa franchise familière, sa gaieté et ses élans
d'une brusque bonté. Il ne s'était jamais donné la peine d'être meilleur ni
plus mauvais que le hasard ne l'avait fait. C'était un de ces hommes d'instinct,
destinés à devenir populaires , parce qu'ils ont le bonheur d'avoir a côté de
chaque vertu un défaut qui la rend visible aux yeux grossiers de la foule,
capables de mauvaises actions quand la passion les pousse , mais non de mé-
chanceté, parce que la méchanceté suppose la corruption et le parti pris ;
i il ures cahoteuses qui plaisent comme les paysages accidentés et les arbres
rugueux, par le seul charme de la vie et de la variété.
\\iiii que la révolution eûl fail de Boishardy un chef de partisans , ses
LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE. 783
aventures amoureuses l'avaient déjà rendu célèbre dans les paroisses. C'était
une sorte de Lovelace en sabots que l'on était sûr de trouver le dimanche aux
danses et aux pardons, les autres jours aux moulins, aux fours, aux fon-
taines , partout enfin où viennent les jeunes filles et où pareil oiseleur pou-
vait tendre ses filets. Les mères le redoutaient , les maris pâlissaient en le
voyant passer devant leurs seuils , et le curé de Brehand avait un jour prêché
contre lui. On comprend combien une aussi mauvaise réputation dut lui sus-
citer d'admirateurs et d'envieux. Il n'était pas de paysan qui ne connût M. de
Boishardy; la canonisation l'eût à peine rendu aussi célèbre. Cette popularité
lui fut d'un grand secours lorsqu'il chercha à soulever les paroisses, et il
ne tarda point à devenir le chef le plus redoutable de toute la Bretagne.
Les embarras de la guerre civile n'avaient pu le faire renoncer à ses galan-
teries, mais en avaient nécessairement borné le cours ; le temps d'être incon-
stant lui manquait. Une nouvelle maîtresse exerçait d'ailleurs sur lui , depuis
quelque temps, un empire absolu. Elle se faisait appeler Mme Catherine ; sa
fière beauté et son caractère allier l'avaient fait surnommer la Royale parmi
les chouans. On la disait issue d'une noble famille d'Ille-et-Vilaine. Elle avait
commencé , comme Boishardy, par déroger en amour, et ses aventures avec
un jeune meunier de Redon l'avaient forcée de se réfugier à Loudéac , où
elle fit la connaissance du chef royaliste. Elle le suivait parfois dans ses ex-
péditions et exerçait sur toutes ses actions une surveillance jalouse , à la-
quelle Boishardy se soumettait plus patiemment qu'on ne l'eût supposé.
Une affaire m'ayant appelé à Lamballe vers la fin du mois de thermidor
1794, je rencontrai , en sortant de l'auberge, notre ancien médecin, le citoyen
Launay, que je n'avais point revu depuis ma visite à la Hunaudaie (1). Le
temps n'avait rien changé à son caractère frondeur. Arrêté comme feuillan-
tiste pendant le règne de Robespierre , il s'était fait jacobin après sa chute ,
et je le trouvai regrettant amèrement la sainte guillotine , dont il avait été
miraculeusement sauvé lui-même par le 9 thermidor. Le besoin de contredire
était plus fort chez cet homme que le sentiment de sa propre conservation. La
logique n'avait jamais aucune part au choix de ses opinions; il se ralliait aux
minorités par malveillance, comme d'autres se ralliaient aux majorités par
lâcheté. Peu lui importaient les subites conversions, pourvu qu'elles l'empê-
chassent de penser comme tout le inonde; pour lui , la raison , le devoir, la
dignité, c'était l'opposition. Il se faisait gloire de cette mauvaise nature, et
appelait ce mécontentement perpétuel son indépendance. Il me parla lon-
guement des excès commis par les chouans dans le pays, traita de trahison
l'indulgence du nouveau gouvernement, et m'avertit que je ne pourrais me
rendre sans les plus grands dangers à Lachèze , où j'avais affaire.
— Grâce aux muscadins qui nous gouvernent . ajouta-t-il , nos campagnes
ressemblent au grand désert , et l'on ne s'y risque plus qu'en caravane. Du
reste , voici le capitaine Rigaud , qui va , j'espère, te tirer d'embarras.
Un homme d'une quarantaine d'années venait en effet de tourner la rue, et
s'avançait vers nous. Il portait une redingote militaire blanchie par un long
(1) Voyez la livraison de la Bévue du 15 octobre 1839.
784 LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE.
service, des sabots sans talons et un vieux feutre décoré d'un plumet tri-
colore.
— Avez-vous un convoi pour Lachèze , capitaine? lui cria de loin le
docteur.
— Je me rends moi-même demain à Loudéac avec un fort détachement , îé-
pondit l'officier.
Launay me prit par la main.
— Alors vous m'emmènerez ce garçon?
— Volontiers, reprit Rigaud en me saluant ; mais nous partirons avant le
jour.
— Baptiste se tiendra pour averti ; seulement, rappelez-vous que vous me
répondez de lui , et n'allez pas me dire à votre retour, comme ce feuillantistc
de Caïn , que je ne vous l'avais point donné à garder.
— Ce que nous gardons le mieux n'est pas toujours à l'abri , répliqua le ca-
pitaine; personne ne peut répondre de personne par le temps qui court:
carpe diem quant minimum credula postero.
Launay se tourna vers moi.
— Je l'avertis , dit-il , que Rigaud a fait ses classes , qu'il déjeune de Cicé-
ron, dîne de Virgile, soupe d'Horace, et qu'il parle latin comme un profes-
seur de seconde; ce qui ne laisse pas de lui être singulièrement utile pour
une guerre contre des bas Bretons.
— Plus utile que vous ne croyez, dit le capitaine, car je trouve dans mes
études un calme qui vous manque. Vous ne soupçonnez pas tout ce qu'une
manie a de précieux , docteur; elle occupe comme une passion , et n'a aucun
de ses tourments. Croyez-moi , puisque la vie n'est après tout qu'une voiture
mal suspendue qui nous conduit à la mort, les sages sont ceux qui baissent les
stores sans songer au but ni aux cahots.
— Ni à se procurer des souliers, continua Launay, en jetant un regard
oblique sur les chaussures de notre capitaine.
Celui-ci sourit sans répondre , et nous salua de la main.
— A demain donc, citoyen, sur la place d'armes , dit-il.
Je m'inclinai en promettant d'être exact, et il partit. Launay le regarda s'en
aller, les bras croisés ; puis , haussant les épaules :
— Encore un pauvre diable né pour servir quarante ans son pays , et pour
mourir dans un coin avec des culottes percées ! murmura-t-il. Vois-tu, Baptiste,
les gens simples et dévoués sont les bêles de somme de la société ; tant qu'ils
marchent, on les charge, et quand ils tombent, on les écorche. 1! n'y a que
deux moyens sûrs pour faire son chemin ici-bas : être inutile ou être méchant;
les puissants sont ceux qui savent être l'un et l'autre.
Le rappel me réveilla le lendemain , et je me hâtai de me rendre à la place
d'armes, mon fusil de chasse en bandoulière. J'y trouvai le capitaine à la tête
de sa compagnie et dans le même costume que la veille. Les cent cinquante
grenadiers de l'Hérault qu'il commandait n'avaient conservé, comme lui , que
quelques parties dépareillées de leur uniforme. La plupart étaient coiffés de
chapeaux de paille relevés à la grenadière, vêtus de redingotes de toile à pa-
remcnla bleus, et chaussés de lambeaux de feutre ou de semelles ficelées ,
LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE. 78o
jouant le cothurne antique. A les voir ainsi armés d'une carabine noircie, de
sabres inégaux et de pistolets passés à une ceinture de corde , on eût dit une
troupe de bandits. Toutefois la fermeté régulière de leur marche, l'ensemble
des mouvements et je ne sais quelle visible habitude d'obéissance faisaient
encore reconnaître le soldat, non celui que nous voyons aujourd'hui, coquet,
bien nourri et les mains gantées , mais le soldat d'alors , tanné par le soleil
ou la brise , la barbe hérissée , toujours affamé , noir de poudre, et combattant
avec l'acharnement des dieux d'Homère pour un mot magique qu'il ne com-
prenait pas. A la suite des grenadiers marchait une troupe de volontaires
armés de fléaux et de faucilles : c'était la compagnie des moissonneurs , for-
mée d'après un décret de la convention pour couper et battre le blé des pays
conquis.
J'avais pris, avec le capitaine, la gauche du détachement, et nous mar-
châmes quelque temps en silence à côté l'un de l'autre. Le jour venait de pa-
raître, la brume était tombée, et les oiseaux chantaient, en secouant leurs
ailes, le long des haies vives. Mon compagnon me montra l'horizon illuminé
de toutes les splendeurs du soleil levant.
— Une aurore d'Italie, citoyen, dit-il eu souriant. Tithoni croceum lin-
quens aurora cubile.
— Je vois que Virgile vous est aussi familier qu'Horace , observai-je.
— Voilà vingt ans que je les repasse dans la création , répondit-il ; il n'est
point d'image qu' ne me rappelle un de leurs vers.
— Depuis votre arrivée ici , vous devez vous rappeler aussi parfois ceux de
Lucain.
— Hélas ! oui. Voire Bretagne est comme la robe sanglante du citoyen Jésus;
chacun en veut un morceau.
— Et vous n'entrevoyez point de terme à celte lutte impie?
— Le moyen d'en espérer, tant que les représentants et les généraux auront
des plans contraires avec des pouvoirs égaux? Chacun agit ici séparément et
sans responsabilité. En cas de succès, tout le monde se glorifie; en cas de
revers, on ne peut accuser personne. L'armée républicaine est d'ailleurs trop
peu nombreuse. A force de répéter dans ses dépêches et ses journaux qu'elle
comptait soixante mille hommes , le comité de salut public a peut-être fini par
le croire; mais la vérité est que nous en avons seulement trente mille pour
garder quatre mille lieues carrées de pays et trois cent cinquante lieues de
côtes! Sur ce nombre, dix milles languissent dans les hôpitaux, dix mille
n'ont point d'armes, tous manquent de souliers et de pain. J'ai vu près de
Vitré une compagnie de grenadiers qui ne pouvait quitter ses barraques faute
de vêlements; à Fougères, les soldais affamés ont mis eu délibération s'ils
mangeraient les cadavres. Tout cela ne serait rien, s'il s'agissait de décider
la question dans une bataille : nous mènerions nos grenadiers au feu comme
une bande de loups affamés ; tant qu'ils mâchent des cartouches, ils ne sentent
point la faim. Mais ceci est une guerre des Mille et une \ uits : nous com-
battons des génies invisibles : ce sont les arbres qui nous tirenl des coups de
fusil. Avons-nous le dessus, tout rentre en terre; nous ne trouvons plus que
«les paysans qui lahourenl . des femmes qui filenl . des enfanls qui nous ôlent
786 LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE.
leurs bonnets. Sommes-nous forcés de céder, chaque fossé produit un combat-
tant , chaque souche de genêt se change en ennemi ; il n'est point d'enfant , de
femme ou de paysan qui n'ait pour nous une pierre ou une balle. Quiconque
peut frapper donne son coup. Cette race de l'Ouest est patiente dans sa haine ;
il n'y a à espérer d'elle ni lassitude ni découragement : elle a faim de bleus.
Tant qu'il restera ici de la poudre et des mousquets , la république ne pourra
se dire victorieuse. Aussi, combattre ces hommes est inutile; les tuer, bar-
bare : il faut les traiter comme ces animaux indomptables dont on rogne les
ongles et lime les dents.
Le capitaine finissait de parler, lorsqu'on vint l'avertir que les éclaireurs
avaient découvert un champ de blé à quelques centaines de pas de la route.
Il fit faire halte, prit cinquante grenadiers avec la compagnie des moisson-
neurs , et se dirigea vers l'endroit indiqué. Nous trouvâmes un champ de fro-
ment , dont les maigres épis formaient de loin en loin des touffes plus hautes
et plus pressées, comme il arrive d'ordinaire dans les terres appauvries ou
mal cultivées. Mon compagnon jeta sur la moisson un regard scrutateur.
— Ces champs de blé , dit-il , sont comme les champs de cannes , des nids
de serpents. Avant que les batteurs y mettent la faucille , fouillez-moi partout
avec les baïonnettes , mes braves.
Une douzaine de grenadiers armèrent leurs fusils et se répandirent dans les
blés par quatre côtés différents, en se dirigeant vers un point commun. Au
bout de quelques instants, nous les vîmes reparaître, traînant un paysan
qu'ils avaient trouvé caché au milieu des épis. Le capitaine lui demanda
son nom.
— Claude Perrot , répondit brièvement le paysan.
— Où demeures-tu?
— A Quessoy.
— Que faisais-tu dans ce champ de blé?
— Je dormais.
— Tes pareils ne font point d'habitude leur lit dans un sillon; pourquoi ne
dormais-tu pas chez toi?
— Parce que chez moi les chouans m'auraient tué, comme ils ont tué ma
femme et mon fils.
Rigaud le regarda avec étonnement.
— Oui, reprit le paysan , dont le pâle visage s'anima d'une expression de
douloureuse terreur, M. La Roche (1) est venu il y a huit jours. J'étais au lit,
malade d'un mauvais air : ils ont d'abord dit à la femme et à l'enfant qu'ils
avaient faim; on leur a apporté tout ce qu'il y avait ; ils ont mangé et bu, puis
ils ont demandé où j'étais. — A Monlconlour, a répondu Marianne, qui avait
peur pour moi. — Il sera encore allé vendre son grain aux bleus , s'est écrié
un chouan. La femme a voulu nier. La Roche s'est levé rouge de colère. — Le
compte de ton mari est fait, a-t-il dit ; mais montre-nous d'abord où il cache
ses écus. — La femme résistait ; ils lui ont ôté ses sabots pour mettre ses pieds
(1) Ce La Roche , ancien douanier, commandait une biuide qui avait pris le nom de
"Royal-Carnage.
LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE. 787
au feu; l'enfant a eu peur et a commencé à jeter des cris. Alors elle les a
menés à retable, où était ramassé l'argent du loyer, et elle leur a tout donné.
Ils se sont encore arrêtés pour boire en parlant bas; enfin La Roche a fait
signe d'emmener Marianne avec le petit, et ils s'en sont allés. J'ai alors voulu
me lever pour les suivre; mais ils avaient fermé la porte, et comme je cher-
chais à l'ouvrir, j'ai entendu tout à coup le chant du Veni Creator et une
décharge : c'était Marianne et mon pauvre enfant qu'ils venaient de tuer.
A ces mots, le paysan s'arrêta; un frémissement douloureux agitait tous les
muscles de son visage , et quelques larmes coulèrent lentement sur ses joues
bronzées. Je n'avais pu retenir un cri d'horreur.
— Et les municipaux de Quessoy n'ont point porté plainte au district d'un
tel crime? demanda le capitaine.
— Nos municipaux sont tous égorgés ou en fuite , répondit Claude.
— Ainsi , il n'y a plus chez vous personne pour défendre les faibles et leur
rendre justice?
— Personne.
— Que ne cherchez-vous alors un refuge dans les villes ?
— Comment nous y nourrir? Nous ne pouvons labourer les rues, nos bœufs
ne peuvent brouter le pavé, le paysan a besoin de la campagne pour vivre,
comme le poisson de la mer.
— Et vous êtes forcés de quitter vos maisons tous les soirs?
— Oui : ceux des côtes montent sur leurs barques et vont passer la nuit à la
cappe ; mais nous autres, nous n'avons pour retraite que les taillis ou les blés.
— Ainsi c'est dans ce champ que tu le cachais?
— Depuis près d'un mois.
— Tâche alors de trouver un nouvel abri , car nous sommes forcés de fau-
cher ta chambre à coucher.
— Que voulez-vous dire?
— Regarde.
Rigaud montra avec la poignée de son sabre les moissonneurs qui commen-
çaient à faire tomber les épis sous leurs faucilles; Claude jeta un cri de sur-
prise el de saisissement.
— Jésus ! que font-ils là? s'écria-t-il.
— Ils moissonnent pour le compte de la république.
— Mais ce blé m'appartient!
— A loi?
— Et c'est le seul qui me reste, car les dragons de Montcontour onl fauché
le reste en herbe pour leurs chevaux. Au nom de Dieu ! capitaine, dites qu'ils
s'arrêtent. Je suis un patriote comme vous , puisque les chouans ont massacré
les miens. Bas les faucilles , citoyens, bas les faucilles!
— Nous devons exécuter l'ordre du comité de salut public , observa Rigaud.
— C'est impossible , s'écria h: paysan , dont le désespoir semblait s'accroître
à mesure que son champ se dégarnissait ; nul ne peut donner un pareil ordre,
chacun a son droit el soi) bien.
— Vos paroisses sont assimilées à un pays conquis; tout y est frappé de
réquisition pour le service de l'armée : il faut que le soldat vive.
788 LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE.
— Et moi? demanda Claude avec énergie.
— Toi, répondit le capitaine embarrassé, tu réclameras près de la répu-
blique.
— Qui chargera du payement le geôlier ou le bourreau. Non , cela ne peut
être ; laissez à un chrétien ce que Dieu lui a laissé. Arrière , vous autres • celte
moisson est à moi , et nul ne peut y toucher ; arrière , si vous n'êtes des lâches
et des voleurs !
Il s'était précipité au milieu des moissonneurs en les repoussant et en dé-
fendant son champ de ses deux bras ouverts , comme il eût défendu un ami.
Vingt faucilles se levèrent aussitôt sur sa tète ; je courus à lui, et je l'arrachai
avec peine du milieu des soldats.
— C'est un chouan déguisé, criaient quelques voix.
— Il nous a appelés voleurs et lâches.
— Trois hommes de bonne volonté pour lui casser la tête.
— Il faut le pendre au premier arbre du chemin.
— Va-t-en , si tu tiens à la vie , dit Rigaud , qui connaissait ses grenadiers
et comptait peu sur leur subordination.
— Des épis nés de ma sueur ! reprit Claude en joignant les mains avec celle
espèce d'amour religieux du paysan breton pour le blé qu'il a semé.
— Va-t-en , répéta le capitaine en le poussant vers l'entrée du champ.
Claude promena autour de lui des yeux désolés, et ramassant avec une
douleur mêlée de rage son chapeau , qu'il avait laissé tomber à terre :
— C'est bien, dit-il avec un accent profond; les royalistes m'ont tué ceux
que j'aimais , et les bleus m'arrachent mon dernier morceau de pain. Puis-
qu'il n'y a de justice d'aucun côté, maintenant je saurai que c'est A chacun
de se la faire.
Et étendant les mains vers les moissonneurs :
— Coupez , coupez le blé du pauvre , continua-t-il ; mais , aussi vrai que
je suis un chrétien , je redemanderai à d'autres ce qu'on m'enlève aujour-
d'hui.
Les soldats répondirent par des menaces et des huées; mais Claude ne pa-
rut point y faire attention; il promena un dernier regard sur la moisson déjà à
demi fauchée; croisa les bras sous son manteau de peau de chèvre et se reliri
lentement. Nous le suivîmes des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les
haies touffues.
— Encore un soldat de plus pour ces bandes ennemies de tout ce qui vit et
de tout ce qui possède, murmura le capitaine. Nous ne pouvons vivre ici qu'en
violant tous les droits, et chaque droit violé nous crée un implacable ennemi.
Cette guerre tourne dans un cercle vicieux , citoyen; c'est un sillogismesans
issue dont la conclusion répète sans cesse la majeure.
Cependant le blé avait été coupé, lié en gerbes, puis chargé sur les cha-
riots : le détachement reprît sa marche, et nous arrivâmes à Montcontour. Le
capilaine y laissa quelques-uns de ses moissonneurs pour battre le grain , et
après une heure de repos on se remit en marche. A mesure que nous avan-
cions , la campagne prenait un aspect plus désolé. Les haies bordant le che-
min avaient éié récemment abattues afin d'ôter au\ choinns loufo Facilité
LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE. 789
pour leurs embuscades ; les champs en friche était couverts de hauts char-
dons brûlés par le soleil; à peine si Ton apercevait de loin en loin quelques
sillons dont le chaume verdâtre annonçait une moisson faite avant le temps
par besoin ou par crainte de rapine. Nulle trace de roues sur le chemin, nul
chant de pâtre sur les collines, nul bruit à l'horizon ; les villages eux-mêmes
semblaient abandonnés. Chaque maison était soigneusement close, chaque
puits dégarni de sa corde et de ses seaux, chaque étable muette. Cependant
la litière du pourpris était récemment foulée, quelques cheminées fumaient
encore; tout annonçait que la population était là il y avait à peine quelques
instants , et qu'elle avait disparu tout entière d'un seul coup et comme par
enchantement.
— Notre approche a été annoncée, me dit le capitaine. Je ne saurais devi-
ner par quel moyen , mais cette solitude le prouve. Il faut que ces rustres aient
à leurs ordres les génies des airs ou qu'ils nous sentent comme le gibier sent
les chiens.
Après nous être arrêtés de nouveau pour faucher un champ d'orge et quel-
ques sillons de méteil , nous arrivâmes à Pleuguenas où la troupe fit halle un
instant. Le capitaine et moi, nous en profitâmes pour parcourir le village, qui
était désert comme tous les autres. Nous trouvâmes l'arbre de la liberté abattu,
le drapeau tricolore déchiré, et les affiches portant les armes de la république
lacérées sur tous les murs. En passant près de l'église , nous aperçûmes pour-
tant une affiche qui était demeurée intacte ; c'était le décret du comité de salut
public annonçant la formation de compagnies de guides destinées à abattre
les ajoncs , bois et genêts qui bordaient les routes ; au-dessous se trouvait l'avis
suivant, écrit à la main, en gros caractères :
« Nous promettons à quiconque abattra une haie ou un arbre pour les
bleus , d'aller le fusiller dans les vingt-quatre heures jusque chez lui.
» Signé La Joie , Tkanchemontagne dit Denis. »
« Fait au camp des honnêtes gens. »
Rigaud et moi nous nous regardâmes.
— Comprenez-vous maintenant pourquoi aucun habitant ne s'est présenté
pour la formation de ces compagnies ? me dit-il en secouant la tète. Vous le
voyez, les chouans opposent décret à décret, et c'est à eux qu'on obéit,
parce que le danger de la désobéissance est plus prochain, ainsi tout nous est
ennemi par force ou inclination. Quand on dit à l'enfant qui pleure : Voilà les
bleus, il se tait et se cache ; les chiens nous connaissent et aboient à notre
approche; tout nous trompe, nous fuit ou nous repousse. Le moyen que nos
soldats ne s'endurcissent pas contre de tels ennemis et ne rendent pas en
cruauté ce qu'on leur donne en haine? La souffrance les a d'ailleurs aigris :
infelix nescit amare.
Nous arrachâmes l'avis signé par les deux chefs des honnêtes gens ; et
nous continuâmes noire roule vers Uzel . où nous arrivâmes à la nuit loin-
790 LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE.
bante. Les officiers municipaux étaient avertis et nous attendaient. Je laissai
le capitaine prendre avec eux toutes les dispositions nécessaires pour le loge-
ment de sa troupe, et je me rendis seul à l'auberge du Cheval-Blanc dont je
connaissais le propriétaire.
IL
Maître Floch était un Normand qui réhabilitait à lui seul tous les descen-
dants de Rollon , et dont les marchands de fil , les maquignons, les routiers
et les colporteurs ne parlaient jamais qu'avec une tendresse presque filiale.
C'est qu'aussi nul ne savait comme lui les entretenir de leurs affaires, parta-
ger leurs espérances ou consoler leurs désappointements. Sa mémoire était
surtout merveilleuse. Il connaissait tous ses voyageurs par leurs noms , pré-
noms , surnoms, savait le nombre de leurs enfants, les qualités de leurs mon-
tures , se rappelait s'ils se faisaient eux-mêmes la barbe , et ce qu'ils préfé-
raient du lard en purée ou du mouton rôti. Le bonnet de coton sur l'oreille,
le nez en l'air et le ventre en avant, maître Floch allait de l'un à l'autre,
riant , raillant et trouvant moyen de plaire aux plus maussades. Aussi, telle
était l'affection dont il était entouré, que pendant les plus mauvais jours de
la terreur il ne s'était point trouvé une voix qui osât l'accuser. Son républi-
canisme pouvait être douteux, mais son cidre était le meilleur du canton,
son vin le moins cher , ses conles les plus réjouissants. Les patriotes d'Uzel
avaient besoin de maître Floch , comme les Parisiens de Fleury ou de Duga-
zon. Couper cette tête c'était décapiter la gaieté même. Sans maître Floch, à
qui eût-on demandé un bon avis sur la conserve des fruits à l'eau-de-vie ou le
moyen de guérir les engelures? A qui maître Floch guillotiné pouvait-il pro-
fiter autant que maître Floch vivant?
L'aubergiste du Cheval-Blanc avait donc traversé la crise sans que l'on
songeât à dénoncer sa bonne humeur : pour tous , il était resté en dehors de
la querelle; son hôtellerie était une sorte de terrain neutre où les différentes
opinions venaient chercher le même amusement en buvant le même vin. Au
milieu de cette sombre époque, le plaisir lui avait créé une sorte d'invio-
labilité.
Lorsque j'entrai, maître Floch remontait à grand bruit un tourne-broche
fixé au coin de l'immense cheminée; il se détourna , et poussa à ma vue une
exclamation de joyeux étonnement :
— Eh ! c'est monsieur Baptiste , s'écria-t-il en portant la main à son bon-
net; je savais bien , moi, qu'il n'était pas mort.
— Ni vous , maître , à ce que je vois.
— Ni moi, mon joli négociant. Ils m'ont laissé la tète sur les épaules de
peur de s'ennuyer après ma mort. Mais vous n'êtes point venu à pied?
— Pardonnez-moi.
— Seul?
— Avec le détachement de Lamballe , dont le capitaine va me rejoindre.
— Ici?
-Ici.
LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE. 791
Maître Floch fit un mouvement.
— Cela vous contrarie ? demandai-je.
— Nullement , reprit-il avec embarras ; mais tout manque dans le pays , et
depuis quelques jours nous mangeons du pain noir.
— Depuis quelques jours nous n'en mangeons plus , observai-je.
— De plus , mon cidre vient de finir...
— On s'en passera.
— Et je n'ai qu'un lit...
— Nous le partagerons.
Le Normand se gralta l'oreille , désappointé.
— Certainement... balbutia-t-il, si cela convient aux citoyens.... mais j'ai
peur qu'ils ne soient bien mal...
— Et le moyen d'être mieux? demandai-je.
II leva le coin de son tablier , tourna son bonnet et parut hésiter un in-
stant.
— La nouvelle auberge au coin de la place est bien fournie, dit-il enfin.
Je le regardai avec étonnement.
— C'est-à-dire que vous désirez vous débarrasser de nous , maître Flocli ,
ra'écriai-je.
Il voulut protester.
— Laissez, dis-je en riant , je devine vos raisons : vous craignez que le ca-
pitaine Rigaud ne ressemble à tant de ses confrères qui, après avoir mis la
cave et l'office au pillage , partent en oubliant de régler ; mais je vous réponds
de celui-ci comme de moi-même.
Dans ce moment le capitaine entra.
— Vale hospiti, s'éeria-t-il en saluant militairement maître Floch; voilà
ma meute au chenil , le piqueur peut se reposer maintenant.
Il entr'ouvrit sa redingote poudreuse, s'essuya le front et chercha une
chaise , l'aubergiste nous demanda si nous désirions quelque chose.
— Tout ce que tu auras, citoyen , répondit le capitaine; j'ai une faim de
Suisse et une soif de trompette; deux verres d'abord et une bouteille de ce
que tu voudras. Les vrais républicains sont plus habitués à la piquette qu'au
Falerne; trop heureux si nous trouvons ici une omelette au lard et le pain à
discrétion.
Maître Floch alla chercher ce qu'on lui demandait. Mais dans ce moment
les regards du capitaine tombèrent sur le foyer, devant lequel tournait une
oie dorée dont la rosée succulente inondait à chaque évolution de larges gril-
lades placées au-dessous , dans un saucier de cuivre.
— Qu'est-ce que cela , citoyen aubergiste ? s'écria-t-il en se levant; attends-
tu donc ce soir un représentant du peuple ou quelque fournisseur?
— Je n'attends personne , répliqua maître Floch.
— Alors vive la république une et indivisible ! dit le capitaine , débrochc et
sers, mon brave , nous allons faire un repas digne de Lucullus.
— Pardon , balbutia le Normand , mais la volaille appartient à un voya-
geur qui y compte pour son souper.
— Pour son touper! répéta Rigaud; je m'y oppose; l'occasion est trop
792 LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE.
belle pour la laisser échapper : rarœ fumant civibus culinœ. Vos cantons
sont d'ailleurs sous l'autorité militaire; je mets ton oie en réquisition, et je
t'ordonne de le servir sur-le-champ. Si ton voyageur en veut sa part , qu'il
vienne la prendre , je lui servirai moi-même les trois meilleures aiguillettes :
numéro gaster impare gaudet ; mais lui tout laisser serait contraire aux
doctrines d'égalité fraternelle qui nous régissent. Où est-il ce mangeur de vo-
laille, que je lui fasse entendre raison.
Maître Floch allait répondre, lorsqu'une porte s'ouvrit au fond ; un homme
de petite taille, mais dont la large carrure annonçait une vigueur peu com-
mune, parut tout à coup : à son aspect , l'aubergiste tressaillit.
— Qu'y a-t-il , maître ? demanda le petit homme d'un ton où l'insouciance
se mêlait à je ne sais quelle ironie hautaine ; ne demande-t-on pas à partager
mon souper ?
— En effet, balbutia maître Floch.
— Je n'ai jamais repoussé des hôtes, reprit l'inconnu en se tournant de
notre côté ; les citoyens n'ont qu'à prendre la peine d'entrer ; on ajoutera
deux couverts.
Nous le suivîmes dans une petite chambre où la table était dressée, et il
nous invita à nous asseoir. Il y eut pour le capitaine et pour moi un moment
de léger embarras. La manière dont l'étranger avait prévenu notre demande
nous rendait en quelque sorte ses obligés ; nous n'étions plus dans une au-
berge , mais chez lui. Le capitaine crut devoir se justifier en citant un vers
de Phèdre sur l'audace que donne la faim.
— Tu m'excuseras, citoyen, dit l'inconnu ; mais le latin est une langue
dont les maquignons font peu d'usage. J'en sais tout juste ce que m'a appris
le cordonnier de Vire, qui s'est chargé de trouver des noms romains pour
ceux de notre section.
— Tu fais le commerce de chevaux? demanda le capitaine avec étonnement.
— De père en fils. Jean-Borromée Floville, actuellement dit Caligula , et
bourgeois de Vire , comme on s'exprimait autrefois.
Rigaud jeta sur lui un regard scrutateur. Il portait effectivement le costume
des maquignons normands , veste de velours , grandes guêtres de cuir, che-
veux tressés à la postillonne et légèrement poudrés ; mais il n'avait ni les traits
fins, ni l'œil transparent, ni cet accent d'une doucereuse lenteur qui dislingue
entre tous les hommes du Nord. C'était au contraire le brun, la tète carrée
et la voix fermement accentuée des vieux Kimrites.
Cependant maître Floch avait apporté le souper, et nous nous mîmes à
table. En m'asseyan! près du citoyen Floville, mon coude heurta la crosse
d'un pistolet qui sortait de sa poche entrouverte ■ Il s'en aperçut , prit l'arme
en souriant et la posa devant lui.
— Tu vois que je ne voyage pas sans précautions, citoyen, me dit-il; ceci
est un passe-port dont personne ne conteste la signature.
— Mais qui ne le servira guère contre les balles des chouans, observa le
capitaine.
— Barrère vient d'annoncer officiellement à la convention qu'il n'y avait
plus de chouans, dit le maquignon en se versant à boire.
LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE. 703
— Ce qui n'empêche pas que nos convois ne soient attaqués chaque jour,
ajouta Rigaud.
— C'est votre faute, citoyens, reprit le Normand avec un flegme goguenard;
on vous a offert cent moyens depacificalion pour les départements de l'Ouest...
Que n'avez-vous adopté, par exemple, celui du général Guillaume?
— Quel est ce moyen ?
— Vous ne connaissez pas le plan du général Guillaume ! eh ! vive Dieu ! je
pensais que l'armée républicaine l'aurait mis à l'ordre du jour. Le plan du
général Guillaume, citoyens , consiste à former une armée de quatre-vingt
mille hommes , dont chaque soldat aurait un certificat de civisme et une paire
de souliers de rechange. On diviserait cette armée en douze colonnes qui mar-
cheraient pendant huit jours par douze routes différentes , ayant en tète un
général et un représentant en habits neufs. Chaque colonne laisserait en route
ceux de ses hommes qui auraient des entorses ou des cors aux pieds , de ma-
nière à arriver réduite de moitié aux quatre chemins, près de Saint -Fulgens.
Là on élèverait une pyramide sur laquelle seraient gravés les droits de l'homme
et les noms des amis de l'humanité, le tout surmonté d'un grand bonnet
phrygien; puis, autour de cette pyramide, on bâtirait une ville ayant foires
et marchés, avec des casernes pour six mille hommes. La ville recevrait le nom
de Commune de l'union. Enfin tous les chouans du pays seraient avertis
qu'ils peuvent se présenter pour faire leur soumission, on leur distribuerait
des cartes de sûreté , et le pays serait pacifié.
Nous ne pûmes nous empêcher de lire de cet étrange projet de pacifi-
cation (1).
— 11 y a encore , ajouta le maquignon, le plan du citoyen Ricard, qui
consiste à semer les fourrés de trapettes et de pièges à loups, ou celui de la
société populaire d'Ernée , qui conseille la formation d'un bataillon de chiens
patriotes dressés à la chasse des chouans. La seule chose qui m'étonne , c'est
que l'on n'ait pas encore proposé de les prendre à la ligne ou au gluau.
La conversation continua sur ce ton. Le citoyen Floville était libre et rail-
leur dans ses paroles, mais du reste joyeux compagnon. Il parla en connais-
seur des paroisses qui produisaient le meilleur cidre, les plus jolies filles et les
plus beaux chevaux, interrogea le capitaine sur la force de son détachement,
la route qu'il voulait suivre, l'heure à laquelle il devait partir, et lui donna
quelques bons conseils sur les précautions à prendre.
Comme nous allions nous lever de table, maître Floch entra en annonçant
qu'un municipal , le citoyen Durmel, demandait à parler au capitaine. Il me
sembla que le maquignon tressaillait à ce nom.
— Qu'il entre, dit Rigaud.
Ll , se tournant vers nous :
— Vous allez voir un homme curieux, continua-l-il : le cœur d'un lièvre
sous le plumage d'un paon. Ecoulez; c'est lui qui fait tout ce bruit; il a tou-
jours l'air de battre l;i charge poiirannoncer sa venue.
Nous entendions eu effet de grands éclats de voix, des jurements et le cli
i I e proji L avait été sérioiui ment i rop
TOME II. Ô'S
794 LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE.
quetis d'un sabre de cavalerie traînant sur les dalles. Tout à coup la porte,
qui était demeurée entr'ouverte, fut poussée brusquement, el un homme tout
bariolé d'écharpes tricolores parut sur le seuil. Mais à peine ses yeux eurent-
ils rencontré ceux du marchand de chevaux , qu'il fit un bond en arrière.
Celui-ci s'avança vers lui en souriant.
— Eh bien! compère, dit-il, tu ne t'attendais pas à me trouver ici? C'est un
coup du sort; je comptais te faire une visite après souper.
— A moi ! s'écria le municipal , qui devint pâle.
— Ne sommes-nous pas de vieilles connaissances ?... car j'espère que tu ne
me gardes pas rancune de notre dernière brouillerie? Tu veux que nous res-
tions amis ?
— Certainement ! certainement ! balbutia le municipal.
— A la bonne heure? dis alors aux citoyens ce que tu as à leur dire 5 puis
j'irai te reconduire chez toi.
En parlant ainsi, le maquignon prit le pistolet qu'il avait laissé sur la tab!e
et l'arma avec une sorte d'insouciance nonchalante, comme s'il eût seulement
voulu en essayer la batterie. Le capitaine, qui avait tout suivi de l'oeil , attira
à l'écart l'officier municipal.
— Connais-tu réellement cet homme? lui demanda-t-il à demi-voix.
— Je le connais , répondit Durmel.
— Il fait le commerce de chevaux?
— Oui... de chevaux.
— Et lu es sûr qu'il n'est point dangereux?
— Sûr.
Le municipal avait fait toutes ces réponses les yeux fixés sur le Normand.
— Dépêchons , Durmel , dit celui-ci qui continuait à jouer avec son pistolet.
Le grand homme maigre chercha vivement dans sa poche un papier qu'il
remit à Rigaud; c'était le reçu des blés que celui-ci avait amenés à Uzelet de-
vait y laisser. Le maquignon s'approcha alors de nous, et s'adressant au ca-
pitaine :
— Au revoir, citoyen, dit-il; nous parcourons trop bien le pays tous deux
pour ne pas avoir l'occasion de nous retrouver.
— La chose vous sera facile , répondit Rigaud sèchement ; je marche tou-
jours au soleil.
— Moi je cherche l'ombre, lorsqu'il fait chaud , répondit ironiquement
maître Floville; mais on peut se reconnaître de loin. Bon voyage et bonne
chance.
Puis, se tournant vers le citoyen Durmel, il passa familièrement un bras
sous le sien et l'entraîna hors de la chambre. Le capitaine le regarda sortir.
— J'ai idée que ce maquignon-là fait plus souvent usage de ses pistolets que
de sa cravache , dit-il d'un air pensif.
— Le citoyen Durmel a pourtant l'air de le connaître, observai-je.
Il secoua la tête.
— C'est possible, dit-il ; mais j'y ai été pris tant de fois , que je ne me fie
plus à rien dans votre pays de Satan. Tranquillas etiam naufragus horret
aquas.
LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE. 795
III.
Le lendemain matin, nous quittâmes Uzel avant le jour, nous dirigeant
vers Saint-Caradec. Il avait plu une partie de îa nuit, on ne voyait au ciel
aucune étoile, et le silence n'était interrompu, de loin en loin, que par quelques
malédictions dans les rangs, contre le brouillard ou les ornières. Il semblait
que nous fussions tous sous l'impression de ce malaise que cause un réveil
subit et trop matinal. Le détachement entier marchait à demi endormi sur
deux lignes irréguliëres et qui ne se reformaient par instants au cri : Serres
les rangs ! que pour se rompre bientôt de nouveau. Les éclaireurs, lancés des
deux côtés de la route , cédant eux-mêmes à cette nonchalance somnolente,
ne nous précédaient que de quelques pas et côtoyaient le chemin sans les pré-
cautions qui leur étaient ordinaires.
Nous venionsde dépasser le carrefour où la roule de Saint-Caradec se sépare
de celle de Langast , lorsqu'un coup de feu partit derrière nous. Presque au
même instant, comme à un signal donné, la fusillade retentit des deux côtés
du chemin : plusieurs hommes tombèrent , et il y eut un instant de confusion.
Cependant, sur l'ordre du capitaine, les grenadiers se séparèrent par pelo-
tons et ripostèrent en cherchant à regagner le carrefour, où l'ennemi ne pou-
vait nous attaquer sans se montrer. Déjà le feu des chouans s'étendait sur
toute la ligne ; les balles pleuvaient des deux côtés du chemin dans nos rangs,
qui commençaient à s'éclaircir. Rigaud nous cria de nous égayer : nous nous
débandâmes aussitôt, essayant de franchir les fossés derrière lesquels se ca-
chaient les chouans; mais, repoussés par la fusillade, nous courûmes au
carrefour, où le capitaine fit reformer les rangs.
Jusqu'alors l'ennemi avait gardé le silence; pas un bruissement dans les
feuilles, pas un cri d'appel ou de commandement. La fusillade même cessa su-
bitement. Nous nous regardâmes avec surprise, ne pouvant comprendre ce
qui se préparait : il y eut une pause terrible. Tout à coup la cornemuse re-
tentit ù droite, à gauche, en arrière, en avant; à ce signal, les chouans
se montrèrent de tous côtés avec de grands cris ; nous étions entourés. Il
s'éleva, à celle vue, dans notre troupe une rumeur de saisissement , mais qui
s'éteignit presque aussitôt. Nous venions tous de comprendre que notre perte
était imminente et certaine ; chacun chercha ses cartouches, serra son arme
et se prépara à bien mourir. Profitant du large espace qu'offrait le carrefour,
le capitaine nous avait fait former le carré derrière les chariots ; il nous re-
commanda de ménager notre poudre, de ne tirer qu'au commandement et de
nous conduire de minière à ce qu'on ne nous prit pas pour une compagnie du
bataillon de V Unité (1) ; il viril ensuite prendre sa place près de moi , et nous
attendîmes, la main sur le bassinet.
Cependant les royalistes avaient quitté leurs embuscades et marchaient sur
nous dans toutes les directions. On voyait, aux premières lueurs du crépuscule,
ce cercle noir et mouvant se resserrer de plus en plus autour de noire faible
(1) Bataillon républicain dont la lâcheté élail proverbiale dans l'Ouest.
796 LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE.
troupe. L'ennemi avançait sans tirer, comme s'il eût voulu nous égorger à
bout portant et d'un seul coup. Le capitaine se toifVna vers moi. — Moriturus
te salutat, dit-il avec un calme sourire. Les chouans n'étaient plus qu'à
quelques pas, tous les fusils, comme par un instinct commun, se soulevèrent.
Dans ce moment, des cris lointains retentirent, l'ennemi s'arrêta avec hésita-
lion, un bruit de chevaux et des coups de feu venaient de se faire entendre
sur la route de Langast. — Les bleus! les bleus ! répétèrent les chouans; ils
n'avaient point achevé, que le cercle qui nous entourait se rompit, et un déta-
chement de dragons parut sabrant l'ennemi. En nous apercevant, les cavaliers
républicains poussèrent un hourra de joie et galopèrent à nous. — Il était
temps, Populus, — s'écria le capitaine, qui reconnut l'officier commandant
Jes dragons. — Comment, c'est toi, latiniste? — dit Populus en faisant un
geste de la main. — A charge de revanche, mon Romain. — Amen, répondit
l'officier, et il repartit avec ses dragons à la poursuite des chouans; mais
ceux-ci avaient déjà regagné les champs. Les plus hardis tiraillèrent encore
environ un quart d'heure derrière les haies , puis tout se lut : le jour était
venu. Populus nous rejoignit avec sa troupe , et nous aida à faire l'inspection
du champ de bataille. Nous trouvâmes une dizaine de morts et le double de
blessés. Les plus maltraités furent placés dans les chariots, les autres montè-
rent en croupe des dragons, qui prirent avec nous le chemin de Loudéac.
Le jour venait de se lever, et les six ou huit cents hommes qui nous entou-
raient un quart d'heure auparavant, avaient disparu comme s'ils fussent tous
rentrés sous terre. Rien qui pût mettre sur leurs traces, ni indiquer ce qu'ils
étaient devenus. Ces landes où nous avions vu, peu d'instants auparavant,
fourmiller tant de têtes, briller tant de mousquets, étaient maintenant désertes.
De loin en loin, seulement, un paysan traversait la bruyère, sa faucille sur
l'épaule, ou recouvrait de gazon la clôture d'un champ en friche.
— Vous voyez ces drôles qui nous regardent passer la bouche ouverte, dit
Rigaud, interrogez-les, ils n'auront même pas entendu les coups de fusil que
l'on vient de tirer : c'est tout au plus s'ils savent qu'il y a des chouans dans le
pays; mais fouillez bien les haies, et vous y découvrirez leur carabine anglaise;
prenez leurs mains , et vous les trouverez noires de poudre. Leur présence ici
n'est qu'une ruse, leur sécurité de l'audace. La guerre, dans ce pays, est un
vrai drame à travestissements. Quand vous croyez mettre la main sur un chouan,
vous trouvez un laboureur paisible, et à peine avez-vous tourné le dos, que le
laboureur est redevenu chouan. C'est pour avoir regardé comme anéantis des
ennemis dispersés, que nos généraux ont annoncé tant de fois la destruction
des armées royalistes.
Nous arrivâmes de bonne heure à Loudéac, où le détachement s'arrêtait. Je
pris congé du capitaine, et je continuai seul jusqu'au village de Lachèze. Les
affaires qui m'y appelaient me retinrent assez laid pour que je me visse forcé
d'y passer la nuit. Malheureusement, l'unique auberge du village était un ca-
baret où l'on me regarda d'un air étonné quand je demandai à souper; ce fut
bien autre chose lorsque je parlai d'y coucher. La maison entière n'avait qu'une
pii cr (Mi se trouvait un seul lit clos pour le cabarelier ; je le décidai pourlanl
à me le céder moyennanl un assignai de dix livres, et je me couchai.
LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE. 797
IV.
Je ne puis dire depuis combien de temps j'étais endormi lorsqu'un bruit de
voix me réveilla en sursaut. Je me rapprochai du mur en ramenant les cou-
vertures sur mes oreilles, espérant me rendormir; mais les voix s'élevaient de
plus en plus , mêlées à un cliquetis de verres et à des rires bruyants. La porte
du lit que j'avais fermée m'empêchait d'apercevoir les visiteurs importuns qui
venaient ainsi troubler mon sommeil. Je me soulevai sur le coude avec un
murmure de mauvaise humeur, et j'approchai mes yeux de l'une des ouver-
tures en trèfle percées à mon chevet. A peine eus-je jeté vers le foyer un regard
à moitié endormi, que je me redressai épouvanté. Quatre chouans , portant la
cocarde noire, étaient assis devant la table, leurs fusils entre les genoux. L'un
d'eux tenait à la main des papiers qu'il parcourait. Au bruit que fit l'aubergiste
en apportant un nouveau pichet de cidre, il leva la tète, et je reconnus maître
Claude Floville , le maquignon d'Uzel.
— Avez-vous la liste de Meslin et de Brehan, commandant? demanda un
des chouans, reconnaissable à son chapeau de feutre surmonté d'un panache
vert.
— Je les tiens, répondit-il.
— Et combien de nouveaux enrôlements?
— Voici.
Et il les lut à demi-voix.
— Enrôlés depuis le huit , au prix de deux livres par jour avec promesse de
trois livres dès l'entrée en campagne : Chasse-Bleus, la Bécasse, la Volonté,
Fleur-de-Chêne, Marche-à-Terre, Commode, V Amoureux.
— Trop peu , dit d'un ton bref et saccadé un troisième chouan au visage
bourgeonné et aux yeux cachés par d'épais sourcils; il faut que toutes les
paroisses se lèvent comme en Vendée; tuez les bœufs des retardataires, et al-
lumez une botte de foin sous leurs toits, fous marcheront.
— Oui , dit Floville; mais aussi , à la première rencontre, tous jetteront là
leurs fusils pour prendre en main leurs sabols.
— Vous n'avez aucune nouvelle iVObéïssant (\) ? demanda le quatrième in-
terlocuteur, qu'à sa voix frêle et à son parler nonchalant il était facile de re-
connaître pour un gentilhomme étranger au pays, et plus accoutumé aux cau-
series de salon qu'aux commandements en plein air.
— Serviteur et Coco en ont reçu, répondit le maquignon.
— Eh bien !
— Pitt promet des fusils, de la poudre et des vestes rouges , pour nos pay-
sans.... avec des vestes rouges et des plumets, nous les mènerons au feu
comme à la danse; ceux qui tomberont seront trop heureux d'arriver babilles
de neuf en paradis.
Le polît chouan à la voix grêle secoua la tête.
— - Tant qu'on ne vous débarquera point ici une armée d'émigrés, il n'y a
(1) Nom <lf guerre <linn<' par 1rs royalistes à Cormatin.
798 LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE.
rien à espérer, dit-il; vos Bretons sont des sauvages dont on ne peut se faire
entendre; ce qui vous manque avant tout, messieurs , ce n'est ni la poudre ni
l'argent : ce sont des hommes bien nés pour vous commander.
— Ne craignez donc rien, s'écria Floville ironiquement; ils viendront dès
qu'il n'y aura plus de coups à recevoir.
— Reste à savoir si nous voudrons d'eux alors, dit brusquement l'homme à
la face bourgeonnée.
Le jeune gentilhomme le regarda avec hauteur.
— Vous oubliez que la noblesse a ses droits, observa-t-il. Le roi saura ré-
compenser les services de tout le monde; mais la première condition pour le
retour au bon ordre est de l'établir parmi vous , en donnant à chacun la place
à laquelle son rang l'appelle. Il y a ici une confusion que l'émigration ne peut
tolérer plus longtemps. L'armée royaliste est aussi républicaine que celle des
bleus. Les gardes-chasse s'y sont faits les égaux de leurs anciens maîtres, et
vous avez des colonels nés pour être sergents recruteurs.
— Comme moi , par exemple, monsieur le vicomte? demande le chouan en
ricanant.
— Comme vous, mon cher, répondit le gentilhomme avec un sang-froid
impertinent.
— Que les émigrés viennent donc nous arracher nos commandants ! s'écria
le gros homme, qui se leva les poings fermés; venez-y, vous, tout le premier,
si vous l'osez.
— Monsieur! dit le vicomte avec hauteur.
— Allons! la paix, s'écria Floville; monsieur le vicomte n'a point, que je
sache, mission du roi pour distribuer les grades dans l'armée ; et toi, Béné-
dict, mon brave, sois bon enfant, et laisse dire. Il est temps que tu partes
d'ailleurs, on l'attend.
Les chef de bande voulut répliquer ; mais, sur un geste du maquignon , sa
voix s'éteignit comme le grondement d'un chien irrité auquel son maître im-
pose silence. Il vida son verre, se leva lentement, examina l'amorce de son
fusil ; puis , se tournant vers le chouan au panache vert :
— Viens-tu, Bail? demanda-t-il brusquement.
— Où cela?
— A la forêt de Lorges.
Bail se leva; tous deux souhaitèrent le bonsoir à Claude, et sortirent. Lors-
qu'ils furent partis, celui-ci se tourna vers le vicomte qui jouait avec son verre
d'un air boudeur :
— Vous avez eu tort, monsieur, dit-il sérieusement; vous venez de blesser
des hommes qui 60nt nos meilleurs chefs de bande , et dont nous avons
besoin.
— En vérité , répondit l'émigré , j'ignorais que MM. Bail et Bénédict fussent
si indispensables au salut de la monarchie; j'ai le malheur de ne point savoir
m'encanailler.
Floville regarda le jeune homme :
— Monsieur le vicomte y met de la modestie, dit-il, car, si je ne me trompe,
il fréquentait à Coblentz la plupart des mousquetaires émigrés.
LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE. 799
— Les mousquetaires sont gentilshommes, monsieur! répliqua le jeune
noble sèchement.
— Ce qui les dispense d'être autre chose.
— Ils ne se dispensent pas au moins de soutenir leurs droits.
Floville haussa les épaules; il y eut un court silence.
— Mais , reprit tout à coup le jeune gentilhomme , j'ignorais que vous fus-
siez aussi bien instruit de ce qui se passe à Coblentz; je ne me rappelle point
avoir eu l'honneur de vous y voir.
Claude rougit légèrement.
— En effet , dit-il , je n'ai point passé le Rhin.
— Et vous avez agi prudemment , reprit le vicomte d'un ton d'indifférence •
l'air est malsain en Allemagne , j'ai moi-même un cousin qui a refusé d'émi-
grer, et auquel nous avons envoyé une quenouille.
Floville tressaillit.
— Ne m'en auricz-vous point aussi , par hasard, apporté une? demanda-l-il.
— Ma foi non, répondit le jeune homme avec un rire impertinent.
— 11 fallait le faire , monsieur, dit Claude en le regardant fixement, car ici
les quenouilles se changent en épées ; ici, nous avons mieux aimé défendre la
monarchie que l'abandonner.
Et, comme le vicomte voulut l'interrompre :
— Oh ! je sais ce que vous allez dire , s'écria-l-il impétueusement , je sais ce
que l'émigration pense de nous , et quels sont ses projets ! Quand nous aurons
réussi , nous autres pauvres gentilshommes de campagne, à refaire un coussin
de trône avec notre peau, les fidèles arriveront pour réclamer leurs droits.
Puisaye m'en a averti : les grands seigneurs de Coblentz ne nous considèrent
que comme des laquais qui gardent leurs places au spectacle, les plus pressés
nous arrivent déjà avec des brevets de colonels et des pistolets de poche pour
conquérir la France ; mais , quelles que soient leurs prétentions , ils feront
sagement de se rappeler qu'ils ne peuvent rien être ici qu'avec notre permis-
sion et par notre volonté.
— C'est-à-dire, monsieur, dit le gentilhomme en se levant, que moi , qui
suis un de ces colonels, je dois attendre qu'il vous plaise de reconnaître le
titre accordé par Sa Majesté?
— Et que vous ayez fait vos preuves.
— A l'instant même, dit-il vivement ; je vous laisse le choix des armes.
Floville haussa les épaules.
— Aucun de nous n'a besoin d'accepter un duel pour prouver son courage
monsieur le vicomte, répliqua-t-il avec un sourire de dédain.
L'émigré fit un geste d'emportement qu'il réprima aussitôt.
— Pardon, dit-il ironiquement, je crois toujours parler à des gentils-
hommes, et j'oublie que les lois de l'honneur ne sont pas ici plus en usage que
celles de la loyauté. Mais puisqu'il en est ainsi, monsieur, j'en appellerai aux
royalistes; ils verront jusqu'à quel point ils doivent continuer d'obéir à un
chef qui n'obéit plus lui-même aux ordres du roi.
— Faites, répondit Claude; mais priez le ciel surtout qu'aucun ne vous
écoule, car si vous détournez un seul homme de l'obéissance qu'il nie doit
800 LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE.
aussi vrai qu'il y a un Dieu , je vous fais fusiller, votre brevet de coloncî cousu
sur la poitrine.
— Vous! s'écria le vicomte, je vous en défie.
— Essayez, répliqua tranquillement Claude.
— Eh bien ! soit , dit le jeune homme en remettant son chapeau ; aussi bien
les paroles sont inutiles, nous nous reverrons, monsieur de Boishardy.
— Dieu vous en garde, monsieur le vicomte.
L'émigré lui jeta un regard dédaigneux, saisit son fusil et sortit.
J'avais suivi toute cette scène avec une curiosité mêlée de terreur, et bien
avant que le vicomte eût nommé le prétendu maquignon , je l'avais reconnu à
son langage ; mais, quoique j'eusse entendu dire de la générosité de Boishardy,
j'étais peu rassuré sur les suites de cette aventure. Je venais, en effet,
d'assister à des débats qu'il avait tout intérêt à tenir secrets, et si j'étais
aperçu , je pouvais craindre qu'il ne trouvât prudent de me condamner pour
toujours au silence. Je demeurai donc immobile, retenant mon haleine et
espérant qu'il se déciderait enfin à quitter le cabaret. Mais que l'on juge de
mon étonnement, lorsque je le vis s'approcher du lit et ôter sa veste de velours.
L'aubergiste, qui venait de rentrer, n'en parut pas moins saisi.
— Est-ce que mon maître veut se coucher? demanda-t-il d'une voix
troublée.
— Pourquoi non? répondit Boishardy en délaçant ses brodequins.
— Mon maître est-il sûr que les bleus ne feront point de ronde celte nuit?
— Le village est bien gardé , et tu veilleras.
Le cabaretier se gratta la tète ; il y eut une pause.
Mon maître dormirait mieux chez Clerot, reprit-il enfin avec hésitation.
Boishardy leva la tête, regarda le lit fermé, puis le paysan, qui baissa les
yeux.
__ Il y a quelqu'un couché là , dit-il en saisissant vivement son fusil.
L'aubergiste recula.
— Qui est-ce, malheureux?
— Un voyageur, balbutia le paysan.
— Son nom?
— Il ne me l'a point dit.
Le chouan arma son fusil et fit un pas vers le lit; je l'ouvris brusquement.
— C'est une vieille connaissance, maître Floville , dis-je en avançant la tête.
Le prétendu maquignon me regarda un instant, puis partit d'un éclat de rire.
— Dieu me damne ! c'est mon convive d'Uzel , s'écria-t-il.
— Lui-même.
— Et qu'avez-vous fait de votre capitaine?
— 11 est resté à Loudéac.
— Que le ciel le conserve ! je le retrouverai.
— Vous avez déjà eu, à ce qu'il me semble, une chaude entrevue au
carrefour.
LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE. 80!
Boishardy sourit.
— Je vous y ai vu , dit-il.
— En effet.
— Avec un fusil de chasse dont vous vous serviez fort bien. Qu'en avez-
vous fait?
— Le voici.
— Précaution prudente, dit le chouan en plongeant un regard perçant
dans l'obscurité du lit clos; mais, si vous le permettez, citoyen, Pierre le
gardera , et je prendrai sa place près de vous. Voilà trois nuits que je n'ai pas
dormi ; vous êtes trop bien élevé pour refuser une part de votre ballin à celui
qui vous a donné une part de son souper.
La moindre hésitation eût été malséante; je passai mon fusil au cabare-
tier, et déclarai que j'allais céder la place ; mais Boishardy refusa, et comme
j'insistais :
— Votre politesse n'est-elle point de la défiance, citoyen? demanda-t-i!
avec quelque vivacité.
— Si vous le croyez, je reste, répondis-je.
— Et vous faites bien, dit-il avec une grâce sérieuse que je ne lui avais
point encore vue, car mon frère ne serait pas plus en sûreté à mes côtés ;
vous pouvez dormir aussi tranquillement que je vais dormir moi-même , mon-
sieur; vous êtes sous la garde de mon honneur.
Il était monté près de moi ; nous partageâmes fraternellement l'espace et la
couverture; il me souhaita le bonsoir, et sa respiration bruyante m'avertit
bientôt qu'il était endormi. Ma position était trop singulière pour ne point me
causer une sorte d'inquiétude fiévreuse et involontaire. Je demeurai longtemps
éveillé sans oser faire un mouvement, ni pousser un soupir. Enfin pourtant
la fatigue l'emporta; mes yeux se fermèrent et je m'endormis à mon tour. Je
fus réveillé par la voix de mon camarade de lit; je me redressai en sursaut :
il était déjà levé.
— Eh bien ! demanda-l-il , comment avez-vous passé la nuit?
— Mai , répondis-je.
Il éclata de rire.
— Décidément , la république et la monarchie ne peuvent être à l'aise sous
la même couverture; mais debout , citoyen, le déjeuner vous attend.
L'aubergiste venait en effet d'apporter du pain noir, du cidre et un morceau
de lard rance ; je me hâtai de m'habiller et de m'approcber de la table, bois-
hardy me montra un escabeau vis-à-vis de lui.
— Asseyez-vous là , et causons en déjeunant. Je suis lâché que le capitaine
ne soit pas des nôtres, il nous parlerait latin , et je lui indiquerais quelque
nouveau moyen de faire cesser la chouannerie.
— La chouannerie cessera le jour où vous désirerez la paix, observai-je.
— La paix, répéta Boishardy en haussant les épaules ; qui vous dit que li s
royalistes ne la désirent point? Croyez-vous donc «pie nous lassions la guerre
par passe-temps? Si nous vivons comme des hèles fauves, tri usant notre la-
nière dans les bois, pillant les convois qui passent et tuant les bleus, c'est
qu'on a brûlé nos demeures . fauché n<> nil'es. La cocarde
802 LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE.
noire que nous portons est moins un signe de parti que de douleur; nous som-
mes en deuil de toutes nos joies perdues , et il ne faudrait point nous appeler
une armée de royalistes , mais une armée de désespérés. Vous nous parlez de
paix maintenant, parce que vous avez commencé à sentir nos morsures;
mais quelles réparations nous accorderez-vous pour le passé? quelles garan-
ties pour l'avenir? Est-il une transaction possible entre ceux qui ont tout
perdu et ceux qui ont tout pris?
— Qu'en savez-vous tant que vous ne l'aurez pas essayé? répliquai-je.
Voulez-vous véritablement la paix? dites-le, et les patriotes, qui la veulent
comme vous , viendront en discuter les conditions. Songez d'ailleurs aux ré-
sultats de la lutte que vous avez entreprise. Vaincus, vous supporterez seuls
tout le poids de votre défaite; vainqueurs , c'est à d'autres que profitera le
succès. Vous le savez , car vous l'avez dit hier à ce vicomte dont l'orgueil vous
indignait. Il vous a accusé d'être presque aussi républicain que nous-mêmes ,
et il avait raison ; à votre insu , vous avez tous nos instincts. Si le parti que
vous défendez aujourd'hui recouvrait la puissance , vous seriez le premier à
vous révolter contre ses iniquités et ses privilèges. Chouans et bleus combat-
tent pour deux mots différents, au fond pour une même chose, l'indépen-
dance. Ce que vous avez droit de vouloir, ce que vous désirez véritablement ,
c'est la sûreté pour vos biens et vos personnes, le respect pour vos croyances.
Or tout cela , on peut vous le donner ; tout cela, nous le désirons comme vous.
Mon compagnon écoutait avec attention; je crus avoir trouvé un côté ac-
cessible dans cette âme mobile et fière.
— Nous ne sommes point aussi ennemis que vous le croyez , repris-je :
renvoyez vos paysans à leurs charrues, nos soldats rentreront dans leurs can-
tonnements, et vous verrez cette grande fureur tomber des deux côtés. C'est
le combat journalier qui donne goût à la guerre. Voyez plutôt : hier vous
m'auriez tué au premier coin de route , aujourd'hui nous choquons nos verres
et nous causons presque comme des amis ; c'est qu'hier vous n'auriez vu que
ma cocarde, tandis qu'aujourd'hui vous avez entendu ma voix et échangé la
parole avec moi. Croyez-le bien , monsieur, il y a quelque chose de plus puis-
sant que les préjugés des partis , c'est l'entraînement de tous les fils d'Adam
les uns vers les autres. Les haines politiques sont des erreurs d'optique de
l'esprit. De loin on voit seulement l'idée, et l'on déleste l'homme qui la dé-
tend ; mais, en approchant , l'homme reparaît, et l'idée devient seulement un
habit qu'on lui pardonne. Ce sont les natures et non les opinions qui font les
irréconciliables ennemis.
Boishardy fut un instant sans répondre , on eût dit que mes paroles l'avaient
ébranlé.
— 11 y a du vrai dans tout cela , reprit-il d'un ton pensif; mais sais-je même
si les chefs républicains consentiraient à la trêve indispensable pour s'en-
tend re?
— N'en doutez pas : tout le monde est fatigué d'une guerre odieuse, et les
colères sont usées. Je connais le général Humhert, faites des propositions , je
les lui porterai moi-même.
— Il faudrait consulter les autres chefs.
LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE. 803
— Qui vous en empêche?
— Écoutez , reprit-il après avoir réfléchi ; plusieurs d'entre eux se réunis-
sent aujourd'hui même au placis ; si je vous y conduisais , jurez-vous de n'en
point abuser?
— Sur l'honneur.
— Alors, c'est dit , s'écria-t-il en se levant; sortons.
Il alla prendre son fusil , me remit le mien, et nous partîmes. J'éprouvai
quelque surprise de la facilité avec laquelle mes avances avaient été accueil-
lies , mais j'attribuai cet empressement à la lassitude d'une lutte sans issue ,
peut-être au dépit. J'appris plus tard que ma proposition avait prévenu les
désirs du chef royaliste, qui cherchait les moyens de traiter d'une suspension
d'armes nécessaire aux insurgés pour s'organiser.
Nous trouvâmes dans le cimetière , au milieu du village , une vingtaine de
chouans qui nous attendaient. A notre approche , ils portèrent la main à leurs
chapeaux , entourés pour la plupart de médailles , de chapelets bénits et d'ima-
ges de saints. Mon compagnon appela l'un d'eux par le nom de Fleur-d'E-
pine , et l'entretint quelque temps à l'écart. Il fit ensuite un signe; tous les
paysans prirent leurs fusils, dont ils avaient enveloppé la batterie dans un
mouchoir pour la garantir de la rosée de la nuit , et nous nous dirigeâmes, à
travers champs, vers la forêt de la Prenessaye. Boishardy marchait en tête
avec moi, et les chouans suivaient sans ordre, à quelques pas l'un de l'autre,
le fusil sous l'aisselle, et dans un profond silence. Trois d'entre eux étaient
partis en avant, la houe sur l'épaule , comme des gens qui se rendent au tra-
vail. Nous allions atteindre la route conduisant de Saint-Méen à Loudéac,
lorsqu'un sifflement aigu et cadencé se fit entendre. La troupe s'arrêta brus-
quement et prêta l'oreille; le même sifflement retentit de nouveau , mais avec
des modulations différentes.
— C'est un convoi, dit Boishardy rapidement; à votre poste , mes gars.
L'ordre donné à demi-voix circula de proche en proche; les chouans se
glissèrent silencieusement le long des haies qui bordaient la route , s'accrou-
pirent , et disparurent comme par enchantement. J'étais demeuré seul, assez
embarrassé de ma position , et fort inquiet de ce qui allait se passer. Je courus
vers une ouverture de la haie ; de l'autre côté du chemin se trouvait celui des
éclaireurs dont le sifflet nous avait avertis. Il paraissait sérieusement occupé
à réparer une brêcbe faite au fossé. Du côté de Saint-Méen s'avançait le con-
voi annoncé, au milieu de tourbillons de poussière. C'était un troupeau de
bœufs conduit par quelques soldats du bataillon de la Côle-d'Or, récemment
arrivé en Bretagne. Ils marchaient sans défiance, le fusil sur l'épaule, riant,
causant haut et chantant. La tête du convoi allait passer devant le champ oc-
cupé par les troupes de Boishardy, lorsque je sentis la main de ce dernier se
poser sur mon épaule. Je me détournai vivement.
— Au nom du ciel ! n'attaquez point, m'écriai-je; songez au motif qui nous
conduit à la l'renessaye ; ne rendez pas un rapprochement plus difficile par
(le nouveaux meurtres.
— Mes jjais ont ordre de ne point tirer, répondit-il ; mais attention , les voici
qui mettent leur museaux hors du terrier.
80 i LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE.
Les chouans venaient de s'élancer brusquement sur la roule , et avant que
les soldats eussent pu se mettre en défense, ils furent entourés, saisis et
désarmés. On conduisit à Boishardy le sous-officier qui commandait l'escorte.
— La république te doit des remercîments pour ta manière de surveiller
ses convois , dit le chouan en riant; tu marches en pays ennemi comme si lu
allais au cabarel.
— C'est vrai , dit le soldat d'un ton de mauvaise humeur, mais j'arrive du
Rhin , et je n'entends rien à votre guerre de brigands.
— On l'a pourtant averti, je pense, que nous ne faisions point de prison-
niers ?
— Oui.
— Alors, tu sais...
— Je sais que vous êtes des sauvages qui mangez du palriole à vos quatre
repas, et qu'aujourd'hui vous allez vous régaler...
— Nous épargnons ceux qui passent dans nos rangs, observa Boishardy.
Le sergent le regarda de côlé , haussa les épaules , et se mit à siffler l'air de
la Carmagnole.
— Sais-tu que nos soldats reçoivent trois livres par jour, continua le chouan,
et que lorsqu'ils auront rétabli la monarchie...
— Tu perds (on temps , l'ancien , assez de conversation , fais-nous fusiller,
et que ça finisse.
Boishardy se mordit les lèvres et appela Fleur-d'Épine. Je voulus m'in-
terposer, mais il me fit signe de ne rien craindre. Le paysan s'avança des
ciseaux à la main , ordonna au sergent de se décoiffer, et eut bientôt rasé la
longue chevelure qui lui tombait sur le cou.
— Est-ce que l'armée royaliste tient une fabrique de faux toupets? demanda
le républicain avec un étonnement ironique.
— L'armée royaliste veut connaître ceux à qui elle fait grâce, répliqua
Boishardy, car elle ne pardonne qu'une fois , et si tu retombes jamais entre
ses mains...
— Compris , dit le sergent avec un geste énergique.
— Ta feuille de route, maintenant.
11 la présenta, et le chouan y écrivit quelques mots au crayon.
— Nos bandes t'arrêteront peut-êlre , dit-il en la lui rendant; mais si lu
monlres ceci, elles te laisseront passer.
— Ainsi je puis continuer mon chemin? demanda le soldat.
— Tu le peux.
— Avec le convoi?
Boishardy sourit.
— Soil , dit-il ; la république est pauvre , et Pieu a dit de donner à ceux qui
ont faim. Lmmène les boeufs , vieux rogneur de portions, et bon voyage.
Le sergent porta militairement la main à son chapeau.
— Voire nom , citoyen chouan ? demanda-l-il avec une sorte de respecl.
— Boishardy.
— Eh bien! aussi vrai que je m'appelle Marceau, dit-il en regardant le
gentilhomme, je n'oublierai poinl voire politesse.
LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE. 805
Et retournant à ses soldats, qui étaient demeurés sous la garde des chouans,
il continua avec eux sa route vers Rostrenen. Lorsqu'il fui parti , Boishardy se
tourna de mon côté.
— Tu vois que je fais le premier pas , dit-il , et que je donne l'exemple.
— On le suivra , répondis-je, car le bien a , comme le mal, sa contagion.
Chez les méchants mêmes, l'orgueil tient lieu de vertu, et ils ne veulent pas
plus être surpassés en clémence qu'en cruauté.
Nous traversâmes le chemin , et continuâmes à nous diriger à travers les
fourrés. Depuis notre sortie du village, j'avais eu plusieurs fois l'oreille frap-
pée du son de ces trompes qui servent à nos bergers pour leurs appels. Dès
que nous parûmes sur la lisière de la forêt, les mêmes sons se firent entendre
plus distinctement, et dans toutes les directions. On eût dit que les échos
cachés les répétaient de proche en proche. Boishardy s'aperçut de mon éton-
neraent.
— Ce sont les sonneurs de corne qui annoncent notre arrivée , me dit-il.
— Mais où sont-ils?
— Au-dessus de nos têfes, dans le feuillage des chênes. Ils aperçoivent de
là tout ce qui se passe dans le pays à plusieurs lieues à la ronde , et nous aver-
tissent aussitôt. On sait , à leur manière de corner, si c'est un détachement de
bleus ou de royalistes qui s'approche , quelle est sa force, et de quel côté il
vient. Toutes les forêts où nous avons des placis sont ainsi liées par une ligne
télégraphique, et il suffit de quelques minutes pour que nos mouvements ou
ceux de l'ennemi soient connus d'une frontière à l'autre del'évêehé.
Cependant nous avancions toujours en suivant des sentiers tortueux à tra-
vers le fourré ; (oui à coup nous nous trouvâmes en face d'une sorte de rempart
formé d'arbres abattus et devant une petite porte gardée par deux chouans en
uniforme vert. Nous étions arrivés au placis de la Prenessaye. A notre vue ,
les sentinelles présentèrent les armes; Boishardy les salua par leurs noms , et
nous entrâmes.
M.
Le placis ou campement de la Prenessaye formait, au milieu de la forêt,
une clairière de plusieurs arpents entourée d'abattis. Environ cent cabanes de
feuillage avaient été bâties dans cette enceinte; au milieu s'élevait un chêne
immense , au sommet duquel brillait une croix d'élain. Un autel de gazon paré
de fleurs des bois avait élé dressé au pied de l'arbre.
Au moment où nous entrâmes , tout était en mouvement dans cet étrange
village. On voyait les femmes moudre le grain aux portes , les vieillards fondre
des balles près du foyer, les jeunes gens apprendre l'exercice à l'ombre du
grand chêne. I. es jeunes filles elles-mêmes étaient occupées à fabriquer des
cocardes blanches ou ù tresser des chapeaux d'une paille grossière. Nous ve-
nions d'entrer, 'lorsqu'un jeune paysan courut à nous.
— Les autres commandants sont-ils arrivés? demanda mon compagnon.
— Aucun ne peut venir, répondit le paysan.
— Pourquoi '
806 LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE.
— Ils surveillent un débarquement à la côte.
— Qui te l'a dit?
— Mme Catherine.
— Catherine ! s'écria le chouan ; elle est ici ?
— Quand vous êtes arrivé , elle allait partir pour la ferme de Gouray.
Boishardy fit un mouvement.
— Que dis-lu? balbutia-t-il en regardant le jeune paysan.
— Quelqu'un lui a parlé de Jeanne, répliqua celui-ci à voix basse.
Boishardy le prit par la main , l'entraîna à l'écart, et je ne pus entendre la
suite. Us causèrent un instant ensemble très-vivement , puis tous deux se diri-
gèrent vers la hutte la plus éloignée.
Resté seul , je me mis à me. promener en plongeant dans les cabanes ou-
vertes un regard curieux. Toutes se ressemblaient, et c'était pour toutes le
même ameublement : des escabelles autour d'une table grossière , un lit de
paille ou de mousse avec un bénitier de fayence au chevet , quelques vases
pleins de lait, du pain noir, un berceau d'enfant suspendu au toit ; quelque-
fois, dans le coin le plus sombre , une chèvre broutait des feuilles sèches. De
loin en loin j'apercevais un vieillard qui fourbissait des armes, un blessé les
mains jointes sur son chapelet, ou une femme allaitant son enfant. Boishardy
avait raison : c'était une ville de guerre et non un campement ; la famille avait
été transportée là avec toutes ses habitudes; le mouvement du ménage s'y
mêlait au mouvement militaire, le bruit du travail ou bruit des armes. Mais
ce bruit et ce mouvement avaient quelque chose de morne. Chacun était tout
entier à son œuvre, la faisant vile et silencieusement. Point de chaut de
femme, nul cri d'appel , aucun rire de voisin. Les enfants, assis au milieu du
placis verdoyant , ne jouaient pas ; les chiens , endormis au soleil , levaient la
tète à mon approche sans oser aboyer ; une sorte de contrainte planait sur
tout, et les oiseaux seuls chantaient autour de cette triste ville de la forêt.
J'étais tout occupé de l'étrange spectacle que j'avais sous les yeux, lorsque
la voix de Boishardy me fit détourner la tète. Il s'avançait vers nous accom-
pagné d'une jeune femme que je reconnus tout de suite pour celle de ses maî-
tresses que ses soldats avaient surnommée la Royale. La beauté de celle
femme m'éblouit; elle portait un costume d'amazone en drap bleu garni de
brandebourgs, un chapeau à i:uve basse orné d'une plume blanche , et des boi-
tilles à franges d'or. Ses cheveux noirs tombaient en longues boucles sur son
cou d'une blancheur rosée; elle tenait dans sa main droite une carabine in-
crustée de nacre et précieusement ciselée , tandis que son autre main dégantée
était passée au bras du jeune chef. A la voir s'avancer ainsi , belle, forte et
si fièrement noltle dans son amour, on eût dit une Diane chasseresse. Je me
découvris à son approche avec une sorte d'admiration : elle salua légèrement.
— Nous ne pourrons voir les autres chefs royalistes, me dit Boishardy;
mais je ne veux point que votre course ait été inutile. Voici, pour le général
Humbert, une lettre dans laquelle je propose de suspendre les hostilités tout
le temps qu'il faudra pour s'entendre.
— Le général la recevra aujourd'hui même, répondis-je en faisant un mou-
vement pour prendre congé.
LÀ CHOUANNERIE EN BRETAGNE. 807
La compagne de Boishardy me retint.
— Vous venez de faire une longue route, monsieur, dit-elle, et vous ne
pouvez nous quitter ainsi ; veuillez entrer dans notre cabane ; vous y trouverez
l'hospitalité du charbonnier.
Je m'inclinai en remerciant , et je la suivis. La hutte de Boishardy était plus
grande que les autres, mais non plus ornée. J'y trouvai la table servie avec
un mélange de luxe et de rusticité qui me frappa. Deux ou trois couverts de
vermeil, des porcelaines de Saxe et quelques cristaux émaillés étaient con-
fondus avec les fourchettes de fer, les jattes de hêtres et les poteries vertes du
canton. Le chef royaliste m'engagea à prendre place, et pria Mme Catherine
de faire les honneurs pendant qu'il donnerait audience.
Son arrivée venait d'être annoncée . et une vingtaine de chouans étaient déjà
réunis devant le seuil. Tous portaient les insignes de quelque grade, sauf un
seul, dont le costume rappelait à la fois le cloarec et le maître d'école. C'était
le percepteur de l'armée. Il entra le premier, tenant sous le bras un porte-
feuille de cuir noir, et à la main une sacoche de toile bise qu'il déposa devant
le chef royaliste.
— Combien as-tu là? demanda celui-ci.
— Deux cents livres seulement , monsieur le marquis.
— Que dis-tu? Élienne-le-Bon en devait seul huit cents.
— Comme tous les fermiers de biens nationaux auxquels je demande le prix
de leurs fermages, il m'a répondu qu'il avait déjà payé à son nouveau maître.
Boishardy frappa la table du poing.
— Nous seul avons droit de lui donner quittance comme représentant de son
légitime maître, s'écria-t-il ; ce qu'il a payé à un usurpateur ne le libère point ;
il faut qu'il le sache. — Écris.
Le receveur tira de sa poche une longue écritoire de basane , mit un genou
en terre, posa sur l'autre son portefeuille de cuir et leva la tête, comme pour
avertir qu'il était prêt; Boishardy dicta :
« De par la loi de Jésus-Christ crucifié pour toi comme pour moi ,
» Nous, chef des armées catholiques,
» Nous demandons à Étienne-Ie-Bon , de la commune de Pleneuf , pour les
fermages des terres et de la métairie appartenant à M. de Rollo, la somme de
huit cents livres pour l'année 1794; faute de quoi nous entrerons en jouis-
sance immédiatement de tout ce qui lui appartient, et le traiterons comme
rebelle. »
Boishardy prit le papier, signa, et le remettant au receveur :
— Tu portera ceci à Etienne, dil-il, et si dans deux jours les huit cenls
livres ne sont point soldées, moitié en espèces, j'enverrai Fleur-d'Épine avec
ses gens.
Le receveur sortit, et d'autres chouans entrèrent. Tous venaient rendre
compte de quelque mission récemment exécutée. Les nus avaient descendu
toutes les rivières el lous les ruisseaux, depuis les sources jusqu'à la mer, dé-
fendant aux meuniers, sons peine de mort, de travailler pour la ville; d'au-
lienl parcouru les fermes . enlevant les roues des chariots ou brûlant les
essieux. Plusieurs apportaienl la lisie des patriotes répandus dans les cam-
808 LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE.
pagnes et les villages. Devant chaque nom , on lisait une des lettres S , R , T,
ce qui voulait dire : surveillé , rançonné, ou tué.
Boishardy avait attentivement écouté tous ces rapports; il demanda quel-
ques nouvelles explications, donna ses ordres avec clarté , puis congédia tout
le monde. Mme Catherine sortit alors, et il vint prendre sa place vis-à-vis de moi.
— Eh hien ! que pensez-vous de notre manière de faire la guerre? me de-
raanda-t-il en souriant. Les républicains ne savent pas que nous les parquerons
dans la famine. Vos villes seront bientôt pour vous comme le cachot d'Ugolin,
et vous vous y mangerez l'un l'autre. Averlissez-en vos généraux , peut-être se
montreront-ils moins difficiles sur les conditions de la pacification.
Ces derniers mois m'expliquèrent l'apparente confiance du chef royaliste;
en me rendant témoin de son audience, il avait espéré m'effrayer.
— Je dirai ce que j'ai vu, répondis-je , mais veuillez rappeler, de votre
côté, monsieur, aux chefs de l'armée royaliste, que hors de la Bretagne, de
la Normandie et de la Vendée, il y a la France républicaine qui nous enve-
loppe tous, et que si vous nous parquez dans la famine, elle pourra, elle, vous
parquer dans la mort. Les malheurs mêmes des patriotes ne vous profileront
point ; vous pouvez espérer la victoire , jamais le succès, car, dans les guerres
civiles , ce sont toujours les minorités qui succombent. Vos paysans se lasse-
ront d'ailleurs de cette vie de bêtes fauves ; quelque jour, en passant devant
leurs villages abandonnés , ils se sentiront repris de l'amour du foyer, et ils
jetteront là leurs carabines pour arracher l'herbe de leurs seuils.
— Détrompez-vous , me dit Boishardy ; vous ignorez quel charme a celte vie
toujours militante et vagabonde , que de joies secrètes offre celte perpétuelle
partie jouée contre la mort. On se sent vivre , on éprouve sa force, on a con-
science de ce que l'on peut et de ce que l'on vaut. Celte race , d'ailleurs, est
avant tout esclave de l'habitude; sous peu vous la verrez aller à la bataille
aussi tranquillement qu'elle conduirait sa charrue, et une fois devenus soldats,
nos Bretons ne voudront plus habiter que ie camp.
Cependant le jour avançait , et j'allais me lever pour prendre congé de Bois-
hardy, lorsque le chouan qui avait déjà annoncé au chef royaliste l'arrivée de
M»10 Catherine, parut à la porte , suivi d'une jeune paysanne dont l'aspect me
frappa. Elle avait les pieds nus , les cheveux à demi épars, et pour tout vêle-
ment une jupe courte frangée par les épines. Sa chemise de toile rousse,
qu'une épinglelte à grains coloriés ne fermait qu'à moitié, laissait voir une
partie de ses épaules dorées par le soleil. Elle était haletante, couverte de
poussière et de sueur, mais éblouissante de je ne sais quelle beauté sauvage.
En l'apercevant, Boishardy se leva d'un bond.
— Jeanne? s'écria-t-il.
El regardant autour de lui avec inquiétude :
— Pourquoi as-tu quitté le Gouray? continua-t-il rapidement et (oui bas ;
je le l'avais défendu. Que veux-tu? Que viens-tu faire ici ?
— Vous sauver, maître, répondit la jeune fille.
— Moi !
Les bleus oui lis que vous étiez an placis avec un petit nombre
de gars.
LÀ CHOUANNERIE EN BRETAGNE. 809
— Eh bien !
— Ceux de Collinée, de Loudéac et de Monlconlour se sont donné rendez-
vous ce soir pour entourer la forêt et y mettre le feu .
— Le feu !
— Je l'ai enlendu dire à l'un des chefs. Tous les chemins et tous les ponls
sont déjà gardés , de peur que vous ne soyez avertis. Pour venir, il m'a fallu
gagner le Moulin-Blanc et traverser le Lié sous le feu des postes.
— Ils ont tiré sur toi! s'écria Boishardy.
— Vingt coups au moins ; mais les touffes d'aulnes et de bouleaux m'ont
préservée. J'entendais les balles grésiller dans les feuilles comme la giboulée
de mars. Voyez plutôt, maître, c'est une balle qui a coupé ceci au-dessus de
ma tête.
A ces mois , la jeune paysanne éleva en riant une branche de saule qu'elle
tenait à la main.
— Et tu n'as pas eu peur! demanda Boishardy.
— Je n'en ai pas eu le temps , je pensais à vous , et j'étais pressée d'arriver,
moi.
— Merci, Jeanne , merci , ma louve , dit le chouan en posant affectueuse-
ment la main sur l'épaule de la jeune paysanne. Tout son corps s'assouplit et
frissonna à ce loucher, et elle leva sur le chef royaliste le regard amoureux du
chien qui sent la caresse du maître.
— Il y a si longtemps que vous n'aviez passé par la ferme , dit-elle , et vous
m'aviez défendu aussi de paraître au placts ; mais j'avais une raison cette
fois... et maintenant... si mon maître voulait... il a besoin de quelqu'un pour
le servir, et nul ne trouverait à redire que ce fût moi.
Ces mots étaient prononcés avec une sorte de timidité amoureuse. Boishardy
secoua la tète , et regardant autour de lui d'un air inquiet :
— C'est impossible, Jeanne, répliqua-t-il à demi-voix, impossible... Il faut
que tu repartes tout de suite.
— Si je repars, dit la jeune fille , les bleus savent que je suis venue ici, et
ils me tueront.
— Que dis-tu? s'écria Boishardy.
— Laissez-moi vous suivre , oh ! laissez-moi vous suivre , reprit Jeanne avec
passion , et en saisissant la main du jeune chef.
Une exclamation qui retentit à quelques pas empêcha Boishardy de répondre;
il se détourna vivement : la Royale venait d'entrer ! Il y eut pour tous un mo-
ment de silence. Les deux femmes se regardaient avec une sorte de surprise
soupçonneuse et menaçante.
— Quelle est celte fille? demanda enfin Mmc Catherine en montrant du doigt
la paysanne.
— La sœur d'un de mes fermiers, répondit Boishardy embarrassé.
— Et que vient-elle faire ici?
— M'avei tir que les bleus doivent mettre le feu à la forêt cette nuit.
La Royale jeta sur Jeanne un coup d'oeil oblique.
— Ah ! fort bien . dit-elle, elle espionne pour vous.
— Elle a voulu nous sauver.
TOME II.
810 LA CIIOTANINEIUE EN BRETAGNE.
— Et vous avez sans doute bien payé sa nouvelle, car lorsque je suis entrée,
elle semblait vous remercier fort vivement.
— Quand vous êtes entrée, elle m'avertissait qu'il serait dangereux pour elle;
de retourner à la ferme , et me priait de la garder au placis.
— Mais rien de plus facile , reprit Mme Catherine avec une ironie hautaine ;
elle est forte, je puis la prendre à mon service.
— Non, dit vivement Boishardy, elle serait mal ici.
— Mal? répéta la jeune femme, la croyez- vous trop délicate pour vivre
comme nous? Eh ! mon cher, voyez donc, chacune de ses grosses mains rouges
cacherait les miennes; je ne vous souhaiterais qu'un attelage de femmes
pareilles pour vos canons.
Jusqu'alors Jeanne avait tout écouté avec une sorte de stupeur douloureuse ;
elle se sentait vaguement blessée sans savoir où frappaient les coups ; mais, a
ces derniers mots , tout son orgueil de femme s'éveilla; raillée dans sa beauté
devant celui qu'elle aimait, elle tressaillit.
— Je veux m'en aller, balbutia-l-elle d'une voix émue.
— Vous avez tort , dit la Royale ironiquement; de belle venue comme vous
êtes, vous pourriez devenir ici la préférée du tailleur ou de quelque porteur de
bagage ; à moins , pourtant, comme on le dit, que la pennerès du Gouray ne
veuille recevoir que des gentilshommes derrière son pignon.
— Les grandes dames y reçoivent bien des meuniers, répliqua Jeanne
sèchement.
La Royale devint pâle et fit un brusque mouvement vers la jeune paysanne.
— Sortez ! s'écria-t-elle l'œil étincelant.
Jeanne demeura immobile.
— Sortez! répéta M111" Catherine d'une voix plus forte.
— Je suis chez mon maître, répondit la jeune fille avec un calme dédaigneux.
La Royale, tremblante de colère , étendit vivement la main vers la carabine
qu'elle avait posée contre la table , puis s'arrêtant :
— Chassez-la , monsieur, chassez-la , dit-elle à Boishardy d'une voix hale-
tante.
— Laissez-nous, Jeanne, murmura celui-ci.
Jeanne leva la tête avec un douloureux étonnement.
— Ainsi mon maître veut que je m'en aille? demanda-t-elle.
— Retournez à la ferme, Jeanne.
Elle jeta au chouan un regard profond et désespéré; il détourna les yeux.
— J'y retournerai , murmura-l elle.
Elle fit un pas vers la porte ; mais s'arrêtant tout à coup :
— Adieu, mon maître, reprit-elle d'un accent entrecoupé.
— Adieu ! dit Boishardy.
Elle demeura un instant frémissante et comme indécise ; on eût dit qu'elle
attendait un mol, qu'elle espérait un signe; enfin elle leva la lèle , regarda
Boishardy une dernière fois , joignit les mains et sortit. Nous la vîmes traverser
vivement le placis, sa branche de saule à la main , prendre le sentier qui con-
duisait au Gouray, puis disparaître sous la voûte ombreuse de la forêt. Je sus,
!'■ lendemain en remettant au général Humbert la lettre de Boishardy, que la
LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE. 81 i
ferme du Gouray avait été brûlée par les bleus , mais sans pouvoir apprendre
ce que Jeanne était devenue.
Je n'entendis plus parler d'elle jusqu'en prairial an m. A cette époque , les
bostililés , un instant suspendues par les traités de la Jaunais et de la Sfabilais,
avaient recommencé ; mais l'armée royaliste, divisée, mal conduite, essayait
vainement de prendre l'offensive. Partout battue et partout poursuivie par les
républicains, qui avaient appris, à la longue, cette guerre de fossés et de
broussailles, elle n'avait pu se former nulle part. Boishardy, secondé par
M",c Catherine, continuait pourtant à parcourir les paroisses, excitant l'ardeur
des bandes et s'efforçant de rattacher entre eux les anneaux isolés de l'insur-
rection. Tous deux s'étaient partagé celte œuvre périlleuse , ne se quittant plus
que quelques heures chaque jour et se retrouvant pour suspendre leur hamac
aux arbres de la forêt ou dormir dans la douve, sur le même manteau. La
Royale était donc regardée comme presque aussi redoutable à la république
que Boishardy lui-même, et des récompenses avaient été promises plus d'une
fois à qui pourrait s'emparer d'elle. Une femme se présenta enfin au général
Lemoine et promit de la livrer. Le capitaine Audillas reçut l'ordre de la suivre;
ce fut lui-même qui me raconta peu après tous les détails de cette expédition.
Ils partirent de Monlconlour après minuit, se dirigeant par un long détour
vers un champ de la ville Héné, en Breband. L'air était m calme, que l'on en-
tendait tourner sur les collines les ailes des moulins, et frémir les déversoirs
au fond de la vallée. Les grenadiers avaient enveloppé leurs chaussures de
foin et portaient leurs armes baissées, de peur que le bruit de leurs pas ou
l'éclat des baïonnettes ne les trahît. La jeune paysanne était à leur tête, pâle
et les yeux hagards. Ils arrivèrent ainsi a un champ de blé planté d'arbres où
elle s'arrêta '■
— Est-ce ici? demanda le capitaine.
— Regardez de ce coté, dit la paysanne.
On apercevait en effet vaguement un hamac suspendu sous les pommiers.
— Et lu es sûre que son amant n'est point avec elle?
— Sûre, sûre, répondit la jeune fille; il est parti avec Fleur-d' Épine.
Mais tirez, car elle se défendra peut-être; tuez-la , citoyen , tuez-la de suite,
c'est le plus prudent.
Le champ fut entouré, elles grenadiers pénétrèrent avec la jeune paysanne,
qui marchait en avant comme une louve affamée. A peine avaient-ils fait
quelques pas , qu'un homme se dressa au milieu des blés en poussant un cri
d'avertissement.
— Fleur-d' Épine! dit la jeune fille, qui recula épouvantée.
— Alors Boishardy est revenu , s'écria le capitaine; en avant les braves.
Il n'avait pas achevé que six coups de feu partirent. Les .soldais, surpris,
crurent qu'ils étaient tombés dans une embuscade el se dispersèrent. Au même
instant, le chef royaliste , suivi de cinq de ses hommes, s'élança d'un sillon el
se trouva en face de la jeune paysanne.
— Jeanne! s'écria-t-il stupéfait.
— Par les genêts , par les genêts , maître, dit-elle en entraîna ni Boishardy
vers le côté du champ qu'elle savait n'être point gai dé.
812 LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE.
Ils venaient de franchir le fossé lorsqu'un coup de feu partit ; le chouan
s'arrêta.
— Ah! la Royale est morte, dit Jeanne avec un éclat de joie féroce.
— Malheureuse ! s'écria Boishardy.
El revenant sur ses pas il voulut regagner le verger; mais à peine eut-il re-
passé la haie que deux coups de feu l'atteignirent. Il tomha sans pousser un
soupir ; les deux halles lui avaient traversé les poumons.
Telle fut la fin de cet homme qui eût dû naître au temps du Cid et succomber
dans quelque noble guerre conlre l'étranger. Sa mort fut comme sa vie, quel-
que chose de romanesque et d'imprévu , mais d'heureux après tout , car il périt
sans agonie, sous les pommiers en fleurs, et les lèvres encore tièdes de baisers.
Sa tête fut coupée par quelques misérables qui la promenèrent en triomphe
dans les paroisses. Lorsque Hoche l'apprit, il pleura de honle et écrivit à
l'adjudant général Oublier de faire arrêter tous ceux qui avaient pris part à ce
crime contre l'honneur ; — langage étrange et nouveau sans doute après les
massacres de la Vendée , mais qui annonçait à tous que le règne des folies san-
glantes était passé, et que si la révolution était encore une tempête ce n'était
plus du moins une tempête dans un ègout.
Emile Soivestre.
LETTRES DU NORD
DU MIDI DE L'EUROPE.
LA SICILE.
IV (1).
Nous avions marché une nuit entière dans les laves , les cendres et les sco-
ries de l'Etna, où nos chevaux avançaient péniblement , tandis que nous res-
pirions à peine, quand nous arrivâmes à Catane. La ville , quoique riche
industrieuse et bien peuplée, nous sembla un lieu de solitude. Le ciel était
somhre. Les églises, qui ne s'ouvrent qu'à l'heure du service divin et des
offices, venaient d'être fermées à l'issue delà première messe, et dans les
longues rues pavées de larges dalles, que je me mis aussitôt a parcourir,
j'entendais résonner au loin le bruit de mes propres pas. Une large voie, nom-
mée la rue Elnéenne, traverse toute la ville et descend en ligne droite du pied
de l'Etna ù la mer. Les palais qui la bordent sur une étendue de près d'une
lieue, sont assis sur les couches de lave que l'Etna a formées dans ses soixante-
dix-sept éruptions principales, bâtis en partie avec la lave, et, comme pour
achever de braver le volcan et ses secousses, ils s'élèvent à une grande hau-
teur sur des frontons hardis. En outre, les dalles dont la rue est pavée sont de
lave noire, et en avançant dans celte cité silencieuse , on aperçoit de temps en
(1) Voyez la Revue du 31 juillet et 15 octobre 1858 , cl du 15 mai 1 S iO.
814 LA SICILE.
temps quelques sombres monuments formés de fragments de lave, et destinés
à perpétuer le souvenir des nombreux désastres dont elle a été le théâtre. Les
cendres brunes, les pierres noirâtres, les scories , la terre végétale, enfin toute
cette nature en deuil qui s'offrait à nous depuis douze heures que nous parcou-
rions la campagne entre Paternô et Catane, aurait dû nous préparer un peu à
ce spectacle; mais rien ne peut donner à l'avance l'idée d'une ville si belle , si
noble et à la fois si lugubre et si désolée. Il me sera impossible d'oublier
jamais l'aspect de cette triste magnificence. D'abord , il faut songer que cinq
ou six Catanes broyées, calcinées, réduites en cendres, gisent sous vos pieds,
et que la route où vos pas se dirigent , en marchant vers la mer, est celle que
la lave elle-même a suivie dans la nuit du 23 avril 16G9. Celte nuit-là , deux
montagnes aussi hautes que leVésuve s'élevèrent sur l'Etna, et il en sortit deux
fleuves de feu qui roulèrent majestueusement vers Catane, en firent disparaître
une grande partie , et se répandirent sur un espace de quatorze milles, espace
où des campagnes habitées et fertiles furent subitement changées en rochers
déserls. Aussi ne peut-on refuser son admiration à l'audace qui a élevé tant de
beaux palais, et on ne peut guère en comprendre le but qu'en supposant que
les architectes de la nouvelle Catane ont prétendu donner un lit royal au roi
des volcans , et. conduire la lave à la mer entre deux quais splendides et d'une
grandeur digne de lui. Nous vîmes faire des préparatifs pour éclairer cette
belle et immense rue au moyen du gaz, et deux rangées de lanternes élégantes
s'élevaient déjà depuis la mer jusqu'à l'Etna. Imaginez le singulier spectacle,
monsieur; un volcan éclairé par le gaz !
A Naples, on admire le Vésuve, qui forme un beau point de vue à l'horizon ;
mais à part même sa dimension , qu'on ne peut comparer à celle de l'Etna , le
Vésuve est loin de Naples, et l'engloutissement de Pompéia, d'Herculanum, de
Torre-del-Greco, ne peut menacer Naples, qui a placé Portici comme une vic-
time dévouée entre elle et le Volcan. A Catane, au contraire , le sol tremble
sous vos pas, et sous chaque demeure on trouve les voûtes de lave qui se sont
formées sur les demeures plus anciennes que le volcan a détruites. Mais conti-
nuons de traverser celte cilé plus belle que Naples, que Païenne, et qu'à voir
l'air grave et morne de ses habitants , on dirait préparée à la catastrophe par
laquelle l'Etna la délruira infailliblement à son tour.
La rue Etnéenne traverse dans son cours cinq grandes places. La première,
celle du Dôme, est couverte de superbes palais et d'églises plus belles encore.
Le dôme ou la basilique s'y présente d'abord avec son portail peuplé de statues
de marbre. Une galerie de marbre «l'un beau travail, ouvrage du sculpteur
calanais Gaetano Puglisi , entoure celte église , et un magnifique pavé de mar-
bre s'étale comme un riche lapis devant ses portes extérieures. Celle cathé-
drale de Catane est bâtie sur les ruines (\\\n ancien Temple de Bacchus et sur
(elles de thermes antiques qu'un reste d'inscription désigne sous le nom d'A-
chilléens (1). Les thermes, comme la plupart de ces établissements chez les
anciens, étaient divisés en sept parties, ilinii mi retrouve les vestiges sousl'é-
ii lise actuelle. On peut encore pénétrer, par la galerie de communication, dan.
l ... Rechies discil thermarum achillarium curatores.
LA SICILE. 815
une salle dont la voûle, autrefois décorée de sluc , est soutenue par quatre pi-
liers, et où se trouvaient, dans la partie tournée vers le sud-ouest, huit fenêtres
destinées à la ventilation. Cette salle était ce qu'on nommait la tribune ou le
ealidario; on y enterre les chanoines. Les autres salles sont abandonnées ou
n'ont pas encore été déblayées, et les cliapitaux ainsi que les colonnes demar-
bre qui s'y trouvaient ont servi à orner la cathédrale. Les antiquaires de Ca-
fane montrent toutefois sans hésitation les lieux où se trouvaient Yapoditerio,
dans lequel on se dépouillait de ses vêtements, Yefebeo , où l'on se livrait aux
exercices gymnastiques, le coriceo, où l'on jouait à la paume pour se remettre
en vigueur, le conisterio , où l'on conservait la poudre dont on se couvrait
quand on était en sueur, le tepidario, où l'on se reposait avant d'entrer dans
le bain, Yeleuterio, où se conservaient l'huile et les parfums, et même la
sedia stercoreia, qui en est proche , tant est grande leur ardeur de la science
et de l'antiquité. Des conduits souterrains , placés dans la partie nord-est de
ces thermes , conduisaient les eaux à la mer.
La fondation de l'évèché de Catane est due au grand comte Roger, qui en
institua plusieurs autres en Sicile. Son diplôme existe encore. Après avoir mis
fin à la domination des Sarrasins et se trouvant maître des domaines qui leur
avaient appartenu , il en concéda une part à l'église et lui accorda , en outre ,
une dîme levée sur les taxes royales. A la mort de Bécumène et de Hugo di
Braccio, seigneur de Catane, la ville rentra dans le domaine du prince ; et Ro-
ger, dans son zèle pour le christianisme, affecta celle baronie à l'évêque et lui
accorda, avec les produits des douanes, le fleuve Giarelta, le mont Etna,
ainsi que les prairies, les eaux et les bois qui avaient appartenu à l'ancien émir.
Bientôt il fit plus encore, et y ajouta, en 1092, la terre et le château d'Aci
avec toutes les familles sarrasines qui se trouvaient sur ce territoire. Quatre
cent cinq familles musulmanes et trois cent cinquante mahomélans restés à
Aci, se trouvaient ainsi esclaves et attachés a la glèbe de l'église de Catane.
Le dénombrement et la description de ces serfs forment deux volumes de par-
chemin, souscrits par le comte Roger. Celui de ces actes qui a rapport aux
Sarrasins de Catane est large d'une palme sicilienne; il est écrit en arabe, et
la traduction grecque y a été jointe. Il porte la date de l'année 1101, désignée
par le cbiffre GG03, à la manière des Byzantins, qui ajoutaient à l'année de
la naissance de Jésus-Christ l'année de la création, qu'ils plaçaient à !5j02ans.
Le diplôme du château d'Aci est tout en arabe; mais le préambule et la con-
clusion sont en grec. En 1510, les sceaux attachés aux diplômes fuient volés
dans les archives du chapitre de la cathédrale , par un paysan qui les croyait
renfermés dans des boites d'or. Le premier évéque qui exerça en vertu de ces
diplômes, fui un Français, le prieur de Sainte-Euphémie, que le comte Roger
manda du fond d'un couvent de bénédictins île la Calabre, el qui se fit accom-
pagner d'un grand nombre de moines. Ainsi que les autres évêques appelés de
la Normandie par Roger , l'évêque de Catane introduisit dans son église leculte
usité en France et la liturgie gallicane. La cathédrale qui s'éleva alors, par
l'ordre de Roger, fut construite avec les pierres , les marbres et les colonnes
débris du théâtre antique dont on voit encore quelques restes a Catane.
Soixante an» après , l'Etna avait déjà détruit l'ouvrage du comte Boger. Le
8 10 LA SICILE.
4 février, jour solennel où Pévèque, le clergé et le peuple célébraient la fête
de sainte Agathe , la patronne révérée de Calane , une irruption du volcan ,
accompagnée d'un tremblement de terre , couvrit l'église , en fit écrouler la
voûte et ensevelit Pévêque qui officiait avec cinquante moines venus pour l'as-
sister, ainsi que tout un peuple agenouillé et en état de grâce, qui vit le ciel
s'ouvrir pour lui quand la terre manqua sous ses pas.
Au milieu de la place du Dôme est une fontaine d'un mauvais goût qui a son
grandiose. Au sommet de la fontaine s'élève un éléphant ,et sur l'éléphant uu
obélisque qu'on dit égyptien. Mais malgré les hiéroglyphes , ou plutôt en rai-
son de ces hiéroglyphes , ce doit être une des imitations romaines de ces mo-
numents, fabriquées du temps de Caligula. L'obélisque est surmonté d'un
globe et d'une croix dorée , L'éléphant est , depuis la domination des rois
suèves, le signe héraldique ou le blason de Catane.La rue de l'Etna vous mène
ensuite près du palais de l'université, établissement qui a un grand renom
dans l'Europe entière. Trois étages conçus dans trois genres différents, le do-
rique, l'ionien et l'altique, quelques statues , des balcons de marbre, et l'aigle
sicilienne soutenant l'écusson de Sicile au-dessus de la principale porte, en un
mot, toute la profusion architecturale du xvne siècle distingue extérieurement
cet édifice, dont l'origine se perd dans la nuit des plus anciennes dissertations
savantes. Voici ce que m'ont raconté les érudils de Catane. Les Grecs créèrent
jadis en ce lieu un cirque ou hippodrome pour célébrer les jeux de la fête de
Bacchus. Là on couronnait aussi les poètes qui composaient les meilleurs vers
en l'honneur du Dieu, et dans la suite on leur offrit un asile en ce même lieu.
L'arène , — l'arène des coureurs , et non celle des poêles , — était elliptique ,
et aux deux extrémités se trouvaient , pour marquer le but , deux obélisques ,
dont l'un est celui qui figure sur la fontaine du dôme, ce qu'il est permis de
révoquer en doute, et l'autre, qui est brisé, se trouve dans le musée du prince
Biscari. En outre, les Grecs avaient créé une naumachieoù manœuvraient des
modèles de galères; on en voyait encore les restes au temps de Bolano, qui a
écrit un gros traité de Rébus Catance ; mais tout a été enseveli dans les laves
de 16C9, au dire des antiquaires. Sous Iéron Ier, roi de Syracuse, grand pro-
tecteur des lettres et des arts, l'académie de Calane , où le roi venait souvent
avec un cortège d'hommes instruits, devint un collège de savants; ce fut alors
que la connaissance de l'alphabet, inventé par les Phéniciens, fut apportée
par les Grecs en Sicile, où l'on se servit bientôt de récriture alphabétique
comme de l'écriture hiéroglyphique. Catane se pique aussi d'avoir parlé à cette
époque le dialecte ionien , venu de l'Altique, tandis que le reste de la Sicile se
contentait du dialecte de l'Achaïe. Cette place académique fut encore célèbre
par les divertissements qui y eurent lieu au temps de la domination espagnole
et autrichienne. Ces jeux consistaient en carrousels, en combats, en tournois;
on y faisait la course des roseaux , exercice emprunté aux Sarrasins ; souvent
encore on transformait la place en une campagne où l'on figurait une chasse au
faucon, et quelquefois même au loup et au sanglier. Enfin, on y élevait uni lu'àlre,
et l'on représentai Ides pièces satiriques en idiome Sicilien, comme le Nottidi
Palermù, le seul ouvrage de ce genre qui se soit conservé; mais l'esprit dut
céder au f;oût dominant des Espagnols. On allégua que les comédies et les co-
LA SICILE. 817
médiens étaient une occasion de scandale et de pensées déshonnèles, et le
comte Santo-Slefano, gouverneur de Catane, les fit remplacer par le combat
du taureau.
Ce fut après le tremblement de terre de 1693 que le vieux palais de l'uni-
versité s'étant écroulé , on le reconstruisit tel qu'il est aujourd'hui. La dispo-
sition intérieure en est très-belle. Un atrium de forme carrée et orné de vingt-
quatre pilastres sert d'entrée à l'imprimerie, aux écoles primaires , à l'école
de calligraphie et aux autres établissements littéraires. Au second étage, de
vastes salles, terminées en voûtes, sont consacrées à l'enseignement des scien-
ces économiques. On y trouve aussi la chapelle, la salle des lauréats , le cabi-
net anatomique , l'habitation du préfet de l'université et la bibliothèque. En
franchissant un autre escalier, on parvient au troisième étage , où se trouve
le cabinet d'histoire naturelle et de physique, ainsi que les habitations des
professeurs; mais cette partie de l'édifice a été considérablement endommagée
par le tremblement de terre du 18 février 1818. La salle des lauréats est très-
vaste, et les murs sont couverts de stuc relevé de peintures à fresques. Dans
la principale salle de la bibliothèque se trouvent aussi des peintures a fres-
ques d'Olivio Sozzi, œuvre qui n'est pas dépourvue de mérite. Celle biblio-
thèque se compose de soixante-dix mille volumes environ, dont cinquante mille
proviennent de l'ancienne bibliothèque, et dix mille d'un legs de monsignor
Salvator Ventimiglia. En outre, lors de l'expulsion des jésuites, en 1767 , le
roi Ferdinand III fit don à l'université de Catane de tous les livres du collège
du Val de Nolo. Parmi ces livres, il s'en trouve de précieux pour l'histoire de
la Sicile, entre autres un exemplaire, bien rare , des capilulaires du royaume,
recueilli par ordre d'un des vice-rois et imprimé à Messine en 1493, et le re-
cueil des constitutions de la Sicile.
L'université de Catane, bien déchue, a cependant conservé une organisa-
lion qui rappelle son ancienne splendeur. A en juger par le programme des
cours et par les noms des professeurs , les éludes sont loin d'être abandon-
nées. Trente chaires publiques figurent, au moins, sur le programme univer-
sitaire; j'y ai remarqué particulièrement la chaire d'architecture civile, un
cours d'art vétérinaire, un cours de législation civile et pénale. On parlait
d'y ajouter des cours de chimie appliquée aux arts, de mécanique et de des-
sin approprié aux manufactures. Il y a quelques années, six cents étudiants
s'appliquaient a l'étude de la médecine , et le conseil provincial avait institué
un cours de médecine légale dont les frais , montant à cent onces par an . de-
vaient être supportés par la province ; je ne sais si celle fondation a été main-
tenue par les révérends pères jésuites qui oui repris la direction de l'éducation
publique en Sicile. J'ajouterai ici quelques détails que j'ai recueillis sur l'étal
de l'enseignement à Catane, qui passe pour la ville la plus érudiie de la Sicile.
Vers 1828, l'intendant de la province ayant ordonné un recensement deséco-
les, on reconnut que Catane renfermait vingt écoles primaires où se trou-
vaient trois mille cinq cents élèves, sans compter ceux nui recevaient l'instruc-
tion dans leurs familles, et ceux qui étaient envoyés, aux irais de la commune,
hors du royaume pour étudier les arls et les sciences. J'ignore le nombre de
ces élèves, mai i la commune payait pour cha< un d'eux 320 ducats, Je crois .
818 LA SICILE.
sans oser l'affirmer, que l'aimable et célèbre Bellini, dont la famille vit à Ca-
lane dans une condition très-modeste , figura , il y a quelques années , parmi
les jeunes pensionnés de la ville de Catane.
En 1821 , un homme de bien, le chanoine Mario Coltraro , élablitdans Ca-
tane quatre écoles d'enseignement mutuel, selon la méthode de Bell et de Lan-
caster. La caisse communale en fit les frais. Dans la quatrième de ces écoles,
on enseigne la géographie de la Sicile, science déjà abstraite et indispensable
pour un Sicilien , le système métrique et le dessin linéaire. Un grand progrès ,
peu facile à accomplir, surtout en cette partie de Tltalie, s'est opéré dans les
quatre écoles. On y a supprimé les verges et la férule. Pendant le temps de
mon séjour, on se préparait à ouvrir trois écoles semblables pour les jeunes
filles, et une somme annuelle de 600 ducats avait été votée à cet effet par le
conseil de la ville.
Après avoir aboli le collège noble des jésuites, en 1780 , le roi Ferdinand
fonda à Catane un collège des arts et métiers pour les enfants des pauvres
étudiants, à la tête duquel fut placé Joseph Sedici, habile horloger de Palerme,
et dès lors les travaux d'horlogerie de Catane acquirent une véritable im| jr-
tance, au delà même de la Sicile. Ce furent aussi les élèves sortis de celte in-
stitution qui portèrent au degré de perfection où elle est aujourd'l ni à Catane
la fabrication des chapeaux, des étoffes de soie, ainsi que les produits métal-
lurgiques, tels que le fer et l'acier. Si les progrès des autres genres de fabri-
cation ne sont pas aussi rapides, c'est que les ouvriers formés dans l'institu-
tion royale ne trouvent pas facilement les capitaux nécessaires pour faire valoir
leurs connaissances spéciales, et sont forcés d'exercer leur métier à l'aide des
anciens procédés usités dans les fabriques où ils travaillent. L'institut spécial,
médiocrement doté, renferme aujourd'hui soixante-dix élèves.
L'industrie de la soie joue un très-grand rôle dans l'histoire des intérêts de
catane, industrie antique, vénérée, qui, après avoir subi les vicissitudes com-
munes à toutes les puissances d'ici-bas , a prudemment assuré son existence à
venir par de sages concessions à l'esprit du temps et par des améliorations
successives. Quant à la noblesse de l'antiquité des étoffes de soie de Catane,
on rapporte qu'à l'ouverture des sépulcres des rois de Sicile ensevelis dans
l'église de Morreale , près de Palerme, on trouva sur le corps de Constance ,
femme de l'empereur Frédéric, une robe de soie mêlée d'or, qui parut un
chef-d'œuvre d'art, qu'on pourrait comparer sans désavantage aux plus belles
étoffes de Lyon. Or celte princesse était morte à Catane en 1232, et le suaire
impérial qui la couvrait avait été fabriqué dans cette ville. Je vous ai cité plu-
sieurs fois des exemples des jalousies et des haines municipales qui , de tout
temps, ont divisé la Sicile. La fabrication de ces riches étoffes de soie excita
plus tard la jalousie du commerce de Messine., qui fit des démarches près de
l'empereur Charles VI pour obtenir que l'interdiction du commerce et de la
fabrication de la soie fût prononcée contre Catane ; mais les Messinois n'eurent
pas un succès complet, et il fut seulement défendu aux fabricants de Catane
de produire des étoffes de soie mêlées d'or et d'argent. Une nouvelle organi-
sation fut donnée, en celte circonstance, à un tribunal nommé le consulat de
la soie, auquel étaient soumis tous les fabricants de soieries ainsi que leurs
LA SICILE. 819
ouvriers , et qui jugeait de leurs différends , ainsi que de toutes les questions
relatives à cette industrie. Ces mesures ne satisfirent personne, et les dissen-
sions continuèrent. Tantôt c'était Palerme qui jalousait Catane, et demandait
que ses produits ne pussent franchir une certaine délimitation ; d'autres fois
Messine s'en prenait, comme je viens de vous le dire, aux franchises de sa
rivale en industrie, ou c'était Catane elle-même qui présentait des requêtes au
pouvoir central pour faire interdire aux petites villes de l'intérieur la fabri-
cation des soieries. C'est ainsi qu'en 1778 Catane attaqua l'industrie de la cité
d'Aci, et porta ses prétentions jusqu'au pied du trône de Naples, où elles fu-
rent repoussées. Étroites et misérables querelles à peine excusables dans une
île isolée, et au milieu d'une population privée de lumières, que nous voyons
pourtant se reproduire chaque jour en France , et dans des proportions aussi
mesquines ! Ce fut en 1818 que le consulat de la soie fut enfin supprimé , et
que la routine cessa de régner d'une manière absolue. Des métiers à la
piémonfaise s'établirent alors dans les fabriques; l'industrie de la soie prit
un magnifique développement. L'invention de notre ingénieux compatriote
Jacquart fut naturalisée à Catane par un homme fort habile nommé Bénédict
Barbagallo, et de grandes manufactures s'élevèrent dans les anciennes maisons
des jésuites, généreusement abandonnées dans ce but par le roi Ferdinand Ier.
Dans l'état de souffrance et d'inquiétude où se trouvait Catane, après le pas-
sage du choléra et l'insurrection populaire qui l'avait suivi , les manufactures
de soie étaient cependant en pleine activité. J'y vis fabriquer des étoffes qui
n'égalent peut-être pas les nôtres en élégance, mais qui les surpassent souvent
sous le rapport de la solidité ; les unes, ce sont les noires, sont très-recher-
chées à Malte; les autres sont pour la plupart expédiées dans le royaume de
Naples. Un artisan d'Aci-Reale , Salvator Leonardi , qui habite Catane, mérite
surtout d'être remarqué. On lui doit le perfectionnement de la plupart des
procédés, et il venait d'inventer un mécanisme ingénieux propre à être adapté
à tous les métiers, à l'aide duquel le prix de la main-d'œuvre se trouve dimi-
nué des deux tiers. Toutefois , comme les plus étranges contrastes doivent se
trouver partout en Sicile, tandis que la fabrication des étoffes de soie y est au
niveau de l'industrie de la France, on ignore a Catane l'art d'élever les vers à
soie, et on est encore à priver de lumière les chrysalides et à les détruire par
la suffocation. La méthode piémonlaise du dévidage est à naître en Sicile.
En parcourant la plaine qui s'étend devant Catane, du côté de Palerme , on
marche entre des champs de coton. Celte plante exige, outre un climat pro-
pice, un terrain traversé par des eaux courantes, et la plaine de Catane fraî-
chement baignée par ses ruisseaux . échauffée par le soleil du centre de File ,
placée dans le voisinage des terres végétales du volcan, esl éminemeiil propre
à celle culture. L'espèce qu'on y recueille est celle que les botanistes nomment
govtypium herbaceuth; mais elle dégénère facilemenl , et les Siciliens achè-
tent chaque année à Malle les graines destinées aux semailles. On leur a
souvent conseillé de faire venir des graines de colon d'Amérique ou des Indes,
mais Malle esl plus proche, et la pauvreté des cultivateurs obligea s'en tenir
aux médiocres graines de coton qu'on recueille sur cette terre calcaire. J'ai vu
à Calane quelques manufactures où l'on travaille le colon; mais les Anglais en
820 LA SICILE.
exportent plus de deux mille eantares, et ils renvoient le coton filé et tissé aux
Siciliens, en sorte que les habitants de Catane emploient pour leur usage des
toiles de coton fabriquées à Manchester et à Birmingham avec les matières
premières qu'ils ont eux-mêmes récoltées sous les murs de leur ville.
Dans les rues de Catane, on marche toujours entre l'Etna et la mer, au bord
de laquelle on arrive enfin par deux rues différentes , ornées de belles et
somptueuses portes. Le port est de peu d'étendue, mais là un curieux spectacle
attend le voyageur. Dès qu'on parle de la mer, dès qu'on songe à la mer, que
ce soit l'Océan qui baigne le pied de nos blanches falaises, la Méditerranée qui
se joue sur des plages éclatantes, l'Adriatique qui roule ses flots à travers les
rochers couronnés d'une riante verdure, c'est l'idée de l'étendue, de l'espace,
des profondeurs lointaines, des nuances brillantes qui se présente à votre
esprit. A Catane, le port n'offre ni ces majestueuses perspectives, ni les loin-
tains bleuâtres que dore le soleil, ni le brillant reflet de l'onde verte, ni les
effets variés du ciel sur l'eau , la terre et les rochers. Tout est sombre, terne
et comme effacé dans une teinte uniforme. Cette teinte est la couleur de la
lave qui s'étend partout sur la ville. La lave de la nuit d'avril 1669, ce fleuve
qui a couvert Catane d'un épais linceul, a prolongé ses masses noires jusqu'aux
rivages de la mer; il a pénétré dans la mer elle-même, et y a formé une re-
doutable chaîne de rochers d'une hauteur de plus de cent pieds sur une étendue
de douze à quinze milles. Aujourd'hui, que près de deux siècles se sont écoulés,
on ne peut voir encore sans effroi les effets de cette catastrophe. En 1669,
avant cette terrible nuit d'avril , Catane était entouré de hautes murailles. Les
torrents de lave ont franchi ces murs, du côté du port, ainsi que la jolie fon-
taine de Gamarita qui y était adossée, et maintenant au pied de la ville actuelle,
on voit les anciens murs couronnés d'une voûte de lave , et la douce fontaine
dont les eaux ont continué de couler paisiblement, tandis que la vaste mer a
reculé d'horreur. Ce qui en est resté entre la jetée du port et l'autre grande
jetée de lave qui lui fait face et masque l'horizon , a pris une teinte noire qui
est sans doute l'effet de ces masses de lave. Retenue entre ces deux obstacles,
la mer forme un port étroit, il est vrai, mais sûr, et c'est en vain que les
vagues viennent du côté extérieur frapper la digue de lave, leur cime retombe
en longs filets d'écume sur la brune plate-forme de ce dam naturel dont le
volcan a doté Catane le jour même où il la détruisait. Sur l'immense traînée
de lave qui a refoulé la mer, s'élève une chapelle construite avec la lave même
et consacrée à la Vierge, et , à fleur d'eau, est un petit fort de lave aussi ,
défendu par six pièces de canon. Une belle colonne de lave noire et de marbre
blanc a été placée à deux pas de la ; ce monument a été dédié au roi Ferdinand I"
par la piété de John Jeton, comme le dit l'inscription latine qui figure sur
une de ses faces. Plus loin , sur la promenade la Marina, s'étend un beau pa-
lais dont la longue el charmante façade est chargée de milliers d'amours
perdus dans de gracieux enroulements; mais l'aspect effrayant de la mer en
détruit tout l'effet. Quelques barques, de pesantes gabares, ornées à leur
poupe de lourdes figures de saints, étaient amarrées le long du quai et sous le
château ; à leur couleur sombre , aux voiles noires qui pendaient le long de
leurs mâts . on eût dit que ces embarcations portaient la livrée de Catane.
LA SICILE. &21
Eh bien! le croira-t-on, ce sol dévoré par le feu de l'Etna, cette cote où le
volcan a renversé l'une sur l'autre toutes les cités qu'on y a élevées, et qui
n'offrait déjà qu'un champ de ravages avant qu'une population hardie vînt
s'y fixer, ces lieux désolés enfin ont attiré les premiers l'attention des colonies
errantes dans les mers de la Grèce et de l'Orient. Le printemps éternel qui
règne au pied du volcan , les belles rives du fleuve Amenano, la fertilité de la
terre, faisaient oublier le danger qui menace sans cesse tout ce qui avoisine
l'Etna. L'Etna lui-même est devenu, aux yeux des habitans de Calane , une
sorte d'ami terrible qui détruit en un jour les dons qu'il répand autour de lui
pendant des siècles , mais ami cependant, ami qu'on aime, dont on est fier, et
qu'on montre avec orgueil aux étrangers, en disant: «7/ nostro Etna,
notre Etna. »
Qui fonda Catane? Qui vint le premier, avec un courage encore supérieur à
ce triple cœur d'airain qu'il fallut au premier homme pour affronter la mer,
dresser sa lente sous des voûtes de feu , s'abriter avec sa famille sous une pluie
de pierres et de rochers? C'est un secret qui est resté enfoui au fond des mil-
liers de couches de lave sous lesquelles ont disparu tant de populations diverses.
On pourrait aussi bien se demander d'où vient l'Etna, d'où sort la Sicile elle-
même qui, un beau jour sans doute, a été vomie du fond de la mer à sa sur-
face , à la suite de quelque révolution souterraine, comme les Lipari et les
Liparelti, ses voisines. Les anciens la croyaient, il est vrai , détachée d'un
continent, du nôtre ou de la grande terre africaine. En effet, l'Europe et
l'Afrique peuvent réclamer aux mêmes titres leurs droits à la paternité
de la Sicile, dont le sol et les habitants portent le cachet de ces deux
zones et de ces deux races ; mais la Sicile et les Siciliens tiennent avant
tout à la nature volcanique qui se reproduit elle seule, et dont on peut dire ,
avec plus de justesse, ce qu'on disait récemment de Napoléon : « Les volcans
n'ont pas de parenté. » Toujours est-il que les premiers voyageurs de l'anti-
quité qui s'avancèrent sur cette côte , aperçurent, au milieu des laves et des
cendres, des forgerons noircis de fumée, coiffés d'un casque qui n'avait qu'une
seule ouverture devant les yeux, et qu'ils se rembarquèrent très-effrayés pour
aller annoncer à la Grèce qu'ils avaient découvert des cyclopes et des lestri-
gons. On suppose que ces hardis et laborieux colons étaient venus des îles
Ioniennes, mais Dieu seul sait comment.
D'autres émigranls étant venus de Calcédoine, l'île Trinacria fut plus connue,
la croupe du volcan se couvrit d'habitations , et Calane fut peuplée par une
colonie composée d'abord de Sicanes, anciens habitants du littoral gaulois,
originaires d'Espagne et émigrés en Ligurie, puis de Grecs et d'Africains. Un
misérable château, quelques cabanes, des cavernes où l'habitant disputait son
refuge aux bêles féroces . devinrent une bourgade populeuse quand les
Italiens se fixèrent sur ce rivage à la fois riant et désolé. Les Grecs en firent
une ville, et d'État démocratique qu'il était, le gros bourg de l'Etna devint une
oligarchie où dominèrent successivement de lions et de mauvais tyrans ,
comme Gélon, Géron , Denys et d'aulres ; tyrans tempérés ou surexcités tour
à tour par des hommes de bien et des hommes d'esprit, par des philosophes et
des poètes, comme Carondas , Stésicore el Philon. rendant ce temps . l'Etna
822 LA SICILE.
avertissait avec persévérance toutes ces grandeurs naissantes qu'après Dieu il
en était encore une au-dessus d'elles, et les éruptions allaient leur train. Dans
le cinquième et le quatrième siècle avant Jésus-Christ, il y en eut trois dont
tout le monde antique a retenti. Puis vinrent les Romains , qu'on voit venir
partout dans l'histoire à la suite de la civilisation grecque. Us trouvèrent à
Catane des fabriques florissantes, l'agriculture perfectionnée par Géron ,
l'orfèvrerie, la peinture , la sculpture naturalisées par les colons de la Grèce;
quant à eux , ils apportèrent la corruption, le goût des théâtres , et chassèrent
du collège des prêtres les stéphanophores , ces chanteurs divins, pour y loger
des gladiateurs. Six terribles éruptions du volcan eurent lieu sous la domina-
tion romaine. Sous les Vandales , les Érules, les Goths, pendant ces invasions
qui se précipitèrent les unes sur les autres , à chaque éruption (il y en eut
quatre grandes), la peste, sortie de tant d'amas de cadavres, achevait de dé-
truire les barbares et contribua ainsi à faciliter la conquête sarrasine. Ensuite
l'histoire de Catane fut celle de toute la Sicile. Les Normands y établirent
l'organisation féodale ; les Angevins et les Aragonais la compliquèrent encore.
Les Castillans et les Autrichiens y fondèrent de nouvelles congrégations reli-
gieuses, et virent tout s'écrouler à la fois par l'éruption de 1669, qui ne
respecta guère que le monastère des bénédictins, fondé depuis peu. Enfin ,
sous les Bourbons, Catane, comme toute la Sicile, vit tomber sa vieille consti-
tution féodale, puis sa nouvelle constitution libérale. Elle essuya quatre nou-
velles attaques volcaniques en 1725 , 1755, 1811 et 1819; et en 18Ô7, quand
j'y vins, elle essayait d'une petite révolution politique en présence de ces
grandes révolutions de l'Etna qui me semblaient à moi, nouveau venu, ne pou-
voir laisser de place à d'autres pensées dans l'esprit de ceux qui en voient
chaque jour les gigantesques vestiges.
Catane a des privilèges qu'elle s'efforce de maintenir, et qui font l'orgueil
de ses citadins. Elle n'ambitionne pas le titre de capitale de la Sicile, comme
font Messine et Païenne, qui se le disputent depuis si longtemps; mais ses re-
présentants avaient une place à part dans le parlement, et elle s'administre
elle-même par un capitaine de la ville, pris parmi les patriciens , et trois
autres magistrats. La noblesse est nombreuse, on compte parmi elle des
hommes distingués , et en plusieurs occasions , Catane a pris , grâce à eux ,
l'initiative de mesures utiles que le reste de l'île refusait d'adopter. Ainsi ,
en 1782, l'inoculation fut généralement pratiquée à Catane, tandis que les
autres cités siciliennes la repoussaient. Les institutions de charité y sont nom-
breuses; l'établissement de Santa-Maria-del-Lume, le plus remarquable de
tous, ne se soutient que par des dons volontaires. Il est singulièrement divisé.
Une partie de celle maison reçoit les filles sans protection, les orphelines qui
se trouvent exposées à succomber à la séduction , et qu'on arrache au vice;
ailleurs toutes les filles repentantes, et dans une troisième classe celles qui ont
été condamnées à la séquestration. Celles-là sont contraintes â travailler pour
subvenir aux frais de rétablissement ; les autres, après un certain temps , sont
placées, sous la responsabilité de l'institution, dans les manufactures ou dans
les maisons particulières, pour remplir les fonctions de servante. Malheureu-
sement c'est là que les retrouve le vice qui les guettait lors de leur entrée dans
LA SICILE. 825
le salutaire refuge de Sainte-Marie-Céleste. Comme je sortais de cet établisse-
ment, je vis passer, porté en triomphe au milieu d'un groupe, et suivi d'une
bande de musiciens , un personnage vêtu de noir, avec les boucles de soulier,
la bourse de cheveux et l'épée au côté. Il se laissait gravement rendre cet hon-
neur. J'appris que c'était un récipiendaire de l'académie médicale, et que
Catane se réjouissait ainsi de compter un médecin de plus. L'usage autorise
ces sortes de processions, et elles ont lieu, m'a-t-on dit, depuis l'année 14-15 ,
où l'université de Catane fut fondée par Alphonse d'Aragon. Les réceptions ,
que je n'ai pas vues , rappellent un peu la scène du Malade imaginaire. Le
candidat est vêtu du costume officiel que je viens de vous décrire; après le
succès de son examen, le proto-médecin l'embrasse sur les deux joues, et lui
passe au doigt une bague ornée d'un diamant , dont le postulant fait les frais
sans doute. Après quoi, on le promène solennellement par la ville, et il
débute, au son joyeux des violons et des flûtes, dans sa pénible et lugubre
profession.
En suivant une rue parallèle à la mer, on arrive au fameux monastère de
San-Nicolô l'Arena, construit et habité par les pères bénédictins. Ce couvent
est assurément l'un des plus beaux édifices religieux de l'Europe, où les béné-
dictins possèdent cependant des cloîtres magnifiques. Jadis les moines béné-
dictins vivaient dans une modeste habitation située dans un coin de Catane ,
ville assez modeste aussi en ce temps-là. Vers l'année 1156 , quelques pères de
ce couvent, cherchant une solitude plus pieuse et plus profonde encore, se
détachèrent de la communauté , et se retirèrent sur le penchant même de
l'Etna , dans la région boisée où avait vécu un digne évêque de Catane , saint
Léon, à qui ils élevèrent une église. Ce canton de l'Etna, où l'on trouvait
jadis la belle végétation de la région actuelle des bois , où mille arbrisseaux,
tels que le beau cilis-flore , la rose ardente et le smilax aspère croissaient au-
tour de la chapelle du saint , offrait aux cénobites l'ombre à l'abri des figuiers
noirs , des chênes verts, des pommiers sauvages , et le repos sur des tapis de
mousse semée de fraxinelle , d'orchys et de mauve. Tel est du moins l'aspect
de la terre volcanique dans les régions de l'Etna que la lave n'a pas encore
ravagées. En 15ÔG, elle coula depuis IS'icolosi jusqu'au premier couvent des
bénédictins que les pères avaient sagement abandonné dès les premiers gron-
demenls de la montagne , et elle ensevelit sous ses flots bouillonnants l'église
de Saint-Léon, l'hospice qui y aliénait et la demeure des moines. Depuis leur
établissement sur le volcan , le comte Simon Policastro et d'autres seigneurs
leur avaient fait présent de grandes terres placées au sud de l'Etna ; ces terres
S'étendaient près de la ville; ils y bâtirent donc le monastère de San-Nicolô ,
qui se trouve aujourd'hui dans l'enceinte de Catane , et qu'habitent maintenant
leurs successeurs.
Le monastère actuel ne fut guère achevé qu'en 1735. II consiste en un
vaste parallélogramme, et au milieu de sa face orientale s'élève nue gigan-
tesque église dont la nef est d'une admirable immensité. lue grande cour
précède la façade principale, chargée d'ornements de marbre , de riches pi-
lastres et de balcons quj Feraient honneui a la résidence d'un souverain. En
gra\issanl l'escalier le plus riche et le plus majestueux . on croit . en ell. I . Be
824 LA SICILE.
rendre à une audience royale et non à la retraite de quelques cénobites ; ces
degrés , divisés en deux bras surmontés de belles voûtes de stuc ornées de
sculptures, se réunissent en un superbe péryslile, et s'élèvent de là jusqu'aux
étages supérieurs. Cinquante colonnes de marbre blanc, entourées d'une haute
balustrade de marbre, décorent ce péristyle. Là s'ouvrent devant vous d'im-
menses galeries garnies de tableaux et régulièrement percées de portes qui
mènent à l'appartement de chacun des pères. Celui de l'abbé avait été récem-
ment occupé parle marquis del Carelta, venu à Catane pour réprimer l'émeute.
Il avait désigné , en partant , une commission militaire pour juger le colonel
Danielo, qui n'avait pas réussi à désarmer la population de Catane dans les
derniers troubles , et le président de ce tribunal de rigueur, le plus doux et le
plus bienveillant des hommes , habitait encore l'appartement du prieur où je
le trouvai. C'était le général Luigi Caraffa , l'un des cadets de cette illustre
race des princes Caraffa , qui depuis des siècles est en possession de produire
de vaillants capitaines, des hommes d'État , des gens d'esprit et des artistes
pleins de talent. Je vous ai déjà dit que le général Caraffa avait été remplacé
dans le beau commandement militaire de Messine qu'il exerçait, et envoyé à
Noto, petite ville du midi de l'île. A son passage à Catane , on lui avait confié
la pénible fonction de chef du conseil de guerre qu'il se préparait à présider,
et j'ai appris depuis qu'il avait su concilier la rigueur de ses devoirs avec la
noblesse de ses sentiments d'humanité. Le sombre appareil de la justice mili-
taire n'était pas fait sans doute pour égayer la gravité d'un séjour monasti-
que; mais de temps en temps le bruit des bottes éperonnées d'un cavalier
napolitain, qui retentissaient sur les dalles, troublait le silence éternel du
cloître , et l'apparition de quelques rouges uniformes suisses de la garde du
roi variait un peu l'effet monotone des robes blanches et des manteaux noirs
des pères bénédictins.
Il n'est personne ayant un cœur droit et chaleureux , que ce cœur se soit
brisé ou bronzé aux peines de la vie, comme il arrive à tout hommes vers son
âge mûr, au dire de Chamforl; il n'est personne ainsi doué qui puisse visiter
un beau monastère, ombragé d'arbres touffus, couvert de grands arceaux,
orné de nobles et chastes peintures , sans former le dessein de renoncer au
monde, et de partager la sainte solitude ds ses habitants. Pour ces hommes-
là , une visite aux bénédictins de Catane n'est pas sans danger, ou pour mieux
dire sans séductions. L'œil est si satisfait, l'âme si tranquille, la pensée si
calme, dans ces galeries , dans ces belles salles où l'on a rassemblé toutes les
richesses naturelles des quatre règnes et toutes celles de l'esprit humain ! Vir-
gile, Horace, César, tous les grands écrivains des temps antiques et de l'Italie
moderne sont rassemblés sur les tablettes de marbre de la riche bibliothèque,
où l'on compte par centaines les curieuses chartes des époques normande et
aragonaise, les manuscrits du Xe, du xi° et du xue siècle. Des salles entières
sont remplies d'objets d'antiquité, de vases siculo-grecs , romains , étrusques ,
de lampes , de médailles, de statues, d'isolés , de coquilles , de mesures an-
ciennes, de mosaïques, d'inscriptions grecques et latines. Aimez-vous les
sciences? voici les ouvrages de Lister et une édition, où figure sa Conchylio-
logie, el que Gronovius proclamait sans pareille; voici les recherches de
LA hlCILE. 8^0
Knorr avec les magnifiques planches qui les accompagnent, faites un pas,
vous serez parmi tous les savants modernes, et vous pourrez consulter tout à
la fois Decandolle, Andrews, Jacquin, Cuvier, et tous les académiciens de
l'Europe. Enfin, vous trouverez ici tout ce qui peut animer les loisirs d'une
retraite et affaiblir l'uniformité d'une vie ascétique. Celle-là même suffirait,
du moins le croirait-on , si l'on s'abandonnait aux impressions qu'on reçoit en
pénétrant dans l'église et dans la salle qui la précède, et il semble vraiment
qu'on pourrait rester assis pour l'éternité dans les belles stalles sculptées de
cette magnifique sacristie, sur lesquelles se projettent, à travers de mysté-
rieuses vitrines et le long d'un éclatant pavé de mosaïques , les ombres odo-
rantes des orangers où se suspend la vigne.
La basilique , bâtie sur le plan d'une croix grecque , et dont les fondements
sont en pierre de lave, est surmontée d'une immense coupole. Trente autels
de marbre, disposés autour de l'église, servent , en quelque sorte, de péri-
style à l'autel de Saint-Benoit qui est d'une grande dimension, tout de vert
antique et orné de délicieuses incrustations. Le plus beau tableau du Moiea-
lèze se trouve dans cette église , il représente Saint-Benoit distribuant des au-
mônes , et jamais le caractère de la peinture du Morealèze, qui est de faire
rêver, n'a mieux atteint son but. Un saint Nicolas , de Niccolo Piccola, deux
autres Pietas , de son disciple Tofanelli , sont d'un remarquable coloris, le
saint Joseph et la sainte Agathe de Rossi sont aussi dignes de figurer dans ce
noble vaisseau ; mais je regrette de n'en pouvoir dire autant d'un saint Gré-
goire, exécuté par Camuccini pour les bénédictins , qui semblaient me com-
mander l'admiration en articulant avec fierté le chiffre de la rémunération
vraiment royale qu'ils venaient d'envoyer au célèbre artiste romain. Il est bon
de dire que les bénédictins possèdent un revenu de 50,000 piastres. Aussi ,
faisaient-ils tracer en ce moment-là un méridien astronomique dont le gno-
mon, de quatre-vingt-douze palmes d'étendue, devait être réglé par le direc-
teur de l'observatoire de Palerme , le savant Cacciatore , que les pères avaient
mandé à cet effet.
Mais le plus bel ornement de l'église du cloître est incontestablement l'or-
gue doré qu'une heureuse inspiration a placé dans le chœur, à la place qu'oc-
cupe d'ordinaire le maître-autel , qui s'élève isolément dans celte partie de la
nef, à la manière de quelques église de Rome. On ne peut se figurer le bel effet
de cette ordonnance, qu'augmentent encore la forme svelte et gracieuse de
cet orgue, sa dimension immense et la simplicité de ses ornements. C'est l'ou-
vrage de Donato del Piano, qui l'a composé de soixante-douze registres, et
non de cinquante-cinq , comme le dit par erreur le comte de Borch dans ses
lettres sur la Sicile. Sous ce magnifique instrument , dont un des moines avait
bien voulu tirer quelques accords en mon honneur, un bénédictin officiait
devant le grand autel ; et c'était un charme que de voir avec quelle aisance et
quel laisser aller presque dédaigneux le jeune moine gentilhomme (les moines
bénédictins le sont tous, et des meilleures maisons de la Sicile) jetait son
Dominiis vobiscum à une centaine de villani humblement agenouillés avec
leurs femmes et leurs enfants sur les dalles de la noble é;;lisc.
Lois de la grande éruption de 1669, les deux Meuves de lave qui coulèrent
826 LA SICILE.
de l'Etna pour envahir à la fois la contrée et la mer , se détournèrent devant
la façade postérieure du couvent , et s'éloignèrent après avoir formé une
masse de rochers qui s'élève à la hauteur de l'édifice , et qui a couvert les
anciens jardins. De l'étage supérieur du cloître, on a jeté un pont qui s'étend
sur un profond ravin de lave , et l'on parvient ainsi dans un jardin formé de
terre végétale apportée sur la lave. Les allées sont tracées dans la lave même,
et leurs bordures sont ainsi des roches noires symétriquement coupées comme
le buis taillé dont on borde les allées de nos jardins.
Après avoir vu les bénédictins de San-Nicolô , il faut passer, sans s'arrêter,
devant les autres édifices religieux de Catane, qui sont cependant très-nom-
breux , ainsi que leur personnel. Aujourd'hui on compte à Catane, outre
l'évêque et le chapitre de la cathédrale , deux autres évêques in partibus , et
une collégiale de cinq cents prêtres, sans parler du séminaire clérical. Les
revenus de l'évêché dépendent du prix du froment ; mais on les porte pour les
mauvaises années à 56,000 scudi. Quatre-vingt-douze églises, trente et une
confréries, trente-deux congrégations , sept monastères , où vivent deux cent
cinquante moines , avec cent vingt frères lais , et dix-sept couvents ou retraites
de clercs réguliers , renfermant plus de cinq cents religieux, telle est la part
de Catane dans le dénombrement des établissements spirituels de la Sicile et
de la population des cloîtres siciliens , qu'on porte à vingt mille personnes
environ.
Je sortis de Catane un matin au lever du jour, en prenant le chemin de Sy-
racuse. A la porte méridionale de Catane cesse la route que l'on peut parcou-
rir en voiture , le chemin carrozabile, comme on dit en Italie , et dès lors il
faut se décider a voyager toujours à cheval, ou, si le trajet qu'on se propose
de faire est très-étendu, on se munit d'une lettiga. Mon cortège se composait
donc, d'abord d'un fidèle serviteur bien armé qui me précédait à cheval, de
ma personne placée provisoirement dans une lettiga accompagnée de deux
muletiers à pied et armés de bâtons ferrés , de deux mulets de bât chargés de
nos bagages, avec leur conducteur, et d'un domestique sicilien monté sur une
mule et conduisant un cheval de main, qui devait me servir au besoin : en
tout six personnes , deux chevaux et cinq mulets. J'énumère ce personnel
selon la noblesse des races. Cette caravane un peu nombreuse, si l'on songe
à la rareté des ressources qu'on trouve sur sa route, et à la pénurie de vivres
qui se fait sentir dans les rares auberges , n'était que suffisante eu égard aux
dangers de la roule. Le prince Manganelli, intendant civil de Catane, m'avait
officiellement notifié les règlements de police à l'égard des voyageurs , aux-
quels tout recours et toute assistance sont refusés après le coucher du jour.
C'est à eux-mêmes de se mettre en sûreté et à couvert durant la nuit: l'auto-
rité les avertit qu'elle cesse de veiller sur les routes dès les premières ombres ;
mais il est vrai qu'elle se charge de dédommager les voyageurs des vols dont
ils seraient les victimes, une fois le soleil levé. On ne parle pas des assassinais,
qui n'étaient pas rares dans les campagnes de la Sicile à l'époque où je les tra-
vers;ii.
von , avez souvenl enli ndu parler de la lettiga sicilienne. C'est une sorte de
ehaise à porteur, une boite en huis minée, vermoulue , jadis peinte et jadis
LA SICILE. 827
dorée même, dans laquelle on ne peut s'asseoir sans que la tète du patient
n'en touche le sommet. Les porteurs sont deux gigantesques mulets , souvent
très-rebelles. Leur poitrail est muni d'un collier entièrement couvert de clo-
chettes, et c'est au son de ces grelots discordants qu'on se met en route. Deux
gros anneaux de fer sont placés latéralement à chaque extrémité de la lelti-
gue; on y fait passer deux longues et minces barres de bois qui , devant et
derrière, dépassent la caisse de la litière de toute la longueur d'un mulet. Ce
sont les brancards, et leurs extrémités reposent dans des courroies attachées
aux bals des deux animaux , attelés ainsi l'un en avant et l'autre en arrière de
la Iettiga. Ces longues barres flexibles suivent, dans leur élasticité, toutes les
ondulations du pas des bêles de somme aux flancs desquelles elles sont sus-
pendues , et chacune de leurs secousses est aussitôt rendue au voyageur en
cahols qui lui briseraient la tête, s'il ne s'étudiait à l'incliner à propos. Les
deux conducteurs, qui surveillent attentivement chaque mulet, emploient
leurs longues perches armées d'une pointe de fer pour les piquer rudement à
chaque faute , et ces bâtons leur servent quelquefois à soulever la Iettiga , et
à la jeter hors des brancards avec celui qu'elle renferme, quand ils désespè-
rent de retenir les mules sur la pente d'un abîme. Les deux mulets de la let-
liga portent en outre un siège , demi-selle , demi-bât , où les guides se placent
fréquemment pour les conduire. Ainsi que les djemjiks russes, le guide sici-
lien parle constamment aux animaux qu'il dirige, et les encourage par de
longs compliments.
En prenant le chemin de Syracuse , on entre tout de suite dans la plaine de
Calane, la plaine la plus fertile de la Sicile. Elle est coupée de marécages,
très-basse , et se prolonge , en restant au niveau de la mer, jusqu'au pied d'une
gorge de montagne boisée , le long de laquelle on commence à gravir avec
peine. Un étroit sentier circule autour de la montagne, et souvent je voyais
ma letliga se balancer sur l'abîme , c'est-à-dire sur la mer qui roulait à quel-
ques centaines de pieds au-dessous de moi. Mes guides , l'œil attentif, et leurs
longs crocs en main , se tenaient prêts à renverser la litière du côté des ro-
chers, au premier faux pas des mulets. Au revers delà montagne, nous che-
minâmes, sans route tracée , sous des bois d'oliviers qui ne sont pas , comme
en Provence , des espèces d'arbustes que la serpe rétrécit encore chaque année,
mais de grands arbres ramus, élancés , qui mêlent leur feuillage pâle et élé-
gant à celui des amandiers dont ils dépassent la cime. Du côté d'Augusla , nù
le sol est moins volcanique , les orangers et les grenadiers couvrent déjà la
campagne , traversée par mille ruisseaux bordés de laurier-rose , et arrivés an
bord du golfe de ce nom nous vîmes , en nous retournant, le plus magnifique
des tableaux.
La route qui se dirige vers le bord de la mer vous conduit à une petile
plage que masquent quelques masures. Pour s'y rendre , on marche le long
d'une ruelle où se roulent au milieu des plus sales animaux domestiques quel-
ques enfants au teint hâve , au ventre balonné ; on traverse en quelque pas ce
sale recoin où s'étalent toutes les misères de la vie du peuple sicilien, et tout
à coup l'on se trouve à l'une des extrémités «l'un immense hémicycle tracé
dans la mer de Sicile . depuis le porl de Catane jusqu'au cap s unir Croix, de-
8^8 LA SICILE.
vaut lequel s'avance la langue de terre où l'on a bâti le fort d'Augusta. La
mer de Sicile, semblable à une plaine d'émeraudes, scintillait sous les feux
du soleil, la côte se déroulait circulairement , et offrait jusqu'à Lentini, tan-
tôt une longue suite de rocbers couverts de bois et de verdure , tantôt de
belles anses baignées par les flots. Là commençait à s'élever, par une lente
inclinaison, l'immense Etna dont la base s'étend jusqu'à Taormine,et dont la
cime figure l'extrémité d'un triangle rectangle perpendiculairement assis sur
la mer. Or imaginez que le côté inférieur de ce triangle ou sa base offre
une étendue de quarante milles. Tout le golfe est dominé par cette prodi-
gieuse pyramide, qui élève au delà des nuanges sa tête éclatante de neige,
tandis que ses flancs gigantesques se composent de longues et sombres traî-
nées de lave.
Bientôt, aux fûts de colonnes , aux traces de temples antiques , aux amas
de pierres de taille , aux ruines éparses sur le sol , on sent qu'on approche de
Syracuse, la cité favorite des antiquaires, la ville moderne de Sicile qui a
tiré le plus de parti de quelques rares vestiges de l'art des anciens. Enfin ,
après avoir passé devant la lourde Marcellus, distingué les Latomies, et jeté
un coup d'œil sur les gradins circulaires d'un théâtre grec symétriquement
tranchés par ses diasômes où jadis circulait la foule, on salue Syracuse , où
vous attend toute l'antiquité. Nous remettrons à un autre jour, si vous le
voulez bien , notre visite à celte cité , qui fut si grande, et qui n'est aujour-
d'hui qu'un reste de ses anciens faubourgs, véritable débris, étroit, mesquin
et délaissé.
Je suis, etc.
POETES
ROMANCIERS MODERNES
DE LA FRANCE.
LOYSON, - POLONIUS. — DE LOY.
La série enlrepiise, il y a quelques années, dans celte Revue , un peu au
hasard d'abord et sans un si grand dessein , est arrivée à compter déjà bien
des noms. Les principaux et les plus fins de la littérature moderne y ont passé ;
très-peu d'essentiels y manquent encore , et nous n'allons bientôt plus avoir
qu'à nous tenir au courant des nouveaux venus et des chefs-d'œuvre quoti-
diens qui pourront surgir; nous aurons épuisé tout ce passé d'hier auquel
nous nous sommes montré si attentif et si fidèle. 11 y a des personnes d'une
susceptibilité extrême (gcnus irritabile) à qui il semble (pie la Revue a été
ingrate pour les poètes. Ingrate! mais y pense-t-on ? une telle idée est-elle
raisonnable vraiment? El qui donc s'est plus appliqué que nous a les recon-
naître, à les proclamer, à les découvrir, je ne veux pas dire a les inventer
parfois? Il est vrai qu'en fait de poètes chacun veut être admis , chacun veut
être roi ,
Tout prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.
et qu'admettre tant de noms , c'est presque paraître ingrat envers chacun.
Tant de justice rendue devient quasi une injure. Qu'y faire? Nous préparons-
830 l'OËTES ET ROMANCIERS MODERNES
des maLériaux à l'histoire littéraire future; nous notons les émotions sincères
et variées de chaque moment. Nous ne sommes d'aucune coterie, et, s'il nous
arrive d'en traverser à la rencontre , nous n'y restons pas. Plusieurs roman-
ciers pourtant auraient droit encore de réclamer contre nos lenteurs; leur tour
viendra. Un coup d'œil général en rassemblerait utilement plusieurs comme
assez voisins de procédé et de couleurs, et comme caractéristiques surtout
des goûts du jour. Le plus célèbre , l'unique par sa position et son influence,
George Sand est encore à apprécier dignement dans son ensemble. Les poë-
tes , eux, ont bien moins à nous demander. Mais ce serait injustice de ne pas,
un jour ou l'autre , s'occuper avec quelque détail d'une des femmes poêles les
plus en renom , Mme de Girardin , malgré l'apparente difficulté d'aborder ,
même avec toutes sortes d'hommages , un écrivain dès longtemps si armé
d'esprit : ce n'est là , à le bien prendre, qu'un attrait de plus. Les frères Des-
champs, nos vieux amis, sont bien faits pour contraster de profil dans un
même cadre. M. Brizeux pourrait se plaindre de n'avoir pas élé classé encore
comme auteur de Marie, s'il ne semblait en train de viser à une seconde ma-
nière sur laquelle il nous trouverait téméraire de vouloir anticiper. Revenant
sur les succès sérieux au théâlre durant la restauration, un même article trou-
verait moyen d'atteindre M. Lebrun pour Marie Stuart , M. Soumet pour
Clytemnestre , Pichald pour Léonidas. Mais on voit qu'après tout , nous ti-
rons à la fin de la série, et que, sans la clore , nous n'aurons plus qu'à la tenir
ouverte , l'arriéré étant tout à fait payé.
Il y a plus: on peut, en thèse générale, soupçonner qu'il ne se trouvera
plus guère, dans les chemins battus par l'école moderne, de fruils immédiats
à cueillir, et que , si l'on a encore à courir quelque temps ainsi, ce n'est qu'en
sortant de ce qui fait déjà ornière que l'imprévu recommencera. Tout mouve-
ment littéraire a son développement plus ou moins long, après quoi il s'é-
puise , languit et tourne sur lui-même , jusqu'à ce qu'une autre impulsion re-
prenne et mène au delà. « Percez-nous-en d'un autre, » disait Mme Desloges
à Voiture, à propos d'un calembourg qui n'allait plus: de même en haute
poésie. Deux signes sont à relever, qui montrent en général qu'une école est
à bout, ou du moins qu'elle n'a plus à gagner et que ce n'est plus qu'une
suite : 1° quand les chefs ne se renouvellent plus; 2° quand les disciples et
les survenants en foule pratiquent presque aussi bien que les raailres pour le
détail, et que la main-d'œuvre du genre a haussé et gagné de façon à faire
douter de l'art. Or ceci s'est produit de tout temps , et particulièrement au
xvie siècle comme au nôlre, dans une ressemblance frappante. Etienne Pas-
quier écrivait à Pionsard en lao5, six ans seulement après que Du Bellay,
dans l'Illustration de la Langue, avait sonné la charge cl prêché la croi-
sade : « En bonne foi on ne vit jamais en la France telle foison de poètes... Je
crains qu'à la longue le peuple ne s'en lasse; mais c'est un vice qui nous est
propre, que, soudain que voyons quelque chose succéder heureusement à
quelqu'un , chacun veut être de sa partie sous une même promesse et imagi-
nation qu'il conçoit en soi de même succès. » Pasquier veut bien croire que
tous ces nouveaux écricasseurs donneront tant plus de luslrc au.r écrits
de Ronsard, « lesquels, pour vous dire en ami. COnlinue-t-il , je trouve très-
DE LA FRANCE. «31
beaux lorsqu'avez seulement voulu contenter votre esprit ; mais , quand , par
une servitude à demi courtisane , êtes sorti de vous-même pour étudier au
contentement , tantôt des grands, tantôt de la populace , je ne les trouve de
tel alloi. » En sachant gré au poète de l'avoir nommé en ami dans ses écrits,
il ajoutait : « Mais, en vous remerciant, je souhaiterais que ne fissiez si bon
marché de votre plume à haut louer quelques-uns que nous savons notoire-
ment n'en être dignes ; car ce fesant vous faites tort aux gens d'honneur. Je
sais bien que vous me direz qu'êtes contraint par leurs imporlunités de ce faire,
ores que n'en ayez envie. » De Thou , dans son Histoire (année 1559 ,
liv. xxn) , s'élève en des termes approchants contre cette cohue de poëtes.
C'était se révolter contre le propre triomphe de leur cause ; chaque école vic-
torieuse meurt vite de l'abondance de son succès, même sans avoir pris Rome,
elle a sa Capoue. Selon moi, des traits pareils se reproduisent assez exacte-
ment aujourd'hui.
Et d'abord , les chefs ne se renouvellent plus ; ils se dissipent ou ne font
que récidiver. Je ne rappelle ici que les deux principaux. Il faut tout voir sur
M. de Lamartine, et, en étant sévère là où il convient, ne pas chicaner eu
détail une si noble nature. Ce qui est moins à nier que jamais en lui, c'est la
masse immense du talent : seulement cette masse entière s'est déplacée. Elle
était à la poésie , elle roule désormais à la politique ; il est orateur. Son
Océan regagne en Amérique ce qu'il a perdu dans nos landes. A nous habi-
tants des bords que ce retrait désole, il nous est naturel de nous plaindre,
de crier à la dissipation et à la ruine , tout en sachant qu'ailleurs on applau-
dit. Et à lui-même il lui importe assez peu maintenant de perdre la bataille
là où il n'est plus tout entier. Il a transféré son siège d'empire de Rome à
Byzance.
Pour M. Hugo, il récidive , et avec éclat assurément; mais voilà tout. De
trop ingénieuses, de trop brillantes et à la fois bienveillantes critiques ont
accueilli son récent volume pour que nous nous permettions d'y toucher en ce
moment ; mais il ne dément en rien notre idée : persistance puissante, veine
élargie ou plutôt grossie, et sans renouvellement.
Cependant la foule des survenants conquiert, possède de plus en plus le
matériel et les formes de l'art. Le voile rajeuni de la muse est désormais dans
presque toutes les mains ; on se l'arrache ; mais la muse elle-même , Pâme de
celte muse ne s'est-elle pas déjà envolée plus loin sur quelque colline où elle
attend ? Au reste , ce que les recueils qui se publient sans relâche (quatre ou
cinq peut-être chaque mois), contiennent d'agréables vers, de jets brillants ,
de broderies heureuses, est incalculable : autant vaudrait rechercher ce qui
se joue chaque soir de gracieux et de charmant sur tous les pianos de Paris.
Ce qu'il y a de vrais talents et d'avenirs cacbés dans ces premières fleurs se
dégagera avec le temps. Mais, si l'on voulait être juste pour tous et en lou-
cher un mot seulement, on passerait sa vie à déguster des primevères et des
roses. Évidemment la critique n'a plus rien à faire dans une telle quantité de
débuts , et c'est au talent énergique et vrai à se déclarer lui-même. Il n'en
était pas ainsi il y a quinze ou vingt ans ; des vers bien inférieurs, pomme
facture, à ceux qu'on prodigue désormais, décelaient plus sûrement les poètes.
852 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
Nous en rappellerons trois aujourd'hui, et tous les trois qui rentrent plus
ou moins dans les premiers (ons de Lamartine. L'un a été de peu son devan-
cier; deux sont morts ; le troisième est un étranger du Nord qui a chanté dans
noire langue avec élégance. Nous parlerons de Charles Loyson , d'Aimé de
Loy, de Jean Polonius.
Charles Loyson, né en 1791 , à Château-Gontier, dans la Mayenne, fit ses
études avec distinction au collège de Beaupréau. Il entra à l'école normale
dans les premiers temps de la fondation, y fut contemporain et condisciple
des Cousin , des Viguier, des Patin ; il y devint maître comme eux. La littéra-
ture et la politique le disputèrent bientôt â l'université. Rédacteur aux Débats
dès 1814, et attaché à la direction de la librairie, il quitta Paris dans les
Cenl-jours. Y revenant à la seconde restauration, il fut placé au ministère de
le justice , sans cesser de tenir à l'école normale. Une pièce de lui sur le Bon-
heur de l'Étude eut un accessit à l'Académie française ; il la publia avec
d'autres poésies en 1817. Un autre recueil {Épîtres et Élégies) parut en 1819.
Il concourut comme rédacteur aux Archives philosophiques , politiques et
littéraires en 1817, et en 1819 au Lycée français, recueil distingué et délicat
de pure littérature (1). Cependant une raison précoce, une maturité vigilante
le plaçaient au premier rang du très-petit nombre de publicistes sages en ces
temps de passion et d'inexpérience. Son plus piquant et son plus solide écrit
politique est intitulé : Guerre à qui la cherche , ou Petites Lettres sur quel-
ques-uns de nos grands écrivains ; il lire à droite et à gauche, sur M. de
Bonald d'une part, sur Benjamin-Constant de l'autre. Loyson suivait la ligne
modérée de M. Royer-Collard, de M. de Serre , et, si jeune, il méritait leur
confiance : on ose dire qu'il avait crédit sur eux. Non-seulement on l'écoutait,
mais on lui demandait d'écouter. Il était consulté par ces hommes érainents
sur les points difficiles. Son visage, quand on lui lisait quelque écrit, prenait
alors quelque chose de grave et de singulièrement expressif, qui, presque
avant de parler, donnait conseil. Les discours imprimés de M. de Serre ont
passé par ses mains. M. Pasquier a gardé de lui un souvenir de sérieuse
estime. Le 27 juin 1820, il mourut de la poitrine, à peine âgé de vingt-neuf
ans.
Sa renommée littéraire a souffert, dans le temps , de ses qualités politiques;
sa modération lui avait fait bien de vifs ennemis. Attaché à un pouvoir qui
luttait pour la conservation contre des partis extrêmes, il avait vu , lui qui le
servait avec zèle, ses patriotiques intentions méconnues de plusieurs. Cette
fièvre même de la mort qu'il portait dans son sein, et qui lui faisait craindre
(contradiction naturelle et si fréquente) de ne pas assurer à temps sa rapide
existence , pouvait sembler aux indifférents de l'avidité. La mémoire fidèle de
ses amis et la lecture de ses poésies touchantes ont suffi pour nous le faire
apprécier et aimer. Comme poète, Charles Loyson est juste un intermédiaire
entre Millevoye et Lamartine, mais beaucoup plus rapproché de ce dernier
par l'élévation et le spiritualisme habituel des sentiments. Les épîtres à
fi) J'emprunte la plupart de ces détails au Li/cce même , qui contient (t. V, p. 63)
un article nécrologique sur I.oyson, du à la plume amie de M, Patin.
DE LA FRANCE. 83."
M. Royer-Collaid , à M. Maine de Biran, sont déjà des méditations ébauchées
et mieux qu'ébauchées :
0 Biran , que ne puis-je en ce doux ermitage ,'
Respirant près de toi la liberté , la paix,
Cacher ma vie oisive au fond de tes bosquets !
Que ne puis-je à mon gré, te choisissant pour maître,
Dans tes sages leçons apprendre à me connaître ,
Et, de ma propre étude inconcevable objet,
De ma nature enfin pénétrer le secret !
Lorsque mon âme en soi tout entière enfoncée ,
A son être pensant attache sa pensée,
Sur cette scène intime où je suis seul acteur,
Théâtre en même temps, spectacle et spectateur,
Comment puis-je, dis-moi, me contempler moi-même,
Ou voir en moi le monde et son auteur suprême?
Pensers mystérieux , espace, éternité,
Ordre, beauté, vertu , justice , vérité,
Héritage immortel dont j'ai perdu les titres,
D'où m'êtes-vous venus? Quels témoins, quels arbitres
Vous feront reconnaître à mes yeux incertains
Pour de réels objets ou des fantômes vains?
L'humain entendement serait-il un mensonge,
L'existence un néant , la conscience un songe ?
Fier sceptique, réponds : je me sens, je me voi ;
Qui peut feindre mon être et me rêver en moi ?
Confesse donc enfin une source inconnue,
D'où jusqu'à ton esprit la vérité venue
S'y peint en traits brillants , comme dans un miroir,
Et pour te subjuguer n'a qu'à se faire voir.
Que peut sur sa lumière un pointilleux sophisme?
Descartc en vain se cherche au bout d'un syllogisme,
En vain vous trouvez Dieu dans un froid argument,
Toute raison n'est pas dans le raisonnement.
Il est une clarté plus prompte et non moins sûre
Qu'allume à notre insu l'infaillible nature,
Et qui , de notre esprit enfermant l'horizon,
Et pour nous la première et dernière raison.
Voilà , ce me semble , de la belle poésie philosophique, s'il en fui ; mais chez
Loyson celle élévation rigoureuse dure peu d'ordinaire ; la corde se détend, et
l'esprit se remet à jouer. Il esl pofile de sens , de sentiment et d'esprit plutôt
que de haute imagination. A M. Cousin , qui voyage eu Allemagne, il dira
spirituellement :
Tu cours les grandes routes
Cherchant la vérité pour rapporter des doutes.
A M. Viguier . qui craignait «le le voir quitter la poésie pour la prose polé-
854 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
inique, il répond qu'il faut bien subir la loi de son temps, et, sans attendre la
lenteur du vers , courir par moments à des armes plus promptes :
Diras-tu que jadis les affaires publiques
Offrirent plus d'un trait aux muses satiriques?
Juvénal, flétrissant d'indignes sénateurs ,
Exhalait en beaux vers ses chagrines humeurs ;
Je le sais ; mais tout change , et , de nos jours , pour cause
L'ultra Sauromatas se serait dit en prose (1) ;
Sinon tu pourrais bien voir au Palais-Royal
Un pamphlet rouge ou blanc éclipser Juvénal.
Souffre donc quelquefois que, brisant la mesure,
Je mette de côté la rime et la césure
Et déroge un moment à mes goûts favoris ,
Puisqu'enfin les lecteurs chez nous sont à ce prix.
On pourrait multiplier les citations de tels traits ingénieux; mais ses inspira-
tions les plus familières en avançant, et pour nous les plus pénétrantes, sont
celles où respire le pressentiment de sa fin. D'assez fréquents voyages dans
son pays natal, en Vendée, ou plus loin aux eaux des Pyrénées, ou à la terre
de M. Biran au bord de la Dordogne, ne diminuaient que peu les douleurs
toujours renaissantes. 11 traduisait en vers Tibulle dans ses intervalles de loi-
sir, et, comme lui, il parlait à ses amis de sa mort prochaine :
Vivite felices , memores et vivite nostri,
Sive erimus , seu nos fata fuisse velint.
C'est ce qu'il exprime bien mélancoliquement dans son élégie , le Lit de
(1) Ces deux vers soot volontiers cités, sans qu'on sache de qui. Il en est parfois
ainsi avec Loyson. On sait de ses vers ; on en a la vague réminiscence dans l'oreille,
comme de vers de Jean-Baptiste Rousseau ou de quelque autre ancien. Ainsi encore,
par exemple :
Celui qui dès sa naissance
Fut soumis à la puissance
Du Dieu du sacré vallon,
Des combats fuyant la gloire ,
Aux fastes de la victoire
N'ira point graver son nom.
A la voix de la Fortune,
Il n'ira point de Neptune
Tenter les gouffres mouvants,
Ni, sur la foi des étoiles.
Livrer d'intrépides voiles
A l'inconstance des vents...
C'est de lui. Toute cette ode, qui a pour titre : les Goûts du Poêle, reste charmante
de ton , de sobriété , de sens ferme et doux ; c'est de la bonne poésie du temps de
Chatl)i§U , d'il y n vingt-cinq nus on d'il y a \u\ siècle.
DE LÀ FKANCE. 835
mort- c'est ce qu'il reprend avec un attendrissement redoublé dans celle qu'il
intitule : le Retour à la vie. De telles pièces où peut pâlir la couleur, mais 011
chaque mot fut dicté par le sentiment , ne devraient jamais vieillir :
Quelle faveur inespérée
M'a rouvert les portes du jour?
Quel secourable Dieu , du ténébreux séjour
Ramène mon ombre égarée?
Oui, j'avais cru sentir dans des songes confus
S'évanouir mon àme et défaillir ma vie;
La cruelle douleur, par degrés assoupie ,
Paraissait s'éloigner de mes sens suspendus ,
Et de ma pénible agonie
Les tourments jusqu'à moi déjà n'arrivaient plus
Que comme dans la nuit parvient à notre oreille
Le murmure mourant de quelques sons lointains,
Ou comme ces fantômes vains
Qu'un mélange indécis de sommeil et de veille
Figure vaguement à nos yeux incertains.
Vous m'êtes échappés , secrets d'un autre monde,
■Merveilles de crainte et d'espoir,
Ou'au bout d'un océan d'obscurité profonde ,
Sur des bords inconnus je croyais entrevoir.
Tandis que mon œil vous contemple,
L'avenir tout à coup a refermé son temple ,
Et dans la vie enfin je rentre avec effort.
Mais nul impunément ne voit de tels mystères,
Le jour me rend en vain ses clartés salutaires ,
Je suis sous le sceau de la mort !
Marqué de sa terrible empreinte,
Les vivants me verront comme un objet de deuil ,
Vain reste du trépas, tel qu'une lampe éteinte
Qui fume encor près d'un cercueil.
Pourquoi me renvoyer vers ces rives fleuries
Dont j'aurais tant voulu ne m'éloigner jamais !
Pourquoi me rapprocher de ces têtes chéries,
Objet de tant d'amour cl de tant de regrets?
Hélas J pour mon âme abattue ,
Tous lieux sont désormais pareils.
Je porte dans mon sein le poison qui me tue ;
Changerai-je de sort en changeant de soleils?
J'entends... ma fin prochaine en sera moins amère ;
Mes amis, il surfit : je suivrai vos conseils ,
Et je mourrai du moins dans les bras de ma mère.
Charles Loyson vit paraître les vers d'André Chénier et ceux de Lamartine;
oll a les jugements qu'il en porta. Il fit, dans le lycée, quatre articles sur
8Ô6 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
Chénier (1) ; le premier est un petit chef-d'œuvre de grâce, de critique émue
et ornée. L'écrivain nous y raconte ce qu'il appelle son château en Espagne,
son rêve à la façon d'Horace, de Jean-Jacques et et de Bernardin de Saint-
Pierre :'une maisonnette couverte en tuiles, avec la façade blanche et les con-
trevents verts, la source auprès , et au-dessus le bois de quelques arpents , et
paulum silvœ. « Ce dernier point est pour moi, dit-il, de première néces-
sité; je n'y tiens pas moins que le favori de Mécène : encore veux-je qu'il soit
enclos , non pas d'un fossé seulement ou d'une haie vive , mais d'un bon mur
de hauteur avec des portes solides et bien fermées. L'autre manière est plus
pastorale et rappelle mieux l'âge d'or, je le sais; mais celle-ci me convient
davantage, et d'ailleurs je suis d'avis qu'on ne peut plus trouver l'âge d'or
que chez soi. » Quand sa muraille est élevée, il s'occupe du dedans; il dis-
pose son jardin anglais , groupe ses arbres, fait tourner ses allées, creuse son
lac, dirige ses eaux , n'oublie ni le pont , ni les kiosques , ni les ruines; c'est
alors qu'il exécute un projet favori, et dont nul ne s'est avisé encore. Dans
l'endroit le plus retiré des bocages , il consacre un petit bouquet de cyprès, de
bouleaux d'arbres verts , aux jeunes écrivains morts avant le temps. Le détail
d'exécution est à ravir. Une urne cinéraire, placée sur un tertre de gazon,
porte le nom de Tibulle , et sur l'écorce du bouleau voisin on lit ces deux vers
de Domilius Marsus :
Te quoque Yirgilio comilem non aequa , Tibulle ,
Mors juvenem campos misit ad Elysios.
A quelque dislance , une pyramide de marbre noir entre les ifs rappelle le sou-
venir de Lucain , mort à vingt-six ans, qu'on aime à croire victime de la
noble hardiesse de sa muse, et peut-être de la jalousie poétique du tyran; on
y lit ces vers de la Pharsale :
Me solum invaditc ferro,
Me frustra leges et inania jura tuentem.
Ah .' ne frappez que moi ,
Moi qui brave le crime et combats pour la loi.
Deux colombes sous un saule pleureur figurent les Baisers de Jean Second,
mort avant sa vingt-cinquième année. On voit l'idée; elle est suivie et variée
jusqu'au bout. Malfilâlre et Gilbert n'y sont omis; on y salue leurs marbres.
I ne corbeille de fleurs renversée offre l'emblème de la destinée de Millevoye,
!<;mbé de la veille. Chatterton, qui s'est lue, n'a qu'un rocher nu. André Ché-
nier , à son tour, se rencontre et tient l'une des places les plus belles. Ainsi
l.oyson pressentait lui-même sa fin, et peuplait d'avance d'un groupe chéri
le bosquet secret de son Elysée. Au cenlre, on remarque un petil édifice d'ar-
chitecture grecque , avec une colonnade circulaire. Le ruisseau tourne au-
(1)TomeIF, 1819.
DE LA FRANCE. <SÔ7
tour, et on y entre par un pont de bois non travaillé : c'est une bibliothèque.
Elle renferme les meilleurs écrits de ceux à qui le lieu est dédié : le choix a
été fait sévèrement,' Loyson avoue, et nous devons avouer avec lui, qu'il re-
tranche plus d'une pièce à Chénier (1). Voici l'inscription qu'il place au fron-
ton du temple :
Dormez sous ce paisible ombrage ,
0 vous pour qui le jour finit dès le matin,
Mes hôtes, mes héros , mes semblables par l'âge,
Par les penchants , peut-être aussi par le destin ,
Dormez, dormez dans mon bocage...
Les (rois articles suivants sont employés à l'examen des poésies de Chénier ;
l'admiration y domine , sauf dans le second qui traite du rhylhme, de l'en-
jambement, de la césure, et qui est tout sévère. Le critique, qui sait très-
bien se prendre aux vers les plus hasardeux du classique novateur, nous sem-
ble pourtant méconnaître le principe et le droit d'un tentative qui resie
légitime dans de certaines mesures , mais dont nous-mème avons peut-être ,
hélas! abusé. « Ce n'est plus un violon qu'a votre Apollon, me disait quel-
qu'un, c'est un rebec. »
Charles Loyson salua la venue de Lamartine d'un applaudissement sympa-
thique où se mêlèrent tout d'abord les conseils prudents (2) : « Ederà cres-
centem omette poetam , s'éctïe-t-il en commençant; voici quelque chose
d'assez rare à annoncer aujourd'hui ; ce sont des vers d'un pofele. » El il in-
siste sur celte haute qualification si souvent usurpée , puis il ajoute : «C'esl
la ce qui dislingue proprement l'auteur de cet ouvrage : il est poète , voilà le
principe de lotîtes ses qualités, el une excuse qui manque rarement à ses dé-
fauts. Il n'est point liltéialeur, il n'est point écrivain , il n'est point philoso-
phe, bien qu'il ait beaucoup de ce qu'il faut pour être tout cela ensemble:
mais il est poète; il dit ce qu'il éprouve el l'inspire en le disant. 11 possède le
secret ou l'instinct de celle puissante sympathie, qui est le lien incompréhen-
sible du commerce des Ames. » Parmi les reproches qu'il se permet de lui
adresser, il lui trouve un peu trop de ce vague qui plaît dans la poésie , qui cm
forme un des caractères essentiels, mais qui doit en être l'âme, et non le
corj)S : est-il possible de mieux dire ?
J'ai noté les mérites, le sens précoce, les vers élevés ou louchants de Loy-
son : j'omels ce qui chez lui est pure bagatelle , bouts rimes el madrigaux ;
car il en a , el la mode le voulait ou du moins le souffrait encore. Son premier
recueil de 1817 offre en tèle une image du poêle mourant, où les assistants
(1) Lu même temps que Loyson regrettait que l'éditeur d'André Chénier eut tr< j>
grossi le volume, Etienne Becquet, le même que nous avons vu mourir voisin <l< ■*
Monades, mais qui , je le crains, n'aura point sa place au bosquet , exprimait dans les
el bien plus vivement , les mêmes reproches. Je ne rappelle ces critiques que
parce qu'elles font honneur aujourd'hui au goût , si hardi pour lors , <!<• M. Delà touche,
1 1 I i/i ( < , i .m. I \ . pag i l
858 POETES ET ROMANCIERS MODEKÏNLS
portent des boites à retroussis. C'est un poêle de la restauration , avons-nous
dit, mais des trois ou quatre premières années de la restauration, ne l'oublions
pas. Ses poésies d'essai, dédiées à Louis XVIII , dont la critique auguste lui
avait fait faire dans la dédicace une grave correction {faveurs au lieu debien-
faits .'), devaient plaire au monarque gourmet par plus d'un endroit (1). —
Chose singulière ! l'école normale a donné deux poètes morts de bonne heure,
qui ont comme ouvert et fermé la restauration, l'un la servant, l'autre la
combattant, mais modérés tous deux, Loyson et Farcy.
Jean Polonius , à qui nous passons maintenant , n'est pas un précurseur de
Lamartine, il l'a suivi et peut servir très-distinctement à représenter la quan-
tité d'esprits distingués , d'âmes nobles et sensibles qui le rappellent avec pu-
reté dans leurs accents. Les premières Poésies de Jean Polonius parurent
en 1827, les secondes en 1829 (2). Un poëme intitulé Èrostrate (3) , comme
celui de M. Auguste Barbier, avec lequel il n'a d'ailleurs que peu de rapports,
vient d'apprendre au public le vrai nom de l'auteur jusqu'ici pseudonyme.
Polonius n'est autre que M. X. Labinsky, longtemps attaché à la légation
russe à Londres et aujourd'hui à la chancellerie de Saint-Pétersbourg. Ses
premières poésies attirèrent l'attention dans le moment ; un peu antérieures,
par la date de leur publication , à l'éclat de la seconde école romantique
de 1828, on les trouva pures, sensibles , élégantes; on ne les jugea pas d'a-
bord trop pâles de style et de couleur. C'est l'amour qui inspire et remplit ces
premiers chants de Polonius ; ils rentrent presque tous dans l'élégie. Plus de
Parny, plus même de Millevoye : les deux ou trois petites et adorables élégies
de Lamartine : Oui, l'Anio murmure encore, etc. , etc.; Lorsque seul avec
toi pensive et recueillie, etc., etc.; semblent ici donner le ton; mais, si le
poêle profile des nouvelles cordes toutes trouvées de cette lyre, il n'y fait en-
tendre, on le sent, que les propres et vraies émotions de son cœur. Ce gra-
cieux recueil se peut relire quand on aime la douce poésie et qu'on est en
veine tendre ; mais je cherche vainement à en rien détacher ici pour le faire
saillir. Les étrangers qui écrivent dans notre langue , même quand ils y réus-
sissent le mieux, sont dans une position difficile ; le comble de leur gloire ,
par rapport au slyle, est de faire oublier qu'ils sonl étrangers; avec M. La-
binsky on l'oublie complètement ; mais , en parlant si bien la langue d'alen-
tour, ont-ils la leur propre, comme il sied aux poètes et à tous écrivains ori-
ginaux? Jean Polonius chaule, comme un naturel , dans la dernière langue
poétique courante, qui était alors celle de Lamartine ; mais il ne la refrappe
pas pour son compte , il ne la réinvente pas.
Aux diverses époques , les hommes du Nord ont eu cette facilité merveil-
leuse à se produire dans notre langue, mais toujours jusqu'à l'originalité ex-
clusivement. Lorsqu'il y a un ou deux ans , le prince Metcherski publia ses
(1) Ainsi certain quatrain à M. le duc d'Escars , premier mal Ire d'hôtel du Roi .
qui avait envoyé du vin de Bordeaux à l'auteur. Je suis sûr que ce quatrain-là fut
servi au déjeuner du roi.
- Sous ci titre: Etnpidocle , vision politique , suivie d'autres poésies.
~j Ch« z Ch m les Gossi lin , 1 ?i ï 0 .
DE LA FRANCE. 859
ingénieuses poésies, tout empreintes du cachet romantique le plus récent, je
ne sais quel critique en tira grand parti contre la façon moderne, et affirma
qu'on n'aurait pas si aisément contrefait la muse classique ; c'est une sottise.
Du temps de Voltaire et de La Harpe, le comte de Schouwaloff était passé
maître sur la double colline d'alors, et avait ses brevets signés et datés de
Ferney et autres lieux. Ses descendants aujourd'hui ne réussissent pas moins
spirituellement dans les genres de M. Hugo ou de M. de Musset.
La langue poétique intermédiaire dans laquelle Jean Polonais se produisit ,
a cela d'avantageux qu'elle est noble, saine, pure , dégagée des pompons de
la vieille mythologie, et encore exemple de l'attirail d'images qui a succédé :
ses inconvénients, quand le génie de l'inventeur ne la relève pas fréquem-
ment, sont une certaine monotonie et langueur, une lumière peu variée ,
quelque chose d'assez pareil à ces blancs soleils du Nord , sitôt que l'été rapide
a disparu. On aurait tort pourtant de conclure que M. Labinsky, depuis ses
premiers essais , n'a pas persévéré par de sérieux efforts , et n'a pas cherché à
soutenir , élargir ses horizons et ses couleurs. Sa vision d'Empédocle (1829)
était un premier pas vers le poème philosophique que son Erostrate vient
nous développer aujourd'hui. Notons la marche: elle est celle de beaucoup.
Les poètes qui ont commencé par le lyrisme intime , par l'expression de leurs
plaintes et de leurs douleurs , ces poètes, s'ils ont chanté vraiment par sensi-
bilité et selon leur émotion sincère, s'arrêtent dans cette voie à un certain
moment, et, au lieu de ressasser sans fin des sentiments sans plus de fraî-
cheur, et de multiplier autour d'eux , comme par gageure, des échos grossis ,
ces poètes se taisent ou cherchent à produire désormais leur talent dans des
sujets extérieurs , dans des compositions impersonnelles. M. de Lamartine, le
plus lyrique de tous, a lui-même suivi cette direction; elle est surtout très-
sensible chez M. Labinsky, lequel, à distance et dans sa liberté , me fait l'effet
d'un correspondant correct de Lamartine. A un certain moment , la jeunesse
s'éteignant déjà et les premiers bonheurs expirés, il s'est dit : Est-ce donc
tout? Une pièce de lui, le Luth abandonnai;, exprime avec mélodie celle dis-
position louchante :
Réveille-loi , beau Luth ! entends du pin sauvage
Frissonner les rameaux ,
Et l'écureuil folâtre agiter le feuillage
De ces jeunes bouleaux.
Seul, tu restes muet , et le vent qui s'exhale
De la cime des ifs ,
A peine de ton sein tire par intervalle
Quelques sons fugitifs.
Le lierre chaque jour t'enlace de verdure ,
Et ses nœuds étouffants
Par degrés chaque jour éteignent 1( mura
De tes ili iiiii 1 9 ■■• cenl
JSiO POETES ET ROMANCIERS MODERNES
Ah ! si la main de l'art , si les doigts d'une femme
Ranimaient tes concerts ,
Avant que pour jamais les restes de ton àme
S'envolent dans les airs !
Etre selon mon cœur, hâte-toi , l'heure presse ,
Viens si tu dois venir :
Hâte- toi ! chaque jour enlève à ma jeunesse
Ce qu'elle a d'avenir...
Les seconds chants d'amour ne vinrent pas; mais nous avons Érostrate,
grande composition où l'auteur a mis toutes ses ressources d'art. Commencé
depuis bien des années , laissé ou repris plus d'une fois à travers les occupa-
tions d'une vie que les affaires réclament, cet Érostrate était déjà imprimé et
non publié, quand le poème de M. Barbier parut: les deux poètes ont pris
d'ailleurs leur sujet différemment, M. Barbier par le côté lyrique, M. Labinsky
par l'analyse plutôt et le développement approfondi d'un caractère. Son Éros-
trate est un grand homme manqué qui, de mécompte en amertume, arrive
lentement, par degrés, à son exécrable projet. Six chants sont nécessaires à
la conduite et à la conclusion de cette pensée. On sait Érostrate dans le gy-
nécée, dans l'hippodrome, au bois sacré ; les peintures locales que promettent
ces divers titres sont exécutées avec étude, conscience, talent. Et pourtant le
poème a-t-il vie? et tout ce travail est-il venu avec bonheur? Se peut-il même
jamais qu'un long ouvrage de celte sorte, conçu et réalisé loin de la France,
y arrive à point, et y paraisse juste dans le rayon? Quel est l'à-propos d'un
tel poème? Soit dans le fond , soit pour la forme, en quoi peut-il nous flatter,
nous séduire, nous irriter si l'on veut, nous toucher enfin pour le moment,
sauf à réunir ensuite les conditions immortelles? Dire qu'un tel poème, lu
attentivement, mérite toute estime , c'est déjà être assez sévère. M. Labinsky
restera donc pour nous Jean Polonius , Tailleur des élégies, élégies douces,
senties, passagères, qui, avec quelques-unes d'Ulric Guttinguer , ont droit
d'êlre comptées dans le cortège d'Elvire.
Le style, le style, ne l'oublions pas, c'est ce qu'il faut même dans l'élégie,
sans quoi elle passe aussi vite que l'objet qu'elle a chanté. Boileau occupé de
ce qui lui manquait surtout , a dit qu'en ce genre
C'est peu d'être poète, il faut être amoureux.
Sans doute; mais c'est peu aussi d'être amoureux en élégie, si l'on n'est
poêle par les images et par de certains traits qui fixent la beauté pour tous
les temps. Il en est de la poésie amoureuse comme de Vénus quand elle se
montre aux yeux d'Énée, naufragé près de Cartilage et à la veille de voir
Didon : elle prend les traits d'une mortelle , d'une simple chasseresse; elle
ressemble à une jeune fille de Sparte, et s'exprime sans art d'abord, avec
un naturel parfait, c'est bien; mais à \w\ certain moment . le naturel trop
simple s'oublie . un tour de lèle imprévu a dénoué la chevelure, l'ambroisie
se révèle .
DE LA FRANCE. 841
Ambrosi* que comœ divinum vertice odorem
Spiravere ; pedes vestis defluxit ad imos,
Et vera iucessu patuit Dea
Je veux voir, même au milieu des langueurs élégiaques , ce pedes vestis de-
fluxit ad imos, celte beauté soudaine du vers qui s'enlève, et ces larges plis
déroulés.
Aimé De Loy a eu également plus de sensibilité que de style; il est de cette
première génération de poêles modernes, qui n'a pas dépassé la première ma-
nière de Lamartine, et, sa plus grande gloire, il l'a certainement atteinte le
jour où une pièce de vers , signée de ses initiales A. D. L., put être attribuée
par quelques-uns à l'illustre poète. Aimé De Loy, né en 1798, est mort en 183-i.
Sa vie, la plus errante et la plus diverse qu'on puisse imaginer, n'apparaît
que par lambeaux déchirés dans ses vers que de pieux amis viennent enfin de
recueillir (1). Sorti d'un village des Vosges aux frontières de la Franche-
Comté, il se réclama toujours de cette dernière province, par amour sans
doute des poètes qui en sont l'honneur, par souvenir surtout de Nodier et des
muses voyageuses. 11 fit de bonnes études je ne sais où ni comment, mais il
était plein de grec et de latin , d'Horace et de Philétas, si Philétas il y a ; au
reste , toute sa vie ne semble qu'une longue école buissonnière. M. Marinier ,
M. Couturier, ses biographes (2) , nous en disent là-dessus moins encore qu'ils
n'en savent ; l'aventure deGoldsmilh, qui parcourut une fois la Touraine sans
argent, en jouant de la flûle de village en village, n'est qu'un des accidents
les plus ordinaires de la destinée de De Loy. 11 paraît n'avoir conçu de bonne
heure la vie que comme un pèlerinage; partout où il sentait un poète, il y al-
lait; partout où il trouvait un Mécène , il y séjournait. Aussi, dans ses vers ,
que de Mécènes ! II croyait naïvement que le poète est un oiseau voyageur qui
n'a qu'à becqueter à droite et à gauche, partout où le portent ses ailes. Il a
repris et réalisé de nouveau au xixe siècle l'existence du troubadour allant de
château en cliàleau , et payant son gîle d'une clianson. Rousseau , voyageant
à pied, était boudeur encore, un misanthrope allier et réformateur du monde;
il y avait pointant du Jean-Jacques piéton dans De Loy, ce fantassin de poé-
sie; mais c'était surtout , cl plus simplement, un troubadour décousu. Il al-
lait donc sans songer au lendemain , quand un jour, à vingt et un ans, il se
maria ; comme La Fontaine, il ne semble pas s'en être longlemps souvenu. On
s'en ressouvient aujourd'hui pour lui, et ce volume (pie l'amitié publie est le
seul héritage de ses deux filles. Comme il avait commencé jeune ses courses,
les grands astres de la littérature présente n'étaient pas encore tous levés :
mais De Loy n'était pas si difficile , il allait visiter le Gardon de Florian , en
attendant les autres stalions depuis consacrées. L'épisode le plus mémorable
de sa vie fut sans contredit son voyage au Brésil ; las du ménage et du petit
(1) Feuilles aux T'cnls; imprimé à Lyon , chez M. Boitcl , avec une dédicace do
Mme Dcsbordes-Valmorc.
(2) M. Couturier en (éle du volume, et M. Marinier dans la Iîcruc de Paris,
29 mars 1H", ,
tome il. 51
842 POETES ET ROMANCIERS MODERNES
magasin où il avait essayé de se confiner, le voilà tout d'un coup dans la baie
de Rio-Janeiro. C'était en 1822; don Pedro, empereur constitutionnel, ac-
cueillit De Loy , le fit rédacteur officiel de ses projets libéraux. Outre le jour-
nal qu'il rédigeait, De Loy chantait l'impératrice; il devint commandeur de
l'ordre du Christ , il était gentilhomme de la chambre; mais laissons-le dire ,
et faisons-nous à sa manière courante, quelque peu négligée , mais bien facile
et mélodieuse :
Me voici dans Rio, mon volontaire exil ,
Rio, fille du Tage et mère du Brésil.
J'ai trouvé sur ces bords des amitiés parfaites :
Mécène m'accueillit dans ses belles retraites;
Et sous les bananiers, à mes regrets si chers,
La fille des Césars (1) m'a récité mes vers.
Hélas ! que de chagrins le rang suprême entraîne !
Que de pleurs contenus dans les .yeux d'une reine.'
J'ai vu les siens noyés , et dans son triste élan
Elle me dit un jour : « Ce sol est un volcan... »
Elle n'est plus! ... Son nom sur mes lèvres expire ,
Quel vent a moissonné la rose de l'Empire?
Ah! j'étais jeune alors , plein de sève et d'ardeur;
J'aimais ce pays neuf, sa pompe et sa splendeur ,•
J'aimais le bruit des flots, le bruit de la tempête,
Et les périls étaient mes plaisirs de poète.
De l'ancien monde aux bords «l'un monde encor nouveau
Quelle mer n'a pas vu mon rapide vaisseau
Rouler au gré des vents et des lames sonores ?
Et que sont devenus mes hôtes des Açores?
Enfants de Saint-François , sous l'immense oranger,
Reparlez-vous encor du fils de l'étranger ?
Avez-vous souvenance , ô mes belles recluses,
De ces vers lusitains échappés à mes muses?...
Il y a dans les vers de De Loy , souvent redondants , faibles de pensée , vul-
gaires d'éloges, je ne sais quoi de limpide, de naturel , et de captivant à l'o-
reille et au cœur, qui fait comprendre qu'on l'ait aimé.
Revenu en France dès 1824, on l'aperçoit à quelques années de'là en Portu-
gal, y promenant son humeur vagabonde, non plus en gentilhomme de la
chambre, mais avec le louable dessein d'y servir la cause de Doua Maria, par
reconnaissance pour don Pedro, sou bienfaiteur. Il parlait et écrivait, dit-on,
le portugais à merveille; l'idiome de Camoens était devenu sa langue favorite,
et il lui fallut quelque temps avant de reprendre sa fluidité française. Je ne
pousserai pas plus loin les détails de son odyssée dont on vient de toucher le
point le plus extrême, mais qui fut continuelle jusqu'à son dernier soupir. Ses
Préludes poétiques , publiés en 1827 comme le ballon d'essai d'une Acadè-
1 I impéi al] n e du Bi ésil était archiduchesse d'Autriche et sœur de Mnric-Louitc.
DE LA FRANCE. 843
mie provinciale qui protestait contre la centralisation de Paris , n'attirèrent
que très-peu l'attention et ne pouvaient la fixer. La province revendique De
Loy avec une sorte d'orgueil que l'on conçoit , mais qu'il serait mieux de ré-
duire. La province, certes , possède mille dons d'étude , de sensibilité, de
vertu ; mais le goût, il faut le dire, y est chose plus rare et plus cachée qu'à
Paris , où, du reste , on le paye si cher. La banalité gâte les vers de De Loy ;
tout ce qu'il recontre lui est Pollion et Mécène, chaque gîte qui l'héberge lui
est Tibur et Lucrétile ; que d'ivraie dans sa gerbe ! que de foin dans ses fleurs !
Cela ressemble avec moins de grâce à cette couronne mélangée d'Ophélie.
Que ce soit amitié , reconnaissance , dette acquittée dans la monnaie des poê-
les , je ne l'en blâme pas moralement, si tant est que sa dignité n'en ait pas
souffert; mais la poésie vit de choix, et la sienne n'y a pas songé. Ce qui ne
m'empêche pas de reconnaître , croyez-le bien , tout ce qu'il y a de naturel, de
sincère et de bien vite pardonné dans ses perpétuels et affectueux retours à
Sattendras ou à Longiron.
Il serait injuste d'environner d'un trop grand appareil de critique l'œuvre
posthume et véritablement aimable d'un poêle mort et qui a vécu si malheu-
reux. Il était un peu de ces gens dont on dit bien du mal quand ils sont loin ,
et qu'on embrasse , qu'on se remet à aimer irrésistiblement sitôt qu'on les re-
voit; de même pour ses vers : la meilleure manière d'adoucir le jugement rai-
sonné qu'on en porte , c'est de les revoir et de les introduire en personne.
Voici de bien simples stances qui achèveront de plaider pour lui :
LES REGRETS.
Malheur à l'être solitaire
Qui n'a point d'amante à nommer !
S'il est des méchants sur la terre
C'est qu'ils n'ont pu se faire aimer.
Le cœur est né pour ces échanges ,
Notre àme y double son pouvoir :
Et pour nous, comme pour les anges,
L'amour est l'œil , aimer c'est voir.
Le poète aimé d'une femme
Compte aussi des jours de douleur,
Mais les pleurs sont le bain <lc l'Ame .
Les beaux vers naissent de nos pleur» !
Ah ! celui que l'amour délaisse
N'est plus jeune même à trente an- ,
le niallieur est uni' vieillesse
Oui précède les cheveux blam -
844 POETES ET ROMANCIERS MODERNES DE LA FRANCE.
La terre est un séjour d'épreuves ,
L'homme n'est qu'un hôte en ces lieux ,
Nous descendons le cours d'un fleuve
Où mille objets frappent nos yeux :
L'endroit plaît, la rive est fleurie,
On ne s'éloijjne qu'à regret ,
Mais une voix d'en haut nous crie :
Marche! marche! et tout disparaît.
Pardon , au milieu de cette période de l'école de Yart , d'avoir osé rappeler
et recommander aujourd'hui quelques poésies que l'image triomphante ne
couronne pas ; mais il nous a semblé que même sous le règne des talents les
plus radieux il y avait lieu, au moins pour le souvenir, à d'humbles et doux
vers comme autrefois, à des vers nés de source; cela rafraîchit.
Sainte-Beuve.
LES
BATELIERES DE LODET
(i)
UNE BATELIÈRE.
« Si vous voulez , jeune homme , aller à Loc-Tûdi ,
Voici que nous partons toutes quatre à midi :
Entrez , nous ramerons , et vous tiendrez la barre ;
Ou , si vous aimez mieux , avant que l'on démarre,
Vous promener encor sur les ponts de Kemper,
Nous attendrons ici le reflux de la mer,
Et le lever du vent ; puis , avec la marée ,
Ce soir dans Benn-Odet nous ferons notre entrée.
UN VOYAGEUR.
Jeune fille , à midi tous cinq nous partirons,
Mais vous tiendrez la barre et moi les avirons.
Au bourg de Loc Tûdi je connais un saint prêtre ;
Enfants , nous avons eu longtemps le même maître;
Aujourd'hui je recours à son sage entretien.
Sans vous dire son nom vous le devinez bien.
A vous de me guider en ce pèlerinage,
Car pour vous, jeune fille, on ferait le voyage.
De grâce , mettez-moi parmi vos matelots :
Je n'aime plus la terre et n'aime que les flots. »
(1) M. Rrizeux prépare une troisième édition du poème de Marie. Dans ce volume,
qui paraîtra prochainement, figureront plusieurs pièces nouvelles, dont celle qu'on va
lire peut fair^ suffisamment apprécier la grâce «-t la fraîcheur.
846 LES BATELIÈRES DE L ODET.
A l'heure de midi nous élionsen rivière.
Barba, la plus âgée , assise sur l'arrière,
Tendit le gouvernail ; à mes côtés , Tina ,
Celle qui de sa voix si douce m'entraîna ;
Deux astres devant nous , dont l'une , blanche et grande ,
Me fit d'abord songer aux filles de l'Irlande;
Car les vierges d'Érin et les vierges d'Arvor
Sont des fruits détachés du même rameau d'or.
Donc , leur poisson vendu , les quatre batelières
En rainant tour à tour regagnaient leurs chaumières,
Reportant au logis , du prix de leur poisson,
Fil , résine et pain frais , nouvelle cargaison.
La rivière était dure, et par instants les lames
Malgré nous dans nos mains faisaient tourner les rames.
Nous louvoyons longtemps devant Loc-Maria,
Cependant nous doublons Lann-Éron , et déjà
Sainl-Cadô, des replis de sa noire vallée,
Épanche devant nous sa rivière salée.
A côté de Tina quel plaisir de ramer
Et de céder près d'elle aux houles de la mer!
La vieille le vit bien : » Cette fois , cria-t-elle ,
Tu tiens un amoureux , Corintina , ma belle!
— Oui-dà, lui répondis-je, et mieux qu'un amoureux :
Qui serait son mari pourrait se dire heureux. »
L'aimable enfant rougit (car déjà nos deux âmes
Suivaient comme nos corps le mouvement des rames),
Et l'Irlandaise aussi, dans le fond du canot,
Nous sourit doucement, mais sans dire un seul mot.
— Çà , repartit la vieille , écoutez ! j'ai cinq filles ,
Aussi blondes que vous, toutes les cinq gentilles;
Venez les voir. — Non, non , je n'en ai plus besoin ,
Pour trouver mes amours je n'irai pas si loin.
Or, sachez-le, Tina, la jeune Comouaillaise,
Forte comme à vingt ans est mince comme à treize,
El jamais je n'ai vu , d'Édern à Sainl-Urien ,
Dans l'habit de Kemper corps pris comme le sien.
« Ainsi , continuai-je en abordant à terre,
Tina, je vous conduis tout droit chez voire mère,
De là chez le curé. Jeune fille , irons-nous ? »
Et Tina répondit : « Je ferai comme vous. »
Mais Barba : « Pourquoi rire avec cette promesse ?
Si demain à Tudi vous entendez la messe,
LES BATELIÈRES DE L'ODET. 847
Vous verrez dans le chœur un officier du roi ,
Dont ia femme a porté des coiffes comme moi.
— Mes lèvres et mon cœur ont le même langage ,
Brave femme, et je puis vous nommer un village
Où l'on sait si mon cœur à l'orgueil est enclin ,
Et si j'ai du mépris pour les coiffes de lin.
— Eh bien ! venez chez moi , vous verrez mes cinq filles ,
Aussi blondes que vous, toutes les cinq gentilles.
— Jésus Dieu ! soupira Tina, tout en ramant ,
La méchante qui veut m'enlever mon amant!
— Non , ma bonne , je veux te, garder au novice ,
Ce pauvre Efflam qui meurt d'amour à ton service. »
D'un ton moitié riant et moitié sérieux
Ainsi nous conversions , et par instants mes yeux ,
De peur d'inquiéter l'innocente rameuse,
Suivaient dans ses détours la côte âpre et brumeuse ;
Ou , pensif, j'écoutais les turbulentes voix
De la mer, qui, grondant , s'agitant à la fois,
Semblait loin de l'Odet gémir comme une amante,
Et vers son fleuve aimé s'avançait bouillonnante.
Vis-à-vis Benn-Odet nous étions arrivés :
Là nos heureux projets , en chemin soulevés ,
Moururent sur le bord. Dans un creux des montagnes
Nous débarquons. La vieille, emmenant ses compagnes,
Me dit un brusque adieu ; puis, avec son panier,
Je vis Tina se perdre au détour d'un sentier.
Fallait-il m'éloigner ou fallait-il la suivre!
Comment, ô destinée, interpréter ton livre?
Quand faut-il écouter ou rombattre son cœur?
A quel point la raison devient-elle une erreur?
Doutes, demi-regrets , souvenirs d'un beau lève,
Qui jusqu'à Loc-Tûdi me suivaient sur la grève;
Surtout, retours à vous , qui . là-bas, au Moustoir,
Portez le nom d'un autre et n'aimez qu'à le voir ;
Et ces divers pensers de tout lieu , de tout âge,
L'un par l'autre attirés, m'esrorlaicnl en voyage»,
Plus mouvants (pie le sable où s'enfonçaient mes pas,
Qan les ilols près de moi brisés avec fracas .
Ou que les goélands fuyant à mou approche
Et que je retrouvais toujours de roche en roche.
A. Brizecx.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
30 juin 1840.
La session touche à son terme. Il ne reste devant la chambre des pairs que
cinq affaires importantes : le budget, les chemins de fer, les paquebots trans-
atlantiques , la création d'une faculté des sciences à Rennes , et la réforme du
tribunal de la Seine.
La chambre des pairs se trouve dans une situation qui n'est pas nouvelle ,
mais qui donne lieu cette année à des débats plus vifs et plus amers que par
le passé. Nous ne sommes pas surpris de ce redoublement de plaintes et de
reproches.
D'un côté, la situation , par cela seul qu'elle se prolonge et qu'elle paraît
vouloir s'établir comme une règle, devient insupportable à la chambre dont
elle compromet la dignité et l'importance politique.
De l'autre côté, le ministère ne compte pas dans la chambre un grand nom-
bre d'amis. Si l'on ne songe pas à le renverser, on n'est pas non plus disposé a
lui donner des preuves de sympathie.
Quant au fond de la question, voici l'exacte vérité. D'abord la situation dont
la chambre des pairs a droit de se plaindre , ne saurait être avec justice im-
putée au ministère. Ce n'est pas lui qui a distribué le travail de la session.
Arrivé aux affaires dans le mois de mais, il n'était pas en son pouvoir de mo-
difier le cours des choses, comme il n'est au pouvoir de personne de retenir
à Paris les députés après le vole de la loi de finances.
Une fois le ministère mis hors de cause, reste la question tout entière. Com-
ment faire cesser un abus qui trouble profondémenl l'équilibre des pouvoirs ,
un abus auquel la chambre ne pourrait se résigner sans anéantir, au préju-
dice du pays et de la couronne, une des principales garanties de notre système
politique?
Si la pairie se résigne, la constitution est faussée. La chambre des pairs, on
l'a dit mille fois, ne serait plus qu'un bureau d'enregistrement. Si elle résiste
en amendant le budget , seul moyen qu'elle aurait de contraindre la chambre
des députés a reprendre ses séances, elle fait naître entre deux grands pou-
REVUE. — CHRONIQUE. 849
voirs de l'État une de ces luttes qui ne se justifhnt que par une nécessité
extrême.
Sans doute c'est là le sumtnun jus , et la chambre des pairs ne devrait pas
hésiter à l'appliquer le jour où il lui serait démontré que c'est là le seul moyen
de rétablir l'équilibre. 11 serait alors par trop indigne de la chambre de borner
son ressentiment à des complaintes annuelles , complaintes que leur retour
périodique et toujours inefficace ne larderait pas à rendre complètement ridi-
cules.
Heureusement il est plus d'un moyen que le ministère peut employer pour
rendre aux travaux des deux chambres leur cours simultané et régulier, et il
n'est pas douteux pour nous que le cabinet ne cherche sérieusement , dès la
session prochaine, à résoudre la difficulté.
On peut facilement distribuer le travail entre les deux chambres d'une ma-
nière plus égale.
Il y a lieu d'examiner si l'on ne pourrait pas changer l'année financière de
manière que les chambres pussent au besoin ne délibérer définitivement sur
le budget présenté dans le cours de la session qu'au commencement de la ses-
sion suivante.
Il y a aussi lieu d'examiner s'il est indispensable de persévérer dans l'usage
de présenter les budgets de tous les ministères dans une seule et même loi.
Nous ne voulons rien affirmer. Ces expédients exigeraient dans nos rouages
administratifs, et peut-être aussi dans les règlements des chambres, des modi-
fications qu'il serait par trop présomptueux d'indiquer ici ; elles ne peuvent
être que le résultat de sérieuses méditations, d'études approfondies.
Ajoutons seulement que, sur la distribution du travail, il a été énoncé dans
les discussions de la chambre des pairs une opinion qui nous paraît excessive.
On a dit que l'article de la charte portant que toute loi d'impôt doit être
d'abord volée par la chambre dus députés, ne s'appliquait qu'aux lois dont le
but direct est rétablissement d'un impôt ; qu'ainsi on aurait pu présenter d'a-
bord à la chambre des pairs la loi sur les paquebots transatlantiques, ou toute
autre loi prescrivant une dépense. A l'aide de celle interprétation, on pour-
rail aller jusqu'à soutenir que la loi capitale du budget, la loi des dépenses,
peut être portée directement à la chambre des pairs.
L'interprétation nous parait forcée. L'État n'a pas chez nous deux moyens
de subvenir à ses dépenses. Oui dit dépense dit impôt, impôt qu'on établit,
qu'on augmente ou qu'on ne diminue p.is. — D'un autre côté, il est également
vrai que ce serait donner à l'article de la charte un sens trop largo que de
l'appliquer indistinctement à (oui projet de loi pouvant impliquer une dépense.
La chambre des pairs a plus d'une fois volé la première des lois de ce genre ,
et nul n'a révoqué en doute la légalité de son vote. Il y a là une juste ligne de
démarcation à tracer.
Mais sans entrer ici dans le fond de la question, sans vouloir scruter la
lettre et rechercher l'esprit ainsi que les origines de l'article de la charte,
disons seulement que nul ne songe à enlever à la en imbre élective ce qu'elle
regarde, sur le fondement d'une pratique de \ ingl <iih| an s, comme un de ses
droits, comme sa prérogative la plus importante. C'esl une voie où la chambre
850 REVUE. — CHRONIQUE.
des pairs ne voudrait pas, et avec raison, s'engager ; c'est s'affaiblir que d'user
ses forces à saisir des droils contestables. La chambre des pairs veut maintenir,
avec la vigueur et la dignité qui lui appartiennent , ses prérogatives recon-
nues, ses droits incontestés.
L'état des partis ne s'est pas modifié dans la quinzaine qui vient de s'écouler.
Les députés rentrant dans leurs foyers, commencent maintenant ce travail local,
cette communication intime entre le député et ses électeurs , dont il est tou-
jours difficile, même aux plus habiles, de prévoir toutes les conséquences avec
quelque exactitude. Les députés qui ont interrompu leurs longues habitudes
ministérielles, comme les députés de la vieille opposition qui prêtent aujour-
d'hui leur appui au ministère, auront à s'expliquer avec leurs commettants.
Ici le député convaincra les électeurs de la sagesse de sa conduite ; ailleurs les
électeurs réagiront peut-être sur le député.
Au surplus , les députés qui ont soutenu le ministère pourront parler avec
quelque orgueil des résultats de la session. Des lois importantes vont donner
une nouvelle impulsion à la prospérité matérielle du pays. La navigation inté-
rieure perfectionnée, l'exploitation du sel ramenée partout au droit commun,
les chemins de fer en voie d'exécution soutenus , et de nouvelles entreprises
autorisées, aidées, encouragées ; la question des sucres terminée d'une manière
équitable ; le grand établissement de la Banque de France mis à même, par la
certitude de son avenir, de rendre au commerce des services de plus en plus
importants ; enfin nos relations commerciales avec le nouveau monde secon-
dées et étendues par plusieurs lignes de paquebots transatlantiques : ce sont là
des faits importants qui honorent cette session et témoignent de l'active habi-
leté du cabinet qui a pu, dans le peu de temps que lui ont laissé les discussions
politiques et les difficultés de tout début, imprimer aux affaires une si puis-
sante impulsion.
Nous sommes convaincus que la chambre des pairs n'hésitera pas à donner
son suffrage aux projets que le ministère lui a présentés en dernier lieu.
En rejetant le remboursement de la rente, malgré le vote réitéré de l'autre
chambre et les efforts du ministère, comme en confirmant à une très-grande
majorité le privilège de la Banque, malgré l'opposition presque unanime de
la presse, la chambre a suffisamment prouvé que rien ne peut la détourner de
ce qui lui paraît bon, utile, équitable. Nous nous plaisons à rendre hommage
à son indépendance, quelle que soit d'ailleurs notre opinion sur la question de
la renie.
Le même sentiment d'indépendance lui fera adopter des lois que le pays
attend avec une juste impatience. On aura beau lui dire que le départ des
(I. pûtes lui oie toute liberté, qu'on a voulu la placer sous le joug de la néces-
sité. La chambre sait qu'il n'en est rien, qu'il serait parfaitement libre a elle
de rejeter toutes ces lois. Sans doute elle aurait à rendre compte de son vole
à l'opinion publique et à sa propre conscience ; mais la marche régulière du
gouvernement, le cours des services publics ne seraient point paralysés par le
rejel de ces lois : cerejel n'aurait point les conséquences que pourrait avoir le
rejet du budget ou d'une mesure quelconque indispensable au salut de l'État.
Il n'y a donc pas celte contrainte, celle nécessité artificielle et impérieuse
REVUE. — CHRONIQUE. 851
dont la chambre pourrait se biesser, cette nécessité , disons-le, qui la domine
pour le budget, qu'elle ne pourrait refuser sans compromettre la régularité
des services publics.
En adoptant les autres lois, la* chambre , qui pourrait les rejeter, aura agi
avec liberté et indépendance; elle aura prouvé que les motifs de l'adoption
l'emportaient dans son esprit sur les objections qu'opposent les adversaires de
ces projets.
La chambre, il est vrai , ne pourrait amender ces projets; tout amende-
ment produirait, dans les circonstances actuelles , les mêmes conséquences
que le rejet , et retarderait d'une année toutes ces utiles entreprises. Dans ces
limites, les plaintes sont fondées; mais tout a été dit sur ce point lors des dé-
bals sur la loi de la navigation intérieure.
Trop insister sur les mêmes plaintes (nous ne disons pas les mêmes repro-
ches, le ministère a prouvé qu'il n'en méritait pas), ce serait les affaiblir, ce
serait donner au langage de la chambre un ton lamentable et peu digne d'un
grand pouvoir de l'État. La chambre a fait connaître sa pensée : il ne lui reste
plus d'autre moyen, le même inconvénient se renouvelant, que la résistance,
lorsqu'elle aura devant elle un ministère qui aura préparé et distribué le tra-
vail de la session.
L'amendement, c'est-à-dire le rejet d'un de ces projets de loi, sur qui relom-
berail-il ? sur les compagnies, sur les villes maritimes , sur le commerce , sur
I industrie, sur le public, qui certes ne sont pas responsables de la marche
des travaux au sein des deux chambres. Le rejet ébranlerait-il le cabinet? nul-
lement : le cabinet a trouvé à son avènement l'état de choses dont on se plaint ;
il ne pouvait plus le changer. Le rejet ferait-il revenir à Paris un seul député?
encore moins ; les députés ne seraient ramenés sur leurs sièges que par un
amendement au budget. La chambre ne veut pas sans doute en venir cette
année à ce moyen extrême ; elle voudra encore moins témoigner de son mécon-
tentement par une résolution qui ne frapperait que ces intérêts nationaux, que
la chambre est jalouse de seconder et de protéger.
Il est sur la loi des chemins de fer une autre observation qui s'applique éga-
lement aux débals de l'une et de l'autre chambre. Nous voulons parler de la
réunion dans une seule et même loi de plusieurs projets tout à fait différents,
indépendants l'un de l'autre ; ainsi le chemin de fer d'Orléans et celui de Stras-
bourg a Baie, et plusieurs autres, se trouvent compris d;ms le même projet de
loi. Il faut, en conséquence, tout adopter ou tout rejeter; ces projets se pré-
senteront aux suffrages de la chambre . pour ainsi dire l'un portant l'autre.
Encore si le même principe, si le même système de secours était appliqué à
tous ces projets. Loin de là : la même loi embrasse six projets et quatre
systèmes différents; nous ne voulons pas dire opposés ; il se peut en effet que
ces systèmes divers , contraires même, soient avec raison applicables à des
entreprises différentes. Toujours est-il «pie la sincérité des débats législatifs
Kçoit une atteinte lorsqu'une assemblée est forcée de voter in <jlobo tics pro-
jets différents, nullement connexes, et pouvant parfaitement exister l'un sans
l'autre.
Mais ce n'est pas là un expédient inventé par le ministère du |at mars; c'est
852 REVUE. — CHRONIQUE.
un usage sur lequel il importe seulement d'attirer l'attention du gouvernement
pour les projets futurs.
La mort de M. Daunou laisse vacante aux archives du royaume une place
importante. Le bruit public a désigné plusieurs candidats. Si nous sommes
bien informés , ceux sur qui l'attention paraît se fixer d'une manière particu-
lière sont M. de Gasparin , l'ancien ministre, et M. Fauriel. M. de Gasparin
est un administrateur habile, M. Fauriel, un historien dont les travaux se dis-
tinguent, entre autres, par l'exactitude et la profondeur des recherches. Selon
le point de vue auquel on se place, le choix de l'un ou de l'autre ne mériterait
que des éloges.
M. Vincent passe dans le conseil d'État du service extraordinaire au service
ordinaire. Rien de plus naturel que de voir un administrateur aussi éclairé et
d'une si grande expérience se vouer entièrement aux travaux du conseil d'État.
Nous espérons qu'il sera dignement remplacé dans ses importantes fonctions
au ministère du commerce.
Le public est fort préoccupé dans ce moment des nouvelles d'Alger. En ad-
mettant qu'il y ait quelque exagération , peut-être aussi un peu d'animosité
dans les nouvelles qui circulent, toujours est-il que notre campagne en Afrique
est longue, difficile et sans résultats décisifs qui compensent les sacrifices en
hommes et en argent qu'elle exige. Il serait plus que superflu de rechercher
aujourd'hui à qui l'on pourrait imputer la guerre que nous avons sur les
bras, les difficultés que nous rencontrons en Afrique. Ce n'est pas le moment
de discuter, mais d'agir, d'agir avec résolution et d'une manière digne de la
France. Quelles qu'en soient les causes, c'est là désormais une guerre à mort
avec les populations indigènes, avec les Arabes africains. C'est le mahométisme,
la barbarie et le génie nomade qui veulent expulser d'Afrique la religion, la
civilisation, la puissance françaises. Dans le commencement, il aurait été
légitime et sensé de poser la question de savoir s'il convenait à la France , a
sa politique, à son influence d'entrer dans celte voie, de jeter hors de l'Europe
une partie notable de ses revenus et de ses forces, si les avantages militaires ,
maritimes, commerciaux qu'elle pouvait en espérer, étaient de nature à com-
penser ses sacrifices , si le moment était arrivé d'implanter par la force des
armes, par la conquête la civilisation française sur le sol aride et malsain, sous
le ciel brûlant de l'Algérie.
Aujourd'hui , empressons-nous de le reconnaître , la question ne peut être
posée dans ces termes. Le drapeau français a été solennellement planté sur le
sol africain. La Fiance a dit qu'il y resterait : Ahd-el-Kader veut l'en arracher
de force. La France peut-elle le supporter? non, à aucun prix. C'est là une
réponse qui est au fond de tous les cœurs, de toutes les pensées , de tous les
systèmes. Les adversaires les plus décidés de notre établissement en Afrique,
ceux-là même qui n'auraient pas hésité à évacuer l'Algérie, lorsque nous y
étions en paix avec tout le monde, ne voudraient pas aujourd'hui abandonner
un pouce (le terrain. C'est que toutes les opinions, comme tous les systèmes,
se rencontrent sur un point commun; c'est qu'il n'y a plus de dissentiment
possible lorsqu'il s'agit de la dignité de la France, de l'honneur national.
D'un autre coté, tenons-nous en garde contre l'esprit de notre temps; pré-
REVUE. — CHRONIQUE. 8i>5
servons-nous des atermoiements, des demi-mesures. L'affaire d'Afrique , con-
duite mollement, serait interminable; elle pourrait renouveler pour nous cette
longue et funeste guerre d'Espagne, lorsque nous n'étions jamais maîtres que
du terrain qu'occupaient les semelles de nos soldats, lorsque, vainqueurs dans
tous les combats, nous n'avions cependant jamais pu vaincre le pays et le plier
à nos lois.
Ce fut une erreur de Napoléon que de se persuader que l'affaire d'Espagne
n'exigeait pas de grands efforts, qu'on pouvait la combiner avec d'autres expé-
ditions, qu'elle finirait d'elle-même, de guerre lasse; que les populations,
fatiguées, vaincues, appauvries, rentreraient paisiblement dans leurs foyers.
Les guerres nationales des peuples fanatiques et barbares sont régies par
d'autres lois générales que celles qui gouvernent les guerres des nations riches
cl civilisées. Nos soldats avaient l'instinct de cette différence, lorsque, en
Espagne, ils regrettaient si gaiement cette Italie, cette Allemagne si bonnes
à conquérir, si faciles à garder.
Le cabinet s'occupe très-sérieusement de l'affaire d'Afrique. Nous ignorons
ses idées, ses projets. Ce que nous demandons avant tout, ce sont des mesures
décisives et un plan bien arrêté. Un système médiocrement bon , qu'on main-
tiendrait avec suite, avec énergie, avec persévérance, vaudrait mieux que les
idées les plus heureuses, les plus lumineuses, mises en pratique avec hésita-
tion, par voie de tâtonnement et d'essai.
Jusqu'ici on n'a jamais su au juste ni ce qu'on voulait faire en Afrique , ni
ce qu'on voulait faire de l'Afrique. Ou'Abd el-Kadcr nous rende du moins le
service de nous contraindre à prendre un parti, à résoudre les deux questions.
On parle beaucoup du projet du général Rogniat, de l'obstacle continu au
moyen d'un mur et d'un fossé qui mettrait une partie de nos possessions, la
plaine de la Mitidja, à l'abri des incursions des Arabes. Le projet est ingé-
nieux; la dépense ne serait pas excessive; le résultat paraît certain ; un faible
corps suffirait pour garder l'enceinte contre des hordes barbares. Nous sommes
moins rassurés sur les effets morbides d'un grand remuement de terre dans
un pays si exposé aux influences typhoïdes , aux ravages de la fièvre et de la
dyssenterie.
Les affaires d'Espagne prennent tous les jours une tournure plus favorable
à la cause constitutionnelle. Le général Ségarra fait sa soumission , et il
exhorte les insurgés à se rallier au parti national. Dalmaseda a été battu. La
reineeslaccueillie en Catalogne par les flots d'une population remplie d'enthou-
siasme. Le peuple espagnol est toujours profondément monarchique. Nul
doute que le voisinage de la cour ne contribue à rallier les partis , à ramener
un grand nombre d'hommes égarés. Après beaucoup de conjectures, on parait
croire aujourd'hui que le voyage des deux reines n'a eu réellement d'autre but
que le rétablissement de la santé de la reine Isabelle. CHioi qu'il en soit, on se
ferait illusion si on croyait qu'une fois Cabrera vaincu et le parti carliste en-
tièrement dissous, les difficultés de» l'Espagne s'évanouiront complètement.
Loin de là. Le peuple esl monarchique el religieux, voire même superstitieux.
Il n'est pas moins vrai qu'une partie considérable des classes moyennes , dans
les grandes villes surtout , esl imbue de nos idées, de nos principes ; el préci-
854 REVUE. — CHRONIQUE.
sèment parce que ces idées el ces principes sont trop avancés pour l'Espagne et
ne sont pas en harmonie avec l'état général du pays, la minorité qui professe
cette politique d'emprunt, impatiente de réaliser ses idées, est toujours tentée
de devenir violente et factieuse. On n'est ni impatient ni violent lorsqu'on sait
qu'on a le pays derrière soi, lorsqu'on ne doute pas d'un prochain succès. Sous
la restauration, Casimir Pépier disait aux trois cents de M. de Villèle : « Nous
sommes quinze ici, mais nous avons le pays derrière nous; » aussi Casimir
Périer et ses amis ne conspiraient pas ; ils attendaient, et n'attendirent pas
longtemps.
Après la dispersion complète de l'insurrection carliste , le parti radical en
Espagne deviendra probablement plus exigeant et de plus en plus violent. Le
gouvernement aura besoin de fermeté, d'habileté, de mesure. Qu'il se garde
surtout de mépriser ses adversaires. Les minorités ont si souvent bouleversé et
gouverné le monde !
M. Cousin poursuit le cours de ses paisibles réformes dans le domaine de
l'enseignement.
Une ordonnance royale vient de créer à la faculté de droit de Paris une
chaire d'introduction générale à l'élude du droit. C'était une lacune qu'il im-
portait de combler. Ainsi que l'a dit le ministre dans son rapport au roi, ce
cours préliminaire aura pour objet d'orienter, en quelque sorte, les jeunes étu-
diants dans le labyrinthe de la jurisprudence.
Il a été aussi décidé qu'à l'avenir , soit dans les examens , soit dans les con-
cours devant les facultés de droit, il n'y aura plus ni argumentations ni leçons
latines. Nous félicitons M. le ministre de l'instruction publique d'avoir mis fin
à un usage qui n'était qu'un moyen de dissimuler l'ignorance et de paralyser
le savoir.
FIN DU TOME DEUXIÈME.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS CE VOLUME.
Pages.
DUVERGIER DE HAURANNE. — L'Irlande Sociale, Politique et Reli-
gieuse, de M. G. de Beaumont. 5
GEORGE SAND. — Les Mississipiens , proverbe. 32
GUSTAVE PLANCHE. — Salon de 1840. 94
PH. CHASLES. — De l'Art dramatique et du Théâtre actuel en Angle-
terre. 1 1 1
X. MARMIER. — Revue littéraire de l'Allemagne. 136
Chromq.ce de la quinzaine. — Histoire politique. 159
F. MERCEY. — Le Théâtre en Italie. — II. Théâtres Romains. — Meo
Patacca et Cassandrino. 109
F. LECLERC. — Le Texas et sa Révolution. — Dernière partie. 198
CHARLES MAGNIN. — De la Mise en Scène chez les Anciens. — Les
Acteurs. 225
DESSALLES-RÉGIS. — Poètes et Romanciers modernes de la France. —
Casimir Delavigne. 254
A. DE TOCQUEVILLE. — Des Révolutions dans les Sociétés nouvelles. 283
.... — Réflexions politiques. 294
S. B. — Théâtre-Français. — Cosima , drame par George Sand. 317
Chronique de la quinzaine. — Histoire polique. 323
SAINTE-BEUVE. — Poètes et Romanciers modernes de la France. —
Charles Nodier. 333
.... — Lettres du Nord et du Midi de l'Europe. — III. — La Sicile. 358
A. COCHUT. — Situation financière de la France, à propos de la Conver-
sion des Rentes. 382
LOUIS DE VIEL-CASTEL. — Tirso de Molina. 429
LOUIS REYBAUD. — Avenir de la Marine française. 448
— Lettres à un Américain sur l'élat des Sciences en France.
— L'Institut. — Deuxième lettre. 408
Chronique de la quinzaine. — Histoire politique. 480
GEORGE SAND. — Poètes et Romanciers modernes de i;i France —
— George de Guérin ''■' '
856 TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
A. DE JANCIGNY. — État actuel des Indes anglaises. — L'Hindoustan.
— Expédition de Khi va. — Affaires de Chine. — Dernière partie. 512
J.-J. AMPÈRE. — Poètes et Romanciers modernes de l'Allemagne. —
Chamisso. 558
Mme CHARLES REYRAUD. — Marie d'Énambuc. — Première partie. 576
CH. MAGNIN. — Les Rayons et les Ombres, par M. Victor Hugo. 599
Chronique de la quinzaine. — Histoire politique. 616
Mn« CHARLES REYBAUD. — Marie d'Énambuc. — Dernière partie. 626
LERMINIER. — Port-Royal, de M. Sainte-Beuve. 668
F. MERCEY. — Le Théâtre en Italie. — III. Les Théâtres de Naples. —
Scaramouche et Pulcinella. 685
L. DE CARNÉ. — De la Popularité de Napoléon. 710
**** — Mort du Comte d'Espagne. 721
Chronique de la quinzaine. — Histoire politique. 733
E. DE CAZALÈS. — Études historiques et politiques sur l'Allemagne.
Seconde partie. 741
E. SOUVESTRE. — La Chouannerie en Bretagne. — Boishardy. 782
Y*¥* — Lettres du Nord et du Midi de l'Europe. — IV. — La Sicile. 813
SAINTE-BEUVE. — Poètes et Romanciers modernes de la France. —
— Loyson. — Polonius. — De Loy. 829
A BRIZEUX. — Les Batelières de l'Odet. 845
Chronique de la quinzaine. — Histoire politique. 848
FIN DE LA TABLE.